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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Tragédie en vers

Brutus

Catherine Bernard· créée en 1690, imprimée en 1691· 5 actes· 1 562 vers· 11 personnages

Personnages

  • BRUTUS, Consul
  • VALÉRIUS, Consul
  • TITUS, Fils de Brutus
  • TIBÉRINUS, Fils de Brutus
  • OCTAVIUS, Envoyé de Tarquin
  • AQUILIUS, Parent de Tarquin
  • VALÉRIE, Soeur de Valérius
  • AQUILIE, Fille d'Aquilius
  • PLAUTINE, Confidente de Valérie
  • ALBINE, Confidente d'Aquilie
  • MARCELLUS, Confident de Titus
MADAME,

À MADAME LA DUCHESSE

Si l'on était obligé de proportionner ses Ouvrages au mérite de ceux à qui on les dédie, j'aurais lieu de craindre votre colère, en mettant ici le nom de Votre Altesse Sérénissime ; Mais, MADAME, il faudrait se priver de la gloire de vous rendre ses hommages, pour peu qu'on apportât de circonspection sur ce point. L'étendue et l'élévation de votre esprit, laisseront toujours une distance infinie de vous aux Ouvrages qui vous seront présentez ; Et elles vont mettent dans la nécessité de pardonner les Dédicaces téméraires, Si vous avez quelque indulgence pour les commencements d'une Muse qui consacre ses prémices en vous les adressant, je serai trop heureuse d'avoir pu donner sans péril de vous déplaire, une marque publique du respect avec lequel je suis,

MADAME,

Votre ALTESSE SÉRÉNISSIME,

La très humble et très obéissante servante ***

PRÉFACE

Je sais que la coutume des Préfaces que l'on met au devant des pieces de théâtre, est de réfuter, et même assez fièrement, ce qui a été dit contre la pièce ; je tâcherai à ne point suivre cet usage. On a fait des Critiques sur Brutus, je ne demande que la liberté de me défendre ; après quoi, si l'on n'est pas content de mes raisons, je passe condamnation.

Quelques-uns ont trouvé que j'avais un peu trop adouci le caractère de Brutus , et Plutarque à la vérité en parle comme d'un homme si barbare, qu'il n'est pas surprenant que nos excellents Auteurs aient négligé ce sujet. Pour moi je n'aurais pas eu la témérité de le prendre, s'ils nous en avaient laissé d'autres, et si d'ailleurs je n'avais vu dans Tite-Live de quoi me rassurer sur les sentiments de Brutus. Cet Historien dit qu'au travers de sa fermeté , on lui voyait une douleur profonde. Il s'agit alors de l'état, ou il parut en public, selon toutes les apparences, il se ménageait moins en particulier, et toute sa douleur éclatait. Je ne l'ai pas représenté dans le Sénat, ni exposé aux yeux du peuple, mais dans un lieu, et dans des temps où il pouvait laisser agir les mouvements les plus secrets de son coeur. Quand même j'aurais un peu changé le caractère de Brutus, je n'aurais fait que rapprocher de nos moeurs une action qui en est fort éloignée, qui est extraordinaire même dans les moeurs Romaine[s] ; et c'est ce me semble la pratique commune du Théâtre, que pourvu que l'on conserve l'essentiel des actions on est assez maître des motifs et des autres circonstances. Mais je crois pouvoir dire encore quelque chose de plus fort ; l'action de Brutus n'est point une action de vertu, si l'on peut soupçonner qu'il y entre de la férocité naturelle, il faut pour être héroïque qu'elle coûte infiniment.

Ce qui me doit faire sentir combien j'aurais hasardé en donnant un courage plus dur à Brutus, c'est la difficulté que quelques gens ont eue de goûter celui de Titus, qui vient s'accuser lui-même, et demander le supplice ; cependant la dureté qu'on a pour soi-même doit être plus aisément supportée que celle qu'on a pour les autres. Je prie que l'on considère que Titus a toute la vertu imaginable, que s'il s'oublie dans un instant, et dans des circonstances qui ne lui laissaient pas l'usage libre de sa raison, sitôt qu'il est revenu à lui-même, il doit avoir horreur du crime où il est tombé, qu'il sent un poids dont il faut qu'il se soulage ; qu'enfin il ne peut se réconcilier avec lui-même qu'en effaçant à ses propres yeux, comme à ceux des autres, par un aveu public de sa trahison, l'infamie de ce qu'il a fait.

Ceux qui ont trouvé de l'indignité à venir demander de mourir sur un échafaud, n'ont sans doute pas songé que cette honte même est ce qui fait sa gloire, puisqu'il la subit volontairement, parce qu'il l'a méritée, et qu'il veut servir d'exemple à ceux qui oseraient faire le même crime. Voila l'utilité de son action, je répète ici les mêmes choses, que j'ai dites dans la pièce, de qui auraient pu prévenir les Critiques, si l'on s'en était souvenu.

On sait jusqu'à quel excès allait l'amour de la patrie chez les Romains, n'y doit pas proportionner le repentir d'avoir fait contre-elle le plus grand de tous les attentats ? C'est ce que j'ai à répondre à ceux qui me disent qu'il n'y a point d'exemples de cela dans l'Histoire ; il n'y a point d'exemple aussi de la même faute dans un homme vertueux, et il me suffit d'avoir suivi le Génie des Romains ; j'ai eu la liberté d'imaginer un trait fondé sur ce caractère, et sur l'état particulier où se trouve Titus. On n'eût point désapprouvé qu'il se fut donné la mort dans le remords infini qu'il avait de sa faute mais il n'aurait point fait assez, puisqu'il y avoir quelque chose de plus à faire, et une moindre action n'aurait pas été capable d'attendrir Brutus, à qui il fallait trouver moyen de donner quelques sentiments naturels ; s'il ne devait pas être sensible pour son fils, il le devait du moins être à la vertu héroïque de ce fils.

On a pu remarquer que je lui donné beaucoup de dureté pour Tiberinus, il ne change point ensuite, quand il s'adoucit à la vue d'un courage digne du sien c'est le même sentiment sous, une autre forme. Il est vrai que je le fais parler également de ses deux fils dans le cinquième acte, mais il n'a pu séparer leurs intérêts, puisqu'ils étaient tombés dans la même faute ; et il est aisé, de voir que ce n'est que Titus qui attire toute sa pitié.

Il me reste quelque chose à dire sur Vindicius, pour ceux qui ne savent pas que c'est un trait historique qu'il fut affranchi, pour avoir découvert la conjuration qui se faisait pour Tarquin. Le même amour de la Patrie dont j'ai déjà parlé, suffit, ce me semble, pour justifier le soin que Titus prend de demander la liberté de cet esclave ; il était de l'intérêt de Rome qu'un si grand service ne demeurât pas sans récompense.

Valérie et Tiberinus ont été également attaqués, quoique tous deux nécessaires. Tiberinus ne pouvait être retranché de cette Tragédie, on sait trop que les deux fils de Brutus avaient conspiré. Tiberinus sert à donner de la jalousie à son frère, et à l'entraîner dans la conjuration ; s'il n'a pas un courage héroïque, il donne du relief à Titus. Il l'a fallu sacrifier à un Personnage plus important, et ce serait un grand défaut dans une pièce de théâtre, que tous les caractères fussent pareils. Il demande sa grâce, mais c'est à son père, et cette circonstance peut le rendre moins condamnable.

C'est Valérie qui découvre la conjuration par le moyen de son esclave ; et si son rôle n'a pas paru avoir assez de mouvement, peut-être cela vient en partie de ce que j'en avais retranché une scène que je redonnerai, sans oser cependant décider si j'ai eu raison de l'ôter, ou de la remettre.

ACTE I

SCÈNE PREMIÈRE. Brutus, Valérius.

SCÈNE II. Brutus, Valérius, Octavius.

OCTAVIUS

Consuls, quelle est ma joie, De parler devant vous pour le Roi qui m'envoie, Et non devant un Peuple aveugle, audacieux. D'un crime tout récent encore furieux, Qui ne prévoyant rien, sans crainte s'abandonne Au frivole plaisir, qu'un changement lui donne ! Rome vient d'attenter sur les droits les plus saints, Qu'ait jamais consacré le respect des humains. Méconnaissant des Rois la Majesté suprême, Elle foule à ses pieds et sceptre et diadème : Et quel autre forfait plus grand, plus odieux, Peut jamais attirer tous les foudres des Dieux ? Mais il n'est pas besoin que les Dieux qu'on offense, Fassent par leur tonnerre éclater leur vengeance ; Ce forfait avec lui porte son châtiment. Les Romains sont en proie à leur aveuglement, Ils ne consultent plus les lois, ni la Justice, Un caprice détruit ce qu'a fait un caprice. Le peuple en ne suivant que sa légèreté, Se flatte d'exercer sa fausse liberté, Et par cette licence impunément soufferte, Triomphe de pouvoir travailler à sa perte. Vous-même qu'il a mis dans un rang éclatant, Que n'éprouvez-vous point de ce peuple inconstant ! À votre autorité chancelante, incertaine, Il peut quand il lui plaît se dérober sans peine ; Il vous ôte à son gré vos superbes faisceaux, Lorsqu'il fit choix d'abord de ses Maîtres nouveaux, Brutus et Collatin occupaient cette place ; Depuis, un vain soupçon, une inconstante audace Dégrada Colatin, et vous donna Seigneur, Pour peu de temps, peut-être, un dangereux honneur ; Ha ! Romulus sans doute eut tous les Dieux contraires, Lorsqu'en ces murs naissants il rassembla nos Pères, S'il faut que par un peuple à lui-même livré Périsse cet État encor mal assuré. Prévenez les malheurs qui déjà se préparent Que par un repentir vos fautes se réparent, Qu'un légitime Roi dans son trône remis Fasse en vous soumettant trembler vos ennemis.

BRUTUS

Non, Seigneur, les Romains n'ont point commis le crime De chasser de son trône un Prince légitime ; Un Roi qui de nos lois tient son autorité, Coupable ou vertueux doit être respecté. Mais bravant et nos lois et ces lois si sacrées Par la Nature même aux mortels inspirées, Malgré la voix du sang que dans d'affreux climats, Des coeurs à peine humains ne méconnaissent pas, Tarquin ose arracher le Sceptre à son beau-père, Et sans craindre les yeux du Soleil qui l'éclaire, Sans craindre pour témoin tout le peuple romain, Tarquin à son beau-père ose percer le sein, Ose jeter mourant du haut d'un trône auguste Des mortels le plus Grand et des Rois le plus juste. Pour ajouter encore à l'horreur de ces coups, La fière Tullia digne d'un tel époux, Se hâtant d'aller prendre un fatal diadème Précipite son char d'une vitesse extrême, Et fait par ses chevaux soudain saisis d'effroi, Fouler le corps sanglant et d'un père et d'un roi. Après de tels forfaits je puis taire le reste, Les premiers attentats d'un orgueil si funeste, La soeur de Tullia, le frère de Tarquin, Dont un poison secret avança le destin, De leur ambition déplorables victimes, Dans cette affreuse histoire à peine sont des crimes. Tels sont Octavius les légitimes Rois , Dont vous venez ici représenter les droits. Ah ! nul encor chez nous par cette infâme voix N'avait de la Couronne osé faire sa proie ; Un Roi qui le premier règne contre la loi, D'un peuple vertueux sera le dernier Roi.

On lit "Le fière Tullia" dans l'édition originale.

SCÈNE III. Brutus, Valérius.

SCÈNE IV. Brutus, Titus, Tibérinus.

SCÈNE V. Titus, Marcellus.

SCÈNE VI. Valérie, Plautine.

ACTE II

SCÈNE PREMIÈRE. Octavius, Aquilius.

SCÈNE II. Aquilius, Aquilie.

SCÈNE III. Aquilie, Albine.

ALBINE

Quoi !

SCÈNE IV. Aquilie, Titus.

SCÈNE V. Aquilie, Albine.

SCÈNE VI. Aquilie, Tibérinus.

SCÈNE VII.

ACTE III

SCÈNE PREMIÈRE. Titus, Aquilie.

SCÈNE II.

TITUS, seul

Hé bien ! puis-je douter encor de sa tendresse ? Elle qui de mon sort devrait être maîtresse, Avec quelle douceur m'a-t-elle pardonné L'outrage que lui fait un refus obstiné ! Quand Rome à ses appâts me paraît préférable, Elle n'éclate point contre un amant coupable. Enfin elle veut bien renoncer à ses droits, Et son coeur pour m'aimer semble prendre mes lois. Que vous m'êtes cruels Père, Rome, Patrie ! Quels appâts !quel amour mon coeur vous sacrifie ! Hélas ! Et par quels biens, par quels honneurs offerts Pourrez-vous me payer le bonheur que je perds ? Et que sais-je après tout si la raison demande Que de servir Tarquin, un Romain se défende ? Rome est abandonnée à son peuple inconstant. Que de périls pour elle en cet état flottant ! Quels maux ! À moins qu'un roi ne reprenne sa place Le superbe Tarquin instruit par sa disgrâce, Reviendrait en ces lieux plus humain et plus doux. Mais si nous attendons l'éclat de son courroux, Quel orage va fondre ! et par quelle puissance Pourrons-nous soutenir l'effort de la vengeance ? Ha ! tant de citoyens ses partisans secrets, De cet Etat sans doute, ont vu les intérêts ; Sans doute ils ont voulu prévenir la tempête. Et moi quel vain devoir, quel scrupule m'arrête ? J'aime ; et j'ai mon bonheur, si je veux, dans mes mains, Et je suis incertain du vrai bien des Romains. Dans le doute où je suis, décide, amour, décide, Mais qu'il est dangereux de te prendre pour guide ! Non, non, défions-nous de ton pouvoir sur moi, Et ne hasardons pas un crime sur ta foi.

SCÈNE III. Titus, Tibérinus.

SCÈNE IV.

SCÈNE V. Aquilius, Titus.

ACTE IV

SCÈNE PREMIÈRE. Valérie, Plautine.

SCÈNE II. Brutus, Valérie.

SCÈNE III. Brutus, Valérius, Valérie.

SCÈNE IV. Brutus, Valérie.

scène V. Brutus, Valérie, Tibérinus avec des gardes.

TIBÉRINUS

Dieux !

SCÈNE VI. Brutus, Titus, Valérie.

BRUTUS, à ses gardes

Vous, demeurez.

SCÈNE VII. Titus, Valérie.

TITUS

Vous ?

SCÈNE VIII. Titus, Aquilie.

ACTE V

SCÈNE PREMIÈRE. Valérie, Plautine.

SCÈNE II. Valérie, Plautine, Marcellus.

SCÈNE III. Brutus, Valérie, Plautine.

SCÈNE IV.

BRUTUS, seul

Ô Père infortuné, sens-tu ce coup affreux ? Entends-tu du Sénat le détour dangereux ! Il connaît pour tes fils combien tu t'intéresses. Il veut te reprocher tes indignes faiblesses, Leur grâce qu'il t'a vu prêt à lui demander, Toi-même de leur sort il te fait décider. Il veut que tu sois Juge, et par ce caractère Il prétend te guérir des faiblesses de père. Reprends donc d'un Consul toute la dignité ; De la mort de tes fils vois la nécessité. À ce funeste arrêt si tu ne peux survivre, Ton austère devoir n'en est pas moins à suivre. Donne d'un noble effort l'exemple glorieux, Satisfait le Sénat, Rome, et meurs à leurs yeux. Ha ! si de la justice on ne me voit capable, Que quand hors d'intérêt je puis être équitable, Si je ne puis des lois me voyant le soutien, Verser le mauvais sang, quand ce sang est le mien. Si je détruis ces lois, que j'ai faites moi-même, Au superbe Tarquin rendons le Diadème. Et de quel front m'asseoir pour juger les Romains, Lorsque deux criminels sont sauvés par mes mains ? De quel front dérober à de justes supplices, Les seuls fils du Consul, d'entre tous les complices ? Ils sont tous condamnés, je le sais, je l'ai vu. Faut-il un tel secours à ma faible vertu ? Ha ! Titus, ton remords satisfaisait ton père, Rome ni le Sénat n'ont pu s'en satisfaire. Ils ont trop fait sentir à l'amour paternel, Qu'un criminel d'Etat, est toujours criminel. Et ne puis-je prévoir la fuite dangereuse Qu'aurait pour les forfaits ma clémence honteuse ! Si je sauve mes fils, cent traîtres chaque jour Vont naître autorisés par mon timide amour. Prononçons ; il le faut, en vain je délibère, Où la Loi doit parler, c'est au sang à se taire. Quels troubles sent mon coeur ! Frappons le coup fatal, Évitons mille maux, en hâtant un grand mal. Holà Gardes, à moi. Surmontons ma tendresse ; Je me fais des efforts avec trop de faiblesse.

UN GARDE

Seigneur...

SCÈNE V. Brutus, Valérius.

SCÈNE VI.

SCÈNE VII. Brutus, Titus.

SCÈNE VIII. Titus, Marcellus.

SCÈNE IX. Valérie, Valérius.

SCÈNE DERNIÈRE. Valérius, Valérie, Plautine.

VALÉRIUS

Ils sont morts.

1 562 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica