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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Comédie en vers et en prose

Arlequin Gentilhomme par Hasard

Dominique· créée en 1708, imprimée en 1712· 3 actes· 1 543 vers· 17 personnages

Représenté pour la première fois en 1708 à la Foire Saint-Laurent

Personnages

  • LE DOCTEUR
  • ISABELLE, fille du Docteur
  • GÉRONTE
  • LÉONORE, fille de Géronte
  • LEANDRE, Gentilhomme Parisien
  • OCTAVE, Gentilhomme Parisien
  • SCARAMOUCHE, valet de Léandre
  • MEZZETIN, valet d'Octave
  • COLOMBINE, hôtesse
  • PIERROT, mari de Colombine
  • ARLEQUIN
  • DEUX CROCHETEURS
  • PLUSIEURS VALETS
  • DES ARCHETS
  • UN GEÔLIER
  • LA CHANTEUSE
  • BERGERS ET BERGÈRES
PRÉFACE

Voici, Lecteur, une Pièce la plus divertissante qui ait encore paru de la composition de Monsieur Dominique, il n'y a point de Scène qui ne renferme un sujet particulier ; car on s'imagine trouver des règles pour la noblesse, ou du moins le portrait de ces Gentilshommes de fortune, au contraire, on y découvre l'entêtement de deux vieillards qui veulent marier leurs filles à leur fantaisie, et leur ôtent la liberté de faire un choix digne d'elles, et suivant leur penchant naturel : ainsi cela forme une dispute amoureuse très charmante, et capable de désennuyer le plus mélancolique. Il y a un endroit très instructif pour ces pères absolus, qui veulent contre toutes sortes de raisons, qu'une jeune fille devienne malheureuse, avant même que le temps de son infortune soit arrivé : delà vient ces éclipses de modestie, de sagesse, et de réputation qu'une jeune personne perd aisément ; car sitôt que l'on contraint son inclination sur un choix, elle perd tout respect humain, elle n'écoute ni religion ni raison, l'obéissance paternelle lui devient insupportable, alors elle s'abandonne aisément, le dirai-je, à la débauche et au libertinage ; elle souffre qu'on l'enlève, elle embrasse tous les desseins d'un amant passionné et ne s'informe plus de ce que le monde en peut juger ; en un mot un père de ce caractère, ne s'en doit prendre qu'à lui, quand sa fille le déshonore, il a beau la menacer du Cloître, l'amour, ce Dieu si puissant, qui se rend maître des coeurs les plus rebelles, l'emporte toujours sur tout ce que les hommes se proposent ; d'ailleurs il n'est point de coeurs inaccessibles à l'amour ; nul état de la vie ne nous met à l'abri de cette violente passion.

Notre auteur s'applique particulièrement dans cette Pièce, à instruire la jeunesse sur cette docilité si nécessaire aux ordres de ceux qui les gouverne, persuadé qu'il est, qu'une bonne ou mauvaise éducation décide du sort de notre vie, tout jeune qu'il paraît, ne l'est point dans ses moeurs ni dans ses sentiments, plus il travaille, et plus on remarque en lui, le vrai mérite d'un bon Acteur, toujours empressé de se distinguer de ceux qu'une vie molle entraîne dans cette profession : on voit régner la concorde parmi ceux qui secondent si agréablement ses intentions, et chacun dans son genre envie les applaudissements du public.

Le lecteur trouvera dans cette Comédie une description des différents états de la vie qui renferme bien des vérités, et qui peut servir de leçons à tous ces fainéants de notre siècle, qui à trente ans ne peuvent se résoudre à prendre un état, et à se fixer selon leur rang et leur condition. En effet, combien en voyons-nous qui ambitionnent les premières charges, soit de l'Épée ou de la Robe, quoique leur naissance les en éloigne ? Quelle triste destinée de ceux qui, se sentant portés d'inclination à ruiner les familles, pour s'enrichir, font tout leur possible pour entrer dans les Finances, malgré le peu de talents que la nature leur a accordé !

Notre Gentilhomme par hasard ne peut souffrir ces airs de distinction que se donnent aujourd'hui la plupart des artisans ; il se livre même à des transports de colère, lorsque son beau-père Géronte le reprend de ce que ses actions ne répondent pas à sa prétendue naissance, il lui répond fort prudemment, qu'il n'appartient pas à un crocheteur (c'est la condition de notre Gentilhomme par hasard) de se donner des airs de grandeur, ni d'entrer dans une alliance bien au-dessus de lui : en effet l'erreur où se trouvent les deux vieillards sur le choix de deux gendres, se découvre aisément, et ils sont forcés d'avouer leur faiblesse sue les faux préjugés qu'ils avaient de la conduite de leur fille, et les deux gendres se trouvent justifiés de leur amour sincère.

On ne reprochera lamais à notre auteur ces expressions molles et efféminées, qu'on nomme dans le monde galanteries. Il ne se trouve point dans ses ouvrages, de ces traits satiriques qui déchirent le prochain ; il se contente de s'élever contre le désordre sans faire découvrir le coupable ; il observe toujours dans ses expressions, un certain respect qui ménage l'honneur et la réputation du beau sexe : s'il lui échappe quelques mots à double sens, on ne peut les appliquer qu'à son humeur enjouée : il bannit de son jeu de Théâtre, cet air sombre et farouche, ces gestes contraints, ces déclamations si ennuyeuses par leur longueur ; ennemi des répétitions, heureux dans les rimes, toujours pensées nouvelles, jamais d'obscurité d'une Scène à une autre, et on se trouve à la fin de la Comédie sans avoir été un moment ennuyé.

Cette Comédie fut représentée à Lyon, au commencement de la présente année 1712, dans la salle de l'Opéra en Belle-Cour, le concours de Spectateurs fut une preuve de la satisfaction que les Dames de cette superbe Ville, témoignèrent pendant que le temps que cette Pièce fut jouée, l'auteur se dispose à donner de nouvelles marques de son application, pour donner au public une suite de ses Pièces, qui feront la matière du second volume de son Nouveau Théâtre Italien.

ACTE I

SCÈNE I. Colombine, Pierrot, Arlequin.

COLOMBINE, tenant un bâton à la main, et frappant Arlequin

Allons, maître faquin, dénichez promptement.

Faquin : Crocheteur, homme de la lie du peuple, vil et méprisable. [F]

ARLEQUIN

Le cachot est mal sain et n'a rien qui me plaise, D'ailleurs la solitude a pour moi peu d'appas.

Vers 28, la fin du vers est plaît, nous changeons pour la rime.

PIERROT

C'en est trop ventrebille, J'entre en fureur, allons femme, rossons ce drille.

Pierrot et Colombine frappent Arlequin.

>Drille : On dit familièrement, C'est un bon drille, pour dire, C'est un bon compagnon. C'est un pauvre drille, pour dire, C'est un pauvre malheureux. [Acad.]

SCÈNE II.

ARLEQUIN, seul

Je me trouve à présent dans un piteux état, Que ferai-je ? Endossons un habit de soldat... Non pas c'est mal penser, le canon m'épouvante Ce bruit alarme trop mon oreille tremblante, D'ailleurs je ne prétends courir aucun hasard, Car la valeur et moi, nous faisons pot à part. Choisissons un métier lucratif et facile, Où je puisse accorder l'agréable et l'utile ; Celui de ne rien faire est un emploi charmant, Morbleu que je saurais l'exercer noblement ! Mais pour le soutenir quoiqu'il puisse me plaire Il faut avoir du fond, ce n'est pas mon affaire. Faisons-nous Avocat, c'est un joli métier, Il ne faut que mentir, supposer et crier, Dire des faussetés, car c'est là la méthode, Citer mal à propos un passage du code... Non, non, il faut longtemps arpenter le Palais, Avant que les plaideurs tombent dans les filets. Devenons Procureur... j'ai trop de conscience Il faut pour chicaner beaucoup d'expérience. Financier... cet emploi partout est révéré, Non celui de Jasmin est son premier degré. Médecin ou Bourreau l'un vaut l'autre, il n'importe, Je renonce à ce nom, ou le Diable m'emporte, J'ai le coeur trop humain, et je ne pourrais pas Voir chérir l'ignorant et vivre du trépas. La charge de voleur me serait convenable, Je suis adroit, subtil, alerte comme un Diable. Je suis fou d'aspirer au titre de voleur, Puisque je ne veux pas devenir Procureur. Que choisirai-je donc pour sortir de misère ? Item il faut manger la chose est nécessaire, Devenons Procureur... j'ai trop de conscience Il faut pour chicaner beaucoup d'expérience. Financier... cet emploi partout est révéré, . . . . . . . . . . . . Faisons-nous bel esprit, il est beau d'être auteur... Encore moins, j'aime mieux l'emploi de crocheteur. En voici la raison. Dans le siècle où nous sommes, Les savants sont toujours de misérables hommes, Qu'ils fassent de beaux vers, ils n'en sont pas moins gueux, Et l'heure du dîner ne sonne pas pour eux. Mais un bon crocheteur après son rude ouvrage Trouve dans son taudis, son bouilli, son potage. Juvénal nous apprend qu'un poète fameux Quoiqu'il soit estimé n'en est pas plus heureux.

Morbleu : interj. Sorte de jurement en usage même parmi les gens de bon ton. [L]

Jasmin : Fig. Valet de pied. [L]

Item : Mot tout latin, naturalisé dans notre langue. De plus. On s'en sert dans les comptes. [FC]

Juvénal : poète latin qui cririqua les mours de Rome.

SCÈNE III. Géronte, Le Docteur.

SCÈNE IV. Léandre, Scaramouche.

SCARAMOUCHE

Quel vertigo vous prend, mon très illustre maître, Vous demeurez ici sans vous faire connaître, Géronte vous attend, que ne le voyez-vous ?

Vertigo : maladie qui presque le connaissance au cheval ; que le fait chanceler et donner de la tête contre les murs. S'emploie aussi figurément dans le style burlesque, pour caprice, colère soudaine. [F]

SCÈNE V. Le Docteur, Deux crocheteurs chargés de meubles, Arlequin, portant une chaise percée, et tous sortant de la maison du Docteur, Arlequin se tient derrière les Crocheteurs sans se faire voir au Docteur.

LE PREMIER CROCHETEUR

A-t-il de quoi payer, je crains qu'il ne m'affronte ?

Affronter : Tromper quelqu'un, soit en lui faisant quelques emprunts qu'on n'a pas besoin de s'acquitter. [F]

LE DOCTEUR

Oh ! Vous ne risquez rien il est homme d'honneur. . . . . . . . . . . . .

Le vers suivant n'a pas de correspondant pour la rime.

SCÈNE VI. Octave, Mezzetin botté tenant un fouet à la main.

MEZZETIN, frappant au cabaret

Holà ?

SCÈNE VII. Colombine, Octave, Mezzetin.

COLOMBINE, à Mezzetin

Que voulez-vous ?

MEZZETIN

Ah ! le joli tendron, Êtes-vous du logis l'enseigne ou le bouchon ?

Enseigne : Tableau figuratif mis au dessus d'une maison pour indiquer le commerce ou la profession du propriétaire. [L]

Bouchon : Bouquet, rameau de verdure servent d'enseigne à un cabaret. [L]

MEZZETIN, en la caressant

Agréable mignonne, Je gage que chez vous la pratique foisonne.

Pratique : Méthode, manière de faire des choses. Se dit aussi de la chalandise des marchands et des artisans. [F]

MEZZETIN, la caressant toujours

Quoi vous ne voulez pas vous laisser cajoler ?

OCTAVE, à Mezzetin

Coquin, veux-tu cesser ?

COLOMBINE, en regardant Octave

Monsieur est bien plus sage

À Mezzetin.

Que ne l'imitez-vous ?

OCTAVE, à Colombine

Pouvez-vous me loger.

OCTAVE

Entrons.

Dans le temps que Colombine veut entrer avec Octave, Mezzetin la prend par le bras.

COLOMBINE

Vous aurez bonne table et bon lit, Il ne manque de rien chez moi je vous proteste.

v.329, proteste ne rime pas avec chose du vers 330.

SCÈNE VIII. Pierrot, Colombine, Mezzetin.

PIERROT, se met au milieu et chante

Les mets que vous voulez Me servent de pâture Je ne mange autre chose, Et quoique j'en sois saoul Vous n'en tâterez pas.

À Mezzetin il dit.

Savez-vous mon ami que c'est là notre femme, Et que Monsieur Pierrot est d'une humeur jalouse, . . . . . . . . . . . . . . Si vous voulez loger dans notre cabaret. Entrez-y vous aurez du vin blanc ou clairet, Tel que vous le voudrez, mais laissez là ma femme.

Dans la série des 5 vers qui suivent, rien ne rime.

Dans le vers qui suit, jalouse, n'a pas de rime correspondante.

Cabret : Sorte d'auberge d'un rang inférieur où l'on vend du vin en détail et où l'on donne aussi à manger. [L]

Clairet : D'un rouge clair, en parlant du vin. Locution proverbiale. Être entre le blanc et le clairet, être entre deux vins, être gris, légèrement ivre. [L]

COLOMBINE, à Pierrot

Mon fils point de courroux.

PIERROT

Allez, boutez dessus, Je veux tout oublier mais n'y revenez plus.

Boutez dessus : mettez dessus, et, quand la situation restreint et particularise le sens, mettez votre chapeau, s'est dit dans le langage populaire du XVIIe siècle. Voir Molière, Le Médecin malgré lui. [L]

COLOMBINE, caressant Pierrot

Pierrot es-tu fâché contre ta Colombine ? Mon petit cupidon fais-moi meilleure mine.

Cupidon : Terme de mythologie. Nom du dieu de l'amour, fils de Vénus. Fig. Homme qui se croit beau et qui fait l'aimable. [L]

COLOMBINE, lui faisant la révérence d'une manière toute gracieuse

Adieu mon cher Pierrot, je suis votre servante.

Elle s'en va.

MEZZETIN

L'époux est un magot et la femme est charmante.

Magot : Gros singe. On dit fig. et fam. d'Un homme fort laid, qu'Il est laid comme un magot, que c'est un vrai magot, un laid magot. [Acad.]

SCÈNE IX.

Le théâtre se change et représente l'appartement d'Isabelle, on y voit un lit tout garni.

ARLEQUIN, tenant un plat de macarons

C'en est fait, j'ai vaincu rien n'égale ma joie, Je suis avec honneur chargé de cette proie, Et malgré tous les soins des zélés marmitons, Je triomphe aujourd'hui d'un plat de macarons Dans ce lieu retiré j'aurai du moins la gloire, De jouir en repos du fruit de ma victoire, Aucun écornifleur ne viendra m'y troubler, Et de ces macarons je pourrai me saouler.

Il se met à terre et commence à manger les macarons d'une manière toute comique.

Ils sont délicieux, ce beurre et ce fromage Les rendent savoureux on ne peut davantage.

Il les mange avec précipitation et fait des lazzis tous plaisants.

Mais qui peut interrompre ici mon appétit, Quelqu'un vient, ô malheur, cachons-nous sous le lit.

Il prend son plat et va se mettre sous le lit, où il mange toujours.

Lazzi : Terme de théâtre, qui de la comédie italienne a passé à la comédie française. Suite de gestes et de mouvements divers, qui forment une action muette. [L]

SCÈNE X. Isabelle, Arlequin caché sous le lit.

SCÈNE XI. Léandre, Isabelle, Arlequin caché sous le lit.

LE DOCTEUR, en dedans

Isabelle.

LÉANDRE, embarrassé

Où ?

ARLEQUIN

Ne venez pas dessous, Car nous n'y serions pas tous deux fort à notre aise.

Léandre se cache derrière le lit, Isabelle reste fort alarmée.

SCÈNE XII. Le Docteur, Isabelle, Léandre derrière le lit, Arlequin dessous.

ARLEQUIN

Hélas ! Je suis perdu, Il va me découvrir.

Le Docteur cherche sous le lit et voit Arlequin.

LE DOCTEUR, faisant un cri

Juste ciel ! Qu'ai-je vu ?

Il fuit et ferme la porte de la chambre, Léandre quitte sa place et revient.

ISABELLE, confuse

Un homme sous le lit !

ARLEQUIN, sort de dessous le lit avec son plat de macarons

Excusez-moi de grâce Je consens à payer mon écot et ma place.

ARLEQUIN

Fi donc dans mon casaquin ne vous ira pas bien Il faut pour le porter toute une autre encolure Vous n'avez d'Arlequin ni gestes ni postures.

Fi : Particule qui sert à faire une exclamation pour témoigner le mépris, la haine, l'aversion qu'on a pour quelque personne ou quelque chose. [F]

LÉANDRE

Dépêchons.

ARLEQUIN

J'y consens pour vous faire plaisir, Quoique je perde au change, il faut vous obéir.

Ils se déshabillent tous deux, Arlequin met l'habit de Léandre, et Léandre celui d'Arlequin.

ARLEQUIN, allant derrière le lit

Ce gentilhomme est fou, moi je le suis aussi.

SCÈNE XIII. Le Docteur escorté de valets armés, Isabelle, Léandre avec l'habit d'Arlequin.

Arlequin derrière le lit.

LÉANDRE

Monsieur je me retire.

Léandre s'en va et les valets rentrent.

LE DOCTEUR

Examinons ceci.

Il cherche, va derrière le lit, et trouve Arlequin habillé proprement.

LE DOCTEUR, conduisant Arlequin par le bras

Dans ma maison, Monsieur, quel sujet vous amène ? Holà, valets à moi, saisissez ce voleur.

Les valets viennent, se saisissent d'Arlequin qui se met à genoux devant le Docteur.

LE DOCTEUR, aux valets

Fouillez-le promptement.

ARLEQUIN

Vous ne trouverez rien, Je suis un crocheteur sans honneur et sans bien.

Les valets le fouillent, et trouve une lettre.

LE DOCTEUR, aux valets

Donnez-moi cette lettre.

ARLEQUIN, faisant comme s'il avait la colique

Ma foi je ne puis plus, Monsieur, me retenir.

LE DOCTEUR, lit

Le porteur de la présente, est mon fils Léandre, qui se rend à Lyon pour avoir l'honneur de donner la main à la charmante Léonore ; j'espère que vous en serez satisfait, et que vous ne différerez point de conclure un mariage que je souhaite avec tant d'empressement. Je suis, en attendant de vos nouvelles,

Votre très affectionné serviteur et ami, DAMON.

ARLEQUIN, faisant des lazzis,comme s'il était pressé de ses nécessités

Ne me refusez pas le secours que j'implore.

ISABELLE

Laisse-moi.

ISABELLE, donnant la main

Enfin vous m'y forcer.

SCÈNE XIV. Isabelle, Arlequin.

ISABELLE

Infâme...

ISABELLE lui donnant un soufflet

Quoi malheureux encore, ose-tu m'approcher ?

SCÈNE XV. Léandre avec un autre habit, Isabelle.

ACTE II

SCÈNE I. [Scaramouche, Léandre, Isabelle].

Le théâtre représente la rue. Léandre, Isabelle, sortant de la maison du Docteur. Scaramouche, qui vient d'un autre côté et trouve Léandre avec Isabelle.

SCARAMOUCHE

Enfin vous prétendez Monsieur le spadassin, Persévérer toujours dans ce noble dessein, Où Diable voulez-vous mener cette femelle ? Pour en être charmé la trouvez-vous si belle ? Pour moi je la verrais du haut jusques au bas, Que je ne serais point tenté de ses appas.

Spadassin : Traîneur d'épée, coupe-jarret, qui fait métier de battre, d'assassiner, qui ne porte l'épée que pour malfaire, et non pas pour servir le Roi. [F]

SCARAMOUCHE

Sans rien dire au Docteur.

Il pleure.

SCARAMOUCHE, en pleurant

Je pleure son honneur Qui ne reviendra pas sitôt de ce voyage, Pacatroufe en chemin il va faire naufrage.

Pacatroufe : ce mot n'existe dans aucun document de référence , il serait synonyme de patatras.

LÉANDRE

Frappe donc.

SCARAMOUCHE, regardant Isabelle

Je commence à la trouver gentille, Oh di casa ?

Oh di casa, expression italien qui semble être utilisée pour interpeller.

SCÈNE II. Pierrot, Léandre, Isabelle, Scaramouche.

PIERROT, dans la cantonade

Elle le porte beau, c'est tout or et azur. Ma foi si de mon fait je pouvais être sûr, Je m'amuserais bien à lui conter fleurette, Car tel que tu me vois j'aime un peu la grisette.

Or et azur : Ce n'est qu'or et azur, se dit d'une maison bien parée. [L] ici dans un sens figuré pour indique que la jeune fille est belle.

SCARAMOUCHE

Partons en diligence.

Isabelle entre avec Pierrot dans l'Hôtellerie.

SCÈNE III.

SCÈNE IV. Géronte, Le Docteur.

SCÈNE V. Arlequin habillé en gentilhomme, ayant son coutelas au-dessus de son épée, Le Docteur, Géronte.

LE DOCTEUR

C'est Géronte.

ARLEQUIN, en riant

Il lui faudrait donner quelques grains d'ellébore, Il en a grand besoin.

Ellébore : Plante médicinale. On dit proverbialement, qu'un homme a besoin de deux grains d'ellébore, pour dire, qu'il est fou ; parce qu'on se servait autrefois d'ellébore pour guérir la folie. [F]

ARLEQUIN

Ah ! Le plaisant jocrisse, Je n'ai jamais connu que ma mère nourrice, Je suis du côté gauche, autrement dit bâtard, Dans ce monde, dit-on, j'arrivai par hasard.

Jocrisse : Terme injurieux et populaire, qui se dit en cette phrase proverbiale, C'est un Jocrisse qui mène les poules pisser, en se moquant d'un homme qui s'amuse aux menus soins du ménage, qui est faible et avare. [F]

LE DOCTEUR, prenant Arlequin par le bras

Mon gendre entrez chez nous.

GÉRONTE, le prenant par l'autre bras

Il n'est pas nécessaire, Venez dans ma maison.

LE DOCTEUR, tirant Arlequin

Entrez, Monsieur Léandre.

GÉRONTE, le tirant aussi

Corbleu vous n'irez pas.

Corbleu : Sorte de juron. Voir MOL. Sgan. I, 1. ; altération de prononciation pour corps Dieu, c'est-à-dire corps de Dieu, Dieu en personne. [L]

LE DOCTEUR

Il enrage.

SCÈNE VI. Octave, Mezzetin, Colombine.

MEZZETIN

La peste qu'elle est fine Bien fol ferait celui qui voudrait s'y fier Elle a l'odorat bon pour flairer le gibier, Que je lui donnerais volontiers son décompte.

Décompte : Ce qu'il y a à rabattre, à réduire sur la somme qu'on paye. Retenue qu'on fait à des gens, en leur payant le dû pour leur solde, travail ou journées, et qui est l'équivalent de certaines fournitures. [L]

COLOMBINE, la lui montrant

La voici.

MEZZETIN

Adieu belle traîteuse, hôtesse de mon âme.

Traîteuse : Qui a le caractère de la trahison, de la perfidie, en parlant des choses. [L]

MEZZETIN

Votre valet Madame.

Colombine rentre chez elle.

MEZZETIN, va frapper

J'obéis.

SCÈNE VII. Géronte, Octave, Mezzetin.

GÉRONTE, en sortant

Que veut-on ?

GÉRONTE, à Octave

Entrez donc, je vous prie,

À Mezzetin.

Et vous aussi, mon cher.

MEZZETIN, faisant des façons

Ah !

SCÈNE VIII.

SCÈNE IX. Géronte sortant de la maison, Le Docteur.

LE DOCTEUR

Je ne veux épargner ni l'argent ni la peine, Je vais tout de ce pas droit à la quarantaine, Sous les Tillots, au Change, aux Cafés, aux Terreaux, Dans la Traille, aux Faubourgs, à S[aint] Clair, aux Breteaux, En un mot dans ces lieux si charmants à la vue, Où l'on trouve toujours quelque fille perdue.

Il s'en va.

Quarantaine : se dit aussi du séjour de 40 jours qu'on fait faire aux gens qui viennent des lieux pestiférés, avant que d'être reçus dans d'autres villes, pour savoir s'ils n'apportent point avec eux quelque mauvais air. [T]

Tillot : Tilleul des bois. [L]

Terreau : En vieux langage était un fossé, on nomme à Lyon, la place où est l'Hôtel de Ville, la place des Terreaux : parce que c'était anciennement un grand canal de communication entre le Rhône et la Saône qui a été comblé ; on dit pour la même raison les Carmes des Terreaux, et la boucherie des Terreaux, qui sont placés sur cet ancien fossé, ou sur ses bords. Père Ménest. Hist. de Lyon. [T]

SCÈNE X. Le Geôlier conduisant Arlequin, Arlequin, Géronte.

ARLEQUIN

Oui da la belle peut venir.

Géronte entre.

Parbleu cette aventure est tout à fait comique, Je suis un crocheteur de nouvelle fabrique, Et jamais on n'en vit de si nobles que moi.

Da : particule qui se joint à l'adverbe oui, à l'adverbe non, et à l'expression négative nenni, et donne plus de force à l'affirmation ou à la négation. Oui-da. Nenni-da. [L]

SCÈNE XI. Léonore, Géronte, Arlequin.

GÉRONTE

Léonore venez.

Léonore en voyant Arlequin jette un cri, Arlequin tombe à la renverse tout épouvanté.

ARLEQUIN

Qui Damon ?

GÉRONTE

Votre père.

GÉRONTE, en voyant Octave sortir de la maison

Le voici justement qui paraît à vos yeux.

SCÈNE XII. Octave, Géronte, Isabelle, Arlequin.

LÉONORE, à Arlequin

Entrez aussi Monsieur.

SCÈNE XIII. Octave, Léonore.

SCÈNE XIV. Arlequin, Octave, Léonore.

LÉONORE

Entrons.

OCTAVE, en lui donnant la main

Vous obéir est tout ce que je veux.

SCÈNE XV.

SCÈNE XVI. Géronte, Le Docteur.

LE DOCTEUR

Mais Léandre...

LE DOCTEUR

Hé bien soit.

Géronte entre.

SCÈNE XVII. Géronte, Octave, Isabelle, Le Docteur.

SCÈNE XVIII. Léandre, Scaramouche.

SCÈNE XIX. Pierrot, Léandre, Scaramouche.

PIERROT, en chantant

Elle est déjà bien loin.

SCÈNE XX. Le Docteur, Géronte, Isabelle.

SCÈNE XXI. Scaramouche, Géronte, Le Docteur, Isabelle.

SCARAMOUCHE en montrant Isabelle

Oui sans doute et voilà la Dame en question, Mais il n'a jamais eu mauvaise intention Et c'était seulement pour lui payer feuillette.

Feuillette : Certaine mesure de vin. Quelquefois c'est une grande mesure qui contient demi-muid ou 120. pintes de Paris, comme en Bourgogne. En quelques Provinces c'est une petite mesure ou la moitié d'une pinte de Paris, comme on dit à Lyon. [F]

SCÈNE XXII. Arlequin, Scaramouche, Isabelle, Géronte.

ARLEQUIN, à Géronte

Que dit donc ce benêt ?

ISABELLE

Léandre.

ARLEQUIN, en prenant un bâton

Puisque je suis son maître, Il faut de mille coups que je charge ce traître.

Il frappe Scaramouche de toute sa force.

Vers 1142, on lit il faut de mille coups, ce qui fait 13 pieds.

ARLEQUIN

Attendez je vous suis.

Ils rentrent, Arlequin veut les suivre, Scaramouche l'en empêche.

ACTE III

SCÈNE I. Scaramouche, Isabelle.

Le théâtre représente l'appartement de Géronte.

SCARAMOUCHE, s'en allant

Adieu la belle Hélène,

SCÈNE II. Le Docteur vient tout doucement, et arrache la lettre qu'Isabelle tient entre ses mains, Isabelle voyant son père, s'enfuit toute épouvantée.

LE DOCTEUR

Que veut dire ceci ? Ma fille prend la fuite, J'ai lieu de soupçonner sa mauvaise conduite, Mais lisons promptement, je veux être éclairci Du sujet qui l'oblige à m'éviter ainsi.

Il lit.

L'amour qui ne trouve rien d'impossible, m'offrira un nouveau moyen pour m'assurer de vous, malgré tous les obstacles que l'on oppose à ma tendresse. Si vous êtes dans la résolution de me suivre, ne manquez pas de me faire savoir vos sentiments, et je prendrai de justes mesures pour vous enlever, et vous dérober au pouvoir tyrannique d'un père qui veut contraindre votre inclination. Adieu ma charmante, j'attends votre réponse, et suis votre fidèle amant,

LÉANDRE.

Quoi le sort à mes voeux sera toujours contraire, Isabelle m'outrage et cherche à me déplaire, Léandre de nouveau veut me déshonorer, À de cuisants chagrins le dois me préparer.

SCÈNE III. Géronte, Le Docteur.

GÉRONTE

Contre ce scélérat ma colère s'augmente, Voyons un peu la lettre.

Le Docteur lui donne la lettre, Géronte lit.

SCÈNE IV. Arlequin, Géronte, Le Docteur.

ARLEQUIN

Et pourquoi donc tant vous inquiéter ? Je l'épouserai moi s'il le faut. . . . .

Le vers suivant n'a pas l'air complet, il lui manque 3 pieds et il devrait rimer avec meurs.

ARLEQUIN

Autre délire, Ne vous ai-je pas dit que je ne savais lire, Sans cela, par ma foi, j'eusse été Bachelier.

Le vers 1218, on lit "je ne savais pas lire", ce qui fait 13 pieds.

ARLEQUIN

Ma noblesse m'ennuie encore davantage.

Il tire de sa poche un morceau de fromage, et se met à manger.

LE DOCTEUR

C'est assez.

SCÈNE V. Léandre, Scaramouche.

Le théâtre représente la rue.

SCÈNE VI. Colombine, Pierrot.

SCÈNE VII.

NUIT.

Le théâtre change, et représente l'appartement de Géronte, on y voit une table dans le fond couverte d'un tapis.

SCÈNE VIII. Octave, Léonore, Mezzetin.

MEZZETIN

Elle a raison les yeux parlent mieux que Voiture, C'est un style coulant, une éloquence pure.

Voiture, Vincent (1597-1648) : Poète précieux connu, entre autres, pour ses sonnets et ses lettres.

SCÈNE IX. Isabelle, Léandre, Scaramouche, Octave, Léonore, Mezzetin.

ISABELLE

. . . . . . Partons, mon cher Léandre, . . . . . . . . . . . . . Et quittons pour jamais cet odieux séjour.

Le vers suivant n'a pas l'air complet, ce n'est qu'un demi vers et il n'y a pas de rime correspondant.

LÉANDRE, mettant l'épée à la main

Qui va là ?

OCTAVE, mettant l'épée à la main

Maintenant songe à me satisfaire, Je suis Octave ?

LÉONORE, à Octave

Hélas arrêtez cher amant...

LÉANDRE

Octave de ce fer prends soin de te défendre.

Isabelle s'enfuit Léonore fait de même.

ISABELLE, en fuyant

Juste ciel !

Octave et Léandre se battent, Scaramouche et Mezzetin par leurs postures et leurs grimaces témoignent la peur qu'ils ont.

SCARAMOUCHE

Patatrouf, tirez un peu plus bas, Messieurs je vous conjure, et ne me blessez pas.

Léandre blesse Octave au bras et voyant venir de la lumière Léandre se retire de l'autre côté.

Patatrouf : mot inconnu assimilable à patatras.

SCÈNE X. Le Docteur, Géronte, tenant des chandeliers d'argent qu'ils posent sur la table.

MEZZETIN, faisant le brave à contretemps

Le coquin a bien fait de décamper sur l'heure Car j'allais le percer au gésier ou je meurs.

Octave lie son mouchoir à son bras.

Les deux vers suivants ne devraient pas rimer ensemble, on ne peut marier ensemble une rime féminine et une rime masculine.

SCÈNE XI. Léonore, d'un côté, Isabelle de l'autre, Octave, Le Docteur, Géronte, Mezzetin, Scaramouche.

MEZZETIN

Attendez-la sous l'orme Vous n'êtes tous deux pères que pour la forme.

Attendez moi sous l'orme est une expression pour signifier qu'on y sera pas. C'est aussi le titre d'une pièce de Jean-François Régnard (1694)

ARLEQUIN, se faisant voir sous la table

Hélas je suis ici.

OCTAVE, mettant l'épée à la main

Allons il faut combattre une seconde fois.

GÉRONTE

Au bras.

SCÈNE XII. Colombine, Pierrot, Le Docteur, Géronte, Octave, Isabelle, Léonore, Arlequin, Mezzetin, Scaramouche.

ARLEQUIN, faisant semblant de ne pas voir, Colombine s'adresse à Octave

Mon cher n'en parlons plus.

COLOMBINE

Le tour est fort pasquin, Avez-vous oublié qu'on vous nomme Arlequin Que je vous ai nourri dans mon hôtellerie, Et que vous me devez ...

Pasquin : Statue fort tronquée et mutilée qui est à Rome à un coin du Palais des Ursins. Se dit parmi nous d'une satire courte et plaisante. [T]

SCARAMOUCHE, en se moquant de lui

Oh ! Ce n'est plus le temps Monsieur le marmiton.

PIERROT

Je n'oserais, morgué je suis entreprenant.

Pierrot et Colombine déshabillent Arlequin qui reste en chemise.

Il a justement l'air d'un carême-prenant.

Carême-prenant : Le jour du mardi qui précède le carême et quelquefois tout le temps du carnaval depuis les rois. (...) On appelle aussi des Carêmes-prenants, des gens du peuple qui se masquent de façon ridicules, et qui courent les rues. [F]

SCÈNE XIII. Léandre, Géronte, Le Docteur, Isabelle, Léonore, Octave, Arlequin, Pierrot, Colombine, Mezzetin, Scaramouche.

ARLEQUIN, se présentant à Octave

Je vous suis redevable autant qu'on le peut être.

ARLEQUIN, à Léandre

Les cinquante louis, Monsieur.

SCÈNE XIV.

Le théâtre change, et représente un jardin délicieux, orné de Berceaux, les violons jouent une marche, des Bergers et des Bergères entrent avec la Chanteuse.

1 543 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica