Comédie en prose· Théâtre de Guignol
Guignol et la Cabaretière
Personnages
- GUIGNOL
- LE GENDARME
- LA CABARETIÈRE
- LE JUGE
GUIGNOL ET LA CABARETIÈRE
SCÈNE PREMIÈRE. Guignol, La Cabaretière.
GUIGNOL, entre
J'ai soif... Il fait une chaleur terrible aujourd'hui !
Il va à la porte du cabaret et frappe.
Oh ! Là.
LA CABARETIÈRE
Tiens, c'est vous, Monsieur_Guignol ?
GUIGNOL
Eh ! Oui... C'est moi, Mère_Michel. Ça va bien ce matin ?
LA CABARETIÈRE
Mais pas mal... Je vous remercie.
GUIGNOL
Allons ! Tant mieux, tant mieux. Dites donc... Vous allez me servir quelque chose.
LA CABARETIÈRE, saluant
Vous servir à boire ?
GUIGNOL
À boire, comme vous le dites si élégamment.
LA CABARETIÈRE, même jeu
Votre servante, Monsieur_Guignol.
GUIGNOL
Vous refusez ?
LA CABARETIÈRE
Absolument.
GUIGNOL
Ça n'est pas possible.
LA CABARETIÈRE
Ça n'est pas possible, mais ça est.
GUIGNOL
Et pour quelles raisons, s'il vous plaît ?
LA CABARETIÈRE
Oh !... Une seule... et suffisante... Payez-moi d'abord ce que vous me devez... et puis après nous verrons.
GUIGNOL
Je vous dois quelque chose ?
LA CABARETIÈRE
Vous l'avez oublié ?
GUIGNOL
Non. Alors vous voulez que je vous paie ?
LA CABARETIÈRE
Payez... et je vous servirai.
GUIGNOL, lui donnant un coup de bâton
Voila !
LA CABARETIÈRE
Au secours !
GUIGNOL, frappant en comptant ses coups
Un franc, deux francs, trois francs, quatre francs, cinq, six, sept, huit... Ça fait-il votre compte ?
LA CABARETIÈRE
Et cinquante centimes.
GUIGNOL » saluant
Voilà... Et maintenant vous êtes payée.
LA CABARETIÈRE
Ah ! Gueux ! Bandit !... Je vais aller chercher la police.
GUIGNOL
Allez chercher qui vous voudrez.
La cabaretière sort furieuse.
SCÈNE II.
GUIGNOL, seul, ta regardant s'en aller
Et elle court... et elle court. Va donc ! Mais va donc !
Se retournant.
Si du moins elle avait laissé la porte de son cabaret ouverte, j'en aurais profilé... Fermée !... Oh ! La vieille méfiante ! C'est vrai que j'ai cogné un peu... Mais enfin c'est sa faute. - Est-ce qu'on réclame une dette ? - Ça ne se fait pas entre gens du monde. Quand votre créancier l'oublie, il ne faut pas l'en faire souvenir. Surtout quand il ne la nie pas.
Regardant.
Ah ! Mon_Dieu ! Le gendarme avec la mère Michel. Où me cacher ?... Ah ! Dans les branches de cet arbre.
Il disparaît, à gauche, derrière un arbre.
SCÈNE III. Le Gendarme, La Cabaretière.
LA CABARETIÈRE
Oui, mon bon gendarme, il m'a frappée ; il m'a tuée ; je suis morte. Aussi je veux qu'on l'arrête, qu'on le charge de chaînes, qu'on le conduise en prison. Puis on le pendra à une bonne potence, bien solide.
LE GENDARME
Ça ne va pas être long, vous allez voir. Où est-il ? Montrez-le moi ? Je l'arrête, je le conduis chez le commissaire, on le juge, on le condamne, et on le pend subito.
GUIGNOL, passant sa tête et disparaissant
Imbécile !
Le gendarme et la cabaretière se retournent étonnés.
LE GENDARME, à la cabaretière
Pourquoi m'appelez-vous imbécile ?
LA CABARETIÈRE
Moi. Oh ! Seigneur Dieu ! Si c'est possible !
LE GENDARME
J'ai bien entendu. - Et faudrait pas recommencer ; sans ça je vous arrête aussi. - J'arrête tout le monde. - Un gendarme, vous savez, c'est sacré. - Il peut faire des bêtises - mais c'est jamais un imbécile.
LA CABARETIÈRE
Mais...
LE GENDARME
Suffit !
LA CABARETIÈRE
Je n'ai...
LE GENDARME, imitant le roulement du tambour
Rrrr !
LA CABARETIÈRE
Laissez-moi au moins....
GUIGNOL, mime jeu que plus haut
Vieille marmite !
LA CABARETIÈRE
Oh !
LE GENDARME
Quoi ?
LA CABARETIÈRE
Vieille marmite ! C'est dur.
LE GENDARME, tirant son sabre
Vieille marmite ! Qui ça, vieille marmite ? - Où ça ? Est-ce encore quelqu'un qu'il faut arrêter ?
LA CABARETIÈRE
Non. Et d'ailleurs je ne vous en veux pas.
LE GENDARME
De quoi ?
LA CABARETIÈRE
Rien. Parlons plutôt de mon voleur.
LE GENDARME, à part
Elle est folle, la vieille.
LA CABARETIÈRE, à part
Si je n'avais pas besoin de lui, je lui aurais déjà rompu mon balai sur le dos.
Haut.
Et quand allez-vous l'arrêter ce scélérat ?
LE GENDARME
Mais tout de suite. Où est-il ?
LA CABARETIÈRE
Il était là, il n'y a qu'un instant.
LE GENDARME
Je vais me mettre à sa recherche. - Vous, pendant ce temps, allez-vous en chez le juge ; vous l'amènerez ici. Guignol sera enchaîné, ligoté, ficelé comme un simple saucisson.
LA CABARETIÈRE, saluant
J'y cours, Monsieur_le_Gendarme, mon cher Monsieur_le_Gendarme.
LE GENDARME, solennel
C'est bien. Ah ! Un mot, Madame_Michel. Laissez-moi donc la clef de votre maison.
LA CABARETIÈRE
La clef !
LE GENDARME
Laissez-en la porte ouverte, si vous préférez, pour que je puisse de temps en temps aller me recueillir près d'un bon verre de vin.
LA CABARETIÈRE, à part, allant ouvrir la porte
Oh ! Si je ne tenais pas tant à ce que tu attrapes le scélérat qui m'a rouée de coups, tu verrais comment je te l'ouvrirais, ma porte. Je le connais ton recueillement. Il va me coûter quelques bouteilles.
Haut.
V'là ! C'est fait.
LE GENDARME
Faitement. - Et maintenant à droite, en avant : arrrche. Accélérez le mouvement et pressez-vous.
LA CABARETIÈRE
Voilà ! Voilà !
LE GENDARME
Et revenez vite !
LA CABARETIÈRE
Le plus vite possible :
À part.
Moins je reste, moins il boira.
Haut.
Voilà ! Voilà !
Elle sort par la droite.
SCÈNE IV.
LE GENDARME, seul
Et maintenant je vais tranquillement attendre que mon prisonnier arrive. - C'est le seul moyen de faire de bonnes et solides arrestations. Pourquoi m'en irais-je courir, me fatiguer, sans savoir où prendre, ni où trouver mon homme ? J'aime bien mieux qu'il vienne de lui-même me tendre ses mains pour les lui enchaîner. - En attendant je vais chercher par là-bas une bonne bouteille de vin - derrière les fagots : je connais le coin. Ça m'inspirera !...
Il entre
Chantant.
Bouteille jolie, Chante-nous Tes jolis glous-glous, Ma mie.SCÈNE V.
GUIGNOL, paraissant doucement
Il y va - il va boire - le sans-coeur. - Et il ne m'invite pas — un gendarme et un prisonnier cependant ça doit aller ensemble. - J'irais bien m'inviter moi-même, mais la potence. - Brr ! - Boire - je veux bien - mais être pendu - pas si bête. Si pourtant je pouvais ! Il vient. - Cachons-nous encore.
SCÈNE VI. LE GENDARME, puis GUIGNOL.
LE GENDARME
Ah ! Ça va bien, ça va mieux, ça va même très bien. - Je me sens tout ragaillardi. - Maintenant Guignol n'a qu'à paraître, et vous allez voir.
GUIGNOL, baisse sa tète entre les branches
Bonjour, Gendarme.
LE GENDARME
Tiens ! Guignol ! Tu étais là !
GUIGNOL
Mais oui - je vous admire depuis quelques instants.
LE GENDARME
Tu sais pourquoi je suis ici ?
GUIGNOL, à l'instant
Pour m'arrêter.
LE GENDARME
Faitement. - Aussi tu n'as qu'à descendre, - je vais te ficeler. - Une - deux. - Ce ne sera pas long.
GUIGNOL
Une - deux. - Il faudra voir !
LE GENDARME
Allons ! Descends !
GUIGNOL
S'il vous plaît ?
LE GENDARME
Ne te fais pas prier - j'ai là une bonne petite corde. - Le juge va venir, - et tu étrenneras une bonne petite potence toute neuve.
GUIGNOL
Voyez-vous ça.
LE GENDARME
Tu me feras plaisir !
GUIGNOL
Vous êtes bien bon. Alors approchez-vous pour me donner la main.
LE GENDARME, s'approchant
Voila !
GUIGNOL
Plus près.
LE GENDARME, même jeu
Voilà !
GUIGNOL
Bien. - Maintenant dressez-vous un peu - baissez la tête, tendez votre dos... - Vous me ferez la courte échelle.
LE GENDARME
Faitement. - Quand je vous le disais : les prisonniers, ce sont des anges. — Ils viennent se faire arrêter tout seuls.
GUIGNOL
Y êtes-vous ?
LE GENDARME
Oui.
GUIGNOL
Et surtout ne bougez pas.
LE GENDARME
Je ne bouge pas.
GUIGNOL, descend doucement, puis vient derrière lui et lui donne un grand coup de bâton
Une - deux.
Il s'enfuit.
LE GENDARME
Oh ! Ça n'est pas de jeu, et si je t'attrape...
GUIGNOL, reparaissant au haut de l'arbre
Coucou ! Ah ! Le voilà !
LE GENDARME
Descends, ou tu vas voir !
GUIGNOL
Kss... Kss...
LE GENDARME
Ah ! Si je n'avais pas mes bottes !
LE GENDARME
La moutarde me monte au nez.
GUIGNOL
Prenez garde, vous allez éternuer.
LE GENDARME
Et il rit encore le sans-coeur !
GUIGNOL
Je te crois.
LE GENDARME, à part
Je vais me cacher. Il ne me verra pas ; il se croira seul et il descendra.
Il se cache au bas de l'arbre.
GUIGNOL, regardant sans le voir
Personne ! Serait-il parti... Et en laissant la porte du cabaret ouverte ? Voyons un peu.
Il descend
Il passe ta tête par la coulisse de gauche, - Le gendarme avance la sienne, - il lui donne un coup de bâton. Le même jeu recommence plusieurs fois. - Lazzis.
Poursuite de Guignol par le gendarme. Il veut le conduire en prison. Il finit par rattraper, mais au moment de le faire entrer, Guignol s'échappe encore. - La même scène recommence. - Ils se débattent - et finalement c'est Guignol qui enferme le gendarme dans la prison, qui est à droite - du côté du cabaret de la Mère Michel.
GUIGNOL, éclatant de rire
Ah ! ah ! ah !
LE GENDARME, rappelant
Mon petit Guignol, ouvre-moi, je t'en prie.
GUIGNOL.eAanfonl
Sur l'air du tra La la la la.Bonsoir. - Amusez-vous bien. - Et maintenant allons vitement boire un verre.
Il va pour entrer au cabaret, regardant.
Ah ! Mais non ! - Prenons bien garde. Voici le juge et la Mère_Michel. Ne nous laissons pas surprendre.
Il se cache encore à gauche.
SCÈNE VII. Le Juge, La Cabaretière, Guignol, caché.
LE JUGE, il arrive, portant une potence sur le dos
Soyez tranquille, Mère_Michel. Dans un petit quart d'heure tout va être terminé : je place la potence, je lui lis quelques mots latins ; - le gendarme lui passe la corde au cou.
LA CABARETIÈRE
À la potence ?
LE JUGE
Non, à Guignol. Puis une fois bien placée, bien clouée, bien arrangée...
LA CABARETIÈRE
Qui ? Guignol.
LE JUGE
Non - la potence. - Vous ne comprenez donc rien ? -
Il lui envoie un coup sur la tête avec ta potence.
Ça n'entre donc pas ?
GUIGNOL, vient derrière et à son tour envoie un coup de bâton sur la tête du juge
Entrez !
LE JUGE
Je me suis cogné contre l'arbre.
LA CABARETIÈRE, se frottant la tête
Je comprends, très bien, très bien, Monsieur_le_Juge. Vous avez des arguments qui frappent fort.
LE JUGE
Ce sont les meilleurs.
À part. Même jeu.
Sapristi, que je me suis donc cogné fort moi aussi.
Haut.
Voyons, ce n'est pas le tout. Voici la potence : je la plante.
Il la plante.
Voici la corde. - Maintenant amenez-moi mon gendarme et votre voleur. - Moi je vais ouvrir mon code pour le condamner avec tout le cérémonial obligatoire en pareil cas. Sans le code, voyez vous, pas de jugement. C'est comme nous : sans robe et sans bonnet carré, pas de juge. - Eh bien ! Vous restez là à me regarder. - Cherchez-moi donc tout mon monde. M'auriez-vous dérangé pour rien, nom d'un pantin !
GUIGNOL, caché
Crétin !
LE JUGE, étonné
Il y a de l'écho, ici. Répondez, cabaretière... Mais doucement.
LA CABARETIÈRE
J'ai laissé, ici, le gendarme à la recherche de Guignol.
LE JUGE
Il cherchait Guignol. Oh ! Alors, soyez tranquille, il ne reviendra que lorsqu'il l'aura trouvé. Nous ne sommes pas pressés. Et puis nous sommes sûrs de notre affaire. Mon gendarme est un dur à cuire - duribus cuiribus, - comme dit le code - jamais un prisonnier ne s'échappe de ses mains. Prisonnierus, prisonnierum, comme dit le même code. Saluez.
LA CABARETIÈRE
Que c'est beau les savants ! C'est égal, il me tarde bien de le voir arrêté ce bandit.
Elle s'approche.
Ainsi, je vais le voir se balancer au bout de cette corde. Ça doit gêner sur le moment !
GUIGNOL, doucement, il s'approche sans qu'on le voie
À part.
Tu vas voir si cela va me gêner.
LE JUGE
Vous n'avez jamais vu pendre ?
LA CABARETIÈRE
Jamais.
LE JUGE
Tenez, on passe la corde au cou comme ceci.
Il fait en même temps les gestes.
Oh ! Il n'y a pas de danger - voyez, le noeud est coulant, j'y passe ma tête, passez-y la vôtre. Puis on tire... et...
GUIGNOL, s'est approché, il tire la corde, et le juge et la cabaretière se trouvent pendus
À deux sous, les polichinelles !
LE JUGE, LA CABARETIÈRE
Au secours ! Au secours !
GUIGNOL
Tu peux crier, on ne viendra pas.
LE JUGE
Gendarme ! Gendarme !
SCÈNE VIII. Les mêmes, puis Le Gendarme, paraissant à la fenêtre de la prison.
LE GENDARME
Qui m'appelle ? Ciel ! Le juge et la Mère_Michel pendus ! Qu'est-ce que vous faites-là ?
GUIGNOL
Ils prennent le frais.
LE JUGE
Viens nous détacher !
LE GENDARME
Je ne peux pas, je suis enfermé.
GUIGNOL
Faut-il tirer le cordon ?
LA CABARETIÈRE
Bandit !
GUIGNOL
Ah ! Pas de gros mots ! Soyons polis, ou je cogne. Qu'est-ce que je vous dois ?
LA CABARETIÈRE
Huit francs cinquante centimes.
GUIGNOL
En êtes-vous sûr ?
Avec son bâton il frappe sur la calaretière et sur le juge.
LA CABARETIÈRE
Non ! Non ! Non ! Tu ne me dois rien, plus rien, je te fais crédit. Mais lâche la corde.
GUIGNOL
Et vous, Monsieur_le_Juge, mon bon juge ?
LE JUGE
Moi, je te ferai pendre. Pendere !
LA CABARETIÈRE, au juge
Eh ! Laissez là votre Chinois, puisque je ne peux plus me faire payer.
GUIGNOL
Tu me feras pendre, mon bon juge ?
LE JUGE
Haut et court.
GUIGNOL
Haulus, courtus. Hautum, courtum.
À chacun des mots il cogne du bâton.
LE JUGE
Non ! Non, grâce ! Il ne te sera rien fait...
GUIGNOL
Vous le jurez ?
LE JUGE
Je le jure.
GUIGNOL
En latin.
LE JUGE
Juro.
GUIGNOL, lâchant ta corde
Bravo ! Et maintenant je vais ouvrir au gendarme.
LE GENDARME, de la fenêtre
Encore plus bravo !
Guignol, va lui ouvrir, il entre en scène. Le juge et la cabaretière se détachent de la potence.
GUIGNOL
Et maintenant, pour prix de noire peine, la mère_Michel va nous servir un joli dîner. Le juge le paiera. Le gendarme coupera le bois et soufflera le feu. La Mère_Michel mettra le couvert.
LE GENDARME
Et toi ?
GUIGNOL
Moi je mangerai !
Au public.
Ainsi finit la comédie !
8 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica