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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Tragi-comédie en vers

Céline ou Les Frères Rivaux.

Charles de Beys· créée en 1633, imprimée en 1637· 5 actes· 1 468 vers· 10 personnages

Représenté pour la première fois en 1633.

Personnages

  • LISANOR, fils du roi de Danemark
  • CÉLINE, fille du duc de Moscovie, amoureuse de Lisanor
  • THERSANDRE, fils du duc de Moscovie
  • LISIDAS, fils du duc de Moscovie
  • AGANTE, fille du roi du Danemark
  • CALISTE, fille du roi du Danemark
  • Le ROI du Danemark
  • ALCIRE, gentilhomme chez le roi de Danemark
  • CHRISANTE, ambassadeur du Duc de Moscovie
  • CLARIN, vieux berger nourricier de Lisanor

ACTE I

SCÈNE PREMIÈRE. Agante, Céline.

AGANTE

Céline, si tu veux contenter mon envie, Ne songe qu'à regret à ta première vie ; Le pénible métier que ce peuple t'apprit Ne mérita jamais d'occuper ton esprit, Les Dieux à ce travail ne t'ont point destinée, Suis l'inclination d'une fille bien née, Élève ton espoir, tes pensers, tes désirs, Et prends dorénavant de plus nobles plaisirs. Sans mentir les appas dont tu me vois pourvue, Ne contentent-ils pas ton esprit et ta vue ? La grâce ou la beauté des dames de la Cour, A-t-elle pas le don de causer de l'amour ? Et quoi que tu sois fille, en es-tu pas atteinte ? Votre naïveté, vaut elle bien leur feinte ? Prise ces raretés, admire ces portraits, Dis-moi, ta solitude a-t-elle tant d'attraits ? Vos fleurs sont elles pas moins belles qu'en peinture ? Et l'art ne plaît-il pas bien plus que la Nature ? Nous trouvons à la Cour de quoi nous contenter, Les plus charmants plaisirs nous peuvent arrêter, Et nous doutons souvent parmi tant de merveilles, S'il nous faut employer nos yeux ou nos oreilles ; Mille divers objets charment en même temps, Le nombre rend souvent nos désirs mal contents, Et pour les bien goûter il nous faut, ce nous semble, Le même nombre d'yeux, et d'oreilles ensemble ; Mais ne diras-tu pas que c'est trop nous louer, Et qu'un moindre discours t'aurait fait avouer, Que l'on passe à la Cour une si douce vie, Qu'elle attire des Dieux et l'amour et l'envie ?

Inclination : Se dit figurément en choses spirituelles des affections de l'âme ; de l'humeur de la pente, de la disposition naturelle à faire quelque chose. [F]

SCÈNE II. Thersandre, Alcide, Lisidas.

ALCIRE

Céline.

SCÈNE III. Lisanor, Céline.

CÉLINE

Tu fais Ambition, des biens imaginaires, Tu mets dessous les pieds les grandeurs ordinaires ; Et laissant ce qu'on voit sur la terre de beau, Tu cherches des plaisirs jusques dans le tombeau. Tu nourris, Lisanor, une fausse espérance, Tu cherches un bonheur de bien peu d'apparence ; Fuis, fuis, si tu me crois ces folles visions, Les biens des trépassés sont des illusions, Ne penses pas forcer les lois de la Nature, Et vivre encor heureux après ta sépulture. Cette gloire immortelle, et ces champs éternels, C'est dont on va flattant les pauvres criminels. Ce qui nous fait trouver la mort moins adversaire, Et qui fait agréer un malheur nécessaire. Quand la mort approchant nous force à soupirer, Et que l'on nous voit craindre, on nous fait espérer, Contents de nous tromper, nous croyons des mensonges, Et nous voulons changer nos biens avec des songes. N'espères pas aussi ces honneurs immortels, Que l'on rend tous les jours sur ces riches autels. Qu'au milieu de la ville on t'élève une image, Qu'en ce lieu tous les jours on aille rendre hommage, Et qu'un Roi si puissant, te fasse à l'avenir Revivre après ta mort dedans son souvenir. Mais quand cela serait, comme avant ta naissance, Tes sens ensevelis n'auront point de puissance. Tes yeux ne verront pas ces marbres élevés, Et dessus un tombeau de vains titres gravez. Tu n'auras pas le bien d'ouïr la voix commune, Qui doit un jour louer et plaindre ta fortune, Et jamais ton esprit ne sera satisfait, De l'exploit généreux que ton bras aura fait. Hélas ! que ton courage abaisse ta prudence !

ACTE II

SCÈNE PREMIÈRE. Thersandre, Lisidas.

THERSANDRE seul

Céline sur Agante emporte la victoire, Auprès de tant d'attraits le sceptre perd sa gloire, Sa beauté me plaît mieux que la grandeur des rois, Et je prise bien moins leurs présents que ses lois. Amour seul ennemi de ma bonne fortune, Pourquoi m'as-tu rendu la Couronne importune, D'où me vient ce refus de tant d'honneurs offerts, Et qu'un Sceptre en mes mains pèse plus que mes fers ? Céline me ravit, ses attraits incroyables Rendent mes biens fâcheux, et mes maux agréables, Et font sur mon esprit un effort si puissant, Qu'il semble que mon coeur s'élève en s'abaissant. Malgré tous les effets de son humeur farouche, J'adore ses beaux yeux, j'idolâtre sa bouche, Et tous ces vains honneurs rendus à sa beauté, Lui changent sa couleur et non sa cruauté ; Je l'appelle mon coeur, et mon tout et ma Reine, En blâmant sa rigueur, je lui conte ma peine. Mais l'inhumaine feint que ma soumission Vient plutôt du mépris que de l'affection ; Si je dis le pouvoir que ma grandeur me donne, Si je conte les biens qui suivent ma couronne, En m'estimant plus grand, elle me tient suspect, Et les yeux abaissez témoigne du respect. Amour, auprès de toi les rois n'ont rien d'auguste, Nous sommes impuissants quand tu veux être injuste, Tu nous fais préférer des ténèbres au jour, Une houlette au Sceptre, et des bois à la Cour ? Quoi tu tires encor tes traits à l'aventure, Comme au siècle où chacun cédait à la nature, Où pour se gouverner on n'avait que ses lois, Où les hommes étaient leurs Juges et leurs Rois ; On n'avait point alors d'inutiles pensées, Les amitiés n'étaient ni feintes, ni forcées. Personne en ce temps-là ne te voulait de mal, Ton pouvoir était juste, où tout était égal ; Mais puisque la fortune a borné les provinces, Qu'elle a voulu créer des sujets et des princes, Qu'elle nous a rendus aux autres étrangers, Et sépare les rois d'avecque les bergers, Pourquoi veux-tu mêler la nuit à la lumière, Et remettre le monde en sa forme première ? Mutin tu ne veux-pas abolissant ta loi, Céder à la Fortune aveugle comme toi ; Mais comme ton pouvoir précède sa naissance, Tu veux que sa grandeur révère ta puissance,

Lisidas paraît.

Je vois venir ici mon frère tout pensif Son visage fait voir son tourment excessif ; Que ma douleur au prix devrait être légère, Il aime une Princesse et j'aime une bergère. Thersandre ces soupirs ne sont plus de saison, Qui les veut excuser, manque un peu de raison. Je ne veux pas du tout désapprouver ces larmes, Qu'un bel oeil dans l'abord attire par ses charmes. Je sais que la raison ne peut rien sur ces pleurs, Même qu'elle permet nos premières douleurs ; Qu'à ce commencement le respect et la crainte, Obligent à bon droit les amants à la plainte. Mais quand on est aimé, les pleurs sont superflus, Lors que nous possédons nous ne soupirons plus.

SCÈNE II. Agante, Caliste.

AGANTE

Hélas notre grandeur est bien mal assurée, Et nos plus grands plaisirs de bien peu de durée ! Bons Dieux ! Que dans la Cour on éprouve d'ennuis, Et que les plus heureux ont de mauvaises nuits ! Ah ! que j'ai bien prévu cette inutile plainte ! Que mes premiers tourments me donnèrent de crainte ! Et que je connus bien ce triste changement, Aussitôt que j'eus vu Lisanor seulement ! Je sentis aussitôt je ne sais quelle flamme, Qui presque sans effort se glissa dans mon âme, Et ces petits soupirs sans pleurs et sans douleur, Furent les messagers de mon prochain malheur. Mes yeux de tous côtés suivaient son beau visage ; Et ma voix ne pouvant recouvrer son usage, Hélas ! combien de fois ai-je dit à part moi Que ne suis-je bergère, ou bien que n'es-tu roi ? Ah ! Respects importuns qui causez mon silence, Et qui faites passer un mot pour insolence ; Pourquoi sans lui parler verrai-je ses appas ? Je lui parlerais bien, si je ne l'aimais pas ; Pourquoi puissant amour, me rends-tu si craintive ? Ne retiens pas ma voix et mon âme captive, Peut-être qu'en parlant je le pourrai charmer ; Tu ne veux pas qu'il aime, et tu me fais aimer, Tu mets devant mes yeux et la honte et le blâme, De crainte que ma voix ne dégage mon âme ; Tu sais qu'on souffre plus en souffrant lentement, Et qu'éloignant les feux on accroît le tourment. Mais je nomme cela de faibles rêveries, Voyant ce qu'ont produit mes dernières furies. J'avais au premier coup de libres sentiments, Et mes feux sans mentir n'étaient pas des tourments. Jamais en le voyant je ne versais de larmes, Je trouvais dans ses yeux du remède et des charmes. Je n'y cherchais encor que de petits plaisirs, Eux-mêmes ils causaient et bornoient mes désirs, Que je souffre aujourd'hui de perte en sa victoire ! Qu'il augmente mes maux, en augmentant sa gloire ! Ah ! que dans ce combat il m'a blessé le coeur ! Que je dois justement l'appeler mon vainqueur ! Et qu'il faut à bon droit que sa vertu se vante, En tuant le tyran, de triompher d'Agante ! Le moyen qu'à présent j'approuve son dessein, Puisque du même fer il m'a percé le sein ? Mon chagrin suit ici l'allégresse commune, J'aime nos maux passez, et je hais sa fortune, Notre ennemi donnait de la crainte à la Cour, Mais j'aime encore mieux la crainte que l'amour : Et puis ne dois-je pas donner un moindre blâme Au tyran de mon bien qu'au tyran de mon âme ? Mais qui me vient chercher en des lieux si secrets ; Celui m'ôte beaucoup, qui m'ôte mes regrets. C'est ma soeur qui s'approche.

ACTE III

SCÈNE PREMIÈRE.

CÉLINE, seule

Dieux que par une étrange et funeste aventure, Nous voyons pervertir l'ordre de la Nature ! Qu'une horrible fureur tyrannise nos sens ! Et qu'on doit regretter les siècles innocents ! On était autrefois exempt de cette flamme, On tirait ses plaisirs du repos de son âme : On ne connaissait point la haine et le mépris, Mais l'amour mutuel enflammait les esprits ; Les pleurs et les soupirs n'étaient point en usage, Quand on avait dépeint l'amour sur son visage, L'aimé tout à l'instant se sentait enflammer, Et pour se faire aimer, il ne fallait qu'aimer. Qu'aujourd'hui ce démon tient un cruel Empire ! Et qu'inutilement tous les jours je soupire ! Que j'ai fait de desseins, que j'ai versé de pleurs ! Hélas ! combien de fois ai-je dit mes douleurs, Dans la plus reculée et triste solitude, Sans trouver de remède à mon inquiétude ? Ah ! je vois bien qu'en vain je la viens implorer ; Ce silence profond m'invite à soupirer, Il semble que ces bois se plaisent à m'entendre, Ces branches à les voir ont bien peur de s'étendre, Le vent en s'approchant tâche de s'alentir, De peur que son doux bruit vienne me divertir, Et l'eau qui va baignant cette aimable verdure, Évite les cailloux de crainte du murmure, Toi-même Lisanor que je viens rechercher, Je ne t'éprouve pas moins dur que ce rocher . Le voici, je suis d'aise, et de crainte ravie,

Lisanor paraît.

Si sa voix fait mourir, ses yeux rendent la vie.

Alentir : Rendre plus lent. [L]

SCÈNE II. Lisanor, Céline.

SCÈNE III. Lisidas, Céline, Thersandre.

CÉLINE, apercevant Thersandre

Excusez s'il vous plaît mon incivilité.

Elle sort.

SCÈNE IV.

CLARIN, seul

Quand le Ciel a conclu d'exercer sa fureur, Il a bientôt ravi l'espoir d'un laboureur ; Ses biens où tous les ans sa famille se fonde, Sont des trésors ouverts aux yeux de tout le monde ; Il les avait hier, il les perd aujourd'hui, Comme ils viennent du temps, ils changent comme lui, Qui les a sur les champs n'en a que l'espérance, Ils sont en cet endroit des biens en apparence, Le chaud gâte les bleds, un petit vent leur nuit, Pour perdre une moisson, il ne faut qu'une nuit : Tel revenant des champs sur le clair de la Lune, Est rempli de l'espoir de sa bonne fortune ; Qui sur ses bons pensers ayant fait son sommeil, Ouvrant un peu les yeux ne voit point de Soleil, Sautant nu de son lit, dans un épais nuage, Il remarque en tremblant les signes de l'orage, Et s'en allant aux champs, voit ses bleds renversez, Des flots impétueux que le Ciel a versez ; Confus, il croit que l'air est troublé par des charmes, Il mouille de nouveau ses guérets de ses larmes, A cause qu'il les voit submergés par les eaux, Et ses épics mouillés autant que ses roseaux. Voilà des changements que le Ciel m'a fait naître, Depuis que mon bon astre a cessé de paraître ; Lisanor, que chacun nommait avec raison, L'espoir et le bonheur, de ma pauvre maison. Depuis que je l'eus vu bien-loin des yeux du monde Dans un riche berceau, tenant le bord de l'onde Que je l'eus transporté chez moi secrètement, Tous mes jours sont coulez à mon contentement ; Mes voisins étonnés de voir couvrir la plaine, En moins de quinze mois de mes bêtes à laine Crûrent assurément, et le croient encor Que mon sort m'avait fait découvrir un trésor. J'achetais aisément les maisons et les terres, De ceux qui se sentaient du malheur de nos guerres, Et le plus sec terroir dés le commencement Au lieu de ses chardons me donnait du froment. Lors que je cultivais mes champs à l'aventure Sans chercher avec soin les secrets de Nature, Ils passaient leurs voisins de la meilleure part ; Les autres me suivants se moquaient de leur art : Le décours n'était plus l'auteur de leurs désastres, Ils ne consultaient plus ni le temps, ni les astres, Leur travail ne suivait ni coutume ni loi, Mais labourant leurs champs en même temps que moi, Ils défiaient sans peur le Ciel et ses injures, Et ne redoutaient plus ni chaleurs ni froidures : Depuis qu'il est sorti de ma triste maison, Je n'ai pas vu les fruits d'une bonne saison. Il semble que le Ciel ne s'est plu qu'à me nuire, Mon troupeau s'est gâté, mes champs n'ont pu produire, La grêle a fait tomber mes fruits et mes raisins : Le Soleil épargnant les champs de mes voisins, A ramassé ses feux, pour en brûler mes terres, Et deux jours de chaleur m'ont plus nui que les guerres. O Dieux ! injustes Dieux ! ô malheureux destin ! Je n'ai plus que l'espoir d'un bonheur incertain ; C'est de mon Lisanor, l'appui de ma vieillesse Que je chercherai tant que la force me laisse : Je ne me plaindrai plus de mes malheurs passez, Ils seront pour jamais de mon âme effacés ; Pourvu qu'ayant couru quelque temps par le monde Je rencontre celui que je trouvai sur l'onde.

ACTE IV

SCÈNE PREMIÈRE. Agante, Caliste.

SCÈNE II. Lisanor, Agante.

SCÈNE III. Agante, Lisanor, Caliste.

CALISTE

Mais qui ?

CALISTE

Je le veux.

CALISTE

Vous me ferez un plaisir singulier.

Caliste rentre.

SCÈNE IV.

SCÈNE V. Agante, Céline.

CÉLINE

L'honneur de vous servir a borné mon envie, Vous m'offrez des faveurs, et vous m'ôtez la vie. En vain espoir trompeur tu me viens secourir ; Agante a de l'amour, Céline doit mourir ; Que me faut-il choisir du fer, ou de la flamme ? Hélas ! le moindre mot me peut arracher l'âme.

Elle lit la lettre de Caliste, ré-écrite de la main d'Agante.

Lisanor depuis cet instant ; Que tes vertus me plurent tant, Toujours le même feu me plaît et m'importune, Je ne saurais aimer ni les champs, ni la Cour, Mais combien que je voie accroître ma fortune, Je ne ressens jamais accroître mon amour. Cela suffit-il pas pour me priver du jour ? Dès lors par l'avis de mes yeux, Qui te virent si gracieux, Je te voulus donner mon âme toute entière. Offre moi maintenant ta constance et ta foi, Repens-toi si tu veux de ta froideur première, Tu n'as rien d'avantage à désirer de moi, Ah sortons de ses fers, puis qu'elle est sous sa loi ! Sachons auparavant si cette amour le touche, J'entendrai mon arrêt prononcé de sa bouche, Et j'aurai ses beaux yeux pour témoins de ma mort ! Montrons notre douleur par un dernier effort, Chassons de notre esprit le respect et la crainte, Et ne retenons plus l'amour dans sa contrainte. Agante dans ces vers lui présente sa foi, C'est le même présent qu'il a reçu de moi, Elle dit que l'amour a causé son martyre, Et ce puissant amour les mêmes traits me tire, Puisque nous nous plaignons de ce même démon, Son billet doit porter et sa plainte et mon nom.

ACTE V

SCÈNE PREMIÈRE.

SCÈNE II. [Céline, Lisanor].

SCÈNE III. Thersandre, Céline, Lisanor.

Lisanor lit.

LISANOR

Oui.

THERSANDRE, parlant à Céline

Je veux vous témoigner que je vous suis fidèle.

Il met la main à l'épée.

CÉLINE

Ô Dieux !

SCÈNE IV. Céline, Lisidas, Thersandre, Lisanor.

SCÈNE V. Céline, Agante, Caliste.

CÉLINE

Ô Dieux je suis perdue !

Pour ce qu'Agante arrive et lui voit recevoir la lettre des mains de Lisanor où le nom de Céline était.

AGANTE

Ah ! Je suis découverte.

Pour ce que Caliste voit cette même lettre où était l'écriture d'Agante.

AGANTE, à Céline après avoir vu son nom au bas de sa lettre

Que peux-tu maintenant me répondre impudente ?

SCÈNE VI. Le Roi, Lisidas, Chrisante, Céline, Lisanor, Thersandre, Agante, Caliste.

THERSANDRE

Sire, c'est un courrier de la part de mon père.

Thersandre fait approcher Chrisante.

CHRISANTE

Sire, un plus long discours vous serait inutile. Ceux de qui le destin à son sort est pareil, Ne se peuvent cacher non plus que le soleil. Et cette majesté qu'ils ont dés leur naissance, Se fait bien adorer sans sceptre et sans puissance. Grand Prince, s'il vous plaît d'excuser mon péché, Je vous vais rendre un bien que je vous ai caché. Écoutez seulement : le Duc de Moscovie, Dont aussi bien que vous elle a reçu la vie, Aussitôt qu'elle pût apercevoir le jour La fit nourrir chez nous assez prés de la Cour : La plaisance du lieu, la vertu de ma femme, Qui devait gouverner cet objet de son âme, Attira la Duchesse, et l'y fit consentir : Mais elle en eut bientôt un juste repentir : De son âge en ce temps nous avions une fille, Le bien le plus chéri de toute ma famille. Je dirai pour louer ce trésor précieux ; Qu'elle lui ressemblait de la bouche et des yeux : Pour la voir seulement, je chérissais ma vie, Et je crois que les Dieux m'en portèrent envie. Un jour comme elle était dans un profond sommeil, L'air à coup se troublant obscurcit le Soleil : Les éclairs en son lieu chassèrent les ténèbres, Pour étonner nos yeux de mille objets funèbres ; Mais on connut après, que ce dérèglement Avait pronostiqué mon malheur seulement ; Lors que chacun tremblant, les yeux fichez en terre, Tâchait par de saints voeux d'éloigner le tonnerre. Le Ciel qui m'avait fait l'objet de sa fureur, Retira par mon mal tout le monde d'horreur. Un toit de mon logis fut bientôt mis en poudre, Et ma fille au berceau reçut le coup de foudre. Après mille regrets, voyant que mes vieux ans, M'ôtaient presque l'espoir d'avoir d'autres enfants. J'aimais cette beauté d'une amitié si forte, Que pour elle à la Cour je supposai la morte. Le Duc en soupira ; la Cour en prit le deuil, Et comme une Princesse on la mit au cercueil. Il me crût aisément, car l'effort de l'orage Avait du tout changé les traits de son visage, Et la compassion, les larmes, la douleur L'empêchaient bien de voir cet objet de malheur. Cependant la Princesse à mon coeur fut bien chère, Ma femme lui rendit les devoirs d'une mère, Et le monde ignorant de ma mauvaise foi, Venait de mon bonheur s'éjouir avec moi. Mais que l'on perd bientôt, malgré son artifice, Un bien que l'on possède avec tant d'injustice ! Une sainte coutume, oblige les parents, Lorsqu'ils ont une fille à l'âge de cinq ans, De la mener bien loin vers la chaste déesse, Comme père en ce temps j'y menais la Princesse. Mais un Pirate affreux l'arrachant de mon sein, Détourna le succès de ce pieux dessein. Elle se vit bientôt de secours dépourvue, Car presque en ce moment je la perdis de vue.

S'éjouir : Se livrer à la joie. [L]

SCÈNE VII. Le Roi, Le Prévôt, Clarin, Lisanor, Agante, Caliste, Céline, Thersandre, Lisidas.

LISANOR, reconnaissant Clarin

Il me reconnaîtrait.

CLARIN

Grand Prince, si je mens, Qu'on invente pour moi de nouveaux châtiments. Sire, me promenant un jour sur le rivage, Après un fort longtemps de tonnerre, et d'orage, J'aperçus d'assez loin dessus le bord de l'eau, Au gré d'un petit vent remuer un berceau, Où paraissaient en or des lettres enlacées, Mais que l'eau de la mer avait presque effacées. J'y pouvais remarquer encore en quelques parts, Les mêmes ornements que l'on donne au Dieu Mars. Les armes avec quoi l'on bâtit un trophée, Et la rébellion sous leur poids étouffée, Ayant vu de plus prés ce berceau précieux, Un objet au dedans y convia mes yeux. C'était un jeune enfant, que je voyais sourire, Qui des yeux, de la bouche, et des mains semblait dire, Qu'il était bien content après un grand danger, De rencontrer quelqu'un qui le put soulager, J'étends bien loin mes bras, et n'y pouvant atteindre, J'y porte mon bâton : les ondes semblaient craindre De perdre ce trésor qu'elles tenaient bien cher, Et ne se voulaient plus du rivage approcher : Je le retire enfin ; ses mains et son visage, Étaient mouillés de l'eau qu'avait ému l'orage. Je l'essuie aussitôt avecque mon mouchoir, Et lui d'un doux souris m'invite à ce devoir. Dieux qu'en ce petit corps j'admirai de merveilles ! Je n'ai point vu d'attraits ni de grâces pareilles, Presque tout le matin je ne pus me lasser, À lui baiser les mains, le plaindre et l'embrasser. Ses beautés à l'envi demandaient des louanges Il avait des cheveux comme on les peint aux anges. Le teint blanc et vermeil, et montrait dans ses yeux, Cette vive couleur qui paraît dans les cieux. Alentour de son col cette admirable chaîne Me fut de sa grandeur une marque certaine, Tout son accoutrement était digne d'un roi, Je le prends sur mes bras, je le porte chez moi, Où je l'ai gouverné vingt ans mieux que moi-même, Je crois qu'il fut auteur de mon bonheur extrême, Car quand je l'eus porté dans ma pauvre maison, Les biens de tous côtés me vinrent à foison, Mais hélas ! puissant roi je vous parle sans feinte.

1 468 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica