Comédie en prose
Ma Soeur Claire, Comédie
Personnages
- MADAME BERNIER, rentière
- CLAIRE, petite fille de Madame Bernier
- ALICE, petite fille de Madame Bernier
- NANON, servante
MA SOEUR CLAIRE
Dans une terme. - Au fond, à côté de la porte d'entrée, une grande fenêtre. - par les rideaux entr'ouverts on aperçoit la campagne. - À gauche, une vaste cheminée ; à droite, une porte conduisant dans une chambre voisine, à droite aussi aa balTet, et devant le buffet une table. Au lever de rideau, Nanon dresse le couvert sur la table.
SCÈNE PREMIÈRE.
NANON, posant les assiettes
Mademoiselle Claire, ici, Madame, là ; en face, Mademoiselle Alice ; et moi, de ce côté, de façon à pouvoir me dresser facilement et surveiller, en même temps, mon poulet et la crème de Mademoiselle_Alice, une crème superbe dont elle a copié la recette dans un grand journal de Paris. Dame, il s'agissait de faire la fête complète, et de célébrer, comme il faut, le retour do notre chère enfant, ma bonne petite Claire ! Je dis toujours petite, comme si elle avait encore dix ans ! Elle en a seize maintenant ; l'année dernière, ne pouvant pas venir aux vacances, ainsi que nous l'avions tant espéré, elle nous a envoyé son portrait : je ne la reconnaissais plus. Ah ! C'est que c'est une belle demoiselle, maintenant, et savante, oh ! Savante - plus encore, dit-on, que monsieur le curé ! - Je la vois toujours, assise là, les yeux plongés dans ses livres ; toujours sérieuse et grave, mais bonne, avec cela, comme du bon pain. À l'école elle en sut vitement plus que la maîtresse, et c'est alors que Madame décida qu'elle irait à Paris dans une grande pension ; et elle partit la chère petite : quel vide cela fit ! Heureusement qu'il nous restait mademoiselle Alice, grande déjà comme sa soeur, mais tapageuse, oh ! Tapageuse ! Avec elle jamais rien ne peut rester en place. Madame gronde, moi aussi ; mais elle a une façon de vous embrasser qui fait qu'on lui pardonne tout de suite. Elle a si bon coeur et elle aime sa soeur Claire ! Faut voir.
S'interrompant.
Ah ! J'oubliais les fourchettes. C'est ma tête qui travaille trop !
Elle continue.
C'est toujours ma soeur Claire, par ci, ma soeur Claire, par là. Elle a écrit ceci, elle a écrit cela : c'est elle qui nous lit les lettres, chaque semaine ; et il faut la voir courir au devant du facteur, le lundi ; dès le matin elle ne tient plus en place. Et j'avoue qu'en ce moment je suis comme elle. Ma chère petite Claire ! - Penser qu'il y a trois ans que je ne l'ai vue ! Madame et Mademoiselle sont allées la chercher à la gare voisine. Pourvu qu'il ne leur soit rien arrivé en route ; la grise a beau être une bonne et brave jument pas méchante pour un sou ; mais, quand c'est mademoiselle Alice qui conduit, je ne suis jamais tranquille.
Prêtant l'oreille.
J'entends les grelots. Ce sont elles. Ah ! Que c'est drôle, voilà que le coeur me bat ! J'ai des larmes plein les yeux ; je pleure, comme lorsqu'elle est partie ; mais ce ne sont pas les mêmes larmes.
SCÈNE II. Nanon, Alice, puis Claire et Madame Bernier.
ALICE, ouvrant vivement la porte du fond et courant à Nanon
La voilà ! La voilà !
NANON
Vrai !
ALICE
Elle aide grand-mère à descendre de voiture. Moi j'ai couru devant pour te prévenir. Tu vas la voir ma chère Claire, comme elle est belle et bien mise donc !
Courant à la porte.
Les voilà ! Les voilà !
Claire entre doucement donnant le bras à Madame Bernier. Claire se tient droite, les lèvres un peu pincées, l'air grave.
CLAIRE, à Alice
Es-tu folle de nous laisser ainsi !
Nanon la considère toute surprise, n'osant avancer.
ALICE
Il fallait bien que je prévinsse Nanon !
CLAIRE
Ah !
Un peu froidement.
Bonjour, Nanon !
Elle lui tend la main.
ALICE, à Nanon
Eh bien ! Tu n'embrasses pas ma soeur !
NANON, encore interdite de l'entrée de Claire
Dame ! Je ne demande pas mieux, moi, si elle veut bien...
Claire lui tend la joue, elle l'embrasse.
MADAME BERNIER
Comment, si elle veut bien ! Vois-tu, ma chère Claire, c'est ta vue qui la trouble ainsi : depuis que tu nous as annoncé ton arrivée, ma pauvre Nanon en a presque perdu la tête.
ALICE
Et maintenant à table ! Je meurs de faim. Et Claire aussi doit mourir de faim !
S'arrêtant.
Ah ! J'oubliais ! Et la grise qui est là, dans la cour, encore attelée !...
NANON
Ne vous dérangez pas, Mademoiselle_Alice, je vais la dételer moi-même, et la ramener dans son écurie. Ça me connaît.
En s'en allant, à part.
On nous l'a changée, à Paris ; c'est pas possible !
SCÈNE III. Alice, Claire, Madame Bernier.
ALICE, courant à la table
Plaçons-nous vite, en attendant ; grand'mère ici, Claire là, moi à côté de ma soeur et Nanon à sa place habituelle.
CLAIRE, étonnée
Ah ! Nanon mange avec nous ?
MADAME BERNIER, la regardant surprise
Et où donc veux-tu qu'elle mange ?
ALICE
Tu ne te souviens donc plus ?
CLAIRE
Si. Mais j'avoue que j'ai un peu perdu les habitudes d'ici.
MADAME BERNIER
Quelles habitudes as-tu donc prises, là-bas ?
CLAIRE
Aucunes, bonne maman. Mettez que je n'aie rien dit.
MADAME BERNIER
Nanon vous a vues naître toutes deux ; voilà trente ans qu'elle est à mon service. Elle est donc de la famille, et tu ne voudrais pas, je suppose, que nous la traitions autrement ?...
ALICE
Tu verras d'ailleurs la bonne cuisine qu'elle nous a faite, en ton honneur. Voilà trois jours qu'elle ne fait que penser à ça ! Et moi-même je t'ai préparé une surprise, oh ! Mais une surprise !
MADAME BERNIER
Petite folle, Va !
À Claire, en s'asseyant.
Ah ! C'est égal, mon enfant, tu as bien fait d'arriver. Vrai, je languissais trop !
ALICE
Et moi, donc !
MADAME BERNIER
Et quand on est vieille comme moi, les années comptent double et le temps vous est mesuré.
CLAIRE
Oh ! Bonne maman !
MADAME BERNIER
Voilà deux longues années que tu n'étais plus revenue ! Les lettres, c'est bien : mais elles ne satisfont pas tout le coeur ! Certes nous les lisions et les relisions, le soir, au coin du feu ; mais elles faisaient souvent nos regrets plus vifs et nos journées plus tristes !
CLAIRE
Vous savez bien qu'il m'était impossible de revenir !
MADAME BERNIER
Oui ! Je sais ! C'est bien loin la grande ville, là-bas, qui prend les enfants aux vieilles grand-mères et les laisse vieillir seules près du foyer désert ! C'est bien long le voyage et bien coûteux aussi ! Mais que veux-tu ? L'amour des mères est égoïste, et moi je vous aime doublement, puisque la vôtre n'est plus et que je suis restée toute seule pour vous aimer et pour elle et pour moi.
CLAIRE, l'embrassant
Bonne maman !...
ALICE, même jeu
Grand'mère !...
MADAME BERNIER
Chères petites ! Je sais bien que je ne devrais pas pleurer aujourd'hui ? Je suis trop joyeuse, puisque mon enfant m'est rendue ! Mais que voulez-vous ? Nous sommes ainsi faits que les larmes nous viennent aux yeux pour la douleur comme pour la joie ! Et si je pleure un peu, en vous serrant là, sur mon coeur, toutes les deux, mes enfants, c'est que je suis heureuse ! Oui, bien heureuse ! C'est si triste et si long l'absence ! C'est si bon et si doux le retour !
Elle les embrasse.
SCÈNE IV. Claire, Alice, Madame Bernier, Nanon.
ALICE
Et voilà Nanon ! on va pouvoir servir.
MADAME BERNIER
Claire doit avoir faim, la pauvre petite !
CLAIRE
J'ai pris un peu de café, ce matin.
ALICE, en t'asseyant
Et figure-toi, Nanon, qu'elle est restée toute une nuit en chemin de fer. Quel voyage, hein ! Le bout du monde.
CLAIRE, souriant, et même jeu
Oh ! Le bout du monde ! Pas tout à fait, petite soeur !
ALICE
Ah ! Dame, je ne sais pas, moi. Je n'ai jamais été plus loin qu'à une heure d'ici, avec grand'mère, et même que Nanon n'était pas rassurée du tout quand le train s'est mis en marche.
À Nanon qui apporte la soupière.
Te le rappelles-tu ?
NANON
Oui, Mademoiselle.
MADAME BERNIER, découvrant ta soupière
Oh ! Quel parfum ! Nanon s'est décidément distinguée. La soupe de ménage, ma petite Claire, la soupe de la maison, qu'on est si heureux de retrouver, disent ceux qui sont loin !
Elles mangent.
ALICE
Avec cela, que vous étiez peut-être mal nourries, là-bas.
CLAIRE
Mais pas du tout, petite soeur. On mangeait fort bien dans notre pension ; Madame_de_Lasseny, la directrice, était même fort difficile à ce sujet.
MADAME BERNIER, souriante
C'était sans doute meilleur que chez nous !...
CLAIRE
Oh ! Bonne maman.
ALICE
Puis tu devais avoir tant à travailler !
CLAIRE
Cela, oui ! Mais c'est si bon d'apprendre ! C'est si beau de savoir !
ALICE, naïvement
Et tu sais... beaucoup ?
CLAIRE, souriant
Autant que j'ai pu en apprendre.
MADAME BERNIER, souriant
Alice ne pourrait peut-être pas nous en dire autant ?
ALICE
Dame ! Grand'mère, que voulez-vous ? Ma soeur a tout pris pour elle ; elle a toujours été la plus savante de la famille et ne m'a rien laissé à apprendre.
MADAME BERNIER, en menaçant du doigt
Et tu n'en es pas fâchée, j'en suis bien certaine !
CLAIRE
C'est pourtant bien vilain de ne rien savoir !
ALICE
Oh ! Mais, je sais pas mal de choses déjà : ainsi je fais très bien la tisane de grand'mère, quand elle est enrhumée.
MADAME BERNIER, souriant
Elle est même très bonne, je le reconnais. Mais voyons, Claire, parle-nous un peu de toi maintenant. Nous avons tant à nous dire... Tu dois avoir tant de choses à nous raconter...
CLAIRE
Oh ! Notre vie, là-bas, était bien simple. Le jour, l'on travaillait ; le soir, pour se distraire, on faisait de la musique dans le grand salon, l'on jouait du piano, l'on chantait. On dansait même quelquefois.
ALICE
On danse aussi tel le dimanche.
CLAIRE, dédaigneuse
Oh ! Ce n'est pas la même chose.
ALICE
Ah !
CLAIRE
Puis le jour de la distribution des prix, il y avait un grand dîner auquel étaient invités les parents des élèves les plus riches.
MADAME BERNIER
Et les autres on ne les invitait pas ?
CLAIRE
Non, l'on n'y pensait même pas.
MADAME BERNIER
Tant pis pour ta maîtresse de pension alors : elle pouvait être savante, c'est possible ; mais elle manquait sûrement de coeur !
À Alice qui cause bas avec Nanon.
Eh bien ! Qu'est-ce que vous avez à chuchoter encore toutes les deux ?
ALICE
Chut !
À Nanon.
C'est le moment.
MADAME BERNIER
Quoi donc ?
ALICE
Ma surprise !
À Nanon qui apporte le plat.
Doucement, ma bonne Nanon, doucement, ne renverse rien.
MADAME BERNIER
Est-elle enfant !
NANON, posant le plat sur la table
Voilà la surprise.
CLAIRE
Voyons.
Elle découvre le plat.
Oh ! Qu'est-ce que c'est que cette affreuse bouillie ?
ALICE
Mais... des oeufs à la neige.
CLAIRE
Ça ?
NANON, consternée
Ça n'a pas tenu !
ALICE, idem
Mes pauvres oeufs !
MADAME BERNIER
Eh bien ! Quoi ! Tu ne vas pas te désoler pour si peu de chose, j'espère !... Tu voulais faire une surprise à ta soeur... Une autre fois tu la réussiras mieux. D'ailleurs ils sont peut-être bons, malgré l'accident. Je veux y goûter
ALICE
Non, je ne veux pas qu'on y goûte !
NANON, à part
Pauvre petite !
Elle emporta le plat.
CLAIRE, riant
Je t'apprendrai à les faire.
MADAME BERNIER, se levant
Vous avez d'ailleurs à vous préparer, maintenant. Nous avons tous nos amis à visiter. Ils nous attendent et il faut se hâter.
CLAIRE, idem
Comment, bonne maman, vous allez me promener dans tout le village ?
MADAME BERNIER
Te promener ?
CLAIRE
Je suis un peu lasse.
MADAME BERNIER
Ah !
CLAIRE
Et si nous pouvions remettre à demain ces visites...
MADAME BERNIER, la regardant
Comme tu voudras.
CLAIRE
Des villageois, d'ailleurs : ils ne se fâcheront pas !
MADAME BERNIER
Nanon aide Alice à enlever la table pendant ce temps.
Ce sont des amis, ma chère Claire.
CLAIRE
Oh ! Des amis !... Ils ne sont plus guère les miens. Nous ne nous comprendrions plus guère.
Vivement, sur un mouvement de Madame Bernier.
Vous m'excuserez auprès d'eux.
MADAME BERNIER
C'est ce que je vais faire auprès de nos voisins, tout au moins, car ils nous ont vues arriver, et même au village, ma chère enfant, on se doit certains égards et certaines politesses des uns aux autres.
CLAIRE
Vous êtes fâchée !
MADAME BERNIER
Moi, pas du tout, mon enfant. Tu nous arrives de Paris plus savante que nous tous ; tu as appris des choses que nous ne soupçonnons même pas. Tu dois savoir ce qu'on doit faire en toutes circonstances. Repose-toi donc en nous attendant.
À Alice.
Viens, Alice : tu m'accompagneras !
ALICE
Voilà, grand'mère.
À part.
Mes pauvres oeufs à la neige !... Elle ne las a même pas regardés !
Madame Bernier sort avec Alice.
SCÈNE V. Claire, Nanon.
Nanon achève de ranger les ouverts et les assiettes dans le buffet.
CLAIRE, à part
Ah ! Elles me le disaient bien, mes amies de la pension : vous aurez à souffrir dès votre arrivée. - Cela faisait pourtant plaisir à bonne maman que je l'accompagne ! J'aurais peut-être dû le faire, pour elle ?... C'eût été vite fini !... Mais aussi, j'en aurais eu pour toute la journée d'embrassades et de questions ! Et je me demande maintenant quelles compagnes je vais trouver ici, des jeunes filles, sans instruction, n'ayant, ni mes goûts, ni mes idées ; avec lesquelles je ne pourrai causer d'aucune chose intéressante. Est-ce étrange tout de môme ! Voilà deux ans que je n'étais plus revenue ici, et de loin je pensais avec joie au retour ; puis, quand ce jour est arrivé, à l'idée de me retrouver ici, prés de bonne_maman, prés des miens, j'en ai eu le coeur tout ému ; j'étais heureuse, j'en pleurais de joie ! En même temps, à mesure que je m'éloignais de là-bas, quelque chose comme un regret me venait, en pensant à la vie que je quittais et à celle qui m'attendait ici.
Elle se retourne et aperçoit Nanon.
Savez-vous où est ma chambre ?
NANON, montrant la droite
Par là, Mademoiselle, à côté de celle de Mademoiselle_Alice.
CLAIRE
Merci.
NANON, doucement
Et à ce propos, Mademoiselle_Claire, voulez-vous me permettre de vous dire un mot ?
CLAIRE, qui me disposait à sortir, t'arrêtant
À mol ?
NANON
Oui, au sujet de Mademoiselle_Alice, de cette pauvre petite, qui s'était fait une si grande joie de vous servir un plat de sa façon, et à laquelle vous auriez bien dû dire un mot de consolation, car la chère enfant avait le coeur bien gros, croyez-moi ! Elle a la tête un peu folle, c'est possible, mais elle a aussi le coeur bien sensible.
CLAIRE
C'est une leçon que vous voulez me donner ?
NANON
Moi, Mademoiselle ?
CLAIRE
Je vous préviens qu'elle serait la mal venue.
NANON, s'arrêtent Interdite
C'est à moi que vous parlez ainsi, à votre vieille Nanon, qui vous a tenue sur ses genoux, pas plus grande que ça !...
CLAIRE
Le mieux alors est de ne jamais oublier que les enfants grandissent, et qu'on ne peut pas toujours agir avec eux comme lorsqu'ils étaient petits.
Elle sort.
NANON
Oh !
Elle la regarde s'éloigner, puis se met à pleurer.
SCÈNE VI.
NANON, seule
Ah ! La sans-coeur ! C'est pas possible ! On nous l'a changée là-bas, dans cette méchante ville ! Elle peut bien être revenue savante : il ne lui est rien resté là !
Elle se frappe la poitrine.
Je l'ai bien vue dès son entrée, avec son air froid, son air de Paris. Oh ! L'ingrate ! Moi qui l'aimais tant !
Elle s'assied sur une chaise et pleure.
SCÈNE VII. Nanon et Alice, entrant.
[ALICE]
Nanon !
Allant à elle.
Ah ! Mon_Dieu, qu'est-ce que tu as ? Tu pleures. Que t'est-il arrivé ?
NANON
Oh ! Rien du tout, Mademoiselle_Alice ; des idées, qui me sont venues et qui m'ont attristée.
ALICE
Mais ce sont de vraies larmes que tu verses ?
NANON, essuyant tes yeux
Non !
ALICE
Je te dis que si. Je le vois bien, moi ; on t'a fait quelque chose.
NANON
Chère petit et ce n'est rien, va. Les vieilles gens, vois-tu, ça se fait souvent des idées, ça rêve des choses impossibles ! Mais on en est quitte pour ne plus y penser.
ALICE
C'est peut-être ma soeur Claire qui t'a fait de la peine ?
NANON
Oh ! Qu'allez-vous penser, mademoiselle Alice ? C'est moi qui ai eu tort de vouloir lui faire une observation.
ALICE, comme à elle-même
Et moi qui me faisais une si grande fête de son arrivée ! J'étais si heureuse, je comptais les jours, les heures, et voilà que maintenant depuis qu'elle est là, j'ai le coeur gros, et j'ai moi aussi des envies de pleurer. Dis, Nanon, est-ce qu'on est comme cela, lorsqu'on revient de Paris ?
NANON
Je ne sais pas, mais Mademoiselle_Claire est maintenant très savante et peut-être que c'est nous qui sommes trop ignorants pour elle.
ALICE, comme à elle-même
Elle était si bonne pourtant, ma soeur Claire !...
Madame Bernier est entrée depuis un instant et les écoute.
SCÈNE VIII. Nanon, Alice, Madame Bernier, entrant.
MADAME BERNIER
Tu vas, ma chère petite, entrer dans sa chambre et lui dire que je désire lui parler.
À Alice.
Va, puis tu iras aider Nanon, pendant que je causerai quelques instants avec Claire.
Alice sort. À Kanon.
Et toi, ma vieille Nanon, essuie-moi vite tes yeux rouges.
NANON
Mais je n'ai pas pleuré !
MADAME BERNIER
Peut-être. J'ai entendu ce que tu disais à Alice, et ce dont je suis sûre, c'est que Claire a dû te faire de la peine ?
NANON
Vous n'allez pas la gronder pourtant ?
MADAME BERNIER
Tu vois bien que j'avais raison !... Sois tranquille... Je ne te demande môme pas ce qui s'est passé ; seulement, il faut que je cause avec Claire.
La voyant entrer.
Va, ma bonne Nanon.
Nanon sort en secouant la tête et en regardant Claire.
SCÈNE IX. Claire, Madame Bernier.
CLAIRE
Vous m'avez fait demander, grand'mère ?
MADAME BERNIER
Oui, mon enfant. Assieds-toi là, près de moi. Nous avons à causer.
CLAIRE, surprise
À causer ?
MADAME BERNIER
Oui, et c'est simplement, franchement, que nous allons le faire. Je ne te demande que de me répondre avec ton coeur.
CLAIRE, souriant
Mon_Dieu, grand-mère, quel ton solennel ! C'est donc bien grave ce que vous avez à me dire ?
MADAME BERNIER
Non. Seulement, voici deux ans que tu n'es plus revenue ici... Voici, à vrai dire, six ans que tu ne vis plus de notre vie à nous, et peut-être que sans le vouloir, nous n'avons pas sur certaines choses les mêmes idées.
CLAIRE
Je comprends... Vous m'en voulez encore de ne pas vous avoir accompagnée, tout à l'heure ?
MADAME BERNIER
Non. Pourquoi ? Tu as fait ce que tu as cru devoir faire. Tu es plus savante que nous toutes ; et mieux que nous tu dois savoir ce qui est bien ou ce qui est mal. Mais en rentrant tout à l'heure, j'ai vu notre vieille Nanon qui venait de pleurer.
CLAIRE, vivement
Elle s'est donc plainte de ce que je lui ai dit ?
MADAME BERNIER
Tu lui as donc dit quelque chose ? Quoi donc ?
CLAIRE
Eh bien ! Je lui ai dit que je n'aimais pas les observations.
MADAME BERNIER
Et à quel propos t'en faisait-elle ?
CLAIRE
Mais à propos d'Alice et de ses oeufs à la neige, que j'avais eu le tort, d'après elle, de ne pas trouver délicieux.
MADAME BERNIER
Cela t'aurait peu coûté, entre nous, et tu aurais fait grand plaisir à cette pauvre petite qui depuis huit jours cherchait dans sa tête une surprise à te faire. En toutes choses, ma chère enfant, c'est par l'intention qu'il faut juger, et c'est avec le coeur qu'il faut répondre. D'ailleurs, écoute-moi,car je vais te parler franchement à mon tour : dès ton entrée ici, je t'ai trouvée un peu changée... Tu m'as véritablement fait de la peine.
CLAIRE, vivement
Moi, grand'mère, moi qui vous aime tant !
MADAME BERNIER
Tu semblais ne plus comprendre certaines choses !... L'orgueil, ma chère enfant, est un vilain défaut.
CLAIRE
Mais je ne suis pas orgueilleuse, grand'mère !
MADAME BERNIER, continuant
Car personne, vois-tu, ne peut jamais connaître le sort que l'avenir lui réserve, et, tu l'as sans doute appris à ta pension : il n'est si petit dont on ne puisse avoir besoin. - Et à ce propos je veux te raconter une histoire - elle t'intéressera. Un jour, une maman vint à mourir laissant deux petites filles, auxquelles il ne restait pour toute famille qu'une grand'mère déjà vieille...
CLAIRE, étonnée
Comme nous.
MADAME BERNIER
Oui, comme vous. - Heureusement que la grand'mère avait à son service une brave fille, de bon courage et de grand coeur, qui l'aida dans sa tâche avec un admirable dévouement. - La grand'mère soutenait à ce moment un procès dont dépendait toute sa petite fortune et voilà - dans la vie, vois-tu bien, une douleur n'arrive jamais seule ! - Voilà, dis-je, qu'un matin, elle reçut une lettre lui annonçant que son procès était perdu. Elle était ruinée. Elle se voyait seule, avec ses deux petites filles, ne sachant comment elle les élèverait.
CLAIRE
Oh ! Pauvre femme !
MADAME BERNIER
Elle prévint sa servante qu'elle la laissait libre de se chercher une autre place, puisqu'elle n'avait plus les moyens de lui payer ses gages. Mais celle-ci ne voulut rien entendre. - Elle était attachée à sa maîtresse, et elle adorait les deux enfants, comme s'ils eussent été à elle. Elle resta quand même, ne voulant rien accepter. Et comme la grand'mère, brisée par toutes ses émotions, était tombée malade, tout en la veillant, tout en soignant les petites, elle trouvait encore moyen, la nuit, do faire des travaux de couture, qui lui permettaient d'acheter parfois un joujou quelconque pour les enfants.
CLAIRE
Oh ! Le brave coeur !
MADAME BERNIER
N'est-ce pas ? Son dévouement fut admirable ! Silencieux, sans ostentation, mais complet et inébranlable. Heureusement que le bonheur revint. Le procès, d'abord perdu, fut gagné devant de nouveaux juges.
CLAIRE
Et on donna une récompense à la servante ?
MADAME BERNIER
Elle n'en voulut aucune ; elle ne demandait qu'une chose, rester toujours dans la maison que son dévouement avait faite sienne, dans cette famille dont elle faisait, dès ce jour, partie, de par les droits saints et sacrés de la reconnaissance et du coeur. Tu te demandes maintenant pourquoi je t'ai conté cette histoire ? - C'est que tu es à l'âge où tu dois la connaître ; car la vieille grand'mère c'était moi !
CLAIRE
Vous !
MADAME BERNIER, continuant
Les deux petites filles, ta soeur et toi ; et la vieille servante...
CLAIRE, avec un cri
Nanon !...
MADAME BERNIER
Oui, Nanon ! Et j'ai voulu que tu saches cela, pour qu'à ton tour tu comprennes la dette contractée, et que tu rapprennes, toi aussi, à ta soeur, quand elle sera plus grande.
CLAIRE, avec un cri
Grand'mère, pardonnez-moi !
MADAME BERNIER
Mon enfant !...
CLAIRE
Oui, pardonnez-moi. Je comprends tout et vous remercie. C'est vrai, j'ai eu un moment d'orgueil et je m'en accuse. Mais, soyez tranquille, cette folie d'un instant s'en est allée pour toujours, et je deviendrai bonne comme vous.
MADAME BERNIER, souriant et l'embrassant
Tu n'auras qu'à être ce que tu as toujours été, mon enfant ; je savais bien que ton coeur n'avait pu changer. L'air de la maison paternelle, vois-tu, est un air béni qui purifie toutes les choses, et qui, chassant les mauvaises pensées, vous refait l'âme bonne et juste et vous remet au coeur les anciennes et les meilleures joies.
La porte du fond s'ouvre, Nanon et Alice paraissent.
SCÈNE X. Claire, Madame Bernier, Nanon, Alice.
CLAIRE, courant à Nanon
Nanon, ma bonne Nanon, pardonne-moi à ton tour ! Je t'aime ; je sais tout !
NANON
Mademoiselle Claire...
CLAIRE
Non, pas mademoiselle ! Claire, comme jadis, comme toujours, brave coeur ; je connais maintenant ton dévouement.
NANON, à Madame Bernier
Oh ! Madame, pourquoi lui avoir raconté cela ?...
CLAIRE
Veux-tu m'embrasser, dis ?
NANON
Chère enfant !... Je le disais bien que c'était le meilleur coeur du monde !
Elle embrasse Claire.
CLAIRE
Et toi, Alice, veux-tu me faire un plaisir ? - Ce soir, tu me referas des oeufs à la neige.
ALICE
Mais tu ne les aimes pas !...
CLAIRE
Au contraire. - C'était pour rire que je disait cela, ce matin. Je les adore !...
ALICE
Vrai ! Oh ! Quel bonheur !
CLAIRE, à Madame Bernier
Et vous, grand'mère, si vous voulez...
Tout bas.
... Me pardonner tout à fait, conduisez-moi chez nos amis, que j'aille vilement embrasser tout le monde, et refaire connaissance avec toutes mes compagnes d'autrefois.
MADAME BERNIER
Nous irons demain, mon enfant.
ALICE, à Nanon qui essuie ses yeux
Allons bon ! Tu pleures encore ; tu ne fais que ça !...
NANON
Oui ! Mais cette fois-ci, je suis bien sûre que ce sont des larmes de joie. Et ces larmes-là ne vous font pas du mal, au contraire !...
CLAIRE, à Alice
Et nous travaillerons ensemble, petite soeur. - Je veux que lu sois bientôt plus savante que moi.
MADAME BERNIER
Sans oublier ceci, mes enfants, que savoir est une belle chose, mais qu'il faut à la science joindre la modestie qui la fait aimer et le coeur qui la fait valoir.
texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica