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Comédie en prose

Le Congé

Arnaud Berquin· imprimée en 1873· 9 personnages

Personnages

  • LE PRINCE LOUIS, du sang royal
  • UN OFFICIER DE LA SUITE DU PRINCE
  • MONSIEUR DE GERVILLE
  • MADAME DE GERVILLE
  • DIDIER, enfant de M. et de Mme de Gerville
  • EUGÉNIE, enfant de M. et de Mme de Gerville
  • CÉCILE, enfant de M. et de Mme de Gerville
  • MARIANNE, enfant de M. et de Mme de Gerville
  • FRÉDÉRIC, enfant de M. et de Mme de Gerville

LE CONGÉ

SCÈNE PREMIÈRE. Didier, Eugénie.

Eugénie est assise sur un tronc d'arbre renversé. Elle épluche des fraises qu'elle a sur ses genoux, dans le creux de son chapeau de paille. Didier lui en porte dans le sien. Les fraises sont proprement arrangées dans les deux chapeaux, sur une couche de feuilles de vigne.

DIDIER

Tiens, ma soeur, j'espère que nous en aurons une jolie provision.

EUGÉNIE

Je ne sais plus où mettre les miennes ; mon chapeau est déjà tout plein.

DIDIER

Cécile va nous apporter une corbeille. À quoi s'amuse-t-elle donc ? Tu peux, en attendant, les mettre dans ton tablier.

EUGÉNIE

Oui, cela ferait un beau gâchis ! Pour remplir mon tablier de taches ! Et maman, que dirait-elle ? Sais-tu ce qu'il faut faire ? Ton chapeau est le plus grand ; je vais y mettre ce qu'il y a dans le mien. Tu le prendras et tu iras en chercher de nouvelles, tandis que j'éplucherai celles-ci.

DIDIER

C'est bien dit. Cécile viendra dans l'intervalle, et alors il y en aura, je crois, assez.

EUGÉNIE

Quand elles seront toutes ensemble, on verra mieux ce qu'il y en a.

DIDIER

Ce qui sera de trop plein dans la corbeille, ce sera pour nous.

EUGÉNIE

Je crois que nous n'aurons guère envie d'en manger aujourd'hui. Ah ! Mon frère, c'est le dernier repas que nous ferons de cette année avec notre papa ; et qui sait si nous le reverrons jamais ?

DIDIER

Tranquillise-toi, ma soeur, tout le monde ne meurt pas dans une bataille.

EUGÉNIE

Maudite guerre ! Si les hommes n'étaient pas si méchants ! S'ils savaient s'aimer comme des frères et des soeurs !

DIDIER

Bon ! Ne nous querellons-nous pas tous les jours pour des bagatelles ? Chacun de nous croit avoir raison, et souvent on ne sait ; de quel côté elle se trouve. Il en est de même parmi les hommes.

EUGÉNIE

Ils devraient bien au moins se raccommoder comme nous. Nos querelles ne coûtent jamais de sang.

DIDIER

Parce que papa ou maman les terminent. Mais les hommes ne sont pas des enfants ; ils ne se laissent pas commander quand ils ont la force en main. Et puis, lorsqu'on nous fait une injustice, ne devons-nous pas la repousser ? Faut-il nous laisser ravir impunément ce qui nous appartient ?

EUGÉNIE

Tu parles toujours comme un soldat.

DIDIER

Puisque je dois l'être ! Tiens, ma soeur, tu as beau dire, c'est une belle chose que la guerre. Sans elle, comment ferions-nous pour vivre ? Serait-ce notre petit bien qui nous nourrirait ? Mais ne pleure donc pas ; tu me fais de la peine.

EUGÉNIE

Ah ! Laisse-moi pleurer tandis que nous sommes tout seuls. J'aime mieux que mes larmes coulent devant toi que devant nos pauvres parents. Je crains trop de les affliger.

DIDIER

Allons, allons, sèche tes pleurs ; occupe-toi pour te distraire. Moi, je vais remplir ton chapeau.

EUGÉNIE

Va-t'en de ce côté là-bas. Il ne reste plus rien ici à cueillir.

SCÈNE II.

EUGÉNIE, après un moment de silence

Ah ! Si j'étais assez instruite pour savoir prier Dieu, peut-être qu'il m'exaucerait ! Si j'étais du moins assez grande pour aller me jeter aux genoux du roi, je suis sûre qu'il accorderait à mes prières le congé de mon papa ! Ne l'a-t-il donc pas assez bien servi rendant toute sa vie ?

Elle épluche ses fraises en soupirant. Le prince Louis arrive, suivi d'un officier de hussards. Il s'arrête en voyant Eugénie.

SCÈNE III. Le Prince Louis, un Officier, Eugénie.

LE PRINCE, bas à l'officier

Voyez donc cette charmante petite fille. Ne me découvrez pas ; je veux lui parler.

À Eugénie, en lui frappant sur l'épaule.

Tu travailles là de bon coeur, ma chère enfant ?

EUGÉNIE, surprise

Oh ! Monsieur, vous m'avez fait peur.

LE PRINCE

Je t'en demande pardon, ce n'était pas mon dessein. Pour qui prépares-tu donc ces fraises ? Elles doivent être bien bonnes, épluchées d'une main si blanche et si grassouillette.

EUGÉNIE

Oserais-je vous en offrir ?

Elle lui présente le chapeau.

Ne craignez rien, elles sont propres. Excusez-moi seulement de n'avoir pas une meilleure assiette.

Le prince en prend trois. Elle en présente aussi à l'officier qui en prend deux.

LE PRINCE

Je n'en ai jamais mangé de si bonnes. Sont-elles à vendre ?

EUGÉNIE

Non, Monsieur, quand vous m'en donneriez je ne sais combien.

LE PRINCE

Tu as raison ; elles sont sans prix, cueillies d'une si jolie petite main.

EUGÉNIE

Comme vous me parlez, Monsieur ! Oh ! Ce n'est pas cela. Elles seraient bien à votre service, et toutes celles encore que mon frère et ma soeur pourraient cueillir jusqu'à ce soir. Mais...

S'essuyant les yeux.

Elles sont pour notre bon papa. Ce sont aujourd'hui les premières que nous cueillons pour lui, et les dernières peut-être qu'il mangera avec nous.

LE PRINCE

Il est donc malade ? Et vous craignez apparemment pour sa vie ?

L'OFFICIER

Je me flatte que sa maladie n'est pas tout à fait désespérée, puisqu'il songe à manger des fraises.

EUGÉNIE

Vous n'y êtes pas, messieurs. Il est bien vrai qu'il a été malade tout cet hiver d'un cruel rhumatisme. Il n'en est pas même encore entièrement guéri. Mais, guéri ou non, il faut qu'il parle demain.

LE PRINCE

En quoi ce départ est-il donc si nécessaire ?

EUGÉNIE

C'est que son régiment passe dans le village, et il doit le joindre à la marche.

LE PRINCE

Son régiment ?

EUGÉNIE

Oui, le régiment_du_Prince_Charles.

LE PRINCE, bas à l'officier

Je parierais que c'est une fille du capitaine_de_Gerville.

EUGÉNIE, qui l'a entendu

Hélas ! Oui, messieurs, c'est le nom de mon papa. Le connaissez-vous ?

LE PRINCE

Si nous le connaissons ? Monsieur et moi nous sommes ses camarades.

EUGÉNIE

Ô Dieu ! Le régiment est-il si près ? Est-ce qu'il passe aujourd'hui ?

LE PRINCE

Non, mon enfant, ce n'est que demain. Nous avons pris les devants par ordre du prince. Une roue de notre voiture s'est brisée le long de ce bosquet ; nous y sommes entrés pour chercher de l'ombre. Tout doit être maintenant réparé. Ce petit sentier ne conduit-il pas au grand chemin ?

EUGÉNIE

Non, Monsieur, il mène tout droit au village.

LE PRINCE

Et ce village appartient sans doute à votre bon papa ?

EUGÉNIE

Ô mon_Dieu ! Que n'est-il aussi riche que vous le pensez ? Mais non, il ne possède qu'une maisonnette, un petit jardin, ce bosquet, la prairie voisine. Lorsqu'il n'est pas au camp ou en garnison, c'est ici qu'il passe sa vie avec nous et notre maman.

LE PRINCE

Il a donc été malade cet hiver ?

EUGÉNIE

Hélas ! Oui, monsieur, à notre grand chagrin. Il ne pouvait, de douleur, remuer aucun de ses membres. De plus, une vieille plaie qu'il avait à la tête s'est rouverte. Et maintenant qu'il est près de se rétablir, il faut qu'il aille s'exposer à de nouveaux maux.

LE PRINCE

Pourquoi, dans cet état, ne pas demander son congé ? Il aurait pu fournir des attestations suffisantes du chirurgien.

EUGÉNIE

C'est bien aussi ce qu'a fait maman ; mais ses lettres sont restées sans réponse. Le roi n'a pas voulu l'en croire ; ou le prince, à qui appartient le régiment, est-il peut-être si dur...

LE PRINCE

Je crois bien que ni le roi ni le prince ne consentiraient qu'avec peine à perdre un si bon officier que votre papa, de qui mes jeunes camarades et moi nous pouvons recevoir de si utiles instructions.

EUGÉNIE

Effectivement,vous paraissez bien jeune. Avez-vous encore votre papa et votre maman ?

LE PRINCE, un peu embarrassé

Sans doute.

EUGÉNIE

Qu'ils doivent avoir pleuré lorsque vous vous êtes séparé d'eux ! Comment ont-ils pu y consentir ? Je sais ce qu'il nous en a coûté, à maman et à nous, lorsque mon frère aîné est parti pour l'école militaire ; et ce n'est rien pourtant en comparaison de la guerre.

LE PRINCE

Mon père est aussi au service.

EUGÉNIE

Oh ! Les pères qui sont soldats sont tous un peu durs. Ce que je dis là pourtant n'est pas vrai de mon papa ; il est si indulgent, si bon et si tendre ! Un enfant n'a pas une âme plus douce. Il n'y a que l'honneur sur lequel il est intraitable. Aussi je pense que c'est sa faute s'il n'a pas son congé.

LE PRINCE

Comment cela ?

EUGÉNIE

C'est qu'il ne l'a pas demandé sérieusement. Il disait toujours qu'on le regarderait comme un lâche s'il se retirait pendant la guerre. Il ne demandait que d'avoir assez de force pour monter à cheval et pouvoir verser la dernière goutte de son sang au service de son pays. Eh bien ! Le voilà satisfait ; mais nous, nous, pauvres enfants, nous n'avons plus de père !

LE PRINCE

Ton père, jusqu'à présent, est toujours sorti de danger : pourquoi n'en échapperait-il pas encore ? Rassure-toi, mon enfant, tous les mousquets ne portent pas.

EUGÉNIE

Mais ceux qui portent tuent leur homme ; et, dans le nombre, ne peut-il pas y en avoir un qui atteigne mon papa ?

LE PRINCE

Il n'est que trop vrai. Mais quelle est cette jolie petite demoiselle que je vois venir ?

EUGÉNIE

C'est ma soeur Cécile.

SCÈNE IV. Le Prince, L'Officier, Eugénie, Cécile.

EUGÉNIE

Te voilà donc, à la fin ! Tu as resté bien longtemps.

CÉCILE

C'est que malgré moi j'aidais maman à faire les malles de mon papa.

EUGÉNIE

Donne-moi, je te prie, ta corbeille.

CÉCILE

Tiens. Avez-vous, vous autres, de quoi la remplir ?

EUGÉNIE

Tu vas voir.

Elle secoue dans la corbeille les fraises qui étaient dans le chapeau de Didier.

Vous voulez bien permettre, messieurs ?

LE PRINCE

C'est trop juste.

À l'officier.

Voilà deux enfants d'une bien aimable figure !

CÉCILE, bas à Eugénie

Qui sont ces messieurs ?

EUGÉNIE, bas à Cécile

Deux officiers du régiment de mon papa.

CÉCILE

Est-ce qu'ils viennent le chercher ?

EUGÉNIE

Non, non ; ils vont attendre le prince dans la ville prochaine.

CÉCILE

Ah ! Fût-il à mille lieues avec son régiment !

EUGÉNIE

Doucement, donc Cécile ! Si ces messieurs nous entendaient !

CÉCILE

Qu'ils m'entendent s'ils veulent ! Comment ! Ils viendront m'enlever mon papa, et je n'aurai pas la liberté de me plaindre !

LE PRINCE, à l'officier

Il me paraît que nous ne sommes pas regardés ici de très bon oeil.

L'OFFICIER

Que tardez-vous à vous faire connaître ?

LE PRINCE

Non, non ; leur franchise m'amuse, et leur tendresse pour leurs parents pénètre mon coeur de la plus douce volupté.

EUGÉNIE, à Cécile

Le pauvre Didier se fatigue, tandis que nous nous amusons à babiller. Je vais l'aider à faire sa cueillette. Toi, reste auprès de ces messieurs et songe à bien ménager tes paroles.

CÉCILE

Va, va, je sais comment il faut leur parler.

EUGÉNIE

Messieurs, voici ma soeur Cécile que je vous présente.

CÉCILE, d'un air décidé

Votre servante, messieurs.

LE PRINCE

Elle a une petite physionomie aussi résolue que la tienne est douce et timide.

EUGÉNIE

Je la laisse avec vous, pour avoir l'honneur de vous entretenir. Moi, je vais aider mon frère, afin de retourner plus tôt vers mon papa. Me permettez-vous de lui annoncer votre visite ? Je suis persuadée qu'il s'en réjouirait.

CÉCILE

Non, non, messieurs ; il ne s'en réjouirait pas ; aucun de nous ne s'en réjouirait. Nous voulons être à nous seuls aujourd'hui.

EUGÉNIE

Je vous prie de vouloir bien excuser cette folle.

CÉCILE

M'excuser ! Ces messieurs savent bien que, lorsqu'il y a des étrangers à sa table, les petites filles n'osent pas ouvrir la bouche ; et moi, j'ai mille choses à dire à mon papa, qui autrement étoufferaient mon coeur.

LE PRINCE

Rassurez-vous, mes enfants, vous ne serez point troublés dans vos doux entretiens.

Eugénie leur fait une révérence gracieuse et s'éloigne.

SCÈNE V. Le Prince, L'Officier, Cécile.

CÉCILE

Mais dites-moi donc, Messieurs, à quoi pense le roi de nous prendre notre papa, à nous pauvres enfants ? Croit-il que nous n'avons pas besoin d'un père pour nous élever ?

LE PRINCE

Oui ; mais crois-tu aussi qu'il n'ait pas besoin de braves soldats pour combattre ?

CÉCILE

Et quelle nécessité de se battre ? Mon papa, lorsqu'il nous donne une bonne éducation, n'est sûrement pas inutile à son pays.

LE PRINCE

Surtout si tes frères et tes soeurs en ont su profiter comme toi.

CÉCILE

Vous croyez peut-être vous moquer ? Je sais bien qu'on me trouve un peu revêche dans la famille, et l'on dit même qu'avec une cocarde j'aurais fait un très bon soldat.

LE PRINCE

Ha, ha ! Une petite amazone ? Tu aurais été vraiment fort redoutable.

CÉCILE

Oh ! Si j'avais une épée, on ne se jouerait pas de moi.

LE PRINCE

S'il ne tient qu'à cela, voici la mienne. Je vais l'armer chevalier.

CÉCILE

Je le veux bien. J'aurai du plaisir à l'être de votre façon.

LE PRINCE, lui ayant présenté son épée veut l'embrasser

Voici la première cérémonie.

CÉCILE, le repoussant

Doucement, doucement, s'il vous plaît.

LE PRINCE

Oh ! Tu es une charmante enfant !

Il veut encore l'embrasser.

CÉCILE, se sauve en criant

Didier ! Eugénie !

LE PRINCE

Qu'as-tu à craindre de moi ?

CÉCILE

Moi, vous craindre ? Oh ! Non. Mais seulement ne m'approchez pas de plus près, ou je cours à mon papa. Il est officier comme vous, et il ne souffrirait pas qu'on fâchât sa petite Cécile.

LE PRINCE

Que le ciel me préserve d'avoir, la pensée de te fâcher ! Ce n'est qu'un simple badinage.

SCÈNE VI. Le Prince, L'Officier, Eugénie, Didier, Cécile.

DIDIER, qui s'avance fièrement

N'as-tu pas crié, Cécile ? Je viens à ton secours.

LE PRINCE

Contre nous, mon petit ami ?

DIDIER

Contre tous ceux qui font crier ma soeur.

CÉCILE

Grand merci, mon frère, ce cri m'est échappé. Je n'ai pas besoin de ton bras. Vois-tu ? En voici déjà un que j'ai désarmé.

Elle rend l'épée au prince.

Allons, Monsieur, pour cette fois, je vous fais grâce de la vie. Mais n'y revenez pas ; vous m'entendez ?

LE PRINCE

Tu es une petite créature bien extraordinaire.

EUGÉNIE

Je, suis charmée qu'elle l'entende de votre bouche. Mais à présent, Messieurs, nous avons cueilli assez de fraises pour être en état de vous en offrir.

Elle leur présente la corbeille.

Prenez, prenez, je vous en prie.

LE PRINCE

Non, non, nous nous garderons bien d'y toucher. Elles ont une destination trop respectable.

EUGÉNIE

Ce que vous prendrez ne sera rabattu que sur notre portion. Il n'y aura pas grand mal quand nous n'en mangerions pas d'aujourd'hui. Vous êtes du régiment de notre papa, et c'est de notre devoir de vous faire tous les honneurs qui dépendent de nous.

CÉCILE, tirant un bouquet de son sein et le présentant au Prince

En ce cas-là, je vais vous donner ce bouquet que j'avais cueilli pour moi. Mon papa et maman en ont eu un de ma main, sans quoi vous n'auriez pas celui-ci. Mais il m'appartient, je vous le donne.

LE PRINCE

Et moi je l'accepte avec tous les transports du plaisir et de la reconnaissance.

CÉCILE

Il s'est un peu flétri au soleil ; si vous vouliez attendre un moment, j'irais vous en faire un tout frais de jasmin, de violette et de chèvrefeuille. J'en ai un buisson dans mon jardin.

EUGÉNIE

Tu sais le rosier qui fleurit sous mes fenêtres ? Tu peux y prendre toutes les roses épanouies d'aujourd'hui.

CÉCILE

Eh bien ! Voulez-vous ?

LE PRINCE, attendri

Quoi ! Vous auriez celle bonté, mes chers enfants ! Mais, non, je vous remercie. Le plaisir de causer avec vous me touche plus que toutes les fleurs de l'univers.

CÉCILE

Il me vient une pensée, mon jeune officier. Vous savez peut-être comment on doit s'y prendre pour sortir avec honneur de son régiment. Ne pourriez-vous pas nous donner un bon conseil pour en tirer honorablement notre papa ?

EUGÉNIE

Oh ! Si vous pouviez nous le dire, nous vous donnerions de bon coeur tout ce que nous possédons.

DIDIER, qui s'est amusé jusqu'à ce moment à jouer avec la dragonne de l'épée du prince et à considérer attentivement son chapeau, son uniforme et toute sa personne

Oui, si vous savez nous faire rendre notre papa, mes timbales, mon esponton, ma giberne, tout cela est à vous.

Esponton : Demi-pique que portaient autrefois les officiers d'infanterie, et dont on se sert sur les vaisseaux pour l'abordage. [L]

Giberne : Anciennement, nom d'une espèce de sac, dans lequel les grenadiers portaient des grenades. [L]

CÉCILE, d'un air mystérieux

Et moi je vous donnerai de moi-même ce que vous vouliez me prendre tout à l'heure.

LE PRINCE

Tant de biens à la fois ! Ah ! Croyez que si je savais un moyen....

EUGÉNIE, tristement

Vous n'en savez donc pas ? Ainsi nous ne faisons que vous affliger de ne pouvoir nous aider à sortir de peine !

CÉCILE

Oh ! Je ne lâche pas sitôt prise. Le prince, colonel du régiment, doit passer ici près. Eh bien ! Nous trois, avec mon petit frère et ma plus jeune soeur, nous irons nous jeter à ses pieds, nous nous attacherons à ses babils, et nous ne nous relèverons pas avant qu'il nous ait accordé notre demande.

EUGÉNIE

Oui, ma soeur. Il verrait nos larmes, il entendrait nos voeux et nos prières ; nous lui dirions combien notre papa a été malade cet hiver, combien il est faible encore, et tout ce que nous aurions à souffrir de nous en séparer. Croyez-vous qu'il fût assez cruel pour nous renvoyer impitoyablement ?

LE PRINCE

Non, je ne puis le croire ; mais il ne doit venir nous joindre qu'à l'entrée de la campagne. Par bonheur, le prince son fils suit le régiment en qualité de volontaire.

DIDIER, qui l'a toujours regardé d'un air pensif

De volontaire ?

LE PRINCE

Oui, pour apprendre sous les yeux de son père le métier de la guerre. Je puis vous répondre qu'il s'intéressera vivement en votre faveur.

EUGÉNIE

Êtes-vous bien avec lui ?

LE PRINCE, en souriant

Oui, lorsque j'ai fait mon devoir.

EUGÉNIE

Ah ! De grâce, parlez-lui pour mon papa. Qu'il le conserve à une famille qui ne vit que par lui. Vous-même, Monsieur, cherchez à adoucir son service, et, s'il est malade ou blessé...

Les sanglots l'interrompent.

CÉCILE

Blessé ? N'attendez pas qu'il le soit. S'il y a un sabre levé sur sa tête, courez vous mettre au-devant du coup.

LE PRINCE, à part

Que j'ai de peine à me déguiser plus longtemps !

Haut.

Non, tendres et nobles petites âmes, ne craignez rien pour ses jours ; j'en réponds sur ma vie.

EUGÉNIE, essuyant ses larmes

Je puis, donc compter sur vous ! Ah ! Que vous me charmez ! Ne nous oubliez pas pour cela auprès du prince. Qu'il nous renvoie bientôt notre papa !

CÉCILE

Dites-lui que toute une couvée naissante a besoin encore des ailes de son père pour se fortifier. Dites-lui qu'une petite fille de sept ans lui souhaite toutes sortes de bonheurs, s'il lui rend un père qu'elle aime et dont elle a besoin.

EUGÉNIE

Nous vous quittons sur cette douce espérance. J'aurais encore mille choses à vous dire ; mais votre coeur vous les dira. Notre papa nous attend peut-être, et nous devons le perdre demain.

LE PRINCE

Allez, allez, mes chers enfants ; mais daignez accepter quelque marque légère de ma reconnaissance, pour l'agréable demi-heure que je viens de passer avec vous. Tiens, ma douce Eugénie, prends cette bague.

Il en tire une de son doigt.

Elle est trop large pour toi ; mais un joaillier la mettra à son point.

EUGÉNIE, refusant la bague

Non, non, Monsieur, on serait peut-être mécontent de moi a la maison ; et, surtout à la veille de perdre mon papa, je ne voudrais, pour rien au monde, avoir le moindre reproche à mériter de sa part.

LE PRINCE

Il faut absolument que tu la prennes. Je me charge de tout auprès de lui, lorsqu'il viendra au régiment.

Il la lui fait accepter.

EUGÉNIE

Eh bien ! Il vous la reportera, s'il trouve mauvais que je l'ai reçue. S'il n'en est pas fâché, je serai bien aise de m'honorer toute ma vie de votre souvenir.

CÉCILE, prenant la main d'Eugénie

Allons, ma soeur, il est temps de nous retirer.

LE PRINCE

Et toi, Cécile, est-ce que tu serais fâchée de te souvenir de moi ? Tiens, ma chère enfant, voici un étui de cuivre doré, avec une pierre de composition.

CÉCILE, le regardant

Il n'y a que vos paroles de fausses dans tout cela. Je suis sûr que c'est de l'or, et un véritable diamant. Je n'en veux pas. Vous avez pris cela dans quelque pillage. Mon papa est aussi capitaine que vous, et il n'a pas de ces cadeaux à faire. Il n'a jamais rien pillé, lui.

LE PRINCE

Sois tranquille, il n'y a pas là plus de sang qu'à mon épée. Des bijoux me seraient inutiles à la guerre. Si tu ne veux pas accepter celui-ci, garde-le-moi jusqu'à mon retour.

CÉCILE

À la bonne heure.

LE PRINCE

N'aurais-tu pas un baiser à me donner pour mes sûretés ?

CÉCILE

Non, non ; vous avez entendu mes conditions. Pas à moins.

LE PRINCE

Eh bien ! Je vais faire tous mes efforts pour le gagner.

CÉCILE

Je vous le garde jusqu'à ce moment. Viens, avec nous, mon frère.

DIDIER

Allez d'abord ; je vais vous suivre. J'ai quelque chose à dire en secret à cet officier.

LE PRINCE

Je suis à toi dans l'instant, mon petit ami.

L'officier, qui s'est éloigné dans le cours de la scène, revient auprès du prince, lui remet un portefeuille et s'entretient tout bas avec lui.

CÉCILE, bas à Didier

Est-ce que tu veux en avoir aussi ton cadeau ?

EUGÉNIE, bas à Didier

Fi donc ! Mon frère. Je le croyais trop fier pour cela.

DIDIER

Fi ! mes soeurs, d'avoir eu de moi cette pensée ! J'ai quelque chose de bien autrement important à lui demander.

CÉCILE

Si j'avais le coeur de me divertir, je rirais de l'air de gravité que tu prends pour traiter ton affaire d'importance.

DIDIER

Et toi, si tu n'étais pas ma soeur, tu me le payerais cher de m'avoir soupçonné d'escroquerie.

CÉCILE, s'éloignant avec Eugénie

Songe à te bien tirer de tes grandes affaires.

SCÈNE VII. Le Prince, L'Officier, Didier.

LE PRINCE

Je suis fort aise, mon cher Didier, que tu veuilles rester avec moi. Nous n'avions pas assez bien fait connaissance. On vient de me dire que ma voiture n'est pas encore prête. Ainsi nous avons quelques instants à causer ensemble.

DIDIER

Tant mieux. Mais ne vous imaginez pas que je reste pour avoir quelque chose de vous.

LE PRINCE

Comment donc !

DIDIER

C'est que vous avez fait un cadeau à mes deux soeurs ; et vous pourriez penser... Mais, je vous le proteste, je ne prends rien, rien, absolument rien.

LE PRINCE

Et par malheur aussi, je n'ai rien de plus à l'offrir.

DIDIER

C'est un bonheur que cela. Nous ne serons tentés ni l'un ni l'autre.

LE PRINCE, bas à l'officier

J'aime à lui voir une âme aussi élevée. Que sa figure a de franchise et de noblesse !

DIDIER

Je n'ai qu'une question à vous adresser.

LE PRINCE

Voyons ce que c'est, mon ami.

DIDIER

Vous m'avez dit tout à l'heure que le fils du prince marchait comme volontaire. Qu'est-ce qu'un volontaire ?

LE PRINCE

C'est un soldat libre, qui n'a aucun grade dans le régiment, qui peut se reposer ou combattre, partir ou rester, comme il lui plaît.

DIDIER

Oh ! Si j'y allais, moi, ce serait pour me battre. J'aurais bien du plaisir à être volontaire sur ce pied-là.

L'OFFICIER

Mais il faut qu'un volontaire ait de l'argent. En as-tu, mon petit ami ?

DIDIER

Tu ! Tu ! Je n'aime pas cela, Monsieur. Mon papa est capitaine, et je suis fait pour l'être comme lui.

LE PRINCE

C'est que nous le regardons déjà comme notre camarade.

DIDIER

Ah ! Tant mieux ! Tutoyez-moi maintenant tant que vous voudrez. Mais vous parlez d'argent : le roi n'en a-t-il pas assez ? Et n'est-il pas obligé de nourrir ceux qui le servent ?

LE PRINCE

Oui ; mais un volontaire n'a pas de service réglé. Ainsi il est juste qu'il s'entretienne à ses dépens.

DIDIER, frappant du pied la terre

Ah ! Que me dites-vous ? Tant pis. Mais si je ne demandais que du pain de munition et de l'eau ? Si je priais le régiment de me recevoir à la place de mon papa ?

LE PRINCE

Pauvre enfant ! Comment figurerais-tu la tête d'une compagnie ? Il faut de l'expérience et de la représentation.

DIDIER

Si je n'en ai pas assez pour commander, j'en aurai assez pour obéir. Qu'on me fasse commencer par où l'on voudra, pourvu que je serve.

LE PRINCE

Serais-tu seulement en état de suivre la marche ?

DIDIER

J'irais tant que je pourrais ; et, quand je serais rendu, on me jetterait dans un fourgon de bagage, ou je marcherais avec l'artillerie, à cheval sur un canon. Auriez-vous peur que je restasse en maraude ? Oh ! Je saurais bientôt vous rattraper.

LE PRINCE

Mais si tu servais à la place de ton père, il faudrait toujours te séparer de lui.

DIDIER

Et ne comptez-vous pour rien ma joie de le rendre à mes soeurs et à maman et d'assurer le repos de sa vieillesse ? Il me semble que le roi ne perdrait pas au change. Mon papa, malheureusement, ne sera bientôt plus en état de servir ; et moi, dans peu d'années, je puis être tout ce qu'il a été. La guerre est ma folie. Je sais toutes les chansons_grenadières, et je leur fais des accompagnement sur mon tambour. Tenez, en voici un recueil, je vous le donne. Je n'en ai plus besoin, je le sais par coeur.

Chanson grenadière : chanson de soldats.

LE PRINCE

Oh ! Que tu me ravis ! Je veux t'en donner un autre à mon tour.

Il ouvre son portefeuille et en tire des papiers.

DIDIER

Pour une chanson, je puis la recevoir.

LE PRINCE

Tiens, en voici d'abord une pour ton père.

DIDIER

Mon papa ne sait plus chanter. Il n'aime que la musique du canon.

LE PRINCE

N'importe. Je suis sûr que vous aurez du plaisir tous deux, rien qu'à la lire seulement. Celle-ci est pour toi.

DIDIER, sautant de joie

Ah ! Grand merci. Voyons si je la sais.

LE PRINCE

Non ; tu la liras quand nous serons partis.

Il met les deux papiers ensemble, et les lui donne.

Mets cela dans ta poche, et prends bien garde de le perdre. Adieu, mon petit ami, songe que je te retiens pour mon camarade.

DIDIER, lui saute au cou, le serre et l'embrasse

Oui, oui, je le suis. Je vous aimerai toujours. Je veux, à ma première bataille, combattre à votre côté.

L'OFFICIER

Nous allons l'annoncer d'avance au régiment.

DIDIER

Parlez-lui bien de moi, je vous en prie. Oh ! Comme je vais me dépêcher de grandir !

LE PRINCE, en s'éloignant, à l'officier

Je sens combien le coeur de leur père doit saigner de quitter de si aimables enfants. Relirons-nous un peu à l'écart pour observer celui-ci et jouir de ses premiers transports.

Ils entrent dans le bosquet. Didier les suit de l'oeil jusqu'à ce qu'ils soient un peu éloignés.

SCÈNE VIII.

DIDIER, agité, tantôt s'assied sur un tronc d'arbre, tantôt se lève et se promène

À quoi pense-t-il de vouloir faire chanter mon papa ?

Il tire les papiers de sa poche.

Ha, ha ! Celle-ci est cachetée. Il faut qu'il y ail quelque drôlerie. Voyons toujours la mienne !

Il l'ouvre.

Cela n'a pas trop l'air d'une chanson. Les mots vont tout du long de la ligne.

Il lit.

« Bon pour cent_louis d'or que le trésorier de ma maison.... » Je ne connais point d'air qui puisse aller sur ces paroles.

Il continue.

« payera au porteur de ce billet. »

« Prince CHARLES. »

Il s'est moqué de moi, en me donnant cela pour une chanson de guerre. Il n'y a que des paroles d'argent. Il faut qu'il se soit trompé. Courons après lui.

Il se met à courir en criant.

Monsieur l'officier ! Monsieur l'officier !

SCÈNE IX. Monsieur de Gerville, avec un visage abattu, et marchant avec peine, Madame de Gerville, Eugénie, Cécile, Didier, Marianne, tenant son père par la main, Frédéric, dans les bras de sa mère.

MONSIEUR DE GERVILLE

Où est-il ?

Il aperçoit Didier.

Mon fils, où est donc le prince ?

DIDIER, regardant autour de lui

Le prince ?

CÉCILE

Ce joli monsieur qui causait avec nous.

EUGÉNIE

Celui qui m'a donné cette bague. Il n'y a qu'un prince, dit mon papa, qui m'ait pu faire un si beau présent.

DIDIER, d'un air dépité

Étourdi que je suis de ne l'avoir pas reconnu !

EUGÉNIE

Ô l'excellent jeune homme !

CÉCILE

Si bon ! Si familier ! Ô mon joli petit étui, je te garderai toute ma vie !

MONSIEUR DE GERVILLE

Y a-t-il longtemps qu'il s'en est allé ?

DIDIER

Tout à l'heure. Je courais après lui, lorsque vous êtes venu.

MONSIEUR DE GERVILLE

Par bonheur, je le joindrai demain dans la ville prochaine, et je pourrai lui exprimer toute ma reconnaissance. Je suis pourtant fâché qu'il ne loge pas cette nuit chez nous. N'en auriez-vous pas été charmés, mes enfants ?

DIDIER

Oui, mon papa. Il m'appelle déjà son camarade.

CÉCILE

Oh ! Moi, quoique je l'aime, je suis bien aise qu'il s'en soit allé. Nous n'aurions pu vous caresser à notre aise devant lui.

MADAME DE GERVILLE

Cécile a raison. Je n'aurais pas été libre de mêler mes larmes avec les vôtres, mes chers enfants. Il aurait fallu étouffer nos soupirs.

MONSIEUR DE GERVILLE

C'est pour cela que je l'aurais encore souhaité. La violence que vous auriez faite à votre douleur m'eût donné la force de retenir la mienne ; et, puisqu'il faut que je vous quitte...

MARIANNE, prenant des deux mains celle de son père et la baisant

Oh ! Ne parle pas de nous quitter, mon papa !

Le petit Frédéric s'écarte du sein de sa mère et tend ses bras vers son père, qui le prend à son cou et l'embrasse.

MONSIEUR DE GERVILLE

Chers enfants ! Peut-être n'est-ce pas pour longtemps que je vous laisse. La paix ne doit pas être éloignée. Elle est l'objet de tous les voeux de notre roi bienfaisant. Oui, je l'espère, je reviendrai auprès de vous.

MADAME DE GERVILLE

Mais tu pars ; et, en attendant, qui nous consolera de ton absence ?

EUGÉNIE

Que je lui rendrais avec plaisir sa bague, pour qu'il vous laissât avec nous !

CÉCILE

Et moi donc, son étui !

DIDIER

Et moi, son papier de louis d'or ! Tenez, mon papa, voyez ce qu'il m'a donné pour une chanson.

Il lui remet le papier.

MONSIEUR DE GERVILLE, rendant Frédéric à sa mère

Voyons donc ce que c'est.

Il lit. Joignant ses mains.

Quelle bonté dans ce jeune prince, et quelle manière noble d'obliger ! Il t'a donné un mandat que son père lui avait remis sans doute pour ses plaisirs.

DIDIER

Quoi ! Il m'aurait attrapé ! Rendez-lui de ma part son argent. Mais ce n'est pas tout : il m'a donné aussi une chanson pour vous.

MONSIEUR DE GERVILLE

Une chanson pour moi, Didier ? Tu rêves, mon fils.

DIDIER, tirant un papier cacheté de sa poche

Vous allez voir.

LES ENFANTS, se souriant les uns aux autres

Une chanson ! Une chanson !

Ils se pressent d'un air de curiosité autour de leur père.

MONSIEUR DE GERVILLE

Ciel ! Le cachet du roi !

Il ouvre le paquet d'une main tremblante, jette les yeux sur les premières lignes et s'écrie.

Ô ma chère femme ! Mes chers enfants ! Réjouissez-vous ! Réjouissez-vous !

MADAME DE GERVILLE

Pourvu que tu restes ! Il n'y a que cela dont je puisse me réjouir.

MONSIEUR DE GERVILLE, reprend la lettre

Laissez-moi la lire tout entière.

Tous se pressent à ses côtés dans un profond silence. Il lit quelques lignes.

Ô l'excellent roi !

Il continue.

Non, c'est trop. Dans un songe où mon imagination exaltée eût formé les plus brillantes chimères, je n'aurais jamais espéré rien de si flatteur.

Tous ensemble.

MADAME DE GERVILLE

Je meurs d'impatience, mon ami.

EUGÉNIE

Qu'est-ce, mon cher papa ?

CÉCILE

Que vous nous tenez en peine !

DIDIER

Voyons donc votre chanson, à vous.

MARIANNE

Papa, mon papa, eh bien ?

MONSIEUR DE GERVILLE, se jetant au cou de sa femme

Tu me gardes, ma chère femme.

Il se baisse et ramasse dans ses bras tous ses enfants.

Je ne vous quitte plus, mes chers enfants.

Il se rejette sur le sein de sa femme, qui pose à terre le petit Frédéric.

Oui, oui ; lis toi-même.

MADAME DE GERVILLE, à demi évanouie

Je suis toute tremblante. Je ne saurais.

Les enfants sautent tous les uns autour des autres, serrent leur père et leur mère, baissent leurs habits, frappent dans leurs mains, et font éclater leur joie par tous les transports imaginables.

Nous gardons notre papa ! Nous gardons notre papa !

MONSIEUR DE GERVILLE

Oui, vous me gardez, et sans que je quitte absolument le service ; d'une manière si honorable !

MADAME DE GERVILLE, se ranimant

Et comment, comment, mon ami ?

MONSIEUR DE GERVILLE

Le roi, touché de ma maladie, me dispense de cette campagne. Mais (ce sont ses paroles), pour me récompenser de mes glorieux services, il m'accorde le gouvernement d'une citadelle, avec le titre de colonel.

MADAME DE GERVILLE

Quoi ! Mon ami....

EUGÉNIE

Oh ! Joie sur joie !

CÉCILE

Aussi, mon cher papa, il n'y a pas d'homme comme vous dans le monde.

DIDIER

Et vous voilà colonel.

MONSIEUR DE GERVILLE

Je vais donc être pleinement heureux pour le premier moment de ma vie !

À Madame de Gerville.

Me le pardonneras-tu, ma chère femme ? Je n'avais pourtant fait aucune démarche pour avoir mon congé.

MADAME DE GERVILLE

Va, je te connaissais ; j'ai pris ce soin pour toi.

EUGÉNIE

Ah ! Le méchant papa ! Si maman et le roi n'avaient pas songé à nous plus que lui !...

CÉCILE

Vous nous aviez donc trompés ? Ce n'est pas bien, au moins.

MONSIEUR DE GERVILLE

Vraiment, oui. Mais que voulez-vous ? Une mauvaise honte de soldat ! Hélas ! Cependant je n'aurais pu rendre à mon pays des services bien longs et bien utiles. Je le sens trop, mon corps n'est plus en état de supporter le poids des armes.

MADAME DE GERVILLE

Et tu m'aurais porté la mort dans le coeur ; tu aurais réduit ces innocentes créatures à l'état d'orphelins, si la Providence n'en avait pas mieux disposé pour nous et pour toi ! Allons, tout est pardonné. Mais où retrouver le généreux prince ? Que je voudrais le remercier et le retenir cette nuit auprès de nous !

DIDIER

Nous allons courir sur tous les chemins.

MONSIEUR DE GERVILLE

Allez, allez. Que je souffre de ne pouvoir vous suivre !

CÉCILE

Il aura maintenant trois baisers pour un.

Les enfants se disposent à courir. Le prince s'élance du bosquet.

SCÈNE X. Le Prince, L'Officier, Monsieur de Gerville, Madame Degerville, Eugénie, Cécile, Didier, Marianne, Frédéric.

LE PRINCE, saisissant Cécile

Je te prends au mot.

Il embrasse Cécile trois fois.

EUGÉNIE et DIDIER

Le prince ! Le prince !

CÉCILE, un peu décontenancée

Vous m'avez presque fait peur, avec vos baisers.

MONSIEUR DE GERVILLE

Ô mon digne prince, comment vous exprimer ma reconnaissance ?

MADAME DE GERVILLE

Mes enfants et moi, comment vous remercier ? Vous me rendez un époux et vous leur rendez un père.

LE PRINCE

Tous ces bienfaits sont de noire juste monarque. Je n'ai fait que solliciter son choix pour être l'instrument de ses grâces. Privé de l'espérance de profiter, sous les yeux de Monsieur_de_Gerville, de ses exemples et de ses leçons, j'ai voulu du moins adoucir mes regrets en venant porter le bonheur dans le sein de sa respectable épouse et de ses aimables enfants. C'est une joie que je n'oublierai jamais.

Il tend la main à Monsieur de Gerville, qui la serre.

MONSIEUR DE GERVILLE

Il faut avoir la bonté de voire coeur pour vous réjouir du bonheur d'une petite famille qui vous est si étrangère.

MADAME DE GERVILLE

Vous avez fait de si riches cadeaux à mes enfants !

EUGÉNIE

Je rougis d'avoir accepté celle bague. Je ne la croyais pas si précieuse.

LE PRINCE

C'est qu'elle s'est embellie dans tes mains. Je ne la reconnais plus.

CÉCILE

En ce cas, je ne vous parlerai pas de votre étui.

DIDIER

Pour moi, je vous rends votre chanson. Ce n'est pas apparemment celle que vous vouliez me donner ?

LE PRINCE

Excuse ma méprise ; mais, puisqu'elle est faite, mon père a si généreusement fourni à mon équipage, que je puis bien me charger de celui d'un jeune enseigne.

DIDIER

Enseigne ! Est-ce dans votre compagnie ?

LE PRINCE

Oui, mon petit ami.

DIDIER

Ah ! Que je suis aise ! Je serai auprès de vous, et le nom de mon père ne se perdra pas dans le régiment.

MONSIEUR DE GERVILLE

Vous nous accablez de tant de grâces ! M'en refuseriez-vous une bien touchante pour mon coeur ?

LE PRINCE

C'est moi qui vous supplie de me l'accorder, en vous demandant cette nuit un asile pour mon compagnon de voyage et pour moi.

Monsieur et Madame de Gerville s'inclinent d'un air respectueux.

Pourvu cependant que Cécile n'en soit pas fâchée.

CÉCILE

Oh ! Puisque vous n'emmenez pas notre papa, restez tant que vous voudrez.

EUGÉNIE

J'espère qu'au moins à présent vous mangerez de mes fraises.

CÉCILE

Vous nous les rendrez aussi douces que vous avez failli nous les rendre amères.

DIDIER

Oui, mon prince, venez en manger chez nous, en attendant que je me sois assez distingué pour mériter d'en aller manger sous votre

texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica