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Comédie en prose· Comédie de Salon en un Acte

L'Album

Gaston Bergeret· créée en 1873· 7 personnages

Représenté pour la première fois à Paris le Lundi 21 avril 1873.

Personnages

  • MADAME VERRIÈRES
  • JULIETTE, cousine de Madame Verrières
  • LA BARONNE
  • MARTINE, camériste
  • MONSIEUR VERRIÈRES
  • FERNAND
  • LE BARON
PRÉFACE DE L'AUTEUR

Cette comédie est comme la lune.

Elle n'a pas d'éclat par elle-même ; elle doit tout son charme aux actrices improvisées qui l'ont bien voulu jouer et aux publics qui l'ont accueillie.

Il serait téméraire de chercher à la monter avec d'autres éléments, et je ne conseille à personne de la lire. Mais j'ai tenu à la faire imprimer.

Quand les neiges du temps auront enseveli ma jeunesse, je me rappellerai avec émotion, et non sans orgueil, que j'ai connu les plus aimables des femmes et que j'ai su les apprécier.

L'ALBUM

SCÈNE I. Madame Verrières, Juliette.

MADAME VERRIÈRES

Nous n'avons que le temps de passer une robe, Juliette ; la baronne va venir nous prendre dans une_heure_et_demie pour aller au sermon.

JULIETTE

Savez-vous, ma cousine, que ce père_lazariste a un grand talent : il vient jusqu'à des jeunes gens pour l'entendre.

MADAME VERRIÈRES

On y voit même des maris avec leurs femmes.

JULIETTE

Pourvu que le baron laisse venir la sienne !

MADAME VERRIÈRES

Ah ! Il est très jaloux : c'est un homme bien élevé.

JULIETTE

Oh ! Il faut avoir bien peu de confiance en sa femme pour la surveiller de si près !

MADAME VERRIÈRES

Les femmes n'aiment rien tant que d'être opprimées ; c'est une preuve qu'on s'occupe d'elles.

JULIETTE

Mais Monsieur_Verrières ne vous persécute pas ainsi.

MADAME VERRIÈRES

Eh ! Crois-tu que je sois heureuse ! Il ne me fait jamais de scènes, mais de la sorte je n'ai jamais rien à lui pardonner.

JULIETTE

Et vous êtes si indulgente que cela vous manque ?

MADAME VERRIÈRES

Ne pouvoir jamais pardonner ! Pour une âme tendre c'est un supplice affreux.

JULIETTE

Mais aussi que n'avez-vous des torts ? Il serait bien obligé de se fâcher.

MADAME VERRIÈRES

Enfant ! Je reconnais bien là ta candeur. Tu crois qu'on a des torts comme on veut !

JULIETTE

Oh ! Vous ne le voudriez pas ; mais on peut faire semblant.

MADAME VERRIÈRES

Juliette, ceci n'est plus de l'ingénuité. Mais j'y perdrais mon temps ; la jalousie est dans le caractère. Le baron étranglerait sa femme sur le plus futile soupçon, et, après que j'aurais commis les plus graves imprudences, mon mari me trouverait des excuses.

JULIETTE

Quel intraitable caractère !

MADAME VERRIÈRES

Tu verras, quand tu seras mariée, que le bonheur a ses tortures.

JULIETTE

Oh ! Moi, je ne me marierai jamais !

MADAME VERRIÈRES

Tu ne te marieras jamais ? Juliette, tu es amoureuse.

JULIETTE

Oh ! Ma cousine !

MADAME VERRIÈRES

Alors, qu'est-ce qui te fait croire que tu ne te marieras pas ?

JULIETTE

Mais... je n'ai pas de dot. Si, à la mort de ma mère, vous ne m'aviez pas prise avec vous...

MADAME VERRIÈRES

Tu n'as pas de fortune, c'est vrai ; mais tu es orpheline. Et puis tu as de beaux yeux

JULIETTE

Ça, c'est vrai.

MADAME VERRIÈRES

Une figure angélique, une taille charmante.

JULIETTE

Oui ; et puis j'ai un très bon caractère.

MADAME VERRIÈRES

Un coeur d'or, une excellente éducation, une santé admirable, de l'esprit, du goût...

JULIETTE

J'en conviens.

MADAME VERRIÈRES

Et parmi les amis de Monsieur_Verrières, il peut se rencontrer quelque beau jeune homme.

Prenant l'album.

Voyons-les un peu.

JULIETTE

Oh ! Ce n'est pas la peine.

MADAME VERRIÈRES

Tiens ! Nomme-les l'un après l'autre, je te dirai à qui tu penses.

JULIETTE

Vous croyez que ma voix serait si émue ?

MADAME VERRIÈRES

Essaye.

JULIETTE

Monsieur_de_Lignerol, Monsieur_Berville, Monsieur_Desmazières, Monsieur_Charles, Monsieur_de_Vassy, Monsieur_Lherminier ; c'est tout.

MADAME VERRIÈRES

Ta voix n'a pas bronché ! Recommence.

JULIETTE

Monsieur_de_Lignerol, Monsieur_Berville, Monsieur_Desmazières, Monsieur_Charles, Monsieur_de_Vassy, Monsieur_Lherminier

MADAME VERRIÈRES

Je crois bien, petite futée, tu n'as pas nommé Fernand.

JULIETTE

Chut ! Il faut aller nous habiller.

Elle sonne.

MADAME VERRIÈRES, à part

Seulement, Fernand est encore trop bien ; il ne voudra pas se marier.

SCÈNE II. Les mêmes, Martine.

JULIETTE

Tu as l'air tout pâlot, Martine. Est-ce que tu es malade ?

MARTINE

Je suis un peu fatiguée, Mademoiselle ; mais ce n'est rien.

MADAME VERRIÈRES

Elle est si délicate, cette pauvre petite.

À Martine.

Est-ce que tu as mal dormi cette nuit ?

MARTINE

Quand le temps change brusquement, je ne m'y attends pas, ça me saisit.

JULIETTE

Ne reste pas debout, c'est très mauvais. Attends, je vais te faire un verre d'eau.

MADAME VERRIÈRES

Juliette, nous pouvons bien nous dispenser de nous habiller ; elle se reposera un peu.

MARTINE

Oh ! Je vais habiller Madame.

JULIETTE, apportant le verre d'eau

Non, non ; c'est défendu.

MADAME VERRIÈRES, à Juliette

As-tu mis de la fleur d'oranger ?

JULIETTE, à Martine

Reste tranquille et ne te fatigue pas.

MARTINE

Merci, Mademoiselle.

MADAME VERRIÈRES

C'est si fatigant d'être domestique pour une petite créature comme ça.

SCÈNE III.

MARTINE, seule

J'ai remarqué que, quand je reste assise, je me fatigue bien moins ; on n'est pourtant pas trop exigeant dans la maison. Il est vrai que j'y suis depuis dix-neuf ans, à ce qu'on m'a toujours assuré, bien que je n'aie que dix-huit ans trois mois. Cette fleur d'oranger m'a fait du bien ; je crois que je vais pouvoir épousseter le salon.

Encore l'album ouvert ! Est-ce que Monsieur Fernand est venu ? Il doit joliment connaître ces photographies-là ; il ne vient pas une fois qu'il ne reste en contemplation devant cette page. Ce n'est pourtant pas Monsieur_Verrières qu'il regarde, ni le baron. Restent Madame_Verrières et Mademoiselle_Juliette. Je suis bien sûre qu'il est amoureux de l'une des deux, et comme Mademoiselle_Juliette est la plus jeune, la plus jolie, la plus neuve, ce doit être Madame_Verrières qu'il aime. Ces hommes sont si corrompus, dit-on ; car moi, je n'en sais rien.

Ah ! J'ai une idée. Je vais retirer de l'album la photographie de Madame_Verrières. La première, fois que Monsieur_Fernand viendra, s'il paraît contrarié et s'il cherche partout, c'est que c'est Madame_Verrières qu'il veut voir ; s'il reste les yeux fixés sur la page, c'est qu'il vient pour Mademoiselle_Juliette.

Elle enlève la photographie.

Tiens, qu'est-ce qu'il y a d'écrit sur celle-là ! C'est la photographie de Monsieur_Fernand.

Lisant.

« Il faut absolument que je vous voie. Mon coeur ne tient plus dans ma poitrine. »

Ah ! ah ! C'est la petite poste. Seulement il n'y a pas d'adresse. Mais je ne veux pas laisser ces choses-là à l'air. Remettons tout en place.

Elle replace la photographie.

C'est égal, j'ai découvert qu'il y a quelque chose que je ne sais pas.

SCÈNE IV. Martine, Fernand.

FERNAND

Tiens, qu'est-ce que tu fais là ?

MARTINE

Je range le salon, Monsieur_Fernand.

FERNAND

Tu le ranges assise. C'est plus long ; mais cela doit être mieux fait. Tiens.

Il lui donne une pièce d'or.

MARTINE, après avoir pris la pièce d'or

C'est donc très mal, ce que vous faites ?

FERNAND

Moi, qu'est-ce que je fais de mal ?

MARTINE

Vous êtes trop généreux pour quelqu'un qui n'a rien à se reprocher.

FERNAND

Alors rends-la moi...

MARTINE

Je ne dis pas cela. Mais...

FERNAND

Est-ce que Monsieur_Verrières est sorti ?

MARTINE

Non. Je vais le prévenir que vous êtes ici.

FERNAND

Oh ! Ce n'est pas la peine. Je n'ai rien à lui dire. Et Madame_Verrières ?

MARTINE

Elle est dans sa chambre ; je vais lui dire...

FERNAND

Non, non, ne la dérange pas. Je n'ai pas besoin de la voir.

À part, après avoir regardé la photographie de la Baronne.

La baronne n'a rien écrit. Je suis dans un état effroyable.

MARTINE

Mais alors, Monsieur_Fernand, qu'est-ce que vous venez faire ?

FERNAND

J'ai à parler à Monsieur_Verrières.

MARTINE

Alors, je vais le chercher.

FERNAND

Non. Écoute : je reviendrai tout à l'heure. Mais ne dis pas que je suis venu.

MARTINE

Pourquoi cela ?

FERNAND

Il y a des motifs très sérieux. Je t'expliquerai cela à ta majorité.

MARTINE

Moi, je ne veux pas mentir. Je dirai à Madame que vous êtes venu et que vous m'avez dit de ne pas le lui dire.

FERNAND

Ne fais pas cela, au moins.

MARTINE

Mais je sais bien pourquoi vous êtes venu ; c'est pour l'album.

FERNAND

Quelle idée ! Je regarde l'album machinalement, sans faire attention.

MARTINE

Dites-moi seulement quelle photographie vous regardez de préférence.

FERNAND

Oh ! Ça m'est bien égal, les photographies.

MARTINE

Donnez-moi la vôtre.

FERNAND

La mienne ? Je te l'apporterai.

MARTINE

Eh bien, c'est cela ! Vous en apporterez une. En attendant je vais prendre celle-ci.

FERNAND

Hé ! Qu'est-ce que tu fais ?

MARTINE

Que vous importe si je prends celle-ci ! Vous la remplacerez.

FERNAND

Non, non.

MARTINE

Est-ce qu'il y a une dédicace écrite là-dessus ?

FERNAND

Il n'y a rien d'écrit. Mais je t'en apporterai une grande, bien plus jolie.

MARTINE

Moi, j'ai envie de celle-là. Vous ne voulez rien faire pour moi.

FERNAND

Mais je ferai tout ce que tu voudras.

MARTINE

C'est parce que je ne suis qu'une pauvre servante. Vous me méprisez !

FERNAND

Voyons, Martine, sois raisonnable. Tu sais bien que je ne demande qu'à te faire plaisir.

MARTINE

Alors, époussetez le salon pour moi.

FERNAND

Voilà une singulière fantaisie !

MARTINE

Vous me refusez tout.

FERNAND, à part

Ah ! J'aime encore mieux cela.

Haut.

Donne-moi le plumeau. Seulement tu me diras ce qu'il faut faire.

MARTINE

Il faut tout essuyer sans rien casser. Voulez-vous mon tablier ?

FERNAND

Pour me faire une bavette ? Faut-il battre les meubles ?

MARTINE

Jamais ! Ça ferait de la poussière. Donnez-moi mon verre d'eau.

FERNAND, après avoir présenté le verre d'eau

Madame n'a plus besoin de rien ?

MARTINE

Vous n'avez toujours pas voulu me laisser prendre votre portrait.

FERNAND

Je te l'apporterai. Tiens, en attendant.

Il lui donne une pièce d'or.

MARTINE

Vous savez : je garde toutes vos pièces d'or. Quand vous serez dans l'embarras, adressez-vous à moi, je vous prêterai quelques louis.

FERNAND

Amasse-les. C'est pour t'acheter un mari.

SCÈNE V.

MARTINE, seule

C'est pour Mademoiselle_Juliette. Il n'a pas voulu voir Madame, et rien ne l'en empêchait. On ne perd pas son temps à regarder le portrait quand on peut voir le modèle. Non ! C'est pour Madame. On n'écrit ces choses-là que pour avoir une réponse, et Mademoiselle_Juliette ne lui répondrait pas. Et puis une déclaration à une jeune fille ! Cela peut mener très loin ; tandis qu'à une femme mariée, on sait qu'elle n'est pas libre.

Mais est-il possible que Madame, avec un si bon mari... Il est vrai que c'est toujours le même ! Ah ! Le voici.

SCÈNE VI. Martine, Monsieur Verrières.

MONSIEUR VERRIÈRES, des papiers à la main

Mesdames et Messieurs, la France... Ah ! Martine, tu vas me dire ton avis. Vaut-il mieux dire Mésdames et Mèssieurs, ou bien, Mèsdames et Méssieurs ?

MARTINE

Moi, je dirais : Messieurs et Dames.

MONSIEUR VERRIÈRES

Écoute ma première phrase. Je suppose que tu assistes à la réunion_générale_des_comités_de_l_oeuvre_du_Sou_des_Châteaux. Je fais un discours et tu juges de l'effet.

MARTINE, s'asseyant

Alors, je suis assise dans un fauteuil.

MONSIEUR VERRIÈRES

C'est cela, et tu fais aller ton éventail.

Il lui donne l'éventail.

Mesdames et Messieurs, la France, dans les temps douloureux de crise patriotique, politique et sociale qu'elle traverse avec angoisse et quelles que soient les pénibles épreuves qu'il a plu à la sagesse divine d'imposer à nos coeurs, comme si elle voulait, par la fréquence et l'intensité des désastres, tremper nos âmes et les préparer à l'expiation suprême, auprès de laquelle tous les maux de ce monde sont des peines d'autant plus légères qu'ils sont constamment tempérés par les salutaires jouissances du devoir accompli dans l'exercice régulier des fonctions de famille et de société, biens incomparables que la miséricorde céleste dispense libéralement aux hommes, alors même qu'ils s'en rendent le plus indignes par la perversité de leurs instincts et l'oubli des impérissables prescriptions de la Providence à laquelle nous devons, outre les bienfaits de la vie temporelle, la sainte espérance d'une vie meilleure et d'un monde spirituel où il nous sera donné de connaître, après les orages et les misères terrestres, le repos et la félicité réservés aux élus, nous est toujours chère.

MARTINE

Qui donc nous est toujours chère ?

MONSIEUR VERRIÈRES

La France ; je l'ai dit en commençant.

MARTINE

Alors, vous supposez que les personnes qui auront entendu le commencement y seront encore à la fin ?

MONSIEUR VERRIÈRES

Certainement. Une fois assis on ne peut plus s'en aller.

MARTINE

Vous ne les préviendrez donc pas ?

MONSIEUR VERRIÈRES

On saura que je dois faire un discours, mais on ne saura pas lequel.

MARTINE

Mais qu'est-ce qui vous oblige à faire un discours ?

MONSIEUR VERRIÈRES

Oh ! Je ne peux pas m'en dispenser. C'est un de ces devoirs de position auxquels il ne faut pas essayer de se soustraire, surtout après le rôle actif que j'ai joué pendant la guerre.

MARTINE

Pendant la guerre ? Mais vous étiez resté à Paris.

MONSIEUR VERRIÈRES

Eh bien ! Ne sais-tu pas que j'ai eu quatorze blessures d'armes à feu, trois blessures d'armes blanches, et neuf amputations...

MARTINE

Neuf amputations ! Alors on vous a amputé plusieurs fois le même membre ?

MONSIEUR VERRIÈRES

Dans mon ambulance. Ce n'est pas moi qui ai personnellement éprouvé toutes ces meurtrissures. Mais je crois qu'il est plus pénible encore de voir souffrir les autres.

MARTINE

Oh ! Ce n'est qu'une souffrance morale.

MONSIEUR VERRIÈRES

J'ai aussi un passage qui est très politique. Tu vas voir.

MARTINE

Est-ce que la phrase est aussi longue ?

MONSIEUR VERRIÈRES

Le temps est venu d'affirmer nettement sa foi politique. La monarchie traditionnelle de nos pères, le régime constitutionnel de la branche cadette, le système plébiscitaire de l'empire, les principes libéraux de la doctrine républicaine, et les aspirations les plus audacieuses du socialisme, se réunissant sur le terrain commun de l'ordre et de la liberté, voilà le parti unique auquel nous devons tous nous rallier.

MARTINE

En somme, vous ne dites pas pour qui vous êtes.

MONSIEUR VERRIÈRES

Il ne manquerait plus que cela. Je ne serais plus un homme politique, alors.

MARTINE

Tout ça, voyez-vous, c'est de l'éloquence.

MONSIEUR VERRIÈRES

Et puis, j'ai le trait de la fin.

MARTINE

La fin ? Ah ! Voyons..

MONSIEUR VERRIÈRES

La patrie, Mesdames et Messieurs, quand elle est glorieuse et prospère, nous l'aimons ; quand elle est malheureuse et vaincue, nous l'aimons encore ; mais quand elle est aveugle et criminelle, alors nous l'aimons davantage.

MARTINE

Oui. Oh ! Je m'y attendais.

MONSIEUR VERRIÈRES

Parce que je te l'avais dit.

SCÈNE VII. Les mêmes, La Baronne.

LA BARONNE

Bonjour, cher. Est-ce que ces dames sont prêtes ?

MONSIEUR VERRIÈRES

Martine, veux-tu dire à ces dames que la baronne les attend.

Martine sort.

Asseyez-vous, chère amie.

SCÈNE VIII. Monsieur Verrières, La Baronne.

LA BARONNE, s'asseyant

Je n'ai pas le temps. Depuis ce matin, je suis allée à l'Hôtel_des_ventes, j'ai déjeuné à Ville_d_Avray, j'aurais dû assister à la séance de l'Assemblée, où j'ai des amis qui parlent ; mais je suis revenue à Paris pour aller au Salon, où j'ai des amis qui exposent. De là, j'ai passé chez ma couturière, chez mon coiffeur et chez le dentiste d'une de mes amies ; et tout à l'heure, après le sermon, il faut que je fasse trois visites, cinq emplettes, que j'obtienne un bureau de tabac et une sous-préfecture, et que je trouve le temps de me recueillir.

MONSIEUR VERRIÈRES

Et puis vous viendrez dîner avec nous ?

LA BARONNE, à part

Sans compter ce que j'ai à faire ici.

MONSIEUR VERRIÈRES

Moi, je fais un discours. Voulez-vous que je vous le lise ?

LA BARONNE

Oh ! Mon ami, et les devoirs de l'hospitalité !

MONSIEUR VERRIÈRES

C'est vrai, je suis chez moi ; mais je vous le porterai.

LA BARONNE

Envoyez-le-moi plutôt ; je le lirai à mon aise.

À part.

Voyons ce qu'a écrit Fernand.

MONSIEUR VERRIÈRES

C'est pour l'oeuvre_du_Sou_des_Châteaux.

LA BARONNE, lisant à part

« Il faut absolument que je vous voie. Mon coeur ne tient plus dans ma poitrine. »

MONSIEUR VERRIÈRES

Vous dites ?

LA BARONNE

Continuez, je vous prie. Faites comme si je n'y étais pas.

MONSIEUR VERRIÈRES

Donnez-moi donc un adjectif pour désastres.

LA BARONNE

Le malheureux !

MONSIEUR VERRIÈRES

Malheureux ? Désastres malheureux. C'est exact, mais ce n'est pas original.

LA BARONNE, à part

Il faut que je réponde.

MONSIEUR VERRIÈRES

Que penseriez-vous de navrants ?

LA BARONNE

Navrant. C'est le mot. Prêtez-moi votre crayon.

MONSIEUR VERRIÈRES

Le voici, Madame. Vous voulez dessiner des bonshommes ?

LA BARONNE

Ne faites pas attention. Écrivez toujours.

MONSIEUR VERRIÈRES

Avec quoi ?

LA BARONNE

Ah ! C'est vrai : j'ai votre crayon. C'est pour écrire le jour et l'heure où vous prononcerez votre discours.

MONSIEUR VERRIÈRES

Vous êtes bien aimable. Mardi, à huit heures.

LA BARONNE, écrivant

« Mon mari ne sait rien, mais il s'en doute. »

MONSIEUR VERRIÈRES

Vous y êtes ?

LA BARONNE

Où est-ce ?

MONSIEUR VERRIÈRES

Au Cercle_des_sociétés_savantes, quai_Malaquais.

LA BARONNE, écrivant

« Je vous aime avec une extrême prudence. »

MONSIEUR VERRIÈRES

Je vous enverrai douze fauteuils.

LA BARONNE, écrivant

« Observez la plus grande réserve. »

MONSIEUR VERRIÈRES

Réservés, des fauteuils réservés, bien entendu.

LA BARONNE, à part

Je crois que c'est tout.

MONSIEUR VERRIÈRES

Ah ! Mettez : en toilette de ville.

LA BARONNE, écrivant

« En toilette de ville. »

MONSIEUR VERRIÈRES

Le Baron viendra, n'est-ce pas ?

LA BARONNE

Le Baron, quand çà ?

MONSIEUR VERRIÈRES

Mardi, au quai_Malaquais.

LA BARONNE

Ah ! Oui, oui. Certainement.

Elle replace la photographie.

Voilà qui est fait.

MONSIEUR VERRIÈRES

Vous n'oubliez pas ma petite note ?

LA BARONNE

Elle est dans ma poche.

À part.

Pauvre Fernand !

Comme il doit souffrir !

SCÈNE IX. Les mêmes, Madame Verrières, Juliette.

MADAME VERRIÈRES

Nous voilà prêtes.

JULIETTE

Et nous sommes en retard.

LA BARONNE

Dieu ! Comme elle est jolie, cette enfant ! Dire qu'on va prêcher contre ces choses-là !

MADAME VERRIÈRES, à Monsieur Verrières

Vous ne venez pas à la_Madeleine avec nous ?

MONSIEUR VERRIÈRES

Entendre des discours. Oh ! Non ; j'en fais.

JULIETTE

Comme si c'était l'affaire d'un mari !

MADAME VERRIÈRES

Juliette !

LA BARONNE

Laissez-la donc parler à tort et à travers. C'est ainsi qu'aimait Henri_IV.

MONSIEUR VERRIÈRES

N'est-ce pas qu'elle est charmante, ma petite cousine ? Nous la marierons un de ces jours.

LA BARONNE

Pauvrine ! Il faut bien qu'elle s'y attende.

Pauvrine : pauvre au sens de malheureux, dans les parlers du sud-ouest. [Wikipedia]

JULIETTE

Oh ! Mais je me défendrai.

MADAME VERRIÈRES

Et, comme tout le monde, tu finiras par capituler.

JULIETTE

Ah ! Si on me prend par la famine !

MONSIEUR VERRIÈRES

L'essentiel est de bien régler les conditions de l'occupation.

MADAME VERRIÈRES

Allons entendre des paroles plus édifiantes.

LA BARONNE

Ah ! Nous passerons chez mon photographe ; il faut que je reprenne des cartes. J'en fais une consommation effroyable.

SCÈNE X.

MONSIEUR VERRIÈRES, seul

Comme les relations du monde sont incompatibles avec le travail sérieux ? Cette visite m'a fait perdre l'élévation de mes idées.

Voyons : j'ai bien ma phrase de début, et je puis dire qu'elle a une certaine ampleur ; j'ai le mot de la fin ; il ne me reste à faire que le corps du discours, mais je ne sais pas du tout de quoi je pourrais parler.

Entretenir de l'oeuvre_du_Sou_des_Châteaux des personnes qui sont venues pour cela, ce ne serait pas assez inattendu. Si je dénigrais le gouvernement actuel ! Mais il ne faut parler qu'une heure. Et puis ce serait me ranger dans la catégorie des opposants et me rendre impossible. Tiens ! Je n'ai pas encore fait de citation latine. J'en puis bien mettre deux. Je serai quitte pour chercher ensuite une manière de les amener. Oh ! J'arriverai à faire un très joli discours. Si je pouvais seulement trouver un sujet !

SCÈNE XI. Monsieur Verrières, Fernand.

FERNAND, à part

La Baronne est venue.

MONSIEUR VERRIÈRES

Ah ! Tu arrives à merveille. Donne-moi une citation latine.

FERNAND

Sur quoi ?

MONSIEUR VERRIÈRES

Sur ce que tu voudras. Un vers de Virgile ou d'Horace ; peu m'importe.

FERNAND

O fortunatos nimium, sua si bona norint...

MONSIEUR VERRIÈRES

Agricolas. Mais cela pourrait blesser nos populations_rurales.

FERNAND

Va-t'en au diable.

Prenant l'album dans les mains de Monsieur Verrières.

Qu'est-ce que tu fais ici ?

À part.

Est-ce qu'il ne va pas s'en aller ?

MONSIEUR VERRIÈRES

Je travaille à mon discours. Laisse-moi donc l'album, tu n'en as pas besoin.

FERNAND

Qu'est-ce que tu veux que j'en fasse ?

MONSIEUR VERRIÈRES

Donne-moi une autre citation.

FERNAND, à part

Dieu, qu'il est agaçant !

Haut.

Mon cher, tu ne trouveras rien assis. Moi, j'écris toujours en me promenant.

MONSIEUR VERRIÈRES, se levant

Oui, cela donne du mouvement au style.

FERNAND, reprenant l'album

O matre pulchra filia pulchrior ! Tu sais ce que cela veut dire ?

MONSIEUR VERRIÈRES

Ah ! C'est très joli : D'une mère si belle fille plus belle encore. Je vais l'écrire.

Il reprend l'album.

FERNAND

Est-ce que cela trouve son application ?

MONSIEUR VERRIÈRES

Oh ! Très bien.

FERNAND

11 faut absolument que je me débarrasse de lui.

MONSIEUR VERRIÈRES

Est-ce que je t'ai lu mon commencement ?

FERNAND

Non. Mais je vais le lire pendant que tu iras au Ministère_de_la_guerre.

MONSIEUR VERRIÈRES

Moi ?

FERNAND

C'est un service qu'il faut que tu me rendes, tout de suite, tout de suite.

MONSIEUR VERRIÈRES

Bien volontiers, mon cher.

FERNAND

Tu connais le Ministre. Il est chez lui en ce moment ; il s'agit de faire une démarche pour que je sois décoré.

MONSIEUR VERRIÈRES

Au ministère de la guerre ?

FERNAND

Certainement. J'ai été assez franc-tireur pour qu'on me donne la croix.

MONSIEUR VERRIÈRES

Je ne demande pas mieux ; j'y vais tout de suite, mais viens avec moi.

FERNAND

Ah ! Non.

MONSIEUR VERRIÈRES

Pourquoi ?

FERNAND

Je veux lire ton discours.

MONSIEUR VERRIÈRES

C'est vrai. Tiens, le voilà. As-tu des cigares ? Veux-tu des allumettes ? Si tu as besoin de quelque chose, tu sonneras Martine.

FERNAND

Merci, je suis très bien. Va vite.

Il prend l'album.

MONSIEUR VERRIÈRES, revenant

Mais j'y pense. Tu n'as été que militaire : si je te présentais comme ayant fait partie de mon ambulance ?

FERNAND

Nous verrons, nous verrons. Fais toujours cette démarche-là.

MONSIEUR VERRIÈRES

Comme tu voudras.

SCÈNE XII.

FERNAND, seul

Ce n'est pas sans peine.

Voyons la réponse de la Baronne :

« Mon marine sait rien ; mais il s'en doute. »

Ça m'est bien égal.

« Je vous aime » Cher ange !

« Avec une extrême prudence. » Ah ! Quel coeur timoré !

« Observez la plus grande réserve. En toilette de ville. »

Comment ! En toilette de ville ! Et toujours une grande réserve ! Avec cela on n'arrive à rien. En toilette de ville ! Ah ! Cela ne peut plus durer. Je vais lui écrire...

SCÈNE XIII. FERNAND, LE BARON.

FERNAND

Allons, bon ! Le Baron, maintenant.

LE BARON

Mon cher ami, on me dit que Verrières est sorti. Je venais le chercher pour m'assister dans une circonstance bien douloureuse.

FERNAND

Qu'est-ce qui vous arrive ?

LE BARON

Mais vous pourrez me rendre ce service. Ma femme...

FERNAND

Votre femme ?

LE BARON

C'est affreux ; une femme que j'ai comblée d'amour.

FERNAND

Eh bien ?

LE BARON

Elle est partie pour la Hollande avec un professeur_d_italien !

FERNAND

Partie pour avec... Qu'est-ce que vous racontez là ? Quand est-elle partie ?

LE BARON

Ce matin, je les ai vus.

FERNAND

Mais, mon cher Baron, vous perdez la tête.

LE BARON

Ce matin, à dix heures, ma femme est sortie. Je n'avais aucun soupçon ; cependant je l'ai suivie : il ne faut pas attendre que le mal soit fait pour s'en occuper. Elle a pris un fiacre, n°_3207. Je le vois encore, avec des lanternes rouges, un cheval blanc, très maigre. Elle s'est fait conduire à l'Hôtel_des_ventes, où elle est entrée ; elle a beaucoup examiné un Bonheur_du_jour. Je me suis dit : « C'est un plaisir licite. » J'ai fait le tour de deux ou trois salles et je suis parti. Au coin de la rue_de_Provence, je vois passer un fiacre, les stores baissés, des stores bleus en mauvais état. Machinalement je regarde le numéro : 3207. Un nuage de sang a passé devant mes yeux. Cependant j'ai remarqué une grande malle sur la voiture : je me rappellerai cette malle toute ma vie. J'ai couru ; rue Lafayette, j'ai perdu de vue la voiture, mais elle allait évidemment à la gare du Nord. J'y suis arrivé, il n'y avait plus de fiacre ; mais j'ai reconnu la malle aux bagages, elle portait cette adresse : Monsieur_Santini, professeur_d_italien, à Rotterdam. J'ai voulu passer pour fouiller le train. On m'a arrêté ; pendant que je m'expliquais, le train est parti. Je pars ce soir pour Rotterdam. Venez avec moi : seul, je ferais un malheur.

Bonheur du jour : petit meuble dédié à l'écriture ou comme coiffeuse. [L]

FERNAND

Mon cher Baron, il y a plusieurs raisons qui prouvent votre erreur : d'abord, permettez-moi de rester convaincu que la Baronne est une femme vertueuse, incapable d'aimer un professeur, même d'italien.

LE BARON

Alors, que va-t-elle faire en Hollande avec ce monsieur ?

FERNAND

Mais vous n'avez vu que le fiacre. Elle l'avait quitté, et Monsieur_Santini est monté dedans.

LE BARON

C'est une supposition que vous faites !

FERNAND

Au moins elle est vraisemblable ! Maintenant, je puis ajouter que la Baronne est, en ce moment même, avec Madame_Verrières et sa cousine, au sermon de la_Madeleine.

LE BARON

Ah ! Cela, c'est une raison.

FERNAND

Et il serait au moins sage d'y aller voir avant de prendre le train.

LE BARON

C'est cela, allons-y.

FERNAND

Eh bien, permettez-moi d'écrire deux mots, et je vous accompagne.

LE BARON

Parfaitement, je vous attends.

FERNAND

Allons, bon ! J'ai cassé mon crayon.

LE BARON

Voulez-vous le mien ?

FERNAND, prenant le crayon

Merci. Avez-vous vu ce joli tableau qu'a acheté Verrières ?

Pendant que le Baron regarde le tableau, Fernand enlève sa photographie de l'album, en tire une autre de sa poche sur laquelle il écrit.

FERNAND, écrivant

« Impossible attendre plus longtemps. »

LE BARON

C'est un Greuze ; mais il n'est pas signé.

Greuze : Jean-Baptiste Grause (1725-1805) ou Anne-Geneviève Greuze (1762-1842).

FERNAND

La signature est dans le coin, à droite.

Écrivant.

« Si moi pas vous voir aujourd'hui, serai mort demain sans faute. »

LE BARON

Mais non, il n'y a rien dans le coin à droite.

FERNAND, replaçant la photographie

À droite du tableau, c'est votre gauche.

LE BARON

Ah ! Oui, je vois.

FERNAND, à part

C'est fait.

Rendant le crayon.

Voici votre crayon. Je vous remercie.

LE BARON

Eh bien, nous partons ?

FERNAND, sonnant

Mon cher Baron, je ne comprends pas que vous ayez des alertes pareilles.

SCÈNE XIV. Les mêmes, Martine.

FERNAND

Martine, quand Monsieur_Verrières rentrera, tu lui diras que je viendrai dîner.

LE BARON

Moi aussi.

FERNAND

Ah ! Vous aussi.

À part.

Je me passerais bien de lui.

Haut.

Si cela devait vous gêner, je n'insisterais pas.

LE BARON

Oh ! Cela ne me gêne pas, à moins que je ne parte pour la Hollande.

FERNAND, à Martine

Monsieur aussi.

LE BARON

Mais vous ne venez jamais nous voir, vous, mon cher ; ce n'est pas gentil : cela ferait tant de plaisir à ma femme !

SCÈNE XV.

MARTINE, seule

Ce n'est pas pour rien qu'il est venu. Voyons les dernières nouvelles.

Elle écarte la photographie de Mme Verrières et lit au dos de celle de Fernand.

« Impossible attendre plus longtemps. Si moi pas vous voir aujourd'hui, serai mort demain sans faute. »

Pauvre garçon ! Mais c'est une réponse à un refus, cela. Voyons au dos de Madame. Rien. Et au dos de Mademoiselle. Rien non plus. On ne peut cependant pas écrire sur une autre photographie que la sienne, puisqu'il faut toujours pouvoir la remplacer. Il y a peut-être de l'encre sympathique.

Elle tire de l'album la photographie de Fernand.

SCÈNE XVI. Martine, Monsieur Verrières.

MONSIEUR VERRIÈRES

Quel étourneau que ce Fernand ! Le ministre est à Versailles.

À Martine.

Qu'est-ce que tu regardes là ?

MARTINE

Moi ! Rien, Monsieur.

MONSIEUR VERRIÈRES

Si ce n'est rien, pourquoi le caches-tu ?

MARTINE

Oh ! C'était une photographie qui est tombée de l'album, je vais l'y remettre.

MONSIEUR VERRIÈRES

Montre-la.

Il la prend.

Ah ! La photographie de Fernand. Je pensais bien que cet accident devait être arrivé à une photographie de jeune homme.

MARTINE

Oh ! Est-ce que Monsieur croirait ?

MONSIEUR VERRIÈRES

Je crois, Martine, qu'à ton âge, quand on a ta jolie petite figure et ton âme vivace, il ne faut pas compromettre la pureté de son coeur dans la contemplation d'un jeune homme à moustaches.

MARTINE

Je ne regardais pas les moustaches, Monsieur.

MONSIEUR VERRIÈRES

C'est peut-être la cravate que tu regardais.

MARTINE

Je me disais que la photographie était très bien faite.

MONSIEUR VERRIÈRES

C'est vrai, d'ailleurs. Qui est-ce qui a fait cela ?

Il la retourne.

MARTINE

Ah !

MONSIEUR VERRIÈRES

Tiens ! De l'écriture. C'est l'écriture de Fernand.

MARTINE

Monsieur, ce n'est pas bien ce que vous faites là. Le secret des lettres, c'est sacré.

MONSIEUR VERRIÈRES

J'ai charge d'âme, Mademoiselle. Il m'appartient de veiller sur votre innocence.

MARTINE, à part

Mon_Dieu ! Que faire ?

MONSIEUR VERRIÈRES, lisant

« Impossible attendre plus longtemps. Si moi pas voir vous aujourd'hui, serai mort demain sans faute. »

À part.

Ce drôle de Fernand, il ne respecte rien.

Haut.

Eh bien ! C'est joli. Tu entretiens déjà une correspondance criminelle.

MARTINE

Mais je n'ai rien fait, moi.

MONSIEUR VERRIÈRES

Malheureuse enfant, tu es au moins sur la pente.

MARTINE

Quand même ce serait pour moi, vous voyez bien qu'il attend.

MONSIEUR VERRIÈRES

Quand même ce serait pour toi ! Tu vas soutenir peut-être que ce n'est pas pour toi ? Et pour qui serait-ce donc ?

MARTINE

Je ne dis pas cela, mais je suis innocente.

MONSIEUR VERRIÈRES

C'est toujours le dernier mot des coupables.

MARTINE

Je n'ai rien fait ; je ne veux pas que vous me disiez des injures.

À part.

Je ne peux pourtant pas accuser Madame.

MONSIEUR VERRIÈRES

Est-ce que je n'ai pas le droit de te protéger contre les entraînements de ton inexpérience ?

MARTINE

Ah ! Je me trouve mal !

MONSIEUR VERRIÈRES

J'aurais dû m'y attendre. Voyons, Martine, remets-toi. Je n'ai pas voulu te faire de la peine ; c'est par affection pour toi, ce que je te dis. Elle ne revient pas. Je vais lui mettre de l'eau_de_Cologne sur les tempes et lui taper dans les mains. Martine, ma petite Martine, mais c'est pour rire ! Je faisais semblant de te gronder ; je sais bien que tu es blanche comme les lis. Comment, tu as pris cela au sérieux ?

MARTINE, rouvrant lesyeux

Ah ! Où suis-je ? Oh ! Comme ça fait mal !

MONSIEUR VERRIÈRES

Te sens-tu mieux ?

MARTINE

Un peu, mais je suis si faible !

MONSIEUR VERRIÈRES

Pauvre enfant ! Ne parlons plus de cela.

MARTINE

Il faut remettre la photographie à sa place.

MONSIEUR VERRIÈRES

Oui, oui, je vais la remettre.

MARTINE, à part

Si je sais comment arranger cela, maintenant !

MONSIEUR VERRIÈRES

Là ! Va t'étendre un peu sur ton lit et fais-toi donner un bouillon, avec des biscuits et du vin_de_Bordeaux.

MARTINE

Je vais essayer d'avaler.

SCÈNE XVII.

MONSIEUR VERRIÈRES, seul

Conçoit-on que ce diable de Fernand fasse la cour à cette petite ? J'espère au moins qu'il est temps encore d'intervenir.

Après avoir relu la photographie.

C'est bien son écriture. Mais est-ce qu'il dit vous à Martine ? « Si moi pas vous voir. » Quel style ! Mais il peut la voir tous les jours. Et puis je me représente bien Fernand prenant la taille d'une camériste ; mais « serai mort demain sans faute » appartient au genre dramatique. Une sueur froide coule entre mes cheveux. Quoi ! Madame_Verrières prêterait l'oreille à de pareils discours, et Fernand... C'est affreux !

Prenant sa tête dans ses mains.

Ah ! Mon_Dieu, m'y voilà donc arrivé !

SCENE XVIII. Monsieur Verrières, Juliette, La Baronne, Madame Verrières.

JULIETTE

Ah ! Vous avez bien perdu. Le sermon a été admirable.

Elle ôte son chapeau.

MONSIEUR VERRIÈRES

Pauvre enfant, tu n'as pas besoin de sermons, toi.

À part.

Elle n'est pas mariée.

LA BARONNE, à part

C'est intolérable. J'éprouve les remords les plus cuisants.

Elle ôte son chapeau.

MADAME VERRIÈRES

Tout le monde pleurait. On a prêché sur les devoirs du mariage.

Elle ôte son chapeau.

MONSIEUR VERRIÈRES

Ce sujet est plein d'une effroyable actualité.

JULIETTE

Et sur les dangers du célibat.

LA BARONNE

Le prédicateur a dit que les femmes coupables finissent toujours par être découvertes.

MONSIEUR VERRIÈRES, à Madame Verrières

Toujours.

LA BARONNE, à part

Il faut absolument que je reprenne ma photographie. J'ai la conscience dans une inquiétude !

JULIETTE

Pourquoi dit-on les devoirs du mariage ? Ce sont des plaisirs.

LA BARONNE

Vous avez bien raison. On fait les sermons pour des criminels et il n'y va que des innocents.

Elle va pour prendre l'album.

JULIETTE

Oh ! J'ai vu trois officiers !

MONSIEUR VERRIÈRES

Voulez-vous permettre ?

Il retient l'album.

À Madame Verrières.

J'ai à vous parler.

LA BARONNE, à part

Je ne puis pas laisser ma photographie là dedans.

À Juliette.

Avez-vous vu le nouveau portrait que j'ai fait faire ?

Elle tire des photographies de sa poche.

JULIETTE

Donnez-le-moi.

MONSIEUR VERRIÈRES, à Madame

Je sais tout.

MADAME VERRIÈRES

Oh ! Tout.

MONSIEUR VERRIÈRES

Comment ! J'ignorerais encore quelque chose ?

MADAME VERRIÈRES

Savez-vous l'étymologie de mièvre ?

LA BARONNE, à Juliette

Vous voyez, j'y suis en blonde, cela me ressemble bien plus.

JULIETTE

C'est pour moi, n'est-ce pas ?

LA BARONNE

A condition que vous me rendrez l'autre.

JULIETTE

Je vais le chercher.

Elle veut prendre l'album.

MONSIEUR VERRIÈRES

Qu'est-ce que tu vas faire ?

JULIETTE

Je vous le rendrai, n'ayez pas peur.

MONSIEUR VERRIÈRES

Ne dérange pas les photographies, surtout.

Il retire celle de Fernand.

À Mme Verrières.

Je sais que Fernand vous aime.

MADAME VERRIÈRES, comprimant les battements de son coeur

Fernand ! Qui vous a dit ?

MONSIEUR VERRIÈRES

Ne le niez pas, j'en ai la preuve écrite.

MADAME VERRIÈRES

Vous en êtes sûr ?

Monsieur Verrières montre la photographie.

JULIETTE, à la Baronne

Tenez, voici l'ancienne.

LA BARONNE

Merci, ma bonne petite chérie.

À part.

Ah ! Je respire !

MADAME VERRIÈRES, après avoir lu

Pauvre jeune homme ! Il ne me l'avait pas dit.

MONSIEUR VERRIÈRES

Vous l'avez encouragé ! Sans doute ?

JULIETTE

C'est très commode, les albums.

LA BARONNE, à part

Ah ! Mon_Dieu. Où est la photographie de Fernand ?

Haut.

Qu'est-ce que vous faites donc là ?

MADAME VERRIÈRES, voyant le mouvement de la Baronne

Ah ! Ce n'était pas pour moi.

MONSIEUR VERRIÈRES

Que dites-vous ?

MADAME VERRIÈRES

Je dis, mon pauvre ami, que vous m'avez fait une fausse joie.

MONSIEUR VERRIÈRES

Comment ?

MADAME VERRIÈRES

Ce n'est pas à moi que s'adresse cette passion scélérate. Tenez, voyez le trouble de la Baronne...

JULIETTE, après avoir placé la nouvelle photographie de la Baronne

Voyez, ma cousine, comme la Baronne est bien sur sa nouvelle photographie ?

MADAME VERRIÈRES

Où est l'autre ?

JULIETTE

Je la lui ai rendue.

MADAME VERRIÈRES, à Madame Verrières

Il y avait sans doute la réponse.

MONSIEUR VERRIÈRES, à la Baronne

Ma chère amie, vous vous compromettez horriblement.

LA BARONNE

Moi ! Vous ne m'effrayez pas, mon cher. J'ai le calme imperturbable d'une conscience pure.

À part.

Et ma photographie dans ma poche.

MONSIEUR VERRIÈRES, montrant la photographie de Fernand

Reconnaissez-vous ceci ?

LA BARONNE

Parfaitement. C'est une déclaration de Fernand à Juliette.

MONSIEUR VERRIÈRES

Vous croyez ?

LA BARONNE

Innocent ! Vous n'aviez pas encore vu cela.

SCÈNE XIX. Les mêmes, Fernand, Le Baron.

FERNAND

Mesdames, je vous amène un monsieur qui est enchanté de s'être trompé.

MONSIEUR VERRIÈRES

Il vaut toujours mieux se tromper soi-même.

LA BARONNE, à Fernand

Dites comme moi ou je suis morte.

MADAME VERRIÈRES, au Baron

Qu'est-ce donc ?

LE BARON

Oh ! Rien. Un pari que j'ai perdu.

LA BARONNE

Juliette ! Consultez votre coeur et votre famille.

JULIETTE

Sur quoi, Madame ?

FERNAND, à la Baronne

De quoi s'agit-il ?

LA BARONNE, bas à Fernand

Si vous dites une seule fois non, je suis déshonorée.

Haut.

Monsieur que voici aime Mademoiselle. Ne rougissez pas, chère enfant.

FERNAND, bas

Mais...

LA BARONNE, de même

C'est ma vie qui est entre vos mains.

MONSIEUR VERRIÈRES

Voilà comme tout se découvre. Tu peux te vanter, heureux coquin, de nous avoir fait une belle peur.

MADAME VERRIÈRES

Comment, Fernand, vous écrivez des lettres clandestines à Juliette ?

FERNAND

Madame...

JULIETTE

Où sont les lettres ?

LA BARONNE

On vous les montrera après le mariage.

Bas, à Fernand.

De grâce !

FERNAND

Mademoiselle, c'est vrai...

LA BARONNE, bas

Allons, allons.

FERNAND

Oui, Juliette, je vous adore.

LE BARON

Et vous n'osiez pas le dire !

JULIETTE

Mais, Monsieur..., je ne sais...

MADAME VERRIÈRES

Oh ! Tu peux l'avouer maintenant. Vos coeurs s'étaient rencontrés.

MONSIEUR VERRIÈRES

Eh bien, je m'étais toujours douté que cela finirait par un mariage.

FERNAND

Quoi, Juliette, vous consentez ?

JULIETTE

Fernand, je ne peux pas vous en vouloir.

LA BARONNE

Allons, racontez tout.

FERNAND

Oui, depuis longtemps un feu secret dévorait mon coeur ; mais la crainte de vous déplaire, l'effroi de me heurter à un refus.

À part.

Je ne sais plus ce que je dis.

Haut.

Je vous ai écrit dans l'album.

JULIETTE

Ah ! Je m'en doutais. Je n'osais jamais regarder votre photographie.

FERNAND

Elle est très gentille, d'ailleurs.

MADAME VERRIÈRES

Et, au risque de me compromettre, vous remplissiez mon album de vos gémissements.

FERNAND, à part

Ah ça, est-ce que je vais me marier ?

LE BARON

Dire que je lui ai prêté mon crayon pour écrire ces choses-là !

MONSIEUR VERRIÈRES

Pour célébrer cet heureux dénouement, je vous lirai mon discours après dîner.

LA BARONNE, à Fernand

Merci, vous me sauvez.

FERNAND, à la Baronne

Avec plaisir. J'aurai une femme charmante.

LA BARONNE, à part

L'ingrat !

MADAME VERRIÈRES

Seulement, Juliette, tâche de ne pas être trop heureuse.

FERNAND

Laissez-moi causer un peu avec ma femme : il y a si longtemps que j'en meurs d'envie !

JULIETTE, à Madame Verrières

Oh ! Je m'en étais bien aperçue !

SCÈNE XX. Les mêmes, Martine.

MARTINE

Madame est servie.

MONSIEUR VERRIÈRES

Martine, un événement nuptial répand la joie dans notre maison ; mais les plus graves conséquences eussent pu naître de ton indiscrète curiosité.

JULIETTE

Oh ! Il ne faut pas gronder Martine, cette pauvre petite...

TOUS

Elle est si délicate !

texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica