Comédie en prose
Un Mystère sans Importance, Comédie
Personnages
- ROSELEUR, avocat, 35 à 40 ans
- GERBIER, même âge
- GENOUVIER, âge quelconque
- LAURE, 25 à 30 ans
- JEANNETTE, femme de chambre
UN MYSTÈRE SANS IMPORTANCE
La scène représente un cabinet d'avocat très bien meublé. Roseleur entre avec Gerbier ; il le fait passer devant lui.
ROSELEUR
Oh ! Oui, mon vieux, va ! Cette existence, mon existence que tu as l'air d'envier, est très monotone.
GERBIER
Monotone, mais glorieuse. Tu es un des avocats les plus en vue du barreau.
ROSELEUR
Si tu veux.
GERBIER
Tu as de charmantes relations féminines...
ROSELEUR
Inutile d'insister là-dessus.
ROSELEUR
Inutile d'insister là-dessus.
GERBIER
N'en parlons pas.
ROSELEUR
Ôte donc ton pardessus.
GERBIER
Non. Je ne peux pas rester longtemps ici. L'affaire dont je voulais te parler est très pressée, c'est au sujet de notre Société_de_Secours_Mutuels.
ROSELEUR
Ah ! Très bien ! Alors tu ne veux pas ôter ton pardessus ? Mais, moi, comme je ne sors pas et comme je vais reprendre ma monotone série de rendez-vous quotidiens, j'ôte mon pardessus.
Il sonne.
GERBIER
Tu reviens de ce Congrès ?
ROSELEUR
Oui, on m'avait dit que ma présence y était indispensable, mais il y avait tellement de monde qu'on n'y a vu personne.
La bonne est entrée.
J'en ai encore chaud...
Il prend son mouchoir dans la poche de son pardessus et s'essuie le front.
Qu'est-ce que c'est que ça ?
Il déplie le mouchoir et voit qu'il y a un noeud.
Tiens, j'ai fait un noeud à mon mouchoir. Pourquoi ai-je fait un noeud à mon mouchoir ?
GERBIER
Pourquoi cette épingle sur ma manche ? disait le roi Dagobert.
ROSELEUR
Oh ! Moi qui n'ai pas, comme le roi Dagobert, du temps à perdre, je ne vais pas m'attarder à ces petites histoires-là.
À la bonne.
Emportez mon pardessus. Dites donc, ce matin, vous ne m'avez pas vu faire un noeud à mon mouchoir ?
LA BONNE
Non, monsieur.
ROSELEUR
Sylvain est-il en course ?
LA BONNE
Non, Monsieur, il nettoie les carreaux de la salle à manger.
ROSELEUR
Demandez-lui s'il ne m'a pas vu faire un noeud à mon mouchoir.
GERBIER
Ça t'occupe...
ROSELEUR, énervé
Mais non, mais non. Il s'agit là d'une chose de peu d'importance, autrement je l'aurais certainement retenue. J'ai une mémoire de premier ordre. De quoi parlions-nous ?
GERBIER
Tu me disais que ta vie était monotone.
ROSELEUR, songeur
Ce noeud à mon mouchoir, je l'ai fait au moment où j'avais mon pardessus... En effet, j'ai toujours deux mouchoirs, un dans la poche de mon pantalon, l'autre dans la poche de mon pardessus. Quand j'ai besoin de me moucher, et que je suis dehors, je veux n'être pas obligé d'ouvrir mon pardessus pour prendre mon mouchoir dans la poche de mon pantalon. J'ai donc fait ce noeud à mon mouchoir à un moment où j'étais dehors ou bien à un moment où j'étais sur le point de sortir.
Avec un geste qui balaie cette idée. Mais tout ça n'a aucune importance.
GERBIER
Était-ce un aide-mémoire relatif à un de tes dossiers ?
ROSELEUR
Non, les notes de ce genre je les prends toujours par écrit sur ce petit calepin que je mets dans mon gilet. Je te dis, c'est sûrement une chose de peu d'intérêt.
Il s'installe sur le fauteuil.
Mais parle ! Ne perdons pas notre temps ! Qu'avais-tu à me dire ?
GERBIER
C'est au sujet de notre maison de retraite. Nous avons en vue un terrain qui appartient à la ville. Il faudrait obtenir du Conseil_Municipal...
ROSELEUR
Ce n'est pas une invitation à déjeuner, je les marque toujours également sur un autre petit calepin... Tu disais que le Conseil_Municipal ?...
GERBIER
Il y a un rapporteur de nommé...
ROSELEUR, vague
Un rapporteur de nommé ?
GERBIER
C'est précisément le conseiller de ton quartier.
ROSELEUR, machinal
Ah ! Voilà une bonne coïncidence...
GERBIER
Tu iras le voir sans retard ?
ROSELEUR
Certainement.
Songeur.
J'ai tous mes vêtements pour l'hiver... Trois paires de chaussures toutes neuves... Je n'ai pas besoin de linge.
GERBIER
Des cigares peut-être.
ROSELEUR
Non, mon vieux, n'essaie pas de trouver, tu m'embrouillerais. Et puis, ne me parle plus de cette histoire là. Tu m'y fais penser, j'ai bien d'autres choses en tête. Allons, allons, travaillons ! Tu me disais que le rapporteur était mon conseiller municipal ? Sais-tu quand il reçoit, ce monsieur ?
Impatient.
Voilà, tu devrais avoir tous les renseignements et tu ne sais pas quand il reçoit !
GERBIER
Mais si ! Tous les matins, de 9 à 11.
ROSELEUR, rêveur
Tous les matins, de 9 à 11, tous les matins de 9 à 11... Je suis sorti ce matin à 9 heures et demie, j'ai pris un taxi... Je suis resté seul dans le taxi... par conséquent c'est une idée qui ne m'est pas venue dans une conversation, c'est au cours d'une réflexion solitaire... Allons... Allons !... Montre-moi le plan que tu as là... C'est le plan de votre maison de retraite ?...
GERBIER, dépliant le plan
Il est vraiment très séduisant. Voilà la cour d'entrée, le promenoir couvert...
ROSELEUR, penché sur le plan
C'est très bien... très bien...
GERBIER
Le réfectoire...
ROSELEUR, toujours penché sur le plan
Je ne suis pas resté seul tout le temps... Je suis descendu du taxi pour m'arrêter dans un magasin d'antiquités... J'ai parlé au marchand, que lui ai-je dit ?... Je sais encore parfaitement tout ce que je lui ai dit. Ce n'est donc pas à ce moment... Allons, allons ! Occupons-nous de notre affaire !
GERBIER
D'autant plus que c'est pressant... En attendant que nous ayons ce terrain pour construire, il faut que nous obtenions un abri provisoire pour nos vieux hospitalisés qui sont sur le pavé.
ROSELEUR, songeur
En sortant de chez l'antiquaire, je suis resté avec lui sur le pas de la porte... Non, non, je ne lui ai rien dit à ce moment... Écoute, j'irai voir dès demain matin ce conseiller municipal. S'il y a des difficultés juridiques pour la cession du terrain, ou pour cet abri temporaire, je connais quelqu'un au Conseil d'Etat qui aplanira tout cela...
On frappe à la porte.
Qu'est-ce que c'est ?
LA BONNE, entrant
C'est Sylvain, Monsieur... Je lui ai demandé si Monsieur avait fait un noeud à son mouchoir ce matin, il ne s'en rappelle plus.
ROSELEUR, furieux
C'est pour cela que vous me dérangez !
LA BONNE
Monsieur me l'avait dit...
ROSELEUR
Il y a temps pour tout...
Elle sort.
Elle m'a fait perdre le fil de ce que je voulais te dire... C'est assommant ! Je parlais d'un antiquaire...
Tapant du pied.
Non ! Non !
GERBIER
Tu parlais d'un conseiller d'Etat, qui aplanirait les difficultés...
ROSELEUR
C'est entendu...
Songeur.
Il ne s'agit sûrement pas d'une histoire de bibelot...
On frappe à la porte.
Entrez !
LA BONNE
Madame_Le_Radier est là.
ROSELEUR
Bon, bon, dans un instant.
GERBIER
Je te laisse.
ROSELEUR
Tu es bête ! Tu me laisses ! Tu me laisses ! Tu n'as pas à me dire avec cet air-là : Je te laisse...
GERBIER
Alors, je reste.
ROSELEUR
Non, non, laisse-moi... Et sois tranquille pour notre affaire, je ne pense qu'à cela.
Entre la bonne.
LA BONNE
J'ai fait entrer cette dame dans le petit salon.
Sort Gerbier.
ROSELEUR, après un petit signe distrait dans la direction de Gerbier
À la bonne :
Bien, bien. Dites donc, que vous a dit Sylvain tout à l'heure ?
LA BONNE
À propos de quoi ?
ROSELEUR
À propos... de ce que je vous avais dit... de mon mouchoir.
LA BONNE
Je croyais que Monsieur ne voulait pas que je lui en parle.
ROSELEUR
II y a temps pour tout. Alors il n'a rien remarqué ?
LA BONNE
Non, Monsieur.
ROSELEUR
Il ne voit jamais rien... C'est vrai que ce n'est peut-être pas à ce moment-là... Faites entrer cette dame et ne me dérangez pas...
Elle sort.
ROSELEUR, seul à son bureau
Avez-vous toujours cette petite boîte de laque ancienne ? Ai-je dit à l'antiquaire. - Non, je l'ai sans l'avoir, je l'ai confiée à un client qui me la rendra peut-être ces jours-ci... Et puis, nous n'avons rien dit d'autre...
Depuis un instant Laure est entrée sans qu'il s'en soit aperçu. Elle le considère en silence.
LAURE
Toujours absorbé ? Vous allez vous faire mal, méchant !
ROSELEUR
Oui, oui, j'ai un dossier qui me préoccupe. Mais au diable les affaires sérieuses !...
La regardant avec attendrissement et faisant un geste pour aller vers elle.
Chérie !
Laure fait signe de s'arrêter.
LAURE
On pourrait entrer...
Souriant.
Pourquoi est-ce que je suis venue aujourd'hui ?
ROSELEUR
Pour me voir !
LAURE
C'est entendu... Mais il y avait une raison spéciale... Une chose que vous avez oubliée...
ROSELEUR, vivement
Qu'est-ce que j'ai oublié ? Dites, dites !
LAURE
Il y a aujourd'hui six mois...
ROSELEUR, déçu
Ah oui !
LAURE
C'est tout l'effet que ça vous fait ?
ROSELEUR, attendri
Ma chérie !
LAURE
Et vous n'avez pas pensé à me le dire ce matin au téléphone.
ROSELEUR, sursautant
Au téléphone !
LAURE
Qu'est-ce qu'il y a ?
ROSELEUR
Je vous ai téléphoné ce matin ?
LAURE
Mais oui, où êtes-vous donc ?
ROSELEUR
D'où vous ai-je téléphoné ? Ce n'est pas d 'ici.... Je suis entré au Secrétariat au Palais et j'ai demandé le téléphone. Bien... Qui ai-je rencontré au Secrétariat ? Que m'a-t-on dit ?
LAURE
Mais pourquoi cette enquête ?
ROSELEUR, un peu gêné
À propos d'une affaire très grave que j'étudie en ce moment.
LAURE
Oh ! Laissez vos papiers tranquilles, je suis là.
ROSELEUR, avec transport
Oui, tu es là ! Toi seule existes !... Non, on n'entrera pas...
Elle se laisse embrasser.
Je t'aime !... Et puis cette affaire n'a aucune importance.
LAURE
Alors n'y pense pas et pense à moi.
Ils s'embrassent tendrement. Elle appuie sa fête sur son épaule. Il est face aux spectateurs, il lui caresse doucement les cheveux ; au bout d'un certain temps, on voit qu'il est repris par sa préoccupation. Il continue à lui caresser les cheveux, machinalement.
LAURE
Tu m'aimes, chéri ?
Il ne répond rien.
Tu m'aimes, chéri ?
Roseleur semble s'éveiller d'un songe.
ROSELEUR
Oui.
Il a dit ce oui brusquement et embrasse Laure avec rudesse.
LAURE
Oh ! Comme tu m'embrasses fort !
ROSELEUR, distraitement
Je ne l'ai pas fait exprès !
LAURE
Comment, tu ne l'as pas fait exprès ?
ROSELEUR, vivement
Si, si, je l'ai fait exprès, chérie !
Il la prend dans ses bras. Au bout d'un instant, il retombe dans sa songerie. Brusquement.
Est-ce que j'ai trouvé des lettres chez la concierge en rentrant déjeuner ?
LAURE
Pourquoi me demandes-tu cela ?
ROSELEUR
Pour rien... Il faut que j'en aie le coeur net. Excuse-moi, chérie, que j'aime plus que tout au monde.
Il va à la porte.
Jeannette !
LA BONNE, entre tout de suite
Monsieur ?
ROSELEUR
Oh ! Comme vous étiez près !
LA BONNE
J'avais à faire dans la chambre à côté.
ROSELEUR
Est-ce que j'ai monté des lettres en rentrant déjeuner ?
LA BONNE
Je ne m'en rappelle plus.
ROSELEUR
Vous ne vous souvenez non plus jamais de rien.
LA BONNE
Je ne voulais pas déranger Monsieur, puisque Monsieur m'avait dit de ne pas le déranger.
Laure fait un mouvement.
ROSELEUR, à la bonne
C'est bon, c'est bon.
LA BONNE
Mais je profite de l'occasion que Monsieur m'appelle pour l'avertir qu'il y a là un individu. Il veut dire quelque chose de très important à Monsieur.
ROSELEUR
Un individu ?
LA BONNE
Oh ! Je pourrais dire un monsieur, il est en haut-de-forme et il a des gants bien propres.
LAURE
Je vais vous quitter.
Sur un geste de dénégation de Roseleur.
Si, si, je suis attendue chez ma mère.
ROSELEUR, à la bonne qui sort
Faites entrer ce monsieur.
À Laure, en lui baisant les doigts.
Je t'adore !
LAURE, à demi-voix
Moi, je vous trouve bien absent !
ROSELEUR
Comment peux-tu dire ?
Entre la bonne. À Laure, cérémonieusement.
Mes respects à Madame votre mère.
Laure sort.
LA BONNE
Voici ce monsieur.
Elle s'efface pour laisser passer Genouvier et sort.
GENOUVIER
Maître, je n'ai pas l'honneur d'être connu de vous... J'ai beaucoup d'admiration pour votre talent... Mais ce n'est pas pour cela que je viens. J'ai tenu à vous voir seul à seul afin de vous remettre à vous-même une lettre assez intime.
ROSELEUR
Une lettre ?
GENOUVIER
Je m'appelle Henri Genouvier et je m'occupe d'études juridiques à Paris. Voici une lettre, Maître, à vous adresser. Elle était ouverte, c'est ce qui fait que j'en ai pris connaissance. Elle m'a paru d'un caractère assez confidentiel. Je n'ai pas voulu qu'elle tombât dans les mains d'une tierce personne ; alors, j'ai pensé qu'il n'était pas indiscret et que c'était au contraire un devoir de discrétion de venir vous la remettre.
ROSELEUR, regardant la lettre
En effet ; cette lettre est pour moi, mais je prends ne comprends pas comment elle se trouve entre vos mains.
GENOUVIER
Je ne l'ai pas dérobée, croyez-le bien, je l'ai trouvée.
ROSELEUR
Vous l'avez trouvée ?
GENOUVIER
Dans votre poche.
ROSELEUR
Dans... ma... poche ?
GENOUVIER
Dans la poche de votre pardessus que voici.
Il ôte son pardessus.
Vous y trouverez également un mouchoir, un mouchoir qui porte vos initiales... Ce pardessus m 'a été remis tout à l'heure au vestiaire du Congrès de jurisprudence. Il y avait un grand nombre de pardessus, très peu de numéros, et les deux vieilles dames de quatre-vingt ans qui faisaient le service ne s'y retrouvaient pas beaucoup.
ROSELEUR
Alors, Monsieur, c'est moi qui avais votre pardessus ! Ah ! Vous me délivrez d 'un grand poids...
GENOUVIER
Oh ! Monsieur, je ne vous aurais jamais accusé de l'avoir pris...
ROSELEUR
Ce mouchoir, Monsieur, est à vous ?
Il le place sur le bureau le plus loin de lui possible.
Et il y a un noeud à ce mouchoir...
À la bonne qui entre.
Voulez-vous donner à Monsieur le pardessus que vous avez emporté tout à l'heure ?
LA BONNE
Bien, Monsieur, il est tout à côté, je ne l'avais pas encore rangé.
À Roseleur, bas.
Monsieur va donner son par dessus ? Mais il est tout neuf.
ROSELEUR
Ne vous occupez pas de cela.
À Genouvier qui tient le mouchoir dans ses mains.
Qu'est-ce que vous avez ?
GENOUVIER
Voici en effet mon mouchoir, le noeud était fait sur le coin des initiales, je me rappelle avoir fait ce noeud ce matin, mais je ne peux pas arriver à me rappeler pourquoi.
ROSELEUR
À vous de chercher, mais ne vous plaignez pas... Il y a du mystère dans votre vie... La mienne redevient monotone.
À la bonne.
Reconduisez Monsieur.
Genouvier sort. Roseleur le rappelle.
Monsieur ! Monsieur !
GENOUVIER
Qu'est-ce qu'il y a ?
ROSELEUR
Je vous remercie.
À la bonne.
Allez ranger ce pardessus.
GENOUVRIER, s'inclinant
Oh ! De rien.
Il sort.
LA BONNE, examinant le pardessus
Il n'est pas si bien que l'autre.
ROSELEUR
Oui, mais c'est le mien !
texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica