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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Saynète en prose

La Nuit de Noël, Comédie

Fernand Beissier· imprimée en 1888· 3 personnages

Personnages

  • MADAME DE LUCENAY
  • JEANNETTE
  • FRANCE

LA NUIT DE NOËL

Un salon chez Madame de Lurenay. - Porte, au fond ; - fenêtre - table. - À gauche, une porte conduisant dans une autre pièce. - Au lever du rideau, Madame de Lucenay, seule, est assise dans un fauteuil auprès de la cheminée, entrain de broder.

SCÈNE PREMIÈRE.

MADAME DE LUCENAY, laissant tomber ton ouvrage

Je ne sais pas si c'est cette nuit de Noël, ce souvenir des veillées d'autrefois, si chaudes et si douces ; mais je me sens plus triste que d'habitude. J'ai dans l'âme comme un grand vide, et je ne peux m'empêcher de penser.

Regardant la pendule.

Mais Jeannette ne revient pas ? - Il me semble qu'elle tarde beaucoup.

SCÈNE II. Madame de Lucenay, Jeannette.

Jeannette entre, enveloppée dans une grande mante sombre.

JEANNETTE

Quel horrible temps ! Il neige, et le vent souffle, balayant les flocons, et faisant craquer les branches mortes.

MADAME DE LUCENAY, relevant la tête

Ah ! C'est toi, Jeannette ?

JEANNETTE

Oui, madame ; j'ai fait votre commission. J'ai remis à monsieur le curé ce que vous m'aviez donné pour ses pauvres. Ah ! Le brave cher homme, si vous l'aviez vu ; des larmes de joie lui sont venues aux yeux. Tu diras à ta maîtresse, a-t-il ajouté, que je prierai pour elle ce soir même, pour que le bon Dieu lui donne la part de joie qui lui est due.

Madame de Lucenay secoue la tête.

Oh ! Vous avez beau secouer la tête, Madame ; mais monsieur le curé est un saint, et le bon Dieu, j'en suis bien certaine, ne lui refuse jamais ce qu'il demande. Et puis vous êtes si bonne, vous faites tant de bien aux pauvres gens !

MADAME DE LUCENAY

Il appartient à ceux qui ont d'aider ceux qui n'ont rien.

JEANNETTE

Pardine ! C'est facile à dire. Mais il en est tant qui ne le font pas !

MADAME DE LUCENAY

Tant pis pour ceux-là, ma bonne Jeannette, car ils se privent d'une bien douce joie.

JEANNETTE, tout en se débarrassant de sa mante

Coeur d'or, va !

Haut.

Et à ce propos, Madame, je suis chargée d'une commission pour vous.

MADAME DE LUCENAY, étonnée

Pour moi ?

JEANNETTE

Oui, de la part de Nanon, la vieille servante de Monsieur_le_curé. Une drôle de commission, allez.

MADAME DE LUCENAY

Ah !

JEANNETTE

Elle voudrait, la brave femme, que vous décidiez son maître à s'acheter enfin une soutane neuve. - Chaque semaine, Nanon est obligée de repriser celle qu'il porte sur toutes ses faces.

MADAME DE LUCENAY

Vraiment ?

JEANNETTE

Oh ! Ce n'est pas le travail qui lui fait peur, mais ça lui fait mal de voir son curé s'en aller ainsi avec une vieille soutane usée jusqu'à la corde. Elle lui en a fait maintes fois l'observation, mais il ne l'écoute pas ; il se contente de sourire, et si Nanon le presse trop, il prétend que sa soutane peut attendre alors que ceux qui ont faim n'attendent pas.

MADAME DE LUCENAY

Et elle veut que j'essaie de convaincre monsieur le curé ?

JEANNETTE

Elle dit qu'il a en vous toute confiance et qu'il ne saurait rien vous refuser.

Eh bien ! Tu pourras rassurer Nanon dès que tu la verras. Je m'entendrai avec elle ; elle n'aura plus à repriser cette vieille soutane qui lui tient tant au coeur.

JEANNETTE

Je le lui dirai ce soir même à l'église, pendant la messe.

MADAME DE LUCENAY, comme à elle-même

C'est pourtant vrai que c'est demain Noël. - Encore une année qui va finir !

À Jeannette, souriant.

Nous vieillissons, ma bonne Jeannette.

JEANNETTE

Moi, peut-être, mais vous sûrement, non. - C'est égal, ce sont les petits qui sont heureux, ce soir - chez le Père_Grelait, notre voisin ; j'en ai vu toute une bande qui ramassaient tous les souliers de la maison pour les mettre dans la cheminée ; il y en avait un, le plus petit, qui était allé dénicher sous le lit, une énorme botte, plus grosse que lui, et le pauvre chérubin faisait tous ses efforts pour la traîner, roulant parfois à terre, mais ne la lâchant jamais.

MADAME DE LUCENAY

Tu regrettes peut-être de ne pouvoir plus mettre le tien, ma bonne Jeannette ?

JEANNETTE

Dame ! Ce temps-là n'est pas le plus mauvais de la vie ! On n'en connaît que les joies et les rires ! Et je me souviens encore de nos surprises et de nos cris, quand le matin, en nous réveillant, nous trouvions, dans nos sabots, ce que le père ou la mère y avait caché la veille. Le cadeau n'était pas riche peut-être ; mais si pauvre qu'elle fût, la poupée était la bienvenue ; et elle nous semblait avec sa robe de papier plus belle qu'une reine.

MADAME DE LUCENAY, souriant

Es-tu bavarde !

Regardant sur la table.

Tiens, je ne trouve pas mon écheveau de laine bleue. - J'ai dû le laisser dans ma chambre.

JEANNETTE

Faut-il que j'aille vous le chercher ?

MADAME DE LUCENAY

Non. J'y vais, moi-même ; mets la table ; car je m'aperçois qu'il est déjà sept heures passées.

Elle sort.

SCÈNE III.

JEANNETTE, seule et disposant le couvert

Si celle-là n'était pas heureuse, c'est qu'il n'y aurait plus de justice ici-bas et de récompense là-haut ! Pauvre chère madame ! Si belle et si bonne. Tout le monde l'adore ici, et tout le monde voudrait la voir heureuse. Ah ! J'y pensais bien tout à l'heure - et je me disais en regardant tous ces chérubins, là-bas, que c'est un enfant qu'il nous aurait fallu ici, une jolie tête blonde dont les yeux nous auraient souri et dont les cris auraient ramené la vie dans dans notre logis, si triste depuis la mort de mon pauvre maître. Un coeur d'or aussi celui-là, que la guerre nous a pris voilà quinze ans. Ah ! Je m'en souviens encore, comme si c'était hier. Une dépêche arriva, annonçant la terrible nouvelle. - Nous partîmes avec Madame, dont le silence m'effrayait plus que les larmes. Nous rencontrions tout le long de la route des soldats, de pauvres jeunes gens, les habits déchirés, blessés le plus souvent, mais marchant toujours. Puis on nous conduisit dans une cabane où sur un mauvais lit reposait mon pauvre maître, la figure toute blanche, le front entouré de linges. - Dès qu'il vit entrer Madame, il essaya de se redresser en souriant, et Madame alors se jeta à genoux au pied du lit. Tout le monde pleurait, même des officiers, des vieux qui roulaient sous leurs doigts leurs grosses moustaches. - Puis, quand on l'eut mis là-bas, dans le cimetière d'un petit village, nous revînmes ici, où madame était née, dans les Vosges ! - Et des années se passèrent avant que je ne visse sourire ma chère maîtresse. Et encore ce sourire était-il toujours triste ! Il aurait fallu quelque chose, un miracle pour la faire sourire comme autrefois. - Et ce miracle, le bon Dieu, qui est là-haut, devrait bien le faire pour elle.

Tout en parlant elle a disposé le couvert. Madame de Lucenay entre.

SCÈNE IV. Madame de Lucenay, Jeannette.

MADAME DE LUCENAY

Eh bien ! Sommes-nous prêtes, ma bonne Jeannette ?

JEANNETTE

Vous pouvez vous asseoir. Je vais servir.

MADAME DE LUCENAY, s'asseyant

Je te préviens que j'ai grand appétit !

JEANNETTE

Tant mieux ! D'autant qu'il faut prendre des forces ; il fait un froid terrible, la neige couvre toute la route, et nous serons obligées d'allumer une lanterne pour nous guider jusqu'à l'église quand minuit sonnera ; heureusement que le chemin n'est pas long.

Elle va chercher an plat et le pose sur la table.

MADAME DE LUCENAY, assise et mangeant

Bah ! Nous nous couvrirons bien.

JEANNETTE, allant à la fenêtre

Et il neige toujours ! Tenez, voilà que ça reprend de plus belle maintenant. - On n'y voit guère à plus de deux pas devant soi. - C'est tout blanc.

MADAME DE LUCENAY

Et peut-être qu'à cette heure de pauvres malheureux ont froid et faim !...

JEANNETTE

Oh ! Je suis bien sûre qu'autour de nous, chacun tient sa porte close, et que personne n'erre par les chemins, à cette heure.

MADAME DE LUCENAY

Qui sait ?

JEANNETTE, en riant

Ah ! Si ! Le bonhomme Noël, peut-être - mais celui-là ne frappe ni aux portes ni aux fenêtres ; il descend tout tranquillement par la cheminée. Et malheureusement il ne descend pas chez tout le monde.

Au même instant on entend doucement heurter à la porte du fond.

JEANNETTE, effrayée

Ah ! Mon_Dieu !

MADAME DE LUCENAY

Quoi donc ?

JEANNETTE

N'avez-vous rien entendu ?

MADAME DE LUCENAY

Non.

JEANNETTE

Il me semble qu'on vient de frapper à la porte !...

MADAME DE LUCENAY

Eh bien, ouvre...

JEANNETTE

À cette heure, et par un temps pareil ! Il n'y a pas un chrétien dehors.

MADAME DE LUCENAY

Mais te voilà déjà toute tremblante.

Prêtant l'oreille.

Tu as sans doute rêvé. Je n'entends rien.

JEANNETTE, même jeu

Moi non plus.

MADAME DE LUCENAY

Tu n'es guère courageuse.

JEANNETTE

Oh ! Par exemple.

On entend de nouveau frapper à la porte du fond.

JEANNETTE

Ah ! Mon_Dieu !

MADAME DE LUCENAY

Cette fois, tu as raison. On a frappé : il y a quelqu'un là.

Désignant la porte.

Va ouvrir.

JEANNETTE

Moi ?

MADAME DE LUCENAY, se levant

Poltronne ! J'y vais moi-même.

JEANNETTE

Oh ! Ne faites pas ça, Madame. Laissez-moi au moins demander qui est là ?

MADAME DE LUCENAY

Pourquoi ? Qu'avons-nous à craindre ?

JEANNETTE

Mais...

MADAME DE LUCENAY, souriant

C'est peut-être le bonhomme Noël dont tu parlais si bien tout à l'heure et qui vient t'apporter son cadeau, comme autrefois.

Elle va ouvrir.

JEANNETTE

Oh ! Grande Sainte-Jeanne, ma patronne, protégez-moi !

MADAME DE LUCENAY, ouvrant la porte

Regarde.

Sur la porte, blottie dans an coin, on aperçoit une petite fille de doute à treize ans, pauvrement vêtue, ses vêtements couverts déneige, et tremblant de froid.

Une enfant !

JEANNETTE, t'approchant, un peu rassurée

Une jeune fille !

MADAME DE LUCENAY, à la petite fille

C'est toi qui as frappé, mon enfant ?

LA PETITE FILLE, sur le seuil

Oui, Madame ! J'avais froid, j'avais faim, j'ai vu de la lumière ; la neige m'aveuglait ; je me suis alors blottie dans la porte, et j'ai frappé, n'en pouvant plus.

MADAME DE LUCENAY

Pauvre mignonne, comme elle tremble !

À l'enfant.

Entre d'abord ! Tu nous diras après qui tu es et d'où tu viens.

Elle entraîne l'enfant vert la cheminée.

JEANNETTE, fermant la porte

Et moi qui avais peur d'ouvrir !...

SCÈNE V. Madame de Lucenay, Jeannette, La petite fille.

MADAME DE LUCENAY

Pauvre petite ! Ses mains sont glacées... Réchauffe-toi, mon enfant. Tu mangeras ensuite.

LA PETITE FILLE

Oh ! Madame, que vous êtes bonne ! C'est donc le paradis, ici, puisqu'il y a du feu et du pain ?

JEANNETTE, émue

Comme elle a du souffrir ! À cet age, courir le chemin par un temps pareil !

S'approchant.

C'est qu'elle est jolie comme un coeur, la mignonne, n'est-ce pas, Madame ?

MADAME DE LUCENAY

Que faisais-tu à cette heure, sur la route, toute seule ?

LA PETITE FILLE

J'allais droit devant moi, sans savoir.

MADAME DE LUCENAY

Et ton père ? Et ta mère ?

LA PETITE FILLE

Je n'ai jamais connu ma mère, et mon père est mort.

MADAME DE LUCENAY

Et d'où viens-tu ?

LA PETITE FILLE

Oh ! De bien loin, de là-bas !...

MADAME DE LUCENAY

De là-bas ?

LA PETITE FILLE

Oui, d'un grand pays de l'autre côté des montagnes.

MADAME DE LUCENAY, étonnée

De l'Alsace ?

LA PETITE FILLE

Oui, c'est ainsi qu'on nomme mon pays !

MADAME DE LUCENAY

Et toi, comment t'appelles-tu ?

LA PETITE FILLE

France !

MADAME DE LUCENAY, émue

France ! - Et que faisait ton père ?

FRANCE

Il avait un petit champ ou il travaillait, une belle prairie toute pleine de bleuets, de marguerites et de coquelicots dont il me faisait faire le dimanche de superbes bouquet.

S'arrêtant.

Oh ! Que je suis bien ici ! Et que j'ai chaud !

MADAME DE LUCENAY

Pauvre enfant !

À France.

Il faut manger maintenant. Jeannette, vite sers-la.

JEANNETTE

Tout de suite.

MADAME DE LUCENAY, regardant France

Quel doux regard !

FRANCE

Je peux manger... de tout cela ?...

MADAME DE LUCENAY, souriant

Oui, de tout ce que tu voudras.

FRANCE

Oh ! Merci ! Je n'avais plus rien mangé depuis hier matin, dans une ferme, où une vieille femme a bien voulu me donner un morceau de pain et un verre d'eau.

JEANNETTE, à part

Allons bon ! Voilà que je pleure maintenant.

FRANCE, mangeant

Oh ! Les bonnes choses !

MADAME DE LUCENAY, à part

Orpheline et si malheureuse, à son âge.

JEANNETTE, à Madame de Lucenay

Oh ! Regardez-la donc, Madame ? Mange-t-elle avec entrain, la pauvre chérie ! On voit bien que son estomac devait depuis longtemps crier famine.

MADAME DE LUCENAY

Et pourquoi as-tu quitté ton pays ? N'avais-tu plus de parents là-bas ?

FRANCE

Aucun. Je me suis trouvée toute seule. On a vendu les meubles qui étaient dans la maison : des hommes sont venus qui ont tout emporté ; j'ai entendu l'un qui disait : que faut-il faire de la petite ? Et l'autre s'est mis à rire et a haussé les épaules. Il y avait bien quelques voisins chez lesquels j'aurais pu aller, mais ils étaient si pauvres ! Et d'ailleurs mon père me répétait souvent quand le soir venu, m'asseyant sur ses genoux, il me racontait quelque belle histoire, où il était toujours question de soldats et de drapeaux : « Si je n'étais plus là, fillette, ne reste pas ici ; fais ton petit paquet, et marche devant toi, du côté où le soleil se couche. Et quand tu seras là-bas, quelle que soit la porte à laquelle tu frapperas, dis ton nom : elle s'ouvrira toujours ! » Et c'est ce que j'ai fait. - Un matin je suis partie et j'ai marché droit devant moi. - Mon père avait raison : à la première porte où j'ai frappé le lendemain, on m'a reçue à bras ouverts ; on aurait bien voulu me garder ; mais la chaumière était si petite, que la brave femme, en pleurant, n'a pu que remplir ma poche d'un gros morceau de pain ; puis elle m'a assuré qu'en marchant encore un peu, je rencontrerais un grand village, où je trouverais sûrement, un petit emploi de servante ; alors je me suis mise en route... Mais voilà que je me suis égarée, et tout le jour j'ai marché dans le bois ; la nuit m'a surprise non loin d'ici. - Puis la neige s'est mise à tomber, et j'ai pleuré alors, ne sachant ce que j'allais devenir !...

MADAME DE LUCENAY

Pauvre enfant !

JEANNETTE

Brave petit coeur !

MADAME DE LUCENAY, à France

Continue, ma fille !

FRANCE

Mais je me suis souvenue de la prière qu'on me faisait dire quand j'étais toute petite et, joignant les mains, j'ai dit : « Cher bon Dieu, qui êtes là-haut, au milieu des étoiles, et qui n'oubliez jamais ceux qui souffrent ni ceux qui espèrent, venez à mon secours ! » Et voilà qu'à travers les arbres, comme une de ses étoiles, j'ai vu briller une lumière ; j'ai marché alors de ce côté, lentement, parce que le vent soufflait très fort et que la neige m'aveuglait ; et je suis venue me blottir sous votre porte ; puis j'ai frappé, car j'avais trop froid et trop faim.

MADAME DE LUCENAY

Et tu as bien fait ! Ton père avait raison : ton nom et ton pays t'ouvriront toutes les portes. Car il y plus que de la charité à faire ; il y a un devoir à remplir et un souvenir à garder.

JEANNETTE, à part et desservant la table

Voilà la petite fille qu'il nous aurait fallu et qui nous eût ramené ici la joie et le sourire.

FRANCE, à madame de Luceoar

Vous me trouverez une petite place de servante, n'est-ce pas, Madame ? Et je n'aurai plus alors à courir ces vilains chemins, quand la neige tombe et quand il fait si froid - Oh ! Je sais travailler, allez.

MADAME DE LUCENAY, souriant

Vraiment, - que sais-tu donc faire ?

FRANCE, naïvement

Tout ce qu'on voudra.

MADAME DE LUCENAY

Tu es donc courageuse ?

FRANCE

Je crois bien. Mettez-moi à l'épreuve et vous verrez.

MADAME DE LUCENAY, à part

Cette enfant m'intéresse !...

FRANCE, lui prenant la main

Je serai si heureuse de rester auprès de vous ! Vous êtes si bonne !

JEANNETTE, prenant le paquet que France avait à la main en entrant et qu'elle a déposé sur une chaise

Ah ! Mais comme il est lourd ton paquet. - Qu'est-ce que tu as donc là-dedans ?

FRANCE

Tout ce que mon père avait, dans une petite armoire, à côté de son lit, et qui était bien à moi, je vous l'assure. Oh ! De belles choses, allez !

Elle va prendre son paquet.

Une superbe croix surtout qu'il me faisait embrasser chaque soir, après que j'avais dit ma prière.

Elle sort du paquet un vieux portefeuille et en tire une croix d'honneur.

Regardez !

MADAME DE LUCENAY

Une croix d'honneur !

JEANNETTE, s'avançant

Une croix d'honneur.

MADAME DE LUCENAY

Ton père avait donc été soldat ?

FRANCE

Oui, madame, je me rappelle même qu'il ajoutait toujours ces mots : « Si mon brave capitaine vivait encore, nous ne serions pas ici, et je serais bien tranquille sur ton avenir ».

MADAME DE LUCENAY, à part

C'est étrange !

FRANCE

Et il conservait pieusement une lettre, qu'il me montrait souvent en me disant : « Si un jour je n'étais plus là et que tu t'en ailles d'ici, ma pauvre petite France, conserve bien à ton tour cette lettre - c'est un précieux héritage que je te lègue - mais ne la montre jamais qu'à ceux que tu aimeras bien. »

À Madame de Lucenay.

Je vous aime bien, Madame ; voulez-vous que je vous la montre ?

MADAME DE LUCENAY

Voyons !

France lui tend une lettre qu'elle prend dans le portefeuille. - La pressant, à part.

Ah ! Mon_Dieu ! Cette écriture !...

JEANNETTE

Qu'avez-vous, Madame ? Vous êtes toute pâle.

MADAME DE LUCENAY

Rien.

Ouvrant la lettre.

Je me trompe sûrement... La signature !... Georges_de_Lucenay. - Mon mari ?...

Elle tombe assise.

FRANCE, courant à elle

Ah ! Mon_Dieu !

JEANNETTE, id

Madame !

MADAME DE LUCENAY

Ce n'est rien ! Un éblouissement... c'est passé. - Mais l'émotion...

À Jeannette.

Sais-tu de qui est cette lettre, ma bonne Jeannette ? Elle est de mon mari !

JEANNETTE, joignant les mains

De mon pauvre cher maître ?

MADAME DE LUCENAY

Comprends-tu, cette lettre entre les mains de cette enfant que la Providence a conduite jusqu'à ma porte, après tant d'années ? Ah ! Dieu est juste.

Elle ouvre la lettre et lit.

« Mon brave Claude...

FRANCE, qui, un peu inquiète, regarde maintenant les deux femmes

Le nom de mon père...

MADAME DE LUCENAY

« Tu me demandes d'attester ta bonne conduite, je le fais volontiers, car nul mieux que toi ne mérite les éloges et l'estime de tes chefs. Tout le temps que tu as passé sous mes ordres, je n'ai eu qu'à me louer de toi ; et si ce n'avait été pour ton avantage, je n'aurais jamais consenti à ce que tu quittes mon régiment. Mais nous allons nous retrouver ensemble ; car voilà que l'ordre arrive de se mettre en marche, et capitaine ou soldats, nous ferons tous notre devoir et nous marcherons la main dans la main, la tête droite et le coeur ferme, pour le drapeau et pour la France ! »

Elle s'arrête émue et s'assied. Jeannette s'est agenouillée auprès d'elle, au dehors les cloches commencent à tinter doucement.

FRANCE

Les cloches !

Elle est venue elle aussi se mettre à genoux lentement près de Madame de Lucenay.

MADAME DE LUCENAY

La cloche de Noël !

JEANNETTE

Ma chère maîtresse.

MADAME DE LUCENAY

Elles tintent doucement, et il me semble qu'elles me parlent et qu'elles me conseillent.

Elle regarde France.

Ce n'est pas seulement le hasard qui l'a conduite ici !...

JEANNETTE, doucement s'approche d'elle

C'est Noël, Madame, qui ne pense pas seulement aux petits, mais qui sait aussi consoler les bons et réjouir leurs âmes.

MADAME DE LUCENAY, à France

Écoute, ma petite, serais-tu heureuse de rester ici ?

FRANCE

Près de vous ?

MADAME DE LUCENAY

Oui !

FRANCE

Toujours ?

MADAME DE LUCENAY

Toujours !

FRANCE

Vraiment ?

MADAME DE LUCENAY, souriant

Eh bien, tu ne dis rien ?

FRANCE

Je ne sais pas ! J'ai peur de m'éveiller ! C'est si beau et si bon le rêve !

MADAME DE LUCENAY

Mais tu ne rêves pas : je te garde, si tu veux !

FRANCE, joignant les mains

Et qu'est-ce que j'aurai à faire, dites ?

MADAME DE LUCENAY

Rien... qu'à aimer ceux qui t'aimeront. - Je n'ai pas d'enfant, tu seras ma fille. - Veux-tu ?

Elle lui tend les bras.

FRANCE, avec un cri de joie, se précipite dans las bras de Madame de Lucenay

Maman !

JEANNETTE

Eh bien voilà que je pleure comme une bête ! Mais vrai, je ne regrette pas mes larmes, puisque c'est la joie qui me les fait verser !

MADAME DE LUCENAY, embrassant France

Chère petite !

FRANCE, se blottissant dans ses bras

C'est bon d'être heureuse !...

MADAME DE LUCENAY

Oui, c'est bon d'être heureuse, surtout quand on l'est par le coeur et par le souvenir !...

La cloche, qui s'était tue un moment, recommence jusqu'au baisser du rideau.

MADAME DE LUCENAY, à Jeannette

Eh bien es-tu contente, Jeannette ? Tu ne dis rien.

JEANNETTE

Moi, Madame ! Si je ne dis rien, voyez-vous, c'est que j'en aurais trop à dire et que ne saurais pas m'en tirer. - Mais mon avis est que cette enfant-là c'est le bon Dieu qui nous l'envoie !

MADAME DE LUCENAY, regardant France

Et Noël qui nous l'apporte !

JEANNETTE

Sûrement ! Quand les cloches sonnent, voyez-vous, c'est que la besogne de l'année est finie ; et il remonte vite, là-haut, raconter aux anges tous les bonheurs qu'il a faits.

MADAME DE LUCENAY, embrasse l'enfant

Et toutes les dettes de coeur qu'il nous a donné la joie de payer !...

texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica