Comédie en vers· Opéra Comique
La Foire Galante ou Le Mariage d'Arlequin
Représentée pour la première fois La Foire Saint-Laurent le 25 juillet 1710.
Personnages
- VÉNUS
- LES DEUX CUPIDONS
- DEUX GRÂCES
- ARLEQUIN, amant de Colombine
- PIERROT
- LE DOCTEUR
- SCARAMOUCHE, capitan, amoureux de Colombine
- COLOMBINE, servante du Docteur
- MARINETTE
- TROUPE DE MARCHANDS FORAINS
- TROUPE DE MASQUES
PROLOGUE
SCÈNE I. Vénus sur un char marin avec les deux Cupidons à ses pieds, troupe de marchands forains, chanteurs et danseurs.
VÉNUS, chante à l'imitation de Frappez, frappez
Chantez, chantez, ne vous lassez jamais, Et qu'à vos voix, l'écho réponde. Les plaisirs et les jeux remplissent vos souhaits, Vous êtes les mortels les plus heureux du monde. Chantez, etc.LE CHOEUR
Chantons, chantons, etc.Les trois Grâces dansent sur l'air des plaisirs du prologue, après quoi suit :
SCÈNE II.
Scaramouche arrive.
La symphonie joue le prélude de la Discorde.
VÉNUS, en le voyant dit à l'imitation de Quelle soudaine horreur
Quel soudain carillon, et quels terribles bruits, Ciel ! qui peut amener ce bélître où je suis ?SCARAMOUCHE
Air : Folies d'Espagne
Je viens ici pour troubler votre fête, De mes regards éprouvez la terreur. Dans mes transports, il n'est rien qui m'arrête, Je me nourris de carnage et d'horreur. Je suis nommé l'ennemi de nature, Le destructeur de tout le genre humain. Une des Grâces le caresse. Je ne veux point d'amoureuse aventure Si je ne fais cocu le dieu Vulcain. Cupidon veut le blesser. De Cupidon, j'incague Mon souffle seul repousse tous ses dards, Le grand Jupin redoute ma vengeance, Et pour ami, je n'ai que le dieu Mars.SCÈNE III.
Pierrot avec un gros bâton.
SCARAMOUCHE
Quel sot ici porte un pas téméraire ? En badinant, je veux l'exterminer.Pierrot le bat.
Non, tu n'es pas digne de ma colère, Vas, dis partout que je sais pardonner.PIERROT
Air : Robin turelure
Tu croyais m'épouvanter Par tes chiennes de grimaces, Mais apprend, sot animal, Turelure, Que j'en avons bien vu d'autres, Robin [turelure lure].SCARAMOUCHE
Même air
J'ai juré plus de cent fois De frapper sans dire gare, Ceux qui traitent de manant, Turelure, Un homme de mon calibre, Robin, etc.Pierrot le bat.
SCÈNE IV.
PIERROT, s'adressant à Vénus
Air : Tan la ra ritar
Je sais punir qui vous offense, Je me moque de sa fierté. Vénus, pour toute récompense, Accordez-moi cette beauté, Car depuis longtemps je soupire, Tan la ra ritar.VÉNUS, chante ces paroles imitées du prologue
C'est Vulcain qui fait le tonnerre, Dont le maître des dieux épouvante la terre. Mais le brave Pierrot avec un échalas Punit qui ne me connait pas. Célébrons aujourd'hui sa valeur pierrotesque, Et chantons que Pierrot n'a rien que de grotesque.LE CHOEUR, à l'imitation de celui du prologue
Il fait régner l'amour au milieu des alarmes. Les gros tricots, les gros tricots Son ses plus fortes armes.On danse la Loure des Ris et des Plaisirs qui est dans le prologue de l'Europe galante, après quoi le choeur reprend :
Il fait régner, etc.Pendant le choeur, Arlequin écoute, et le choeur fini Arlequin chante.
SCÈNE V.
ARLEQUIN
Quoi, pour célébrer un héros, On parle ici de gros tricots, Cela sent trop la bastonnade, Je vais m'esquiver au plus tôt, Car Arlequin sans gasconnade, Est aussi poltron que Pierrot.PIERROT
Savez-vous, Monsieur l'animal Que Pierrot est homme de coeur. Je n'aime point la raillerie, Passez, passez votre chemin, Car quand on songe au mariage On n'aime pas les importuns.ARLEQUIN
Pierrot, tu vas te marier ? À qui vas-tu donc t'allier ? Je prétends être de la fête, Et comme ami de la maison. Il faut que Pierrot me promette Quelque singe de sa façon.PIERROT
Pierrot est trop homme de bien, Pour en cela promettre rien. Car je sais que le mariage Nous produit souvent des enfants, Qui prétendent notre héritage, Quoiqu'ils ne soient pas nos parents.UNE DES GRÂCES, la chanteuse à l'imitation de l'air du prologue, ensemble
Souffrez que l'amour vous blesse, Finissez tous vos débats. La raison et la tendresse, Pierrot ne s'accordent pas.Deux Grâces dansent un menuet, après quoi Vénus chante à l'imitation de l'air du prologue qui dit
VÉNUS
C'est dans une tendresse extrême, Ce n'est que dans le mariage, Qu'on trouve le bonheur parfait. Tout abonde dans le ménage Quand un homme a l'esprit bien fait. Et Tircis sans le cocuage, Serait-il ce qu'il est ?ARLEQUIN
Belle Vénus, votre éloquence A quelque espèce de raison. Lorsque la corne d'abondance Fait l'ornement de la maison, Un mari sans chagrin doit dire tan la rita.PIERROT
Voila pourquoi mon pauvre père Chantait la nuit comme le jour, Quoique jamais ma chère mère Ne lui témoignât de l'amour. Nous avions toujours de quoi frire, tan la.ARLEQUIN
Air : Ne m'entendez-vous pas
Le mal est général, Pourquoi, diable le feindre ? On a tort de se plaindre Quand la tête fait mal, Le mal est général.PIERROT
Allons donc nous pourvoir À la foire galante. Qu'importe qu'on nous trompe, Mon ami, tu seras Cocu comme Pierrot.ARLEQUIN
À la foire, Vénus Étalant sa boutique Crèvera de pratique. Ses appas sont connus, Les cafés sont perdus.PIERROT
Air : Tu n'as pas le pouvoir
La belle Vénus ne vient pas Trafiquer ses appas.Bis.
Elle ne paraît en ces lieux Que pour plaire à nos yeux.Bis.
ARLEQUIN
Pierrot, ne vous fâchez pas tant, Parlez plus doucement.Bis.
En fait d'amour, gardez-vous bien De répondre de rien.Bis.
PIERROT
Pour me brouiller avec Vénus J'ai trop bon naturel.Bis.
Je ne puis souffrir sans chagrin Qu'on en dise du mal.Bis.
ARLEQUIN, à l'imitation du prologue
Ah ! si l'amour Conduit chaque jour Bien du monde à la foire, À leurs dépens Nous aurons de boire, Et nous serons contents.PIERROT
Air : Réveillez-vous, [belle endormie]
Quoi, tu ne parles que de boire ! Pour moi, je mourrai de souci Si les ongles du mariage Ne grattent ma démangeaison.ARLEQUIN
Avant de me mettre en ménage, Si je pousse quelques soupirs, Je veux que l'objet qui m'engage Accorde tout à mes désirs, Et sans cela, je me retire, tan la rara, etc.PIERROT
Air : Réveillez-vous, [belle endormie]
Ne va pas si vite en besogne, Tu fais l'amour en étourdi. Il faut quelque temps battre en brèche Avant que de donner l'assaut.ARLEQUIN
Vas, tu n'as pas lu le grimoire, Tout tes avis sont superflus. Apprend, mon ami, qu'à la foire, Les marchés sont bientôt conclus, Jamais en vain l'on n'y soupire, tan la tare.VÉNUS, chante à l'imitation du prologue
Faites-lui ressentir l'effet de ma puissance, Cupidon, punissez le faquin qui m'offense.Cupidon poursuit Arlequin, et après un jeu de théâtre, il lui décoche une flèche, après quoi Arlequin chante sur l'air Réveillez-vous.
Ah ! Cupidon, faites-moi grâce, Quoi ! vous visez droit à mon coeur ! Ma foi, j'en tiens, quoique l'on fasse, L'amour est toujours le vainqueur.Les violons reprennent l'ouverture.
ACTE I
SCÈNE I. Le Docteur, Arlequin, Colombine
ARLEQUIN
Air : Folies d'Espagne
Du dieu d'Amour, je ressens la puissance, Ce mirmidon m'a percé le gosier. Il m'a vaincu, malgré ma résistance. Mes intestins ne sont plus qu'un brasier. Savant docteur, soleil de médecine, Vous pouvez seul soulager mes tourments. Accordez-moi l'aimable Colombine, Que j'aime mieux que tous vos lavements. Je suis le modèle D'un parfait amant. Souffrez qu'à la belle, Je fasse un... tant la leri, un compliment.LE DOCTEUR, à l'imitation de ces paroles, C'est plus de Doris que j'attends mon bonheur
Marinette autrefois faisait votre bonheur.ARLEQUIN
Ciel ! Qu'entends-je ?ARLEQUIN
Air : Fanatiques
Par rapport à ses yeux charmants, Et son air peu sévère,bis À mes premiers engagements, Je deviendrai contraire. Aussi prompt à trahir mes serments, Que je fus à les faire.bisLE DOCTEUR
Quoi ! Vous osez vous en vanter, Madame la coquine. Hors d'ici, je saurai tricoter Comme il faut votre échine.Bis.
Le Docteur poursuit Colombine, ce qui donne lieu à un jeu de théâtre avec Arlequin qui veut empêcher le Docteur de la maltraiter. Arlequin se retire.
SCÈNE II.
LE DOCTEUR, chante à l'imitation de L'Amour en comblant
Le soin que je prends de son sort Me fera troubler la cervelle. Arlequin croit triompher d'elle, Mais le coquin se trompe fort.Le Docteur s'en va.
SCÈNE III. Marinette seule, à l'imitation de Paisibles lieux.
MARINETTE
Mon cher vainqueur, aimable Scaramouche, Je n'aimerai jamais que vous. C'est en vain qu'Arlequin gémit à mes genoux. Son amour n'a rien qui me touche. Je ris de ses transports jaloux. Je sens, à sa présence allumer mon courroux, Je suis pour lui sombre et farouche. Mon cher vainqueur, aimable Scaramouche, Je n'aimerai jamais que vous.SCÈNE IV. Arlequin et Pierrot, troupe de marchands forains qui les accompagnent.
MARINETTE, à l'imitation de Quels spectacles
Que vois-je ? quels présents portent-ils dans leurs mains ! Que veulent ces marchands forains ?ARLEQUIN
Air : Monsieur de la Palisse est mort
Je viens tout exprès dans ces lieux Pour régaler Colombine. Apercevant Marinette. Cet objet m'est odieux, Et me sert de médecine. Je veux, pour rire à ses dépends, L'assurer de ma tendresse. Et par de petits présents, Profiter de sa faiblesse.ARLEQUIN, lui présentant des présents
Air : Quand sur le golfe du tendre.
Recevez, beauté charmante, Une preuve de mes feux. Voici de l'encre luisante Pour noircir vos blonds cheveux, Un peu de machicatoire Avec un décrottoir, Un petit sifflet mignon, Et ce joli saucisson.PIERROT
Même air.
Pour moi qui ne suis point chiche, Je vous fais un plus beau don. De ce baril de moutarde Je prétends vous régaler. Pour rétrécir votre bouche Prenez ce pot de pommade, Cette râpe de fer blanc, Cette andouille de Tabac.LE CHOEUR et LE DOCTEUR, à l'imitation de Aimez, aimez, belle bergère, ensemble
Râpez, râpez, belle bergère, Si vous voulez charmer ! Et quand vous ne saurez que faire, Vous n'avez qu'à fumer.SCÈNE V.
COLOMBINE, surprend Arlequin aux genoux de Marinette, et chante sur l'air Lizon
Malgré toute l'ardeur Qui règne dans mon âme, Osez-vous, imposteur ! En compter à Madame... Lizon, etc.ARLEQUIN
Hélas ! je suis pressé Du mal qui me possède. Vos beaux yeux m'ont blessé, Donnez-moi le remède... Lizon, etc.COLOMBINE
Air opéra.
Qu'entends-je ? Quels discours ! Et que me dites-vous ? Je vous ai vu, perfide, à ses genoux.ARLEQUIN
Air : Le premier jour de mai
Non, Colombine, c'est pour vous Que mon coeur veut se faire entendre. L'amour m'a lancé tous ses coups. Non, Colombine, c'est pour vous. A-t-elle autant d'attrait que vous ? Et le moyen de s'y méprendre ? Non, Colombine, etc.ARLEQUIN, continue
Air : J'ai senti pour vous seule
J'ai renoncé pour vous au doux jus de la tonne. Je ne puis plus souffrir ce breuvage divin. Et chaque jour, mon aimable pouponne, Je ne bois que trois pots vin.MARINETTE
Air opéra, fin de la quatrième scène de la première entrée
Laissez-moi, c'est trop vous entendre. J'enrage, c'est trop vous entendre, D'un pareil traitement, je veux avoir raison. De mon juste courroux, rien ne peut vous défendre, Je vais vous étriller de la bonne façon.PIERROT
Air : Marie Salisson
Madame Alizon est en colère, Oh ! oh ! etc. De ce qu'elle ne peut faire, Oh ! oh ! etc. Et qu'on ne veut pas lui faire, Oh ! oh ! etc.COLOMBINE
Ma pauvre Alizon, que veux-tu faire, Oh ! oh ! etc. Rengaine donc ta colère, Oh ! oh ! etc. Et ne fais pas l'harengère, Oh ! oh ! etc.MARINETTE
Oh ! c'en est trop petite effrontée, Oh ! oh ! etc. Vous m'avez trop maltraitée, Oh ! oh ! etc. Ma foi vous serez frottée.Elles se battent et se décoiffent, Arlequin en les séparant frappe Pierrot. Ils se retirent tous à l'exception de Marinette qui reste décoiffée.
SCÈNE VI.
MARINETTE
Air : Quel funeste coup pour mon âme,
Quel funeste coup pour ma tête ! Quoi ! tu m'arraches les cheveux. Et pour marque de ta conquête, Ma coiffure en tes mains, rend ton sort glorieux. Tu m'as frappé, ah ! j'en prendrai vengeance, Et j'irai te dévisager. Infâme, tu m'as fais une sensible offense, Mais ne crois pas que je sois sans défense, De cent coups de bâtons, je prétends te charger. Quelle honte pour moi, qu'une femme fluette ! Un petit embryon me soumette à ses coups. Reprenons nos fureurs, courage, Marinette, Et sans différer, vengeons-nous. Ma face égratignée, et tout contrefaite, Doit contre une salope allumer mon courroux. Oui, quand j'aurai puni cette mazette, Un triomphe si grand me paraîtra bien doux. Et pour voir aujourd'hui ma vengeance complète, Je veux que la carogne en présence de tous, Me rende enfin à mes genoux Ma coiffure de mignonette.Elle s'en va.
ACTE II
SCÈNE I.
ARLEQUIN, sur l'air de l'opéra Mes yeux
Hélas ! Arlequin n'en peut plus. L'Amour m'a donné la colique, Je suis devenu comme étique, Je sens tous mes membres perclus. Hélas ! etc.SCÈNE II.
Colombine arrive.
COLOMBINE
Air : Morguienne de vous
Mon cher Arlequin, ton humeur chagrine Trouble le destin de ta Colombine. Morguienne de toi, quel homme ! quel homme ! Calme ton effroi, tu seras à moi.ARLEQUIN
Hélas ! je ne puis concevoir, Sur quoi tu fondes cet espoir. Le Docteur me sera contraire, Je ne pourrai jamais lui plaire. Il ne faut pour nous rendre heureux, Prendre conseil que de nous deux.COLOMBINE
Air : Réveillez-vous, [belle endormie]
Pour mieux parler de notre flamme, Entre avec moi dans le logis, Je crois que t'habillant en femme, Tu ne seras jamais surpris.SCÈNE III.
Une nuit. Scaramouche va sous la fenêtre du Docteur. Les violons jouent le sommeil.
SCARAMOUCHE
Docteur, qui chaque nuit fait ici sentinelle, Ne verse point sur moi ton grand pot à pisser, Ne verse, etc.ARLEQUIN, à la fenêtre, chante
Air : Vous m'entendez bien
Scaramouche, retirez-vous, Car vous avez bien des jaloux. Croyez en Marinette, Hé bien ! Je crains qu'on ne vous traite, Vous [m'entendez bien].SCARAMOUCHE, continue sur l'air du sommeil
Trop heureux, trop heureux, si pour vous, ma belle, Je me pouvais faire rôtir.bisARLEQUIN
Air : Vous m'entendez bien
Je prétends répondre à mon tour Aux sentiments de votre amour. Parlez à Marinette, Hé bien ! Avec cette trompette, Vous m'entendez [bien].Même air.
J'ai fait faire cet instrument, Pour nous parler plus sûrement. Approchez votre oreille, Fort bien, Vous êtes à merveille, Vous m'entendez [bien].Même air.
J'ai pour vous une telle ardeur, Que je sens grésiller mon coeur. Je verse pour vos charmes, Hé bien ! Un déluge de larmes, Vous m'entendez [bien].Il lui jette le pot de chambre.
SCARAMOUCHE, se voyant mouillé, chante sur la suite du sommeil
Je suis mouillé, l'on punit ma sottise. L'eau dégoute partout, que maudit soit le pot. Il faut pour sécher ma chemise Que j'aille brûler un fagot. Il faut, etc.SCÈNE IV.
Une chambre.
ARLEQUIN, paraît à sa toilette, et chante
Que d'ustensiles différents, Pour attirer les soupirants. Toujours par la toilette, Hé bien ! Triomphe une coquette, Vous m'entendez [bien]. Il se mire. Ma foi, je suis un beau garçon, J'ai le nez tout à fait mignon, Ma figure est gentille, Hé bien ! Si j'étais une fille, Vous m'entendez bien. Je veux me poudrer, me rougir, Me vermillonner, me blanchir. Et pour fuir les alarmes, Hé bien ! Mettre à profit mes charmes, Vous [m'entendez bien]. Puisque j'ai l'air si féminin, Je veux par un discours badin, Contrefaire le style, Hé bien ! D'une coquette babille, Vous m'entendez [bien]. Puis aussi sur un ton nouveau, Feindre la voix d'un damoiseau, Qui prétend faire emplette, Hé bien ! Du coeur d'une coquette, Vous [m'entendez bien].Arlequin s'assied et s'adresse à une chaise qui est devant lui et chante sur l'air Ne m'entendez-vous pas.
Madame, à vos appas, Je viens pour rendre hommage. Heureux si sans partage, Je puis entre vos bras, Ne m'entendez-vous pas. Il répond pour la femme. Je le connais trop bien, Vous cherchez à me plaire, Vous êtes téméraire, Et vous ne valez rien, Je le connais trop bien. L'homme. Ah ! faites plus de cas D'une si belle flamme. Je vous aime, Madame, Et voudrais bien, hélas ! Ne m'entendez-vous pas ? La femme. Vous êtes trop pressant, Ma vertu s'effarouche. Soyez moins violent, Vous êtes trop pressant. L'homme. Ah ! l'aimable museau, Et que ta gorge est belle. Je veux, ma tourterelle, Être ton tourtereau. Ah ! l'aimable museau. Il baise sa main. La femme. Fi donc, petit badin, Qu'osez-vous entreprendre ? Vous êtes trop malin. Fi donc, petit badin, L'homme. Rien ne peut m'arrêter, Dans ma vive tendresse. La femme. Je suis une Lucrèce, Pourquoi me tourmenter ? Vous voulez m'affronter. L'homme. Cupidon m'a vaincu, Mon aimable Silvie. La femme. Finissez, je vous prie, Respectez ma vertu, Ou vous serez battu. L'homme. Tous vos efforts sont vains, Charmante impératrice. La femme. Ah ! Monsieur le Jocrisse, Quittez de tels desseins, Ne jouez plus des mains.SCÈNE V.
LE DOCTEUR, les surprend, et chante sur le même ton
Que faites vous ici, Madame la carogne ? Reconnaissant Arlequin. Quoi ! c'est vous, chien d'ivrogne Qui babillez ainsi ? Sortez vite d'ici.Il le chasse.
SCÈNE VI.
LE DOCTEUR
Air : La nuit ramène en vain, parodie.
D'une jeune beauté, la garde est difficile, Mes soins seront-ils superflus ? Je ne m'étonne point si l'on voit des cocus, Au manège d'amour la femme est trop habile.SCÈNE VII.
LE DOCTEUR, apercevant Scaramouche, chante
C'est à vous de servir mon âme vigilante, Je vous ai destiné mon aimable servante. Contre tous vos rivaux, je prétends vous armer, À grands coups de tricot, il faut les abimer.ACTE III
SCÈNE I. Arlequin, Colombine.
ARLEQUIN
Air : Voulez-vous savoir qui des deux
Ne verrai-je jamais le jour Qui doit couronner mon amour ? Vous brûlez d'une faible flamme, Ah ! c'est trop offenser mes feux. Hélas ! je voudrais bien, Madame, Nous voir accoupler tous les deux.COLOMBINE
Air opéra.
De quels reproches encor venez-vous m'alarmer ? Votre amour, quelque temps, ne peut-il se contraindre ? Que sert, ingrat, de vous aimer ? De vous, hélas ! j'ai tout à craindre.ARLEQUIN
Air : Ne m'entendez-vous pas.
Je ne me plaindrais pas, Mais en vain je vous aime. Si vous m'aimiez de même, Ma Colombine, hélas ! Je ne me plaindrais pas.COLOMBINE
Vous plaignez-vous, ingrat, De ma flamme parfaite. Vous aimez, Marinette, Perfide scélérat. Mais... à bon chat, bon rat.ARLEQUIN
Air : Réveillez[-vous] belle endormie
C'est le sujet de mes alarmes, Vous reconnaissez mal ma foi. Je renonce à tout pour vos charmes, Et vous ne faites rien pour moi.ARLEQUIN
Air : Lampons.
Raccommodons-nous toujours, C'est le plaisir des amours. À la foire, c'est la mode, On se brouille, on s'accommode, Lampons, lampons, Colombine, lampons. Tu ne danses pas trop mal, Allons-nous-en donc au bal, Chez la jeune cafetière, Chacun danse à sa manière. Lampons, lampons, Colombine, lampons. On y danse des menuets, Toutes sortes de ballets. Souvent ce qui plus tourmente On y danse la courante. Lampons, lampons, Colombine, lampons.SCÈNE II.
On ouvre. Les violons jouent la marche. Troupe de marchands forains. Salle de bal.
LE CHOEUR
Marchands forains, rassemblons-nous, Ça, que l'on danse, que l'on chante. Quel séjour peut être plus doux ? Bannissons les soupçons jaloux. À la foire galante L'amour nous trompe tous.On danse l'air des masques, ensuite on chante Ah ! d'un curé. Après on danse encore l'air des masques.
PIERROT, masqué
À la danse Je viens en masque Pour n'être pas reconnu, A c i o u. À ma taille délibérée, Me prendrait-on pour Pierrot O o o diu hurhaut.On danse un menuet.
PIERROT
Air : La Guinguette
Entrons au bal, Et sans cérémonie Accostons-y Quelque jeune beauté. Faisons lui voir Que quoique l'on en dise, Pierrot est un vivant Qui fait, qui fait Chiffonner bien un falbala.Pierrot va caresser Colombine.
ARLEQUIN
Air : Tu n'as pas le pouvoir
Doucement, Monsieur l'animal, Voici votre rival, Vous chiffonnez son falbala Retirez-vous de là.bisIl le frappe.
PIERROT
Mais, Monsieur, pourquoi me frapper ? Vous n'avez qu'à parler.bis Je connais pourtant des époux Plus dociles que vous.bisArlequin le frappe encore.
LES CHANTEUSES, à l'imitation de Formons d'aimables jeux
Arlequin, c'est à tort que vous êtes jaloux, Pierrot ne vient ici que pour l'amour de nous.SCÈNE III. Le Docteur et Scaramouche armés.
LA CHANTEUSE, les apercevant, chante à l'imitation de la scène quatrième de la troisième entrée Mais que vois-je
Mais, que vois-je ? Ô cieux ! cruels, d'où provient votre rage ? Quoi ! vous venez au bal pour faire carillon ?SCARAMOUCHE
Air : Réveillez-vous, [belle endormie]
Oui, je viens pour faire tapage, Vous devinez notre dessein. Et puisque son amour m'outrage, Il faut qu'il meure de ma main.COLOMBINE
Vous voyez mon ardeur, Il n'est plus temps de feindre. Arlequin a mon coeur, Et vous êtes à plaindre, Lizon, etc.SCARAMOUCHE
Quoi ! malgré tous mes feux, Mes soins et ma tendresse, Mes larmes et mes voeux, Je serai donc malheureux. Tu lui donnas ta foi, Tu te moques de moi, C'est pourquoi, Je veux, double tigresse, Le massacrer devant toi.COLOMBINE
Air : Ma mère, mariez-moi
Arlequin a réussi. L'Amour m'a parlé pour lui. Votre sort serait plus doux S'il m'avait parlé,bis Votre sort serait plus doux S'il m'avait parlé pour vous.ARLEQUIN, à genoux, s'adressant à Scaramouche
Même air.
Mon ami, vous avez tort De vous emporter si fort. Je suis un pauvre poltron, Accordez-moi donc,bis Je suis un pauvre poltron, Accordez-moi le pardon.SCARAMOUCHE
Il faut céder, enfin, À ma fureur extrême. Immolons Arlequin. Colombine et moi-même, Lizon, zon. Mais, le puis-je ? insensé ! Quel vain espoir me flatte ? Ses beaux yeux m'ont blessé, Épargnons cette ingrate, Lizon, zon. S'adressant à Arlequin. Mais apprends, malheureux, Avant que je combatte, Qu'il est bien dangereux De tomber sous ma patte, Lizon, etc.Arlequin et Scaramouche se battent. Scaramouche fuit, Arlequin le poursuit. Colombine se pâme, Pierrot veut la secourir et chante Filles qui***
SCÈNE IV.
PIERROT
Donnez-moi vite du secours, Colombine se pâme,bis Et pour la faire revenir, Du vinaigre à sentir, Donnons-lui du vinaigre. Ah ! par ma foi, tout est perdu, L'enflure la suffoque. Tâchons de lui trouver le pouls. Madame, êtes-vous morte, êtes-vous, Madame, êtes-vous morte ? Mais voyons sans plus différer, Si sa bouche respire.Il la baise.
Vous n'êtes pas morte, je sens Quelque signe de vie, je sens Quelque signe de vie.SCÈNE V.
SCÈNE VI.
COLOMBINE
Air : Mes yeux ne pourrez[-vous jamais], parodie
Vénus ne pourrez-vous jamais Forcer le Docteur à se rendre ? Hélas ! faites-lui donc entendre Qu'il faut que je cède à vos traits. Vénus, etc.VÉNUS, à l'imitation de Dans ces lieux tout doit se satisfaire, s'adressant au docteur
À ses voeux, ne soyez plus contraire. Pour son cher Arlequin, j'ai voulu l'enflammer. Je prétends que pour me satisfaire, On ne la prive pas du plaisir de l'aimer.LE CHOEUR
Arlequin tout doit te satisfaire. Le Docteur ne saurait l'empêcher de t'aimer. Quand on est assez heureux pour plaire, L'amour de plus en plus devrait nous enflammer.LE DOCTEUR, s'adressant à Vénus
Air : Réveillez-vous, [belle endormie]
Ma volonté cède à la votre.À Colombine.
Vous triomphez de nos jaloux. Mon penchant parlait pour vous.LE CHOEUR
Arlequin tout doit, etc.ARLEQUIN
Vous brillez seule en ces retraites, Vous effacez tous les appas. L'amour ne se plaît qu'où vous êtes, Et languit où vous n'êtes pas. Pour vous seule mon coeur soupire, Lan lare.LE DOCTEUR, à l'imitation des dernières paroles de la troisième scène de la quatrième entrée
Que tout signale ici leur ardeur mutuelle ! Qu'on offre à leur égard la fête la plus belle.Les violons jouent la marches des Bostangis.
SCÈNE VII. Troupe de marchands forains.
LE DOCTEUR
Air : Vivir, parodie.
Aimez, aimez Colombine, vivir. Que votre humeur Arlequine unir Songe un peu moins à la cuisine, mi. Ne soyez pas si friand, bello Du fromage de Milan, durar Que la crainte du cocuage Ne trouble pas votre ménage. Quand tout vient abondamment, On doit dire hautement : Favor celesta, D'aver corne in testa. Sois tranquille Dans la ville, On trouve peu de maris difficiles. D'un époux Trop jaloux, Les soins sont vains, et la garde inutile. Un époux Trop jaloux Lui-même rend son épouse fragile. Trop d'esprit Toujours nuit, En pareil cas il vaut mieux être Gille.674 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0