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Saynète en prose

L'Oiseau Bleu, Saynète

Fernand Beissier· imprimée en 1888· 24 vers· 3 personnages

Personnages

  • KOU-MIA
  • LIOU-LI, suivante de la princesse
  • PEKI, jeune chanteuse

L'OISEAU BLEU

Au Japon. - Une chambre dans le palais impérial, donnant sur des jardins, qu'on aperçoit par la grande baie du fond. À droite et à gauche, une porte conduisant dans l'intérieur du palais.- Au lever du rideau, Kou-Mia assise écoute, Liou-li, qui assise aussi, mais à ses pieds, achève une lecture.

SCÈNE PREMIÈRE.

LIOU-LI, achevant une lecture

« Et alors l'Oiseau bleu s'approchant de l'Empereur lui dit : Je mourrai dans ta cage, aux barreaux d'or... Je ne peux chanter qu'en liberté, sur les grands arbres, au clair soleil ; ni tes graines de chènevis et de gingembre, ni ton eau pure, puisée à tes fontaines de marbre, ne peuvent remplacer pour moi, le grain de blé cherché sous l'herbe tendre et les gouttes de rosée cueillies dans le calice des chrysanthèmes et des lotus... Ouvre-moi la cage, et laisse-moi retourner à mon pauvre nid, où seulement je peux vivre, être heureux, et chanter.... » L'empereur ouvrit la cage et murmura : « Envole-toi donc, puisque tu le veux ! » Et l'oiseau bleu alors, inclina la tête comme pour lui dire merci, puis déployant ses petites ailes, qui brillaient au soleil comme une poussière de saphir, il s'envola très haut, et disparut aux yeux de l'empereur et de toute sa cour ! Mais le soir, quand tout le monde dormait, sur les camélias du jardin dont les branches roses montaient jusqu'à la fenêtre impériale, l'oiseau bleu vint se poser, et toute la nuit il chanta, berçant les rêves de l'Empereur, et chaque soir il revint.... »

Chènevis : La graine du chanvre. [L]

KOU-MIA, l'interrompant

Eh bien ! Moi, si j'avais été l'oiseau bleu, j'aurais préféré la cage aux barreaux d'or, où la vie était si douce et si facile, aux grands arbres où souvent il devait s'endormir l'estomac vide et les ailes lasses. Et toi Liou-li ? Comprends-tu qu'on puisse chanter et être heureux, quand on est pauvre ?

LIOU-LI

Ce sont les contes qui nous disent cela... Faut-il que je continue ?

KOU-MIA

Non... Cherche autre chose... Liou-li !

LIOU-LI

Princesse...

KOU-MIA

Je m'ennuie !

KOU-MIA

Vous !

KOU-MIA

Je m'ennuie à mourir !

LIOU-LI

Si j'appelais les danseuses et les musiciennes du palais ; leurs chansons et leurs danses vous distrairaient sûrement.

KOU-MIA

Je ne crois pas, ma pauvre Liou-li... Je connais déjà toutes leurs chansons et toutes leurs danses.

LIOU-LI

Voulez-vous que je fasse avancer la jonque impériale ? La mer est d'un bleu superbe ; nous pourrions aller jusqu'à la grande pagode de porcelaine, dont le vent fait si drôlement tinter les petites clochettes d'or.

KOU-MIA

Non... cherche autre chose.

LIOU-LI

Dame ! Je ne sais pas, moi. Cela me semble si étrange que l'on s'ennuie, quand on est comme vous jeune, jolie, et princesse si puissante que vos désirs ou vos caprices sont des ordres pour tous, que l'on n'a qu'un mot à dire pour faire courber les têtes et fléchir les genoux... Qui n'envierait votre sort ?

KOU-MIA

Eh bien ! Voilà ce qui te trompe, ma pauvre Liou-li ; ce n'est pas toujours amusant d'être princesse ! Et c'est peut-être parce qu'on a tout ce qu'on désire, qu'on ne sait plus que désirer.

On entend au dehors la voix de Peki.

KOU-MIA, étonnée

Tiens ! Qui donc chante là ?

LIOU-LI, allant à la fenêtre

Voulez-vous que je regarde ?

KOU-MIA, curieuse, allant aussi à la fenêtre

Oui... Voyons !

LIOU-LI

Oh ! La jolie fille !

KOU-MIA

La connais-tu ?

LIOU-LI

Non... Ce doit être une joueuse de samicen, qui s'en va de village en village gagnant sa vie avec ses chansons, et marchant au hasard, aidée par la charité des uns et les remerciements des autres.

Samisen : ou shamisen. Instrument à cordes traditionnel japonais.

KOU-MIA

Si nous l'appelions !...

LIOU-LI

L'appeler !... Y pensez-vous, Princesse ?

KOU-MIA

Elle me distraira un instant... Va la chercher.

LIOU-LI

Mais...

KOU-MIA

Va vite. Je veux la voir.

LIOU-LI

J'y vais !

Elle s'incline et sort.

SCÈNE II.

KOU-MIA, elle regarde par la fenêtre

Ah ! Voilà Liou-li... Elle s'approche... Elle lui parle... Elle lui désigne le palais... L'autre refuse... Elle semble secouer la tête comme pour dire non... Liou-li insiste... Ah ! Enfin, elle se décide... Elles entrent dans le palais...

Prêtant l'oreille.

Elles montent... Les voici !

SCÈNE III. Kou-Mia, Liou-Li, Peki.

Peki entre. Costume pauvre, mais très pittoresque. Elle s'arrête étonnée à la vue de Kou-Mia.

KOU-MIA

Entre, petite. N'aie pas peur !

LIOU-LI

Entre donc ! Puisque je t'ai dit que c'était la princesse qui te demandait.

PEKI, joyeusement

Oui... Eh ! Bien, alors... Me voilà !

KOU-MIA, à part

Comme elle parait joyeuse... Il est donc possible d'être heureux, même en étant pauvre !

Haut, à Peki.

J'ai entendu ta chanson, ma petite, et j'ai voulu te voir... Pourquoi chantais-tu ainsi ?

PEKI

Mais pour chanter, et pour vivre aussi !

KOU-MIA

Pour vivre ?

PEKI

Dame ! C'est avec mes chansons que je gagne mon pain de chaque jour. Oh ! J'en sais de très belles, allez... et des contes aussi... des contes merveilleux où il n'est question que de fleurs, d'oiseaux et de clairs de lune... Je joue aussi du samicen... Je danse : et bien rares sont les portes qui se ferment devant moi. J'ai besoin de si peu de chose : un peu de riz et quelques graines de maïs grillé me suffisent ; un coin pour reposer ma tête la nuit, c'est tout ce que je demande. En échange je donne mes chansons, c'est-à-dire de la joie aux grands comme aux petits ; et quelquefois, quand je m'en vais au matin, reprenant ma route vagabonde, je trouve, au fond de ma poche, une sapéque qu'on y a glissée, sans rien dire, et qui me fait riche alors toute une journée, c'est-à-dire qui me donne à mon tour le droit de partager avec de plus pauvres et de plus malheureux que moi...

Sapèque : ancienne monnaie chinoise.

KOU-MIA

Quel âge as-tu donc ?

PEKI

Quinze ans.

KOU-MIA

Et cette vie te plaît ?

PEKI

Si elle me plaît ? Demandez aux colibris qui nichent sous les pêchers de votre jardin impérial si la feuille verte leur est douce, si le grand air leur est nécessaire et s'ils aiment leurs chansons !

LIOU-LI, s'approchant curieusement

Et si par hasard, la porte, à laquelle tu frappes, ne s'ouvre pas ?

PEKI, gaiment

Alors je couche sous la garde des cieux, à la clarté des étoiles, à l'abri d'un buisson, et j'y dors sans façons ; car la route est à tout le monde, et l'on n'y paie ni son sommeil, ni son repas.

LIOU-LI

Et tu n'as pas peur ?

PEKI

De quoi ? Et de qui ?... Ma bourse est toujours, vide et je n'ai jamais fait de mal à personne. Et puis n'ai-je pas pour me garder les étoiles, qui brillent et veillent jusqu'au jour ?

KOU-MIA

Tu es donc heureuse ?

PEKI

Pourquoi ne le serais-je pas ?

KOU-MIA

Tu ne désires rien ?

PEKI

Non.

KOU-MIA

Tu ne t'ennuies jamais ?

PEKI

Jamais !

KOU-MIA

Comment fais-tu ?

PEKI

Je chante.

KOU-MIA

Écoute ! - Tu sais qui je suis !

PEKI, naïvement

Oui, maintenant.

KOU-MIA

Je suis riche et puissante... Je possède de beaux palais de marbre que gardent des dragons blancs aux griffes d'or... J'ai des trésors immenses sur lesquels veillent jour et nuit des soldats à deux sabres, immobiles dans leurs armures d'argent. J'ai, à moi, des villages entiers cachés sous des bois de bambous et de camélias roses. Chacun de mes désirs est un ordre ; chacun de mes caprices est satisfait. Eh bien ! Malgré tout cela je m'ennuie, plus rien ne me plait ! Par instants même la tristesse me gagne. Veux-tu rester auprès de moi ?

PEKI

Qu'est-ce que j'aurai à faire ?

KOU-MIA

À m'apprendre comment tu fais pour être toujours gaie.

PEKI

Mais je ne sais pas, moi.

KOU-MIA

Tu me chanteras tes chansons, tu me raconteras tes plus belles histoires. Et en échange, je te ferai riche, je te ferai belle, je te donnerai tout ce que tu me demanderas.

PEKI

Et j'aurai de belles robes de soie comme vous ?

KOU-MIA

Oui !

PEKI

Des bracelets comme les vôtres ?

KOU-MIA

Oui !

PEKI

Des colliers de perles pareils à ceux-ci ?

KOU-MIA

Tu auras tout ce que tu désireras,

PEKI

Alors, j'accepte.

KOU-MIA

Et pour commencer, Liou-li...

Elle désigne la servante.

va remmener avec elle ; dans ma garde-robe, tu choisiras les vêtements qui te plairont le plus.

PEKI

Vous me les donnez ?

KOU-MIA

Mais oui.

PEKI

Quel bonheur ! Je pourrai m'en parer tout de suite ?

KOU-MIA

Oui... Liou-li t'aidera à l'habiller. Il faut d'ailleurs que tu quittes au plus tôt les tiens.

Souriant.

Ils ne sont plus guère présentables.

PEKI

C'est vrai ! Que voulez-vous ? Les épines des buissons les ont souvent accrochés au passage, et je n'avais guère le temps de les raccommoder.

KOU-MIA

Va, et reviens aussitôt.

LIOU-LI, à Teki

Par ici, petite.

PEKI, à Liou-li

Et faites-moi bien belle au moins !...

Elles sortent.

SCÈNE IV.

KOU-MIA, seule

Est-ce bon d'être heureux ? Sa joie est si vive qu'elle me la communique déjà. Il est vrai qu'on est aussi heureux du bonheur des autres. Et il faut si peu pour faire des heureux ! Une robe, un bracelet, un collier suffisent. Comme ses yeux brillaient quand elle parlait do ces choses ! Elle battait des mains, et je voyais comme des larmes de joie parler, sous ses paupières. Pauvre chère petite ! Courir ainsi les grands chemins, à son âge, était-ce triste !

LIOU-LI, entre vivement

Princesse ! La voilà, elle est prête !

KOU-MIA

Eh bien ?

LIOU-LI

Oh ! Il vous aurait fallu la voir ! Elle prenait une à une les robes de soie ; elle les caressait doucement, puis les embrassait. Ensuite elle allait se regarder devant le grand miroir, et là, elle faisait les mines les plus amusantes.

Voyant entrer Peki.

Et tenez, la voilà !

SCÈNE V. Kou-Mia, Liou-Li, Peki.

Peki entre ; elle est en superbe robe deiole, des bracelets aux bras ; on ne la »ent pas A son aise dans son nouvel ajustement.

PEKI, allant à Kou-Mia qui la regarde un peu surprise

Eh bien ! Comment me trouvez-vous ? Suis-je belle ainsi ?

KOU-MIA

Oui.

À part.

C'st étrange, elle me parait moins jolie que tout à l'heure ! Ne trouves-tu pas, Liou-li ?

LIOU-LI, à part

Sûrement.

PEKI

Comme elles me regardent !...

Elle marche en se dandinant un peu. - À part.

C'est tout de même un peu gênant, la première fois.

KOU-MIA

Te voilà belle maintenant !

PEKI

Oh ! Oui... C'est si joli ces robes de soie ! Et pourtant, voyez-vous, quand j'ai quitté mes pauvres habits, cela m'a fait quelque chose. Il me semblait quo c'était un peu de moi qui s'en allait il me semblait que je disais adieu à des amis.

KOU-MIA

Tu t'en consoleras !

LIOU-LI

Ils n'étaient pas beaux cependant !

PEKI

Nous avons, si longtemps, vécu ensemble !...

KOU-MIA

Et maintenant, voyons, conte-nous une de tes histoires.

PEKI

Une histoire ?... Comme cela, tout de suite.

KOU-MIA

Mais oui... Tu m'as dit que tu en savais de si belles ! Je m'assieds là.

Elle va s'asseoir où elle était au commencement.

Liou-Li, ici.

Liou-li reprend sa première place.

Et toi, au milieu. Commence, nous t'écoutons.

PEKI, embarrassée

Dame ! Je ne sais pas moi ; qu'est-ce qu'il faut vous conter ?

KOU-MIA

Comment tu ne sais pas ?

PEKI

Je n'ose plus.

LIOU-LI

Ce ne sont pas tes beaux habits qui te gênent ?

PEKI

Oh ! Non.

KOU-MIA

Tu as trouvé ?

PEKI, un peu triste

Je cherche.

KOU-MIA

Comme tu nous dis cela. Qu'as-tu donc fait de ta gaieté de tout à l'heure ?

PEKI

Ma gaieté ?

Elle secoue la tête.

KOU-MIA

Voyons, commence.

PEKI

Il y avait une fois un rossignol qui avait bâti son nid sous le toit d'une pagode ; à chaque extrémité des toits de porcelaine pendaient de petites clochettes d'argent, et chaque fois quo le vent soufflait, il agitait doucement les clochettes, et de son nid le rossignol les écoutait. Le soir, on allumait autour de la pagode des lanternes do toutes les couleurs qui s'éclairaient sous le vert des arbres comme do grandes et mystérieuses étoiles.

Regardant Kou-Mia et Liou-Li à part.

Ça n'a pas l'air de les intéresser !

Elle reprend.

Mais voilà qu'un jour le rossignol eut envie de voir de nouveaux pays ; il s'ennuyait dans ce nid qu'il avait tant aimé, et sans vouloir écouter les conseils d'un vieil hibou du voisinage, qui lui disait de rester, un beau matin, il se mit en route et quitta sa vieille pagode ; les petites clochettes sonnèrent comme pour lui dire adieu encore une fois ; et avide de voir et de connaître, il s'élança dans le ciel. Le hibou ne s'était pas trompé. Le rossignol ne devait pas tarder à regretter son pauvre nid de mousse où il avait vécu si heureux et si insouciant.

KOU-MIA, à Peki

Tu n'en sais pas une autre ?

PEKI, surprise

Une autre ?

KOU-MIA

Oui, une autre histoire... Elle n'est pas gaie, celle-là.

PEKI, comme A elle-même

C'est vrai, le rossignol meurt, loin de son nid.

KOU-MIA

Tu le vois bien : je t'ai prise pour m'égayer et tu me choisis justement le plus triste de tes contes.

PEKI

Je ne sais pas moi-même comment l'idée m'en est venue.

KOU-MIA, à part

Elle ne me semble déjà plus la même.

Haut.

Préfères-tu chanter ? Liou-li t'accompagnera. Elle est fort bonne musicienne. Veux-tu essayer, dis ?

PEKI

Je veux bien, moi !

KOU-MIA

Je t'écoute.

LIOU-LI

Mais elle pleure !

KOU-MIA

Qu'as-tu, ma chère enfant, serais-tu malade, t'aurais-je sans le vouloir fait de la peine ?

PEKI

Oh ! Non... Mais je ne sais ce que j'éprouve. C'est malgré moi... C'est le plaisir, la joie...

KOU-MIA

Tes yeux semblent gonflés de pleurs ; et je vois sous ta paupière une larme que tu cherches en vain à retenir.

PEKI, naïvement

C'est la première !...

KOU-MIA

C'est moi qui ai eu tort, tu étais peut-être encore fatiguée de la route, et j'ai voulu aussitôt te faire chanter et rire. - Repose-toi, ma petite. Repose-toi sans crainte, je ne suis pas une mauvaise maîtresse. Demande à Liou-li : et puisque nous devons rester ensemble toujours, je ne veux pas que ce soit par des larmes que tu commences !

À Liou-Li.

Viens, Liou-li.

PEKI

Vous me laissez ?

KOU-MIA

Oui, nous reviendrons tout à l'heure. Je veux que tu te reposes un peu ici, je veux que tu retrouves ta belle gaieté qui m'a fait envie et qui mettait de si joyeux rires dans tes yeux et sur tes lèvres.

À Liou-li.

Viens !

LIOU-LI, en s'en allant à part

Pauvre petite !

Elles sortent.

SCÈNE VI.

PEKI, seule

Mais qu'est-ce que j'ai donc ?... Que se passe-t-il en moi ?... Je suis heureuse pourtant ; j'ai une belle robe de soie ; une maîtresse douce et bonne ; j'habite un palais, je n'ai plus à craindre, ni la faim, ni la soif ; je sais où reposer ma tête. J'ai autour de mes bras, ces beaux bracelets qui brillent et dont je n'osais même pas rêver. Et pourtant j'ai le coeur gros. - Je veux être gaie, et je ne le puis. Elle avait bien raison, la princesse. - C'étaient seulement des chansons tristes qui me venaient sur les lèvres.

Elle regarde autour d'elle.

C'est pourtant bien beau ici, beau comme ces palais de fée que je voyais quelquefois en rêve et devant lesquels je me mettais à genoux, les mains jointes, admirant.

Elle va à la table où Liou-li a laissé le livre qu'elle lisait au lever du rideau.

Oh ! Le superbe livre et les belles images !

Elle l'ouvre et le regarde.

Des fleurs .. des oiseaux. - Je n'en ai jamais vu de pareils sur les branches des arbres.

Elle lit.

Je mourrai dans ta cage, aux barreaux d'or... Je ne peux chanter qu'en liberté ; ni les graines de chènevis et de gingembre, ni l'eau pure puisée à tes fontaines de marbre, ne peuvent remplacer pour moi le grain de blé cherché sous l'herbe tendre et la goutte de rosée cueillie dans le calice des chrysanthèmes et des lotus. Laisse-moi retourner à mon pauvre nid, où seulement je peux vivre, être heureux et chanter. - Et l'Empereur ouvrit la cage et dit : « Envole-toi donc, puisque tu le veux. »

Elle laisse tomber le livre et reste pensive.

Laisse-moi retourner à mon pauvre nid, où je peux seulement vivre, être heureux et chanter. - Ah ! Je comprends tout maintenant. C'était cette robe do soie qui pesait sur mes épaules ; ces colliers de perles qui me serraient la gorge. La cage m'étouffait. - Oh ! Mes pauvres chers habits, que j'avais bien raison de vous regretter !... Que faire maintenant, comment dire à la princesse ?

Poussant un cri.

Ah ! Mais j'y songe, c'est là qu'on m'a conduite tout à l'heure.

Elle va ouvrir ta porte de droite.

C'est dans cette chambre que j'ai laissé mes vieux habits et revêtu cette robe de soie. - Ils sont là. -

Elle s'élance dans la chambre de droite.

Je suis sauvée !

SCÈNE VII. Kou-Mia, Liou-Li.

KOU-MIA, entrant doucement, suivie de Liou-li

Doucement : elle doit reposer, la pauvre petite. - Ne faisons pas de bruit.

LIOU-LI

Je n'entends rien.

KOU-MIA, regardant et t'arrêtant surprise

Personne !

LIOU-LI

Personne ?

KOU-MIA

Mais c'est impossible. - Où serait-elle allée à cette heure ?

LIOU-LI

Oh ! Elle ne peut pas être loin ?

KOU-MIA

Elle n'a pu sortir du palais ?

LIOU-LI

Elle est sans doute allée revoir les belles robes, et nous n'avons qu'à entrer là.

Elle montre la droite.

Nous allons sûrement la trouver s'ajustant devant votre miroir, et faisant sauter dans ses mains un de vos colliers de perles.

KOU-MIA

Voyons !

Elles s'avancent vers ta porte de droite, mais au même instant où elles vont en franchir le seuil, la porte s'ouvre et Peki parait, dans son costume d'entrée.

SCÈNE VIII.

KOU-MIA

Peki !...

LIOU-LI

Sous ce costume ?

PEKI

Oui,Peki, sous ce costume ! Le sien ; le seul qui soit fait pour elle, et celui qu'elle n'aurait jamais dû quitter.

KOU-MIA

Que veux-tu dire ?

PEKI, s'avançant, lui prend la main et se met à genoux

Ceci, ma chère princesse : Que vous êtes bonne autant que belle ! Que la pauvre Peki n'oubliera jamais ce que vous avez voulu faire pour elle ; qu'elle priera pour vous chaque soir, afin que vous ayez, sur cette terre, toute la part de joie et de bonheur à laquelle vous avez droit.

Se relevant.

Mais que Peki ne peut rester dans votre beau palais ; qu'il lui faut comme à l'oiseau de sa chanson l'air des grands bois et la route libre ; et que si vous voulez qu'elle chante encore, il faut lui ouvrir les portes de sa cage, la laisser reprendre sa route et regagner son pauvre nid.

KOU-MIA

Tu veux me quitter ?

PEKI

Il le faut. Je ne suis pas faite pour porter vos belles robes de soie, ni pour habiter vos palais de marbre. Ma gaieté et mes chansons s'en seraient vite allées ; et l'oiseau que vous aviez pris pour vous charmer et vous distraire serait bientôt devenu muet.

KOU-MIA

Tu ne veux donc plus me distraire ? Tu vois pourtant que voilà déjà ta gaieté première revenue.

PEKI

Parce que j'ai repris mes vieux habits. La gaieté ne se vend ni ne s'achète. Et n'en soyez pas jalouse ; car c'est la seule richesse des pauvres. Vous avez d'ailleurs tout ce que vous désirez, et vous pouvez de plus faire autant d'heureux que vous voulez. Vous avez donc la part la plus belle !

KOU-MIA

Tu veux reprendre ta vie errante ?

KOU-MIA

Mais comment cette idée t'est-elle revenue ?

PEKI, lui montrant le livre

En regardant ce livre.

Elle l'ouvre et lui montre le passage.

« Laisse-moi retourner à mon pauvre nid, où je peux seulement vivre, être heureux et chanter. Et l'Empereur ouvrant la cage, dit : « Envole-toi donc puisque tu le veux ! »

LIOU-LI

Mais, c'est l'histoire de l'Oiseau bleu !...

PEKI

Eh bien ! C'est la mienne aussi.

S'approchant de Kou-Mia.

Pardonnez-moi, ma chère maîtresse. Ne me croyez pas ingrate, - je vous aime ; j'emporte de vous le plus doux et le plus cher souvenir, mais je pars ; et c'est même, croyez-moi, le meilleur moyen pour que vous m'aimiez toujours.

KOU-MIA

Étrange fille ! - Tu le veux donc ?

PEKI

Jugez vous-même !...

KOU-MIA

Eh bien, envole-toi !

PEKI

Oh ! Que vous êtes bonne !

KOU-MIA, la rappelant

Mais tu sais - il y a une fin à cette histoire : l'oiseau bleu n'oublia pas celui qui lui rendait la liberté. Il revint souvent.

PEKI, du seuil

Quand vous voudrez entendre mes chansons, ouvrez vos fenêtres, faites un signe et je viendrai.

KOU-MIA, tristement

Adieu donc !

PEKI

Merci !

Elle disparaît, lui envoyant des doigts un baiser, tandis que Kou-Mia la regarde tristement et que Liou-li lui dit adieu de la main.

24 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica