Parodie en vers· Ou le Sultan Poli par l'Amour
Les Enfants Trouvés
Représentée pour la première fois par les Comédiens italiens ordinaires du Roi, le 9 décembre 1732.
Personnages
- TEMIRE
- FATIME, Confidente de Témire
- DIAPHANE, Sultan de Tripoli
- ALCIDOR
- JASMIN, Vizir, Confident du Sultan
- CARABIN, Gascon
- MATADOR
- ESCLAVES
SCÈNE PREMIÈRE. Temire, Fatime.
FATIME
Je ne m'attendis pas, jeune et belle Thémire, Vous qui pleuriez toujours, à vous voir jamais rire ! Quoi ! Vous ne tournez plus les yeux vers ces climats, Où ce vaillant Français devait guider nos pas ? Vous ne me parlez plus des plaisirs que la France Permet a notre sexe avec tant de licence ? Vous ne l'ignorez point, c'est là que les maris, Vivent d'intelligence avec les favoris, Que la femme, y bravant la contrainte fatale, Est prude avec renom, coquette sans scandale. Ne soupirez-vous plus pour cette liberté ?TEMIRE
Le Sérail aujourd'hui fait ma félicité. Chez les Mahométans dès l'enfance enfermée, À leur façon d'agir ils m'ont accoutumée. Tout le monde en convient, le Roi de Tripoli Est, malgré sa moustache, un Seigneur très poli.FATIME
Mais ce jeune officier va donc perdre sa peine ? Lui qu'on a vu partir pour briser notre chaîne, Qui reviendra bientôt payer notre rançon, Qui nous l'a tant promis.TEMIRE
Tu sais qu'il est gascon, Peut-être sa promesse a passé sa puissance. Des fils de la Garonne on connaît l'opulence : À tenir peu soigneux, à promettre hardis, Ils croient tout certain quand ils ont dit : Sandìs. Il n'y faut plus penser.FATIME
Mais s'il était fidèle ?TEMIRE
Que serait un peu tard qu'il prouverait son zèle, Et j'ai trop réfléchi depuis que je l'attends...TEMIRE
Fatime, il n'est plus temps : Je suis l'unique objet des voeux de Diaphane, Il m'adore... je vois que ton coeur me condamne ; Mais ce discret Sultan agit d'une façon À mettre mon honneur à l'abri du soupçon ; Garde-toi de penser qu'il offre à ma tendresse, L'honneur déshonorant du nom de sa maîtresse, Et que ma modestie accepte en rougissant La faveur d'un mouchoir que l'on jette en passant ; De ses intentions la pureté l'engage À ne me rechercher que pour le mariage : Tu verras sur son coeur, jusqu'où va mon pouvoir, Je n'ai qu'à dire un mot, il m'épouse ce soir.FATIME
Que vos félicités, s'il se peut, soient parfaites. Je voudrais bien me voir à la place où vous êtes... Mais ce coeur qui se livre à de si doux transports, En épousant un Turc nVt-il point de remords ? Carabin vous a dit cent fois par la fenêtre Que le sang d'un Français, vous avait donné l'être ; Que vous et vos parents, dans un combat fatal Aviez subi le joug d'un corsaire brutal ; Ne vous souvient-il plus que dans une galère...TEMIRE
Ma foi, s'il m'en souvient, il ne m'en souvient guère, J'étais trop jeune alors pour m'en ressouvenir, Et tu perdais ton temps à m'en entretenir. Je n'ai devant les yeux que ce Sultan aimable, Je servais, il me place en un rang honorable ; Mon coeur est né sensible, et ne peut résister Aux discours d'un amant dont l'aspect sait flatter. Son bras s'est signalé par plus d'une conquête, Il a le front serein, les yeux à fleur de tête, Il a la voix sonore, et l'air majestueux, Il parcourt le sérail d'un pas tumultueux ; Après tant d'agréments qu'on voit en sa personne, Te parlerai-je aussi du sceptre qu'il me donne ? Non, l'éclat de se rang n'éblouit point mes yeux, Un coeur fait pour l'amour n'est point ambitieux : Oui, si le ciel aux fers eut condamné sa vie, Si l'Afrique à mes lois se voyait asservie, Ou mon amour me trompe, ou Temire aujourd'hui Pour l'élever à soi descendrait jusqu'à lui.SCÈNE II. Diaphane, Temire, Fatime.
DIAPHANE
Madame, un long discours me serait nécessaire, Pour dire comment j'aime, et comment je veux plaire : Je vous pourrais ici nommer tous mes aïeux, Vous conter leurs exploits, mais ne parlons point d'eux, Et ne retraçons point les illustres misères Qu'éprouvèrent jadis les Sultans mes confrères. Je suis peu leur exemple, et loin de me gêner À mes seuls sentiments je me laisse entraîner. Au sein des voluptés bien loin que je m'endorme, Si je tiens un Sérail ce n'est que pour la forme ; Les lois que dès longtemps suivent les Mahomets, Nous défendent le vin, moi je me le permet ; Tout usage ancien cède à ma politique, Et je suis un Sultan de nouvelle fabrique. Mais parlons de l'amour dont je brûle pour vous ; Je serai votre ami, votre amant, votre époux. J'atteste vos beaux yeux, et l'amour qui m'enflamme De ne prendre que vous pour maîtresse et pour femme, Est-ce assez ?SCÈNE III. Jasmin, Les susdits acteurs.
JASMIN
Dans la première cour, un nommé Carabin, Qui sur sa foi gasconne a passé dans la France, Attend pour vous parler, et demande audience.TEMIRE, à part
Oh Ciel !SCÈNE IV. Carabin , Les susdits acteurs.
CARABIN
Respectable ennemi, que j'estime beaucoup, Hé donc, je viens tenir parole. Pour le coup J'ai de l'argent comptant, que j'apporte de France ; Allons sans différer qu'on me fasse quittance. À ne te pas mentir pour trouver cet argent, II fallait être heureux autant que diligent : Grâce au Ciel, c'en est fait, et la somme est complète. Commence par lâcher la fille et la soubrette, Nous choisirons après dix autres prisonniers : Quant à moi je demeure, étant court de deniers, Qu'ils partent sur le champ, je resterai pour gage.DIAPHANE
N'en rachète que neuf, et mets toi du voyage ; Mais ne crois pas me vaincre en générosité, Remporte ton argent, reprends ta liberté, Je puis même au besoin te prêter une somme.DIAPHANE
Embarque cent captifs que je te rends encor, Mais je veux de ce nombre excepter Alcidor. Sa funeste valeur à nous nuire obstinée N'a que trop parcouru la Méditerranée ; Si je l'affranchissais de mon juste courroux, Il armerait bientôt en course contre nous. Pour Temire, crois-moi, garde-toi de prétendre Que l'or fuisse jamais m'engager à la rendre. Quand l'Univers entier épuisant ses trésors, De ses peuples armés y joindrait les efforts, Ce serait vainement qu'il combattrait pour elle, Rien ne peut m'arracher une esclave si belle.DIAPHANE
Lorsque je te promis d'accorder ta demande, Ce n'était qu'un enfant, à présent elle est grande : Tu peux partir.TEMIRE
Pourquoi le retenir ?CARABIN
II ne vivra qu'une heure.SCÈNE V. TEMIRE, CARABIîtf.
TEMIRE
Seigneur, je fuis confuse, et ne sais que vous dire : Vous croyez de ces lieux partir avec Temire, Mais comme de l'amour mon coeur subit la loi, Vous voyez clairement qu'il faut partir sans moi ; Cependant, Carabin, comptez qu'en votre absence, J'aurai pour les Français beaucoup de déférence : Sur l'esprit du Sultan si j'ai quelque pouvoir, Pour soulager leurs maux, je le ferai valoir : Je deviendrai leur mère auprès de Diaphane.SCÈNE VI. Alcidor soutenu sur quatre Galériens, Temire, Carabin.
ALCIDOR
J'entends parler Français : Où suis-je, mes amis ? Ma vue est si troublée , Et de tant de malheurs mon âme est accablée, Que je ne puis, hélas ! Parler, marcher, ni voir.ALCIDOR
Suis-je libre en effet ?CARABIN
N'en faites aucun doute ; Nous allons de Toulon bientôt prendre la route, Vous vous y remettrez de vos membres perclus.TEMIRE
C'est à ce cavalier, dont l'entreprise heureuse Excite du Sultan la pitié généreuse ; Pour votre délivrance il offrait un grand prix ; Mais le Roi n'en veut point et vous partez gratis.CARABIN
Entre gens du métier c'est ainsi qu'on en use, On s'oblige l'un l'autre, et l'argent se refuse.ALCIDOR
Des Chevaliers gascons je reconnais l'ardeur, S'ils n'ont pas de grands biens ils ont tous de l'honneur.TEMIRE
Il est vrai ; je ne puis concevoir ce mystère, Suivant ce qu'on m'a dit, votre province entière Aurait peine à payer une telle rançon.CARABIN
Je n'avais pas le sol, lorsque j'étais garçon : Mais je vais en deux mots vous conter mon histoire. Échappé de mes fers, chose assez dure à croire Arrivant au pays je me fis Grenadier ; Oh ne s'enrichit point dans ce noble métier. Je me remis sur mer, et l'ingrate fortune Ne me traita pas mieux sur le sein de Neptune ; Je fus repris, Madame, et par un grand bonheur Je vous vis au Sérail malgré le grand Seigneur. Eunuques, blancs et noirs , Bostangis, Janissaires, Ne m'empêchèrent point de vous parler d'affaires ; Ce trait est surprenant, mais passons là-dessus. Or comme en mon pays on craint peu les refus, J'allai voir le Sultan, lequel sur ma parole, Me laissa repartir pour un projet frivole ; Avec lui cependant je m'étais engagé De revenir bientôt payer votre congé. De retour dans la France, une veuve fringante Me prit en mariage aux bords de la Charente. Elle mourut bientôt, une autre succéda ; Et cette autre en trois mois à son tour décéda ; Je convolai bientôt avec une troisième, Qui mourut en avril, je ne sais le quantième. Héritier de leurs biens, et plus content qu'un Roi, J'ai vendu trois châteaux, qui n'étaient point à moi.Janissaire : Garde du grand seigneur, ou soldat de l'infanterie turquesque. [F]
Bostangis : Nom des jardiniers du sérail qui sont enrégimentés et employés à la garde du Grand Seigneur. [L]
Charente : Fleuve du bassin Aquitain et débouche dans l'Atlantique au nord de la Garonne en face de l'île de Noirmoutier.
ALCIDOR
Oh sort ! Dont la faveur me rend à la lumière, Que ne peux-tu la rendre à ma famille entière ? Deux enfants me sent morts, il m'en reste encore deux : Ne me direz-vous point quelque nouvelle d'eux ? J'avais un beau garçon, une plus belle fille, Qui devait faire un jour l'honneur de ma famille ; Mais qui dans le Sérail, recueil de la pudeur, Peut-être en ce moment en fait le déshonneur. Mon fils fut fait esclave, et sa soeur plus petite Au sérail avec lui par les Turcs fut conduite.CARABIN
Comment ! Il m'arriva même chose jadis ; A 1'âge de quatre ans par les Turcs je fus pris, Mené dans le Sérail avec cette personne, Et d'être tant soit peu ma saur, je la soupçonne.TEMIRE
Qu'entends je ?ALCIDOR
Ce minois, cet air vif et coquet, De ma défunte femme est le vivant portrait : Même, à ce que je crois, ce garçon me ressemble. Dans quel temps, s'il vous plaît, fûtes-vous pris ensemble ? Je ne prétends ici rien décider en l'air ; Surtout en fait d'enfants on ne peut voir trop clair.CARABIN
J'ai vingt ans.ALCIDOR
Et vous ?TEMIRE
J'en ai dix-huit.ALCIDOR
Baisez-moi, mes enfants.CARABIN
Cela ne se peut pas.ALCIDOR
Et pourquoi ?CARABIN
Non, vous dis-je ! De tels événements tiennent trop du prodige. Je fus pris à quatre ans, à cet âge un garçon De son père du moins devrait savoir le nom.CARABIN
J'en ai trente, Sandis.ALCIDOR
Mon fils, cher héritier...CARABIN
Avez-vous de gros biens ?ALCIDOR
J'en ai beaucoup en France.CARABIN
Allons, je m'en souviens.ALCIDOR
Je vous revois enfin, famille si chérie, Que je vais ramener au sein de ma patrie ! Mais d'un soupçon fatal mes sens sont agités, Je crains de dévoiler d'affreuses vérités ; Quand je songe en quels lieux je la vois retenue> Je n'ose sur ma fille encor jeter la vue. Oh ! Jour qui me la rends, comment me la rends-tu ? Tu pleures ? Je t'entends, tu n'as plus de vertu.TEMIRE
Je ne puis vous tromper, l'amoureux Diaphane Dans une heure au plus tard doit me faire Sultane.ALCIDOR
Que la foudre en éclats ne tombe point sur moi, Car je ne vois ici de coupables que toi. Vivre dans un Sérail ! Ah fille déloyale, Ne comptes-tu pour rien le mépris, le scandale ? Ose-tu sens rougir t'applaudir de ce choix, Et former un hymen que condamnent nos loix ? MaisJe te vois pleurer, ma fille, c'est bon signe, Ce vertueux retour de ton sang te rend digne.SCÈNE VII. Temire, Carabin.
CARABIN
Le papa touche presque à son heure dernière, Et va dans le soupçon achever sa carrière ; Et n'est pas encor sûr du retour de ton coeur Et je ne sais qu'en croire aussi, ma chère soeur.TEMIRE
Non, vous devez compter sur mon obéissance, Et je veux suivre en tout les coutumes de France ; Daignez-m'en éclaircir , car je prétends savoir Pourquoi je m'écartais ainsi de mon devoir, Et pourquoi cet hymen est au nombre des crimes ?CARABIN
Je m'en tirerais mal ; Ma lecture se borne au parfait Maréchal, Et je sais seulement qu'un pareil mariage Vous m'entendez, je n'ose en dire d'avantage.Voir "Le parfait maréchal qui enseigne à connaître la beauté, la bonté et les deffauts des chevaux, ensemble un traité du haras" de Gervais Clousiers (1674) ; Voir Gallica.
TEMIRE
Ah ! Cruel poursuivez, vous ne connaissez pas Mon secret, mes tourments, mes voeux, mes attentats.CARABIN
Non vraiment ; et qui diable y pourrait rien connaître ? Parlez-moi sans énigme, et j'entendrai peut-être.TEMIRE
Voici le fait : je suis retenue en ces lieux, Le Sultan est frappé de l'éclat de mes yeux , Il est, vous le savez, maître de ma personne, Et l'on doit l'épouser aussitôt qu'il ordonne ; Mais, me voyant forcée à suivre son désir, Si mon coeur y cédait avec quelque plaisir ?CARABIN
Qu'entends-je ? Ce serait une impudence extrême, Digne de vingt soufflets.Soufflet : Coup du plat de la main ou du revers de la main sur la joue. [L]
CARABIN
Opprobre malheureux du sang de Carabin, Il ne te manque plus que d'aimer un Rabbin. Oui, si je n'écoutais que mon bouillant courage, Dans ton maudit Sérail j'irais faire tapage ; Je mettrais le château tout sans dessus dessous, Ferais un abatis de tous les Marabouts, À ce fat de Sultan arrachant la moustache... Mais non, à mon honneur ce serait une tâche.TEMIRE
Arrête, mon cher frère, arrête, et connais moi, Peut-être que Temire est digne encor de toi ? Du pouvoir de l'amour la vertu me délivre : Fais-moi sortir d'ici ; je suis prête à te suivre. Ah ! mon cher Diaphane il faut donc te quitter ! Que de pleurs ce départ à mes yeux va coûter ; Pardonne, ton courroux, mon père, ma tendresse, Mes serments, mon devoir, mes remords,ma faiblesse, Mon trouble, ma douleur, mes chagrins, mon ennui...CARABIN
Elle ne finira je pense d'aujourd'hui. De mots sans liaison quelle ample kyrielle ! Conclusion, ton âme enfin se résout-elle t Promets-tu de venir ?SCÈNE VIII.
TEMIRE
Me voila seule, hélas ! Que vais-je devenir ? II faut avec moi-même ici m'entretenir : Examinons-nous bien, voyons de quelle espèce Doit me rendre aujourd'hui l'honneur ou la faiblesse. Suis-je Turque, ou Française ? Hélas ! Je n'en sais rien, Et mon état présent ne se conçoit pas bien, Suivrai-je mon devoir, ou m'en écarterai-je ? N'épouserai-je pas, ou bien épouserai-je ? Que dis-je ? Ai-je oublié les serments que j'ai faits ?I Mon père, mon pays, vous serez satisfaits. Plus je veux l'étouffer, plus mon feu se rallume ; J'aime toujours, malgré la France et sa coutume. Ah ! Puisque tu devais m'épouser dès ce soir, Pourquoi m'apprenait-on aujourd'hui mon devoir ! Frère trop rigoureux, du moins pour me rapprendre Jusqu'à demain matin tu devais bien attendre ?SCÈNE IX. Diaphane, Temire, Jasmin.
DIAPHANE
Je n'y puis plus tenir, Madame paraissez, Venez, venez répondre à mes voeux empressés ; La Mosquée est ornée, et les flambeaux s'allument Le Mufti vous attend, déjà les parfums fument...TEMIRE, à part
Où me cacher.DIAPHANE
Que dites vous ?TEMIRE
Je n'ose.DIAPHANE
Vous n'osez ?TEMIRE
Non Seigneur.DIAPHANE
Et pourquoi donc ?TEMIRE
Pour cause.DIAPHANE
Expliquez-vous donc mieux.TEMIRE
Ciel !DIAPHANE
Quoi ?TEMIRE
Cet hyménée Par son éclat pompeux ne n'a point étonnée ; Je n'ai point recherché les biens et les grandeurs, Un plus noble intérêt fit naître mes ardeurs : Mon coeur tendre et sincère aux trônes de l'Afrique, Eût préféré l'abri du toit le plus rustique : Seule, et dans ces déserts auprès de mon époux...TEMIRE
Alcidor va mourir...TEMIRE
Cet hymen dont l'idée à mon coeur est si chère, Cet hymen si charmant, souffrez qu'on le diffère.TEMIRE, à part
Je frémis de son emportement.DIAPHANE
Temire...TEMIRE
Il m'est affreux, Seigneur, de vous déplaire, Laissez-moi vous quitter, je ne saurais mieux faire.TEMIRE
Je les dirai tantôt.SCÈNE X. Diaphane, Jasmin.
DIAPHANE
Je demeure immobile et ma langue glacée Autant que mon esprit se trouve embarrassée ; La situation pour le coup m'interdit : Que faut-il que je dise, et que m'a-t-elle dit ? Cher Jasmin, quel est-donc ce changement extrême ? Je ne la connais plus, je m'ignore moi-même, Je la laisse échapper !Le vers 361 de la scène X est le vers 977 de Zaïre de Voltaire.
JASMIN
Que ne l'arrêtiez-vous ?DIAPHANE
Si ce petit Gascon m'avait ravi son coeur... Elle m'en a parlé : quel soupçon ! Quelle horreur ! Il n'en faut point douter, le perfide l'adore, Il voulait l'emmener et le désire encore. Quelle honte pour moi, qu'un jeune audacieux. Sur l'objet de ma flamme ose lever les yeux !DIAPHANE
Je ne le ferai plus.JASMIN
Qu'il revienne, le traître... Qu'on l'assomme à l'instant s'il ose reparaître. Excuse les transports de ce coeur offensé : Je suis un étourdi, j'ai le cerveau blessé ; Mais je sais quelques fois agir avec prudence, Et ne puis accuser Temire d'inconstance. Non, son coeur n'est point fait pour une trahison, Ni le mien pour sentir l'atteinte d'un soupçon. Ne crois pas cependant qu'un Sultan s'avilisse, À se voir le jouet d'un amoureux caprice ; À souffrir des rebuts, dérober des faveurs, Combattre des mépris, respecter des rigueurs : Je veux même oublier qu'une fois en ma vie, J'eus d'aimer constamment la ridicule envie. Que désormais à tous le Sérail soit fermé Et que tout rentre ici dans l'ordre accoutumé.SCÈNE XI. Temire, Diaphane, Jasmin.
DIAPHANE
Elle revient ; mon coeur fais bonne contenance ; Vizir, sois le témoin de mon indifférence. Madame, il fut un temps, mais ce temps-là n'est plus, Et de m'en souvenir je suis même confus ; Il fut un temps, vous dis-je, où mon âme insensée, S'applaudissait du trait dont vous l'aviez blessée. Je croyais être aimé, je devais l'être aussi ; Mais de ne l'être pas je ne prends nul souci, Et je puis en perdant un coeur comme le vôtre, Sans soupirer longtemps, en retrouver un autre : Je m'en flatte du moins ; une autre aura des yeux Qui de ce que je vaux jugeront beaucoup mieux. II pourra m'en coûter, je l'avoue à ma honte, Mais à me consoler cette autre sera prompte ; Et j'aime cent fois mieux briser des noeuds si doux, Que de passer pour sot en soupirant pour vous ; Allez, mes yeux jamais ne rêveront vos charmes.TEMIRE
Ma vertu ne saurait tenir contre mes larmes, Et l'amour sur l'honneur prend toujours le dessus ; Est-il bien assuré que vous ne m'aimiez plus, Seigneur ?DIAPHANE
Il est trop vrai que l'honneur me l'ordonne, Que je vous aimai trop, que je vous abandonne : Que mes voeux, que mon coeur, que mes yeux éclairés... Que j'aimai, que je hais... Temire vous riez ?DIAPHANE
Ne crois pas que mon coeur soit d'accord avec moi, Quand je parle d'aimer un autre objet que toi ; Cesse de t'affliger, adorable Temire, Va, tout ce que j'ai dit ce n'était que pour rire. Mais toi qui refusais la main de ton amant, Était-ce par caprice, ou par raffinement ? L'amour ne veut point d'art quand la fille est jolie, Et je ne hais rien tant que la coquetterie.TEMIRE
Moi coquette, Seigneur ! Et vous m'en soupçonnez ? Non, non, au simple amour tous mes voeux sont bornés.DIAPHANE
Hé bien, épousons-nous.DIAPHANE
Hé bien...TEMIRE
Ah ! Seigneur...DIAPHANE
Et de quoi s'agit-il ?TEMIRE
Permettez que je sorte.DIAPHANE
Je saurai la raison qui vous force au silence ; Et l'examinerai. J'attends jusqu'à demain ; Pour un Turc, avouez que je suis trop humain, Tout autre en vous aimant voudrait de votre bouche Apprendre ce secret, qui sans doute me touche.DIAPHANE, à Temire qui sort
C'est dommage ; adieu donc : vous partez ?TEMIRE
Oui Seigneur.SCÈNE XII. Diaphane, Jasmin.
DIAPHANE
Je défie au plus fin d'y pouvoir rien comprendre ; Et voilà de ces coups qui sont faits pour surprendre. Je fuis bien indigné ; mais elle a ses raisons : Je devrais les savoir... faisons trêve aux soupçons. On m'aime, c'est assez, on le dit, on le jure, Une femme n'est pas capable d'imposture ; Un grand coeur à la croire est toujours engagé.JASMIN, à part
Par ma foi le Sultan n'a guère voyagé.SCÈNE XIII. Matador, Diaphane, Jasmin.
DIAPHANE
Que veux-tu ?DIAPHANE
Donne, qui le portait ?DIAPHANE
Tu vois comme on me traite.DIAPHANE
Cours chez elle à l'instant, montre-lui ce billet Et perce-la soudain de cent coups de stylet ; Marche-donc, obéis, non, arrête, demeure... Quoi tu n'es pas parti, malheureux ?...JASMIN
Tout à l'heure.DIAPHANE
Je n'en sais rien.JASMIN
Ni moi.DIAPHANE
La perfide !DIAPHANE
C'est pour finir.JASMIN
Finissez sans cela ; vous savez que la belle Ne conviendra jamais qu'elle soit infidèle ; Épargnez-vous l'ennui d'un éclaircissement ; L'Amant y fait le sot, la fille y pleure, et ment. Attendez... il me vient une belle pensée : II faut que cette lettre à Temire adressée En ces perfides mains soit remise à l'instant.SCÈNE XIV.
DIAPHANE
Oui, Jasmin a raison ; et de cette manière La conduite sera beaucoup plus régulière, Car si je la voyais, il faudrait lui prouver Qu'elle n'est infidèle, et cherche à se sauver, Mais je n'en ferais rien, et n'osant lui répondre, J'oublierais les moyens que j'ai de la confondre, Je connais ma faiblesse, et sans les employer, On me verrait sans fruit encor la renvoyer.SCÈNE XV. Jasmin, Diaphane.
JASMIN
Seigneur, l'affaire est faite, et ma course est heureuse, Le billet est rendu par certaine coiffeuse ; Temire a fait réponse, et d'un air aigre-doux Au Gascon, dans ces lieux a donné rendez-vous.DIAPHANE
Nous les verrons venir, et déjà la nuit sombre Aux furtives amours semble prêter son ombre. Écoute, cher Jasmin, n'entends-tu pas des cris ?JASMIN
Ils iront doucement de peur d'être surpris ; Fille que l'on enlève, et qui consent à l'être, N'a garde de crier.DIAPHANE
Le scélérat, le traître !DIAPHANE, en pleurant
Hélas lorsque tout dort, le crime est éveillé.SCÈNE XVI. Temire, Fatime, et les susdit Acteurs.
TEMIRE
Est-ce ici le chemin ?DIAPHANE
J'entends encor du bruit, et j'aperçois le traître, La lanterne qu'il tient me le fait reconnaître ; Je vais les immoler à ma juste fureur.TEMIRE
Est-ce vous Carabin ?SCÈNE XVII et DERNIÈRE. Carabin, et les susdits acteurs.
CARABIN
Êtes vous là, ma soeur ?DIAPHANE
Sa soeur ! Ah ! J'allais faire une belle sottise ! Cet éclaircissement m'épargne une méprise.DIAPHANE
Est-elle bien ta soeur ?DIAPHANE
Mais par quelles raisons ?DIAPHANE
Oh quelle extravagance ! Puisqu'un pareil motif avait su te guider, Je suis trop délicat pour vouloir te garder.JASMIN
C'est fort bien fait, Seigneur ; renvoyez la matoise, Qu'elle fasse à Paris l'amour à la Française.DIAPHANE, à Ternire
Moi, dont tu connaissais les vertus, les bontés, Qui n'ai jamais agi que par tes volontés... Ah ! Si dans ton pays tu désirais de vivre, Je t'adorais assez, cruelle, pour t'y suivre, Et changeant tout-à-coup le turban en plumet, J'aurais en petit-maître habillé Mahomet ; Mais je fuis trop piqué. Jasmin, je veux qu'ils partent, Et que de ce rivage à jamais ils s'écartent. Pour que le spectateur se sente remuer, II faut que quelqu'un meure, et je vais me tuer.553 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica