Prologue en prose
Les Comédiens Esclaves
Représentée pour la première fois sur le théâtre de l'Hôtel de Bourgogne, par les Comédiens italiens ordinaires du Roi, le 10 août 1726.
Personnages
- ACMET
- HALI
- ARLEQUIN
- PANTALON
- LE DOCTEUR
- SCARAMOUCHE
- MEZETTIN
- LE ROI
- SUITE
LES COMÉDIENS ESCLAVES.
SCÈNE PREMIÈRE. Acmet, Hali.
ACMET
Par Mahomet nous avons fait une prise singulière ; il en faudrait bien de pareille pour nous enrichir. Je croyais quand j'ai vu ces grands coffres si bien ferrés, qu'ils étaient pleins de poudre d'or ou de cochenille ; et je ne me serais jamais imaginé qu'ils ne renfermassent que des cordes, que des poulies, et des morceaux de toile très mal peinte.
Cochenille ; Insecte hémiptère, famille des gallinsectes, vivant sur le nopal et fournissant le principe colorant avec lequel on fabrique les plus belles teintures écarlates. [L]
SCÈNE II. Les Comédiens, Acmet, Arlequin.
ARLEQUIN
Le diable vous emporte, maudits Marocains, je voudrais bien savoir Messieurs les marabouts, pourquoi vous nous ôtez nos habits de voyage, et faites mettre ceux-ci ?
ACMET
Pour me réjouir ; je vous demande plutôt pourquoi ces habits étaient dans vos coffres ? À quel usage vous servaient-ils ! Le plaisant équipage ! Quelle figure ! Si c'est avec ces marchandises que vous négociez dans votre pays, on y fait un drôle de commerce.
PANTALON
si vous connaissiez la propriété de ces habits, vous ne vous moqueriez pas tant d'eux, Messieurs les Turcs ; et c'est avec cela que nous avons gagné beaucoup d'argent à Paris.
ACMET
Beaucoup d'argent ; nous ne vous en avons point trouvé.
ARLEQUIN
C'est que nous avons pris des lettres_de_change.
ACMET
Des lettres_de_change ? Où sont-elles ?
ARLEQUIN
Nous avons été obligés de les jeter en mer pour soulager le vaisseau dans la tempête.
ACMET
Vous avez très mal fait ; n'y pouviez vous pas jeter autre chose ?
ARLEQUIN
Hélas ! Il ne ne nous restait que nos femmes et les habits que vous nous voyez, et on n'ose se défaire de ces meubles là qu'à la dernière extrémité. À propos, que sont-elles devenues nos pauvres femmes ?
ACMET
Ne craignez rien, elles sont en sûreté ; mes compagnons les gardent, elles n'échapperont pas.
ARLEQUIN
Que je les plains ! Elles vont être vendues indubitablement, nous serons séparés d'elles pour jamais.
ACMET
Ne vous affligez point, la coutume du pays est avantageuse aux captifs mariés.
ARLEQUIN
Comment donc ?
ACMET
Ils ont la consolation d'être enfermés avec leurs femmes, et ils ne se quittent point jusqu'à ce qu'ils aient payé leur rançon.
ARLEQUIN
Quoi ! Ils sont toujours ensemble ?
ACMET
Depuis le matin jusqu'au soir.
ARLEQUIN
Cela est fort consolant.
PANTALON
Heureusement pour moi j'ai laissé la mienne à Paris.
LE DOCTEUR
Qu'allons-nous devenir, mes chers camarades ?
SCARAMOUCHE
Si j'avais prévu le malheur qui m'arrive, je n'aurais pas quitté Paris...
LE DOCTEUR
Dites-moi, Monsieur Mahomet, votre Roi est-il un peu affable aux étrangers ?
ACMET
Il a de très bons moments, et je souhaite que vous soyez assez heureux pour le trouver dans son humeur badine.
SCARAMOUCHE
Quoi, il aime donc à rire et à se réjouir ?
ACMET
N'en doutez point.
ARLEQUIN
Bon, voilà ce qu'il nous faut.
ACMET
Je suis sûr même que vos figures lui inspireront de la gaieté.
ARLEQUIN
Quel divertissement prend-il ordinairement.
ACMET
Il en prend de plusieurs genres ; mais Celui qui le flatte le plus, c'est de voir donner la bastonnade.
PANTALON
Comment, la bastonnade ?
ACMET
Oui ; cela l'amuse.
ARLEQUIN
Quel chien d'amusement !
ACMET
Ahi !
PANTALON
Qu'avez-vous donc ? Vous soupirez.
ACMET
C'est que je suis son sujet, et la Loi m'exclut de contribuer a divertissement du Roi.
ARLEQUIN
Consolez-vous, vous ne faites pas une grande perte.
ACMET
Comment, c'est un honneur particulier. N'est il pas bien fâcheux pour nous d'en voir les étrangers revêtis, et que s'il y a quelques coups de bâtons, c'est sur eux qu'ils tombent ?
SCARAMOUCHE
Sur les étrangers ?
PANTALON et LE DOCTEUR
Miséricorde !
ARLEQUIN
Faisons nous naturaliser.
ACMET
Voici le Roi, ce bruit nous l'annonce : comment ! J'entends des trompettes ; il faut qu'il soit de mauvaise humeur, je vous plains.
ARLEQUIN
Eh nous sommes perdus ! Maudites trompettes !
SCÈNE III. Le Roi, les susdits Acteurs.
ACMET
Grand Roi, voilà des voyageurs que nous avons pris sur la côte.
LE ROI
Que l'on m'apporte le sabre qui sert pour les étrangers.
ARLEQUIN
Ah ! Pouvretti no ! Qu'en veut-il faire ?
ACMET
Rassurez-vous, il n'est pas si en colère que je le pensais : il veut agir avec circonspection, quand il est furieux, il coupe la tête aux étrangers avec son propre sabre, et sans cérémonie ; mais il veut vous faire l'honneur de vous traiter dans les règles prescrites par la coutume et la bienséance.
PANTALON
Nous craignions la bastonnade, et nous serions charmés de la recevoir maintenant.
ARLEQUIN
Que pourrions-nous faire pour l'adoucir.
ACMET
Il aime la musique, chantez-lui quelque chose de bien tendre.
LE ROI
Qu'on m'apporte le sabre.
Ils chantent tous quatre.
ARLEQUIN
Vous dites qu'il aime la musique, et il résiste à un pareil quatuor ! Allons mes amis, ayons recours à nos singeries, peut-être le divertirons-elles.
Ils font des lazzis.
LE ROI
Il faut que ce soit des Démons ; alla Bachala.
Ils font des lazzis.
Ces gens-là me paraissent bien extraordinaires, je veux les examiner de plus près. Qui êtes-vous ?
ARLEQUIN
Nous sommes comédiens.
LE ROI
Comédiens ? Je n'ai jamais entendu parler de cette Nation là ; d'où tire-t-elle son origine ?
ARLEQUIN
De la folie des hommes.
LE ROI
Est-elle bien ancienne ?
ARLEQUIN
Autant que le monde, depuis qu'il existe, notre race respire : il est vrai que nos prédécesseurs et nos contemporains même ne se revêtissent point du nom de comédien ; mais cela ne les empêche pas de l'avoir été et de l'être.
LE ROI
Votre état est-il républicain ou monarchique ?
ARLEQUIN
Ni l'un ni l'autre ; il est cacaphonique.
Cacaphonie : cacophonie, déformation scatologique.
LE ROI
Quelle est ta charge parmi tes compatriotes ?
ARLEQUIN
Ma charge est de m'acquitter bien ou mal des commissions qu'on me donne, d'être balourd ou homme d'esprit, de donner des coups de bâton ou d'en recevoir, de tromper les uns pour rendre service aux autres ; d'être amoureux, gourmand, paresseux, ivrogne.
LE ROI
Voici un plaisant emploi !
ARLEQUIN
Je ne suis pas le seul qui l'exerce.
LE ROI
Et toi ?
LE DOCTEUR,
Je suis Docteur en Médecine.
LE ROI
Tu arrives fort à propos pour être mon Médecin, la place est vacante ; il n'y a que deux jours que je fis étrangler le mien pour n'avoir pu m'arrêter un éternuement qui m'incommodait fort.
LE DOCTEUR,
Je suis perdu.
LE ROI
Je crois qu'il me reprend, faisons l'essai de tes talents.
LE DOCTEUR,
Que vais-je devenir, mon cher Arlequin ?
ARLEQUIN
Donnez-lui vite de cette poudre.
LE DOCTEUR,
De quelle poudre est-ce là ?
ARLEQUIN
C'est de la bétoine.
Bétoine : Plante de la famille des labiées (betonica officinalis, L.) dont la racine est purgative. [L]
LE ROI
Hé bien, quand me soulageras-tu ?
LE DOCTEUR,
Ah ! Sire, je ne suis médecin que de nom, je n'en ai pas la science.
LE ROI
Comment, malheureux, tu n'es médecin que de nom ?
ARLEQUIN
Ne vous fâchez pas, Sire, nous n'en avons point d'autres dans notre nation.
LE ROI
Il me semble pourtant que cela se passe, et je te crois plus habile qu'il ne le dit.
LE DOCTEUR,
Ne croyez point cela, Sire, c'est le hasard.
LE ROI
E[t] cette figure-là ?
MEZETTIN
Sire, vous voyez en moi le fourbe le plus insigne, je vole les avares, je trompe les jaloux ; et malgré toutes leurs précautions, j'introduis les amants aimés dans les maisons les plus inaccessibles.
LE ROI
Oh, oh, je suis bien aise que tu m'avertisse de tes talents : cet homme pénétrerait jusques dans mon sérail, qu'on le mette aux galères.
MEZETTIN
Ah ! Sire, ce que je vous dit n'est qu'une fiction.
ARLEQUIN
Il faut lui expliquer plus clairement qui nous sommes. Sire, comme nous vous avons crû homme d'esprit, nous vous avons jusqu'ici parlé par figure ; vous voyez en nous des gens qui représentent tout, et qui ne sont rien. Notre métier est de fronder les défauts des hommes, et de tâcher de les faire rire de leurs propres ridicules ; on appelle cela jouer la Comédie.
LE ROI
Je serais curieux de voir cela.
PANTALON
Votre Majesté n'a qu'à ordonner, nous lui donnerons en raccourci une idée des spectacles de Paris.
LE ROI
Il y en a donc plusieurs ?
ARLEQUIN
La Comédie Française, l'Italienne, l'Opéra sérieux, l'Opéra comique.
LE ROI
Je veux voir tout cela ; mais surtout ne m'ennuyez pas.
ARLEQUIN
Ah ! Sire, nous ne vous donnerons point d'Opéra sérieux, ce spectacle n'est point de notre district ; nous représenterons d'abord une petite Comédie qui consiste entièrement dans le jeu Italien. Souvenez vous bien, au moins, de ce que je vous dis ; qui consiste entièrement dans le jeu Italien : ensuite une Tragédie Française en un acte, pour ne pas vous ennuyer ; et nous finirons par un Opéra-comique.
LE ROI
Qu'est-ce qu'une Tragédie ?
ARLEQUIN
Diable, c'est ce qu'il y a de plus beau ; on y apostrophe les Dieux, on se met au dessus de la fortune, on y craint peu la mort, on y parle beaucoup de son grand coeur, et l'amour y devient une vertu.
LE ROI
Préparez-vous sur le champ.
PANTALON
Ayez la bonté d'ordonner, Sire, qu'on nous rende nos camarades et notre équipage.
LE ROI
Meraforif poullaf.
PANTALON
De quoi vous êtes vous avisé, de lui promettre une Tragédie Française : comment allons-nous faire ?
ARLEQUIN
N'avons-nous pas cette tragédie en un acte que nous devions jouer à Paris.
Ce prologue a été joué avant Arcagambis, tragédie jouée le même jour par la même troupe.
SCARAMOUCHE
Mais, c'est une tragédie ridicule.
ARLEQUIN
Bon, il la prendra pour argent comptant. Après tout, j'ai vu autant de plaisant dans les véritables tragédies, que dans celles que nous allons jouer.
SCÈNE DERNIÈRE. Acmet, etc.
[ACMET]
Venez vous préparer, vos camarades vous attendent ; et le Grand Seigneur vous promet votre liberté si vous le divertissez.
texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0