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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Tragédie en vers· Tragédie Française

Abraham Sacrifiant

Théodore de Bèze· créée en 1550· 1 028 vers· 7 personnages

Représenté pour la première fois fin octobre ou début novembre 1668 au Théâtre de l'Hôtel de Bourgogne.

Personnages

  • PROLOGUE
  • ABRAHAM
  • SARAH
  • ISAAC
  • TROUPE DES BERGERS DE LA MAISON D'ABRAHAM, divisée en deux parties
  • L'ANGE
  • SATAN
CONRAD BAUDIUS aux lecteurs Cil qui soulait sa jeunesse amuser En vers lascifs et rythmes impudiques Se vient vers vous, ô Lecteur, excuser, Et condmaner ses fureurs poétiques Du temps passé : sujets plus authentiques Le Saiont-Esprit ores lui fait chanter, Trop mieux séans pour les bons contenter. Laissez donc là d'amours l'étude folle, Et le venez maintenance écouter, Rien ne dira qui vos coeurs ne console.
THÉODORE DE BÈZE aux lecteurs, Salut en notre Seigneur

Il y a environ deux ans, que Dieu m'a fait la grâce d'abandonner le pays auquel il est persécuté, pour le servir selon la sainte volonté : durant lequel temps, pour ce qu'en mes afflictions, diverses fantaisies se sont présentées à mon esprit, j'ai eu mon recours à la parole du Seigneur, en laquelle j'ai trouvé deux choses qui m'ont merveilleusement consolé. L'une est, une infinité de promesses, sorties de la bouche de celui qui est la vérité même, et la parole duquel est toujours accompagnée de l'effet. L'autre est une multitude d'exemples, duquel le moindre est suffisant, non seulement pour enhardir, mais aussi être avenu, si nous considérons par quels moyens la vérité de Dieu a été maintenue jusques ici. Mais entre tous ceux qui nous sont mis en avant pour exemple au ciel Testament, je trouve trois personnages, auxquels il me semble que le Seigneur a voulu représenter ses plus grandes merveilles, à savoir, Abraham, Moïse, et David : en la vie desquels si on se mirait aujourd'hui, on se connaîtrait mieux qu'on ne fait. Lisons donc ces histoire saintes avec un merveilleux plaisir et singulier profit, il m'est pris un désir de m'exercer à écrire en vers, tels arguments, non seulement pour les mieux considérer et retenir, mais aussi pour louer Dieu en toutes sortes à moi possibles. Car je confesse que de me mon naturel j'ai toujours pris plaisir à la poésie, et ne m'en puis encore repentir : mais bien ai-je regret d'avoir employé ce peu de grâce de Dieu m'a donné en cet endroit, en choses desquelles la seule souvenance me fait maintenant rougir. Je me suis doncques adonné à telles matières plus saintes, espérant de continuer ci après ; mêmement la translation des Psaumes, que j'ai main tenant en main. Que plus à Dieu que tant de dons esprits que je connais en France, en lieu de s'amuser à ces malheureuses inventions ou imitations de fantaisies vaines et déshonnêtes (si on en veut juger à la vérité) regardassent plutôt à magnifier la bonté de ce grand Dieu, duquel ils sont reçu tant de grâces (si on en veut juger à la vérité) regardassent plutôt à magnifier la bonté de ce grand Dieu, duquel ils ont reçu tant de grâces, qu'à flatter leurs idoles, c'est à dire, leurs seigneurs ou leurs dames, qu'ils entretiennent en leurs vices par leurs fictions et flatteries. À la vérité, il leur ferait mieux séant de chanter un cantique à Dieu, que de prétrarquiser un sonnet, et faire l'amoureux transi, digne d'avoir un chaperon à sonnettes, ou de contrefaire ses fureurs poétiques à l'antique, pour distiller la gloire de ce monde, et immortaliser celui-ci ou celle-là : choses qui font confesser au lecteur, que le sauteurs d'icelles n'ont pas seulement n'ont pas monté en leur mont Parnasse, mais sont parvenus jusques au cercle de la Lune. Les autres (du nombre desquels j'ai été à mon très grand regret) aiguisent un épigramme tranchant des deux côté, ou piquant par le bour : les autres s'amusent à tout renverser, plutôt qu'à tourner : autre cuidant enrichir notre langue, l'accoutrent à la Grecque et à la Romaine ? Mais quoi ? Dira quelqu'un, j'attendais un tragédie, et tu nous donnes une satire. Je confesse que pensant à telle frénésies, je me suis moi-même transporté, toutefois je n'entends avoir médit des bons esprits, mais bine voudrais-je leur avoir découvert si au clair l'injure qu'ils font à Dieu, et le tort qu'ils font à eux-mêmes, qui leur prit envoe de ma surmonter en la description de tels arguments, dont je leur envoie l'essai : comme je sais qu'il leur sera bien aisé, si le moindre d'eux s'y veut employer. Or pour venir à l'argument que je traite, il tient de la tragédie et de la comédie : et pour cela ai-je paré le prologue, et divisé le temps en pauses, à la façons des actes de comédies, sans toutefois m'y assujettir. Et pour ce qu'il tient plus de l'un que de l'autre, j'ai mieux aimé l'appeler Tragédie. Quant à la manière de procéder, j'ai changé quelque petites circonstance de l'histoire, pour m'approprier au théâtre. Au reste j'ai poursuivi le principal au plus près du texte que j'ai pu, suivant les conjectures qui m'ont semblé les plus convenables à la matière, et aux personnes. Et combien que les affactions soient plus grandes, toutefois je n'ai voulu user de termes ni de manières de parler trop éloignés du commun, encore que je sache telle avoir été la façon des Grecs et des Latins, principalement en leurs chorus (ainsi qu'il le nomment). Maintenant s'en faut qu'en cela je le veuille imiter, que tout au contraire je ne trouve rien plus malséant que ces translations tant forcées et mots tirés de si loin qu'ils ne peuvent jamais arriver à point : témoin Aristophane, qui tant de fois, et à bon droit en a repris les poètes de son temps. Même j'ai fait un cantique hors le chorus, et n'ai usé de strophes, antistrophes, épiremmes, parectables, ni autres tels mots, qui ne servent que d'épouvanter les simples gens, puisque l'usage de telles choses est aboli, et n'est de foi tant recommandable qu'on se doive tourmenter à le remettre sus. Quant à l'orthographie, j'ai voulu que l'imprimeur suivit la commune, quelques maigres fantaisies qu'on ait mis en avant depuis trois ou quatre ans en ça, et conseillerais volontiers aux plus opiniâtres de ceux qui l'ont changés, (s'ils étaient gens qui demandassent conseil à autres qu'à eux-mêmes) puisqu'ils la veulent ranger selon la prononciation, c'est à dire, puisqu'ils la veulent faire qu'il y ait quasi autant de manières d'écrire, qu'il y a non seulement de contrées, mais aussi de personne en France : ils apprennent à prononcer devant que vouloir apprendre à écrire : car (pour parler et écrire à leur façon) celui n'est pas digne de bailler les règles d'écrire notre langue , qui ne la peut parler. Ce que je ne dis pour vouloir calomnier tout ceux qui ont mis en avant leurs difficultés en cette matière, laquelle je confesse avoir bon besoin d'être réformée : mais pour ceux qui proposent leurs rêveries comme certaines règles que tout le monde doit ensuivre. Au surplus quant au profit qui se peut tirer de cette singulière histoire, outre ce qui en est traité en infinis passages de l'Écriture, j'en laisserai faire à celui qui parlera en l'épilogue : vous priant, quiconque vous soyez, recevoir ce mien petit labeur, d'aussi bon coeur qu'il vous est présenté.

De Lausanne, ce premier d'Octobre, M.D.L.

ABRAHAM SACRIFIANT.

PROLOGUE.

PROLOGUE

Dieu vous garde tous, autant gros que menus, Petits et grands, bien soyez vous venus. Longtemps y a, au moins comme il me semble, Qu'ici n'y eut autant de peuple ensemble ; Que plut à Dieu que toutes les semaines. Nous pussions voir les Églises si pleines. Or ça messieurs, et vous dames honnêtes, Je vous supplie d'entendre mes requêtes, Je vous requiers vous taire seulement. Comment ? Dira quelqu'une voirement, Je ne saurais, ni ne voudrais avec. Or si faut-il pourtant clore le bec, Ou vous et moi avons peine perdue Moi de parler, et vous d'être venue. Je vous requiers tant seulement silence, Je vous supplie d'ouir en patience. Petits et grands je vous dirai merveilles : Tant seulement prêtez moi vos oreilles. Or doncques peuple, écoute un bine grand cas, Tu penses être au lieu où tu n'es pas. Plus n'est ici Lausanne, elle est bine loin : Mais toutefois quand il sera besoin, Chacun pourra, voire dedans une heure, Sans nul danger retrouver sa demeure. Maintenant donc ici est le pays. Des philistins. Êtes-vous ébahis ? Je dis bien plus, voyez vous bien ce lieu ? C'est la maison d'une serviteur de Dieu, Dit Abraham, celui même duquel Par vive foi, le nom est immortel. 8En cet endroit vous le verrez tenté, Et jusqu'au vif atteint et tourmenté. Vous le verrez par soi justifié, Son fils Isaac quasi sacrifié, Bref, vous verrez étranges passions, La chair, le monde, et ses affections Non seulement au vif représentées, Mais qui plus est, par le foi surmontées. Et qu'ainsi soit, maint loyal personnage, En donnera bientôt bon témoignage, Bientôt verrez Abraham et Sarah, Et tôt après Isaac sortira : Ne sont-ils pas témoins très véritables ? Qui veut donc voir des choses tant admirables, Nous le prions seulement d'écouter, Et ce qu'il a d'oreilles nous prêter, Étant tout sûr qu'il entendra merveilles, Et puis après lui rendrons ses oreilles.

Abraham.

Sarah, Abraham.

ABRAHAM

L'homme pour vrai ne saurait faire mieux. Que de chanter du Seigneur l'excellence : Car il ne peut, pour toute récompense Des biens qu'il a par lui journellement, Rien lui payer, qu'honneur tant seulement.

CANTIQUE d'Abraham et de Sara.

Los : Vieux mot qui signifie louange.

Satan.

SATAN, en habit de moine

Je vois, je viens, jour et nuit je travaille, Et m'est avis, en quelque part que j'aille, Que je ne perds ma peine aucunement. Règne le Dieu en son haut firmament, Mais pour le moins la terre est toute à moi. Et n'en déplaise à Dieu ni à sa Loi. Dieu est aux cieux par les siens honoré : Des miens je suis en la terre adoré, Dieu est au ciel : eh bien, je suis en terre. Dieu fait la paix, et moi je fais la guerre. Dieu règne en haut : et bien je règne en bas. Dieu fait la paix, et je fais les débats. Dieu a créé et la terre et les cieux : J'ai bien plus fait, car j'ai créé les dieux. Dieu est servi de ses Anges luisants, Ne sont aussi mes Anges reluisants ? Il n'y a pas jusques à mes pourceaux À qui je n'aie enchassé les museaux. Tous ces paillards, ces gourmands, ces ivrognes Qu'on voit reluire avec leurs rouges trognes, Portant saphirs et rubis des plus fins, Sont mes suppôts, sont mes vrais Chérubins. Dieu ne fit onc chose tant soit parfaite, Qui soit égale à celui qui l'a faite : Mais moi j'ai fait, dont vanter je me puis, Beaucoup de gens pires que je ne suis. Car quant à moi je crois et sais très bien Qu'il est un Dieu, et que je ne vaux rien : Mais j'en sais bien à qui totalement J'ai renversé le faux entendement , Si que les uns (qui est un cas commun) Aiment trop mieux servir mille dieux qu'un. Les autres ont fantaisie certaine Que de ce Dieu l'opinion est vaine. Voilà comment depuis l'homme premier, Heureusement j'ai suivi ce métier, Et poursuivrai, quoi qu'en doive advenir, Tant que pourrai cet habit maintenir. Habit encor' en ce monde inconnu, Mais qui sera un jour si bien connu, Qu'il n'y aura ne ville ne village Qui ne le voie à son très grand dommage. Ô froc, Ô froc, tant de maux tu feras Et tant d'abus en plein jour couvriras ! Ce froc, ce froc un jour connu sera, Et tant de maux au monde apportera, Que si n'était l'envie dont j'abonde, J'aurais pitié moi-même de ce monde. Car moi qui suis de tous méchants le pire, Et le portant moi-même je m'empire. Or ce feront ces choses en leur temps, Mais maintenant assaillir je prétends Un Abraham, lequel, seul sur la terre Avec les siens, m'ose faire la guerre. De fait, je l'ai maintes fois assailli, Mais j'ai toujours à mon vouloir failli : Et ne vis onc vieillard mieux résistant. Mais il aura des assauts tant et tant, Qu'en brief sera, au moins comme j'espère, Du rang de ceux desquels je suis le pere. Vrai est qu'il a au vrai Dieu sa fiance, Vrai est qu'il a du vrai Dieu l'alliance, Vrai est que Dieu lui a promis merveilles, Et déjà fait des choses non pareilles. Mais quoi ? s'il n'a ferme persévérance, Que lui pourra servir son espérance ? Je ferai tant de tours et çà, et là, Que je rompra l'assurance qu'il a. De deux enfants qu'il a, l'un je ne crains : L'autre à grand' peine échappera mes mains : La mère est femme : et quant aux serviteurs, Sont simples gens, sont bien pauvres pasteurs, Bien peu rusés encontre mes cautèles. Or je m'en vois employer peines telles À les avoir, que je suis bien trompé, Si le plus fin n'est bientôt attrapé.

Brief : De peu de durée. [L]

Cautèle : Précaution mêlée de défiance et de ruse. [L]

Abraham, L'Ange.

Troupe des bergers sortants de la maison d'Abraham, Isaac.

TROUPE DE BERGERS

Allez, nous le ferons ainsi.

CANTIQUE de la troupe.

Abraham, Sarah, troupe de bergers.

ABRAHAM, sortant avec Sarah

Mais tant y a qu'il appartient, Quand Dieu nous enjoint une chose, Que nous ayons la bouche close : Sans étriver aucunement Contre son saint commandement. S'il commande, il faut obéir.

Etriver : Terme de marine. Faire croiser deux cordages ; les lier par un troisième. [L]

SARAH

Il est vrai : mais en premier lieu, Sachez donc le vouloir de Dieu. Nous avons cet enfant seulet Qui est encores tout faiblet : Auquel gît toute l'assurance De notre si grande espérance.

Seulet : Diminutif de seul, usité seulement dans le style pastoral et surtout au féminin. [L]

Faiblet : Terme familier et peu usité. Un peu faible.[L]

ABRAHAM

Adieu.

TROUPE DE BERGERS

Adieu.

SATAN.

Abraham, Troupe de Bergers, Isaac.

TROUPE DE BERGERS

Ainsi le ferons nous.

TROUPE DE BERGERS

Adieu.

DEMI-TROUPE

Et moi-aussi.

DEMI-TROUPE

Quoi qu'il y ait, je présuppose, Que ce soit quelque grande chose.

CANTIQUE DE LA TROUPE.

DEMI-TROUPE

Je vais tant que je puis.

PAUSE.

Isaac, Abraham.

Abraham, Satan, Isaac.

ABRAHAM

Ha mon ami, je tremble voirement, Hélas mon_Dieu !

Voirement : D'une manière vraie. [F

Abraham, L'Ange.

ABRAHAM

Mon_Dieu.

ABRAHAM

Ô Dieu !

L'ANGE

Abraham.

ÉPILOGUE

Or voyez vous de foi la grand' puissance Et le loyer de la vrai obéissance ? Pourquoi, messieurs, et mesdames aussi, Je vous supplie quand sortirez d'ici Que de vos coeurs ne sorte la mémoire De cette digne et véritable histoire. Ce ne sont pas des farces mensongères, Ce ne sont point quelques fables légères, Mais c'est un fait, un fait très véritable, D'un serf de Dieu, de Dieu très redoutable, Par quoi Seigneurs, dames, maîtres, maîtresses, Pour es, puissants, joyeux, pleins de détresses, Grands et petits, en ce temps bel exemple. Chacun de vous se mire et se contemple ; Tels sont pour vrai les miroirs où l'on voit Le beau, le laid, le bossu, le droit. Car qui de Dieu tâche accomplir sans feinte, Comme Abraham, la paroles très sainte, Qui nonobstant toutes raisons contraires Remet en dieu et foi et ses affaires, Il en aura pour certain une vie issue Meilleure encor' qu'il ne l'aura conçue. Viennent les vents, viennent tempêtes fortes, Viennent tourments, et morts de toutes sortes : Tournent les cieux, toute la terre tremble, Tout l'Univers renverse tout ensemble, Le coeur fidèle est fondé tellement, Que renverser ne peut aucunement : Mais au rebours, tout homme qui s'arrête Au jugement et conseil de sa tête : L'homme qui croit tout ce qu'il imagine, Il est certain que tant plus il chemine, Du vrai chemin tant plus est écarté : Un petit vent l'a soudains emporté. Et qui plus est, sa nature perverse En peu de temps sois-même se renverse. Or toi grand Dieu, qui nous a fait connaître Les grands abus [d]esquels nous voyons être MLe pauvre monde, hélas, tant perverti, Fais qu'un chacun de nous soit averti En son endroit, de tourner en usage La vive foi de ce saint personnage. Voilà, messieurs, l'heureuse récompense, Que Dieu vois doint pour votre bon silence.

Doint : troisième personne du verbe donner.

1 028 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0