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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Pièce en prose

Le Prétendant, Pièce en un Acte

Tristan Bernard· imprimée en 1930· 7 personnages

Personnages

  • MONSIEUR RACOSSE
  • POMIN
  • ENGUERRAND DURAND
  • MADAME RACOSSE
  • AUGUSTINE
  • RENÉE
  • LA BONNE

LE PRÉTENDANT

La scène représente un salon assez luxueusement meublé. Aux murs, des tableaux de grande valeur. Une bonne achève d'épousseter les meubles. Entre Madame Racosse, un peu mûre, un peu grosse, vêtue d'une robe trop pailletée.

MADAME RACOSSE, à la bonne

Où est Monsieur ?

LA BONNE

Il est dans son bureau, Madame !

Madame Racosse sort par la porte de droite. Monsieur Racosse entre, un instant après, par la porte de gauche. Il est petit, maigre, sans gaîté.

MONSIEUR RACOSSE

Où est Madame ?

LA BONNE

Elle est partie chercher Monsieur. Je croyais que Monsieur était dans son bureau.

MONSIEUR RACOSSE

J'étais dans le jardin d'hiver. Les plantes s'abîment... Elles sont malades, on ne les soigne pas... Il n'est rien arrivé pour moi ?...

LA BONNE

Si, Monsieur, ça... que la concierge m'a remis...

Elle lui tend une enveloppe.

MONSIEUR RACOSSE

Encore un papier des contributions directes !... Ils met feront mourir !...

Il sort par la porte de droite.

MADAME RACOSSE, entrant par la porte de gauche

Monsieur n'était pas dans son bureau.

LA BONNE

Non, Madame, il est dans la serre.

MADAME RACOSSE

Je viens aussi de la serre ! Il n'y était pas.

LA BONNE

Alors, Madame, c'est qu'il est dans son bureau.

MADAME RACOSSE

Vous êtes insupportable ! Vous ne savez pas ce que vous dites !... Vous êtes là à trôler dans le salon !... Allez plutôt près de Mademoiselle. Elle doit avoir besoin de vous et dites-lui de ma part qu'elle devrait être prête...

Sort la bonne. Madame Racosse se dirige vers la porte de droite et heurte presque Monsieur Racosse, qui entre.

MONSIEUR RACOSSE

Où étais-tu ?

MADAME RACOSSE

Et toi ?

MONSIEUR RACOSSE

Encore un papier des contributions directes... Ils me feront mourir !

MADAME RACOSSE

Oh ! Que tu es embêtant !... Tout le temps cette obsession... Pense plutôt à la visite de ce monsieur... Le mariage de ta fille a tout de même plus d'importance que tes impôts...

MONSIEUR RACOSSE, sombre

S'ils continuent, je ne pourrai bientôt plus marier ma fille. Je n'aurai plus un sou à lui donner.

MADAME RACOSSE

Comment peux-tu dire des choses pareilles ?... Heureusement que tu sais que ce n'est pas vrai.

MONSIEUR RACOSSE

L'idée que ces gens rôdent autour de vous, tout le temps, comme si on était des malfaiteurs... l'idée qu'ils vous soupçonnent de mensonges...

MADAME RACOSSE

Qu'est-ce que ça peut te faire ? Tu as ta conscience pour toi.

MONSIEUR RACOSSE, un peu hésitant

Évidemment ! Évidemment !

MADAME RACOSSE

Tu as entendu sonner ?

MONSIEUR RACOSSE

C'est possible.

MADAME RACOSSE

Entrez !

LA BONNE, entrant

C'est madame la soeur de Monsieur.

MADAME RACOSSE

Eh bien, faites-la entrer, voyons, ne la faites pas attendre...

Sort la bonne.

Tu as dit à ta soeur qu'il venait quelqu'un pour la petite ?

MONSIEUR RACOSSE

Non, je ne le lui ai. pas dit.

MADAME RACOSSE

Elle va peut-être être formalisée qu'on ne lui en ait pas parlé...

MONSIEUR RACOSSE

Mais non, on n 'a pas eu le temps... Et puis, un monsieur se présente, ça ne veut pas dire que le mariage va se faire...

Entre Augustine. Elle paraît préoccupée.

AUGUSTINE

Bonjour André, bonjour Juliette...

À Monsieur Racosse.

Je viens te voir : regarde ce que j'ai reçu !

MONSIEUR RACOSSE

Un papier des contributions ? Moi aussi ! Tu n'es pas la seule.

AUGUSTINE

Je suis empoisonnée par ça... Ces gens qui vous tourmentent... et qui ont toujours l'air de croire qu'on veut frauder.

MONSIEUR RACOSSE

Tu as ta conscience pour toi ?

AUGUSTINE, après une hésitation

Bien sûr !

MONSIEUR RACOSSE, en conclusion

Eh bien ?

AUGUSTINE

Tu ne peux pas t'imaginer les procédés qu'ils ont pour leurs investigations... On m a raconté une chose affreuse.

MONSIEUR RACOSSE

Si tu crois tout ce qu'on raconte !

AUGUSTINE

La personne qui m'a dit ça, c'est une personne très sérieuse, je te prie de le croire... Il paraît qu'il y a, aux contributions, des agents secrets qui s'introduisent dans les maisons, sous tous les prétextes... On m 'a cité une maison où la cuisinière les renseignait. Chez un gros industriel, ils avaient placé un chauffeur... La bonne anglaise même était avec eux.

MONSIEUR RACOSSE

C'est effrayant !

MADAME RACOSSE

Je ne crois pas ça, moi !

MONSIEUR RACOSSE

Tu ne le croiras pas jusqu'au jour où je serai traîné devant les tribunaux...

MADAME RACOSSE

Mais si tu as ta conscience pour toi...

MONSIEUR RACOSSE

Ce n'est pas toujours suffisant...

AUGUSTINE

Et encore, je ne vous ai pas dit le plus fort !

MADAME RACOSSE

Qu'est-ce que c'est ?

AUGUSTINE

Il paraît qu'il y a des gens des contributions qui s'introduisent dans les maisons où il y a une jeune fille à marier, sous prétexte de demander sa main...

MONSIEUR RACOSSE, terrorisé, à sa femme

Tu entends ça ?

MADAME RACOSSE, impressionnée elle-même

Oui, j'entends...

AUGUSTINE

Le prétendant interroge évidemment le père sur sa fortune. Le père, naturellement, présente les choses au mieux, et l 'on reçoit une feuille du contrôleur, qui vous taxe en conséquence.

Silence accablé. Monsieur Racosse regarde Madame Racosse.

MONSIEUR RACOSSE, à Augustine

Il faut te dire, justement, que nous attendons quelqu'un aujourd'hui pour la petite...

AUGUSTINE

Quelqu'un que vous connaissez ?

MONSIEUR RACOSSE

Eh bien, pas plus que ça... L'autre jour, dans une maison où nous dînions, un monsieur qu'on venait de nous présenter et à qui je disais que j'avais une fille à marier, m'a parlé d'un de ses amis à lui, un jeune industriel très riche.

AUGUSTINE

Ça y est ! Le monsieur en question est certainement un agent des contributions et le monsieur que vous attendez en est un aussi ; c'est hors de doute !

Entre Renée, très joliment habillée.

RENÉE

Bonjour, ma tante.

MONSIEUR RACOSSE, précipitamment

Va changer de robe !

RENÉE

Comment, papa !

MONSIEUR RACOSSE

C'est de la folie que de te présenter avec une robe pareille ! C'est une robe de jeune milliardaire !... Il faut donner l'impression de la simplicité.

À Madame Racosse.

C'est comme toi, tu es ridicule avec cet or et cet argent...

RENÉE

Mais si ce monsieur arrive ! D'ici que j'aie choisi une autre robe, ce sera long !

MONSIEUR RACOSSE

Bon, alors reste comme tu es, on lui dira que ce sont des robes que vous avez gagnées dans des concours de mots croisés.

RENÉE

Papa, je ne te comprends pas !

MONSIEUR RACOSSE

En deux mots, tu vas comprendre. Le monsieur dont nous t'avons parlé, qui va demander ta main, nous avons tout lieu de croire...

RENÉE

Croire...

MONSIEUR RACOSSE

Que c'est un agent du fisc... C'est effrayant... Quand il va voir tous les tableaux qui sont aux murs...

AUGUSTINE

J'ai entendu une auto qui vient de stopper devant la maison.

MONSIEUR RACOSSE, agité

C'est lui ! Tu penses que nous n'avons pas eu le temps d'arrêter notre plan de campagne... Enfin...

MADAME RACOSSE

Nous ne sommes pas plus bêtes que d'autres... Nous savons très bien ce qu'il faudra lui dire dans la conversation...

On frappe.

Qu'est-ce que c'est ?

LA BONNE, entrant

Monsieur, c'est deux messieurs qui veulent parler à Monsieur et à Madame... Je ne les ai pas laissés dans l'antichambre, je les ai fait entrer dans le petit salon.

MONSIEUR RACOSSE, entre ses dents

Ils vont voir les Renoir et les Cézanne...

À la bonne.

Ça va bien, quand je sonnerai, vous les ferez entrer ici ! Allez !

La bonne sort. - À sa femme.

Pourquoi as-tu fait mettre à la bonne ce petit tablier de dentelles ? Elle est beaucoup trop bien habillée...

AUGUSTINE

Tout ça, c'est très fâcheux.

MADAME RACOSSE

Mais non, on peut toujours trouver des raisons.

MONSIEUR RACOSSE

Lesquelles ? Lesquelles ?...

RENÉE

Et moi, qu'est-ce que j'aurai à dire ?

MONSIEUR RACOSSE

Eh bien, que tu as toujours vécu très simplement... Ne parle pas de notre auto, surtout.

AUGUSTINE

Avec ça, qu'ils ne se sont pas renseignés !

MONSIEUR RACOSSE

Qu'est-ce que je vais leur dire ?...

MADAME RACOSSE

Enfin, il ne faut pas les faire attendre si longtemps ! Sonne.

MONSIEUR RACOSSE, il sonne

Qu'est-ce qu'il va falloir inventer ?...

La bonne fait entrer deux jeunes gens.

POMIN

Je me présente moi-même ; Monsieur, Mesdames, Mademoiselle... : Georges Pomin, fabricant de caoutchouc... Mon ami, le poète Enguerrand_Durand, dont vous avez sans doute lu les vers.

MADAME RACOSSE

Certainement ! Certainement !

POMIN

Enguerrand_Durand est le fils de Monsieur_Durand, le fabricant de chaudières à vapeur.

MONSIEUR RACOSSE

Oh ! Je connais, je connais !

POMIN

Est-ce que je pourrais, Monsieur, avoir avec vous quelques instants d'entretien ?

MONSIEUR RACOSSE

Oui, Monsieur. Devant ces dames.

POMIN

Eh bien, d'abord en particulier, si vous voulez ! Pendant ce temps, ces dames pourront faire visiter à mon ami votre jardin d'hiver dont on m'a parlé !

AUGUSTINE, bas à Racosse

Attention !

MONSIEUR RACOSSE

Tu penses !

ENGUERRAND DURAND

Alors, Mademoiselle veut bien que je l'accompagne ?

RENÉE

Avec plaisir, Monsieur...

MADAME RACOSSE

Eh bien ! Nous sortons...

Sortent les trois dames et Enguerrand Durand.

MONSIEUR RACOSSE, à Pomin

Je vous dirai que la maison que nous occupons, nous l'avons dans la famille depuis 1840 !... Mon grand-père l'avait achetée pour un morceau de pain. Alors, il y avait un jardin que nous avons couvert et nous en avons fait un jardin d'hiver.

POMIN

Mais ça vaut de l'argent tout ça !

MONSIEUR RACOSSE

Ça vaut de l'argent, mais ça ne rapporte rien. De ce chef, mon revenu est nul.

POMIN

Vous avez de bien beaux tableaux, dans votre petit salon !

RACOSSE, confidentiellement

Je vous indiquerai le nom du petit peintre qui nous fait ces tableaux. Il a attrapé la manière des grands maîtres...

POMIN

J'ai vu votre auto dans la cour, vous avez une bien belle voiture...

MONSIEUR RACOSSE

C'est une voiture que nous avons gagnée au Bal_des_Petits_Lits_Blancs... Nous ne sortons jamais, pour économiser l'essence.

On frappe.

Entrez !

LA BONNE

Monsieur, on a sonné au téléphone, mais j'ai dit que Monsieur n'y était pas.

MONSIEUR RACOSSE

Ça va bien, ça va bien !

Sort la bonne.

Vous trouvez que la bonne est gentiment habillée ? Ce n'est pas nous qui l'avons habillée comme ça. C'est la reine des femmes de chambre de l'arrondissement. Alors le maire lui a donné un très gentil costume.

POMIN

Monsieur, vous savez pourquoi je veux vous entretenir.

MONSIEUR RACOSSE

Monsieur, je suis un tout petit bourgeois, très honnête homme. Il se peut qu'on vous ait donné sur moi des renseignements trop favorables. Je sais évidemment qu'il ne s'agit pas d'un mariage d'amour puisque vous ne connaissiez pas ma fille. Alors je dois vous prévenir honnêtement que ma situation ne me permet pas de donner la moindre dot.

POMIN

Vous avez quatre immeubles...

MONSIEUR RACOSSE

Hypothéqués, hypothéqués, Monsieur ! Il y a des hypothèques jusqu'au-dessus des toits !

POMIN, après un silence

Eh bien ! Monsieur, je vous remercie de m'avoir parlé avec une telle franchise. Je vais vous parler sincèrement. Comme vous l'avez dit, il ne s'agit pas d'un mariage d'amour. Je suis obligé, étant donné l'extension que je veux donner à ma maison, de m'unir à une jeune fille dont la fortune me permettra de doubler la mienne. Je crois qu'il vaut mieux que je me retire.

MONSIEUR RACOSSE

Vous n'attendez pas votre ami ?

POMIN

Si, ou plutôt non... Vous lui direz que je suis descendu parce que mon père m'attendait en auto au coin de la rue, pour faire la démarche définitive. Alors, je vais le prévenir tout de suite qu'il peut rentrer chez lui...

MONSIEUR RACOSSE

C'est bien, Monsieur, c'est très bien.

POMIN

Au revoir, Monsieur.

MONSIEUR RACOSSE

Je vais vous reconduire...

POMIN

Inutile, Monsieur, inutile. J'ai très bien vu le chemin.

Il sort.

MONSIEUR RACOSSE, seul

Je l'ai eu.

Entre Enguerrand Durand.

ENGUERRAND, dans l'exaltation

Monsieur, ma démarche va vous surprendre, mais je dois vous demander ceci au préalable : est-ce que vous êtes d'accord avec Monsieur Pomin ?

MONSIEUR RACOSSE

Non, Monsieur. Il vient de s'en aller. Je l'ai mis au courant de ma situation véritable...

ENGUERRAND

C'est ce que je pensais ! Je connais ses sentiments et je savais très bien que lorsqu'il se trouverait en présence de la vérité, il quitterait cette maison. Moi, Monsieur, je suis un tout autre homme. Au cours de la conversation que j'ai eue avec votre fille et ces dames, il m'est apparu soudain que ma destinée était dans votre famille. J'ai toujours rêvé d'épouser une jeune fille, pauvre, jolie, bien élevée et qui, grâce à ma fortune personnelle, pourrait mener une vie confortable. Foin des mariages utilitaires et vive l'union romantique de deux coeurs ! Voulez-vous m'accorder la main de votre fille ? Je suis d'ailleurs d'accord avec elle.

Il se tourne vers la porte. Entre précisément Renée Racosse qui, d'un geste simple, met sa main dans la main d'Enguerrand Durand. Entrent peu après Madame Racosse et Augustine.

MADAME RACOSSE

Nous sommes au courant et j'approuve, en ce qui concerne, les projets de ma fille.

MONSIEUR RACOSSE

Eh bien ! Je suis bien obligé d'approuver aussi, étant donné la situation de ce jeune homme et la haute réputation de la maison Durand (chaudières à vapeur).

À demi-voix, à Augustine.

Mais que dira ce poète quand il apprendra que nous avons de la fortune ?...

AUGUSTINE, de même

Il se fera une raison.

texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica