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un seul est le mot juste.

Tragédie en vers

Cléopâtre

Isaac de Benserade· créée en 1635, imprimée en 1636· 5 actes· 1 872 vers· 13 personnages

Représenté pour la première fois en 1635.

Personnages

  • MARC-ANTOINE, Triumvir
  • LUCILE, son ami
  • DIRCET, garde d'Antoine
  • GARDES, d'Antoine
  • CLÉOPÂTRE, reine d'Egypte
  • ERAS, confidente de Cléopâtre
  • CHARMION, confidente de Cléopâtre
  • CALISTE, confidente de Cléopâtre
  • CÉSAR le jeune, Triumvir
  • AGRIPPE, son lieutenant
  • EROS, affranchi d'Antoine
  • EPAPHRODITE, affranchi de César
  • SUITE de CÉSAR
Monseigneur,

À Monseigneur l'Eminentissime CARDINAL DUC DE RICHELIEU

Quand on verrait Cléopâtre dans le plus superbe appareil du monde, qu'elle vous viendrait trouver dans un vaisseau d'argent à rames d'or, et à voiles de pourpre, comme lors qu'elle vint en Cilicie braver un empereur, et corrompre l'intégrité d'un juge dont elle se fit un amant : quand dis-je, elle brillerait de l'éclat de mille perles plus riches, et plus précieuses que celle qui composa toute seule un festin dont la magnificence effaça le luxe, et la somptuosité de tous ceux qu'avait faits Marc-Antoine, elle aurait encore quelque chose à désirer pour se rendre digne de vous être présentée, et une simple nudité ne lui serait pas moins avantageuse que tous ces beaux ornements. La nature des choses que l'on vous consacre doit être tout à fait excellente, ou si elle a quelques défauts, il est besoin qu'ils soient comme cachez, et ensevelis dans l'excellence de l'art, c'est à dire que les victimes qu'on vous immole doivent être parfaitement pures, ou extrêmement parées. De moi je vous avoue ici ingénument que je ne me connais pas moi-même, et que je ne sais si c'est zèle, ou témérité qui me fait entreprendre de vous offrir si peu de chose avec tant d'assurance, après que les plus doctes génies ont tremblé en pareille occasion, et ont crû vous dédiant leurs ouvrages qui avaient été adorez de tout le monde, que c'était peu de sacrifier même des idoles à une divinité. Mais je passe par dessus toute sorte de considérations, pour vous supplier très humblement de protéger mon égyptienne, elle est si faible, qu'elle ne peut pas subsister d'elle-même, et ce serait assez pour la faire tomber que de ne la pas soutenir. Comme la médisance, et l'ennuie sont deux monstres qui n'épargnent que ce qu'ils ne connaissent pas, je ne fais point de doute qu'ils n'attaquent Cléopâtre, et qu'il ne s'élance contre elle plusieurs aspics dont les piqûres lui pourront être beaucoup plus dangereuses que celles du premier qui lui conserva l'honneur aux dépens de la vie, mais vous l'en garantirez, Monseigneur, vous la ferez vivre, et votre seul nom fera pour la gloire de cette pauvre reine ce que le jeune César ne pût faire pour son propre triomphe.

Je suis, Monseigneur, de votre éminence, le très humble, très obéissant, et très fidèle serviteur,

de Benserade.

SONNET POUR DUC DE RICHELIEU

ACTE I

SCÈNE I. Marc-Antoine, Lucile, Dircet, et autres gardes d'Antoine.

SCÈNE II. Cléopâtre, Antoine, Lucile, Eras, Charmion, Dircet, et autres gardes.

SCÈNE III. Cléopâtre, Eras, Charmion.

CLÉOPÂTRE

Que dites-vous ?

ACTE II

SCÈNE I. César, Agripe, suite de César.

SCÈNE II. Antoine, Lucile.

SCÈNE III. Cléopâtre, ses filles, Dircet.

CLÉOPÂTRE, à Dircet

Comment, on la trahi ?

ACTE III

SCÈNE I. Antoine, Eros.

ANTOINE dans une chambre et ses armes sur la table

Armes, brillants éclairs des foudres de la guerre, Dont l'éclat redoutable a fait pâlir la terre, Ce n'est plus à ce corps qu'il faut que vous serviez, Je veux perdre aussi bien ce que vous conserviez. Cléopâtre a quitté cette vie importune, Ce qui vainquit Antoine a vaincu la fortune, Ma reine s'est défaite, et l'on a vu ce jour La générosité vivre où mourait l'amour, Je veux suivant ses pas signaler ma mémoire, Je le fis avec honte, et le fais avec gloire. Cléopâtre, un tel acte était digne de vous, J'en suis moins affligé que je n'en suis jaloux, Une si belle mort me donne de l'envie, Et mon oeil plutôt quelle eût pleuré votre vie. Quand mon coeur dans les maux dont mes jours sont suivis Me vient dire de vous, elle est morte, et tu vis ? Je réponds à ce coeur peur consoler sa peine, Elle est morte, il est vrai, mais elle morte en reine ; Votre destin me plaît, je ne vous pleure point, Puisqu'un même trépas l'un à l'autre nous joint, Je me plains seulement qu'en imitant le vôtre Je fonde ma vertu sur l'exemple d'un autre, J'ai honte qu'une femme, étant ce que je suis M'enseigne le moyen de borner mes ennuis, Mais dans une douleur comparable à la mienne L'on reçoit du secours de quelque main qu'il vienne, Et je crois qu'il vaut mieux n'être qu'imitateur D'une belle action que d'un vice l'auteur. Eros, c'est maintenant que mon malheur me presse, Qu'il te faut sur ma vie accomplir ta promesse, Tu m'as promis la mort en ma nécessité, C'est le prix dont tu dois payer ta liberté.

ANTOINE en l'embrassant

Ô rare serviteur !

SCÈNE II.

ANTOINE, seul

Que fais-tu ? Mais déjà de ce noble courage Dans les flots de son sang la vie a fait naufrage. Eros, tu fais ton mal de ce qui fait mon bien, Et tu rends à ton corps ce que je dois au mien, J'approuve toutefois que tu cesses de vivre, Antoine apprend de toi le chemin qu'il doit suivre, Outre qu'un tel excès de générosité Sert d'un illustre exemple à la postérité.

Il ramasse l'épée.

Mourons, que dans mon sang ma propre main se lave, Et ne rougissons point d'imiter un esclave. Rome, qui pour ta gloire as vu briller ce fer, Tu ne reverras plus Antoine triompher, Faisant voler son nom de l'un à l'autre pôle, Le front ceint d'un laurier monter au Capitole, Traîner des rois captifs dont la condition Faisait un sacrifice à ton ambition ; Moi je ne verrai point pour accroître mes peines César faire à tes yeux ses lauriers de mes chaînes, Si tu ne me vois pas dans ce pompeux éclat Qui fit trembler le peuple, et pâlir le sénat. Cette grande cité qui le ciel même affronte, Fit mon premier honneur, et ma dernière honte, Je fus tout glorieux d'y passer autrefois, Et je crains seulement ce que je souhaitais : Mais ce fer me rassure, et son secours funeste Fait vivre en me tuant la gloire qui me reste. Vous, ô peuple romain, qui baisâtes mes pas, Vous apprendrez ma honte, et ne la verrez pas. Mais perdrais-je le jour sans l'ôter à personne, Et sans chercher la mort dans le sein de Bellonne ? Quoi je je rechercherais un si lâche trépas ? La chute d'un César ne m'opprimerait pas ? Nous courons au combat, mon ombre est assez forte, Je veux vaincre, et le puis, mais Cléopâtre est morte, Oublions la fortune, et cédons à l'amour ; Ma reine, mon soleil n'a plus de part au jour, C'est ainsi que la Parque a respecté ses charmes, Pour elle répandons de généreuses larmes, Les hommes du commun allègent leur tourment Par de honteuses pleurs, mais pleurons noblement, Mon coeur, suis Cléopâtre, et force ta demeure, Fais couler tout mon sang, c'est comme Antoine pleure.

Il se donne un coup et regarde son sang.

Ô mort qu'heureusement tu me viens secourir, Et qu'il est malheureux qui ne sait pas mourir ! Si tu m'eusses plus jeune obligé de la sorte, La gloire de mes jours ne fut pas si tôt morte, L'on ne m'eût vu jamais amoureux, ni vaincu,

Il tombe.

Et j'aurais vécu plus, si j'eusse moins vécu.

Parques : divinités des Enfers chargées de filer la vie des hommes, étaient au nombre de trois, Clotho, Lachésis, Atropos : Chlotho préside à la naissance et tient le fuseau, Lachésis le tourne et file, Atropos coupe le fil. [B]

SCÈNE III. Antoine, Dircet et autres gardes accourent.

Il est porté vers Cléopâtre.

SCÈNE IV.

SCÈNE V. Cléopâtre, ses filles, Antoine mourant.

CLÉOPÂTRE

Ô dieux !

SCÈNE VI. Eras, Charmion, Cléopâtre.

CLÉOPÂTRE, revenue à soi

Qui m'a rendu la vie, Et les tristes douleurs dont elle était suivie ? Ce corps a succombé sous l'effort du trépas, Mais je reviens, Antoine, et tu ne reviens pas, J'ai perdu pour jamais cet objet que j'adore, Je suis dans un sépulcre, et si je vis encore : Ciel, puisque vous m'ôtez ce trésor précieux, Que n'ôtez-vous aussi la lumière à mes yeux, Pourquoi dans les malheurs dont je suis affligée De ce frivole don vous serai-je obligée ? Que ferai-je des biens qui me sont superflus, Et qu'ai-je plus à voir si je ne le vois plus ? Que notre sort est bas, qu'il sert d'un triste exemple, Et donne peu d'envie à l'oeil qui nous contemple ! Qu'une frêle grandeur se perd facilement ! Que l'on monte avec peine, et qu'on tombe aisément ! Que nous devons haïr l'éclat des diadèmes, Et que ses amateurs sont ennemis d'eux-mêmes ! Que l'heure est différent d'un prince, et d'un sujet, Et que l'ambition connaît mal son objet ! Le ciel m'aimait, ma gloire en était une preuve, J'étais femme d'Antoine, et n'en suis plus que veuve, J'avais des qualités, des titres absolus, Je n'ai que le regret de ne les avoir plus, Et de tous ces grands biens dont le destin me prive, Un seul tombeau me reste, encore y suis-je vive. Ô changement funeste, et digne de pitié ! Reçois, mon coeur, ces pleurs de ta chère moitié, Réponds à ces baisers que je donne à ta cendre, Et reçois les pourtant, si tu ne les peux rendre, Accepte ces cheveux que je confonds aux tiens, Je t'en fais un hommage, ils furent tes liens, Permets que je diffère un trépas plein de charmes, Et que devant mon sang je répande mes larmes.

CLÉOPÂTRE

Il est vrai.

ACTE IV

SCÈNE I. César, sa suite, les députés d'Alexandrie.

CÉSAR recevant les clefs de la ville des mains des députés à genoux devant son tribunal

J'élève qui s'abaisse, et quoi qu'on se propose Devant moi l'on n'est rien pour être quelque chose : Vous voyant en état d'obtenir un pardon Ma générosité vous accorde ce don. Je ne m'emporte point à la vengeance prompte, Je me règle aux humeurs de celui que je dompte, Je prends sur le vaincu l'exemple que je suis, Et s'il est fier, ou doux, César l'est comme lui : Je ne désire point d'ensanglanter ma gloire, Des vaincus à genoux honorent ma victoire, Mon courage est content de la honte qu'ils ont, Et leur sang me plaît moins à ce fer qu'à leur front. Quand des plus factieux je rends les esprits calmes, Ce n'est point leur trépas qui me couvre de palmes, C'est leur confusion à qui je dois ce bien, Et quand leur front rougit, il couronne le mien. Vivez, je suis fâché qu'Antoine votre maître Ait été généreux pour m'empêcher de l'être, Ma plus belle vertu perd son lustre en sa mort, Son bras désespéré le tuant m'a fait tort, J'eusse par son bonheur châtié son offense, Et je plains son trépas qui l'ôte à ma clémence, J'eusse été satisfait de l'avoir convaincu, Et le parent m'eût fait oublier le vaincu. Mais il s'est fait mourir avec ses propres armes, Sa dernière infortune est digne de nos larmes, Je plains son désespoir qui la mis à ce point, Et j'ai pitié de lui parce qu'il n'en eût point. Levez-vous, mes amis, visitez votre reine, Elle souffre beaucoup, adoucissez sa peine, Qu'elle vive en repos, quelle ne craigne rien, Et par votre bonheur qu'elle juge du sien. Je lui viens d'envoyer le sage Proculée, Afin que de ma part elle soit consolée, Et qu'il la persuade à sortir des tombeaux Où toujours sa tristesse à des objets nouveaux, Quelle ait toujours les droits d'une grande princesse, Que son ennui se passe, et que sa crainte cesse, Bref qu'elle espère tout d'un vainqueur indulgent, Elle est reine, et César triomphe en l'obligeant.

SCÈNE II. César, Epaphrodite, Agripe.

SCÈNE III. César, Dircet, Agripe, Epaprodite.

DIRCET

Sans hommes, sans vaisseaux, sans armes, et sans biens, Attaqué par vos gens, et trahi par les siens Antoine retourné dans la ville asservie Consultait les moyens de s'arracher la vie, Quand un homme survint au fort de ses malheurs Du trépas de la reine augmenter ses douleurs, Ce rapport le saisit avec violence, Et son étonnement se voit dans son silence, Il marche, puis s'arrête, et refaisant un pas Il pâlit, veut pleurer, mais il ne pleure pas : Nous autres gémissons, sa constance résiste, Et de toute la troupe il paraît le moins triste. Je m'étonnais, dit-il, que le ciel rigoureux Me laissât Cléopâtre, et me fit malheureux, Mais quoi qu'à nos amours il se montre barbare, La mort nous rejoindra puisqu'elle nous sépare, Si ce n'est mon honneur du moins c'est mon repos, Je te suivrai, mon coeur, ce sont ses propres mots ; Voulant mal à ses jours, il veut du bien aux nôtres, Il nous embrasse tous les uns après les autres, Nous conjure étant prêt de subir le trépas De ne le plaindre point, puisqu'il ne s'en plaint pas. La pitié de son mal nous ôtant la parole Le rend plus éloquent, lui-même il nous console Se voyant sur le point de nous abandonner, Et l'on reçoit de lui ce qu'on lui doit donner. Il nous eut fait des dons, mais de cette fortune Qu'avec vous, ô César il eut jadis commune, Il ne lui restait pas dans ses soins obligeants De quoi récompenser le moindre de ses gens. Je ne vous donne rien, et le sort m'en dispense, Il a, dit-il, mes biens, et votre récompense. Là dessus il nous quitte, et court tout furieux, Nous laissant le coeur triste, et les larmes aux yeux, S'enferme avec Eros qui lui fut si fidèle Au lieu le plus secret que son palais recèle, Et là ce qui s'est fait a du ciel été vu, Je n'en parlerai point, puisque vous l'avez su ; Le soleil qui s'enfuit au repas de Tyeste Regarde fixement un malheur si funeste, Sans que d'un voile obscur son oeil soit aveuglé, Et sans se détourner de son chemin réglé. Là ce prince à nos yeux se débat, et se roule Dans un fleuve de sang qui sur la terre coule, Et nous montrant son corps d'un grand coup traversé, Veut que nous achevions ce qu'il a commencé. Mais nous l'avertissons que la reine est vivante, À ce mot sa douleur se rend moins violente, Il flatte sa blessure, et se veut secourir, Sachant qu'elle respire, il ne veut plus mourir. Enfin nous le portons au sépulcre où la reine S'efforçait d'abréger et sa vie, et sa peine.

SCÈNE IV. César, Agripe, Epaphrodite

SCÈNE V.

CLÉOPÂTRE, vêtue de deuil, et dans une chambre tendue de deuil

Diadèmes, grandeurs, rangs, titres absolus, Puisque vous me quittez ne m'importunez plus, Sceptres, qui m'éleviez avec tant de gloire, Ainsi que de mes mains sortez de ma mémoire : Ce triste souvenir fait mon joug plus pesant, Par le bonheur passé croît le malheur présent. Les destins qui jadis craignaient de me déplaire, À ma prospérité mesurent ma misère, Autrement à ce point ils ne changeraient pas, Ma chute serait moindre en tombant de plus bas : Aux autres c'est un bien de n'avoir point d'empire, Parce que j'en perds un, de mes maux c'est le pire, De nos félicités procèdent nos malheurs, Et les contentements font naître les douleurs, Souvent une tristesse est l'effet d'une joie, La nuit du beau Paris causa celle de Troie : Notre Égypte l'égale, et la surpasse encor, De même qu'Ilion elle perd son Hector, L'amour mit cet empire au point qu'il met le nôtre, Fut le bûcher de l'un, la ruine de l'autre. Mon sceptre étant perdu, mon espoir étant mort, À quelle affliction me réserve le sort ? Que me sert cet éclat, et cette pompe vaine ? On m'ôte la couronne, et l'on me traite en reine, D'un spécieux respect mes malheurs sont couverts, Et l'on baise la main qui me donne des fers : Un vainqueur glorieux dans ma honte m'honore, M'ôte un bandeau royal, et m'éblouit encore, Il semble que mes jours soient l'objet du bonheur, Et qu'un honneur nouveau succède à mon honneur, Le perdant on m'en fait : de même la justice D'un patient illustre honorant le supplice, Pour sa condition à la fin de ses jours Reçoit son sang dans l'or, et dessus le velours. Mille espions ont soin de retenir mon âme, Ils m'ôtent les poisons, les serpents, et la flamme, Mais leurs empêchements ne sont que superflus, Et je puis bien mourir puis qu'Antoine n'est plus, Qu'ils aient les yeux sur moi, leur peine est inutile Antoine ne vit plus, sa mort m'en donne mille, C'est mon fer, mon poison, ma flamme, et mon serpent, Tout ce qu'ils m'ont ôté son trépas me rend.

SCÈNE VI. Eras, Cléopâtre.

SCÈNE VII. Cléopâtre, César.

ACTE V

SCÈNE I. Cléopâtre, ses filles, Epaphrodite.

EPAPHRODITE

Madame, j'obéis.

SCÈNE II. Cléopâtre, Eras, Charmion.

SCÈNE III. César, Agripe.

SCÈNE IV. Epaphrodite, César, Agripe

SCÈNE V. Cléopâtre, ses filles.

CLÉOPÂTRE

Que nos destins sont doux ! Que la mort a de charmes ! Je n'ai point de soupirs, je ne vois point de larmes, Nous ne redoutons point l'approche du trépas, Et cette horreur commune a pour nous des appas : La mort tient sous ses pieds la fortune asservie, Je la vois du même oeil qu'un autre voit la vie, Elle qui ravit tout ne nous prive de rien, Sa bonté seulement nous procure du bien, Et retranche de nous par une adresse prompte La partie où s'attache et le mal, et la honte : Pour la peur d'un tyran nous courons à ce port, Nous allons nous sauver dans les bras de la mort, Nous fuyons cet empire à qui tout rend hommage, Qui veut faire de nous ce qu'il fit de Carthage, Pour qui l'on voit le ciel, et la terre s'armer, Les campagnes rougir, et les villes fumer, Enfin nous fuyons Rome après cette victoire, Et nous n'y voulons pas voir mourir notre gloire, Nos générosités l'empêchent de périr, Et nous la conservons afin d'en acquérir. D'un trône ruiné je me bâtis un temple, Je gagne dans ma perte, imitez mon exemple, De crainte que César ne vous attire à soi, Et qu'un tyran sur vous ne triomphe de moi :

Montrant son sceptre.

J'emporte malgré lui cette superbe marque, Je descends de mon trône au séjour de la Parque, Et quoi que l'inhumain s'efforce de m'ôter Ma couronne, et mon sceptre, il n'en fait qu'hériter : Mes yeux pour le fléchir ont employé leurs charmes, Ils ont lancé des feux, ils ont versé des larmes, J'ai trahi mon Antoine, et j'ai donné les pleurs Dûs à son souvenir à mes propres malheurs, À de faibles attraits mon âme s'est fiée, César m'a fait faillir, et m'en a châtiée, Et comme je voulais qu'il devint mon amant, Le sujet de mon crime en est le châtiment. Ainsi ma gloire est morte, on ne me la peut rendre, J'ai vécu pour la perdre, et meurs pour la défendre : J'ai voulu soupirer pour des objets nouveaux, Et d'un second hymen rallumer les flambeaux ; N'est-ce pas là ternir l'honneur qui me renomme ? Après cette action dois-je avoir peur de Rome ? Non, non, d'ailleurs la honte augmente mon ennui, Je n'ai peur que d'Antoine, et pourtant je le suis.

SCÈNE VI. César, Epaphrodite, Agripe.

SCÈNE VII.

SCÈNE VIII et DERNIÈRE. César, Agripe, Charmion.

1 872 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica