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un seul est le mot juste.

Tragédie en vers

La Mort d'Achille et la Dispute de ses Armes

Isaac de Benserade· créée en 1635, imprimée en 1636· 5 actes· 1 792 vers· 14 personnages

Représenté pour la première fois en 1635.

Personnages

  • ACHILLE
  • BRISÉIDE, sa captive
  • ALCIMÈDE, écuyer d'Achille
  • PRIAM, roi de Troie
  • HÉCUBE, sa femme
  • POLIXÈNE, leur fille
  • PÂRIS, leur fils
  • DEIPHOBE, leur fils
  • AJAX, capitaine grec
  • ULYSSE, capitaine grec
  • AGAMEMNON, général d'armée
  • CONSEIL DES GRECS
  • TROUPE DE TROYENS
  • UN SOLDAT GREC
Sire,

Épitre au Roi

Puisque toute la France délivrée de sa crainte se jette aux pieds de V.M. [i.e. Votre Majesté] pour lui témoigner qu'elle n'est pas méconnaissante, je serais le seul coupable, si je n'augmentais cette honorable foule de vos peuples qui porte si haut dans l'air le bruit des justes acclamations qu'elle donne à la dernière, et à la plus illustre de vos victoires, voyant comme elle déploie déjà ses ailes pour voler de votre côté. Et en effet, Sire, quelques grandes, et quelques étonnantes qu'aient été vos actions depuis que vous tenez ce magnifique Sceptre que le droit du sang vous a mis en main, et que vos Royales vertus vous confirment tous les jours, V.M. semblerait n'avoir pas tout à fait travaillé pour son honneur, si elle n'avait eu une plus ample matière pour occuper sa grandeur et sa force : tantôt elle s'employait à vaincre des Rebelles, tantôt à soutenir la faiblesse de ses alliés contre la violence des Usurpateurs, et tantôt à réprimer l'insolence et la perfidie d'un voisin, et d'un vassal ; Il était temps qu'elle fit paraître que toutes ses armes lui sont également avantageuses, et qu'elle s'aide aussi glorieusement du bouclier que de l'épée : Et ça été en cette dernière guerre qu'elle en a donné, et en donne encore des preuves qui mettent sa gloire au plus haut point qu'elle puisse être, et qui font rougir l'Espagne de la honte, et de la vanité de ses entreprises. Si les autres Monarques ont de l'assurance, et de la tranquillité dans leurs États, ils la tiennent moins d'eux-mêmes que de leurs sujets qui travaillent sans cesse pour le salut et pour l'affermissement de leurs couronnes, mais au contraire le repos et la sûreté que nous avons ne vient pas tant de nous comme c'est un effet de votre agitation, et des dangers où V.M. s'expose tous les jours pour la conservation de nos vies, et de nos biens : De façon que nous ne pourrions nous dispenser de nos hommages légitimes à moins que d'ajouter l'ingratitude à la désobéissance, et d'offenser en votre personne le meilleur père qu'ait jamais eu la Patrie, et le plus grand, et le plus vaillant Roi du monde ; Achille que je vous offre en toute humilité le confesserait de sa propre bouche si V.M. avait besoin des louanges d'un moindre qu'elle ; je la supplie très humblement qu'il en soit vu de bon oeil, et qu'elle pardonne à l'ambition de celui qui l'ose présenter ; C'est, Sire de V.M. le très humble, très obéissant, et très fidèle serviteur et sujet,

DE BENSSERADDE

Au lecteur

Le sujet de cette Tragédie est assez fameux pour n'être pas ignoré de ceux qui la liront, puisque les plus beaux gestes de celui qui en est le héros sont écrits d'un style si merveilleux par le divin Homère ; quelques auteurs comme Dares Phrygius, et Dictys Cretensis, en parlent historiquement, et avec plus de vraisemblance, j'ai pris des uns et des autres ce que j'en ai jugé nécessaire pour l'embellissement de la chose sans en altérer la vérité. Je m'assure que l'on m'accusera d'avoir ici choqué les lois fondamentales du poème dramatique en ce que j'ajoute à la mort d'Achille, qui est mon objet, la dispute de ses armes, et la mort d'Ajax, qui semble être une pièce détachée, mais je m'imagine que mon action n'en est pas moins une, et que cette dispute et cette mort qui pourrait ailleurs tenir lieu d'une principale action ne doit être ici considérée qu'en qualité d'épisode et d'incident, vu qu'elle regarde principalement Achille, et qu'elle n'est pas le véritable but de ma tragédie, bien que ce soit par où elle finit, s'il fallait toujours finir par la mort du premier acteur, le théâtre se verrait souvent dépouillé de ses plus beaux ornements, la mort de César ne serait pas suivie du pitoyable spectacle de sa chemise sanglante qui fait un si merveilleux effet ; et qui pousse si avant dans les coeurs la compassion, le regret, et le désir de vengeance, quand Ajax se tue du désespoir d'être frustré des armes d'Achille, il ne donne pas tant une marque de sa générosité qu'il laisse un témoignage du mérite de ce qu'il recherchait, et par conséquent cet acte ne tend qu'à l'honneur de mon héros. En tout cas si j'ai failli pardonne moi, et puisqu'il ne m'est pas permis d'espérer une juste louange de la meilleure de mes productions, souffre que je tire un peu de gloire de la plus belle de mes fautes.

ACTE I

SCÈNE PREMIÈRE. Achille, Briséide.

SCÈNE II. Alcimède, Achille, Briséide.

ALCIMÈDE

Le souverain de Troie, et des femmes dolentes En faveur de la trêve arrivent dans vos tentes, Avec des présents, de l'argent, et de l'or, Afin de racheter le cadavre d'Hector.

Dolent(e) : Qui se plaint et qui souffre de la douleur au corps, ou à l'esprit, qui est triste. [F]

SCÈNE III. Priam, Hécube, Polixène, Achille, Briséide, Alcimède.

PRIAM

Tous mes enfants, Achille, ont tombé sous vos coups, Et je n'en ai jamais murmuré contre vous. Je vous crois de mes maux l'instrument, non la cause : Aussi parlant de vous, je n'ai dit autre chose. Quand sur moi la fortune a vomi tout son fiel, Sinon, la main d'Achille est le glaive du Ciel : Mes enfants les plus chers ont été ses victimes, Et dans mon propre sang il a lavé mes crimes : Par vous il m'a puni, son foudre est votre fer, Et les Dieux par vos bras ont voulu m'étouffer. Ils n'ont pas assouvi leur haine insatiable, Troie est plus malheureuse, ou je suis plus coupable. Tout ce que j'ai souffert ne les contente pas, Achille, par vos mains ils veulent mon trépas, Finissez donc ma vie en achevant mes peines, Tirez ce peu de sang qui reste dans mes veines, Ou rendez-moi ce fils qui me touche si fort, Je serai châtié quand je le verrai mort : Si je le demandais avec l'âme, et la vie Qu'il ne peut plus avoir, que vous avez ravie, J'attendrais un refus, mais hélas il me plaît Tout pâle, tout sanglant, tout massacré qu'il est ! Ha ! si vous connaissiez les mouvements d'un père Qui sent mon infortune, et souffre ma misère ! Le vôtre ( brave Achille ) est plus heureux que moi, Cependant sa vieillesse est toujours dans l'effroi, Appréhende pour vous, ne cesse de se plaindre, Et craint ce qu'autrefois j'eus le bonheur de craindre. Hélas je le souhaite exempt de mes malheurs ! Que jamais votre sang n'attire de ses pleurs, Soyez toujours heureux, et que jamais Pelée N'ait les tristes ennuis dont mon âme est troublée.

ACHILLE

Que n'ai-je le pouvoir de le remettre au monde ? J'estimais sa valeur, elle était sans seconde, Et combien que je sois l'auteur de son trépas, Mon coeur, je vous le jure, en veut mal à mon bras. Mais quand dedans son corps l'âme serait remise, (Souffrez que je vous parle avec toute franchise) Quand même il paraîtrait comme il parut un jour Quand il fit à nos gens souhaiter le retour, Et qu'il vint furieux défendant vos Pergames Jeter dans nos vaisseaux la frayeur, et des flammes, À quoi vous servirait la force de ses coups ? Vous avez la justice, et les dieux contre vous : « Que l'on soit plus qu'un Mars, et puissant, et robuste, Il n'est rien de si fort qu'une querelle juste, L'ennemi vigoureux combat moins vaillamment Que le faible ennemi qui combat justement, Et l'on voit bien souvent où la force perfide, Un pygmée innocent vaincre un coupable Alcide. » Que ne nous rendez vous cette infâme beauté Qui nous fait tant de peine, et vous a tant coûté ? C'est elle plus que moi qui fait rougir vos fleuves, Qui dépeuple Ilion, et qui fait tant de veuves, Qui perdant vos enfants vous fait perdre un trésor, Et qui porta ma pique à la gorge d'Hector. Je voudrais vous servir avec un zèle extrême Mais comment vous servir ? vous vous nuisez vous-même, J'ai pitié de vous voir en ce fâcheux état, Et je ne marche plus qu'à regret au combat. Vos affaires vont mal.

Pygmée : Personne de petite taille qui n'a qu'une coudée de haut. On le dit ainsi du nom d'un peuple fabuleux qu'on disait être en Thrace, qui engendrait à cinq ans et qui était vieil à huit, et qu'on dit avoir la guerre contre les grues. [F].

ACTE II

SCÈNE PREMIÈRE. Priam, Hécube, Pâris.

SCÈNE II. Priam, Achille, Hécube.

SCÈNE III.

ALCIMÈDE, demeure seul

Où va ce pauvre aveugle ? il court au précipice, « Ha je vois bien qu'Achille est faible sans Ulysse, Que la force ne peut divertir un malheur, Et qu'il faut la prudence avecque la valeur. » Priam se voit superbe, et tout d'un temps sa ville Venge Hector, tient Hélène, et triomphe d'Achille. Comme sa passion se change incontinent, Tantôt il était froid, il brûle maintenant, Il songeait à Patrocle, il songe à Polixène, Il regrettait sa mort, il souffre une autre peine, Il arrosait de pleurs son triste monument, Nous le vîmes ami, nous le voyons amant : Une jeune ennemie est sa chère maîtresse, Tu t'en plains (Briséide) et moi je plains la Grèce, Affligeons nous tous deux privez de tout bonheur, Et de son inconstance, et de son déshonneur ; Une fille sur lui remporte la victoire ! Il perd en un seul jour plus de neuf ans de gloire, Et s'abaisse, vaincu par de simples regards, Jusqu'à rendre à l'Amour ce qu'il a pris à Mars ? De plus son mal s'aigrit en telle violence, Que qui le veut guérir se ruine, et l'offense, Et l'on doit pour complaire à ses feux dissolus Dire qu'il est bien sain quand il souffre le plus. Je ne lui dirai mot, mais aussi cette lettre Qu'en partant Briséide en mes mains vient de mettre, Où peut-être elle tâche à l'attirer à soi, Lui parlera sans doute, et pour elle, et pour moi : Par là je l'avertis du danger qui le presse, C'est la voix d'Alcimède, et la voix de la Grèce ! Je le dégagerai de ces faibles appas, Et lui remontrerai même en ne parlant pas.

SCÈNE IV. Achille, Polixène.

Une chambre paraît, et Achille aux pieds de Polixène qui lui présente son épée nue.

ACTE III

SCÈNE PREMIÈRE. Achille, Ajax, Ulysse, Briséide.

ULYSSE

Si je combats sans vous, ma faiblesse est extrême, Et les plus valeureux sans doute en sont de même, Votre seule présence anime notre coeur, Et nous sommes vaincus, si vous n'êtes vainqueur. Venez donc comme un foudre au milieu des alarmes, Que je vous reconnaisse encore par les armes, Vous perdîtes Patrocle en un pareil courroux, Si vous ne nous menez combien en perdrez vous ? Si jusques à la fin le malheur nous travaille, Sans avoir combattu vous perdrez la bataille, Et les Troyens ravis se vanteront après D'avoir bien profité des querelles des Grecs. « Une dissension rompt la plus forte armée, Et de tant de projets fait un peu de fumée : Sa malice affaiblit ce corps le démembrant, Et fait mille ruisseaux d'un vaste, et fier torrent. » Quoi vous voir à la paix ardent plus que personne, Que pouvez-vous penser que l'armée en soupçonne ? Vous offensez la Grèce, et sur tout Ménélas, Vous le pouvez venger, et ne le faites pas ; Vous voulez tout avoir de puissance absolue, Et ne combattrez plus si la paix n'est conclue, Et l'accord étant fait des Troyens, et de nous, En quelle occasion nous obligerez-vous ? Ce n'est pas qu'en la paix vous ne soyez utile, Mais c'est par la valeur que vous êtes Achille. Je dis sans vous flatter quel est mon sentiment, Et parlant en ami je parle hardiment, Et dis que ce démon qui trouble notre joie A de l'intelligence avec celui de Troie. Hé quoi pouvons nous faire une honorable paix Avec des ennemis que nous avons défaits ? Doit-on ainsi traiter l'ennemi qu'on terrasse ? Ils sont dessous nos pieds, demanderons nous grâce ? Pourquoi finirons-nous la vieille inimitié ? Nous ne les craignons pas, en avons-nous pitié ? Voyons nous quelque chose en cette ville infâme, Qui nous doive empêcher d'y jeter de la flamme ? Que prétendez-vous donc ?

SCÈNE II. Achille, Briséide.

SCÈNE III.

SCÈNE IV. Hécube, Polixène.

SCÈNE V. Hécube, Pâris, Polixène.

SCÈNE VI. Achille, Alcimède.

ACHILLE

Ô Dieux !

ACHILLE

Je l'adore.

ACTE IV

SCÈNE PREMIÈRE. Hécube, Polixène, Pâris, Deiphobe.

SCÈNE II. Ulysse, Ajax.

SCÈNE III. Achille, Alcimère.

Le Temple d'Apollon paraît.

SCÈNE IV. Pâris, Deiphobe cachés ; Achille, Alcimède.

PÂRIS, à Deiphobe

Nos gens ne sont pas loin ?

PÂRIS, l'apercevant

Le voici, je te tiens.

PÂRIS paraît, et les Troyens accourent

À nous, Troyens, à nous.

ALCIMÈDE, l'épée à la main

Assassins exécrables !

PÂRIS, s'en allant

Moi, Polixène, et Troie.

SCÈNE V.

SCÈNE VI. Ajax, Ulysse, Achille mourant.

SCÈNE VII. Ulysse, Ajax, Achille mort, Un soldat.

ACTE V

SCÈNE PREMIÈRE. Agamemnon, Le Conseil des Grecs, Ajax, Ulysse et les armes d'Achille au milieu.

HARANGUE D'AJAX

Quoi grands Dieux ! qu'un débat aujourd'hui s'accomplisse, Et devant nos vaisseaux, et d'Ajax contre Ulysse ? Moi qui les préservai lors que Mars furieux Y mit le fer, la flamme, Hector, Troie, et ses Dieux, Je soutins tout cela, lui n'osa les défendre, À ce que je mérite il ose bien prétendre. Combattons-nous de langue, et d'un parler subtil ? Je lui cède, et me rends, couronnez son babil, Il a de l'éloquence, et sa voix a des charmes, Mais combattons demain en demandant des armes, Connaissons leur usage, et si Vulcain les fit, Ou pour un bon soldat, ou pour un bon esprit. Il n'est pas nécessaire (illustres Capitaines) Que de mes actions vos oreilles soient plaines, Vous en fustes témoins, tout le monde les sait, Et la nuit seule a vu tout ce qu'Ulysse a fait. La gloire que je veux me doit être assurée, Elle est grande, il est vrai, mais elle est mesurée, Et puis à mon mérite Ulysse la débat, Et cette concurrence en avilit l'éclat : Sa plus superbe gloire est un honneur frivole, Et d'où s'élève Ajax, c'est là qu'Ulysse vole. Quand il n'obtiendra pas les armes qu'il prétend, Il a déjà son prix en me les disputant : Et quand j'aurai sur lui remporté la victoire, Nous aurons combattu, ce sera là sa gloire. Si j'étais sans l'éclat dont je suis revêtu, La noblesse chez moi tiendrait lieu de vertu, Les Dieux, Achille, et moi, sommes de même race, Et j'obtiendrais ce bien de naissance, ou de grâce. Mais je le haïrais, je le veux mériter, Et l'avoir comme un prix, non pas en hériter. Je sais l'humeur d'Ulysse, et vois qu'il appréhende D'obtenir sur le champ les armes qu'il demande : Quand pour lui plaire Ajax s'en voudrait départir, Il ferait l'insensé pour ne les pas vêtir, Comme autrefois charmé de sa natale terre Une feinte fureur l'exempta de la guerre, Quand son esprit touché d'une ordinaire peur Fuyait ce qu'il recherche avecque tant d'ardeur : Il sera préférable à tant d'autres personnes, Et qui n'en voulut point en aura de si bonnes ? Le mérite éclatant ne sera point connu ? Il fuira tout armé, je combattrai tout nu ? Ha que si la fureur dont il eut l'âme émue Eut été véritable, ou qu'elle eut été crue, Il nous en serait mieux, nous aurions de l'appui, Et nous n'aurions point vu ni ses crimes, ni lui ; Tu serais avec nous, malheureux Philoctète, Lemnos ne serait pas ton affreuse retraite, Et tu n'y perdrais point par occupation Les traits qui ne sont dûs qu'au destin d'Ilion, C'est là que tu languis dans une maladie, Que tu te plains d'Ulysse, et de sa perfidie, Implorant contre lui le ciel à ton secours ; (Voeux qui seront ouïs, si les Dieux ne sont sourds) Palamède vivrait, ou serait mort sans crime, Sans qu'à tort l'avarice eut taché son estime. Il affaiblit ainsi les forces d'un État, C'est comme on le doit craindre, et c'est comme il combat : Ailleurs il prend la fuite en toute diligence, Lors que Nestor blessé réclame sa défense ; Diomède le sait qui même s'en fâcha, Qui rougit de sa honte et la lui reprocha : Cette action des Dieux ne fut pas oubliée, Mais en un même temps fut vue et châtiée, Tout aussitôt lui-même a besoin de secours, M'implore, et se rassure aussitôt que j'accours, J'empêchai qu'à son corps l'âme ne fut ravie, C'est la seule action qu'on reproche à ma vie. Ingrat, si tu me veux disputer cet honneur, Retourne aux ennemis, à ta plaie, à ta peur, Que je t'aille assurer lors que ton âme tremble, Et que sous ce bouclier nous querellions ensemble. Tout fuit, Hector paraît, il amène avec soi Pour vaincre sans combattre, et la crainte, et l'effroi, Se dispose à brûler nos voiles, et nos rames, Mon bras seul repoussant Hector, ses dieux, ses flammes, Couvre toute la Grèce avec ce large écu, Nous en venons aux mains, je n'en suis pas vaincu, Nous nous craignons tous deux, quel honneur, quelle gloire, Ne triomphais-je pas empêchant sa victoire ? Et quand tout furieux sous les murs d'Ilion Je repoussais l'effort de ce jeune lion, Que faisait lors Ulysse avec sa rhétorique ? Qui vous servait le mieux ou sa langue, ou ma pique ? Quels étaient nos vaisseaux en ce triste accident ? N'allaient-ils pas sans moi faire un naufrage ardent ? Par les feux notre flotte eut été consommée, Et l'espoir du retour s'en allait en fumée, Songez quels nous étions quand Hector arriva. Vos vaisseaux sont entiers, armez qui les sauva. Ces armes dont jadis la gloire fut si grande, Vous demandent Ajax, comme Ajax les demande, Qui si votre justice honore ma valeur, J'en augmente mon lustre, et je maintiens le leur. Voyons qui les mérite, et que ce brave Ulysse Compare à ma vertu son infâme artifice, Qu'il compare à ces faits glorieux à mon nom, Et les chevaux de Rhese, et la mort de Dolon : Il n'a rien fait de jour, et rien sans Diomède, Qu'il en ait la moitié, si l'autre les possède. Mais qu'Ulysse n'ait rien puis qu'il est sans vertu, Il a bien dérobé, mais j'ai bien combattu. Ha certes sa folie est digne de nos larmes, Il demande sa perte en demandant ces armes, L'éclat de cet armet de qui l'oeil est touché, Le pourrait découvrir quand il se tient caché : Ses lueurs trahiraient ses ruses, et sa gloire, La nuit sa confidente en paraîtrait moins noire ; Achèverait-il mieux ses illustres desseins ? Que ferait cette épée en ses débiles mains ? Au lieu de récompense il recherche un supplice, Ne fut-ce rien qu'un bras que tout le corps d'Ulysse, Ce grand, et large écu que j'ai seul mérité, Qui porte tout le monde, en serait-il porté ? Si votre jugement à cet honneur le nomme, Vous ruinez la Grèce, et perdez ce grand homme, Comme dans un cercueil ce sera l'enfermer, Et vous l'étoufferez en le pensant armer. Ce prix de la valeur, ces armes défendues Par un si faible corps, seront bientôt perdues, Ulysse se verra de tous côtés atteint, Et sera dépouillé avant que d'être craint. J'ai donné de moi-même une assez ample preuve, Ma cuirasse est usée, il m'en faut une neuve, Qu'est-il besoin qu'Ulysse ait un autre bouclier ? Le mien est tout percé, le sien est tout entier. Mais c'est trop discourir, ces armes disputées Entre les ennemis doivent être jetées, Méritons par le sang un si glorieux prix, Et qu'enfin il demeure à qui l'aura repris.

Vulcain : le nom romains du dieu grec Héphaïstos, dieu du feu, de la forge et des volcans.

Palamède : prince grec fils de Nauplios haï par Ulysse parce qu'il avait découvert sa feinte pour éviter d'aller à la guerre.

Dolon : prince troyen, laid, véloce et rusé, tué par Diomède, souvent représenté recouvert d'une peau de loup.

HARANGUE D'ULYSSE

Si le Ciel m'eut ouï (justes, et braves hommes) On ne nous verrait pas en la peine où nous sommes, Je me tairais, Ajax serait moins animé, Car tu vivrais (Achille) et tu serais armé. Mais puisque le trépas qui se rit de nos larmes En nous l'ayant ôté n'en laisse que les armes, Qui par ses actions les peut mieux mériter Que celui d'entre nous qui les lui fit porter ? N'estimez point qu'Ajax ait omis quelque chose Dont le ressouvenir soit utile à sa cause. Que si de ses raisons le poids n'est pas trop grand, Croyez qu'il est injuste encore plus qu'ignorant, Pour en venir au point où son audace aspire Il a dit, quoi que mal, tout ce qu'il pouvait dire. Si j'ai de l'éloquence, au jugement de tous, Souffrez que je m'en serve, elle a parlé pour vous. Je m'en puis bien aider en cette procédure, Et me servir d'un don que m'a fait la Nature. Je ne veux point briller de l'éclat d'un aïeul, Et je ne vante ici que mon mérite seul, Mes pères dans le Ciel ont pourtant une place, Le crime, ni l'exil ne sont point dans ma race, Mais quelques grands honneurs qu'aient reçu mes aïeux, Ulysse rougirait s'il n'était pas comme eux, Et si vos jugements rendant ses voeux prospères Récompensaient en lui la vertu de ses pères. Ses gestes sont présents, leurs gestes sont passez, Honorez leur mémoire, et le récompensez. Je voudrais en ce lieu tous mes faits vous déduire, Mais j'en ai bien plus fait que je n'en saurais dire. Parlons-en toutefois. Quand l'esprit de Thétis, Eut lu dans les secrets du destin de son fils, Par le conseil rusé d'une crainte subtile Sous l'habit d'une femme elle déguise Achille, Et cette invention la tire de souci, Tous les yeux sont trompez, et ceux d'Ajax aussi ; Que fera mon esprit pour le bien de la Grèce ? S'il ne trompe une mère, et même une Déesse ? Pour être mieux Ulysse il faut ne l'être point, A mon déguisement l'artifice se joint, J'étale ce qui rend les filles mieux parées, Et parmi tout cela quelques armes dorées, La curiosité fait que je les connais. L'une orne ses cheveux, l'autre pare ses doigts, L'une prend des habits qui relèvent ses charmes, L'autre prend des joyaux, Achille prend des armes. Je le vois, je l'amène, et lui dis à l'instant, Marche contre Ilion, sa ruine t'attend. Tous ses faits sont les miens, par moi Thèbes fut prise, Et Lesbos saccagée, et Tenede conquise, Troie en la mort d'Hector commença de périr, Je ne l'ai pas tué, mais je l'ai fait mourir ; Enfin par le secours de mon sage artifice Tout ce qu'a fait Achille est ce qu'a fait Ulysse. À ses armes (Seigneurs) puis-je prétendre à tort ? Vif, il en eut de moi, qu'il me les rende mort. Et quand le port d'Aulide envieux de nos palmes Retenait nos vaisseaux sur des ondes trop calmes, Que Neptune craignait nos glorieux combats, Qu'Éole était Troyen, et ne nous soufflait pas, Qu'il fallait par la voix d'un sévère génie Même acheter les vents du sang d'Iphigénie, Qui pût jamais résoudre Agamemnon que moi ? Il était père, et Roi, mais il demeura roi. Si seulement Ajax eut par la même voie Tenté ce que je fis, nous n'aurions pas vu Troie, Je crois que son discours eut été sans pareil, Et qu'il eut bien ému Priam, et son conseil, Si ce grand Orateur s'exposant à la haine Eut été chez Pâris redemander Hélène, Il eût bien évité de si forts ennemis, C'est le premier danger où nous nous sommes mis. Je voudrais bien savoir à quel utile ouvrage S'est toujours exercé ton valeureux courage, Il s'est passé des jours qu'on n'a point combattu, Toi qui n'as que ton bras, à quoi t'occupais-tu ? Quel était ton travail ? car si tu me demandes Mes occupations, elles sont toujours grandes, Je veille quand tu dors, je ne pers point de temps, Ou je te fortifie, ou bien je te défends, Tu n'es point assuré, si mon esprit sommeille, Et si je ne combats, il faut que je conseille, Je n'ai jamais perdu mes discours, ni mes pas, Je creuse des fossés, j'exhorte nos soldats, Mon esprit pour objet n'a que de grandes choses, Sans cesse je travaille, et souvent tu reposes. Et lors que le Grégeois d'un songe épouvanté Quittait ce qu'en neuf ans son bras avait tenté, Qu'on voyait de nos gens le courage s'abattre, Que ne combattais-tu pour les faire combattre, Mais tu fuyais toi-même, et tu te disposais A ce retour honteux au gendarme Grégeois, Ma remontrance utile à la gloire des nôtres Te fit tourner visage aussi bien comme aux autres. Voilà ce que j'ai fait pour notre commun bien, Je le dis pour ma cause, et ne reproche rien. Me refuserez-vous ce que je vous demande ? Quoi ? qu'un autre qu'Ulysse à cet honneur prétende ? Il n'est point de dangers qu'Ulysse n'ait tentez, Vous le savez (Grégeois) ou si vous en doutez, J'en porte dans le sein des assurances vraies, Et nous avons aussi de glorieuses plaies, Regardez-les, de grâce, au point où je me vois, Ces bouches sans parler haranguent mieux que moi. Qu'a de plus cet Ajax ? Quoi m'est-il préférable, A cause que sa main par un coup favorable A couvert nos vaisseaux de son large bouclier ? Il fit bien ce jour là, je ne le puis nier, Et je ne suis pas homme à lui ravir sa gloire, Mais bien d'autres qu'Ajax ont part à la victoire. Un mystère secret à ces armes est joint, Quoi posséderait-il ce qu'il ne connaît point ? Les Cieux, les eaux, les champs, et les villes gravées, Ouvrage de Vulcain, seraient mal observées, Cet écu pour Ajax a-t-il été formé ? Un soldat ignorant n'en doit pas être armé. Je me suis feint, dit-il, de la guerre incapable, Si ma feinte est un crime, Achille fut coupable, Deux femmes sur nous deux l'emportèrent jadis, Nous n'en rougirons point, je fus mari, lui fils, Elles ont obtenu par un pouvoir céleste, Un peu de notre temps, vous avez eu le reste. Mais sans toi, poursuit-il, Palamede eut vécu, Car tu l'as accusé sans l'avoir convaincu, Ailleurs son innocence eut trouvé des refuges, Vous l'avez condamné, défendez-vous, mes Juges ; Non, non, vos jugements ne sont point éblouis, Ses crimes furent vus devant que d'être ouïs, Et je n'ai point causé les maux de Philoctete, Ni voulu que Lemnos lui servit de retraite. Mais malgré son courroux qui contre nous s'émeut, Il faut pourtant qu'il vienne, et le destin le veut, Qu'Ajax l'aille trouver, et qu'il le persuade, Si vous lui commettez une telle ambassade : Le superbe Ilion sera longtemps debout, Fut-il plus animé, j'en viendrai bien à bout, Ses flèches, et sa main déjà vous sont acquises, Et cela n'est qu'au rang des moindres entreprises, Ulysse a bien sué par de plus grands travaux, Dolon en est témoin, et Rhese, et ses chevaux, Et sur tout, et surtout l'image de Minerve Où la fatalité d'Ilion se conserve ; Ma généreuse main l'arracha de l'autel, Avecque ta vaillance as-tu rien fait de tel ? Troie était invincible en étant défendue, J'ai fait qu'on la peut vaincre, ainsi je l'ai vaincue, J'ai volé ce trésor, le Ciel m'apercevant, Le jour, dans Troie, au Temple, et même Hector vivant. A quelque haut dessein où ta vaillance butte, Oserais-tu tenter ce qu'Ulysse exécute ? Tu fais ce que tu peux alors que tu combats, Mais j'ai le jugement aussi bien que le bras. Accordez-moi (Grégeois) une faveur si grande, J'ai mérité ce prix, et je vous le demande, Souvenez-vous d'Ulysse, et de ce qu'il a fait, Ses services de vous exigent cet effet,

Il montre le Palladion.

Pour les récompenser, qu'il se puisse défendre, Par ceux qu'il vous rendit, par ceux qu'il vous peut rendre, Par ses conseils suivis, par ses soins vigilants, Par Troie à demi prise, et par ses murs branlants, Que les armes d'Achille animent mon courage, Au moins honorez-en Ulysse, ou cette image.

Éole : dieu des vents.

SCÈNE DERNIÈRE. Ajax, Ulysse, Agamemnon.

Ici le conseil délibère avec Agamemnon.

AGAMEMNON, et les autres

Hé, de grâce !

1 792 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica