Réglages

Mémorisé dans ce navigateur.

Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Comédie en vers· Comédie en Cinq Actes et en Vers

Le Séducteur

François-Georges Mareschal de Bièvre· créée en 1783· 5 actes· 1 913 vers· 11 personnages

Représentée à Fontainebleau, devant Sa Majesté, le 4 novembre 1783, et à Paris le 5 du même mois.

Personnages

  • LE MARQUIS, M. MOLÉ
  • ORGON, Mr. DESESSART
  • ROSALIE, fille d'Orgon. Melle OLIVIER
  • ORPHISE, jeune veuve, amie de Rosalie. Melle CONTA
  • DAMIS, ami d'Orgon. Mr. FLORENCE
  • MÉLISE, de la société d'Orgon, engagée avec Damis. Mme SUIN
  • DARMANCE, amant de Rosalie. Mr. FLEURY
  • ZÉRONÈS, prétendu Philosophe. Mr. DUGAZON
  • UN MAÎTRE D'HÔTEL
  • UN DOMESTIQUE
  • PLUSIEURS VALETS, personnages muets
MONSEIGNEUR,

À MONSIEUR.

Votre nom, si cher aux Lettres protège véritablement tous ceux qui les cultivent et qui ont l'avantage de vous appartenir. Il semble que sous cet abri puissant ils doivent plus redouter les dangers auxquels ils s'exposent par la publication de leurs Ouvrages, C'est d'après cette expérience heureuse que j'ose vous présenter cette Comédie, La nouvelle adoption dont vous daignez l'honorer lui fera sans doute obtenir, à la lecture, la même saveur qui l'a soutenue au Théâtre. Mais mon plus grand succès, MONSEIGNEUR, serait de vous faire agréer ce faible tribut, comme l'expression de tous les hommages que je ne puis vous offrir qu'au fond du cour.

Je suis avec le plus profond respect, de MONSIEUR, Le très humble et très obéissant serviteur, DE BIÈVRE.

PRÉFACE

L'Impression qu'a fait cette Comédie, la rend digne peut-être d'un examen un peu réfléchi. Je désire que des Littérateurs honnêtes et éclairés en fassent l'objet de leur attention, tant pour mon instruction particulière, que pour le bien de l'art en lui-même : car je ne voudrais devoir que de la reconnaissance à mes Juges. Je n'entreprendrai point de défendre mon ouvrage qui n'est pas sans doute à l'abri de la critique : mais j'avoue que j'y ai déployé toutes mes forces, et que , depuis plus de six ans qu'il est terminé, je ne lai trouvé susceptible que de très légers changements. Voilà le véritable motif qui m'engage à rechercher les conseils qu'un goût sûr et impartial voudra bien me donner.

Pour mettre le Lecteur à portée de juger plus facilement de l'exécution et du choix de mes intentions, je dois peut-être les déclarer ici. Dans une époque où la séduction semble être devenue l'objet d'une étude profonde, j'ai pensé qu'il n'était pas inutile pour les moeurs de mettre au jour quelques-uns des secrets de cet art terrible. De cette intention première, dérivent toutes les autres, et elles sont indiquées très-clairement dans ma Comédie :

Mais le monde est un jeu. Dans le siècle où nous sommes, Par les vices adroits les moeurs ont tout perdu, Et ce n'est que l'esprit qui sauve la vertu.

C'est ce principe que j'ai vouai mettre en action, et qui a déterminé le choix de ceux de mes personnages qui succombent ou résistent à raison de leur expérience et de leur esprit. Mais le véritable but moral de la Pièce et celui qui me la fait entreprendre, le voici :

Dieu, quel faible secours garantit l'innocence ! De la séduction quelle est donc sa puissance, Si la crainte peut seule éloigner du devoir

Un cour infortune réduit au désespoir ?

Des critiques qu'on a déjà faites sur cette Comédie, je ne répondrai qu'à celle d'un homme de lettres, dont j'honore infiniment les lumières et les talents, qui aurait désiré que j'eusse motivé et prononcé davantage la colère du père au quatrième acte. C était aussi le sentiment de mon bon ami Monsieur Collé que je viens de perdre ; mais j'ai pensé qu'il était dans la nature de rejeter toujours sur les autres les torts de notre crédulité, et que le Séducteur devenait bien plus adroit en ne lui laissant qu'une très faible donnée pour entourer Rosalie de malheurs et la persuader.

Je ne me justifierai point de ce qu'on a dit sur le Valet philosophe, Les Valets Marquis n'ont révolté personne, et la Société les a soufferts sur la scène avec beaucoup de philosophie : mais c'est surtout de l'acception moderne du mot "penseur" que j'ai voulu venger les Gens de lettres. C'est de tout mon coeur que j'ai jeté un ridicule sur ce titre par le nom même de Zéroaès, qui a été laquais, qui n'a point lu l'histoire, qui ne lit pas de vers et qui ne rien écrit, qui ne sait point l'orthographe, et qui cependant trouve à dîner, parce qu'il a dit au Public qu'il était Philosophe. Ceux qui se reconnaîtront à ce portrait ne méritent pas assurément que je leur en fasse mes excuses.

Il est sensible que je dois à l'Auteur de Clarisse* quelques traits, quelques situations même de cette Comédie, et surtout le caractère principal, que j'ai toutefois revêtu de nos couleurs et des formes de l'époque actuelle : mais le génie bien plus rare que j'ai cité au troisième acte, parce que son nom immortel est souvent sur mes lèvres et toujours dans mon coeur, est le seul qui m'ait conduit dans mon travail, et je sais bien que je ne dois mon succès qu'aux efforts, que j'ai faits pour m'élever jusqu'à lui. On m'a su gré du moins de l'avoir tenté, Je déplorais depuis longtemps l'illusion qui nous empêche de sentir à quel point nous devons nous arrêter dans les Arts. Si les hommes avaient cet avantage, il y a longtemps que les véritables principes seraient fixés dans tous les genres et dans tous les lieux : mais l'esprit humain est animé par une force qui le porte toujours en avant : il ne mesure ses progrès que sur la longueur du terrain qu'il parcourt ; et partout, sur la route, c'est toujours l'amour propre qui nous conduit. En laissant derrière nous les générations qui nous ont précédés, nous croyons aller plus loin qu'elles : mais, au moral comme au physique, la Nature nous a jeté sur un plan circulaire où la perfection occupe un bien petit espace. C'est le midi de notre course. Au-delà , nous retombons par degrés dans l'obscurité d'une nuit profonde ; et l'amour-propre infatigable qui nous y a précipités nous ramène ensuite à la clarté du jour. C'est ainsi que ce mobile universel compense le bien et le mal qu'il nous fait. Peut-être ne faut-il pas nous en plaindre. S'il cessait un moment de nous entraîner, qui fait le degré du cercle ou il arrêterait notre course ! Il est à croire que ce serait au point central de la nuit, car c'est là que nous l'écoutons avec le plus de complaisance ; c est là que la fumée la plus épaisse nous environne ; c'est enfin dans le vide qu'il doit occuper le plus d'espace. Il est cependant bien étonnant que les révolutions, qui ont amené et détruit les siècles de Périclès, d'Auguste et de Léon X, ne nous aient pas mis dans le secret de ces grands changements, et que nous fartions tant d'efforts pour sortir du mouvement du siècle de Louis XIV. C'est aux âmes fortes et vigoureuses à ramener les beaux jours des Arts dans ma Patrie, en la forçant à retourner en arrière. J'entrerai volontiers dans cette noble conjuration, et je me ferai même un devoir de reconnaître pour chefs tous ceux qui en sont plus dignes que moi.

* "Clarice ou l'amour constant", tragi-comédie de Jean Rotrou, 1641.

ACTE I

Le théâtre représente un salon.

SCÈNE PREMIÈRE. Le Marquis, Zéronès.

LE MARQUIS

Vous avez donc cru voir, Philosophe penseur, Que j'étais consumé par une belle flamme ! Dix ans d'expérience épuisent bien une âme, Mon cher : que voulez-vous ! Les femmes m'ont perdu. Dans mes premiers beaux jours, complaisant, assidu, D'une candeur surtout et d'une bonhomie Qui couvrait la moitié des écarts de leur vie ; Étudiant leurs goûts, adorant leurs défauts, Pour leur plaire, oubliant mon état, mon repos, Mettant à leurs faveurs, effets de leurs caprices, Le prix qu'on met à peine aux plus grands sacrifices, Je devais me flatter de rencontrer un jour Un coeur digne du mien, digne de mon amour. Eh bien ! Que mont produit tant de droits pour leur plaire ? Des ennuis, des dégoûts, une éternelle guerre. Avec quel art cruel et quels raffinements Elles étudiaient mes secrets sentiments Pour se faire un plaisir d'empoisonner ma vie ! Tous les ressorts cachés de la coquetterie. Semblent contre mon coeur avoir été tournés : Les refus outrageants, les dédains combinés, Les remords affectés qui suivaient leur défaite, Et toujours pour cacher quelque intrigue secrète, Tout, en me déchirant, les faisait triompher. Mais quand j'étais aimé, c'était un autre enfer ! Reproches fatigants, stupide jalousie, Emportements affreux, désespoir, frénésie, De tous ces traits cruels je me suis vu frapper, Quand j'ignorais encor que l'on pouvait tromper. Eh ! Bien, mon cher docteur, c'est ainsi que les femmes Traitent les bonnes gens, et les crédules âmes. Aujourd'hui que mon coeur, se donnant avec art, Obéit à ma tête ou voltige au hasard, Que celle à qui je parle est toujours la plus belle, Elles ont la fureur de me croire fidèle.

SCÈNE II. Le Marquis, Orgon, Zénorès.

ORGON, à Zéronès

Qu'en pensez-vous ?

SCÈNE III. Le Marquis, Zéronès.

SCÈNE IV. Le Marquis, Un domestique apportant une Lettre.

LE MARQUIS

Donne.

Il lit.

Je voudrais bien , Monsieur, vous faire part des raisons qui m'ont empêchée de vous recevoir à Paris. Vous aurez été sûrement étonné de trouver ma porte fermée si souvent : mais vous savez que les femmes ne font pas toujours tout ce qu'elles veulent. J'apprends que vous êtes dans mon voisinage , et je vous engage à venir me voir vers quatre heures dans ma solitude.

Ah ! La charmante femme !

Et plus tard je pourrais sortir.

Au Domestique.

Demande mes chevaux à quatre heures.

LE DOMESTIQUE

Suffit.

Il sort.

LE MARQUIS, poursuivant

Et demain je vais à Versailles. Je voudrais cependant me justifier vis-à-vis de vous.

Moi, je n'y songeais plus.

Car s'il est dangereux d'être trop votre amie, il est bien difficile de consentir à être votre ennemie. Sauvez-moi de ces deux écueils, en acceptant ma proposition".

Mais comme c'est écrit !

Je vous prie de ne pas oublier de me rapporter mon billet en venant me voir.

Oh ! oui : pour le premier je sais que c'est l'usage. Je le rendrai.

SCÈNE V. Le Marquis, Darmance.

DARMANCE

Oui.

DARMANCE

On vient.

SCÈNE VI. Tosalie, Orphise, Damis, Mélise, La MArquis, Orgon, Zénorès, Darmance, Un maître d'Hôtel.

ORGON, arrivant le premier et se détournant vers la coulisse d'où il sort

Où portez-vous vos pas, Mesdames ? Le dîner...

À demi voix et à part.

Ne me quittez donc pas.

MÉLISE, à part à Damis

Il est charmant.

DAMIS, avec contrainte

Madame...

ORGON, à Zéronès

Il est loyal.

ZÉRONÈS, à Orgon

Il est profond.

ORGON, à Zénonès

Quelle différence !

Ces deux vers ne terminaient pas heureusement l'acte ; et je suis encore à en concevoir les raisons. Il a fallu les supprimer après la première représentation : mais je regrette ce mot ; "Ah ! mon ami !" dont l'expression mélancolique devait annoncer ici la fixation de l'âme de Rosalie. [NdA]

ZÉRONÈS

Ah !

ROSALIE, à Orphise

Ah ! mon amie !

ACTE II

SCÈNE PREMIÈRE. Orphise, Rosalie.

Elle sort.

SCÈNE II. Orphise, Le Maquis.

ORPHISE

Tant mieux.

SCÈNE III. Orphine, Le Marquis, Mélise.

ORPHISE, à part au Marquis

Mais songez donc...

MÉLISE, de même

Comment, Monsieur ?

ORPHISE, à part au Marquis

Encore ? Je vous laisse.

LE MARQUIS, à Orphise de même

De grâce...

MÉLISE, de même au Marquis

Vous osez pousser la hardiesse !

SCÈNE IV. Le Marquis, Mélise.

MÉLISE

Se détournant et cherchant à retirer sa main.

Ah ! Marquis...

LE MARQUIS, profitant de ce moment pour regarder à sa montre en tenant toujours la main de Mélise

Ciel !

SCÈNE V.

SCÈNE VI. Mélise, Darmance.

MÉLISE, embarrassée

Comment ? Damis soupçonne...

MÉLISE, avec inquiétude

Mon frère, vous croyez....

SCÈNE VII. Mélise, Damis, Darmance.

DAMIS, à Melise avec un ton de reproche mêle de douceur

Vous en êtes bien sûre ?

ACTE III

SCÈNE PREMIÈRE. Orrphise, Mélise.

MÉLISE, de même

J'entends... mais....

MÉLISE, avec vivacité et humeur

Non : car elle le craint et le hait à la mort.

ORPHISE, à part

Ah ! Je sais son nom..

Voyant arriver Zéronès.

Mais ce maudit homme encor Vient ici nous poursuivre. Entrons-là, je vous prie.

Elles passent dans une chambre voisine.

SCÈNE II.

SCÈNE III. Le Marquis, Zéronès.

LE MARQUIS

Oui, puisque je retrouve un ami si fidèle, Ma fortune va prendre une face nouvelle.

Les vers 929 et 830 sont les vers 1 et 2 d'Andromaque de Jean Racine.

LE MARQUIS

Par m'embrasser.

SCÈNE IV. Damis, Le Marquis.

LE MARQUIS

Eh ! Bien ?

DAMIS

Moi !

LE MARQUIS

Volontiers.

LE MARQUIS

Comment donc !

SCÈNE V.

SCÈNE VI. Mélise, Le Marquis, Orphise.

Elles arrivent par une autre porte que celle par ou elles sont sorties.

ORPHISE, à Melise, à part

Il est seul : approchons.

ORPHISE

Il faut....

SCÈNE VII. Orphise, Mélise.

SCÈNE VIII. Orphise, Orgon.

ORGON

Il pose sur une table son manuscrit, et le volume de l'Encyclopédie.

Quoi ! Soupçonneriez-vous aussi nos deux amis ?

SCÈNE IX. Orgon, Le Marquis, Zéronès.

ORGON, à part

Je demeure interdit.

ZÉRONÈS, bas au Marquis

Vous voyez.

LE MARQUIS, de même à Zéronès

Faisons-nous une bonne querelle.

ZÉRONÈS

Prenez garde, Monsieur, que le chien du logis Pour vous et vos pareils ne devienne un Cerbère.

Cerbère : chien à trois têtes, était chargé de la garde des Enfers, et veillait jour et nuit. Orphée l'endormit en allant chercher Eurydice, Hercule sut le contenir quand il descendit aux Enfers, Enée mit en défaut sa vigilance avec le gâteau que lui avait donné Déiphobe ; mais il dévora Pirithoüs qui venait pour enlever Proserpine. [B] Fig. personnage vigilante et suspicieuse.

ORGON, avec un étonnement mêlé de satisfaction

Oh ! Oh !

LE MARQUIS

Un parasite...

ORGON, enchanté et de même aux répliques suivantes

À part.

Bon.

ORGON

Toujours à part.

À merveille.

ORGON, de même

Sans doute.

ORGON, avec un signe d'approbation qu'il répète à chaque réplique, comme pour les calmer

Je sais.

ZÉRONÈS, de même que le Marquis, et tirant Orgon par la manche

Méfiez-vous de son air de Caton.

Caton [-234 - -149] : surnommé l'Ancien ou le Censeur, romain célèbre par ses vertus, né à Tusculum, l'an 234 av. J.-C. d'une famille obscure. Il mourut l'an 149 après J.-C. à 85 ans. Censeur, il exerça ses fonctions avec une sévérité qui passa en proverbe.

LE MARQUIS, de même

Je vois un charlatan.

ZÉRONÈS, de même

Je vois un petit maître.

LE MARQUIS, de même

Bien vain, bien ignorant.

ZÉRONÈS, de même

Bien parjure, bien traître.

ZÉRONÈS, avec un air piqué

Ah !

ORGON

Bon ! Embrassons-nous, et laissons tout cela.

Ici le Marquis n'en peut plus de rire et se retient.

Nous avons tort tous trois d'abord.

ZÉRONÈS

En ce cas-là...

Ils s'embrassent tous trois. Pendant que le Marquis embrasse Zéronès, Orgon prend son manuscrit sur la table et revient.

ORGON, montrant Zéronès

Il ne le saura pas.

Avec admiration.

C'est un homme...

ORGON

Bah !

LE MARQUIS, à part à Zéronès

Docteur, ne dis plus rien.

LE MARQUIS

Ah ! Ah !

ZÉRONÈS

Tout au plus.

LE MARQUIS, à part à Zénorès

Tais-toi donc.

ORGON

Pour lui.

ZÉRONÈS

Le grand tout.

LE MARQUIS, prenant le volume, et se retenant pour ne pas éclater

Donnez, de grâce...

Orgon sort.

SCÈNE X. Le Marquis, Zéronès.

ZÉRONÈS, voyant le Marquis rire aux éclats

Eh ! Bien ?

ZÉRONÈS, laissant tomber le livre à force de rire

Que la science est lourde !

ACTE IV

SCÈNE PREMIÈRE. Damis, Le Marquis, Darmance.

DARMANCE, lui prenant la main

Ah ! Marquis !

DAMIS, de même

Allons donc !

SCÈNE II. Orphise, Rosalie.

SCÈNE III. Les acteurs précédents, Orgon, Zéronès.

ORGON, un papier à la main et le parcourant des yeux

Quelles moeurs ! Quelle conduite infâme !

ORPHISE

Monsieur...

SCÈNE IV. Orphise, Orgon, Zéronès.

ORGON, en tirant un autre de sa poche

En voici la copie.

ORGON

Quoi !

ZÉRONÈS

Ah !

ORPHISE

Oui, mais...

Ils vont pour sortir.

ORGON, apercevant le Marquis, et revenant sur ses pas

Ciel !...

SCÈNE V. Les Acteurs précédents, Le Marquis.

ORPHISE, de même

Modérez-vous, de grâce : Sortons.

Ils sortent pendant que le Marquis débite les vers suivants avec transport sans prendre garde à rien.

SCÈNE VI. Le Marquis, Zéronès

LE MARQUIS, tout étonné

Comment !

LE MARQUIS

Mais...

ZÉRONÈS

Eh bien ?

ZÉRONÈS

Ma foi...

ZÉRONÈS

Moi, je dis....

SCÈNE VII.

SCÈNE VIII. Le Marquis, Rosalie.

À l'arrivée de Rosalie, le Marquis s'empare avec adresse du fond du Théâtre pour l'empêcher de s'échapper.

ROSALIE, saisie d'effroi

Vous me faites frémir.

LE MARQUIS

Ah ! Soyez sans alarmes. Je menace en pleurant : voyez couler mes larmes : Je les retiens à peine, et tombe à vos genoux

Il se cache le visage, en tombant aux genoux de Rosalie.

Relevant la tête, et faisant semblant de s'essuyer les yeux.

Je vous revois au moins... mon destin est trop doux... Hélas...

Il faut passer ici à la réplique de Rosalie "À votre coeur, je ne puis rien comprendre", les vers suivants, marqués avec des guillemets, ayant été supprimés à la représentation.

"Je ne l'espérais plus."

LE MARQUIS, faisant semblant d'avoir mal

"Ah ! Dieu !..."

J'avais pensé que Rosalie devait résister à tous les moyens que le Marquis avait employés jusque là, pour la déterminer à rester un moment, et j'avais imaginé celui-ci pour donner à une jeune personne très innocente un motif plus excusable. Le sort qu'il a eu à la Cour m'a fait prendre le parti de le supprimer à Paris ; mais j'avoue que je suis encore dans l'incertitude sur l'effet qu'il y aurait produit. Je soumets ce doute au jugement du Lecteur. [NdA]

ROSALIE, se retournant

"Quoi !..."

LE MARQUIS, se relevant avec peine

"Ce n'est rien."

LE MARQUIS, se traînant sur un fauteuil

"Une faiblesse M'a pris tout-à-coup."

ROSALIE

"Ciel !"

ROSALIE, revenant sur ses pas lentement

"Eh bien !..."

LE MARQUIS, toujours assis et jouant la faiblesse

Tout le mal est venu de ne pas nous entendre... Ce que j'éprouve ici n'est point un changement... Nous n'avons pu jamais nous parler un moment... Encor si votre amie avait été la mienne !... Mais ne souffrir jamais que je vous entretienne !

Je ne laisse subsister cette note et les deux suivantes, que pour faire connaître une patrie de la scène telle que je l'avais d'abord conçue. [NdA]

ROSALIE, avec une impatience mêlée d'amertume

Eh ! Bien !

ROSALIE, avec une expression forte, qui s'augmente dans les deux répliques suivantes

Mais enfin, ce secret...

LE MARQUIS, avec préparation

Sachez donc que votre amie...

ROSALIE

Enfin ?

ROSALIE, après un moment de silence et lisant

Ô ciel !

ROSALIE, avec une méfiance mêlée de terreur

Ah ! Marquis !

ROSALIE, de même

Ah ! Marquis !

ROSALIE, avec saisissement

Que me conseillez-vous ?...

ROSALIE

Je ne sais : je frémis : un froid mortel me glace.

Elle veut sortir : le Marquis s'y oppose.

Ne me retenez plus.

ROSALIE, avec une impatience plus douloureuse que vive

Pourquoi !

LE MARQUIS

Vous le devez.

ROSALIE, de même

Ah !

ROSALIE, avec un ton de consentement forcé qui marque son désir de s'échapper

Eh ! Bien, je vous pardonne.

LE MARQUIS, insistant

Du fond du coeur ?

ROSALIE, de même

Hélas !

LE MARQUIS

Eh ! Bien ?

ROSALIE, de même

Du fond du coeur.

SCÈNE IX. Le Marquis, Zéronès.

ZÉRONÈS, accourant

Eh ! Bien ?

ZÉRONÈS

Ma foi, si je l'entends !

Il prépare ce qu'il faut pour écrire.

ZÉRONÈS

Je suis prêt.

ZÉRONÈS, étonné

Bon ?

LE MARQUIS

Non.

ZÉRONÈS, enchanté

Tant mieux.

LE MARQUIS, dictant sa lettre

Venez, ma chère fille, venez vous jeter dans mes bras. Votre situation est affreuse. Mon fils est dans un état qui vous ferait pitié. Je tremble pour sa vie. Je n'ai pas ose le mener avec moi, craignant des éclats funestes qui pourraient hasarder votre réputation : mais je n'ai pu refuser à ma fille le plaisir de venir embrasser sa soeur : ( car c'est ainsi qu'elle vous nomme déjà.) Si vous craignez de partir avec nous, venez du moins nous voir un moment, et consulter ensemble sur les moyens les plus honnêtes et les plus sûrs pour vous sauver : car vous êtes perdue, ma chère fille. Venez donc, je vous attends avec une impatience égale à vos malheurs.

Bien, voilà tout.

ZÉRONÈS

Ah !

Il signe.

ACTE V

Le théâtre change et représente un jardin.

SCÈNE PREMIÈRE. Zénorès, Le Marquis en surtout gris ; l'épée sous le bras, et le chapeau sur la tête.

LE MARQUIS

NOTE pour les représentations de cette Pièce, en Province, ou en société. Il faudra bien convenir ici de ses faits, pour que les sorties et les entrées suivantes se fassent sans confusion. C'est par le premier sentier [A] que Zéronès doit s'enfuir à la fin de cette scène, comme étant le chemin le plus court. Orphise, Mélise, et Damis pour retourner au Château, prennent la même route que Zéronès ; mais doivent arriver sur la scène par le second sentier, [B] étant censés avoir couru déjà dans le parc, pour chercher Rosalie ; comme celle-ci arrive sur les traces d'Orphise, c'est donc par le même sentier qu'elle doit entrer sur la scène, ainsi que Darmance qui a suivi les pas de Rosalie : cet ordre est indispensable.

Allons : il ne faut pas s'approcher davantage, En trois sentiers ici la route se partage... Où mène le premier ! [A]

ZÉRONÈS

Au château.

LE MARQUIS

Celui-ci ! [B]

LE MARQUIS

Tant pis,

LE MARQUIS

Et ma mère ?

ZÉRONÈS

Je l'espère.

ZÉRONÈS

Sans doute.

LE MARQUIS

Fort bien.

LE MARQUIS

À merveille.

ORPHISE, derrière le théâtre

Rosalie.

LE MARQUIS

Orphise !

ZÉRONÈS

Ah !

ORPHISE, s'avançant sur le théâtre échevelée et dans le désordre de la douleur, Mélise et Damis l'accompagnent

Ma chère Rosalie.

Le Marquis s'enfuit par une allée d'où il est sorti, Zéronès par une allée opposée qui est censée conduire au château.*

* Cette note ne pourrait convenir que dans le cas où l'on exécuterait la scène suivante, qu'on m'a conseillé de supprimer après la première représentation. Aujourd'hui elle ne me paraît pas inutile, et je soumets encore cette décision à mon lecteur. Voici la scène telle que je l'avais faite il y a six ans. Autrement Orphise ne doit pas se montrer.

SCÈNE II. Orphise, Mélise, Damis.

SCÈNE III.

SCÈNE IV. Rosalie, Darmance arrivant sur les traces de Rosalie.

ROSALIE, ne le reconnaissant point encore, et le prenant pour le Marquis

Je frémis, N'approchez pas.

ROSALIE, à part

Hélas !

ROSALIE, à part

Ô regrets éternels !

ROSALIE, à part

Que me dit-il ?

DARMANCE

Parlez.

DARMANCE

Ciel !

ROSALIE, apercevant au loin des flambeaux

Ciel ! On vient ; je frissonne.

SCÈNE V. Rosalie, Darmance, Orgon, Damis, Orphise, Mélise, Zénorès, valets portant des flambeaux.

ORGON, n'apercevant point encore Rosalie dans le fond du Théâtre

Reviens, ma chère enfant...

DAMIS, à Orphise qui s'avance la première avec lui

C'est elle.

ROSALIE, se jetant dans les bras d'Orphise

Ah !

ROSALIE, lui remettant la fausse lettre

Lisez ce billet.

ORGON, lisant à côté d'Orphise

Quoi !

À Zérónès, après avoir lu.

Quel homme abominable ! Mais s'il était ici !...

ROSALIE

Hélas !

ORPHISE

Vous !

ORPHISE, après avoir observé Darmance et Rosalie qui l'entourent en la suppliant

De la séduction qui peut se garantir ?...

Unissant leurs mains.

Ne vous séparez plus pour mieux vous secourir. Que ce moment d'erreur vous guide, et vous éclaire.

LE MARQUIS, reparaissant dans le fond du théâtre

Mais je ne conçois pas pourquoi...

LE MARQUIS

Ah ! Ah ! Fort bien.

Il se tient caché derrière un arbre observant ce qui se passe.

ORGON, furieux

Comment, traître !

SCÈNE VI ET DERNIÈRE. Le Marquis, Zéronès.

LE MARQUIS, après une pause

"Allons attendre ailleurs le progrès des Lumières. Je me suis trop pressé. Plaignons, mon cher Docteur, Ceux qui jugent si mal votre esprit et mon coeur."

Les derniers vers marqués ici avec des guillemets, ont été supprimés à la représentation.

1 913 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica