Pièce en prose
Je Vais m'en Aller, Comédie en un Acte
Personnages
- HENRI
- JEANNE, sa femme
JE VAIS M'EN ALLER
La scène est à Paris, dans un petit salon, élégamment meublé. — Au lever du rideau, Jeanne, suivie d'Henri, entre par la gauche. Elle va s'asseoir sur un canapé au premier plan à gauche. Henri va d'abord à une fenêtre au fond, puis vient s'asseoir à droite sur une chaise placée à gauche d'un guéridon, où est servie une tasse de café.
HENRI, JEANNE.
HENRI
C'est régulier... Tous les dimanches, il fait beau temps jusqu'à midi. À midi, le temps se couvre. Il pleuvotte. Il fait gris. Quand ce n'est pas de bonnes averses comme dimanche dernier... Tout ça parce que j'aime aller aux courses !
JEANNE
Tu as l'intention d'aller aux courses cet après-midi ?
HENRI, légèrement inquiet
Mais oui, voyons, est-ce que ce n'est pas entendu ? Je te l'ai déjà dit ce matin.
JEANNE
Tu vas encore perdre ton argent.
HENRI
Tu sais bien que je ne joue jamais.
JEANNE
Alors tu vas me laisser toute seule ? Emmène-moi ?
HENRI, énergiquement
Non, non, ce n'est pas la même chose. Quand j'y vais seul, je prends un fiacre pour cent_sous, et c'est tout ce que ça me coûte. J'ai mon entrée à l'oeil, et je trouve toujours un ami qui m'emmène dans sa voiture. Tandis que, si tu viens avec moi, il faut tout_de_suite prendre une voiture de cercle, pour un louis.
JEANNE
Nous en avons eu une pour quinze_francs la semaine dernière.
HENRI
Parce qu'il faisait mauvais temps. En tout cas, il faut que je prenne une carte d'entrée de dame, pour dix_francs. Je ne vois pas l'utilité de dépenser trente_francs - mettons vingt-cinq - pour un plaisir qui ne t'amuse pas. Car tu m'as dit cent fois que ça ne t'amusait pas... Et puis, moi, c'est bien simple, quand je vais aux courses avec toi, je ne m'amuse plus.
JEANNE
Tu es gentil !
HENRI
Non, je ne m'amuse plus comme lorsque j'y vais seul. Quand tu es avec moi, je ne peux plus me déplacer, m'en aller à droite et à gauche, au paddock où l'on promène les chevaux, aux balances, au-dessus des tribunes... Tout seul, je me sens libre et léger... Et puis, si je vais avec toi, je suis obligé de mettre un costume neuf. .. Celui-là est tout abîmé... Je ne m'amuse pas dans les vêtements neufs... Non, si tu veux sortir avec moi, allons nous promener où tu voudras, mais pas aux courses.
JEANNE
Oui, pour monter les Champs-Élysées ensemble. Tu seras tout le temps à me faire la tête. Quand je sors avec toi, ce sont des observations à n'en plus finir.
HENRI
C'est que tu es assommante... Tu ne veux jamais me donner le bras.
JEANNE
Ça a l'air trop bête.
HENRI
Si tu marchais comme une personne naturelle ! Mais tu ne marches jamais aussi vite que quand tu te promènes. Tu t'en vas à fond de train ! Quand je suis à côté de toi, à ta droite par exemple, et que tu veux dépasser les personnes qui sont devant nous, tu passes si près d'elles à leur gauche, qu'il ne me reste plus de place ; je suis forcé de rester derrière toi et de m'essouffler ensuite, en courant comme un toutou, pour arriver à ta hauteur... Je tiens à être à côté de toi, parce que j'ai peur qu'on ne te croie seule et qu'on ne te dise des polissonneries.
JEANNE
Mais tu me laisses sortir seule ?
HENRI
Je te laisse sortir...
JEANNE
Oui, parce que ça t'est égal qu'on me dise des polissonneries quand tu n'es pas là pour être obligé de les relever.
HENRI
... Enfin ça m'ennuie de sortir avec toi. Et comme, toi, ça ne t'amuse pas non plus...
JEANNE
Oh ! Non ! Ça ne me passionne vraiment pas. Mais si tu te tenais tranquille, et si tu ne me faisais pas toujours des observations, j'aimerais autant sortir avec toi qu'avec n'importe qui.
HENRI, après un temps
Quelle heure est-il ?
JEANNE
Il n'y a pas d'heure ici. La petite pendule_de_Saxe est cassée depuis huit jours.
HENRI
Je vais demander l'heure à la cuisine.
JEANNE
Tu sais bien que la cuisinière n'a jamais l'heure juste, qu'elle avance ou retarde d'une demi-heure, suivant qu'elle est prête ou non pour le dîner.
HENRI
... Je vais m'en aller tout de suite. Comme ça je n'aurai pas besoin de prendre une voiture. Je descendrai prendre le train à la Gare_Saint_Lazare.
Il va pour embrasser Jeanne.
JEANNE
Alors, décidément, tu me laisses seule ? Bien !
HENRI, s'asseyant auprès d'elle
Voyons, petit coco... Qu'est-ce que ça peut te faire que j'aille m'amuser, puisque, si je restais près de toi, tu ne t'ennuierais pas moins !
JEANNE
C'est charmant ! C'est tout naturel que je m'ennuie, et que monsieur aille s'amuser.
HENRI
Ce n'est vraiment pas un temps engageant pour aller se promener.
JEANNE
Le temps n'est pas plus beau pour aller aux courses.
HENRI
Mais si. Aux courses, on court par tous les temps. C'est vrai qu'on s'amuse beaucoup moins quand il pleut... Tu sais, je ne vais pas m'amuser beaucoup aujourd'hui.
JEANNE
Pourquoi ne m'emmènes-tu pas ?
HENRI
Je te l'ai déjà dit... Et puis il va pleuvoir... Tu abîmerais ta robe.
JEANNE
J'en mettrai une vieille.
HENRI
Alors tu ne t'amuseras pas...
Il se lève impatienté.
Non, je trouve absurde de dépenser trente_francs par un temps pareil. Tu seras toi-même à me les reprocher pendant huit_jours.
JEANNE
C'est vrai que je trouve peu raisonnable de dépenser trente francs pour aller aux courses. J'aime mieux aller aux Variétés et souper ensuite.
HENRI
Voilà. Tu as raison... Tu es une petite femme pleine de sens, et très pratique. Je vais ni m'en aller.
Il s'approche d'elle.
Tu veux bien que je m'en aille ?
JEANNE
Fais ce que tu voudras.
HENRI
Dis-moi que tu veux bien.
JEANNE
Tu es libre.
HENRI
Je ne veux pas m'en aller si tu fais la tête.
JEANNE
Je ne peux vraiment pas sauter de joie parce que tu me laisses toute seule ici pendant que tu vas t'amuser.
HENRI
Tu ne sors pas ?
JEANNE
Où veux-tu que j'aille ?
HENRI
Faire un petit tour... prendre l'air...
Il essaie un adieu.
Au revoir !... Allons, bon ! Voilà que tu fais la tête !
Irrité.
Veux-tu que je te dise : tu es une rosse, une vraie petite rosse !
JEANNE
Pourquoi ?
HENRI
Parce que tu fais la tête exprès pour me gâter mon plaisir. Mais j'aurais bien tort de me gêner pour une méchante bête comme toi ! Ça me fait plaisir d'aller aux courses : je vais aux courses !
Il prend sa lorgnette et son chapeau.
Oh ! L'égoïsme des femmes !
Revenant près de Jeanne.
Au revoir... Embrasse-moi au moins...
JEANNE, nettement
Non !
HENRI
Pourquoi ?
Geignant presque.
Voilà qu'elle ne veut plus m'embrasser maintenant !
JEANNE, dure
Je n'ai pas besoin d'embrasser un homme qui me traite de rosse et de méchante bête.
HENRI, irrité
Eh bien ! C'est bon ! Eh bien, c'est bon !
Déposant sa lorgnette et son chapeau.
Tu veux m'empêcher d'aller aux courses. Sois satisfaite ! Je n'y vais pas ! J'avais une carte de vingt_francs ! Je vais la déchirer !
Il tire sa carte de sa poche.
Je vais la déchirer !... Alors tu me laisses la déchirer ? Elle vaut vingt_francs...
JEANNE
Elle vaut vingt_francs si tu t'en sers. Mais comme tu ne peux pas la vendre, elle ne vaut rien du tout.
HENRI, remettant sa carte dans sa poche
Voyons, coco... Je vais te faire une proposition...
Il s'assoit près d'elle.
Tu sais si je t'aime...
Gentil.
Je vais rester encore un quart d'heure avec toi. Je n'irai pas prendre le train à la Gare_Saint_Lazare. Je prendrai un fiacre devant la porte.
JEANNE
Si tu veux t'en aller, j'aime autant que tu t'en ailles tout de suite et que tu économises les cent_sous du fiacre.
HENRI
Tu crois ?... Je vais m'en aller. Au revoir ! Embrasse-moi.
Elle se lève et l'embrasse.
JEANNE
Tiens !
HENRI
De meilleur coeur !
JEANNE
Ah ! Tu m'embêtes !
Elle s'en va par la gauche, dans sa chambre. Henri resté seul prend sa lorgnette et son chapeau et va pour sortir. Mais il hésite et s'assoit pour réfléchir.
JEANNE, rentrant
Comment ? Tu n'es pas encore parti ?
Henri ne répond rien.
Tu es bien libre de t'en aller. Moi je sors.
HENRI
Où vas-tu ?
JEANNE
On vient de me remettre un télégramme de Juliette. Elle ne sort pas. Elle me dit que je serais bien gentille d'aller la voir.
HENRI
Bon ! Parfait !
Il se lève.
Je vais m'en aller. Au revoir !
JEANNE
Au revoir, mon chéri.
Henri s'éloigne.
Amuse-toi bien.
HENRI, s'arrêtant et la regardant
Comment dis-tu ?
JEANNE
Je te dis de bien t'amuser.
HENRI
Tu es contente maintenant que j'aille aux courses ?
JEANNE
Très contente, puisque ça te fait plaisir.
HENRI
Alors je reste ici, réflexion faite.
Il pose sur un meuble sa lorgnette et son chapeau, et s'assoit. Préoccupé.
Ce n'est pas naturel que tu sois contente comme ça... Veux-tu me faire le plaisir de me montrer ce télégramme de Juliette ?
JEANNE
Pourquoi cet air mystérieux ? Le voici.
Elle lui tend le télégramme.
HENRI
Tu me le donnes bien vite... Tu n'obéis pas si vite d'ordinaire, quand je te demande quelque chose... Il faut que tu aies intérêt à te disculper rapidement.
JEANNE
Mon pauvre ami, tu es complètement fou !
HENRI, se montrant
Oui, je suis surtout le bon imbécile que tout le monde fiche dedans, et qui ne s'aperçoit de rien... Cette dépêche de Juliette, veux-tu que je dise ce que c'est ? C'est un signal. Elle te ménage des rendez-vous. À charge de revanche naturellement ! Vous ne valez pas mieux l'une que l'autre !
JEANNE, agacée
Tu es trop bête. Je ne te répondrai pas.
HENRI
C'est plus commode !... Allons ! Voilà la première course ratée... Tant pis ! J'aime autant ne pas aller aux courses dans ces conditions-là. Je serais ennuyé, tracassé... Je n'aime pas les plaisirs gâtés... J'aime mieux ne pas m'amuser ; je vais rester près de toi.
JEANNE, énervée
C'est effrayant !
HENRI
Oui, je sais. Je dérange vos projets. Tout était bien concerté entre Juliette, toi et... l'autre, le monsieur que je ne connais pas... mais que je devine...
Furieux.
J'irai lui parler du pays à ce monsieur-là.
JEANNE
Je n'ai pas l'honneur de le connaître, ce monsieur-là. Mais je sais bien qu'il va te rire au nez, quand tu iras lui parler du pays.
HENRI
En attendant je vais m'installer ici.
Il tape énergiquement sur la table.
Tranquillement.
JEANNE, exaspérée et lui mettant le chapeau sur la tête
Oh ! Écoute, je t'en supplie, va aux courses ! Car j'ai mal aux nerfs et je ne pourrais pas passer tout mon après-midi avec un être aussi insupportable que toi !
HENRI
Bon. Je vais m'installer ici. Je ne bougerai pas.
JEANNE
Mais de quoi as-tu peur ?
HENRI, sombre
Que tu n'ailles chez Juliette... ou ailleurs !
JEANNE
Tu n'as qu'à m'accompagner chez Juliette.
HENRI
Tu veux que je t'accompagne chez Juliette ?
Il se lève.
Soit... Va mettre ton chapeau.
Elle s'éloigne, mais il la retient par la main.
Tu y consens de bon coeur ? Regarde-moi dans les yeux...
Scandant ses paroles.
Tu veux que je t'accompagne chez Juliette ?
JEANNE
Oui. Eh bien ?
HENRI, épanoui
Eh bien, je vais aux courses... Je vois que je m'étais trompé... Je t'aime bien ! Au revoir...
Il l'embrasse tendrement.
Mais sais-tu ce que tu devrais faire pour être complètement gentille ? Tu devrais ne pas aller chez Juliette, et rester ici, bien tranquillement.
JEANNE
Ça c'est le comble ! C'est magnifique ! Non content de me laisser ici comme un pauvre chien, tu veux encore m'empêcher de sortir !
Pleurant.
Eh bien, je resterai ici ! Eh bien, je resterai ici !
HENRI, ému
Mon petit chéri ! Mon petit chéri ! Ne pleure pas ! Je vais rester près de toi. Je vais rester près de ma petite femme que j'aime !
JEANNE, toujours attristée
Oui ! Tu m'aimes à ta façon !
HENRI, la prend dans ses bras
Mais si, je t'aime, puisque je te sacrifie mon après-midi. Je te le sacrifie joyeusement.
Silence.
Joyeusement.
Silence. Il l'embrasse sur le front.
En revanche, je sais bien, si j'étais à ta place, ce que je répondrais à mon petit mari.
Il l'embrasse.
Je lui répondrais : mon ami, tu m'as suffisamment prouvé ton amour.
Il l'embrasse tendrement.
Je ne veux pas de ton sacrifice.
Jeanne s'écarte de lui. Henri, gravement.
Jeanne, nous ne sommes plus des enfants.
Solennellement.
Nous voyons clair en nous. Ne nous gâtons pas notre bonheur en nous faisant des sacrifices dont nous ne nous savons aucun gré. Sauvegardons notre bien-être par des concessions réciproques.
JEANNE
C'est une belle théorie. Mais tu ne me la sers jamais quand c'est mon tour de m'amuser. Ainsi, tu sais combien ça me fait plaisir d'aller au bal. Tu refuses toujours de m'y conduire, sous prétexte que tu détestes le bal.
HENRI
Ah ! Petit coco, ce n'est plus la même chose ! Au bal, je suis forcé de t'accompagner. Tandis qu'aux courses tu n'es pas forcée de venir avec moi.
JEANNE
Mais je ne demande que ça. Emmène-moi !
HENRI
Il pleut.
JEANNE
Il ne pleut plus.
HENRI
Ça va retomber... Quelle heure est-il ?
JEANNE, soupirant
Ah ! L'heure de t'en aller !
HENRI, avec effusion
Oh ! Merci !... Alors ça ne te fait rien que je m'en aille ?
JEANNE
Rien du tout.
HENRI
Tu ne vas pas sortir ? Tu vas rester seule ici, comme un pauvre chien ?
JEANNE
Comme un pauvre chien.
HENRI
Est-elle gentille !
Il se lève. D'un air triste.
Allons ! Je vais aux courses !
Il prend son chapeau et sa lorgnette et va à la porte de droite d'où il regarde Jeanne avec tendresse.
Au revoir, petit chéri !
Il sort.
JEANNE attend un instant, écoute si la porte d entrée s'est refermée, puis se lève, et va à la porte du fond. - À la cantonade :
Marie, vous ne sortirez pas avant de m'avoir préparé une grosse tasse de chocolat, que je mangerai froid à mon goûter. Vous me monterez aussi deux croissants. Mais, avant ça, vous irez chercher dans ma chambre ma grande boîte de rubans, avec tous mes rubans, et mes deux formes de paille.
Revenant à l'avant-scène. Joyeusement.
Je vais m'amuser à me faire des chapeaux !
texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica