Pièce en prose
La Petite Femme de Loth, Opéra-Bouffe
Personnages
- MÉLECH, M. TARRIDE
- LOTH, M. CHALANDE
- SCHEM, M. LIESSE
- RAAB, M. MARIE
- UN GOMORRHÉEN
- DAGRAR, Mme MARGUERITE DEVAL
- ANÉ, première fille de Loth. Mme MINDÈS
- JUNA, deuxième fille de Loth. Mme VARLEY
- TITSA, servante. Mme JOLLY
PRÉFACE
Chère Marguerite Deval, Cher Abel Tarride,
En vous dédiant cette Petite Femme de Loth, ce n'est pas seulement un devoir de reconnaissance que j'accomplis envers deux artistes exquis et deux amis charmants. J'ai tenu à fixer ici le souvenir d'un labeur commun et agréable. Le spectateur frivole ne s'est pas toujours rendu compte des efforts persévérants et de la patiente minutie qui nous furent nécessaires pour reconstituer et faire revivre sur la scène des Mathurins toute une époque disparue. Ces petites échoppes de l'Arabie, de l'Afghanistan, de la Perse, les avons-nous assez visitées et scrutées, à la dernière Exposition ? Tout ce qui n'était pas asiatique, africain, ou au moins espagnol, était impitoyablement écarté. Et vous rappelez-vous la fameuse perruque du patriarche Loth que Tarride, dans sa folie d'exactitude, fit copier par un artiste spécial sur un portrait d'Agrippa d'Aubigné ? Nous tenions à ce que la moindre draperie, l'accessoire le plus insignifiant fût d'une époque, d'une époque quelconque, mais d'une époque.
Tarride m'a-t-il assez chicané sur la vérité historique des moindres détails ? Il prétendait notamment que le « deâr » n'était pas une mesure de longueur usitée en Palestine. Et quand, à bout d'arguments, je lui dis enfin que ce mot était de mon invention, il me pria de l'orthographier « dehâr » avec un h, afin de lui donner un aspect plus scrupuleusement chaldéen. Dans le domaine des faits, nous avons observé la même rigueur de documentation.
On nous reprochera peut-être d'avoir considéré la destruction de Sodome et de Gomorrhe comme un fait non avenu. Mais quelle autorité nous obligeait à respecter cette légende, qui n'a vraiment pour s'étayer que des preuves bien faibles ?
La seule assertion en effet que l'on puisse invoquer pour attester cette fameuse catastrophe n'émane-t-elle pas d'individus qui fuyaient Gomorrhe, et à qui il avait été défendu de regarder en arrière ?
Quelques exégètes superficiels nous demanderont sans doute pourquoi les personnages de notre pièce emploient si fréquemment des expressions d'argot. Mais, vingt-cinq siècles avant notre ère, est-il plus anormal de parler argot que de parler français ? Il fallait faire justice de ces petites accusations d'inexactitude, et défendre sur ce point cet ouvrage qui, à défaut d'autre mérite, a celui d'être consciencieux.
Marguerite Deval, Abel Tarride, Le moment est venu de régler nos comptes. Je l'ai retardé, ce moment fatal, autant que j'ai pu. Car, lorsque j'aurai donné à Claude Terrasse et à chacun de vous la part qui vous revient dans la réussite de cet ouvrage, je ne vois pas ce qui va me rester. Vraiment aucune pièce n'a été mieux jouée que ce petit opéra. On aurait pu craindre, chère Deval, que vous manquassiez un peu de langueur orientale. Mais on s'aperçut, en vous voyant et en vous écoutant, que c'était l'Orient qui avait manqué jusqu'ici de la vivacité et du charme « devalesques ». Grâce à vous, la molle Judée est sortie de sa torpeur. Vous lui avez rendu plus que la vie, en lui donnant votre vie, votre gaieté explosive, si naturelle et si surnaturelle. Depuis que vous avez incarné l'Orient, c'est l'Occident qui nous apparait désormais sous un aspect nonchalant et morne.
Quant à Tarride, ce parfait comédien fut lui-même, et c'est tout dire. Il n'y a jamais eu, parmi les prophètes de la Mésopotamie, un pince-sans-rire aussi complet. Grâce à ces deux éléments si divers, le chaudfroid de comique, si savoureux, de Tarride, et la joie bouillante, si généreuse, de Marguerite Deval, grâce à l'originale, variée, tendre et endiablée musique de Terrasse, ce spectacle avait vraiment un éclat extraordinaire. Je souhaite qu'il en reste quelque chose à la lecture,
TRISTAN BERNARD
ACTE PREMIER
La scène se passe dans la maison de Loth, aux environs de Gomorrhe. Au lever du rideau, Mélech entre en scène, précédé de Titsa.
SCÈNE PREMIÈRE. Mélech, Titsa.
TITSA, entrant de gauche
Suis-moi, étranger, dans cette demeure. Puis tu me diras ton nom et j'irai annoncer ta venue à Dagar, la femme de mon maître, le vénérable patriarche Loth.
MÉLECH
Alors je suis bien chez Loth, le neveu du patriarche Abraham ?
TITSA
Abraham ?
MÉLECH
Oui, c'est l'oncle de Loth.
TITSA
Je ne connais pas ce nom d'Abraham. Je sais seulement que mon maître a un oncle qui demeure à Goar.
MÉLECH
C'est bien cela. Ton maître Loth habite ici avec sa femme et ses filles ?
TITSA
Avec sa femme et ses filles, qui sont des filles d'un premier lit. Depuis son second mariage, il habite ici, dans les environs de Gomorrhe... Pourquoi frissonnes-tu ?
MÉLECH
C'est le nom de cette ville maudite.
TITSA, d'un air étonné
Ah !... Veux-tu attendre un peu ? Mon maître n'est pas encore rentré ; il est allé voir ses troupeaux ; mais je vais prévenir ma maîtresse.
Elle sort.
SCÈNE II.
MÉLECH, seul
Je ne suis vraiment pas très propre pour parler à des dames. Enfin ! On sait ce que c'est qu'un homme qui arrive de voyage. Quelle poussière ! Et puis j'avais un chameau de chameau qui trottait d'un sec !
Regardant autour de lui.
Je suis à Gomorrhe... Quand il a été question de venir à Gomorrhe, pour cette affaire de troupeaux, tous les gens de ma tribu m'ont dit : c'est une ville maudite. Alors, j'ai hésité. Et c'est même pour cela que je suis venu... Cette ville est, dit-on, pleine de tentations. J'espère ne pas y succomber. Quelle gloire si je n'y succombe pas !... Et quelles compensations, si j'y succombe !
SCÈNE III. Mélech, Titsa.
TITSA
Étranger, ma maîtresse va venir dans un instant, accompagnée de ses deux belles-filles.
Solennellement.
Ces dames vont te chanter, selon l'usage, un hymne de bienvenue.
MÉLECH
Je vois qu'on respecte les traditions dans cette maison.
TITSA
Ce n'est pas cela. Mais ces dames ne sont pas très occupées. Et elles ne sont pas fâchées de trouver une petite distraction.
MÉLECH
La femme de Loth est bien ?
TITSA
Oui, mais il n'y a rien à faire.
MÉLECH
Mais je n'ai aucune intention...
TITSA
Je ne sais pas si vous avez des intentions. Je ne vous le demande pas. Seulement je vous donne un renseignement en passant : il n'y a rien à faire. C'est une femme fidèle.
MÉLECH
Le patriarche est si vénérable !...
TITSA
Qui est-ce qui vous parle du patriarche ? Elle est fidèle... mais pas au patriarche. Elle est fidèle à un petit ami qu'elle a, et qui est très amoureux d'elle. D'ailleurs, il n'a encore rien obtenu.
MÉLECH
La femme de Loth est très honnête ?
TITSA
Oh ! D'une honnêteté absolue... Elle est surtout très surveillée. Elle est toujours à la maison. Moi, ici, je n'ai qu'un jour de sortie par mois. Alors je suis quatre fois plus honnête que dans la maison où j'étais précédemment et où je sortais toutes les semaines... Mais il faut que j'aille à ma cuisine. Vous déjeunez ici ? Il est probable qu'on va vous inviter. Ici on invite toujours les gens quand ils viennent pour les affaires. Mais voici ma maîtresse, précédée de ses deux belles-filles.
SCÈNE IV. Les mêmes, Dagar. Ané, Juna.
Mélech s'incline. Un moment de silence. Dagar prend place, à droite, devant un siège. Les deux jeunes filles se placent à sa droite, face aux spectateurs. Mélech est sur la gauche, faisant face à Dagar.
DAGAR, chantant
Que notre porte hospitalière...LES JEUNES FILLES
Que notre porte hospitalière...LES JEUNES FILLES
Pour le nou ! Pour le veau ! Pour le nouveau venu !DAGAR
Prenez-lui son manteau que souilla la poussière, Et si la marche a sali son pied nu, Pour enlever la poudre de la route, Le bain de pied est le meilleur moyen connu.LES JEUNES FILLES
Oui ! Nous laverons son pied nu ! Car il ne s'agit, somme toute, Que de poussière de la route. Oui ! nous laverons son pied nu !DAGAR et LES JEUNES FILLES
Joie ! Fête ! Gloire ! Joie au nou ! Fête au veau ! Gloire au nouveau venu !MÉLECH, s'inclinant
Vous êtes tout à fait aimables et je ne sais comment vous remercier. Voulez-vous me permettre, à mon tour, de chanter la louange de la gracieuse maîtresse du logis ?
DAGAR, aux jeunes filles
Il est très bien élevé !
LES JEUNES FILLES
Il n'est pas mal.
LES JEUNES FILLES
Ah ! Voici le ramier ! Ah ! Voici le ramier ! Il ne s'est pas trop fait attendre Mais il faudrait pourtant s'entendre : Est-ce au pigeon ? Au coudrier ? Que ressemble sa gorge tendre ?MÉLECH
Quant à tes yeux...LES JEUNES FILLES
Passons aux yeux.MÉLECH
Tes yeux ont des lueurs proches et si lointaines Que l'on dirait l'eau des fontaines Où la lune a penché son masque radieux...DAGAR
Pardon si je t'arrête et si je t'importune, Mais, pour différentes raisons, Quand tu parles de moi, ne mets donc pas la lune Dans tes comparaisons.MÉLECH
C'est bon ! C'est bon ! Je m'arrête... Car c'est assez pour le moment. Vous vous êtes offert ma tête Très suffisamment.Parlé.
Faut-il que je continue ? J'avais encore des choses aimables à te dire. Mais je me rends bien compte que ce n'est pas de la dernière nouveauté. Que veux-tu ? Tout a été dit depuis deux mille ans qu'il y a des hommes et qui pensent.
DAGAR
Je te remercie. Tu as été très convenable... Tu ne m'as pas dit ton nom ?
MÉLECH
Mélech-ben-Rahan, du bourg de Laarem. Ça ne te dit rien ?
DAGAR
Non. Tu pourrais nous donner des détails complémentaires sur ta vie privée, s'il n'y a aucune indiscrétion.
MÉLECH
Il n'y a aucune indiscrétion.
DAGAR
Eh bien ! Alors ne nous dis rien.
L'examinant.
Tu parais plutôt à ton aise...
MÉLECH
Oui. On ne devrait pas raconter cela soi-même. Mais il est juste de dire que je suis un homme considérable par mon or et par mes troupeaux.
DAGAR
Du reste, tu es bien vêtu, sous la poussière qui couvre tes habits.
Aux jeunes filles.
Ce n'est pas mal, cette étoffe du manteau ? Ça ressemble un peu à la tunique qu'avait l'autre jour la femme de Goareb ?
JUNA
Ça a l'air de se tenir mieux.
ANÉ, d'un ton pénétré
On fait de si jolies choses avec le lin d'Arabie.
DAGAR, tâtant le manteau
Si tu reviens ici pour affaires, je te demanderai de cette étoffe-la.
Posément.
Bien entendu, il ne s'agit pas d'un cadeau, mais d'une commission.
Riant.
Il avait déjà peur que ce soit un cadeau.
Songeuse.
Il m'en faudra bien sept_à_huit_dehârs.
JUNA
Tu n'en auras jamais assez ; ma petite jupe claire, qui n'a pas du tout d'ampleur, m'a pris près de neuf_dehârs.
DAGAR
Oui, mais elle est plissée, ta petite jupe.
JUNA
C'est vrai qu'elle est plissée.
DAGAR, haussant les épaules
Malice !
Elle continue à tâter le manteau.
MÉLECH
Ne vous gênez pas.
DAGAR
Quand est-ce que tu reviens de nos côtés ?
MÉLECH
Je ne sais pas. Quand on est dans les affaires de moutons...
ANÉ
As-tu seulement une femme ?
MÉLECH
Non, figurez-vous ! Je devrais être marié depuis longtemps ; je n'ai rien trouvé dans mon pays qui m'ait plu. Mais j'ai une liaison... avec trois femmes mariées... les trois femmes d'un de mes amis.
DAGAR
Alors, ça te fait trois liaisons ?
MÉLECH
Non, une liaison, puisqu'elles sont mariées au même homme. Chez nous, nous comptons les liaisons par tête de mari.
DAGAR
Si tu n'es pas marié, tu pourrais épouser ces deux demoiselles. Elles sont précisément à marier et elles veulent épouser le même homme.
ANÉ, piquée
Comme on dispose de nous !
JUNA, de même
Il faudrait un peu demander notre consentement.
ANÉ, sèchement
Et nous ne l'accorderions d'ailleurs pas.
JUNA, à Ané, à demi-voix
D'ailleurs, c'est sur Dagar qu'il tique : il ne la quitte pas des yeux.
DAGAR
Et tu es venu ici pour affaires ?
MÉLECH
Je viens voir Loth pour lui acheter des béliers. Nous verrons... Nous nous arrangerons... C'est-à-dire que je tâcherai de l'arranger et qu'il ne m'arrange pas.
DAGAR
Eh bien, attends-le ici. Il ne va pas tarder. Il est allé comme à l'ordinaire embêter ses bergers ! Tu déjeunes avec nous ?
MÉLECH
Oui, je sais.
DAGAR
Comment ? Tu sais ?
MÉLECH
La bonne m'a invité.
DAGAR
Veux-tu, en attendant Loth, aller faire un tour dans les villes voisines ?
MÉLECH
Sodome et Gomorrhe ?
DAGAR
Oui. Ça a l'air de te troubler un peu.
MÉLECH
Ces villes ont une réputation effroyable.
DAGAR
Tais-toi... Si tu savais comme on exagère ! Quand je suis venue habiter avec le patriarche, tous les gens de chez moi m'ont fait des histoires à n'en plus finir... Comment ? Vous allez demeurer là ? Mais c'est un pays effrayant !
MÉLECH
C'est ce qu'on m'a dit aussi.
DAGAR
Et ça ne t'a pas empêché de venir ?
MÉLECH
Pas plus que toi.
DAGAR
Eh bien ! Je t'assure que ma terreur a été bien déçue. On s'amuse évidemment par ici. La terre est fertile, le bétail abondant. Alors les habitants prennent du plaisir dans la vie.
MÉLECH
Il y a plaisir et plaisir. Quand les hommes de mon pays prennent dans leurs bras leurs tendres épouses, il est certain que même s'ils n'ont pas pour but véritable la reproduction de l'espèce, ces rapprochements ne sont pas désagréables au Seigneur.
DAGAR
Quoi ? Le Seigneur ! Le Seigneur ! Est-ce qu'il s'occupe de ça ? Il est plus convenable que toi, le Seigneur ! Il voit tout, mais il ne regarde pas. Si tu te figures qu'il passe son temps à examiner la vie privée des gens ? Et puis, que penses-tu donc que l'on fasse par ici qui soit si différent de ce qui se fait chez toi ? Je sais bien qu'il y a une demi-douzaine de personnes moins dépravées, sans doute, que puériles, qui veulent étonner le monde et qui font ainsi à nos villes leur mauvaise réputation. Mais la grande majorité, je réponds de la grande majorité...
Chantant.
J'en réponds comme de moi-même, Car je suis faite comme ils sont, Et moi je sais bien ce que j'aime : C'est l'amour d'un joli garçon. Voilà les choses les meilleures, En dépit de ce que l'on dit, Non ce n'est pas à quatorze heures Que moi je vais chercher midi !JUNA, à Ané
J'attendais le petit couplet grivois.
ANÉ
Il y en a un autre.
DAGAR, chantant
Il s'approche, il voudrait m'étreindre... Je sens s'accroître son espoir, Ce qui m'amuse, c'est de feindre De ne pas m'en apercevoir. Il dit des choses supérieures... Je sens qu'il devient plus hardi... Non, ce n'est pas à quatorze heures Que moi je vais chercher midi !Parlé.
Malheureusement, ici, je n'ai rien à chercher du tout... parce que le père Machin... Loth... enfin, mon mari, ce n'est pas le besoin de m'étreindre qui lui donnera des lumbagos.
MÉLECH
Pourtant il a engendré ces deux filles.
DAGAR, à demi-voix
Je te ferai remarquer qu'elles sont du premier lit... Moi, je ne sais pas ce qui s'y passait dans le premier lit... Je ne suis que du second... où ça manque un peu d'animation... J'avais douze ans, il y a une quinzaine d'années, quand le patriarche m'a demandée en mariage. Il a cent_sept_ans maintenant... Mais que veux-tu ? Mon père se faisait vieux. Il avait cent_quatre-vingt et des années. Autant dire qu'il frisait la deux centaine... Loth était un homme considérable par son or et par ses troupeaux. Et puis nous étions trente-trois filles à la maison. Il y en avait déjà vingt-sept qui avaient fait des mariages d'amour et ça ne leur avait pas trop bien réussi.
MÉLECH
Et tu n'as jamais eu d'enfants ?
DAGAR
Comment veux-tu ? Je ne sors jamais... Il me tient emprisonnée ici. De temps en temps, il vient quelqu'un pour les affaires. C'est ma seule distraction.
SCÈNE V. Les mêmes, Titsa.
TITSA, s'approchant de Dagar pendant que Mélech s'éloigne discrètement vers la gauche
Maîtresse ! Le voici.
DAGAR
Qui ça ?
TITSA
Lui... Ton bien-aimé apporte des fleurs odorantes. Son visage est plus doux que l'aube. Ses bras sont gracieux et muscleux à la fois.
DAGAR
Tu m'en diras tant !
À part.
J'aime cette bonne, parce qu'elle s'exprime élégamment.
TITSA
Faut-il lui dire d'attendre un peu, maîtresse ?
DAGAR
Oui, bonne.
TITSA, à Juna et Ané
Il y a aussi là le petit jeune homme qui vient pour ces demoiselles.
ANÉ
Ah ! Bon !
JUNA
Bon !
ANÉ
Dis-lui qu'il nous attende dans la cour.
TITSA, à part
Oui, mon coeur.
À Dagar.
Il faudrait peut-être éloigner l'étranger.
DAGAR, à Mélech
Étranger, tu ferais peut-être bien d'aller au-devant de Loth ? Il arrive par la route à gauche, la route qui traverse Gomorrhe.
MÉLECH
C'est que je suis un peu fatigué.
DAGAR, embarrassée
Oui, mais je vais te dire. J'attends quelqu'un pour une affaire... Je n'en parle pas à Loth... Je veux lui en laisser la surprise.
MÉLECH
Je m'en vais donc.
Chantant.
De cette charmante demeure J'écarte, oui, j'écarte mes pas.À Dagar et aux jeunes filles qui parlent ensemble avec indifférence.
Mais ne vous frappez pas ! Car vous me reverrez lorsque sonnera 'heure Du repas.DAGAR
Que l'instant prochain te ramène à notre table, où ton couvert est mis.À part.
Nous lui servirons en salmis Quelques reliefs de la semaine.ENSEMBLE
MÉLECH, DAGAR ET LES JEUNES FILLES
Oui l'instant prochain me ramène Que l'instant prochain te ramène À cette table où mon couvert est mis À cette table ton couvert est mis.Mélech sort à gauche, les jeunes filles à droite.
SCÈNE VI. Dagar, Titsa, Schem.
TITSA
Maîtresse, il est là. Faut-il que je le fasse entrer ?
DAGAR
Attends un peu.
TITSA
Il est très troublé, le jeune homme... Il voudrait bien savoir si c'est pour aujourd'hui ?
DAGAR, comme à elle-même
Je n'en sais rien. On ne sait jamais quand on donne un rendez-vous, si on consentira ou si on ne consentira pas. C'est même pour savoir ça qu'on donne un rendez-vous.
À Titsa.
Toi, quand tu vas à un rendez-vous, tu sais généralement que tu consentiras... Mais moi, ce jeune homme ne m'emballe pas.
TITSA
Pourquoi le recevez-vous ?
DAGAR
Parce que je n'ai pas le choix. Il vient très peu de monde ici et je suis arrivée à l'instant critique où il faut que je trompe mon mari.
TITSA
Alors, ça n'est pas une passion irrésistible ?
DAGAR
Non. Et c'est ce qui m'embête. Je suis forcée de me raisonner un peu pour arriver à faire des bêtises. Je me dis que ce jeune homme a vingt-cinq ans, quatre_vingt-deux_ans de moins que le patriarche, et qu'il y a des chances pour qu'il s'occupe un peu de moi. J'aime bien qu'on s'occupe de moi dans la vie.
Comme à elle-même.
Mais c'est égal, je voudrais bien me sentir poussée par quelque chose de plus fort... Non, je suis stupide, je vais me mettre à dos tous les ennuis de la terre ! Ma tranquillité a son prix. Il vaut mieux ne jamais le revoir... Titsa !...
Décidée.
Fais entrer ce jeune homme.
TITSA, à Schem
Faisons entrer le jeune homme en question ! Jeune homme en question, donnez-vous la peine d'entrer.
Entre Schem. C'est un jeune homme un peu maigre. Il est vêtu d'une sorte de tunique flottante et coiffé d'un galourinn (petit chapeau pointu.) Il porte à la main une branche, faiblement garnie de feuilles.
TITSA, à part
Il n'est pas en beauté aujourd'hui.
Elle sort.
SCHEM
Bonjour, Madame.
DAGAR, à part
C'est curieux ! Je ne le trouve bien que lorsqu'il n'est pas là.
SCHEM, à part
Je crois que je lui fais une certaine impression.
Haut.
Dagar, il y a quatre mois que j'ai commencé à vous faire la cour. Vous voyez dans quel état vous m'avez mis.
DAGAR
Le fait est que vous n'avez pas trop bonne mine. Je ne sais pas si vous avez raison de porter de ces petits chapeaux pointus. Ça ne vous avantage pas.
SCHEM, ôtant son bonnet
Ma mère m'a dit qu'il était très bien.
DAGAR
Il me semble que vous avez encore moins de cheveux que la dernière fois.
SCHEM, ôtant son bonnet
Je vous en ai envoyé pas mal dans un médaillon. Et puis qu'est-ce que vous voulez ? Je mène une vie impossible.
Chantant.
I.
Avant l'exécrable moment Où ces beaux yeux, par un coup de magie, M'ont pris tout mon vouloir, toute mon énergie, Je vivais bien paisiblement, Je vivais au sein de l'orgie. Je soulevais une noble fierté Dans le coeur de ma bonne mère, Et Déborah, l'esclave cuisinière, Me regardait, l'oeil excité. De ces deux grands yeux que j'adore, Voyez, mais voyez donc l'effet. Voyez ce que vous avez fait D'un des plus grands débauchés de Gomorrhe !II
Le soleil qui s'était couché Devant mes yeux, au-dessus de Gomorrhe ! Debout a son lever me retrouvait encore. Quand on fut toujours débauché, On aime à voir lever l'aurore, Mais aujourd'hui je me couche au couchant, Je prends mes repas en famille. Mes soeurs s'en vont cueillir la camomille Pour moi, le soir, dans notre champ... De ces deux grands yeux que j'adore, Voyez, mais voyez donc l'effet, Voyez ce que vous avez fait D'un des plus grands débauchés de Gomorrhe !DAGAR
C'est attendrissant. Mais que voulez-vous ? Je suis très surveillée.
SCHEM
Très surveillée ! Très surveillée ! Mais le patriarche n'est pas toujours ici ? Vos serviteurs vous sont dévoués. Ils n'iront rien raconter. Les filles du patriarche...
DAGAR
Oh ! Celles-là ! Elles sont avec moi. Comme elles s'amusent pas mal de leur côté et que je n'en parle pas...
SCHEM
Vous voyez que vous ne risquez rien. Alors...
DAGAR
Alors quoi ?
SCHEM
Profitons-en...
DAGAR
Profitons de quoi ?
SCHEM
De ce que nous sommes seuls et que vous ne risquez rien.
DAGAR
Vous êtes fou.
SCHEM
Dagar, je vous en prie !
DAGAR
Voulez-vous vous taire ?
SCHEM
Femme insensible !
À part.
Voyons si elle cédera à des accents plus lyriques.
Chantant.
Ne soyez pas impitoyable, Dagar, excusez mon tourment.
DAGAR
Pour apaiser votre tourment, Il me faut plus de confortable, Que je n'en ai pour le moment Et que ce soit tranquillement.SCHEM, impatienté
Tranquillement ! Tranquillement !DAGAR
Oui, jeune homme, tranquillement ! Il faut du calme et du bien-être Et je ne veux pas risquer d'être Interrompue au bon moment. Je n'ai pas votre promptitude 11 faut laisser il ma sollicitude Le temps de se changer en autre sentiment.DAGAR
Faut-il vous dire clairement Qu'en apaisant votre tourment Je n'agis pas par pure complaisance ? Faut-il vous dire que je pense Que je pense à mon agrément ?... Maîtrisez votre impatience Et différez l'heureux moment. Votre bonheur sera bien plus complet vraiment Si j'y trouve de l'agrément.SCHEM
Évidemment, évidemment. Mais pour le moment je me contenterais d'y trouver de l'agrément tout seul. Il y a assez longtemps que j'attends... Plus tard, quand nous serons plus tranquilles, nous nous occuperons de vous.
DAGAR
Vous êtes trop bon.
SCHEM
Alors il n'y a rien à espérer immédiatement ?
DAGAR
N'y comptez pas.
SCHEM
J'aime mieux en être sûr. Comme ça je n'y pense plus pour aujourd'hui. Je m'agite moins. Et je peux réfléchir avec plus de sang-froid aux moyens de déjouer la surveillance du patriarche. C'est curieux que vous n'en veniez pas à bout. On le dit pourtant très naïf et très facile à duper.
DAGAR
Oui, je sais ; il existe une chanson en patois du pays dans laquelle il est dit qu'il a autant de sagacité que le fruit du poirier. Eh bien ! il a beau être comparable au fruit du poirier, ça ne l'empêche pas d'avoir l'oeil quand il s'agit de sa femme, ou de ses troupeaux.
SCHEM
Le patriarche ne va donc jamais en voyage ?
DAGAR
Non, il suit un régime, il ne mange que du pain grillé, et le trot des chameaux lui donne le mal de mer.
SCHEM
Qu'est-ce qu'on pourrait inventer pour l'éloigner d'ici, une quinzaine de jours ?
DAGAR
Ou pour tout à fait. J'ai déjà cherché.
Entre Titsa.
TITSA
Maîtresse, voici le maître au front vénérable.
SCHEM
Je m'en vais.
DAGAR
Non, restez... Puisque vous êtes censé venir pour affaires, vous achèterez un mouton, voilà tout. Vous le rapporterez à madame votre mère.
SCHEM, à lui-même
Ça fera le quinzième mouton que je rapporte à ma mère depuis trois mois. Nous ne mangeons plus chez nous que du gigot et des côtelettes. Et je n'aime que le boeuf.
DAGAR, à Titsa
De quelle humeur est le maître au front vénérable ?
TITSA
Il a l'air soucieux d'un patriarche à qui l'on a vendu des petits-pois qui n'ont pas voulu cuire.
VOIX DE LOTH, au dehors
Abomination !
SCHEM
Qu'est-ce qu'il dit ?
TITSA, nonchalamment
Il dit : Abomination !
VOIX DE LOTH, au dehors
Abomination !
TITSA
Vous entendez ? Il répète : Abomination ! Il a dit passer par Gomorrhe et voir des choses qui ne lui revenaient pas !
Entre Loth par la gauche, suivi de Mélech. Juna et la bonne entrent par la droite.
SCÈNE VII. Les mêmes, Loth, Mélegh et Juna.
DAGAR
C'est mon petit mari.
Chant.
LE CHOEUR
Le voici venir, le bon centenaire.LOTH, à Mélech, parlé
Vous venez de la ville ? Vous avez vu ?
MÉLECH
Oui, j'ai vu. Il y a de bien jolies femmes.
LOTH
À quoi pense-t-on ?
À Schem.
À quoi pense-t-on ? La femme de Méhar était derrière sa maison en train de se faire embrasser par le fils de Doeb.
MÉLECH
Elle était bien jolie, la femme de Méhar.
LOTH, à Schem
Et votre soeur...
SCHEM
Ma soeur ?
LOTH
Votre soeur Gad était dans les bras du jeune Goar ?
SCHEM
C'est son fiancé.
LOTH
À dix heures du matin !... Est-ce que vous croyez que ça va continuer comme ça ?... Ça ne continuera pas comme ça. Ces gens-là oublient étrangement qu'il y a quelqu'un pour punir la débauche des hommes, et que ce quelqu'un a fait le déluge.
DAGAR
Te voilà encore, vénérable maître, dans ton histoire de déluge. Si tu crois que ça nous effraie !
Chantant.
I.
Va, nous sommes tranquilles, va, Car d'inonder toute la terre, Même quand on est Jéhovah, Ce n'est pas une mince affaire ! Et le maître du firmament, Bien qu'il soit un Dieu de ressource, Pour ce genre de châtiment, A besoin d'un peu d'eau de source. Tu nous permettras donc de chanter bien gaiement :REFRAIN
Avant nous (ter) le déluge, Faut pas nous tracasser, Car le souverain juge Va pas recommencer.II.
Et puis, s'il lui faut un Noé, Il aura vraiment de la peine S'il n'a que toi, ohé ! ohé ! Pour conserver la race humaine ! D'ailleurs, pour punir le pèche, Ça ne sert il rien qu'il nous mouille. Puisqu'on est il peine séché, Qu'on redevient aussi fripouille ! Nous chantons, ù vieillard, malgré ton air fâché : Avant nous (ter) le déluge !etc.
MÉLECH
En effet, voilà qui me parait bien judicieux. Il n'est pas probable que nous assistions de sitôt à une nouvelle inondation. Car vraiment l'Éternel est trop raisonnable et trop ennemi du gaspillage pour inonder l'univers entier, à seule fin de châtier Sodome et Gomorrhe.
LOTH
Oui, mais le feu du ciel ? N'a-t-il pas le feu du ciel à sa disposition, cette foudre étincelante qui frappe les impies, et qui, lorsqu'elle manque son but et n'atteint personne, rappelle au moins aux humains, ainsi qu'une enseigne lumineuse, qu'il existe une puissance céleste.
MÉLECH
D'accord, mais je te ferai remarquer, vénérable patriarche, que s'il prenait fantaisie à l'Éternel de châtier Gomorrhe, ce ne serait pas équitable de sa part de châtier en même temps un juste comme toi.
LOTH
C'est vrai, l'Elohim épargne les justes, ou ceux du moins qui se font passer pour tels. Aussi, quand il sera dans l'intention de punir la ville, il saura bien m'avertir.
MÉLECH
Par qui ?
LOTH
Par quelque messager. Tu n'ignores pas qu'il a à son service un tas de prophètes qui ne font rien. C'est si simple de m'envoyer quelqu'un !
SCHEM, à demi-voix, à Dagar
Mais oui, un messager, c'est si simple ! Comment n'y avons-nous pas songé ?
DAGAR, bas
Tais-toi !
Haut.
Alors, si tu recevais la visite d'un de ces messagers, qui viendrait te prévenir de la prochaine destruction de Gomorrhe... Tu quitterais immédiatement la ville ?
LOTH
Le temps de préparer mes bagages et je me dirigerais vers Goar. J'emmènerais mes troupeaux, mes pasteurs.
À lui-même.
Pas tous mes pasteurs. Il en est quelques-uns à qui je dois des gages... Je leur dirais de m'attendre ici, sous le feu du ciel.
À Schem.
Homme blond, tu étais venu pour m'acheter des moutons ? Veux-tu en choisir dans la cour ?
À Mélech.
Je te retrouve ici, étranger. Laisse-moi terminer cette affaire de moutons.
DAGAR, qui a parlé bas à Titsa
Tu as bien compris ?
TITSA
Oui, Maîtresse !
DAGAR
Viens m'aider, nous allons arranger ça !
Elle sort par la droite. Loth et l'étranger sortent par la gauche.
SCÈNE VIII.
MÉLECH, seul
C'est bête un peu, ce qui m'arrive... Je suis pincé... absolument pincé !... Tout à l'heure, cette petite femme de Loth m'avait fait une étrange impression... Et puis cette promenade dans Gomorrhe... Elles sont admirables, ces femmes... Il n'y a pas de femmes comme ça dans mon pays ; et elles sentent d'un bon !
CHANT.
Tous les parfums de l'Arabie, Délices du monde élégant, Auprès de ce parfum étrange, extravagant, Tous les parfums de l'Arabie Ne valent que peau_de_zébie, Peau_de_zébie, en chaldéen, Est un mot qui veut dire : rien.Il va écouter aux portes pour voir si personne ne vient. Puis il revient à l'avant-scène et chante d'un air mystérieux.
Vouza vouzaïm bédé, Vouza vouzaïm pic-poe.D'un ton un peu scandalisé, comme s'il disait quelque chose d'énorme.
Soula badaïm ané, Sida badaïm mic-moc .D'un air très malicieux.
Gabaïm youban chéna, Gana radaïm pouina.D'un ton affirmatif.
Bada badaban mohné. Et j'ai donc le droit de chanter : Tous les parfums de l'Arabie Ne valent que peau_de_zébie, Peau_de_zébie, en chaldéen, Est un mot qui veut dire : rien.Parlé.
On ne me fera jamais croire que l'Éternel qui voit tout et qui sent tout, puisse en vouloir sérieusement à des femmes qui sentent aussi bon...
Songeur.
On ne me le fera jamais croire, à moi... mais il n'est pas impossible de le faire croire à Loth... Et tout à l'heure, en écoutant ce crédule vieillard, j'ai pensé à une astucieuse combinaison. Je vais l'obliger à quitter le pays, dans la crainte d'un châtiment céleste et je l'emmènerai tout doucement, avec sa femme, du côté de chez nous. Et là, sur mon terrain, avec les moyens de séduction dont je dispose... Il ne faut pas laisser refroidir cette idée-là. J'ai précisément dans mon bagage une précieuse relique, la barbe de mon grand-père défunt. Je l'ai fait désinfecter... Je vais m'en servir pour modifier sensiblement ma physionomie.
Ce dialecte, de formation récente (1900), ne se rattache en réalité à aucune langue du groupe syro-arabe. Dans la pratique il pourra être remplacé par des sons articulés quelconques, présentant une euphonie suffisante.
SCÈNE IX. Mélech, Loth, Titsa.
LOTH
Eh bien, étranger, je suis à ta disposition pour discuter cette affaire.
MÉLECH
Excuse-moi, vénérable patriarche... Mais je suis accablé de fatigue... Nous parlerons de cela après le déjeuner, puisque je dois partager ton repas.
LOTH
À ton aise, étranger.
À Titsa.
Bonne, veux-tu accompagner l'étranger jusqu'à sa chambre ?
TITSA, sans se déranger
Si l'étranger veut se donner la peine de prendre le couloir, il s'arrêtera à la troisième porte. C'est là qu'est préparée sa couche.
Mélech sort. À Loth.
Maître, ta servante s'est dispensée d'accompagner l'étranger jusqu'à sa chambre, parce que, dans ce cas-là, ça tourne toujours mal pour ta servante.
LOTH
C'est pourtant ton devoir de servante d'entourer de prévenances les hôtes qui viennent sous mon toit.
TITSA, touchant sa paupière inférieure
Mon oeil.
LOTH
Pourquoi ce geste hiératique ?
TITSA
C'est le geste des filles de ma tribu, quand elles veulent exprimer qu'elles ont les pieds fatigués. Le maître vénérable comprendra aisément que pour un sicle_d_argent par mois, je ne peux pas faire la cuisine, les chambres, le salon à fond une fois par semaine, monter le bois, et encore entourer les hôtes de prévenances. Tant qu'à faire que d'entourer les gens de prévenances, j'aime mieux que ce soit en dehors de mon service et en choisir, à mon gré, dans le pays... Je vais préparer le repas...
On entend un bruit de gong.
Sicle : Poids et monnaie des Hébreux. [L]
LOTH
Qu'est-ce que c'est que ça ?
TITSA, allant à la porte qu'elle ouvre, et feignant la terreur
Il y a là un inconnu, avec des ailes !
LOTH, étonné
Un inconnu avec des ailes ?
TITSA
Oui, maître, il a des ailes. Elles ne sont pas grandes, mais il en a.
À part.
C'est même deux ailes de pigeon, que j'avais mises de côté à la cuisine et que je gardais pour m'en faire une coiffure.
LOTH, effrayé
Un inconnu avec des ailes ! Demande-lui d'où il vient.
TITSA, à la porte
D'où c'est-il que vous venez ?
Silence. - À Loth.
Il a fait comme ça.
Elle désigne le plafond en élevant le doigt.
LOTH, effrayé, allant à droite et à gauche
Un envoyé du ciel ! Ané ? Juna ?
Entrent Ané, Juna et Raab. - D'une voix faible, à Titsa.
Dis-lui d'entrer.
Titsa fait un signe. Entre Dagar, travestie.
SCÈNE X. Loth, Titsa, Dagar, Ané, Juna, Raab.
DAGAR, chantant
Elle tient une grande trompette à la main.
Celui pour qui je traverse la nue, Tu sauras bien sa personnalité, Quand j'aurai dit qu'elle est la plus connue Jusqu'aux confins du monde inhabité. C'est lui qui met un frein à toute la nature. Sa bonté se répand sur la fureur des flots. Aux petits des méchants il donne la pâture, Et des petits oiseaux arrête les complots. Pour nous frapper d'une façon profonde, Son audace n'admet que des coups éclatants. C'est en sept jours, recta, qu'il a créé le monde, Alors que pour cette oeuvre il avait tout son temps. Il arrive aujourd'hui cette chose fatale Que les gens de chez vous ont fait un tel scandale Dans leur débauche et leur mépris de Dieu, Que l'on s'en est ému justement en haut lieu. Dès l'instant qu'on commande à toute la nature, Il faut bien maintenir sa haute autorité. Le décret du désastre est à la signature ; Ce soir, sans faute, il faut qu'il soit exécuté. Or, le patron m'a dit : Il est un patriarche Que l'âge a rendu vertueux. Il n'a rien de pareil au jeune homme qui marche Dans les sentiers voluptueux, Qui goûte éperdument aux choses condamnées, Qui s'enivre de déshonneur, Car lui ne marche plus depuis nombre d'années Que dans les routes du Seigneur. Je suis venu dire à cet homme Cet homme bon, austère et saint : « Bientôt le séjour de Sodome Deviendra pour toi très malsain ! » Sur ce, je r'monte aux voûtes éternelles, Il n's'agit pas d'flâner Si j'veux là-haut avec ces petit's ailes Être à l'heur' pour le dîner.Reprise en choeur des quatre derniers vers.
LOTH, s'inclinant après un silence
Je te remercie, noble envoyé. Je vais faire préparer mes enfants et ma femme.
DAGAR, précipitamment
Ah ! Pas du tout ! Ta femme ne doit pas t'accompagner...
LOTH
Ma femme ne doit pas m'accompagner ?
DAGAR, vivement
Absolument pas. L'Éternel a bien insisté là-dessus. « Surtout, qu'il a dit, qu'i[l] n'emmène pas sa femme ! »
LOTH
Et pourquoi donc ?
DAGAR
Parce que... parce que !... Eh ! Je ne sais pas, moi ! Je ne lui ai pas demandé. Mais, je sais que si tu emmènes ta femme, il n'y a rien de fait... Le feu du ciel te suivra, c'est-à-dire qu'on détachera un petit éclair spécial destiné à t'anéantir, toi et ta caravane.
LOTH, tremblant
Bon, bon !
À Titsa.
Titsa ! Titsa, passe donc chez le conducteur des chameaux pour le déménagement.
DAGAR
Et maintenant, patriarche, je vais me retirer.
TITSA sort et rentre tout de suite, vraiment effrayée cette fois
Vénérable Maître !
LOTH
Qu'y a-t-il ?
TITSA
Il y a là un homme, avec une grande barbe grise, qui tient une lumière à la main !
DAGAR, à part, effrayée
Qu'est-ce que ça veut dire ?
LOTH, à Titsa
Un homme avec une barbe grise ! Dis-lui qu'il entre[.]
Titsa fait un signe. Entre Mélech, avec une fausse barbe. Dagar s'est retirée vers la gauche où elle est un peu cachée par Juna. Titsa sort.
SCÈNE XI. Les mêmes, Mélech.
MÉLECH, à part
Qu'est-ce que je vais leur raconter ? Je n'ai jamais vu de prophète. Je ne sais pas comment ils s'expriment.
Haut, en marchant gravement, sans les regarder.
Ce soir, à huit heures... Feu du ciel... À neuf heures, destruction de Gomorrhe... Ce soir !
LOTH, tremblant, à lui-même
Celui-là est encore plus solennel et plus imposant que l'autre...
MÉLECH
C'est bien ici chez le patriarche Loth ?
Loth incline la tête.
Vous avez entendu ce que je viens de dire... sur le feu du ciel et ce qui s'ensuit...
Loth incline la tête.
Vous savez que c'est absolument officiel.
Levant un doigt solennellement.
Je suis envoyé pour vous annoncer cela, afin que vous preniez vos mesures en conséquence. Je suppose bien, après ce que je vous ai dit, que vous allez déménager. On dit que deux déménagements valent un incendie. N'empêche qu'un seul déménagement est préférable à un incendie, surtout quand il s'agit d'une catastrophe...
D'un ton terrible.
Comme celle qui va se produire ce soir.
D'un ton familier.
Car c'est une catastrophe pas ordinaire, et comme on n'en voit pas tous les jours dans la chronique du feu.
LOTH
Je te remercie. Je partirai tout à l'heure.
MÉLECH
Tu partiras quand tu voudras. Mais tu es prévenu. À ta place, je me hâterais de faire préparer ma femme et mes enfants.
Mouvement de Dagar.
LOTH
Ma femme ! Je peux emmener ma femme ?
MÉLECH
Mais naturellement.
LOTH
C'est que précisément, tout à l'heure, l'Éternel m'a fait dire de ne pas emmener ma femme.
MÉLECH, effaré
L'Éternel t'a fait dire quelque chose ?
LOTH
Oui, par ce jeune messager qui est là.
MÉLECH, gagnant la droite, après avoir jeté un coup d'oeil à Dagar
Oh ! Ça va mal ! Ça va mal !
LOTH, à Dagar
Il ne vous reconnaît pas ?
DAGAR, troublée
Non, non... Nous sommes beaucoup dans notre administration... Nous ne travaillons pas au même endroit... On ne se connaît pas.
LOTH, à Mélech
Vous partez ?
MÉLECH
Oui, je suis très pressé.
LOTH
Vous ne connaissez pas ce jeune envoyé céleste ?
MÉLECH
Si... Non... Je ne sais pas.
LOTH
Je comprends, dans une grande administration comme la vôtre... Attendez... Vous allez faire une collation...
MÉLECH
Je vous remercie, je n'ai pas faim.
LOTH
Si, j'y tiens.
À Dagar.
Une collation très frugale...
DAGAR
Je suis très pressée !
LOTH
En tout cas, vous ferez route ensemble, puisque vous venez du même endroit.
MÉLECH, troublé
Je ne vais peut-être pas du même côté que monsieur.
DAGAR, troublée
Je ne crois pas.
Loth les rapproche l'un de l'autre.
MÉLECH, se dégageant
Non, non, bonjour, Monsieur !
DAGAR, de même
Bonjour, bonjour !
Mélech sort par la gauche et Dagar par la droite, vivement.
LOTH
Allons, mes enfants, dépêchez-vous ! Il s'agit de s'en aller le plus rapidement possible. Vous voyez ce que ç'est que d'avoir pour père un juste. Je vous sauve.
RAAB, aux jeunes filles à demi-voix
Dites donc, moi qui ne suis qu'un injuste, je vais être brûlé par le feu du ciel.
JUNA, de même
Mais non, mais non, vous allez venir avec nous. On vous cachera parmi les serviteurs.
RAAB, de même
Me cacher parmi les serviteurs ! C'est dangereux, ce que vous me proposez là. Le feu du ciel saura bien me reconnaître.
ANÉ, de même
Ça n'est pas sûr. En tout cas, il vaut mieux que vous couriez la chance de lui échapper, puisque vous seriez sûrement brûlé en restant ici.
JUNA, haut
Allons préparer nos vêtements.
Ané, Juna et Raab sortent.
SCÈNE XII. Loth, Titsa, puis Schem, Dagar non travestie, Mélech non travesti, Raab, Ané, Juna,
TITSA, entrant
Maître, ta servante vient d'aller commander les chameaux pour le déménagement. J'ai commandé aussi deux déménageurs.
LOTH
Deux déménageurs ! Pourquoi ?
TITSA
Il faut vraiment que le patriarche ait une santé robuste pour penser que sa servante va aider à sortir le bagage de la maison.
LOTH
Tu n'en as pas la force ?
TITSA, avec énergie
Ah ! Maître, ce n'est pas la force qui me manque !
Nonchalamment.
C'est la bonne volonté.
Bruit de sonnerie au dehors.
Voici les chameaux...
SCHEM, entrant
Voici les chameaux. Il y a des chameaux pour vous, là.
DAGAR, entrant
Les chameaux sont à la porte.
MÉLECH
Il y a des chameaux là devant.
CHANT
ENSEMBLE.
Voici les chameaux, les chameaux bossus. Ceux qui n'ont qu'un' boss' reçoiv' le nom de dromadaire. C'est bien moins commod' pour s'asseoir dessus, Car la boss' d'arrièr' sert à caler notre derrière. Voici les chameaux, les chameaux bossus, Prenez vos chapeaux, vos grands manteaux, vos cach'-poussière, Que ces demoisell' emport' leurs fichus, Voici les chameaux, hâtons-nous de monter dessus !LOTH, à ses filles
Tâchez moyen de ne rien oublier, Lorsque la porte sera close, Je ne veux pas vous entendre crier : Papa ! Papa ! J'ai laissé quelque chose !ENSEMBLE
Voici les chameaux, les chameaux bossus, Prenez vos chapeaux, vos grands manteaux, vos cach'-poussière, Que ces demoisell' emport' leurs fichus, Voici les chameaux, hâtons-nous de monter dessus.DAGAR
Quelle coin, triste coin, coïncidence Au même moment D'avoir trouvé précisément Ce vieux monsieur du firmament !MÉLECH
Veau que je suis ! Daim que je suis ! Quelle imprudence ! Ton fils prendra quéqu'chos', maman, Qui n's'ra pas mal comm' châtiment.ENSEMBLE
Voici les chameaux, les chameaux bossus, Ceux qui n'ont qu'un' boss' reçoiv' le nom de dromadaire. C'est bien moins commod' pour s'asseoir dessus, Car la boss' d'arrièr' sert à caler notre derrière. Voici les chameaux, les chameaux bossus. Prenez vos chapeaux, vos grands manteaux, vos cach'-poussière, Que ces demoisell' emport' leurs fichus. Voici les chameaux, hâtons-nous de monter dessus ! Voici les chameaux, les chameaux bossus !ACTE DEUXIÈME
La scène représente une route près de Gomorrhe, sur un plateau. Petit bois de lierre, au fond, à gauche. Deux pierres carrées devant le bois. Sur la toile de fond, des temples de marbre et des colonnes de granit, que la brise agite doucement. Un petit vent frais règne sur le plateau.
SCÈNE PREMIÈRE. Dagar, Titsa.
DAGAR
Titsa ?
On peut donner aisément aux spectateurs l'impression de ce vent frais, en laissant ouvertes quelques portes de loges et de baignoires. [NdA]
TITSA
Maîtresse ?
DAGAR
Tu as prévenu Schem que je passerais par ici ?
TITSA
Oui, Maîtresse.
DAGAR
Comment lui as-tu dit ça ?
TITSA
Je lui ai dit que Loth et sa famille prendraient ce raccourci en passant sur la colline, pendant que les chameaux continueraient par le bas de la montagne.
DAGAR
Je ris, mais je n'en ai guère envie. Je quitte un pays que j'aimais... Un jeune homme qui après tout ne m'était pas désagréable. Et j'encours la colère céleste pour avoir fait une arrivée chiquée de prophète. C'est pourtant triste à mon âge d'être punie par le feu du ciel sans avoir connu les joies de la terre. Car, ce petit bois, je n'y suis jamais venue...
Elle désigne le petit bois, au fond à gauche.
TITSA
Ce petit bois ?
DAGAR
Tu le connais bien, toi ?
Chantant.
I.
C'est ici que, selon l'usage, Les jeunes filles d'alentour Viennent le soir du mariage Pour apprendre les jeux d'amour. Et c'est aussi sous les mystères De ce réduit si bien caché Que les épouses adultères Commettent leur premier péché.REFRAIN.
Je suis vraiment un peu contrite Qu'il faille m'en aller d'ici, Sans avoir fait une visite A ce petit bois que voici.II.
Et je suis triste à la pensée Que ces doux asiles feuillus. Même à titre de fiancée, Je ne les ai pas vus non plus. Car si le soir du mariage, Loth était venu dans ce bois. Quels rires dans le voisinage ! Nous y serions restés six mois !REFRAIN.
TITSA
Qu'est-ce que nous allons faire de notre petit ami ?
DAGAR
L'emmener avec moi, ou sinon lui donner un rendez-vous dans un autre pays. Je ne veux pas qu'il périsse sous le feu du ciel.
TITSA
Mais le Seigneur ne vous a pas permis de le soustraire à sa vengeance.
DAGAR
Oh ! Comme tu parles bien !
TITSA
J'écris aussi très bien. Si ma maîtresse voyait mes lettres...
DAGAR
Je n'ai jamais rien vu d'écrit de toi que sur mon livre de dépenses.
TITSA
Oui. Mais là l'imagination ne peut se donner carrière.
DAGAR
Si ce n'est dans les chiffres.
TITSA, prenant, un air froid
Nous disions donc... Nous disions donc que la vengeance céleste pourrait bien poursuivre le jeune Schem partout où il ira.
DAGAR
En tout cas, c'est plus sûr que de le faire rester ici.
TITSA
J'entends un pas dans la montagne.
DAGAR
C'est lui. Éloigne-toi. Je reconnais son pas.
Sort Titsa. Dagar, chantant.
C'est Schem ! Oui, c'est bien lui. Je reconnais son pas ! C'est Schem, le coeur d'une amoureuse Non ! Le coeur ne s'y trompe pas ! Parmi la foule nombreuse, Entre mille et mille pas, Le coeur d'une amoureuse Sait reconnaître le pas. Je reconnais son pas !Entre Mélech.
Tiens ! Ce n'est pas lui ! Le coeur s'est trompé cette fois-ci...
SCÈNE II. Les mêmes, Mélech.
DAGAR
Comment, c'est vous ?
MÉLECH, l'air soucieux
Oui, madame, oui, c'est moi. Je suis très préoccupé. J'ai des craintes sérieuses. Je suis menacé de la colère céleste, tel que vous me voyez, avec mon air de rien. Qui aurait pu s'attendre à ça ?
DAGAR
Hélas ! Moi aussi je suis menacée de la colère céleste !
MÉLECH
Et pourquoi donc ?
DAGAR
Oh ! Je n'ose pas le dire ! Je n'ose pas le dire ! Je me flatte encore de l'idée que ça passera inaperçu. Je ne suis pas tranquille.
MÉLECH
Moi non plus, je ne suis pas tranquille, et j'aime mieux n'en pas parler.
DAGAR
Oh ! Si vous saviez, j'ai éprouvé la plus forte émotion de ma vie quand j'ai vu arriver le messager à barbe grise !
MÉLECH
Oui ?... Moi, ce n'est pas l'homme à barbe grise qui m'a inquiété.... Il paraissait de bonne composition, l'homme à la barbe grise. Non, non, celui-là, je ne le crains pas. Celui que je crains, c'est le petit ange joufflu.
DAGAR, haussant les épaules
Le petit ange joufflu ? Il ne me fait pas peur, celui-là !
MÉLECH
Oh ! Si, écoutez. Il n'avait pas l'air rassurant !
DAGAR
Eh bien ! Je vous affirme que s'il n'y avait eu dans cette histoire-là que le petit ange joufflu, je serais parfaitement tranquille.
MÉLECH
Enfin, voyons ? Avez-vous des raisons sérieuses pour vous rassurer sur le compte du petit ange ?... Je ne demanderais pas mieux que de les connaître.
DAGAR
Je ne peux pas vous les dire. Les cieux ont des oreilles... Mais vous, qu'est-ce qui vous fait croire que le vieux messager n'a rien d'inquiétant ?
MÉLECH
Je crains, moi aussi, de m'expliquer clairement. Supposez seulement qu'un homme, désireux d'éloigner Loth de la ville, ait pris l'aspect d'un messager céleste ?
DAGAR
Oui, oui... C'est très possible ce que vous dites là. J'ai même des raisons de croire qu'il s'est passé quelque chose comme ça, hier, et que sur les deux messagers, il y en avait un de faux. Mais sûrement il y en avait un de vrai. Croyez-moi, c'était l'homme à barbe grise !
MÉLECH
C'était le petit ange joufflu !
DAGAR
Non, non !
MÉLECH
Tenez, voulez-vous parier que le vrai messager c'était le petit ange ?
DAGAR
Ce que vous voudrez. Je suis sûre de gagner.
MÉLECH, la regardant
Une discrétion ?
DAGAR
Une discrétion.
MÉLECH
Eh bien, la preuve que le vrai messager, ce n'était pas l'homme à barbe grise, c'est que l'homme à barbe grise, c'était moi.
DAGAR
Non !
MÉLECH
À preuve que voilà ma barbe grise, la dépouille du vieil homme.
DAGAR, allant au fond, à Titsa
Titsa !
TITSA, paraissant au fond
Maîtresse !
DAGAR, à demi-voix à Titsa
Je ne risque plus rien ! Je ne risque plus rien ! Le vieux messager à barbe grise, c'était de la frime.... Je vais m'amuser.
Elle revient à l'avant-scène.
TITSA, à part
Je vais tâcher de retrouver ce pauvre Schem qui se désole et qui croit que c'est arrivé.
Sort Titsa.
DAGAR, s'avançant vers Mélech
Ah ! Le vieux messager, c'était vous ?
MÉLECH
Eh bien, oui, c'était moi ! Il ne faut pas m'en vouloir. Si j'ai agi ainsi, c'est que j'avais des raisons... que je n'ose pas dire encore.
DAGAR
Ah ! L'homme à la barbe grise, c'était vous ? C'est vous qui avez conseillé à Loth d'emmener sa femme ? Et vous croyez que ça va se passer comme ça ? Vous croyez que le petit ange joufflu va laisser ça tranquille ? Le châtiment sera terrible !
MÉLECH, décidé
Oui, il sera terrible ! Le tonnerre de Dieu va s'appesantir sur moi... Alors je ne risque rien de m'amuser avant...
S'avançant vers elle.
Comme j'ai gagné mon pari, et que vous m'avez promis une discrétion...
DAGAR
Une discrétion ?
MÉLECH
Oui, une discrétion... J'ai le choix. Je choisis vous.
DAGAR
Oh ! Le galant homme ! Voilà qui est d'un galant homme ! De profiter d'une surprise...
MÉLECH
Il ne s'agit pas d'être galant homme... Je m'en fiche d'être galant homme... Dagar, écoutez... Dagar... Je vais tout vous dire... Je vous aime... C'est bête, ce que je fais là, de vous dire que je vous aime... Je voulais faire le malin, et ne pas vous le dire... Mais il faut bien que je vous le dise, à la fin... Depuis ce matin, je vous aime comme un imbécile... Alors, j'ai pensé que je ne pouvais pas me séparer de vous. Et j'ai cherché un moyen de vous amener dans mon pays. J'ai attiré sur moi la colère céleste. Ça m'est égal... Je ne pense qu'à vous.
DAGAR
Vous me dites tout cela, et vous ne savez pas si mon coeur est libre.
MÉLECH
Je n'en sais rien. Mais s'il n'est pas libre, il faut le libérer. Toute la question est de savoir si vous êtes capable d'aimer. Eh bien, si vous avez un amour en tête, tant mieux : ça prouve que vous êtes capable d'aimer. Il s'agit simplement de faire une petite mutation,de rester amoureuse et de remplacer le titulaire par moi. C'est très simple. C'est d'autant plus simple que je vaux beaucoup mieux que la personne en question. Car il s'agit, je crois, de ce petit imbécile que j'ai vu ce matin chez vous.
DAGAR
Si vous croyez que vous allez réussir, en disant du mal de ce garçon. Je le trouve très bien, moi.
MÉLECH
Eh bien, oui ! Il est très bien. Je retire ce que j'ai dit. Je ne le dénigre pas. Il est très bien... Je suis mieux que lui, voilà tout... Dagar, ma petite Dagar, je sens que je manque d'adresse, mais il ne faut pas m'en vouloir.
DAGAR
Je ne t'en veux pas. Seulement tout ça me donne à réfléchir... Ça ne m'est pas désagréable ce que tu me dis là...
MÉLECH
Ah ! Dagar !
DAGAR
Attends un peu... J'ai dit que ça ne m'était pas désagréable, je n'ai pas dit encore que ça m'était agréable. C'est curieux... J'étais prête à céder à Schem, et si Schem venait maintenant, je ne lui céderais plus du tout.
MÉLECH, vivement
Tu as raison ! Il ne faut pas lui céder, ce serait très mal... Tu ne te doutais pas de la gravité de ce que tu allais faire. Il n'était que temps que j'arrive pour t'en préserver.
DAGAR, ironiquement
Voilà mon sauveur ! J'étais sur le bord du précipice... J'allais tomber... Tu es venu, héros d'un dévouement sublime, et tu m'as sauvée du précipice... pour m'entraîner dans un précipice à côté.
MÉLECH, égaré
Oui, oui, allons-y dans le précipice !
DAGAR
Non !
MÉLECH
Mais tu cédais à Schem !
DAGAR
Ce n'est pas la même chose. Je vais te dire quelque chose de gentil, c'est qu'avec toi j'hésite davantage parce que ça me semble plus grave.
MÉLECH
Oui, oui, mais c'est que le temps presse. Je vais être puni par le feu du ciel.
Elle rit.
Qu'est-ce que vous avez à rire ?
DAGAR
Regardez-moi.
MÉLECH
Avec plaisir.
DAGAR
Regardez-moi. Supposez que j'aie beaucoup de cheveux blonds tout autour des oreilles et de petites ailes dans le cou, à qui est-ce que je ressemblerais ?
MÉLECH
Comment... C'était vous ?...
DAGAR
C'était moi.
MÉLECH
C'était vous le petit ange ! Alors il n'y a rien du tout de céleste dans toute cette histoire ? Parfait ! Parfait ! Oh ! Mais que je suis content ! Je suis trop content !
DAGAR
Oui, mais nous sommes bien avancés. Moi, je voudrais rester à Gomorrhe et ne pas suivre Loth.
MÉLECH
Mais si ! Mais si ! Vous allez venir avec lui dans mon pays !
DAGAR
Comme si ça n'était pas plus intéressant de se débarrasser de Loth et de rester ici tous les deux.
MÉLECH
C'est un autre point de vue.
DAGAR
Grâce à votre stupide intervention...
MÉLECH
Qu'elle est méchante !
DAGAR
Non, je vous le dis doucement.
D'une voix très douce.
Grâce à votre stupide intervention, Loth qui était disposé à me laisser à Gomorrhe m'emmène avec lui. Eh bien ! Il s'agit de faire en sorte qu'il me laisse ici. Mais voici Titsa.
Titsa tient un paquet à la main.
TITSA, bas, à Dagar
Madame, je l'ai rencontré au bas de la montagne.
DAGAR
Qui ça ?
TITSA
Schem.
DAGAR
Schem ? Ah ! Oui... Je n'y pensais plus. Qu'est-ce qu'il me veut ?
TITSA
Il dit qu'il vient de trouver une idée excellente pour me faire rester ici.
DAGAR
Ah ! Amène-le.
SCÈNE III. Les mêmes, Schem.
SCHEM
Je viens de trouver une idée excellente... Mais...
Il regarde Mélech.
DAGAR
C'est l'étranger... Tu peux parler...
SCHEM, montrant le paquet de Titsa
Tu vas te mettre ce voile sur la tête.
DAGAR
Bon !
SCHEM
Tu apparaîtras à Loth de la part du Tout-Puissant, et tu lui recommanderas de ne pas se retourner, ni lui ni personne de sa suite sous peine d'être changé en statue... Titsa te dira le reste.
DAGAR, avec un coup d'oeil à Mélech
Quelle idée excellente... Il vient de trouver, ce jeune homme-là, un excellent moyen de rester tous les deux à Gomorrhe.
Elle regarde Mélech.
SCHEM
Ah ! C'est que, quand je m'y mets... Exécute point par point ce que je t'ai dit. À bientôt.
Il sort.
DAGAR
Est-il assez intelligent ?
MÉLECH
Je ferai quelque chose pour lui.
Ils sortent à droite.
TITSA, à la cantonade
Eh bien, arrivez donc, Mesdemoiselles !
SCÈNE IV. Juna, Ané puis Raab.
JUNA et ANÉ, chantant
Sans la piété que le devoir Enjoint d'avoir Pour un si vieux père, Sans les respects vraiment profonds Dont nous coiffons Sa tète si chère, Nous vous dirions absolument Notre sentiment Exact et sincère, Et que le titre de fourneau A ce centenaire Est celui qu'il faut. Celui qu'il faut !JUNA
Il nous gâte tout le plaisir de ce voyage. Ce serait si charmant de voyager toutes les deux avec notre amoureux.
ANÉ
C'est vrai... Où est-il donc, notre jeune homme ? Eh bien, Raab ?
Entre Raab.
RAAB
Voilà, voilà !
JUNA
Étendons notre couverture et reposons-nous un peu.
RAAB, à part
Je commence à me demander si je n'ai pas entrepris une tâche... Un peu au-dessus de mes forces... Aussitôt qu'on est tous les trois seuls, et que le papa est resté en arrière, on s'embrasse... Et elles sont deux... Peut-être eût-il mieux valu n'en prendre qu'une à la fois... n'importe laquelle.
ANÉ
Eh bien ! Raab, on ne dit plus rien à ses petites amies ? On ne s'embrasse plus ?
RAAB, gêné
Voici votre papa qui vient.
JUNA
Eh bien, allons plus loin.
RAAB, gêné
Il vaudrait peut-être mieux l'attendre ici. Si nous filons tout le temps comme ça, devant lui, il va avoir de la méfiance. Je l'ai accompagné un bout de chemin, sous prétexte de lui parler d'une affaire de moutons et je ne suis jamais avec lui...
Voix de Loth. Ils se dispersent et prennent une attitude indifférente.
SCÈNE V. Les mêmes, Loth.
LOTH, entrant
Vous courez ! Vous courez ! Est-ce que je puis vous suivre ? Où est ma femme ?
ANÉ
Petite marâtre est en avant.
LOTH
Elle devait nous attendre ici à ce carrefour.
JUNA
Elle s'aura trompée, comme dit la bonne.
ANÉ
Elle va sans doute revenir sur ses pas.
LOTH
Qu'est-ce que tu fais là, Raab ? Dépêche-toi de nous quitter ! Tu sais que tu dois être atteint par le feu du ciel.
RAAB
Hélas, oui !
LOTH
Tu ferais bien de ne pas rester avec nous, car l'éclair pourrait te poursuivre et te frapper dans notre groupe. Et si l'éclair par erreur me frappait à ta place ?
RAAB
Ce n'est pas ce qui pourrait m'arriver de pire.
LOTH
Enfin, c'est une chose à laquelle je ne tiens pas personnellement. Éloigne-toi. Mais que nous veut Mélech ? Quelles nouvelles, Mélech, du feu du ciel ?
SCÈNE VI. Les mêmes, Mélech.
MÉLECH
Ça se prépare... Ça se prépare... Là-bas, on sent déjà une odeur de soufre intolérable... Et je viens d'entendre une petite musique délicieuse... Tenez.
Un coup de trompe.
Il doit y avoir du messager céleste dans l'air.
On entend un coup de trompe.
C'est une trompe qu'ils ont comme ça pour faire ranger les oiseaux...
Dagar apparaît à droite, entourée d'un voile.
SCÈNE VII. Les mêmes, Dagar, en ange voilé.
DAGAR, chantant
À l'instant où dans le ciel, Commencera la tempête, Ô Loth ! c'est essentiel, Ne retourne pas la tête, Veille-z'y, car autrement, Dieu te pétrifierait inévitablement.Aux jeunes filles.
Ne soyez pas curieuses, Ne scrutez pas un moment, Les choses mystérieuses, Ça tourne mal avec le roi du firmament.Parlé.
C'est tout ce que j'avais à vous dire pour le moment. Dans un instant le feu du ciel va commencer. Attention ! Ne regardez pas en arrière. Je sais bien que c'est vexant de tourner le dos au feu d'artifice... Mais enfin, si on se retourne c'est trop chèrement payé. Au revoir, messieurs dames.
LOTH, montrant sa gourde
Vous prendrez bien un verre pour la commission ?
DAGAR
Ça nous est absolument défendu. Bien le bonjour, messieurs dames.
Elle sort.
SCÈNE VIII. Les mêmes, moins Dagar.
MÉLECH
C'est bien entendu, il ne faut pas se retourner. Prenons bien garde. Je crois que ça ne va pas tarder. J'entends déjà un crépitement.
LOTH
Et Dagar ? Et ma femme qui ne revient pas. Elle devait nous rejoindre ici.
MÉLECH
Qu'est-ce qu'elle est devenue ?
RAAB
La voici ! La voici !
Dagar rentre par la droite.
SCÈNE IX. Les Mêmes, Dagar, non travestie.
DAGAR
Eh bien ! Qu'est-ce que vous faites ici ?
LOTH
C'est toi qui devrais être avec nous. On avait rendez-vous à ce carrefour...
DAGAR
On serait bien mieux au-dessus de la colline. On verrait bien mieux qu'ici.
LOTH, effrayé
Qu'est-ce qu'on verrait mieux qu'ici ?
DAGAR, ingénument
On verrait mieux la destruction des villes.
LOTH, atterré
Malheureuse ! Tu voulais contempler la destruction des villes ?
DAGAR
Ça sera épatant !
LOTH
Eh bien, il faut bien t'en garder.
LES JEUNES FILLES
Oh ! Oui !
LOTH
Je viens, figure-toi, de recevoir la visite d'un messager céleste.
DAGAR
Encore !
LOTH
Oui, depuis quelque temps, je suis en correspondance très suivie avec l'Éternel. Sais-tu ce qu'il m'a dit, ce messager ?
DAGAR
Qu'est-ce qu'il peut bien t'avoir dit ?
LOTH
Il nous a fait défense à nous tous de regarder le feu du ciel, sous peine des plus graves châtiments. Si nous nous retournons, nous serons pétrifiés. Pétrifiés, entends-tu ? Aussi il s'agit de ne pas être curieux et de ne pas se retourner.
DAGAR
Tu fais bien de me dire ça. Sois tranquille, je préfère ne pas être changée en statue...
DAGAR
J'entends un crépitement...
LOTH
Il me semble...
MÉLECH
C'est la première fusée.
LOTH
Ne nous retournons pas.
DAGAR
Ne nous retournons pas.
LES JEUNES FILLES
Ne nous retournons pas.
DAGAR
Maintenant, remettons-nous en marche.
MÉLECH, à Dagar, à mi-voix
Je crois que c'est le moment de risquer le grand coup.
DAGAR
Tu crois ? Allons-y !
Haut.
Oh ! Le feu d'artifice ! Maman ! Maman ! Que ce doit être beau !
LOTH
Oui, oui, mais ne te retourne pas !
DAGAR
Mais je grille d'envie de me retourner !...
LOTH
Ne fais pas ça !
MÉLECH
Je vous assure, Madame_Loth, ne faites pas ça !
LES JEUNES FILLES
Ne fais pas ça, petite marâtre !
DAGAR, éperdument
Je me retourne ! Je me retourne ! Ah ! Mon_Dieu !
LOTH
Quoi ?
DAGAR
À peine étais-je retournée que le froid s'est emparé de moi...
LOTH
Allons, bon !
DAGAR
Oh ! Comme j'ai froid. Je sens que je m'immobilise.
Loth et ses filles sont à droite de la scène, comme dans une suite figurée sur un bas-relief. Ils tournent le dos à Dagar, qui est au milieu de la scène sur une des pierres carrées.
CHANT
DAGAR
J'ai-z'un pied qui ne va plus guère Si l'autre pied remue encor. Le froid cruel qui les enserre Va bientôt les mettre d'accord. C'est fait, mes pieds joyeux et si prompts à la danse Sont maintenant figés des doigts jusqu'aux talons.DAGAR, les arrêtant d'un geste de bras
N'y touchez pas, ô ma triste famille, Car si le froid céleste aussi vous congelait ! Après avoir envahi ma cheville Voici qu'il monte à mon mollet.LE CHOEUR
Voici qu'il monte à son mollet !LE CHOEUR
Il ne s'embête pas !MÉLECH, égrillard
L'instant est solennel.DAGAR, troublée et gênée
Drôles d'impressions !MÉLECH, pénétré
Voici le grand moment des transformations !DAGAR, de plus en plus gênée
Oh ! Croyez-moi, mesdemoiselles, Il n'est pas de sensations Plus désagréables que celles De ces pétrifications.DAGAR, étonnée
Je dis que c'est bien curieux : Je regarde le monde avec indifférence, C'est en vain désormais qu'on me fait les doux yeux. Entre les jeunes et les vieux, Je ne vois plus de différence. En privant l'univers de ses plus beaux attraits, Maître des nues, Tu diminues Très sensiblement mes regrets.Posant ses mains sur sa poitrine.
Voici que le froid emprisonne Et qu'il durcit d'autres appas...LES JEUNES FILLES
Ça nous étonne ! Ça nous étonne ! Il ne les durcit pas ! Nous connaissons ce sein candide : Le froid divin, si puissant cependant, Ne peut le rendre plus rigide Qu'il n'était avant l'accident.JUNA, parlé
Comme il souffre !
DAGAR, parlé
Non, il ne souffre pas. Mais il est très pieux. Il se lamente.
LOTH
Oh !
LES JEUNES FILLES
C'est fini ! Ses cordes_vocales, Qui jadis nous charmèrent tant Dans nos séances musicales, Vont s'arrêter dans un instant !Silence.
MÉLECH, parlé
Ça y est !
Chantant.
Pourquoi différer davantage ? Il ne nous reste plus qu'à quitter ce rivage...LES JEUNES FILLES
Eh quoi ! La laisser en ce lieu !LOTH
Reprenons vers une autre rive, Le cours de nos excursions. De notre voix la plus plaintive, Chantons des lamentations.MÉLECH, se retournant et se figeant en statue
Ah ! Seigneur !LOTH
Qu'avez-vous ?LES JEUNES FILLES
Encore une statue ! Ah ! Mon père ! Regarde !LOTH
Je crois décidément qu'il vaut mieux s'en aller Car je n'ai garde, je n'ai garde De me faire aussi congeler Je crois décidément qu'il vaut mieux s'en aller.LOTH, RAAB et LES JEUNES FILLES
À la petite vitesse Qui convient à la tristesse Reprenons notre chemin La main dans la main.Ils sortent par la droite.
SCÈNE X. Mélech, Dagar.
Ils sont chacun sur leur socle.
MÉLECH, à part
Enfin seuls ! Ils sont partis... Et j'ai peur... C'est curieux... Je suis beaucoup moins vaillant maintenant que nous sommes seuls et libres.
DAGAR, à part
Je voudrais bien qu'il se décide... La pose me fatigue... J'ai toutes les fourmis du pays dans ma jambe gauche et autant dans ma jambe droite. Je vais m'enrhumer.
Musique.
DUO
MÉLECH
Parlé.
Nous faisons là une jolie paire de statuettes.
Il prend la pose d'un amant suppliant.
Chantant.
C'est l'humble amant Qu'en ce moment Je représente.MÉLECH, changeant de pose, les mains crispées
C'est l'amant qui se tourmente !DAGAR, le regardant de côté, en serrant les dents
C'est l'amante impatiente.Prenant attitude de la fuite.
Vierge peureuse !MÉLECH, dans la posture d'un amant qui poursuit une vierge
Amant ardent !DAGAR, la main sur son coeur
Fille amoureuse !MÉLECH, de même
Et son pendant !DAGAR, tendant sa main à baiser avec affectation
La dame à l'amant qui postule Tend ses nobles doigts effilés.MÉLECH, passant sur le socle de Dagar et prenant la jeune femme dans ses bras
Faisons un dessus de pendule De ces deux sujets isolés.DAGAR, avec élan
Je me dépétrifie !DAGAR, avec élan
Je renais à la vie !MÉLECH, après un court instant de réflexion
Je me repétrifie. Oui, vraiment, Mais pas complètement.Avec élan.
C'est le moment !DAGAR
Non ! Je t'en prie !
MÉLECH
C'est le moment !DAGAR
Ô doux moment !Sur une marche guerrière, Mélech et Dagar sautent allègrement en bas de leurs socles puis se dirigent lentement vers le petit bois. Ils y disparaissent. La musique continue. Quelques instants après, Schem, Titsa et un Gomorrhéen entrent par la gauche, premier plan. La musique continue en sourdine pendant la scène suivante.
SCÈNE XI. Schem, Titsa, Le Gomorrhéen, puis Raab, Ané et Juna.
LE GOMORRHÉEN
C'est par ici ?
SCHEM
Oui, c'est par ici.
LE GOMORRHÉEN
C'est vraiment bien ce que tu as combiné là !
SCHEM
C'est une idée extraordinaire. C'est moi qui ai tout arrangé... Ça m'est venu d'ailleurs tout naturellement... Mais dépêchons-nous de retrouver Dagar. C'est par ici qu'elle doit s'être changée en statue.
LE GOMORRHÉEN
Elle doit être bien dans cette position.
RAAB, à Titsa et aux jeunes filles
Venez par ici. Le patriarche s'est arrêté un instant là-bas. Profitons-en pour dire encore un bonjour à Dagar.
Schem entre à gauche dans le petit bois de lierre, pendant que la musique s'accentue. Titsa sort pour aller regarder à droite. Le Gomorrhéen entre dans le bois par le fond.
SCHEM, sortant du bois. Il gémit
Qu'est-ce que j'ai vu ?
Il gémit.
Qu'est-ce que j'ai vu !... C'est effrayant !...
À lui-même.
Mais pas un mot devant eux.
TITSA, l'entrant par la droite
Eh bien, quoi ?
SCHEM, ombrageux
Eh bien, quoi ?
TITSA
As-tu vu ma maîtresse ?
SCHEM, après un effort sur lui-même
Non... Elle n'est pas par là. Retournons,
TITSA
Cherchons encore.
SCHEM
Non, non... Inutile... C'est manqué.
LE GOMORRHÉEN, sortant du bois, en riant
Ah ! Elle est bonne ! Elle est bonne !
SCHEM, furieux
Qu'est-ce qu'il y a ? Veux-tu ma main sur la figure ?
LE GOMORRHÉEN
Occupe-toi plutôt de châtier cet étranger.
SCHEM
Certainement que je le châtierai !
Il va à l'entrée du bois.
Sortiras-tu, ignoble poussière ?
MÉLECH
Me voici, fils de chien !
SCHEM
Arriveras-tu, dégoûtant ?
Il pousse un hurlement.
SCÈNE XII. Les mêmes, Dagar, Mélech.
DAGAR, apparaissant
Elle tient à la main un sabre qu'elle tend à Mélech.
Assez de cris ! Assez de cris ! Sors vainqueur d'un combat dont Dagar est le prix !MÉLECH
Dont Dagar est le prix ! Dont Dagar est le prix ! Je suis si sûr de ma vaillance Que j'ai touché le prix d'avance.Combat à l'égyptienne. Mélech et Schem esquissent des moulinets sans s'attaquer et font tournoyer leurs sabres lentement, avec mollesse.
LE CHOEUR
Touché le prix d'avance ! Pour combattre, étranger, Mieux eût valu, je pense, Un peu te ménager.Le combat continue aussi mou.
S'ils s'en vont de c'train-là Ils tomberont su' l'tapis Ils sont un peu flafla Ils sont un peu flapis.MÉLECH
Après cette aventure On n'sent rien su'l'moment Mais c'est la courbature Dès qu'on s'donn' du mouv'ment.Schem essaie vaguement de toucher Mélech.
LE CHOEUR
Voici qu'il se hasarde A toucher son rival Prends garde, Schem, prends garde. Tu vas te fair' du mal.Le combat continue, Mélech et Schem tour à tour soulèvent terriblement leur sabre, mais pour le laisser retomber avec une grande douceur sur le bouclier tendu de l'adversaire.
LE CHOEUR
Ce n'était pas la peine De l'avoir provoqué Avec des cris de haine Pour nous fair' du chiqué...SCHEM, jetant son sabre
Non ! J'en ai assez ! On s'esquinte pour la galerie. Et ils nous accusent de faire du chiqué !
Aux jeunes filles.
Y en a-t-il une de disponible ?
RAAB
Oui, oui. On s'arrangera.
SCHEM
Je vous accompagne.
DAGAR
Surtout ne manquez pas de raconter partout que j'ai été pétrifiée, et que les villes maudites sont détruites. Comme ça les justes nous laisseront tranquilles.
MÉLECH, au public
Y a beaucoup de p'tit's femm' sur terre Qui font semblant de s'pétrifier... Généralement c'est pour se faire Pour se faire dépétrifier.DAGAR, regardant Mélech qui proteste
Mais le plus amoureux se lasse, Quand c'est fini d'gesticuler, C'est au jeune homm' d'être de glace, C'est à la dame à l'dégeler.436 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica