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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Pièce en prose

Daisy, Pièce en un Acte

Tristan Bernard· imprimée en 1904· 10 vers· 10 personnages

Personnages

  • CHARLEY, 45 ans
  • DAGO, 25 à 30 ans
  • BARLU
  • SHARPEY
  • LE JOCKEY BEARNS
  • BRILLART, inspecteur de la Sûreté
  • UN JEUNE HOMME
  • LÉA
  • UNE JEUNE FEMME
  • LE PUBLIC ORDINAIRE DU PESAGE

DAISY

La scène représente un coin du pesage, à Longchamp. Au fond une palissade pleine, à hauteur d'homme, formant couloir avec des box de chevaux. Au premier plan, à gauche, un arbre assez grand dont les racines ont formé une espèce d'exhaussement. À droite, un massif avance et forme une sorte de réduit, qui cache au reste de la scène les personnes placées là. Deux chaises en fer au pied de l'arbre, deux autres chaises dans le réduit.

SCÈNE PREMIÈRE. Une Jeune Femme, Un Parieur, puis Bearns et Sharpey, Charley et Dago, en scène au lever du rideau, sont dans un coin à droite.

LE JEUNE HOMME, sortant des tickets de sa poche

Trente_francs de Saint-Edme gagnant, c'est fichu ! Cinquante_francs de Polichinique placée, c'est fichu également. Je n'ai touché que la deuxième, ça n'est pas beaucoup. Allons ! Je veux encore mettre cinq louis dans celle-là, et je boucle.

Il se lève. À la jeune femme.

Tu m'attends, toi ?

LA JEUNE FEMME

Oui, mais je m'embête, ne sois pas trop long.

Entrent Bearns et Sharpey.

LE JEUNE HOMME

Regarde Bearns, c'est le jockey de Silencieuse !

LA JEUNE FEMME

Tu le connais ?

LE JEUNE HOMME

Non. Mais je connais le type anglais qui est avec lui. Bonjour, monsieur.

Il lui tend la main.

SHARPEY, lui serrant la main négligemment

Bonjour, Monsieur !

LE JEUNE HOMME, clignant de l'oeil et montrant Bearns

Qu'est-ce qu'il dit ? Est-ce qu'il compte gagner la Grande Poule ?

SHARPEY

Il croit il gagne si les autres chevaux ne courent pas plus vite.

LE JEUNE HOMME

Comment est la bête ?

SHARPEY

Elle a de la crin sur le cou et quatre jambes.

Sortent Sharpey et Bearns.

LA JEUNE FEMME

Oui ! Si tu crois qu'il te dira quelque chose !

LE JEUNE HOMME

On voit toujours un peu d'après leur air. Moi, je vais le jouer, son cheval...

LA JEUNE FEMME

Mets dix_francs pour moi.

LE JEUNE HOMME

Donne.

LA JEUNE FEMME

Je te les rendrai.

LE JEUNE HOMME

Donne toujours.

LA JEUNE FEMME, brusquement

Ma bourse ! Où est ma bourse en or ?

LE JEUNE HOMME

Ah ! C'est bien toi ! Est-ce que je perds jamais quelque chose ? Je perds ma galette aux courses ; mais je sais au moins où je la perds.

LA JEUNE FEMME

Aide-moi à la chercher !

LE JEUNE HOMME

Je n'ai pas le temps. À tout à l'heure !

Il sort.

LA JEUNE FEMME, s'approchant de Charley, qui, pendant cette scène, est resté à lire un journal, assis à côté de Dago

Pardon, monsieur... Vous n'avez pas vu, par hasard, une petite bourse en or avec deux breloques : une petite boîte_à_lait et un chapeau_de_marquis ?

CHARLEY

Non, Madame, mais si vous l'avez perdue, il faut aller tout de suite faire votre déclaration.

LA JEUNE FEMME

Où ça, Monsieur ?

CHARLEY

Au secrétariat, sous la tribune du milieu. Vous donnerez la description de votre bourse et des breloques, et, à la fin de la journée, vous irez demander s'il n'y a rien de nouveau.

LA JEUNE FEMME

Oh ! Je vous remercie, monsieur, vous êtes bien gentil ! Mais est-ce que vous croyez que j'aurai des chances de la retrouver ?

CHARLEY, d'un ton évasif

Ah ! Madame !

LA JEUNE FEMME

Je vous remercie, Monsieur, vous êtes bien gentil !

Elle s'éloigne.

CHARLEY, lui parlant à la cantonade

Sous la grande tribune...

Il la regarde un instant s'éloigner, puis il tire de sa poche la bourse en or qu'il montre à Dago.

C'est d'un mauvais goût, ces petites breloques, cette boîte_à_lait, ce chapeau_de_marquis ! J'aime beaucoup mieux ça.

Il tire de sa poche une petite glace d'or.

Et ce petit portefeuille en maroquin avec un billet de cinquante_francs et de jolies initiales en brillants.

DAGO

Eh bien, mon vieux ! Tu ne t'es pas embêté aujourd'hui !

CHARLEY

Ça n'a pas été mauvais. J'ai encore deux porte-monnaies. Et toi, tu y reviens aussi ? Qu'est-ce que tu as fait pendant ces deux ans au moins qu'on ne t'a pas vu ?

DAGO

Trois ans, mon vieux, si ça ne te fait rien ! J'ai été pendant trois ans secrétaire du Vicomte_Gréfy.

CHARLEY

Le Vicomte_Gréfy ?

DAGO

Le Comte_de_Vaste, si tu aimes mieux, ou le chevalier_Priglio, ou le Marquis_de_la_Roche_Saint-Almer.

CHARLEY

Mais il avait autant de noms qu'un grand d'Espagne, ton patron ?

DAGO

Oui, mais il les portait successivement. Il ne les portait jamais plus d'une saison !

CHARLEY

Il te les repassait quelquefois ?

DAGO

Quand ils étaient encore mettables. Nous avons fait de bonnes années avec le comte. Malheureusement il avait un défaut dangereux pour un grec... Il était joueur... Quand il avait gagné pendant un certain temps, ça ne l'amusait plus, et il voulait gagner sans le faire exprès. Or, c'était un déveinard... Enfin, j'ai eu avec lui quelques bons mois, quelques mois de prospérité.

CHARLEY

Pendant qu'il gagnait ?

DAGO

Non. Pendant qu'il perdait. Quand il gagnait il était rat comme un cochon ; il ne voulait pas diminuer son bénéfice. Une fois qu'il s'est mis à perdre, il est devenu grand seigneur.

CHARLEY

Alors, tu vas te remettre à travailler ici ?

DAGO

Je voudrais bien, mais j'ai peur d'avoir un peu perdu la main. C'est dur, n'est-ce pas ?

CHARLEY

Ah dame ! Il faut s'occuper. C'est comme dans tous les métiers, on ne gagne pas son argent à ne rien faire.

DAGO

C'est toujours par devant les tribunes qu'on travaille le mieux ?

CHARLEY

Non. Par là, c'est usé. D'abord il n'y a plus rien à faire avec les femmes du monde. C'est bien rare qu'elles aient une poche sous leur sacrée jupe plate. Et celles qui en ont une l'ont trop près de la peau. On a l'air de venir là pour autre chose... Un mal élevé, quoi ! Et puis, quand elles ont une poche, elles n'ont pas de porte-monnaie. Et, si elles ont un porte-monnaie, elles n'ont pas de monnaie dedans. Elles ont leurs maris, des marquis et des comtes, qui sont tout ce qu'il y a de calé, qui font un jus épatant, et qui ne leur foutent jamais un rond. À quoi ça leur sert ? C'est leurs femmes ! Aussi, tu verras de belles madames, des duchesses, qui portent des noms de pays connus, tournailler devant le buffet, quand il fait chaud, à la recherche du gigolo qui leur paye à boire. Elles font la retape pour une orangeade.

Pénétré.

Les femmes du monde, c'est cuit... Tant qu'aux volailles, elles n'apportent pas leur argent ici : elles font jouer par leurs amis et c'est le pognon de ces messieurs qui marche. Non, vois-tu, je vais te donner le tube : tu vas aller du côté du mutuel, tu guetteras auprès des caisses les gens qui viennent toucher. Tu verras où c'est qu'ils carrent leurs billets. C'est à toi de choisir les têtes. Ce qu'il y a de meilleur, c'est la grosse rentière, la bonne veuve qui se distrait. C'est méfiant de nature, mais le jeu leur met la tête à l'envers. Et puis, ces vieux wagons-là, elles ont encore le strapontin à l'ancienne mode, le bon faux derrière avec la poche dedans... Tu sais, quand on a fait passer leur porte-monnaie de leur poche à elles dans sa bonne poche à soi, et quand on s'en va en douceur en tâtant à travers le cuir, en tâchant de deviner à la dimension des pièces si ce n'est que du blanc ou si c'est du joli jaune, il n'y a pas à dire, c'est un moment bien agréable...

DAGO, pénétré

J'irai tout à l'heure par là...

CHARLEY

Ici où nous sommes, ça n'est pas plus mauvais non plus. Il y a quelquefois de bons Angliches. C'est rigolo de penser ça, pas ? Que les Angliches passent pour nous envoyer des pickpockets et c'est peut-être dans leur poche à eux que l'on fait le meilleur travail ! Des gens qui se mouillent, mon cher, il y a de la ressource, tu comprends ! Seulement, si tu travailles avec les Angliches, veille un peu à ce qu'il t'arrive pas ce qui m'est arrivé la semaine dernière... J'avais chauffé quatre billets de cent francs, et d'ici, où j'étais venu m'asseoir, je vois un petit jockey qui laisse son pardessus – cover-coat, qu'ils disent, – auprès de cet arbre-là. Probable que le gamin qui devait garder ce pardessus pendant la course ne s'était pas trouvé là à temps pour le prendre avec lui... Toujours est-il que mon jockey monte à cheval, s'en va... Moi, naturellement, je pose cinq sur le paletot, je fais une tournée d'inspection dans les poches... Un billet de cent balles, ce n'était pas mauvais à prendre... Seulement j'y trouve aussi une dépêche de Chantilly, qui donnait Maulevrier sûr gagnant de la dernière. Je le joue à six ; j'y mets cinq_cent_francs que j'avais eu de la peine à récolter... Et mon cochon de Maulevrier reste dans les choux ! Eh bien ! C'est bien fait pour moi ! Monsieur s'était dit, tu comprends : je vais gagner trois mille francs et, comme une vache, tirer ma flemme pendant quelques mois. Eh bien ! Je te le dis, c'était bien fait pour moi comme pour tous ces cochons de fainéants qui veulent gagner leur vie à ne rien faire. Mais ici, mon cher, il n'y a que nous qui ne volons pas notre argent !

DAGO

Dis donc ! Et la rousse, les mouches ? Il doit y en avoir pas mal ici, hein ?

CHARLEY

Les mouches ? C'est facile à les surveiller. Tout le monde les connaît. Qu'est-ce que tu veux, c'est des garçons sans place, qui gagnent leur petite vie là dedans. De gros propres à rien qui montreraient leurs cartes de la police secrète à tout le monde, tellement qu'ils sont fiers d'entrer à l'oeil aux Folies-Bergère.

DAGO

Oui, tout le monde les connaît ; mais moi, je ne les connais pas !

CHARLEY

Tu ne risques rien. Quand une mouche est dans les alentours, pour avertir les comme toi qui ne les connaissent pas, les comme moi qui les connaissent se mettent à chanter : « Daisy ! »

Daisy, Daisy, Will you marry me...

CHARLEY

Ça m'a déjà été salement utile, une bonne fois que je ne me méfiais pas. Une mouche nouvelle, tu comprends, qui venait de Lyon. Il dégotait mal comme toutes les mouches, mais y a pas que les mouches qui dégotent mal... Heureusement que le petit Albert m'a chanté Daisy ! Parce que, tu sais, ça ne m'amuserait pas d'être chauffé en ce moment... À cause de cette petite môme qui s'en vient de là-bas.

Souriant.

Tu la connais ?

DAGO

Oui.

CHARLEY

Ah ! Que je suis bête ! Si tu la connais ! Puisque c'est elle qui nous a fait faire connaissance. Qu'est-ce que c'était donc ? Vous étiez du même pays, je crois ?

DAGO

C'est-à-dire qu'on s'était connus tout petits à Reims.

CHARLEY

Si ce n'était pas pour cette petite-là, je ne me donnerais pas autant de coton. Pourvu que j'aie de quoi manger, moi ! Mais ça m'amuse qu'elle s'achète ce qui lui fait plaisir.

Souriant.

C'était un petit trottin, tu sais ?

Trottin : Terme vieilli. Petit laquais. [L]

DAGO

Oui.

CHARLEY

Elle aime aller au restaurant et au café prendre des consommations avec des pailles.

DAGO

Oui.

CHARLEY

C'est gentil d'avoir autour de soi une petite gosse comme ça, qui ne bouge pas, qui est un peu rosse parfois, mais qui, en somme, vous laisse assez tranquille. C'est un but dans la vie, on travaille pour lui gagner quelques pépettes.

Avec attendrissement.

La voilà, la petite poison !

Léa entre.

SCÈNE II. Charley, Dago, Léa.

CHARLEY, à Léa

Qu'est-ce que tu veux encore, toi ?

LÉA

J'ai perdu les vingt_francs que tu m'avais donnés. J'ai déjà joué deux courses.

CHARLEY

Mais tu vas bien, dis donc !

LÉA

Donne-moi encore dix_francs pour jouer cette course-là.

CHARLEY

Je vais les jouer pour toi. Comme j'ai à faire du côté du Pari_Mutuel, ça ne sera pas mal que j'aie l'air d'un bon parieur ! Sur quel cheval ?

LÉA

Le 5.

CHARLEY

Je te retrouve ici !

Il sort.

SCÈNE III. Dago, Léa.

Dago et Léa sont assis sur deux chaises côte à côte. Léa regarde s'éloigner Charley. Au bout d'un instant, elle se retourne vers Dago... Elle lui tend la main qu'elle lui laisse...

LÉA

Tu vois, je ne peux pas le quitter. Je ne l'aime pas tu sais bien... Mais regarde comme il tient à moi.

DAGO

Moi, tu sais si je t'aime. Mais je pense bien qu'il faut être raisonnable. Je sais qu'il te fait vivre, qu'il te donne des tas de petites choses que je ne serais pas en état de te donner.

LÉA

Oh ! C'est pas ça qui me retient. Faut pas croire que je suis exigeante. Je dépense de l'argent parce que j'en ai. J'en aurais pas, j'en sentirais pas le besoin. Je dépense pour me distraire, parce que je suis avec un homme que je n'aime pas. Mais je serais avec un petit homme que j'aime, je t'assure, je ne penserais guère à m'acheter des robes et des chapeaux.

DAGO

Écoute, Léa. Si vraiment tu n'as pas besoin de tant d'argent, il faut que tu viennes avec moi. Je souffre trop de vivre sans toi. C'est si difficile de se voir comme on voudrait. Et puis, ce qui est pénible, c'est de se dire que tu vis avec lui et que tu es à lui quand il veut.

LÉA

Oh ! Faut pas que ça te tourmente. Il ne veut pas souvent. C'est pas un jeune homme et quand il veut, je sais toujours bien m'en débarrasser. Ce n'est pas pour ça qu'il a besoin de moi, c'est pour ne pas être seul. Il n'a que moi dans la vie. Je ne peux pas le quitter comme ça.

Un silence.

DAGO

Tu ne sais pas combien je t'aime !

LÉA

Je le sais, mais tu peux me le dire encore.

DAGO

Et toi, tu m'aimes aussi

LÉA

C'est-à-dire que depuis que je t'ai revu, il y a deux mois, – parce qu'avant on ne peut pas dire qu'on se connaissait, - depuis qu'on s'est parlé sérieusement, je vois maintenant ce que c'est que d'aimer. Du temps que j'étais gosse, il n'y a pas encore bien longtemps, j'aimais pour dire que j'aimais, pour faire comme les grandes, pour bien me figurer que j'étais grande.

DAGO

Oui, comme on s'amuse à fumer des cigarettes à douze ans. Tout ce que tu me dis là, j'en ai l'impression comme toi. C'est drôle tout de même qu'on pense si bien la même chose tous les deux !

LÉA

Tu te rappelles, l'autre jour, quand on s'est arrêté de parler pendant je ne sais combien de temps, on a pensé à toutes sortes de choses ; et quand on s'est remis à parler, c'est rien qu'aux mêmes choses qu'on avait pensé et c'est la même chose qu'on a dit ensemble !

DAGO

Nous sommes tout pareils, que je te dis. Avant de te connaître, je ne savais pas pourquoi j'étais sur terre. Je n'étais pas heureux, tu sais, et pourtant je n'ai jamais manqué de rien. Penses-tu ? En quittant mes parents, à seize ans, j'avais cinq_mille_francs devant moi, que j'avais chauffés dans la caisse de mon père. Cinq_mille_francs à soi, à seize ans, c'est joli. Puis j'ai été employé dans la confection, Faubourg_du_Temple. Cent_vingt_francs par mois, c'était le fixe. Une bonne maison, mal tenue... Il y avait de quoi s'occuper... Je me suis offert en six mois plus de cent complets, que j'ai fait filer par des chemins de traverse. Depuis, en fabriquant de-ci de-là, j'ai toujours eu de quoi vivre et de quoi m'amuser... Eh bien ! Je ne m'amusais pas, tu sais... J'allais avec l'une, j'allais avec l'autre : c'était des passe-temps. J'appelais ça des chopins, parce que je ne savais pas ce que c'était qu'un vrai chopin. Après l'hiver, quand il recommençait à faire doux et que le mois de mai approchait, on était énervé. C'était embêtant de n'avoir pas dans ces moments-là une petite amie, une vraie petite amie. Eh ben ! Tu sais, cette année, le mois de mai n'a qu'à venir... Il trouvera à qui parler !

LÉA

Tu embrassais toujours bien les femmes avant de me connaître ?

DAGO

Oui, je les embrassais. Les femmes ont la peau douce ; c'est toujours bon à embrasser. Mais toi, c'est encore autre chose... Ça n'a aucun rapport. Quand je vais pour te prendre dans mes bras, ce n'est pas seulement une partie de plaisir que je me paie avec toi ; c'est plus complet, il n'y a pas d'erreur. Quand je t'embrasse, c'est pour me rapprocher de ce qu'il y a de meilleur au monde. Ah ! Si tu savais comme je me fous de tout ce qui n'est pas toi !

Il la regarde.

Il me semble que j'ai toujours connu tes yeux ! Je t'aime bien, mon vieux !

S'énervant.

Non, je t'aime trop, ça ne peut pas durer, il faut qu'on se mette ensemble et qu'on ne se quitte jamais, jamais, jamais, jamais...

LÉA

Oui... Mais comment lui dire ?

DAGO

Il ne se doute absolument de rien ?

LÉA

Non, il ne se doute de rien. Il peut pas se douter. D'abord, est-ce qu'il me connaît ? Il me prend pour une petite gosse, occupée d'amusettes, de toilettes et de chapeaux.

DAGO

Oui, c'est ce qu'il disait tout à l'heure !

LÉA

Il sent que je ne l'aime pas. Alors, il ne me croit pas capable d'aimer personne, c'est bien naturel.

DAGO

Il faudra pourtant bien qu'on trouve quelque chose et que cette vie-là finisse ! On ne peut pas rester comme ça ! Chérie !

Il lui prend la main.

LÉA, retirant sa main

Attention !

DAGO

Qu'est-ce qu'il y a ?

LÉA

Il est là-bas... Je crois qu'il nous a vus... Il vient par là... J'ai peur qu'il nous ait vus.

DAGO, qui tourne le doigt à l'endroit d'où vient Charley, se lève négligemment, regarde du côté de Charley, puis se retourne vers Léa et lui dit tout bas

Il a l'air préoccupé...

LÉA

Ça ne veut rien dire. Il est toujours un peu comme ça !

Entre Charley.

SCÈNE IV. Dago, Léa, Charley.

CHARLEY, d'une voix un peu altérée

Voilà ton ticket.

LÉA, d'un ton aimable, un peu faux

Le 5 gagnant, c'est bien ça, je te remercie !

DAGO, à Charley

Tu as travaillé un peu, par là ?

CHARLEY, sèchement

Non !

Reprenant moins sèchement.

Non...

Un silence.

DAGO, regardant Léa

Je m'en vais un peu par là-bas.

Léa lui fait un petit signe d'acquiescement. Dago, d'un ton aimable,un peu faux.

À tout à l'heure.

CHARLEY, même ton

À tout à l'heure !

Dago sort.

SCÈNE V. Charley, Léa.

CHARLEY, s'approchant de Léa, au bout d'un instant

Qu'est-ce que ça veut dire que vous vous teniez la main, avec Dago ?

LÉA, un peu embarrassée, mais surmontant son trouble

On se tenait la main ?

CHARLEY

Je t'ai vue.

LÉA

Eh bien ! Je ne sais pas, moi... On était pour se quitter... On se disait au revoir.

CHARLEY

Vous n'étiez pas en train de vous quitter !

LÉA

Oh ! Tu m'embêtes ! Tu ne vas pas te mettre à être jaloux maintenant ! Tu ne vas pas me faire des scènes ?

CHARLEY

Qu'est-ce qu'il y a entre toi et Dago ?

Un silence.

LÉA, décidée

Il y a qu'on s'aime !

CHARLEY

C'est sérieux, ce que tu dis là ?

LÉA

C'est sérieux ! Il m'aime, je l'aime.

CHARLEY

Et tu me dis ça comme ça ?

LÉA

Il y a bien longtemps que j'aurais voulu te le dire.

CHARLEY

Mais tu ne sais pas ce que tu dis, voyons ! Tu n'es qu'une gosse ! Ça t'amuse de penser que tu peux aimer quelqu'un... Et tu ne t'es pas dit quelles conséquences ça pouvait avoir pour moi. C'est de ma faute aussi ! Je ne m'occupe pas assez de toi... Voyons, si je m'occupe de toi, je te ferai bien oublier ce gamin-là.

Souriant.

Gosse ! Petite gosse ! Mais pour la première fois dans ta vie, mets-toi un peu à réfléchir. Réfléchis à la peine que tu me fais, à la grande, grande peine. Tu vois, je ne crâne pas avec toi. Tu ne veux donc pas réfléchir un peu, dis ?

Gosse : Populaire. Enfant.

LÉA

J'ai bien réfléchi.

CHARLEY, s'irritant

J'ai bien réfléchi ! Est-ce que tu sais seulement ce que c'est que de réfléchir ? Si tu y avais pensé la moindre des choses, est-ce que tu n'aurais pas vu l'infamie, la saleté que tu me fais en pensant à un autre ?

LÉA

Oh ! Charley !

CHARLEY

Tu me forces à dire les choses comme elles sont. Tu n'as pas le droit, entends-tu, de penser à un autre. Après ce que j'ai fait pour toi ! Pour un caprice de petite fille, tu n'as pas le droit d'oublier ce que j'ai fait pour toi ! C'est honteux ! Pense donc un peu d'où je t'ai tirée... Quel petit trottin ! Quelle petite grue tu étais !

LÉA

Oh ! Ne me parle pas comme ça, Charley, ne me parle pas comme ça !

CHARLEY

Je te parle comme ça, parce qu'il n'y a pas moyen de te parler autrement. Une gosse comme toi, une misérable gosse sans coeur et sans réflexion ! Ça n'entend pas raison. Il faut te traiter comme une gosse ! Tu es à moi, je te garde !

LÉA

Nous verrons ça ! Tu me fais presque de la peine d'être aussi maladroit. Il n'y avait qu'une chose qui me retenait à toi, c'est la peur de m'entendre dire tout ce que tu viens de me dire là. J'en ai plus peur maintenant. Je sais comme tu t'es mis en colère. Tous les droits que tu me dis, toutes les menaces que tu peux me faire, ça m'est bien égal. J'avais peur de te faire de la peine. La peine est faite, le coup est porté !

CHARLEY

Rentrons !

LÉA

Rentre tout seul.

Charley tombe assis. À part.

Pauvre vieux ! Je n'osais pas le sacrifier, il y est venu tout seul.

Elle fait un pas de son côté, comme si elle allait revenir à lui mais elle aperçoit Dago.

Ah ! Voilà Dago, là-bas.

Elle s'en va. Charley est resté assis, accablé.

SCÈNE VI. Charley, Barlu.

BARLU

Charley, il faut venir par là, devant les tribunes. Deux grues drôlement habillées en vert... il y a une bonne foule autour d'elles, à les regarder. Viens par là !

CHARLEY

Ah ! Mon vieux, je ne pense pas à travailler, va. Il y aurait une fortune à chauffer par là, je ne bougerais pas. Qu'est-ce que tu veux ? Je suis foutu, maintenant !

BARLU

Qu'est-ce qu'il y a donc de nouveau ?

CHARLEY

Il y a que je suis cocu !

BARLU

Qu'est-ce que tu me racontes là ?

CHARLEY

Tu vas pas me dire le contraire. C'est elle qui me l'a dit. Elle me plaque pour le petit Dago.

BARLU

Qu'est-ce que tu veux, mon pauv' vieux, t'es pas le premier !

CHARLEY

Ah ! Si tu crois que c'est de ça que je m'occupe ! Ah ! Je sais bien que je suis pas le premier. Je suis à un âge où l'on se fout bien d'être cocu. Mais on ne se fout pas d'être plaqué !... Tu ne peux pas savoir ce que c'est pour moi, cette petite-là... Elle s'en doute pas non plus. Je me rends bien compte que je ne lui ai pas assez parlé : on garde ces choses-là pour soi. On se figure que les autres, qui vivent à côté de vous, voient ce qui se passe en vous, l'éprouvent en même temps. On ne s'explique pas... On a tort de ne pas s'expliquer. Et puis, peut-être que moi-même je me rendais pas compte, comme maintenant, de ce que j'étais attaché à elle. Aujourd'hui que ça s'arrache, je vois que ça tenait un peu... Non, non, je suis trop vieux pour supporter ça ! Il faut que je me cramponne, ça ne se passera pas comme ça !

BARLU

Tu peux pas te débarrasser de Dago en lui foutant un mauvais coup ?

CHARLEY

Je suis pas courageux. J'ai jamais été courageux. Je serais jeune, je dirais : Je vais le crever. Je le dirais et je le ferais pas. Maintenant je me monte plus le coup sur moi-même. Je tiens pas à faire croire aux autres ni à moi que je suis un gaillard d'attaque. J'ai le courage de voler, parce que c'est mon métier ; j'en ai l'habitude ; et le pis qui pourrait m'arriver, ça serait de tirer ma flemme en prison... Mais j'ai toujours reculé devant les gros ouvrages !...

BARLU

C'est vrai que, si tu te débarrassais de Dago, c'est pas ça qui te ramènerait la petite. Elle ne l'oublierait pas pour ça !

CHARLEY

Si, qu'elle l'oubliera. Elle n'y pense pas sérieusement. Elle y pense parce qu'il est là. S'il n'était pas là, elle n'en aurait pas pour quinze jours.

BARLU

Tu crois ?

CHARLEY

Ah ! Je la connais bien !

BARLU

Alors il faut trouver quelqu'un d'autre pour se débarrasser de lui.

CHARLEY

Qui veux-tu ?

BARLU

Voilà du monde. Allons par là-bas. D'abord je n'ai pas fait ma journée encore.

Ils sortent. Le jockey Bearns entre en scène avec Sharpey. Ils sont suivis de Brillart.

SCÈNE VII. Brillart, Sharpey, Bearns.

BRILLART, à Sharpey

C'est monsieur Bearns ?

SHARPEY

Oui, c'est lui !

BRILLART

Je suis inspecteur_de_police.

SHARPEY

Oui, Monsieur.

BRILLART

Voulez-vous dire à Monsieur_Bearns que nous avons été très ennuyés l'autre jour, qu'on lui ait pris son portefeuille dans son pardessus ?

SHARPEY, à Bearns

Billy, this gentleman is a police inspector. He told me the policy is very sorry your pocket book was robbed last sunday.

BEARNS, à Sharpey

Yes. I was a bloody stupid fellow. I accuse myself only.

SHARPEY, à Brillart

Monsieur_Bearns dit qu'il n'accuse que lui, qu'il n'était qu'un imbécile !

BRILLART, à Sharpey

Voulez-vous dire à monsieur Bearns que nous allons tâcher de pincer le voleur ? Nous voulons lui tendre un piège.

SHARPEY

Piège ?

Brillart fait un geste de la main.

Trap ! Yes !

BRILLART

Nous voudrions que Monsieur_Bearns laisse son pardessus au pied de l'arbre comme l'autre jour, afin de tenter les malfaiteurs.

SHARPEY

Je comprends. Je veux lui dire !

À Bearns.

This gentleman wishes you to put your covercoat, near this tree.

Il montre le pied de l'arbre.

To set a trap for the robbers.

BEARNS, à Sharpey

I dont like that very much, but I will do it for this french gentleman sake.

SHARPEY

Monsieur Bearns dit qu'il n'aime pas beaucoup faire cela, mais qu'il fera cela tout de même pour être agréable au gentleman français.

Coup de cloche. Bearns retire son pardessus.

BEARNS

Shall I leave it here ?

SHARPEY, à Brillart

Here ?

Se reprenant.

Ici ?

BRILLART

Oui.

Avec empressement.

Yes !

BEARNS

Well !

Il retire son paletot, et le dépose. Passent plusieurs personnes, qui vont dans la même direction. Peu après entrent Charley et Barlu puis Brillart, qui reste derrière la palissade.

SCÈNE VIII. Charley, Barlu, Brillart, puis Dago.

BARLU

C'est malheureux, tu sais, d'avoir suivi cette fille pendant si longtemps, de l'avoir manquée, de l'avoir rattrapée, et une fois que j'ai réussi à lui mettre la main dans la poche, de n'avoir ramené que ça !

CHARLEY

Qu'est-ce que c'est que ça ?

BARLU

Un crayon anti-migraine.

Il regarde autour de lui et lui montre le paletot au pied de l'arbre.

Tiens, regarde, là !

CHARLEY

Quoi ?

BARLU

Le pardessus !

CHARLEY

Oui, oui, hein, le cover-coat du petit jockey ! Il est là comme un appât : c'est un piège à moineaux !

BARLU

C'est pas un piège à renards. Il faut qu'ils trouvent autre chose pour nous.

CHARLEY

On ne marche pas, on est en pantoufles. On ne veut pas se mouiller les pieds.

Regardant autour de lui, et désignant une barrière derrière laquelle est Brillart.

Regarde un peu l'autre daim qui fait le guet derrière la barrière. Il y a vraiment aucun mérite à pas se laisser chauffer par des fourneaux pareils !

BARLU

C'est vrai qu'on le connaît bien, celui-là !

CHARLEY

Et quand on a un peu le fil pour ça, il n'est pas difficile à reconnaître.

BARLU

Mais il faut encore avoir le fil. Regarde un peu qui c'est qui vient là-bas !

CHARLEY, vivement

Dago !

BARLU

Il n'a pas le fil, Dago, tu comprends ?

CHARLEY

Oui !

BARLU

Retirons-nous par là qu'il ne nous voie pas.

Ils vont à l'avant-scène à droite, derrière le petit massif qui les empêche d'être vus. Dago entre lentement en scène par la gauche, en passant derrière l'arbre, au pied duquel se trouve le pardessus.

CHARLEY

Hé ! Il ne le verra seulement pas, le paletot, va ! Il a autre chose dans la tête en ce moment ! Il ne pense pas à travailler...

BARLU

Si, qu'il y pense ! Il lui faut du pognon pour la môme ! Il en cherche, que je te dis ! Il verra le paletot, il le prendra, sois tranquille !

CHARLEY

Il le verra pas !

BARLU

Mais si !

CHARLEY

Regarde donc derrière la palissade, la mouche qui est à l'observer ! Ah ! Quel bougre de mal à gauche que cette mouche ! On la verrait à deux kilomètres ! Mon Dago va se méfier !

BARLU

Non, non, il ne se méfie pas ! Attends un peu qu'il voie le paletot...

CHARLEY

Il le verra pas !

BARLU

Il y vient ! Il l'a vu !

CHARLEY

Il l'a vu !

BARLU

Ah ! Nom_de_Dieu !

CHARLEY

La mouche se cachera pas, tu sais ! Il veut se faire voir.

BARLU

Il se croit beau. Ça ne fait rien, va, vieux, Dago ne se méfie pas... Regarde-le, mon Dago, s'il y vient au paletot ! Ah ! là ! là !

CHARLEY

Il y vient ! Il y vient ! Mon pauvre Dago, tu vas te faire chauffer, mon Dago !

Dago s'assoit sur une chaise non loin du pied de l'arbre.

BARLU

Tant pis pour lui !

CHARLEY

Ah ! oui, fallait pas qu'il y aille.

BARLU

Il t'a fait assez de mal !

CHARLEY

Ah ! Oui, c'est bien assez. Il y en a un de nous qui est de trop. Qu'est-ce que tu veux, y en a un de nous deux qui doit écoper !

BARLU

Tant mieux pour toi que ça soit lui !

CHARLEY

C'est ce que je me dis !

BARLU

Regarde la mouche avec son oeil en dessous.

CHARLEY

Il me dégoûte !

BARLU

Sois tranquille, Dago ne le verra pas !

CHARLEY

Il est bête aussi, ce Dago...

BARLU

Regarde donc là-bas. Il ne vient personne...

Vivement.

La môme qui s'amène là-bas... Est-ce qu'elle connaît la mouche ?

CHARLEY

Oui, j'y ai montrée déjà.

BARLU

Faut que j'aille à sa rencontre pour la détourner d'ici.

CHARLEY

C'est ça ! C'est ça !

BARLU

Elle se détourne toute seule. Elle s'en va de l'autre côté. Il y a du bon. Plus personne pour sauver Dago !

CHARLEY

Plus personne !

BARLU

Il se lève de sa chaise. La mouche ne le quitte pas des yeux...

CHARLEY, se cachant les yeux

Oh ! Je veux pas voir ça !

BARLU

Il se baisse !...

CHARLEY, chantant

Daisy, Daisy ! Will you marry me ?

Dago, qui avait fait un léger mouvement pour se baisser, se relève. Il regarde autour de lui, et s'approche timidement de Charley.

DAGO

Je te remercie, Charley.

CHARLEY

Va-t'en ! Foutez-moi le camp tous les deux, que je ne vous voie plus !

Dago s'éloigne. Des gens arrivent sur la scène.

BRILLART, qui est descendu, regardant Charley, assez haut pour être entendu de lui

Qu'est-ce qu'il a donc, celui-là, à chanter comme ça ?

CHARLEY, amèrement

C'est que je suis content !

BRILLART

Vous n'en avez pas l'air...

CHARLEY

Je suis triste, mais je suis content !

Il chante à demi-voix.

Daisy, Daisy ! Will you marry me ? I'm half crazy Out of the love for you...

Le rideau tombe pendant qu'il chante les deux derniers vers.

10 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica