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un seul est le mot juste.

Comédie en prose

La Partie de Bridge, Comédie

Tristan Bernard· imprimée en 1930· 6 personnages

Personnages

  • DERGOS
  • LUDOR, assureur
  • MARTIN, publiciste
  • RABON, boursier
  • LE DOCTEUR
  • MADAME DERGOS

LA PARTIE DE BRIDGE

Dergos, Madame Dergos.

Un petit salon assez élégant au milieu de la scène, une table de bridge est dressée, chaises pour la table.

DERGOS, est étendu sur une chaise longue

Ah...

Il gémit.

Ah, ça ne va pas, ça ne va pas !

MADAME DERGOS

Pourquoi n'as-tu pas voulu que je leur téléphone de ne pas venir ?

DERGOS

Ah ! C'était impossible, ils comptaient dessus, il y a une grande soirée de bridge chez les Alstoff et ils l'ont lâchée pour venir ici.

MADAME DERGOS

Parce qu'ils aiment mieux jouer au bridge entre hommes et avec des partenaires qu'ils connaissent.

DERGOS, gémissant

Ah... Ah... Que ce soit pour cette raison là ou pour une autre, il n'était pas possible de les contremander.

MADAME DERGOS

Mais si tu ne peux pas jouer ?

DERGOS

Qu'est-ce que tu veux ? J'essaierai. Ces coliques néphrétiques, c'est abominablement douloureux, mais tout de même, ça vous laisse du répit. Ça va peut-être se calmer d'une minute à l'autre.

MADAME DERGOS

C'est de la folie de ne pas te coucher.

DERGOS

Tiens, les voilà qui sonnent. Écoute, tu devrais venir dans la chambre et tu me frictionnerais un peu les reins avec un linge chaud, ça me réussit quelquefois.

Ils sortent, La bonne introduit trois hommes, l'assureur Ludor, le publiciste Martin et le boursier Rabon.

LA BONNE

Ces messieurs voudront bien attendre un instant. Monsieur n'est pas bien portant ce soir.

LUDOR

Mais qu'est-ce qu'il a ?

RABON

Je l'ai vu à la Bourse cet après-midi.

MARTIN

Je l'ai rencontré sur le boulevard.

LA BONNE

Ben, Messieurs, vous savez, je crois que c'est une crise comme qui dirait néphrétique, ça vient brusquement, ça ne prévient pas son monde. Si ces Messieurs veulent bien s'installer, monsieur ne va pas tarder à venir.

Elle sort.

LUDOR, s'asseyant

Ah... Ah... J'espère qu'il ne va pas nous louper notre partie, nous avons lâché notre taxi et dans ce quartier perdu nous n'en trouverons jamais un pour aller chez les Alstoff.

RABON

À l'autre bout de Paris.

Entre Madame Dergos. Saluts.

J'étais sur le point de vous faire téléphoner, messieurs. Alfred n'est pas bien du tout.

LUDOR

Oui, nous savons. Enfin ce n'est pas bien grave, la semaine dernière, je l'ai fait assurer sur la vie et l'examen médical a été excellent.

MADAME DERGOS

Oui, je sais que ce n'est pas grave, mais c'est bien douloureux.

RABON

Des douleurs néphrétiques, on ne sait jamais combien de temps ça durera, quelquefois une demi-heure, quelquefois toute une semaine.

MARTIN

Espérons que ça ne durera pas longtemps aujourd'hui.

MADAME DERGOS

Il a la tête lourde, il a la fièvre.

RABON

Eh bien, il ferait mieux de venir jouer tout de suite, ça le distraira. C'est une excellente médication.

MADAME DERGOS

Je crois que le voilà.

Entre Dergos.

DERGOS, courbé en deux

Je vous demande pardon, ce sont mes reins. J'étais tranquille, depuis quelque temps et puis, voilà...

RABON, l'interrompant

Oui, oui, votre femme nous a dit tout ça. On a tiré pour vous, vous êtes avec moi et Ludor est avec Martin. Nous avons affaire à forte partie. Il va falloir ouvrir l'oeil.

Ils se mettent à table, Dergos toujours gémissant.

RABON, avec autorité

Ne vous plaignez pas comme ça tout le temps, ça agace votre mal.

Pendant ce temps, Dergos a donné les cartes, ils annoncent.

DERGOS

Un_sans_atout.

LUDOR

Je passe.

RABON, partenaire de Dergos

Je ne dis rien.

MARTIN, partenaire de Ludor

Deux_coeurs.

DERGOS

Alors, je n'insiste pas.

LUDOR

Deux_coeurs, c'est bon pour moi.

MADAME DERGOS s'est assise à côté de son mari, inquiète

Comment te sens-tu, Alfred ?

RABON, avec autorité

Il va mieux, moi je dis deux_sans_atout.

MARTIN

Alors trois_coeurs !

L'enchère en reste là. On joue pour trois levées à coeur. Dergos paraît languissant. Le coup est terminé. Martin a fait ses trois levées à coeur.

RABON, à Dergos sévèrement

Alors, puisque c'est joué, permettez-moi de vous faire une observation, je vous avais cependant bien indiqué qu'il fallait m'envoyer trèfle, ça a une importance énorme, je vous passais la main, il ne faisait pas son compte de levées.

DERGOS

Pardonnez-moi, mon cher, vous savez, il y a des moments où je ne vois positivement plus clair.

MADAME DERGOS

Tu ferais mieux de t'excuser auprès de ces messieurs, tu n'es pas bien, tu n'es pas au jeu, ce sera plutôt désagréable pour eux de jouer dans ces conditions.

RABON, vivement

Mais non, mais non, il va se remettre.

LUDOR

Et puis nous l'aurons chacun notre tour.

DERGOS, plaintif

Ah, ça ne va pas, ah, ça ne va pas...

Il se lève douloureusement, suivi par Madame Dergos. Il se dirige vers sa chambre, les trois joueurs restent seuls.

RABON, décidé

C'est bien simple, il n'y a qu'à filer chez les Alstoff.

MARTIN

Filons.

LUDOR

Filons.

Au moment où ils se lèvent, rentre madame Dergos.

Ah, messieurs, je suis inquiète, je suis inquiète. D'ordinaire il est congestionné, aujourd'hui il est tout blanc.

LUDOR

Ça ne veut rien dire, ça ne veut rien dire, ne vous frappez pas, nous allons vous laisser, madame, nous sentons que nous vous encombrons.

MADAME DERGOS, suppliante

Ah, messieurs, restez encore un peu, j'ai envoyé chercher notre médecin qui habite la maison à côté ; si on le trouve chez lui, ce sera bien, sinon, ce sera affolant d'être seule.

Les trois hommes se regardent, ils se font signe qu'il n'y a pas moyen de faire autrement.

RABON, résigné

Bien, Madame, à votre disposition.

LUDOR

Attendons.

MARTIN

Attendons.

Ils se rassoient en silence.

MADAME DERGOS

Je vous remercie, Messieurs.

Elle sort.

RABON

Une petite partie à trois ?

LUDOR

Ah non, non, je ne joue pas à trois, ce n'est plus du bridge.

RABON

D'ici que ce docteur arrive.

LUDOR

Elle a dit qu'il était dans la maison à côté.

MARTIN

Oui, mais le trouvera-t-on chez lui ?

On sonne.

RABON

Le voilà, deux minutes et on va pouvoir s'en aller.

MARTIN

Ah ! On peut partir tout de suite.

LUDOR

Non... non... C'est tout de même difficile de ne pas attendre la fin de la visite ; il faut que nous nous intéressions à ce qu'aura dit le médecin.

RABON

Attendons.

Quelques instants après, le docteur ayant passé dans la chambre du malade, entre dans le salon avec madame Dergos qui lui présente les trois joueurs.

MADAME DERGOS

Des amis de mon mari qui étaient justement venus passer la soirée.

LE DOCTEUR, sévèrement

Oh ! Il faut qu'il se repose, il vaudrait mieux qu'il n'y ait pas trop de bruit dans la maison.

RABON

Nous allons nous en aller, docteur.

MADAME DERGOS

Je vous en prie, Messieurs, attendez encore un peu.

Au docteur.

Est-ce que vous ne pensez pas, docteur, qu'on pourrait lui faire une piqûre de morphine ?

LE DOCTEUR

Oh ! Je n'en suis pas partisan du tout. Je sais bien que la morphine ne gêne pas le travail d expulsion des calculs, mais j'ai toujours été opposé au principe de piquer les malades. Non, non, des enveloppements chauds.

MADAME DERGOS

Docteur, vous allez vous en aller tout de suite ?

LE DOCTEUR

Oui, madame, je suis obligé d'aller voir un malade. J'allais sortir quand votre bonne est arrivée.

MADAME DERGOS

Notre petite bonne qui ne sait rien... Notre vieille domestique qui le soigne si bien est justement dans son pays, en ce moment. La femme de chambre et moi nous sommes si maladroites.

LE DOCTEUR

Mais non, madame, vous êtes très adroite. Allons, allez commencer l'enveloppement, je puis attendre encore cinq minutes, mais pas plus.

Elle sort.

RABON

Vous n'êtes pas inquiet, docteur ?

LE DOCTEUR

Pas précisément, mais enfin, c'est un homme à surveiller.

MARTIN

Des coliques néphrétiques, on dit que c'est douloureux, mais que ce n'est pas très, très dangereux ?

LE DOCTEUR

Non, non, s'il n'y a pas de complications.

En regardant les cartes.

Il allait faire sa partie avec vous ?

RABON

Oui, docteur, une partie de bridge, vous ne connaissez pas ça ?

LE DOCTEUR

Pensez-vous, pendant les quatre années où j'ai été mobilisé, oh ! Nous en avons fait des parties à l'hôpital où j'étais. Le médecin-chef était de premier ordre, et il y avait là un pharmacien major pas mauvais non plus, mais notre maître à tous, c'était un petit lieutenant d'artillerie hospitalisé. Oh ! Nous avons été très ennuyés, quand il a été remis, qu'il a dû nous quitter. Heureusement, il se trouvait qu'il était cardiaque, alors on a pu prolonger son séjour un peu plus longtemps.

RABON

Vous jouez le bridge plafond ?

LE DOCTEUR

Oh ! Je joue tout ce que vous voudrez, je connais toutes les sortes de bridge... J'ai joué même la semaine dernière avec de vieux joueurs, qui s'en tiennent au vieux bridge aux enchères, sans plafond.

RABON

Oh ! Docteur, vous devez certainement préférer le bridge plafond.

LE DOCTEUR

Bien entendu.

MARTIN

Ça ne vous dit rien ?

LE DOCTEUR

C'est que...

LUDOR

Ah oui, vous disiez que vous aviez à voir un autre malade.

LE DOCTEUR

Oh ! Il ne s'agit pas d'un cas très, très urgent...

Il regarde silencieusement la table à jouer.

MARTIN, engageant

Nous jouerons au taux qui vous plaira.

LE DOCTEUR

Oh ! Je crois que je puis me défendre à n'importe quel taux.

LUDOR

Dix centimes le point ?

LE DOCTEUR

C'est un taux raisonnable, on peut perdre quatre ou cinq cents francs, si on ne voit pas de jeu.

RABON

Alors on s'installe tout de suite.

Ils s'installent au moment où entre Madame Dergos.

MADAME DERGOS

Docteur, j'ai tout ce qu'il me faut pour les enveloppements, la flanelle, l'ouate.

LE DOCTEUR, l'interrompant

Très bien, très bien, eh bien ! Commencez donc ça tout de suite avec la bonne et, pour vous tranquilliser, je resterai encore ici quelque temps.

RABON

Oui, nous ne vous laisserons pas seule.

LUDOR

Et surtout ne vous occupez pas de nous.

MARTIN

La bière est là, nous en profiterons si nous avons soif.

LUDOR

On se servira tout seul.

RABON

Et ce qui serait gentil, quand vous aurez fait vos enveloppements, très gentil, et très raisonnable, ce sera d'aller vous coucher.

MADAME DERGOS

Vous êtes gentils aussi, messieurs.

Elle sort, la partie s'engage. Au bout d'un certain temps, on entend des gémissements.

RABON

C'est lui qui se plaint comme ça ?

LE DOCTEUR, relevant son jeu

Oui, c'est très douloureux.

LUDOR, après avoir regardé son jeu

Moi, je passe.

On entend des gémissements.

Si on allait dans son bureau, ce serait plus loin de chambre sa et on le gênerait moins.

MARTIN

Je passe aussi. Non, dans le bureau, la lumière est impossible.

LE DOCTEUR

Deux levées à carreau.

RABON

Je dirai deux_sans_atout.

LUDOR

Moi je ne dis rien.

Gémissements.

Comme il se plaint, comme il se plaint !

RABON

C'est atroce d'entendre des cris comme ça.

MARTIN

Malgré soi, on est influencé, on n'est pas à son jeu.

LUDOR, au docteur

C'est si mauvais que ça, docteur, les piqûres de morphine ?

LE DOCTEUR

Mauvais, mauvais, on ne peut pas dire que ce soit très mauvais. Mais, vous savez, il y a deux écoles.

LUDOR

C'est déjà un si grand point d'empêcher les gens de souffrir.

Entre Madame Dergos.

MADAME DERGOS

Docteur, écoutez, je le trouve de plus en plus mal.

Le docteur se lève.

LE DOCTEUR

Je vois ce qu'il faut... Pour vous faire plaisir, nous allons lui faire une petite piqûre.

Aux joueurs.

Moi je dis quatre levées à carreau... et je reviens dans un instant.

texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica