Comédie en prose
L'Ecole du Piston, Comédie
Personnages
- ROBERT SANTEUIL
- BARRUCHON, sous-secrétaire aux Tabacs
- LE GÉNÉRAL VARBEUF
- ADRIEN
- HENRI BASSOU
- BAGONET
- EUGÈNE
- UN ADJUDANT
- UN CAPITAINE
- MADAME PRUNEAU
- LUCIE RUMELLE
L'ÉCOLE DU PISTON
SCÈNE PREMIÈRE, L'Adjudant, Madame Pruneau, Adrien
L'ADJUDANT
Madame Pruneau, on m'a dit que vous aviez à me parler. Vous voyez que je n'ai pas été long. Seulement, il faut que j'aille chez le commandant ; il m'attend. Le patron est donc mobilisé que je ne l'aperçois pas ?
MADAME PRUNEAU
Je vous crois ! Et dès le premier jour encore ! Il est près de Dax. Il garde une voie de chemin de fer.
L'ADJUDANT
Quel grade ?
MADAME PRUNEAU
Deuxième classe.
L'ADJUDANT
Mais il n'est pas trop malheureux ?
MADAME PRUNEAU
Oh ! Il s'arrange.
L'ADJUDANT
Je suis tranquille sur son compte ; je me doute qu'il s'arrange.
MADAME PRUNEAU
Et puis, il est tombé sur un bon sous-officier de sa connaissance : le cocher de notre omnibus.
L'ADJUDANT
Ah ! C'est qu'il est parti aussi ?
MADAME PRUNEAU
Et l'omnibus est parti d'un autre côté et les chevaux encore d'un autre.
L'ADJUDANT
Tous vos garçons à droite et à gauche ?
MADAME PRUNEAU
Mais oui, Achille, zouave, Frédéric, chasseur, et Justinien dans l'intendance. C'est même rapport à ça que je vous ai fait venir. J'attends un autre garçon, un petit Espagnol ; avec mes trois bonnes, il fera l'affaire. Seulement, il n'est pas encore arrivé, et, en attendant, j'emploie le neveu de Justinien qui est bleu justement dans votre régiment. C'est un petit gars qui vient des environs de Mont-de-Marsan, de la campagne. Il n'est pas débrouillard encore.
L'ADJUDANT
Et qu'est-ce qu'il y a pour votre service ?
MADAME PRUNEAU
Ils viennent tout juste, ceux de sa classe, d'arriver au quartier. Pendant qu'on les habille, lui, comme il est tout habillé déjà - je l'ai équipé - je voudrais que vous me le laissiez deux, trois jours, jusqu'à l'arrivée d'un remplaçant.
L'ADJUDANT
C'est qu'on en a besoin pour la théorie, la première théorie qu'on fait aux bleus : les marques extérieures de respect.
MADAME PRUNEAU
Oh ! Mais je connais ça aussi bien que les instructeurs. Ce serait malheureux de n'avoir fréquenté que des militaires dans sa vie pour ne pas connaître les grades.
Arrive Adrien en costume de soldat.
Adrien, amène-toi un peu par là. Eh bien, si tu prenais la position militaire, mon petit ? Tu as ton supérieur devant toi !
L'ADJUDANT
C'est vous le neveu de Justinien ?
ADRIEN
Oui.. oui...
MADAME PRUNEAU, le reprenant
Oui, mon adjudant ! Tu dois lui dire « mon adjudant ».
L'ADJUDANT
Oui, il pourrait me dire « adjudant », ça suffirait. Le règlement c'est « adjudant ». L'usage est « mon adjudant ».
MADAME PRUNEAU
Je veux qu'il ait de l'usage. Eh bien, c'est entendu, vous me le laissez trois, quatre jours ?
L'ADJUDANT
Je vous le laisserai le plus longtemps que je pourrai. Trop heureux de vous être agréable.
MADAME PRUNEAU
Au dîner aussi, bien entendu !
L'ADJUDANT
Oui, Madame_Pruneau.
MADAME PRUNEAU
Et quand ça vous fait plaisir de venir déjeuner, vous savez, le couvert est toujours mis à ma table...
L'ADJUDANT
Merci, Madame_Pruneau.
SCÈNE II. Madame Pruneau, Adrien, puis Robert Santeuil, suivi de Lucie Rumelle.
MADAME PRUNEAU, à Adrien
Es-tu lavé au moins, Adrien ?
ADRIEN
Si je suis lavé, patronne ? Il y a longtemps de ça.
À lui-même, à mi-voix.
Il y a au moins trois jours !
Robert et Lucie entrent.
ROBERT
Pardon, Madame, est-ce que Monsieur_Henri_Bassou, du Grand Courrier, est à l'hôtel ?
MADAME PRUNEAU
Oui, Monsieur. Il est à l'hôtel depuis le commencement de septembre. C'est lui qui s'occupe de l'édition de Bordeaux.
ROBERT
Voudriez-vous le faire prévenir que son ami, Monsieur_Robert_Santeuil, veut lui parler ?
MADAME PRUNEAU
Ah ! C'est qu'il n'est pas à l'hôtel du moment, Monsieur_Bassou...
ROBERT, impatienté, à Lucie
Il n'est pas à l'hôtel pour le moment.
LUCIE
Oh ! C'est ennuyeux ! C'est ennuyeux !
ROBERT
Est-ce qu'il sera longtemps absent, Madame ?
MADAME PRUNEAU
Je ne crois pas, monsieur. Il est parti se faire raser, ici, tout à côté. Il doit revenir chercher son courrier vers onze heures.
LUCIE
Il n'est pas loin de onze heures.
MADAME PRUNEAU
Il les est.
ROBERT
Alors nous allons faire une petite course dans le quartier et nous revenons.
LUCIE, à Robert
Donnez votre nom, en tout cas.
ROBERT
Voulez-vous lui dire que son ami, Robert Santeuil, homme de lettres, va venir le voir.
MADAME PRUNEAU
Oh ! Monsieur, je vous connais bien, je vous connais parfaitement.
LUCIE
Elle vous connaît ?
ROBERT, d'un ton vague et satisfait
Oui, oui.
À Madame Pruneau.
Écrivez alors, s'il vous plaît.
MADAME PRUNEAU
Oh ! Je m'en rappellerai bien : Monsieur_Albert_Danteuil.
ROBERT
Non, Robert_Santeuil. Écrivez, je vous prie, ce sera plus sûr.
Ils sortent. Adrien entre.
SCÈNE III. Madame Pruneau, Adrien.
MADAME PRUNEAU
Adrien, tiens, voilà deux francs de pourboire qu'on a laissés pour toi ce matin.
ADRIEN
Merci, merci.
MADAME PRUNEAU
Merci qui ?
ADRIEN
Merci, Madame.
MADAME PRUNEAU, lui montrant sa manche
Il y a trois galons là-dessus.
ADRIEN
Merci, capitaine.
MADAME PRUNEAU
Mon !
ADRIEN
Mon ?
MADAME PRUNEAU
Mon capitaine.
ADRIEN
Mon capitaine.
MADAME PRUNEAU
À la bonne heure !
Entre Henri Bassou.
SCÈNE IV. Madame Pruneau, Henri Bassou, puis Adrien.
HENRI
Bonjour, Madame. Il y a des lettres pour moi ?
MADAME PRUNEAU
Oui, Monsieur_Bassou. Voici également une carte, ou plutôt un morceau de papier où j'ai écrit le nom d'un monsieur qui va venir vous voir : Robert_Santeuil.
HENRI
Ah ! Robert_Santeuil est à Bordeaux ? Eh bien, ça vous fait une illustration de plus dans vos murs, où l'on en compte déjà un certain nombre.
MADAME PRUNEAU
Ce monsieur paraissait bien ennuyé. Il était avec une jeune demoiselle.
HENRI
Vous ne savez pas qui c'est ?
MADAME PRUNEAU
Non, je ne la connais pas. Pourtant, je crois que ses parents sont de Bordeaux. C'est une demoiselle très bien.
HENRI
Tenez, Madame_Pruneau, voici une dépêche à porter. Il y a environ vingt-trois mots. Tenez ! Le reste sera pour le garçon.
MADAME PRUNEAU
Adrien !
HENRI
Attendez un peu pour faire porter cette dépêche que j'ai dépouillé mon courrier ; j'en aurai peut-être une autre à envoyer.
Entre Adrien.
MADAME PRUNEAU, à Adrien
Tiens, Adrien, voilà de l'argent pour cette dépêche ; c'est plus que ça coûtera ; le reste est pour toi.
ADRIEN
Merci, Madame.
MADAME PRUNEAU, lui montrant sa manche
J'ai là-dessus un large galon en biais.
ADRIEN
Merci, mon sergent.
MADAME PRUNEAU
Pas mon.
ADRIEN, sans comprendre
Pas mon ?
MADAME PRUNEAU
Au sergent, pas « mon ». C'est un sous-officier. Au lieutenant, au capitaine, « mon ». C'est des officiers.
Tendant son autre manche.
Et maintenant, j'ai sur cette manche cinq galons dont deux d'argent et trois galons d'or. Qu'est-ce que je suis ?
ADRIEN
Trois galons d'or... Voyons, vous m avez dit ça hier matin... Trois galons d'or, c'est capitaine d'infanterie ; deux d'argent, lieutenant de cavalerie... Vous êtes capitaine d'infanterie et lieutenant de cavalerie.
MADAME PRUNEAU
Mais non. Je les ai tous les cinq là. Lieutenant-colonel ! Je suis lieutenant-colonel. Tu me dis : « Mon colonel ». Cinq galons d'or, je serai colonel... Pas de galons et deux étoiles, qu'est-ce que je serais ? Général de brigade, tu entends ? Deux étoiles. Et si j'avais trois étoiles ? Général de division !
HENRI
Vous pouvez envoyer la dépêche.
MADAME PRUNEAU
Va porter la dépêche.
En sortant, Adrien se croise dans la porte tournante avec Robert Santeuil et Lucie Rumelle qui entrent.
MADAME PRUNEAU, à Henri Bassou
Tenez, voilà justement les amis qui vous cherchent.
Elle sort.
SCÈNE V. Robert Santeuil, Lucie Rumelle, Henri Bassou.
HENRI
Santeuil ! Comment vas-tu ?
ROBERT
Bonjour, mon cher ami. Je suis content de te voir !
Présentant.
Mademoiselle_Lucie_Rumelle.
À mi-voix.
Mademoiselle est ma fiancée. Je ne le dis pas encore très haut parce que ce n'est pas arrangé avec ses parents... C'est pour ça que nous sommes très, très ennuyés.
LUCIE
Très, très ennuyés.
Hardiment.
Et c'est pour ça que nous comptons sur vous.
HENRI
Vous comptez sur moi ?
ROBERT
Eh bien, oui ! Nous comptons sur toi. Je vais t'expliquer ça...
Ils s'assoient tous les trois.
Voici : je suis de la classe 1903. J'ai trente-deux ans.
HENRI, qui tient aussi à expliquer, comme tout le monde, sa situation militaire
Moi, je suis de la classe 97. Je suis en sursis d'appel.
ROBERT
Moi, j'étais réformé. Je me suis engagé tout de suite. Je vais être incorporé d'ici très peu de jours et l'on m'instruira, car je n'ai jamais été militaire... Or, il se trouve qu'au mois de juin dernier, j'ai fait la connaissance de Mademoiselle_Lucie_Rumelle...
LUCIE
Qui habitait chez une de ses tantes, à Deauville.
ROBERT
Nous avons décidé que nous nous épouserions.
LUCIE
Seulement, Mademoiselle_Rumelle est mineure ; elle a besoin du consentement de ses parents.
ROBERT
Or, je connais à peine ses parents. Pour faire connaissance, pour être agréé...
LUCIE
Robert aurait besoin de séjourner quelque temps à Bordeaux, où habitent mes parents.
ROBERT
La bonne combinaison, c'était de s'engager dans un régiment de Bordeaux, soit au 184°, soit au 192°. Malheureusement, dans ces deux régiments, on ne reçoit plus d'engagements, au 184° depuis longtemps déjà et au 192° depuis huit jours. Alors je voudrais, bien que le régiment soit plein, qu'on me mette au 192e.
HENRI
Il ne me semble pas que ça présente de grandes difficultés...
ROBERT, hochant la tête
Ce n'est pas commode.
LUCIE, même mouvement
Ce n'est pas facile du tout.
ROBERT
À entendre les gens du recrutement, c'est impossible.
LUCIE
Alors, mon ami Robert a pensé....
ROBERT
Que, comme tu étais tout-puissant...
HENRI
Oh ! Tout-puissant, tout-puissant !
ROBERT
Enfin, quoi ? Tu ne veux pas me rendre service ?
HENRI
Il n'est pas question de ça ; je ferai tout, tout, pour t'être agréable, tu le sais bien, voyons. D'abord à cause de l'ami que tu es, puis à cause de l'écrivain de théâtre pour qui j'ai... plus que de l'estime.
LUCIE
Merci, Monsieur.
HENRI
C'est vrai, j'aimais déjà beaucoup Robert, et depuis que j'ai vu sa pièce, la saison dernière : « Les Injustices de l'amour »... Elle a fait près de cent représentations, ta pièce ?
ROBERT
Cent vingt !
HENRI, admiratif
Cent vingt !
ROBERT
Ça s'est arrêté à l'été.
HENRI
C'est une pièce délicieuse... Enfin, je vais travailler pour toi, va !
LUCIE
Oh ! Merci, Monsieur !
HENRI, après réflexion
Moi personnellement, je ne peux pas du tout agir auprès du Ministère_de_la_Guerre... Non...
ROBERT, déçu
Oh ! Pourquoi ?
HENRI
C'est parce qu'au journal nous sommes un peu en délicatesse avec les gens du ministère. Alors... Le patron de mon journal a décidé que personne ne demanderait rien au ministère. Et si je demandais quelque chose, je pourrais risquer ma situation au journal.
ROBERT, arrangeant
Tu en trouverais facilement une autre ailleurs.
HENRI
Oui, mais, tout de même, ne me demande pas de risquer ma situation.
Songeur.
Seulement, ce que je ne peux pas faire, moi, je peux le faire faire par d'autres... et par d'autres qui ne sont pas loin d'ici.
ROBERT
Par qui ?
HENRI
Je vais te présenter à mon ami Bagonet.
ROBERT
Bagonet ?
HENRI
Oui, Bagonet habite l'hôtel depuis le commencement de septembre. Il est chef de cabinet de Barruchon, le sous-secrétaire d'État aux Tabacs. Son patron, Barruchon, qui habite également l'hôtel, est au mieux avec le Ministre_de_la_Guerre. Ils ont lié partie : ils sont entrés dans le cabinet ensemble, ils en sortiront ensemble, ils y rentreront ensemble. Tu vas me remettre une petite note. Tu m'inscriras là dessus ton âge, la date de ton engagement, enfin tous les renseignements utiles. Tiens, ça ne va pas être long ! Voilà Bagonet qui vient là-bas. Tu as de la veinée ! Tout va bien s'arranger.
À Bagonet qui entre.
Bonjour, cher ami, permettez-moi de vous présenter Robert Santeuil. Son nom seul me dispense...
SCÈNE VI. Les Mêmes, Bagonet, puis Adrien, Un Capitaine.
BAGONET
Oui, j'ai souvent applaudi Monsieur. Nous lui devons des soirées charmantes.
HENRI
Vous avez vu sa dernière pièce ?
BAGONET
Je vous crois ! Je n'en manque jamais une... Les Caprices de l'amour ? C'est une pièce délicieuse.
HENRI
Voici Mademoiselle_Lucie_Rumelle.
À Robert.
On peut lui dire ?...
ROBERT
Il le faut.
HENRI
Madamoiselle_Lucie_Rumelle, et mon ami Robert Santeuil vont se fiancer, et les parents de Mademoiselle habitent Bordeaux. Pour être agréé de la famille, il y a un intérêt primordial à ce que mon ami Robert soit à Bordeaux. Or, nous touchons au point délicat...
À Robert.
Explique !
ROBERT
Je suis de la classe 1903 !...
BAGONET
Ah ! Vous êtes un enfant ! Moi, je suis de la classe 96, une des dernières classes territoriales... Je suis encore ici pour quelque temps, mais...
Avec un air grave
Je ne serai pas long à partir. Le Ministre tient absolument à me garder... Je finirai bien par obtenir qu'il me laisse m'en aller comme les autres... Mais de quoi s'agit-il ?
ROBERT
J'ai été réformé et je me suis engagé.
BAGONET
C'est bien cela, c'est très bien !
ROBERT
Il me semble que pour reconnaître ce geste, on devrait avoir pour les engagés quelques égards. Or, je ne peux pas arriver à me faire incorporer au 192°, à Bordeaux.
LUCIE
Oui, Monsieur_Santeuil voudrait être à Bordeaux pour faire plus ample connaissance avec ma famille.
BAGONET
Je vois, je vois !... Et de quelle utilité puis-je être pour vous en la circonstance ?
ROBERT
Je voudrais être recommandé au Ministère_de_la_Guerre.
BAGONET
Bien ! Bien !
Après une hésitation.
Je vous dirai que ça n'est pas très, très commode. Je puis vous citer un précédent qui est assez impressionnant : le fils du frère de lait d'un très haut personnage était dans les chasseurs à cheval... Il a voulu aller dans l'artillerie. Ç'a été très, très dur.
ROBERT
Oui, je vois. Mais le cas que vous me citez est peut-être plus spécial, parce que le monsieur en question voulait passer d'une arme dans une autre. Mais moi, je suis désigné pour l'infanterie. Je demande à entrer au 192° d'infanterie, à Bordeaux.
Insistant.
Je ne demande pas à changer d'arme. Je voudrais seulement être à Bordeaux.
BAGONET
Nous allons tâcher d'arranger ça... Voulez-vous me préparer une petite note ?
HENRI
C'est ce que j'avais dit à Sauteuil. Je lui avais demandé une petite note ; il va vous la préparer pour vous.
BAGONET
Préparez-la-moi, et vous la remettrez à Henri_Bassou, qui me la donnera. Je la donnerai au Ministre... Il y aurait peut-être encore quelque chose de mieux...
ROBERT
De mieux ?
BAGONET
Oui. Je pourrais vous présenter au Ministre lui-même. Il aime beaucoup les hommes de lettres.
LUCIE
Oh ! Monsieur, vous seriez gentil !
BAGONET
Écoutez !... Ce n'est pas la peine d'aller au ministère. Le ministre va venir ici tout à l'heure. Je vous présenterai à lui.
LUCIE
Oh ! Monsieur, vous êtes notre sauveur !
BAGONET
Seulement, une fois en présence du ministre, je vais vous dire... Il faudrait qu'il vous donnât un mot pour la Guerre, un mot sur sa carte... parce qu'il vous promettra bien de s'en occuper...
ROBERT
Mais il ne tient pas toujours ses promesses...
BAGONET
Ne me faites pas dire cela... Il tient toujours ses promesses... Mais il en fait beaucoup... Alors, j'aimerais mieux qu'il vous remît un mot. Vous allez me préparer cette petite note.
À Adrien qui entre.
Vous avez du papier à lettres ?
ADRIEN
Il y en a par là.
BAGONET, à Robert
Eh bien, venez donc m'écrire ça dans le salon de lecture.
Entre un capitaine.
LE CAPITAINE, à Adrien
Est-ce qu'on a reçu une dépêche du Général_Varbeuf ?
ADRIEN, prenant la position militaire
Oui, mon...
Il compte les galons sur la manche en inclinant la tête à chaque galon. Triomphalement :
Capitaine !
LE CAPITAINE
Alors, on a préparé la chambre du général... Et une chambre pour moi ?
ADRIEN
Je crois que oui, monsieur...
Se reprenant.
Mon capitaine.
LE CAPITAINE
Alors, je vais chercher le général.
Il sort.
BAGONET, à Adrien
C'est le Général_Varbeuf qui va descendre ici ?
ADRIEN
Oui, le Général_Varbeuf. C'est le nom qu'il y avait sur la dépêche.
BAGONET, à Robert
Eh bien, nous avons de la chance ! C'est précisément le général Varbeuf qui prend le commandement de la subdivision. Il va avoir sous sa coupe le régiment où vous voulez entrer, il pourra vous y faire inscrire. Je vais au-devant de lui, et lui dirai qui vous êtes.
Il sort pendant qu'Henri entre au salon de lecture.
LUCIE, regardant à la cantonade, à Robert
Regardez-le. Il est en train de parler au général. Il est bien gentil, ce Monsieur_Bagonet. Et le général l'écoute bien aimablement. Il est gentil aussi, ce général...
HENRI
Il paraît qu'il n'est pas commode.
LUCIE
J'espère que vous allez lui parler énergiquement...
HENRI
Soyez tranquille...
LUCIE
Je vous laisse avec lui. De l'énergie !
HENRI, pendant qu'elle entre au salon de lecture
Vous pouvez y compter.
Entrent le général, puis Adrien par un autre côté.
SCÈNE VII. Le Général, Adrien sort l'instant d'après ? Robert Santeuil.
LE GÉNÉRAL, à Adrien
C'est par ici, ma chambre ?
Adrien ne répond rien, occupé a compter les étoiles sur la manche du général.
C'est par ici, ma chambre ?
ADRIEN
Oui, mon général... de brigade.
Il sort.
LE GÉNÉRAL
Qu'est-ce que c'est que cet empoté ?
Il regarde autour de lui et aperçoit Robert.
C'est monsieur, sans doute, monsieur... Enfin, l'auteur dramatique... l'ami de monsieur... de monsieur là-bas qui m'a parlé de vous... Alors vous êtes écrivain ?
ROBERT
Oui, mon général...
LE GÉNÉRAL
Je sais, je sais... Vous avez beaucoup de talent... Comment déjà votre nom ?
ROBERT
Robert Santeuil.
LE GÉNÉRAL
Je connais, je connais... Qu'est-ce qu'il a dit, votre ami ? Que vous vouliez aller...
ROBERT
Au 192°, mon général.
LE GÉNÉRAL
Vous avez été au recrutement ?
ROBERT
Oui, mon général.
LE GÉNÉRAL
On vous a donné une affectation ?
ROBERT
Non, mon général.
LE GÉNÉRAL
Qu'est-ce qu'on vous a dit ?
ROBERT
Que j'irais probablement au 23° à Rochefort, qu'il n'y parce avait plus de place au 192°.
LE GÉNÉRAL
Eh bien, vous y serez très bien au 23°.
ROBERT
Oui, mon général !... Oh ! Oui, mon général !
Après une hésitation.
Si j avais demandé Bordeaux, c'est que les parents de ma fiancée y habitent...
LE GÉNÉRAL
Ils viendront vous voir à Rochefort.
ROBERT
Oui, mon général. C'est-à-dire... mon général... S'ils me connaissaient mieux, ils viendraient me voir... mais ils ne me connaissent pas beaucoup...
LE GÉNÉRAL
Alors ils viendront vous voir pour faire connaissance.
ROBERT
Certainement, mon général.
LE GÉNÉRAL
Il faut aller au 23°, mon ami.
ROBERT
Oui, mon général... Seulement, je me permets d'ajouter que je suis engagé volontaire...
LE GÉNÉRAL
C'est très bien !
ROBERT
Merci, mon général... Comme engagé volontaire, on m'avait dit... Je croyais... Enfin, c'était un renseignement que l'on m'avait donné... Il paraîtrait que l'on peut choisir son régiment...
LE GÉNÉRAL
Alors, choisissez le 23° et tout est dit.
ROBERT
Oui, mon général.
LE GÉNÉRAL
Au revoir, mon ami. Je vous reverrai au 23°.
ROBERT
Merci, mon général...
Sort le général. Lucie et Henri sortent du salon quelques instants après.
SCÈNE VIII. Henri Bassou, Robert Santeuil Lucie Rumelle, puis Bagonet.
LUCIE
Eh bien ?
ROBERT
Eh bien, il a été très gentil.
LUCIE
Et vous êtes au 192° ?
ROBERT
... Pas encore.
LUCIE
Enfin, il va s'en occuper ?
ROBERT
Il ne me l'a pas dit formellement.
HENRI
Enfin, il te l'a dit ?
ROBERT
Oui... C'est-à-dire...
LUCIE
Il ne vous l'a pas dit ?
ROBERT
Si, si, mais je crois que je ferais bien de voir le Ministre, selon le conseil de Monsieur_Bagonet.
HENRI
Oh ! Le général suffit §
ROBERT
Ça ne fait rien, ça portera aussi.
BAGONET, entrant
Voici le ministre. Ça va très bien. Il n'est pas trop pressé de déjeuner, vous allez avoir un bon petit moment pour causer avec lui.
LUCIE
Oh ! Comme vous êtes gentil, Monsieur !
ROBERT
Comme je vous remercie.
HENRI
Moi, je m'en vais, il ne doit pas être content de moi. Je lui avais promis de faire passer un article qui n'a pas encore paru...
Il sort.
LUCIE
Je suis émue, vous savez ! Je suis sûre que vous êtes ému.
ROBERT
Mais non, mais non, j'ai déjà vu des ministres dans ma vie...
LUCIE
Je suis très émue...
Entre le ministre. C'est un homme de quarante-cinq ans environ, barbe grise, silhouette assez imposante.
SCÈNE IX. Les Mêmes, Le Ministre.
BAGONET
Monsieur_le_Ministre, je tiens à vous présenter Robert_Santeuil, que vous connaissez certainement.
LE MINISTRE
Si je connais ! L'auteur des Hasards_de_l'amour ?
ROBERT, ne voulant pas rectifier
Oui, oui, Monsieur_le_Ministre. Voilà Mademoiselle_Lucie_Rumelle, avec qui je suis fiancé... Mais ce n'est pas encore tout à fait officiel.
LE MINISTRE, s'inclinant
Mademoiselle...
ROBERT
Monsieur_le_Ministre...
LE MINISTRE
Monsieur_Santeuil, nous vous devons des soirées fort agréables. Vous savez, il y a longtemps que je vous admire.
À Bagonet.
Bagonet !
BAGONET
Oui, Monsieur_le_Ministre.
Ils parlent ensemble tout bas.
LUCIE, à Robert
Il vous admire.
ROBERT
Ça ne veut rien dire.
LUCIE
Comment ? Ça ne veut rien dire ?
ROBERT
C'est un homme bien élevé.
Le ministre revient de leur côté.
LE MINISTRE
Ah ! Monsieur_Santeuil, vous avez fait de bien, bien jolies choses. Ma femme est une de vos admiratrices. Elle ne fait que parler de vous. Comment donc s'appelle-t-elle, cette pièce que nous avons vue ? Je ne parle pas de votre pièce Les Hasards de l'amour. Voyons, c'était il y a trois ou quatre ans ? Une pièce si charmante... que nous avons été voir un samedi soir... Je crois même que c'était à la première... Un nom de femme... Henriette. Oui, oui, j'avais remarqué le nom parce que c'est celui de ma femme.
ROBERT, gêné
Henriette, Monsieur le Ministre, ce n'est pas de moi ; c'est de mon confrère Aubin.
LE MINISTRE
Comment, ce n'est pas de vous, Henriette ? Ce n'est pas de vous ? Vous m'étonnez !
ROBERT
Ce n'est pas de moi, Monsieur_le_Ministre.
LE MINISTRE
Ce n'est pas de vous ? Ce n'était pas mal, vous savez... C'est égal, Monsieur_§Santeuil, vous avez bien du talent. Et alors, vous disiez que Mademoiselle est votre fiancée ?
ROBERT
Oui, Monsieur_le_Ministre. Et voilà le point délicat... J'étais réformé, mais je me suis engagé.
LE MINISTRE
C'est très bien.
ROBERT
Oui. J'étais de la classe 1903, et alors je me suis engagé. Je voulais, comme les engagés, choisir mon régiment.
LE MINISTRE
C'est un droit, c'est un droit.
ROBERT
Seulement, Monsieur_le_Ministre, on m'a dit, ces jours-ci, qu'au 192°, qui est à Bordeaux, il n'y avait plus de place.
LUCIE
Et nous étions désolés, parce que mes parents habitent Bordeaux, et comme Monsieur_Santeuil voulait, pour être agréé de ma famille, faire plus ample connaissance...
LE MINISTRE
Oui, oui, et qu'est-ce que vous désirez ?
ROBERT
Je voudrais aller au 192° de ligne.
LE MINISTRE
Ah ! Oui. Eh bien, c'est une affaire de recrutement, cela.
ROBERT
Oui, Monsieur_le_Ministre, je le sais. Seulement, le recrutement dit qu'il n'y a plus de place dans ce régiment. Alors, je crois que si j'avais une puissante recommandation pour le Ministre_de_la_Guerre...
LE MINISTRE
Oui, oui. Il faudra voir ça. Il faudra voir ça... Vous travaillez beaucoup en ce moment, Monsieur_Santeuil ?
ROBERT
Heu ! Monsieur_le_Ministre. Pas beaucoup depuis la guerre.
LE MINISTRE
Et en temps ordinaire, vous travaillez beaucoup ? Comment travaillez-vous : le matin, le soir ?
ROBERT
Le matin... et puis le soir aussi. Enfin, je n'ai pas d'heures fixes.
LE MINISTRE
Moi, je travaille surtout le matin. Ah ! J'aime beaucoup le théâtre, vous savez. Je n'en ai jamais fait, mais j'ai joué la comédie étant jeune. J'aimais beaucoup jouer, entre camarades. Ce n'était pas fameux, fameux, mais enfin on s'amusait. Alors, qu'est-ce que vous désirez ?
ROBERT
Voici : si j'avais un petit mot pour le Ministre_de_la_Guerre...
LE MINISTRE
Eh bien, voyons... Je lui en parlerai à la prochaine occasion.
LUCIE, courageusement
Monsieur le Ministre, je vais vous demander une grande faveur !
LE MINISTRE
Dites toujours.
LUCIE
Un petit mot sur votre carte pour le ministre de la Guerre...
LE MINISTRE
Ah ! Ah ! Un petit mot sur ma carte ? Vous y tenez beaucoup ?
LUCIE
Beaucoup, monsieur le Ministre !
LE MINISTRE
On ne peut rien refuser à une aussi jolie jeune fille.
Il sort un portefeuille pour prendre une carte, puis, brusquement, le remet dans sa poche.
Je ferai mieux : je dîne ce soir avec lui et je vais lui parler de votre affaire. Mais il me faut une petite note. Vous allez me faire une petite note.
ROBERT, déçu
Oui, monsieur le Ministre.
LE MINISTRE
Vous la remettrez à mon chef de cabinet, Bagonet.
Appelant.
Bagonet ?
BAGONET
Monsieur le Ministre ?
LE MINISTRE
Tenez, je vais vous présenter à Bagonet, mon chef de cabinet.
ROBERT
Monsieur le Ministre, je le connais. C'est lui qui m'a présenté à vous tout à l'heure.
LE MINISTRE
Ah ! Bien, bien.
À Bagonet.
Dites donc, Bagonet, venez un peu par ici. Monsieur Robert_Santeuil va vous remettre une petite note. Surtout ne manquez pas de me rappeler ça tout à l'heure, parce que je dois en parler au Ministre_de_la_Guerre.
À Robert.
Ça sera fait dès ce soir, Monsieur_Santeuil.
LUCIE
Et vous pensez, Monsieur_le_Ministre, qu'on lui donnera satisfaction ?
LE MINISTRE
Je ferai tout ce qui sera en mon pouvoir.
LUCIE
Et votre pouvoir est grand, Monsieur_le_Ministre !
LE MINISTRE
Vous savez, il est possible que le ministre m'écoute, mais je puis vous citer un exemple...
LUCIE
Le fils du frère de lait d'un haut personnage ?
LE MINISTRE
Qui est-ce ça ?
LUCIE
Vous ne savez pas ?
LE MINISTRE
Non. Mais le beau-frère d'un de nos ambassadeurs. Il était dans le train des équipages. Il voulait obtenir une mutation. Le président s'en est occupé lui-même, mais on n'a pas encore obtenu...
À Bagonet.
Vous venez déjeuner, Bagonet ?
À Robert.
Monsieur_Santeuil, je suis très heureux d'avoir fait votre connaissance.
À Lucie.
Mademoiselle, je suis charmé.
À Bagonet.
Venez déjeuner, Bagonet.
Ils sortent. Robert et Lucie sont accablés. Ils s'assoient tristement.
SCÈNE X. Lucie Rumelle, Robert Santeuil, puis Eugëne et Henri Bassou.
LUCIE
C'est navrant !
ROBERT
Je n'ai plus d'espoir.
LUCIE
Il n'a pas voulu donner sa carte. Il ne dira rien au ministre !
ROBERT
Je n'y compte plus.
LUCIE
Cette histoire du beau-frère de l'ambassadeur !
ROBERT
Oui, ils ont toujours un petit exemple sous la main. Ah ! Ma chérie ! Ma chérie ! Que je suis malheureux !
LUCIE
Ah ! Je suis malheureuse !
À ce moment, entre un soldat de mise un peu négligée. Ce soldat tient un cahier sous le bras. Il aperçoit Robert.
EUGÈNE
Oh ! Mais je ne me trompe pas ? Mais c'est Monsieur_Santeuil ?
ROBERT, le dévisageant
Je ne vous remets pas.
EUGÈNE
Mais je suis votre coiffeur, Monsieur. Je suis Eugène, votre coiffeur de Paris.
ROBERT
Ah ! Oui, c'est que vous avez coupé votre barbe. Et vous êtes mobilisé à Bordeaux ?
EUGÈNE
Oui, Monsieur. Je suis au bureau du capitaine-adjudant-major.
ROBERT, regardant les numéros de son collet
Et vous avez de la veine ! Vous êtes au 192° !
EUGÈNE
Pourquoi est-ce que j'ai de la veine ? Qu'est-ce qu'il a de plus que les autres, ce régiment ?
ROBERT
C'est que moi je voudrais être au 192°. Je fais des pieds et des mains, je ne peux pas y parvenir. J'ai vu le ministre, le général...
EUGÈNE
Vous voulez être au 192° ?
ROBERT
Oui, c'est pour faire mon instruction à Bordeaux...
EUGÈNE, ouvrant son livre, écrivant
Robert Santeuil...
Refermant son livre.
Vous voilà au 192°.
ROBERT, stupéfait
Comment ?
EUGÈNE
Je suis scribe au bureau du capitaine-adjudant-major.
ROBERT
Quel grade avez-vous ?
EUGÈNE
Pas de grade.
ROBERT
Mais, dites donc, ça ne dépend pas de vous, ça dépend du recrutement ?
EUGÈNE
Vous en faites pas ! J'arrangerai ça avec le recrutement.
Henri Bassou entre.
Si vous croyez que c'est la première fois !
ROBERT
Il paraît qu'il y a déjà tant de monde au 192°...
EUGÈNE
Eh bien, ça fera un de plus, voilà tout. Ce n'est pas ça qui le fera déborder, le régiment.
LUCIE
Oh ! Monsieur, que je vous suis reconnaissante !
EUGÈNE
Mais de quoi, Mademoiselle ?
À Robert.
Monsieur Santeuil, je vous attends au bureau. Quand vous voudrez, près des allées de Tourny.
Il sort.
HENRI, qui a entendu la fin de la conversation
Eh bien, c'est arrangé ?
LUCIE
Oui, après un refus du ministre.
ROBERT
Crois-tu ? Il faut que je le prévienne, le ministre, parce qu'il va en parler à son collègue de la Guerre ?
HENRI
T'en fais pas... Il ne lui dira rien.
ROBERT
Bagonet va lui remettre ma petite note.
HENRI
Il ne la lui remettra pas. L'important, c'est que tu les remercies.
LUCIE
Comment, qu'il les remercie ?
HENRI
Ah ! Il faut les remercier tous : le ministre, son chef de cabinet, et même moi.
ROBERT
Ils savent pourtant qu'ils n'ont rien fait.
HENRI
Ils n'en sont pas sûrs.
ROBERT
En tout cas, viens déjeuner !
texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica