Comédie en vers· Comédie en Cinq Actes et en Vers
Le Séducteur
Représentée à Fontainebleau, devant Sa Majesté, le 4 novembre 1783, et à Paris le 5 du même mois.
Personnages
- LE MARQUIS, M. MOLÉ
- ORGON, Mr. DESESSART
- ROSALIE, fille d'Orgon. Melle OLIVIER
- ORPHISE, jeune veuve, amie de Rosalie. Melle CONTA
- DAMIS, ami d'Orgon. Mr. FLORENCE
- MÉLISE, de la société d'Orgon, engagée avec Damis. Mme SUIN
- DARMANCE, amant de Rosalie. Mr. FLEURY
- ZÉRONÈS, prétendu Philosophe. Mr. DUGAZON
- UN MAÎTRE D'HÔTEL
- UN DOMESTIQUE
- PLUSIEURS VALETS, personnages muets
MONSEIGNEUR,
À MONSIEUR.
Votre nom, si cher aux Lettres protège véritablement tous ceux qui les cultivent et qui ont l'avantage de vous appartenir. Il semble que sous cet abri puissant ils doivent plus redouter les dangers auxquels ils s'exposent par la publication de leurs Ouvrages, C'est d'après cette expérience heureuse que j'ose vous présenter cette Comédie, La nouvelle adoption dont vous daignez l'honorer lui fera sans doute obtenir, à la lecture, la même saveur qui l'a soutenue au Théâtre. Mais mon plus grand succès, MONSEIGNEUR, serait de vous faire agréer ce faible tribut, comme l'expression de tous les hommages que je ne puis vous offrir qu'au fond du cour.
Je suis avec le plus profond respect, de MONSIEUR, Le très humble et très obéissant serviteur, DE BIÈVRE.
PRÉFACE
L'Impression qu'a fait cette Comédie, la rend digne peut-être d'un examen un peu réfléchi. Je désire que des Littérateurs honnêtes et éclairés en fassent l'objet de leur attention, tant pour mon instruction particulière, que pour le bien de l'art en lui-même : car je ne voudrais devoir que de la reconnaissance à mes Juges. Je n'entreprendrai point de défendre mon ouvrage qui n'est pas sans doute à l'abri de la critique : mais j'avoue que j'y ai déployé toutes mes forces, et que , depuis plus de six ans qu'il est terminé, je ne lai trouvé susceptible que de très légers changements. Voilà le véritable motif qui m'engage à rechercher les conseils qu'un goût sûr et impartial voudra bien me donner.
Pour mettre le Lecteur à portée de juger plus facilement de l'exécution et du choix de mes intentions, je dois peut-être les déclarer ici. Dans une époque où la séduction semble être devenue l'objet d'une étude profonde, j'ai pensé qu'il n'était pas inutile pour les moeurs de mettre au jour quelques-uns des secrets de cet art terrible. De cette intention première, dérivent toutes les autres, et elles sont indiquées très-clairement dans ma Comédie :
Mais le monde est un jeu. Dans le siècle où nous sommes, Par les vices adroits les moeurs ont tout perdu, Et ce n'est que l'esprit qui sauve la vertu.C'est ce principe que j'ai vouai mettre en action, et qui a déterminé le choix de ceux de mes personnages qui succombent ou résistent à raison de leur expérience et de leur esprit. Mais le véritable but moral de la Pièce et celui qui me la fait entreprendre, le voici :
Dieu, quel faible secours garantit l'innocence ! De la séduction quelle est donc sa puissance, Si la crainte peut seule éloigner du devoirUn cour infortune réduit au désespoir ?
Des critiques qu'on a déjà faites sur cette Comédie, je ne répondrai qu'à celle d'un homme de lettres, dont j'honore infiniment les lumières et les talents, qui aurait désiré que j'eusse motivé et prononcé davantage la colère du père au quatrième acte. C était aussi le sentiment de mon bon ami Monsieur Collé que je viens de perdre ; mais j'ai pensé qu'il était dans la nature de rejeter toujours sur les autres les torts de notre crédulité, et que le Séducteur devenait bien plus adroit en ne lui laissant qu'une très faible donnée pour entourer Rosalie de malheurs et la persuader.
Je ne me justifierai point de ce qu'on a dit sur le Valet philosophe, Les Valets Marquis n'ont révolté personne, et la Société les a soufferts sur la scène avec beaucoup de philosophie : mais c'est surtout de l'acception moderne du mot "penseur" que j'ai voulu venger les Gens de lettres. C'est de tout mon coeur que j'ai jeté un ridicule sur ce titre par le nom même de Zéroaès, qui a été laquais, qui n'a point lu l'histoire, qui ne lit pas de vers et qui ne rien écrit, qui ne sait point l'orthographe, et qui cependant trouve à dîner, parce qu'il a dit au Public qu'il était Philosophe. Ceux qui se reconnaîtront à ce portrait ne méritent pas assurément que je leur en fasse mes excuses.
Il est sensible que je dois à l'Auteur de Clarisse* quelques traits, quelques situations même de cette Comédie, et surtout le caractère principal, que j'ai toutefois revêtu de nos couleurs et des formes de l'époque actuelle : mais le génie bien plus rare que j'ai cité au troisième acte, parce que son nom immortel est souvent sur mes lèvres et toujours dans mon coeur, est le seul qui m'ait conduit dans mon travail, et je sais bien que je ne dois mon succès qu'aux efforts, que j'ai faits pour m'élever jusqu'à lui. On m'a su gré du moins de l'avoir tenté, Je déplorais depuis longtemps l'illusion qui nous empêche de sentir à quel point nous devons nous arrêter dans les Arts. Si les hommes avaient cet avantage, il y a longtemps que les véritables principes seraient fixés dans tous les genres et dans tous les lieux : mais l'esprit humain est animé par une force qui le porte toujours en avant : il ne mesure ses progrès que sur la longueur du terrain qu'il parcourt ; et partout, sur la route, c'est toujours l'amour propre qui nous conduit. En laissant derrière nous les générations qui nous ont précédés, nous croyons aller plus loin qu'elles : mais, au moral comme au physique, la Nature nous a jeté sur un plan circulaire où la perfection occupe un bien petit espace. C'est le midi de notre course. Au-delà , nous retombons par degrés dans l'obscurité d'une nuit profonde ; et l'amour-propre infatigable qui nous y a précipités nous ramène ensuite à la clarté du jour. C'est ainsi que ce mobile universel compense le bien et le mal qu'il nous fait. Peut-être ne faut-il pas nous en plaindre. S'il cessait un moment de nous entraîner, qui fait le degré du cercle ou il arrêterait notre course ! Il est à croire que ce serait au point central de la nuit, car c'est là que nous l'écoutons avec le plus de complaisance ; c est là que la fumée la plus épaisse nous environne ; c'est enfin dans le vide qu'il doit occuper le plus d'espace. Il est cependant bien étonnant que les révolutions, qui ont amené et détruit les siècles de Périclès, d'Auguste et de Léon X, ne nous aient pas mis dans le secret de ces grands changements, et que nous fartions tant d'efforts pour sortir du mouvement du siècle de Louis XIV. C'est aux âmes fortes et vigoureuses à ramener les beaux jours des Arts dans ma Patrie, en la forçant à retourner en arrière. J'entrerai volontiers dans cette noble conjuration, et je me ferai même un devoir de reconnaître pour chefs tous ceux qui en sont plus dignes que moi.
* "Clarice ou l'amour constant", tragi-comédie de Jean Rotrou, 1641.
ACTE I
Le théâtre représente un salon.
SCÈNE PREMIÈRE. Le Marquis, Zéronès.
ZÉRONÈS
Des dehors affectés un Sage se défie. Rien n'échappe aux regards de la Philosophie. Oui, Monsieur_le_Marquis, vous êtes amoureux, J'ai pénétré ce coeur où brûlent tant de feux. Quoi ? pour six mois entiers, laisser la Cour, la Ville, Et venir habiter la retraite tranquille Du bon Monsieur Orgon ! Je n'en puis revenir.LE MARQUIS
Ô mon illustre ami, daignez vous souvenir Qu'après avoir été laquais de feu mon père, Je vous ai fait monter au rang de Secrétaire. Bientôt, changeant d'état, le titre de savant Vous a fait adopter dans le monde ignorant. Comme nous aujourd'hui je vous y vois paraître ; Et le Valet enfin figure auprès du Maître. Pour donner plus d éclat à vos brillants succès, Je vous ai décoré du nom de Zéronès. Eh ! bien, me ferez-vous épouser Rosalie ? Je vous promets chez moi les douceurs de la vie, Ma table, un logement, mes chevaux au besoin, Des livres, tout enfin : mais, sans aller plus loin, J'attends de vous ici cette reconnaissance.ZÉRONÈS
Vous savez que mes soins vous sont acquis d'avance. Vous avez pris, Monsieur, le chemin de mon coeur.LE MARQUIS
Vous avez donc cru voir, Philosophe penseur, Que j'étais consumé par une belle flamme ! Dix ans d'expérience épuisent bien une âme, Mon cher : que voulez-vous ! Les femmes m'ont perdu. Dans mes premiers beaux jours, complaisant, assidu, D'une candeur surtout et d'une bonhomie Qui couvrait la moitié des écarts de leur vie ; Étudiant leurs goûts, adorant leurs défauts, Pour leur plaire, oubliant mon état, mon repos, Mettant à leurs faveurs, effets de leurs caprices, Le prix qu'on met à peine aux plus grands sacrifices, Je devais me flatter de rencontrer un jour Un coeur digne du mien, digne de mon amour. Eh bien ! Que mont produit tant de droits pour leur plaire ? Des ennuis, des dégoûts, une éternelle guerre. Avec quel art cruel et quels raffinements Elles étudiaient mes secrets sentiments Pour se faire un plaisir d'empoisonner ma vie ! Tous les ressorts cachés de la coquetterie. Semblent contre mon coeur avoir été tournés : Les refus outrageants, les dédains combinés, Les remords affectés qui suivaient leur défaite, Et toujours pour cacher quelque intrigue secrète, Tout, en me déchirant, les faisait triompher. Mais quand j'étais aimé, c'était un autre enfer ! Reproches fatigants, stupide jalousie, Emportements affreux, désespoir, frénésie, De tous ces traits cruels je me suis vu frapper, Quand j'ignorais encor que l'on pouvait tromper. Eh ! Bien, mon cher docteur, c'est ainsi que les femmes Traitent les bonnes gens, et les crédules âmes. Aujourd'hui que mon coeur, se donnant avec art, Obéit à ma tête ou voltige au hasard, Que celle à qui je parle est toujours la plus belle, Elles ont la fureur de me croire fidèle.LE MARQUIS
Ne pouvant les changer, ce que j'avais à faire Était de me former un autre caractère. Je les aime toujours ; mais libre, indépendant, J'ai repris sur moi-même un entier ascendant. J'ai le coeur plus tranquille et l'esprit plus aimable... Dans ce vague charmant, ce désordre agréable, Il m'arrive, parfois, des accidents heureux Qui m'étonnent moi-même et confondent mes voeux. Ce matin, agité d'une amoureuse flamme, Seul, cherchant un objet pour épancher mon âme, J'écrivais. Tour-à-tour Lise, Éliante, Églé, Célimène s'étaient à mon esprit troublé : Je ferme ce billet rempli de ma tendresse ;... Et le nom de Lucinde est tombé sur l'adresse.ZÉRONÈS
Je crois que cela vient des fibres du cerveau. Je le démontrerai dans un Livre nouveau. Votre principe est bon ; mais la Philosophie...LE MARQUIS
Eh ! Qu'en ai-je besoin ! Les hasards de la vie Ne peuvent de mon sort altérer les douceurs. Quand mon corps est souffrant, quelquefois des vapeurs Me peignent les objets avec des couleurs sombres. Eh bien ! Je rends alors grâce à l'effet des ombres : Bien sûr, en recouvrant ma force et ma santé, De voir tous les objets des yeux de la gaieté : De trouver la Nature et les saisons plus belles, Les hommes plus parfaits, les femmes plus fidèles.ZÉRONÈS
Oh ! Je réponds de vous dans l'âge de jouir. Vous êtes éclairé : mais je vois tout finir ; Et de votre bonheur le temps tarit la source.LE MARQUIS, vivement
Après l'amour, le vin deviendra ma ressource. Je veux de mes vieux ans ne faire qu'un sommeil, Et prévenir toujours le moment du réveil.LE MARQUIS
Docteur, que vous en semble ? Suis-je digue de vous ?... Il faut nous arranger. Des hommes seulement vous pourriez vous charger. Faisons notre partage. Affranchissez leurs âmes ; Moi, je me chargerai des préjugés des femmes... Auprès d'Orgon déjà, croyez-vous réussir ?ZÉRONÈS
Oui : j'ai tout préparé. Je l'ai fait revenir De ses préventions ; et même la famille Sera bientôt d'accord pour vous donner sa fille. Il me dit tous les jours, de la meilleure foi, Qu'il ne peut se passer ni de vous ni de moi : Que la terre de pleurs serait une vallée, Si les savants jamais ne l'avaient consolée. De la société je l'ai souvent distrait. Chaque livre qu'il lit, j'en demande l'extrait ; Et même en ce moment je sais qu'il s'étudie À faire un Abrégé de l'Encyclopédie. Enfin, nous le tenons : mais ces Dames....L'Encyclopédie dite de D'Alembert et Diderot date de 1750.
LE MARQUIS
Je crois Qu'elles cessent aussi de médire de moi. Elles me déchiraient, Dieu fait ; et je soupçonne, Avec justes raisons, que la jeune personne S'est permis contre moi d'incroyables discours. Il est vrai cependant que, depuis plusieurs jours, Cette petite haine a moins de violence : Mais je n'ai pas le don d'oublier une offense. La sienne m'est présente, et je pourrais songer Si c'est en l'épousant que je dois me venger.ZÉRONÈS
Il faut attendre encor le progrès des lumières. Le préjugé fut si bas il ne durera guère, Nous nous en occupons : mais les législateurs Sont toujours en querelle avec les vieilles moeurs ; Et rien n'avancera, tant que le Ministère Ne nous confiera pas le bonheur de la terre.Le vers 122 est illisible en son milieu.
LE MARQUIS
Avez-vous déjà fait quelques ouvrages !LE MARQUIS
Elle est bien, et dans peu, Mon Intendant m'a dit que, sans compter le jeu, Les femmes et les dons d'une vieille parente, Je pourrais bien avoir vingt mille écus de rente, Et que je ne devrais que neuf cens mille francs.ZÉRONÈS
Je vois, dans tout cela, peu de deniers comptant. Hasardez, croyez-moi, ce que je vous propose. Épouser est plus sûr. Je ne crains qu'une chose ; Vous avez bien brouillé les deux jeunes amants ; Mais un rien rétablit les premiers sentiments, Et de l'homme moral l'étude approfondie, Me fait craindre un retour du coeur de Rosalie.LE MARQUIS
Peut-être qu'en effet, ils s'aiment : mais enfin, Je les étourdis tant qu'ils n'en savent plus rien. J'ai d'abord attaqué la tête de Darmance, J'ai jusqu'à mes succès porté son espérance. Il débute fort bien : j'en fuis content : d'honneur ; Je crois apercevoir en lui mon successeur. Pour parvenir ensuite au coeur de Rosalie, J'ai dans mes intérêts mis sa charmante amie.... Cette femme m'occupe : un jour même, en secret, Je n'ai pu m'empêcher de voler son portrait, Et j'aime à le revoir.Regardant le Portrait, et le faisant voir à Zeronès.
Orphise est si jolie ! Ce serait bien le cas d'une double folie...Resserrant le Portrait.
Mais elles s'aiment trop : il n'est pas temps encor ; Et ce serait risquer d'échouer dans le port. Enfin, je me fuis fait amoureux de Mélise Qui me prône, et, de peur qu'on ne la contredise, Embrasse ma défense avec tant de chaleur Qu'un jour son grave amant en a pris de l'humeur. Vous, Docteur, ayez l'oeil surtout ce qui se passe. Employez la sagesse et j'emploierai la grâce. Qui pourrait résister à nos efforts vainqueurs ? Entraînez les esprits : je séduirai les cours.SCÈNE II. Le Marquis, Orgon, Zénorès.
ORGON, au Marquis
Mon, mon ami : c'est bien. Écoutez ce digne homme : et vous saurez, ensuite Sur quel plan vous devez régler votre conduite. Il vous apprendra l'art de dompter vos désirs, Et de vous détacher de tous les faux plaisirs. Vivant dans ma retraite en père de famille Exempt d'ambition, adoré de ma fille, Riche, n'ayant besoin de crédit, ni d'appui, Je me croyais heureux : Eh ! bien, demandez-lui ? Vous n'imaginez point, grâces à ses services, Combien autour de moi je vois de précipices. Ce n'est qu'en frémissant que j'ose faire un pas ; Et je crois que, sans lui, je ne bougerais pas.LE MARQUIS
Ah ! Monsieur, rendez-moi tous mes droits sur votre âme. Approuvez mes transports et couronnez ma flamme ; Tous deux, de votre sort détournant les rigueurs, Sur vos pas à l'envi nous sèmerons des fleurs. Les soucis, les chagrins, la sombre inquiétude N'approcheront jamais de votre solitude. La sagesse les brave et fait les adoucir : La gaieté les écarte, ou les change en plaisir.ORGON, à Zéronès
Qu'en pensez-vous ?ZÉRONÈS
Monsieur, si la Philosophie Suffit pour résister aux dégoûts de la vie, Je crois que dans un coeur ouvert à la gaieté La sagesse pénètre avec facilité. Dans un terrain trop sec le grain ne germe guères. J'ai souvent là-dessus combattu mes confrères : C'est notre côté faible ; ils n'ont pas disputé. Mais il faut cependant garder la dignité. Le sort vous offre ici deux hommes de génie, Tous deux séparément profonds dans leur partie : Profitez du hasard qui les fait rencontrer. L'occasion est belle ; il faut s'en emparer.ORGON
Vraiment, je le voudrais : je sens cet avantage ; Et même tout le monde à cet hymen m'engage,Au Marquis.
Sans savoir mes desseins, vous n'imaginez pas Le bien qu'on dit de vous. Moi, j'écoute tout bas ; Et j'en fais mon profit. Oh ! Je vous tiens parole : Pour cacher mon secret, j'ai bien joué mon rôle ; Et je vois, à présent, que c'étaient des jaloux Qui hasardaient ici des propos contre vous. Ainsi je me défends de trahir le mystère. Pourtant je l'avouerai, (sans être trop sévère,) Je veux, mon cher Marquis, vous éprouver encor. Pardonnez : mais ma fille est mon plus cher trésor. Je l'aime ; et, des erreurs qui trompent la vieillesse, Mon coeur a conservé cette seule faiblesse. C'est beaucoup à mes yeux que d être un grand Seigneur, D'avoir un bel état, des talents, et l'honneur ; Ce serait même assez pour toute autre famille : Mais, pour être mon gendre, il faut aimer ma fille. Restez donc avec nous : demeurez-y toujours. La campagne est superbe, et voici les beaux jours. Si vous avez affaire, il vous est très facile, En une heure au plus tard, de vous rendre à la ville ; Et, le soir, vous viendrez retrouver vos amis.LE MARQUIS
Vous me verrez toujours à vos désirs soumis. Oui, je vous veux moi-même apprendre à me connaître, Tel que je suis, Monsieur, non tel que je veux être. Revenu des erreurs, ah ! Qu'il me sera doux De terminer ma course en vivant avec vous ! Jeune encor, j'ai déjà fait un bien long voyage : J'en aperçois le terme. Échappé du naufrage, Je me vois dans vos bras avec ce doux transport Qui s'empare de l'âme en arrivant au port.ORGON
Nous verrons : une chose aujourd'hui m'embarrasse. Darmance vient dîner. Il est dur, à ma place, De recevoir encor ce jeune homme chez moi. Je m'étais avec lui conduit de bonne foi, Comme avec vous. Déjà j'étais près de conclure : Ma fille lui plaisait, et j'aimais sa tournure : Au moment de signer, le fat a disparu. Vous jugez qu'après lui nous n'avons pas couru. On ne pardonne point de semblables offenses. Mais j'aime ses parents : ils m'ont fait tant d'instances Pour éviter l'éclat en rompant avec lui, Qu'enfin j'ai bien voulu le revoir aujourd'hui. Je ne fais que lui dire, et je crains ma franchise. Je ne veux pas surtout désobliger Mélise, Sa soeur.SCÈNE III. Le Marquis, Zéronès.
LE MARQUIS, vivement à Zéronès prêt à suivre Orgon
Profitez du moment pour en avoir raison. Parlez de ce Duché promis à ma maison. De mes aïeux surtout vantez-lui la mémoire, Leurs faits d'armes...ZÉRONÈS
Je ne lis pas de vers.LE MARQUIS
Docteur, savez-vous lire ?ZÉRONÈS
Oui : mais....ZÉRONÈS
Eh bien, que voulez-vous ! Je n'ai point de crédit, Point de nom , de talents, je n'ai qu'un peu d'esprit, II faut un passeport aux gens de mon étoffe ; Et j'ai dit au public que j'étais Philosophe.LE MARQUIS
C'est une porte ouverte à tous les ignorants. On peut, sans aucuns frais, se mettre sur les rangs. Dans le monde, un penseur n'a pas besoin décrire ; Et même, à la rigueur, il pourrait ne rien dire. La Nature est mon livre : et, pour vous bien servir, Jusques aux errata je vais le parcourir.Il sort.
SCÈNE IV. Le Marquis, Un domestique apportant une Lettre.
LE MARQUIS
Donne.Il lit.
Je voudrais bien , Monsieur, vous faire part des raisons qui m'ont empêchée de vous recevoir à Paris. Vous aurez été sûrement étonné de trouver ma porte fermée si souvent : mais vous savez que les femmes ne font pas toujours tout ce qu'elles veulent. J'apprends que vous êtes dans mon voisinage , et je vous engage à venir me voir vers quatre heures dans ma solitude.
Ah ! La charmante femme !Et plus tard je pourrais sortir.
Au Domestique.
Demande mes chevaux à quatre heures.LE MARQUIS, poursuivant
Et demain je vais à Versailles. Je voudrais cependant me justifier vis-à-vis de vous.
Moi, je n'y songeais plus.Car s'il est dangereux d'être trop votre amie, il est bien difficile de consentir à être votre ennemie. Sauvez-moi de ces deux écueils, en acceptant ma proposition".
Mais comme c'est écrit !Je vous prie de ne pas oublier de me rapporter mon billet en venant me voir.
Oh ! oui : pour le premier je sais que c'est l'usage. Je le rendrai.SCÈNE V. Le Marquis, Darmance.
DARMANCE
J'y viens à contre-coeur ; vous le jugez : aussi Je ne fais qu'obéir aux ordres de mon père. L'accueil que je reçois n'est pas fait pour lui plaire, Tout le monde me fuit : il semble qu'avec moi Je porte dans ces lieux l'épouvante et l'effroi.DARMANCE
J'ai suivi vos conseils.LE MARQUIS
Tu ne pouvais mieux faire : Mais il était trop tard. Tu t'étais engagé Au point de ne pouvoir demander ton congé, Il a fallu le prendre. Aussi quelle folie De vouloir tristement t'enchaîner pour la vie, Quand les femmes encor ne te refusent rien ! Attends qu'on t'ait quitté. Laisse ce froid lien Aux êtres malheureux proscrits par la Nature, De leur difformité qu'il répare l'injure. Le matin de la vie appartient aux amours. Sur le soir, de l'hymen implorons le secours. Ce Dieu consolateur est fait pour la vieillesse. Il nous assure, au moins, les droits de la jeunesse : Et la main d'une épouse, à son premier printemps, Fait naître encor des pleurs dans l'hiver de nos ans. Mais prévenir ce terme, et choisir une belle Pour languir de concert et vieillir avec elle, C'est s'immoler soi-même, et c'est perdre en un jour Les secours de l'hymen et les dons de l'amour.DARMANCE
D'un sentiment plus doux mon âme possédée, S'était fait de l'hymen une toute autre idée. Enfin, je me connais : l'art de séduire un coeur. Est trop profond pour moi...DARMANCE
Eh bien ! Achevez donc tout-à-fait de m'instruire. Si j'étais, comme vous, d'une illustre maison : Si j'avais de l'éclat, des honneurs, un grand nom...LE MARQUIS
N'es tu pas Gentilhomme ?DARMANCE
Oui : mais mon origine, N'est pas assez brillante ; il faut qu'on la devine ; Et partout dans l'Histoire on trouve votre nom. Près des femmes souvent c'est un titre.LE MARQUIS
Allons, donc ; C'est un titre... au Marais, ou bien dans la Province ; Mais ailleurs, mon ami, l'avantage est fort mince ; Et sur le même plan l'Amour nous voit rangés. C'est un Dieu Philosophe : il est sans préjugés.LE MARQUIS
Oui : c'est là sûrement la meilleure méthode. Mais, pour y parvenir, il ne te manque rien. La Baronne, déjà, te reçoit assez bien, Je crois ?DARMANCE
Cet amour-là ne remplit pas mon âme ; Et j'ai bien de la peine à partager sa flamme. Je ne fais que lui dire.LE MARQUIS
Il faut la quereller. Cela vaut toujours mieux que de ne point parler. Tu ne peux pas trouver à lui faire une scène ?DARMANCE
Pourquoi vouloir encore appesantir sa chaîne, Et, ne pouvant l'aimer, redoubler son tourment ? J'aime mieux la quitter et parler franchement.LE MARQUIS
Parler franchement ? Non.DARMANCE
Mais que faut-il donc faire ?LE MARQUIS
En prendre une autre : ensuite ébruiter l'affaire. Pour que l'on te renvoie, il faut le mériter ; Car on ne doit jamais avoir l'air de quitter. Il faut toujours tenir, jusqu'au moment propice Où l'on parvient enfin à nous rendre justice.LE MARQUIS
Je ne sais pis... pourtant... oui : cela se pourrait. Eh ! Bien, il faut tâcher de la rendre infidèle, De lui donner des torts. Moi, j'irais bien chez elle ; Mais le premier parti te réussira bien.LE MARQUIS
Tromper deux femmes ?DARMANCE
Oui.DARMANCE
Le mien m'est inutile Lorsque je veux tromper. Comment faites-vous donc Pour mener, à la fois, deux intrigues de front ? Il peut se rencontrer que dans une journée On ait deux rendez-vous, la même après-dînée, À la même heure enfin.LE MARQUIS
Premièrement on peut Se les faire donner à l'heure que l'on veut. C'est un principe aisé qui s'apprend par l'usage, Et qu'on ne devrait plus ignorer à ton âge.LE MARQUIS
Ah ! Ma foi, Les épîtres jamais ne me trouvent chez moi. C'est bien assez d'avoir la peine de les lire, Sans s'imposer encor la fatigue d'écrire. Enfin, deux rendez-vous n'ont rien d'embarrassant. Un sot se tirerait d'affaire en réfutant. Moi j'accepte toujours. Par-là, je me délivre Des explications que les refus font suivre. Deux femmes m'ont voulu pour le même moment ; Je cours d'abord chez l'une avec empressement. J'arrive un peu plutôt pour lui marquer mon zèle ; Et je fais naître ensuite un sujet de querelle. De violents soupçons me mettent en courroux. Je suis outré : je cède à mes transports jaloux. L'heure sonne : et je suis de désespoir chez l'autre. Puis le soir, on m'écrit : « Quel amour est le vôtre ! Sans lui, je ne peux vivre : avec lui, je mourrai. Venez rendre le calme à mon coeur déchiré. Je m'endors tendrement : et, dès que je m'éveille, Je cours faire oublier les fureurs de la veille.DARMANCE
Oh ! Je vois bien qu'il faut renoncer à l'honneur De soutenir le nom de votre successeur. Je manquerais l'ensemble et les détails du rôle.LE MARQUIS
Dans les commencements, tu feras quelqu'école : J'y compte, c'est le sort de tous les débutants : Mais on se sonne après. Il m'a fallu dix ans, À moi, pour arriver. Je n'avais point de maître. J'étais tout seul : et toi, qui ne sais que de naître, Qui me fuis, pas à pas sur un chemin frayé, Dès le premier abord, je te vois effrayé.DARMANCE
Je ne suis pas heureux, j'en ignore la cause : Mais je sens qu'à mon coeur il manque quelque chose... Les toilettes ici se finissent bien tard !LE MARQUIS
On veut nous plaire.DARMANCE
On vient.LE MARQUIS
Tu changes de couleurs ?SCÈNE VI. Tosalie, Orphise, Damis, Mélise, La MArquis, Orgon, Zénorès, Darmance, Un maître d'Hôtel.
ORGON, arrivant le premier et se détournant vers la coulisse d'où il sort
Où portez-vous vos pas, Mesdames ? Le dîner...À demi voix et à part.
Ne me quittez donc pas.ROSALIE, à part à Orphise
Je m'avance en tremblant, mon amie : il me semble Que j'aurais mieux aimé ne les pas voir ensemble.ORGON, à Darmance très froidement
Monsieur, je vous salue...Aux Dames.
Eh ! bien, le cher Marquis Veut nous sacrifier les plaisirs de Paris. Nous le posséderons tout l'été, tout l'automne,Au Marquis.
Ces Dames en doutaient.LE MARQUIS
Quoi ! Cela vous étonne ? Ah ! tout ce que Paris a de plus précieux, Mesdames, je le vois rassemblé dans ces lieux. Les grâces de l'esprit, les qualités de l'âme ;En montrant Mélise.
Les talents enchanteurs.MÉLISE, à part à Damis
Il est charmant.DAMIS, avec contrainte
Madame...LE MARQUIS, en montrant Orgon
Je vois un père tendre, un guerrier plein d'honneur, De nos preux Chevaliers retraçant la candeur, Et cette intégrité digne du premier âge De la France naissante,ORGON, à Zéronès
Il est loyal.LE MARQUIS, en montrant Zéronès
Un sage, Dédaignant les lauriers si chers aux beaux esprits, Instruisant par ses moeurs, et non par ses écrits.ZÉRONÈS, à Orgon
Il est profond.LE MARQUIS, montrant Orphise et Rosalie
Enfin, je vois à son aurore La beauté, la vertu qui l'embellit encore, Et le tableau touchant d'une pure amitié....En regardant tout le monde.
Auprès de vous, Paris est bientôt oublié.ORGON, à Zénonès
Quelle différence !Ces deux vers ne terminaient pas heureusement l'acte ; et je suis encore à en concevoir les raisons. Il a fallu les supprimer après la première représentation : mais je regrette ce mot ; "Ah ! mon ami !" dont l'expression mélancolique devait annoncer ici la fixation de l'âme de Rosalie. [NdA]
ZÉRONÈS
Ah !ROSALIE, à Orphise
Ah ! mon amie !ACTE II
SCÈNE PREMIÈRE. Orphise, Rosalie.
ORPHISE
Ce dîner, Rosalie, était embarrassant. Je voyais dans vos yeux un trouble intéressant, Que vos efforts trompés laissaient toujours paraître. Votre instant est venu : je crois vous bien connaître. Par le besoin d'aimer votre coeur tourmenté Cède aux impressions dont il est agité. Incertain dans son choix, mais pressé de se rendre ; II faut abandonner l'espoir de le défendre. Dans ce moment surtout l'assaut est dangereux. Un jeune homme charmant et peut-être amoureux, Prodigue de ses soins, profond dans l'art de plaire, Ne doit pas vous paraître un amant ordinaire. Tout semble en sa faveur vouloir se réunir. Darmance vous trahit : il vient pour le punir. II vient pour vous venger. La circonstance est belle : Et des légèretés d'un amant infidèle Le souvenir, d'abord profondément tracé, Par l'amant qui console est bientôt effacé.ROSALIE
Je m'abandonne à vous, ô ma fidèle amie. C'est à vous de régler le destin de ma vie. Je suis bien agitée, il est vrai : mais mon coeur De vos sages avis recherche la douceur, Jugez quel est mon sort. Dès ma plus tendre enfance, Mon père avait promis de m'unir à Darmance. Je recevais ses soins ; et vous avez pu voir Qu'en l'aimant je croyais écouter mon devoir, Depuis plus de deux mois, il me fuit, il me laisse. Le Marquis vient : mon père approuve sa tendresse. Mon père contre lui dès longtemps déclaré L'accueille, le caresse, en paraît enivré, Il vante son esprit, ses grâces, sa noblesse. Tout le monde applaudit : et moi, je le confesse. J'entends avec plaisir le bien qu'on dit de lui. Cependant je ne fais quelle crainte aujourd'hui De mon nouveau penchant empoisonne les charmes. Ah ! Si vous le pouvez dissipez mes alarmes.ORPHISE
Je ne me charge point encor de les bannir : Je sens que je pourrais risquer de vous trahir. Le vice disparaît sous des dehors aimables. Les grâces de l'esprit, les talents agréables Étendent sur le coeur un voile dangereux, Il nous cache souvent un avenir affreux : Et ces hommes charmants que l'on croyait solides Sont des amants brillants et des époux perfides. Le Marquis peut séduire, il est vrai : sa gaieté Prend chez lui les dehors de la naïveté : Mais enfin c'est toujours l'esprit qui la remplace. Il parle bien sans doute : il s'exprime avec grâce ; Mais ce n'est pas, je crois, le langage du coeur : Nous parlons autrement. On vante sa candeur : Mais, pour faire l'aveu d'une faute connue, II ne faut pas avoir l'âme bien ingénue. Par l'éclat qui souvent marque ses actions, On connaît ses duels et ses séductions ; Et je n'ai jamais pu jusqu'ici le surprendre Faisant l'aveu d'un tort qu'on ne pourrait apprendre, Enfin, ma chère amie, il faut en convenir, Cette conversion ne saurait m'éblouir. Eh ! Qui sait les motifs de ses soins pour vous plaire ? On peut s'attendre à tout d'un pareil caractère. Il a su tous le mal que nous disions de lui ; Je frémis : s'il voulait se venger aujourd'hui !...ROSALIE
Allons : je vais chercher un secourable asile , Et jouir au couvent d'un état plus tranquille. De trop de sentiments mon coeur est combattu : Il faut quitter le monde.ORPHISE
Ah ! Dieu ! Pour la vertu Ce serait, mon amie, une perte cruelle. Les femmes de ce siècle ont besoin d'un modèle : Qui leur en servirait ?ROSALIE
Enfin que feriez-vous Si vous deviez avoir le Marquis pour époux, S'il vous avait d'abord adresse son hommage ?ORPHISE
J'aurais pris, à l'instant, le parti le plus sage ; Et, prévenant de loin le moment des regrets, Je l'aurais supplié de ne me voir jamais. Que n'ai-je point souffert pour mettre abandonnée Aux pièges dont je crois vous voir environnée ! Mon âme était si neuve, et j'avais un époux Si traître, si galant, si perfide ; si doux ! Il me cachait si bien la vérité cruelle ! Dans l'âge où l'on croît tout, je le croyais fidèle. L'erreur n'a pas duré, mes yeux se sont ouverts ; Et je n'ai plus senti que le poids de mes fers. Muet à mes douleurs, il me laissait mourante. Le sort me l'a ravi : je lui serai constante.ORPHISE
Non : Mais il me reste au moins dans ma condition De tendres souvenirs, et quelques douces larmes Qui, malgré le veuvage, ont encore des charmes. Et d'ailleurs l'amitié suffit à mon bonheur. Celle que j'ai pour vous occupe tout mon coeur. Dans le monde, où je vis, elle m'est salutaire. Ne m'en sachez point gré : si vous m'étiez moins chère, Je ne répondrais pas de garder mon serment. Aussi je suis à vous jusqu'au dernier moment.ROSALIE
Vous ne pouvez m'aimer qu'autant que je vous aime : Peut-être je pourrais me conduire de même.ORPHISE
Oh ! non : vous n'avez pas paye jusqu'aujourd'hui, Le tribut à l'Amour : je suis quitte avec lui. Croyez-moi, Rosalie : un commerce paisible Ne satisferait point une âme aussi sensible. Ne vous en plaignez pas. Je vous aimerais moins, Si votre coeur pouvait se passer de mes soins ; Si vous étiez, surtout, de ces femmes glacées, Volages par caprice, et rarement fixées, Qui, ne pouvant avoir que des goûts imparfaits, Choisissent sans amour, et quittent sans regrets. Cette fragilité n'est pas intéressante. On juge à la rigueur une âme indifférente. Je veux que mon amie ait toujours dans son coeur, À tout événement, l'excuse d'une erreur. Je vous mets à votre aise avec cette indulgence.ORPHISE
Il faut attendre encor, Et nous donner le temps d'assurer votre sort. Peut être ignorez-vous, ma chère Rosalie, Le nouvel intérêt dont votre âme est remplie Il est des sentiments que l'on prend pour l'amour. Le dépit, quelquefois, nous engage au retour. On s'étourdit, on veut ne pas se rendre compte D'un regret douloureux qu'avec peine on surmonte, Et l'on trompe son coeur... parlez-moi franchement : Regrettez-vous encor votre premier amant ?ROSALIE
Je ne crois pas.ROSALIE
Je ne sais : sa présence Fait un effet sur moi que j'expliquerais mal. Il me gêne ; et surtout auprès de son rival.ORPHISE
Je m'en suis aperçue.ORPHISE
Oui, sa soeur le prétend.ORPHISE
Ah ! Je ne le plains pas. L'insensé petit maître, D'avoir jusqu'à ce point osé vous méconnaître Heureusement pour nous, tous ces imitateurs, Ces singes de la Cour, dans leurs serviles moeurs, N'étalent à nos yeux que la laideur du vice. Leur médiocrité, soit raison , soit caprice, Jusques dans leurs défauts inspire le mépris. J'aimerais encor mieux notre brillant Marquis. S'il est perfide, au moins il ne l'est qu'avec grâce : Ses vices sont couverts d'une aimable surface ; Et l'on peut s'y tromper.ORPHISE
Oh ! Je vous le promets. Il a bien de l'adresse ; Mais on peut, sans scrupule, égaler sa finesse. La franchise avec lui ne servirait à rien.... Vous ne concevez pas cet étrange moyen Qu'il faille se masquer pour connaître les hommes ; Mais le monde est un jeu : dans le siècle où nous sommes, Par les vices adroits les moeurs ont tout perdu, Et ce n'est que l'esprit qui sauve la vertu. Je l'aperçois : gardez de vous laisser surprendre,Elle sort.
SCÈNE II. Orphise, Le Maquis.
LE MARQUIS
Ah ! Que je suis heureux ! Sans doute, en ce moment, votre coeur généreux Me protégeait, Madame, et prenait ma défense. Combien un pur amour a sur nous de puissance ! Je déteste l'éclat de mes premiers succès. J'aime enfin sans remords, sans crainte, sans regrets. Ou si pour mon malheur je me trompais encore, Loin de vouloir combattre une erreur que j'adore, J'épaissirais le voile étendu sur mes yeux. Oui : le charme nouveau que j'éprouve en ces lieux M'avertit que je touche au bonheur de ma vie. Je suis digne de vous, digne de Rosalie. Votre active amitié doit être sans effroi. Vous n'avez désormais à craindre que pour moi.ORPHISE
Le pauvre malheureux ! Dans quel pas il s'engage ! Mais il faut avec moi prendre un autre langage. Tenez, mon cher Marquis : vous avez vingt-huit ans, J'en ai vingt-quatre : ainsi les discours des enfants Ne sont plus faits pour nous.LE MARQUIS
Oui : mais lorsque l'on aime On le devient. L'amour est peint sous cet emblème ; Et j'éprouve aujourd'hui qu'il rétablit en nous Cette candeur première et vos sentiments doux Qui distinguent si bien l'âge de l'innocence. Tout est nouveau pour moi : je crois à la constance, À la fidélité , je renais par l'amour... Pourquoi de mon bonheur diffère-t-on le jour ? L'indulgence fait grâce aux torts de la jeunesse. Je n'aurais jamais eu qu'une seule faiblesse, Si j'avais bien choisi dès la première fois. Eh ! Qui peut soutenir l'erreur d'un mauvais choix ! J'ai mieux aimé risquer de paraître infidèle : Mais, retombant toujours dans une erreur nouvelle. Entraîné, malgré moi, par un charme vainqueur. Je n'ai fait que donner et reprendre mon coeur. Est-il un sort plus dur pour un homme sensible !ORPHISE
C'est pour vous délivrer de cet état horrible, Que l'on veut vous donner tout le temps de choisir. Nous redoutons en vous cet ardeur de jouir. Pour faire un bon mari, vous aimez trop les femmes.LE MARQUIS
J'aime les femmes ! Mais, accordez-vous, Mesdames. Pour que l'on vous épouse, il faut bien vous aimer ; Et d'ailleurs l'amour seul a droit de me charmer. Il me traite bien mal : tous ses plaisirs me fuient ; Mais l'amitié me glace, et les hommes m'ennuient.LE MARQUIS
Ne me demandez pas ce que je sens pour vous. Vous n'aurez de longtemps d'ami qui me ressemble. Un commerce tranquille avec vous ! Ah ! Je tremble, Quand je suis obligé d'implorer vos secours, De vous ouvrir mon coeur, de vous voir tous les jours. II fallait m'épargner cette épreuve cruelle. Quel supplice, grand Dieu ! Rosalie est bien belle, Mais le piège est bien fin : et cette intention... Vous riez !ORPHISE
J'attendais la déclaration.LE MARQUIS, vivement
Oh ! Non : n'y comptez pas. Vous vous trompez, Madame. Vous n'êtes, à mes yeux, que la seconde femme De l'univers.ORPHISE
Tant mieux.LE MARQUIS
Que je suis malheureux ! Trahi jusqu'aujourd'hui, trompe dans tous mes voeux, Il m'a fallu souffrir et travailler sans cesse. Pour rencontrer un coeur digne de ma tendresse : Je le cherchais en vain, ce coeur n'existait pas. J'aperçois Rosalie : après ces longs combats, Je croyais respirer. Les vertus de son âge, Son ingénuité rassuraient mon courage. Que me sert de l'aimer, d'être de bonne foi ! Je ne puis lui parler : on l'éloigne de moi. Il faut me replier et me mettre à la gêne Pour prouver un amour qu'elle croirait sans peine, Hélas ! Le seul aspect de mes vives douleurs À celle qui les cause arracherait des pleurs.LE MARQUIS
Mais que lui dites-vous ? il est bien difficile De lui peindre l'ardeur dont je suis embrasé.LE MARQUIS
Vous avez tant d'esprit, de grâce ! Ah ! je vous prie. Faites-lui bien sentir que je lui sacrifie Tout au monde, la Cour, mes plaisirs, mes amis.ORPHISE
Rosalie en est sûre.LE MARQUIS
Dieu ! Dans ce moment-ci Je ne puis différer une importante affaire. II faut que ma présence y soit bien nécessaire Pour aller perdre ainsi des moments précieux : Mais je reviens après me fixer dans ces lieux. Je ne vis point ailleurs : n'en doutez plus, Madame. Loin de vous opposer à ma naissante flamme, Vous avez protégé cette innocente ardeur Qui me rend tous les biens que regrettait mon coeur. Daignez, charmante femme, achever votre ouvrage ; Il est digne de vous de fixer un volage. Que de tendres liens nous uniraient un jour ! Ce serait l'amitié qui conduirait l'amour.ORPHISE
Oh ! Nous savons très bien que vous êtes aimable : Mais, si vous nous trompez, que vous êtes coupable ! À quel abus cruel votre esprit s'est livré ! . Des procédés ingrats vous auront égaré : Car vous êtes né franc, et même je suis sûre Que votre âme d'abord était sensible et pure. Vos discours auraient moins l'air de la vérité, Si quelque souvenir ne vous était resté. Ne vous en servez pas pour tromper Rosalie. Des maux qu'on vous a faits doit-elle être punie ? Ce serait une horreur trop digne de celui Que, malgré ses noirceurs, je regrette aujourd'hui.LE MARQUIS
On vous a trahie !LE MARQUIS
Votre époux ! Se peut-il qu'un mari soit capable !... Je conçois les soupçons que vous gardez sur moi. Il avait l'air si doux, et de si bonne foi...LE MARQUIS
Ah ! Ne conservez plus de doute qui m'offense. J'adore Rosalie autant que vous l'aimez. C'est moi qui remplirai les voeux que vous formés, De mes premiers amours victime généreuse, Je ne me vengerai qu'en la rendant heureuse.LE MARQUIS
Ah ! changeons de discours,SCÈNE III. Orphine, Le Marquis, Mélise.
MÉLISE
Vous me voyez, Madame, un air triste aujourd'hui : Mais mon frère m'afflige. Il est affreux pour lui De perdre pour jamais la plus douce espérance, Et de n'inspirer plus que de l'indifférence Et même de la haine, en des lieux si chéris Qui devaient renfermer sa femme et ses amis.LE MARQUIS
Je connais un état bien plus insupportable. C'est lorsque, transporté pour un objet aimable ; On ne peut se livrer, s'épancher à loisir, Et qu'un tiers importun nous ôte ce plaisir.ORPHISE, à part au Marquis
Mais songez donc...LE MARQUIS, de même
Je veux la rendre plus discrète ;MÉLISE, de même
Comment, Monsieur ?LE MARQUIS, de même
Je veux qu'elle fasse retraite.Haut.
Oui, c'est un sort cruel, et rien n'est plus affreux Que de se voir ravir un seul moment heureux. le bonheur est si rare !ORPHISE, à part au Marquis
Encore ? Je vous laisse.LE MARQUIS, à Orphise de même
De grâce...MÉLISE, de même au Marquis
Vous osez pousser la hardiesse !SCÈNE IV. Le Marquis, Mélise.
MÉLISE
Je dois applaudir aux soins que vous prenez. Votre discrétion est tout-à-fait honnête. Que voulez-vous qu'on pense ?LE MARQUIS
Oui : j'ai perdu la tête : Mais croyez que ceci ne vous expose à rien. Après le long ennui d'un fâcheux entretien, Pouvais-je en vous voyant ?...MÉLISE
Quelle est votre espérance ? Et pourquoi me poursuivre avec cette constance ? Vous savez que Damis a mon coeur et ma foi, Et que bientôt l'hymen doit l'unir avec moi. Puis-je rompre avec lui, n'ayant point à m'en plaindre ! Eh ! Qui fait avec vous ce que j'aurais à craindre ! Soyons amis : ayez la générosité De ne plus en vouloir à ma tranquillité. Pour acquérir des droits à ma reconnaissance, Évitez-moi : prenez le parti de l'absence.LE MARQUIS
Madame, il est trop tard. En allant par degrés, Je pourrai faire un jour ce que vous désirez. Mais remplissez d'abord les devoirs d'une amie ; Donnez-moi les moyens de supporter la vie ; Et, surtout dans ces lieux où je puis espérer De trouver mon bonheur et de vous rencontrer, Faîtes-moi rechercher de ceux qui vous désirent : Qu'ils puissent se méprendre aux charmes qui m'attirent. Vous voyez que souvent, pour leur faire ma cour, Je perds, d'heureux instants dérobés à l'amour : J'ai pu même oublier toutes leurs injustices. Pour m'assurer le prix de tant de sacrifices, Parlez en ma faveur ; et daignez, chaque jour, De leur inimitié prévenir le retour.LE MARQUIS
Que vous êtes aimable et que mon sort est doux ! Combien notre amitié va faire de jaloux ! Ah ! Je suis dans l'ivresse... Et mon bonheur extrême...Il lui baise la mains et se jette à ses genoux.
LE MARQUIS, profitant de ce moment pour regarder à sa montre en tenant toujours la main de Mélise
Ciel !MÉLISE
Quoi donc ?LE MARQUIS, s'échappant avec précipitation
Je me punis moi-même. Pour la dernière fois faîtes grâce à l'amour... Mais je ne réponds pas d'être absent tout le jour.SCÈNE V.
MÉLISE, seule
Quoi ! Pour un mot, combien il craint de me déplaire ! Je ne lui croyais pas cette réserve austère. Mais dans les coeurs bien nés les premières erreurs Tournent à leur profit, et les rendent meilleurs. Celui qui des écueils a sauvé sa jeunesse, Ignorant le danger, connaît peu faiblesse. Le Marquis est plus sûr ; et je vois que sou coeur...SCÈNE VI. Mélise, Darmance.
DARMANCE
Ah ! Dieu, ma soeur, Pouvez-vous concevoir ce que je viens d'apprendre ? Je suis désespéré : Damis m'a fait entendre Que le Marquis voulait m'enlever pour jamais L'espoir de regagner l'objet de mes regrets ; Qu'il formait le projet d'épouser Rosalie.DARMANCE
Ah ! Je fuis rassuré. Mais il m'a dit encor, de douleur pénétré : (Car vous savez, ma soeur, qu'il m'aime comme un frère) « Mon ami, le cruel poursuit et désespère Un autre amant, qui n'est coupable d'aucun tort, Plus fidèle que vous, digne d'un meilleur sort... » Le saviez-vous, ma soeur ?MÉLISE, embarrassée
Comment ? Damis soupçonne...MÉLISE, avec inquiétude
Mon frère, vous croyez....SCÈNE VII. Mélise, Damis, Darmance.
DARMANCE, allant au devant de Damis
Vous vous trompiez, Damis, dans votre conjecture le Marquis aime ailleurs, et ma soeur en est sûre...DAMIS, à Melise avec un ton de reproche mêle de douceur
Vous en êtes bien sûre ?MÉLISE, dans un embarras extrême
Oui... je ne puis songer Qu'il trahisse mon frère et veuille l'affliger... Étant le confident de ses peines secrètes...DAMIS, avec un peu d'aigreur
Je suis humilié de l'erreur où vous êtes.DARMANCE
Non : ceci me regarde. Je ne souffrirai point qu'un autre se hasarde. Laissez-moi lui parler, mon frère.DAMIS
Ah ! Mon ami, Je ne l'ai point encor ce titre si chéri, Je veux le mériter : je prends votre défense. Vous avez bien des torts : mais la moindre imprudence Pourrait vous perdre ici, sans espoir de retour ; Et l'on doit respecter l'objet de son amour. J'en donnerai l'exemple, ô ma chère Mélise, J'oppose à la finesse une vieille franchise, Au brillant de l'esprit le langage du coeur : Ces armes suffiront pour vaincre un séducteur. Rassurez-vous : je suis sans trouble et sans colère ; Et je veux vous servir au moins sans vous déplaire. Rentrons : sans plus tarder, je vais prendre le soin D'obtenir du Marquis un moment sans témoin.ACTE III
SCÈNE PREMIÈRE. Orrphise, Mélise.
MÉLISE
Non : je ne cherche point à percer ce mystère. Mais, supposé qu'Orgon préfère le Marquis, Je dois, à tout hasard, détromper mes amis...MÉLISE
Oh ! Je puis, à l'instant, vous le faire connaître. Écoutez : le Marquis poursuit, en ce moment, Une femme qu'il semble aimer éperdument. De tous les pas qu'il fait je pourrais vous instruire : Mais enfin conservant l'espoir de la séduire, Il redouble de soins pour obtenir son coeur. Il ne peut ignorer que je sais son ardeur. Cette somme est très franche ; et je suis son amie Comme, depuis longtemps, vous aimez Rosalie.ORPHISE
Eh ! Bien, pour le convaincre, il saut prendre un moment Où nous le trouvions seul. Cela serait charmant. S'il a les deux projets, que pourra-t-il répondre ? Par son embarras seul nous allons le confondre/MÉLISE, embarrassée
Il est vrai... mais pourquoi le faire déclarer ?MÉLISE, de même
J'entends... mais....ORPHISE, examinant bien Mélise
Cette femme a donc la fantaisie De partager les soins qu'il rend à Rosalie ?MÉLISE, avec vivacité et humeur
Non : car elle le craint et le hait à la mort.ORPHISE, à part
Ah ! Je sais son nom..Voyant arriver Zéronès.
Mais ce maudit homme encor Vient ici nous poursuivre. Entrons-là, je vous prie.Elles passent dans une chambre voisine.
SCÈNE II.
ZÉRONÈS
Toujours fuir, à l'aspect de la philosophie ! Je ne sais que penser. Je crois, en vérité, Que je dois m'en tenir à la neutralité. C'est sous condition que les Grands nous caressent... Quand ils ont de l'esprit : mais après ils nous laissent. Notre pure amitié n'honore que les sots. Pourquoi m'embarrasser dans des projets nouveaux !SCÈNE III. Le Marquis, Zéronès.
LE MARQUIS
Oui, puisque je retrouve un ami si fidèle, Ma fortune va prendre une face nouvelle.Les vers 929 et 830 sont les vers 1 et 2 d'Andromaque de Jean Racine.
LE MARQUIS
Sûrement le bon homme...ZÉRONÈS
Mais, lorsque j'arrivais, elles fuyaient toujours. Sûrement on nous croit en bonne intelligence, Et j'augure sort mal de cette méfiance. Vous ne doutez de rien, Monsieur : nous nous perdrons.LE MARQUIS
Eh ! Bien, publiquement nous nous querellerons ; Et l'on ne croira plus à notre intelligence.ZÉRONÈS
Maïs si Mélise enfin, par esprit de vengeance, Sachant votre conduite, en informait Orgon, Par où finira-t-il ?LE MARQUIS
Lui ? Par m'embrasser.ZÉRONÈS
Bon. Et Damis, dont vos soins alarment la tendresse, Qui, depuis quelques jours, plongé dans la tristesse, Par ses sombres regards semble vous menacer, Par où finira t-il, Monsieur ?LE MARQUIS
Par m'embrasser.ZÉRONÈS
Eh ! bien, si vos projets, comme j'ai lieu de croire, Ne réussissent point, vous n'aurez pas la gloire D'être embrassé par moi.LE MARQUIS
Tout de même Docteur.LE MARQUIS
Du meilleur coeur du monde.SCÈNE IV. Damis, Le Marquis.
DAMIS
Souvent, pour m'obliger, me faisant des avances, Je vous ai vu, Monsieur, dans mille circonstances, Prévenir mes désirs, seconder mes projets, Et par votre crédit assurer leur succès.LE MARQUIS
Moi, je n'ai pour personne une amitié stérile. Eh ! Bien : dans ce moment, puis-je vous être utile ? J'y suis prêt.DAMIS
Je le crois ; et j'en fuis pénétré : Mais, depuis quelque temps, mon coeur trop ulcéré A droit de s'affranchir de fa reconnaissance : Et je puis voir au moins avec indifférence Vos nobles procédés, vos généreux secours, Lorsque vous attaquez le bonheur de mes jours. Je perds la confiance et le coeur de Melise. Vous savez que sa foi, que sa main m'est promise. Insensible à l'amour, incertain dans vos goûts, Choisissez des rivaux aussi légers que vous. Pourquoi désespérer les coeurs les plus sensible ? Adressez-vous plutôt...LE MARQUIS
À ces maris paisibles, Glacés par l'habitude et chez eux étrangers, Que ne troubleraient point mes désirs passagers , Ma foi, mon cher Damis, arracher une femme À l'ennuyeux époux qui gouverne son âme, D'un partage honteux subir la dure loi, N'est plus une entreprise assez digne de moi. C'était là mon début, en sortant du Collège. Aujourd'hui, je jouis d'un autre privilège ; Et, mettant plus de prix aux succès de mes voeux, Je ne veux pour rivaux que des amants heureux.LE MARQUIS
Du titre d'homme honnête en vain on se renomme Pour bannir un rival, le seul titre aujourd'hui, C'est d'être plus aimable ou plus adroit que lui.DAMIS
Cette ressource, ici, n'est pas en ma puissance : Mais j'en ai qui pourront servir mon espérance. Je désire, Monsieur, ne pas les employer ; Et c'est dans cet esprit que je viens vous prier...LE MARQUIS
Prétendez-vous ici me faire des menaces ? Commençons par sortir ; car je crains les préfaces.DAMIS
L'entretien finira comme vous le voudrez : Mais j'ose me flatter que vous me répondrez. Souffrez que j'interroge avant votre franchise.LE MARQUIS
Eh ! Bien ?DAMIS
De bonne soi, songez-vous à Melise ? Moi, je crois qu'aux dépens de ma tranquillité, Vous cachez un projet mûrement médité.LE MARQUIS
Eh ! Quel est ce projet ?DAMIS
D'épouser Rosalie.LE MARQUIS
Si vous me soupçonnez une pareille envie, Vous n'avez plus le droit de me rien reprocher, Ni de me demander ce que je veux cacher.LE MARQUIS
Le démon des jaloux trouble votre raison. Qui ! Moi ! J'ai bien besoin de la fille d'Orgon Pour réparer jamais les pertes que j'ai faîtes ! N'ai-je que ce moyen pour acquitter mes dettes ?LE MARQUIS
Votre ennemi mortel c'est votre jalousie ; Oui, Damis : c'est le soûl qui trouble votre vie : Et puisqu'en ce moment cette vivacité Se radoucit un peu, par pure honnêteté, Je veux vous secourir : il faut que de ma bouche, Vous soyez rassuré sur tout ce qui vous touche... Melise, croyez-moi, vous aime à la fureur.DAMIS
Moi !DAMIS
Ah ! Je voudrais vous croire : Mais depuis quelque temps, banni de la mémoire, Elle ne me voit plus avec les mêmes yeux ; Et j'ai l'air auprès d'elle étranger dans ces lieux.LE MARQUIS
Je le crois : votre air sombre alarme sa tendresse : Mais êtes-vous absent, jamais elle ne cesse De nous parler de vous ; et toujours des soupirs Annoncent de son coeur les secrets déplaisirs. Vous gênez son amour par votre méfiance. Pour le faire éclater, reprenez l'espérance : Changez votre maintien, ayez l'air d'un amant Aimé, sûr de son fait, qui marche au dénouement.DAMIS
Je conviens que j'ai pu négliger de lui plaire : Mais le chagrin aigrit, toute humeur s'en altère, Et naturellement j'ai fort peu de gaieté.LE MARQUIS
Oui : votre caractère est la solidité. C'est celui d'un mari : mais vous désirez l'être. Seulement il faudrait n'avoir pas l'air d'un maître ; Et vous l'avez un peu : car dès les premiers jours Que je venais ici, votre ton, vos discours Se ressentaient déjà de cette négligence Que l'hymen quelquefois nous inspire d'avance. Nos Dames n'aiment point ce ton de liberté Qui, dédaignant les soins, vise à l'autorité. Il faut autant de frais pour conserver les femmes Qu'on en a prodigué pour attendrir leurs âmes. La vôtre le mérite : elle a de la beauté, De l'esprit, des talents, et cette aménité Qui donne à la vertu le charme de la grâce. Je ne vois point ailleurs d'objet qui la surpasse. Allez : épousez-là : vous êtes trop heureux.Aménité : Douceur accompagnée de grâce et de politesse. [L]
DAMIS
Oui : je vois à présent que mes torts sont affreux. Même, de vos discours, l'expression fidèle, Me fait voir mille attraits que j'ignorais en elle. Combien la jalousie est un monstre odieux !LE MARQUIS
Ah ! Lorsque son bandeau nous a couvert les yeux, On ne voit plus l'amour, suivi de l'espérance, Ni, près de l'amitié, la douce confiance.DAMIS
Je ne vous cache point, que mes soupçons jaloux Avaient fort altéré mes sentiments pour vous : Mais vous avez vous-même écarté ce nuage ; II ne m'est plus permis d'insister davantage. Seulement si Darmance...LE MARQUIS
Oubliez-moi tous deux : Suivez tranquillement vos projets amoureux. Que je désire, ou non, d'épouser Rosalie, Sa main ne serait pas le destin de ma vie. Et quand je l'aimerais, je puis vous assurer, Que Darmance toujours aurait lieu d'espérer. Je ne refuse point ce que le sort me donne ; Mais je trouve tout bon, je ne nuis à personne. C'est aux femmes à voir nos vertus, nos défauts. J'ai même quelquefois secondé mes rivaux. On me prend quand on veut, on me quitte de même, Et mes soupçons jamais n'ont troublé ce que j'aime.LE MARQUIS
Volontiers.LE MARQUIS
Comment donc !DAMIS
Mes soupçons ont causé sa méprise. J'ai cru pouvoir lui dire, avant notre entretien, Que vos voeux s'adressaient à Rosalie.LE MARQUIS
Mais, je l'exige.LE MARQUIS, embrassant Damis
Je ne m'en souviens plus. Je veux, mon cher Damis, Être compté toujours au rang de vos amis.Damis sort.
SCÈNE V.
SCÈNE VI. Mélise, Le Marquis, Orphise.
Elles arrivent par une autre porte que celle par ou elles sont sorties.
ORPHISE, à Melise, à part
Il est seul : approchons.LE MARQUIS, à part
Ah ! Voici l'alliance Dont notre cher Docteur s'est effrayé d'avance. Observons leurs regards, et leurs moindres discours.ORPHISE
Marquis, expliquez-vous, sans feinte, sans détours. Notre abord vous surprend : ou, du moins, il me semble Que vous n'aimez pas fort à nous trouver ensemble : Mais un motif pressant vient de nous réunir ; Et vous serez forcé de nous entretenir. Madame s'intéresse au bonheur d'une amie, Et moi, vous le savez, au sort de Rosalie. Qui trompez-vous des deux ? Vous avez sait un choix Sans doute l'on n'aime pas deux femmes à la fois. Ainsi déclarez-vous. Si l'une vous est chère, Qu'attendez-vous de l'autre en cherchant à lui plaire ?LE MARQUIS
Vous l'ordonnez îORPHISE
Il faut....LE MARQUIS
Favorable rigueur ! Que d'un pesant fardeau vous délivrez mon coeur ! Madame s'intéresse au bonheur d'une amie ?... Je conçois ses frayeurs ; et que la voir trahie Serait un accident bien fait pour la toucher. Je souffre de l'aveu qu'elle veut m'arracher. J'aurais moins d'embarras étant seul avec elle. Mais enfin cette femme, objet de tout son zèle, N'est point ici, je crois. Moi, j'y suis établi. Par l'objet de mes voeux ce séjour embelli Le fait connaître assez. C'est ici qu'il respire : C'est ici que je vis sous ton aimable empire.... Vous voyez ma franchise. Ordonnez de mon sort.ORPHISE
Oh ! Rien n'est plus facile ; et nous serons d'accord... Marquis, votre conduite est un peu trop masquée ; Et, par cette réponse avec art compliquée, Vous annoncez à feindre une facilité Qui ressemble beaucoup à la duplicité. La franchise n'a point cette marche incertaine. Son langage naïf persuade sans peine. Le vôtre vous trahit.MÉLISE
En effet, que penser D'un homme qui toujours est prêt à renoncer À ce qu'il semble dire, à ce qu'il semble faire ? Car rien n'est positif ; chez vous, tout est mystère.LE MARQUIS, reprenant vivement
Oui : mais vous ignorez que les femmes toujours, Plus qu'un rival jaloux, traversent nos amours. Celle qui voit ailleurs s'adresser notre hommage Pense, de bonne foi, recevoir un outrage ; Et, prompte à se venger, son orgueil se réduit À troubler le bonheur de l'amant qui la fuit. Tel est dans ce moment le sort qui me menace. Une femme déjà préparait ma disgrâce ; Et je me vois forcé d'encenser ses attraits, D'avoir l'air de l'aimer, pour détourner ses traits... Ceci, pour me juger, demande plus d'étude, Et peut-être avez-vous besoin de solitude : Adieu : quand vos avis seront conciliés, Je viendrai recevoir mon arrêt à vos pieds.SCÈNE VII. Orphise, Mélise.
MÉLISE, éclatant avec humeur
Ah ! Cet homme est un monstre. Il est temps d'éclater. Je vous le dois à tous ; car je ne puis douter Qu'Orgon n'ait le projet de lui donner sa fille. Sauvons d'un séducteur une honnête famille. J'ai des moyens tout prêts ; et j'attends aujourd'hui Des informations qu'on a prises sur lui. D'une main respectable elles seront signées. Peut-être, en les lisant, serons-nous indignées D'avoir pu si longtemps croire à son repentir. Votre cause est la mienne et doit nous réunir.SCÈNE VIII. Orphise, Orgon.
ORGON, dans le fond du théâtre
J'apporte mon extrait et l'Encyclopédie... Eh bien ! Où sont-ils donc !... C'est vous charmante amie ! Mais, dites-moi pourquoi Mélise est d'une humeur... Je ne puis concevoir ce qu'elle a dans le coeur.ORPHISE
Avant la fin du jour, nous en verrons la suite. J'ai su mettre à profit le trouble qui l'agite.ORGON
Il pose sur une table son manuscrit, et le volume de l'Encyclopédie.
Quoi ! Soupçonneriez-vous aussi nos deux amis ?ORPHISE
Je ne dis rien encor : mais ils sont bien unis : Et je vous avouerai que cette intelligence Ne saurait m'inspirer beaucoup de confiance. Il faut bien qu'un manège, avec art concerté, Ait troublé, tout-à-coup, votre société. Pour moi, je ne crois pas sa marche naturelle. Je vois Damis jaloux, et Dormance infidèle. Chacun vise à son but. Examinez-les tous, De vos meilleurs amis, personne n'est pour vous. Melise s'occupait à rétablir son frère. Le Marquis a senti qu'il fallait la distraire : Et, pour mieux l'endormir dans une douce erreur, Il a pris le parti d'intéresser son coeur. C'est ainsi, que d'abord elle a pris la défense. Le moyen n'est pas franc : mais dans la circonstance, II ne m'instruit de rien, et pourrait s'excuser. Moi-même, je me vois contrainte de ruser. Dans des combinaisons si fort multipliées, Se combattant sans cesse, et toujours variées, La vérité se perd quand je crois la saisir. Je n'ai que des soupçons, et ne puis m'éclaircir.ORPHISE
Si nous n'obtenons rien du dépit de Melise, Je voudrais, m'épargnant cet importun souci, Écarter, dès demain, tout ce monde d'ici. Votre fille chez vous voit un amant volage Qu'elle aimait, et celui qui venge son outrage ; C'est pour un jeune coeur un pénible embarras. Elle peut s'y tromper. Sauvons-lui ces combats. Nous aurons tout loisir d'examiner ensuite Si l'on peut du Marquis approuver la conduite, Si Rosalie enfin l'aime ou croit l'aimer.SCÈNE IX. Orgon, Le Marquis, Zéronès.
ORGON, à part
Je demeure interdit.LE MARQUIS
Allons , voyons l'extrait.ZÉRONÈS, au Marquis
Soyez persuadé que l'ouvrage est bien fait.LE MARQUIS
Mais j'en fuis sûr.ORGON, à part
Pourtant ils sont fort raisonnables...Haut.
Messieurs, pour un auteur, vous êtes redoutables ; Et, devant vous...ZÉRONÈS
Comme un homme du monde.ORGON, à part
Ils s'entendent ensemble : Oh ! j'éclaircirai bien...Haut.
Mais, Messieurs, il me semble, Qu'on ne m'a point trompé : je vous soupçonne fort D'avoir quelques motifs pour être ainsi d'accord.ZÉRONÈS, bas au Marquis
Vous voyez.LE MARQUIS, de même à Zéronès
Faisons-nous une bonne querelle.ZÉRONÈS, de même
Eh ! Que nous dirons-nous ?LE MARQUIS, de même
Parbleu, nos vérités...Haut à Orgon.
Qui peut vous faire croire à ces absurdités ? Moi, l'ami de Monsieur !ORGON
Eh bien ?LE MARQUIS
En confiance, Sans vous, j'ignorerais jusqu'à son existence : J'ai cru que je devais rechercher son appui, J'en conviens ; mais c'est vous que je ménage en lui : Et, d'après les conseils de notre cher Molière, Jusqu'au chien du logis je m'efforce de plaire.Le vers 1130 est le vers 244 des Femmes savantes de Molière.
ORGON, à part
Comment donc ! Il le traite avec bien du mépris !ZÉRONÈS
Prenez garde, Monsieur, que le chien du logis Pour vous et vos pareils ne devienne un Cerbère.Cerbère : chien à trois têtes, était chargé de la garde des Enfers, et veillait jour et nuit. Orphée l'endormit en allant chercher Eurydice, Hercule sut le contenir quand il descendit aux Enfers, Enée mit en défaut sa vigilance avec le gâteau que lui avait donné Déiphobe ; mais il dévora Pirithoüs qui venait pour enlever Proserpine. [B] Fig. personnage vigilante et suspicieuse.
ORGON, avec un étonnement mêlé de satisfaction
Oh ! Oh !LE MARQUIS, bas a Zéronès
Bien.Haut.
Eh ! Quel mal pourriez-vous donc me faire ! Si je disais un mot, je vous ferais chasser.ORGON, à part avec contentement
Ils ne sont plus d'accord : Oh ! oui, la chose est claire.LE MARQUIS
Un parasite...LE MARQUIS
Sorti de la poussière, D'un ami trop facile égarant les vieux ans, Et pour le rendre heureux vivant à ses dépens.ZÉRONÈS, au Marquis
Apprenez que son âme énergique Ne me soupçonne point de basse politique. Il fait, grâce à mes soins, que celui qui reçoit Accorde au bienfaiteur bien plus qu'il ne lui doit.ORGON, de même
Sans doute.LE MARQUIS
Oh ! Je vous en défie.ORGON, se mettant entre eux deux
Arrêtez, mes amis : c'est assez me prouver Que j'étais dans l'erreur. Voulez-vous me priver ?...LE MARQUIS, à demi-voix à Orgon
Non, non : sous le manteau de la philosophie, Il ose se donner pour homme de génie : Mais l'âme se trahit sous la peau du lion.ORGON, avec un signe d'approbation qu'il répète à chaque réplique, comme pour les calmer
Je sais.ZÉRONÈS, de même que le Marquis, et tirant Orgon par la manche
Méfiez-vous de son air de Caton.Caton [-234 - -149] : surnommé l'Ancien ou le Censeur, romain célèbre par ses vertus, né à Tusculum, l'an 234 av. J.-C. d'une famille obscure. Il mourut l'an 149 après J.-C. à 85 ans. Censeur, il exerça ses fonctions avec une sévérité qui passa en proverbe.
LE MARQUIS, de même
Je vois un charlatan.ZÉRONÈS, de même
Je vois un petit maître.LE MARQUIS, de même
Bien vain, bien ignorant.ZÉRONÈS, de même
Bien parjure, bien traître.ORGON
Oui : je fais tout cela : je suis de votre avis : Mais enfin j'ai besoin que vous soyez unis. Oubliez tout, allons : trop de rapports vous lient. Je veux...ZÉRONÈS, avec un air piqué
Ah !ORGON
Qu'est-ce ?ORGON
Bon ! Embrassons-nous, et laissons tout cela.Ici le Marquis n'en peut plus de rire et se retient.
Nous avons tort tous trois d'abord.ZÉRONÈS
En ce cas-là...Ils s'embrassent tous trois. Pendant que le Marquis embrasse Zéronès, Orgon prend son manuscrit sur la table et revient.
ORGON
Je vous apportais là l'extrait de notre histoire. Il faut que, sur un point, vous aidiez ma mémoire. C'est un fait important ; mais il n'est pas prouvé, Et je le cherche en vain. Je ne l'ai pas trouvé. Dans l'Encyclopédie.ORGON
Bah !LE MARQUIS, à part à Zéronès
Docteur, ne dis plus rien.LE MARQUIS
Ah ! Ah !ZÉRONÈS
Tout au plus.LE MARQUIS, à part à Zénorès
Tais-toi donc.LE MARQUIS
C'est que les grands objets absorbent les petits. Monsieur s'est occupé sans doute de la sphère, Des lois du mouvement, du monde planétaire ; Et, quand on a choisi ce genre de travail...LE MARQUIS
Des soleils des détails !ORGON
Pour lui.ZÉRONÈS
Le grand tout.LE MARQUIS
Il m'assomme. Ce n'est point un mortel, je n'y conçois plus rien, C'est un esprit céleste, un être aérien. Du monde, avec un trait, il vous peint la structure. Un seul de ses regards embrasse la nature.ORGON
Aussi pour débourrer mon esprit et mon coeur, Je voudrais un ami, d'un ordre inférieur, Qui put dans les détails m'éclairer, me conduire,ZÉRONÈS
Il est certain que, moi, je ne puis me réduire... Mais vous avez trouvé cet ami dans Monsieur.ORGON
Bon : je reprends courage,Au Marquis.
Ceci n'est qu'un extrait : venez voir mon ouvrage.Il veut prendre son volume.
SCÈNE X. Le Marquis, Zéronès.
ZÉRONÈS, voyant le Marquis rire aux éclats
Eh ! Bien ?LE MARQUIS
La mine du Docteur !ZÉRONÈS, laissant tomber le livre à force de rire
Que la science est lourde !LE MARQUIS
Bon Dieu ! La bonne affaire !ACTE IV
SCÈNE PREMIÈRE. Damis, Le Marquis, Darmance.
LE MARQUIS
Vous conviendrez, Damis, que tant d'indifférence Devrait de notre ami rebuter la constance. , Orgon n'a pas daigné lui parler aujourd'hui ; Et Rosalie a l'air de se moquer de lui. La vengeance est trop forte : une telle journée Suffirait pour payer les fautes d'une année.DARMANCE
Il est sûr que jamais on ne s'est vu traité Avec tant de rigueur et tant de cruauté. Non, je n'ai plus d'espoir : témoin de mes alarmes, Aujourd'hui Rosalie a vu couler mes larmes, Elle s'est éloignée en détournant les yeux.LE MARQUIS
Mais, vous me faites rire, et ce sens froid m'étonne. Est-ce qu'après deux mois une somme pardonne ! Il faut au moins deux ans....,LE MARQUIS
Tu peux pleurer deux ans : moi, je te le conseille. Tu lui feras plaisir d'abord : cette merveille La flattera beaucoup, et je crois... à propos, Messieurs, ne suis-je point avec mes deux rivaux, Moi, qui fais prendre à l'un le parti de la fuite, Et qui de l'autre ici veux régler la conduite !DARMANCE, lui prenant la main
Ah ! Marquis !DAMIS, de même
Allons donc !LE MARQUIS
Vous étiez deux grands fous !... J'entends quelqu'un, allons : viens, Darmance, avec nous, Promener ta douleur dans le parc, sous l'ombrage. Le silence des bois, la fraîcheur d'un bocage Modèrent les transports des malheureux amants, Et le chant des oiseaux adoucit leurs tourments.Ils sortent ensemble.
SCÈNE II. Orphise, Rosalie.
ROSALIE, en larmes et fort agitée
Venez à mon secours, venez ma tendre amie... Si vous saviez !... Mon père !...ORPHISE
Eh ! Bien, ma Rosalie ?ROSALIE
Il vient de me traiter avec une rigueur ! Quel crime contre moi peut irriter son coeur ! À l'entendre, on croirait que c'est mon inconstance Qui seule a pu causer la fuite de Darmance : Que j'ai moi-même ensuite attiré le Marquis ; Et vous savez combien il en était épris ! Ce matin il l'aimait : à présent il l'abhorre. Qu'est-il donc arrivé ? Que dois-je craindre encore ?ORPHISE
Ne redoutez plus rien : échappée au danger, Votre soin, mon amie, est de n'y plus songer : De ne point regretter la grâce et l'artifice Qui couvrait sous vos pas les bords du précipice. Le Marquis est un monstre ; et tout est éclairci.ORPHISE
Nous allons y pourvoir.ROSALIE
Mais mon père !...ORPHISE
Aisément nous pourrons l'adoucir. Je blâme le transport qui vient de le saisir : Mais, prompt à s'irriter, il se calme de même. Votre âme est déchirée : une douceur extrême Peut seule la guérir. Il faut pour l'apaiser Ne lui demander rien, la laisser reposer. Trop de rigueur rendrait ses souffrances plus dures : Et le remède même aigrirait ses blessures.... Cependant, je ne sais, je vois avec plaisir, Ou du moins je crois voir que vous semblez souffrir Cette seconde épreuve avec bien du courage. La première chez vous a fait plus de ravage.ROSALIE
Il est vrai : tant de crainte alarmait mon amour ! Sans jouir de mon coeur, je doutais, chaque jour, Si le charme nouveau, dont j'étais poursuivie, Me poussait au bonheur, au malheur de ma vie. Souvent je regrettais ces paisibles moments Où se développaient mes premiers sentiments. Hélas ! Quel plaisir pur et quelle confiance M'enivrait à l'instant de m'unir à Darmance ! "J'espérais : et mon coeur doucement tourmenté Se livrait à l'attrait qui l'avait enchanté. Ô pressentiment doux ! Espérance flatteuse ! Quels biens il m'a ravis ! Que je suis malheureuse !"Les vers de cette scène, qui sont marqués de guillemets, ont été passés à la représentation. Je les regrette parce qu'ils indiquent la véritable cause du désespoir de ROsalie dans ce moment. [NdA]
ORPHISE
Eh ! Quoi ! De votre coeur ne sauriez-vous bannir L'image de l'ingrat qui vous a pu trahir. Darmance s'est formé sur un mauvais modèle. Deviez-vous rencontrer un amant infidèle ! "Sans lui j'aurais été bien loin d'imaginer Qu'aimé de Rosalie, on put l'abandonner. C'est à vous conserver qu'on doit mettre sa gloire : Et cependant, le traître a vanté sa victoire. Il en a fait trophée. Ici même aujourd'hui, Je vois que le Marquis s'est emparé de lui. Ils ne se quittent plus ; et ces perfides âmes, Préparent à coup sûr quelques nouvelles trames..." Mais je vois que ces mots vous affligent encor : Je vois couler vos pleurs...ROSALIE, fondant en larmes
Ah ! Veillez sur mon sort. Tous mes sens sont troublés ; et ma raison s'égare. Dans le désordre affreux qui de mon coeur s'empare, J'ai peine à distinguer mon amitié pour vous.ORPHISE
Venez toujours à moi : tous mes voeux les plus doux Sont de vous garantir des chagrins de la vie, Des maux que j'ai soufferts ; je veux que mon amie Les ignore toujours. Nous allons à l'instant Éloigner pour jamais votre perfide amant. Vous parviendrez alors à voir clair dans votre âme. Ensuite...Garantir : Mettre à l'abri. [F]
SCÈNE III. Les acteurs précédents, Orgon, Zéronès.
ORGON, un papier à la main et le parcourant des yeux
Quelles moeurs ! Quelle conduite infâme !ZÉRONÈS
C'est une horreur.ROSALIE
Mais, mon père...ORPHISE
Monsieur...ORGON
Oh ! Je sais que pour elle, Vous me sacrifieriez.À Rosalie.
C'est vous, Mademoiselle, Avec vos goûts brillants et vos airs de mépris, Qui me rendez pourtant la fable de Paris, Recueilli dans le port de la Philosophie, Sans vous j'allais jouir au déclin de ma vie : Dégagé de tous soins, des erreurs détrompé, En sage je vivrais de moi seul occupé : Et vous reculez tout. Allons, il faut vous rendre Dès demain au Couvent : là, vous pourrez attendre ; Et je vais à mon gré vous choisir un époux Qui me dispensera de répondre de vous. Sinon, n'espérez plus me revoir de la vie.SCÈNE IV. Orphise, Orgon, Zéronès.
ORPHISE
Pourquoi l'accablez-vous d'une injuste colère ? Voulez-vous la réduire à redouter son père ? Dans ce moment, surtout, ne la repoussez pas ; Et servez-lui d'asile en lui tendant ses bras. Peut être ce moment décide de sa vie.ORPHISE, à part
Ah ! Quelle horrible humeur !ORPHISE, le retenant
Non, non : chargez Monsieur de terminer l'affaire ; Et ne vous montrez plus : je crains votre colère.ZÉRONÈS, à Orphise
Oh ! Si vous m'en chargez, je serai tolérant. Je Je congédierai philosophiquement.ORPHISE
Cet écrit suffira pour lui faire comprendre, Sans un plus long détail, le parti qu'il doit prendre.ORPHISE
L'éclat ne sert à rien,ORGON, relisant son papier
Attaquer en duel des pères de famille, Des frères, des époux, qui défendaient leur fille, Ou leur soeur, ou leur femme !ZÉRONÈS
Oui, oui : n'hésitez pas.ORGON
Pouvais-je soupçonner tous ses sanglants éclats, Ses désordres affreux, ses moeurs, sa perfidie Qu'on appelle aujourd'hui de la galanterie ! Tout passe avec ce mot ; et les vices du temps Ne se distinguent plus avec leurs noms charmants.ORGON, en tirant un autre de sa poche
En voici la copie.ZÉRONÈS
Oh ! Je suis enchanté,ZÉRONÈS
Le petit scélérat !ORGON
Quoi !ZÉRONÈS
C'est un malheureux.ORGON
Sans doute.ZÉRONÈS
À dix-huit ans !ZÉRONÈS
Ah !ORGON
Pour me parler encore de Rosalie ? Non, je la punirai de sa coquetterie : Vous ne m'en ferez point avoir le démenti : Je ne veux plus la voir, et j'ai pris mon parti.ORGON, apercevant le Marquis, et revenant sur ses pas
Ciel !...SCÈNE V. Les Acteurs précédents, Le Marquis.
LE MARQUIS
Qu'il est dur, pour une âme enflammée, De renfermer le feu dont elle est consumée ! Enfin je vous revois et je puis m'épencher. Je trouve réuni ce que j'ai de plus cher.Orphise et Orgon détournent la tête. Zéronès se détourne aussi avec affectation.
ORGON, à part
Je n'y puis plus tenir.ORPHISE, de même
Modérez-vous, de grâce : Sortons.Ils sortent pendant que le Marquis débite les vers suivants avec transport sans prendre garde à rien.
SCÈNE VI. Le Marquis, Zéronès
LE MARQUIS, poursuivant
De quel tourment à quel calme je passe ! Voici donc ma retraite, et le dernier séjour Que, depuis si longtemps, me destinait l'amour !LE MARQUIS, tout étonné
Comment !ZÉRONÈS
Ils sont sortis.LE MARQUIS
Mais...ZÉRONÈS
Votre affaire est faite.LE MARQUIS
Mais quel motif encor ?...ZÉRONÈS
Qu'on vous met à la porte,LE MARQUIS
Ah ! Les méchantes femmes !LE MARQUIS, souriant
Ma foi, dans ce Recueil on n'a rien oublié ; Et mon Historien m'a bien étudié... C'est tour de Mélise... Oui, je crois m y connaître... Allons, le moment presse : il faut un coup de maître. Nous sommes perdus.LE MARQUIS
Voulez-vous me servir enfin ?LE MARQUIS
Que fait Rosalie !ZÉRONÈS
Eh bien ?ZÉRONÈS
Ma foi...LE MARQUIS
Ne faut-il pas que je me justifie ?ZÉRONÈS
Moi, je dis....ZÉRONÈS
À peu près, sûrement.ZÉRONÈS
À la bonne-heure : allons.ZÉRONÈS
Fort bien : je vais, Monsieur, l'engager à descendre.À part en s'en allant.
Mais je dirai toujours qu'on mette ses chevaux.SCÈNE VII.
LE MARQUIS, seul
Ah ! Je me vengerai de leurs lâches complots. Ce n'est pas d'aujourd'hui que ces petites âmes S'acharnent à me nuire. Il faut apprendre aux femmes Qu'elles n'ont pas le droit de nous lancer des traits Que de la part d'un homme on ne souffre jamais. L'effet en est égal. Seulement la manière D'en demander raison de quelques points diffère : Mais enfin elle existe ; et je ne puis songer Qu'on endure un outrage aussi doux à venger. On vient : c'est Rosalie.SCÈNE VIII. Le Marquis, Rosalie.
À l'arrivée de Rosalie, le Marquis s'empare avec adresse du fond du Théâtre pour l'empêcher de s'échapper.
ROSALIE, l'apercevant dans ce moment
Ah ! Ciel !... Le vil manège ! Quoi ! Vous osez ? Monsieur, me tendre un pareil piège !ROSALIE, avec impétuosité
Non, fuyez : je ne veux vous revoir de mes jours...LE MARQUIS, vivement et avec force
Vous ne pouvez m'ôter le droit de me défendre, Madame : vous m'avez condamné sans m'entendre ; Vos parents, vos amis m'osent calomnier : Laissez-moi les moyens de me justifier. Je vous perds pour jamais : ce seul instant me reste. Craignez mon désespoir : il peut m'être funeste.ROSALIE
Non, laissez-moi, vous dis-je : une fatale erreur N'a pas séduit mes sens : je n ai pas dans le coeur Ce qu'il faut pour vous croire.LE MARQUIS, avec menace
Ah ! Je le sais, Madame : Mais c'est votre justice ici que je réclame ; Ou je vais, n'écoutant qu'un trop juste courroux, Venger l'indigne affront que je souffre pour vous.ROSALIE, saisie d'effroi
Vous me faites frémir.LE MARQUIS
Ah ! Soyez sans alarmes. Je menace en pleurant : voyez couler mes larmes : Je les retiens à peine, et tombe à vos genouxIl se cache le visage, en tombant aux genoux de Rosalie.
Relevant la tête, et faisant semblant de s'essuyer les yeux.
Je vous revois au moins... mon destin est trop doux... Hélas...Il faut passer ici à la réplique de Rosalie "À votre coeur, je ne puis rien comprendre", les vers suivants, marqués avec des guillemets, ayant été supprimés à la représentation.
"Je ne l'espérais plus."ROSALIE
"Que prétendez-vous faire ? Vous m'avez attiré le courroux de mon père. Il ne veut plus me voir : je suis perdue.... Hélas ! Je sens qu'à ce malheur je ne survivrai pas."LE MARQUIS, toujours à genoux
"Ah ! Je sais vos dangers : ils sont plus grands encore Que vous ne le pensez."ROSALIE
"En est-il que j'ignore !... Je tremble, à chaque instant, s'il allait revenir... Sauvons-lui la douleur d'avoir à me punir. "Elle fait quelques pas pour sortir.
LE MARQUIS, faisant semblant d'avoir mal
"Ah ! Dieu !..."J'avais pensé que Rosalie devait résister à tous les moyens que le Marquis avait employés jusque là, pour la déterminer à rester un moment, et j'avais imaginé celui-ci pour donner à une jeune personne très innocente un motif plus excusable. Le sort qu'il a eu à la Cour m'a fait prendre le parti de le supprimer à Paris ; mais j'avoue que je suis encore dans l'incertitude sur l'effet qu'il y aurait produit. Je soumets ce doute au jugement du Lecteur. [NdA]
ROSALIE, se retournant
"Quoi !..."LE MARQUIS, se relevant avec peine
"Ce n'est rien."ROSALIE
"Que vois-je ?"ROSALIE
"Ciel !"ROSALIE, revenant sur ses pas lentement
"Eh bien !..."LE MARQUIS, toujours assis et jouant la faiblesse
Tout le mal est venu de ne pas nous entendre... Ce que j'éprouve ici n'est point un changement... Nous n'avons pu jamais nous parler un moment... Encor si votre amie avait été la mienne !... Mais ne souffrir jamais que je vous entretienne !Je ne laisse subsister cette note et les deux suivantes, que pour faire connaître une patrie de la scène telle que je l'avais d'abord conçue. [NdA]
LE MARQUIS, voyant que Rosalie reste, il a l'air de revenir à lui par degrés
Aimez-là, j'y consens... Je suis loin, Rosalie, De vous en détourner... Mais votre modestie Vous trompe en ce moment, et vous vous aveuglez...Il se relève et reprend ses forces insensiblement.
Connaissez donc enfin tout ce que vous valez... Jouissez de vous-même, et régnez sur votre âme... De quoi vous ont servi les conseils d'une femme !... Je craignais vos regards encor plus que les siens. La Nature a sur vous prodigué tous ses biens. Vous êtes à mes yeux son plus parfait ouvrage. Votre esprit déjà mûr a devancé votre âge : La raison le conduit ; et vos rares vertus Prennent de cet accord une force de plus. Ce n'est que par l'amour le plus pur, le plus tendre, Que l'on doit se flatter de pouvoir vous surprendre. C'étaient-là tous mes droits : sans un titre aussi doux, Aurais-je osé jamais lever les yeux sur vous !LE MARQUIS
Rosalie, Je vais vous quitter.... Non ; ce n'est plus vôtre amant, Ce n'est qu'un tendre ami qui parle en ce moment, Tout est fini pour moi : je n'ai rien à prétendre...Avec beaucoup d'apprêt et de mystère.
Mais il est un secret que je dois vous apprendre... Avant de m'éloigner si je n'ouvre vos yeux, Je perds jusqu'à l'espoir d'être seul malheureux... Vous vous troublez... Comment ! Voulez-vous que je fuie ? Ordonnez ; à l'instant, vous ferez obéie.ROSALIE
Mais... je ne conçois pas...ROSALIE
J'ai su que vous aviez des projets de vengeance ; Et que dans tous vos soins votre unique espérance Était de me tromper.LE MARQUIS, vivement
Oh ! J'en étais certain. Mais quand je n'aurais eu que cet affreux dessein, Dans des termes brûlants j'aurais avec adresse Enveloppé l'erreur d'une fausse tendresse : J'aurais toujours mêlé dans mon expression Les vrais accents du coeur et de la passion.... À présent, dites-moi : quels discours votre amie Vous a-t-elle rendus ?... Répondez, je vous prie.LE MARQUIS, plus vivement
Déjà sur cet article elle est donc infidèle ! Ne conviendrez-vous point aussi que la cruelle, De nos premiers moments protégeant la douceur, N opposait nul obstacle à ma naissante ardeur : Mais que bientôt après arrachant l'un à l'autre, Séparant sans pitié mon âme de la vôtre, Je me suis vu forcé d'embrasser ses genoux Et d'y porter les pleurs que je versais pour vous ?ROSALIE, avec une impatience mêlée d'amertume
Eh ! Bien !LE MARQUIS, plus vivement
Vous l'avez vue, alarmant votre père, Combattre les progrès de mes soins pour lui plaire, Et vouloir de son coeur bannir les sentiments Qui déjà me mettaient au rang de ses enfants...ROSALIE, avec une expression forte, qui s'augmente dans les deux répliques suivantes
Mais enfin, ce secret...ROSALIE, avec repos et douceur
Oh ! Douce constance, Trompeuse illusion de l'aimable innocence ! Vous ne m'entendez pas ?... Vous ne soupçonnez rien ?ROSALIE
Non : parlez.LE MARQUIS, avec préparation
Sachez donc que votre amie...ROSALIE
Enfin ?LE MARQUIS
Que la nécessité de lui parier sans cesse, De la rendre témoin de ma vive tendresse, D'implorer ses bontés, d'intéresser son coeur, A trompé sa faiblesse et fait notre malheur... Qu'elle est votre rivale.ROSALIE, avec saisissement
Ô lumière funeste ! Pourquoi m'arrachez-vous le seul bien qui me reste !... Mais, moi, je pourrais croire une pareille horreur ! Non : de ce vil détour j'entrevois la noirceur ; Et vous savez trop bien que ma fidèle amie Est l'unique soutien de mon coeur !LE MARQUIS
Rosalie, Je vais vous quitter... quoi ! Dans ce dernier moment ? Rien ne peut vous tirer de votre aveuglement ? Vous attendez, sans doute, une preuve plus forte. Il faut vous la donner : il m'en coûte, n'importe. Je ne puis, à ce point, me voir humilié. Votre sort en dépend : je suis justifié...Lui donnant le portrait d'Orphise qu'il a dérobé.
Connaissez à quel titre et sur quelle assurance Elle osait se flatter de ma reconnaissance,ROSALIE
Son portrait ! Se peut-il ?... Oui : je le reconnais...Regardant le portrait et fondant en larmes.
Hélas ! Depuis longtemps tu me le destinais... Je n'ai donc plus personne au monde !...LE MARQUIS
Sa vengeance De ses appas sur nous a puni l'impuissance. Elle ajoute l'outrage au plus cruel refus... Savez-vous par quel piège elle nous a perdus ?...ROSALIE
Non : je veux l'ignorer.LE MARQUIS, reprenant avec impétuosité
Ah ! J'avais lieu de croire Qu'elle vous cacherait une trame si noire. Enfin apprenez tout : voyant que mon amour Trompait son espérance et croissait chaque jour, Que je ne pouvais plus devenir sa conquête, Voici les moyens doux et la ressource honnête Dont elle s'est servie...Il lui donne la copie des informations contre lui.
ROSALIE
Eh ! Quoi ?ROSALIE, après un moment de silence et lisant
Ô ciel !LE MARQUIS
Vous frémissez ! J'aurais dû vous cacher ce trait abominable... Eh ! Bien de ces horreurs me croyez-vous capable ?ROSALIE, avec une méfiance mêlée de terreur
Ah ! Marquis !LE MARQUIS
Auriez-vous pu les imaginer ?ROSALIE, de même
Ah ! Marquis !LE MARQUIS
Les avis que je vais vous donner Sont encore plus cruels. Sachez que votre père, Dont vous avez déjà ressenti la colère, Va demain au couvent vous traîner pour toujours Et laisser dans l'oubli consumer vos beaux jours : Ou, s'il vous en retire, un choix honteux, bizarre, Comblera les horreurs du sort qu'il vous prépare, Tandis que, loin de vous, seul avec mon amour, Privé de mes amis, m'exilant de la Cour Où je vous ai promise, où, longtemps attendue, On me reprocherait de vous avoir perdue, Honteux, désespéré, j'attendrai que la mort Vienne enfin terminer ma douleur, et mon sort. De cet horrible écrit telle est la fuite affreuse.ROSALIE, saisie d'effroi
Oui, je le sens : je suis à jamais malheureuse : Mais, sans vous accuser, c'est a vous que je dois Ce que je vais souffrir,LE MARQUIS, de même
Ma mère est à Paris : je vole à ses genoux. C'est elle qui connaît l'amour que j'ai pour vous ! Je lui peindrai si bien votre injuste famille, Qu'elle va dès l'instant vous adopter pour fille. Je réponds de son zèle à servir notre espoir.Avec préparation et baissant la voix.
Si vous y consentez, le temps presse,... ce soir,... Pour vous mettre à 1'abri du coup qui vous menace, Elle viendra vous prendre... au bas de la terrasse... À la chute du jour. Ma soeur suivra ses pas. Moi, si vous l'ordonnez, je ne paraîtrai pas.ROSALIE, avec saisissement
Que me conseillez-vous ?...LE MARQUIS, ne lui laissant pas le temps de respirer
Vous n'avez plus de père, Il n'est que ce moyen qui puisse vous soustraire À l'avenir affreux qui vous est préparé. Rassurez-vous : demain, tout sera réparé. Ma mère vient ici conjurer votre père De conclure un hymen devenu nécessaire Pour éviter l'éclat, les faux bruits contre vous ; Et, dans le même jour, je deviens votre époux.ROSALIE, dans l'égarement de l'effroi et de la douleur
Hélas ! Pourquoi faut-il que vous m'ayez revue ! Je sens que je m'égare, et ma tête est perdue. Un précipice affreux est ouvert sous mes pas. Pardonnez-moi plutôt, et ne vous vengez pas.ROSALIE
Je ne sais : je frémis : un froid mortel me glace.Elle veut sortir : le Marquis s'y oppose.
Ne me retenez plus.ROSALIE
Non : cessez de m'arrêter, Pour vous, pour votre honneur, si ce n'est pour moi-même. Si vous m'aimez, on doit respecter ce qu'on aime. Ah ! Je vous en conjure, au nom de mes malheurs, Je n'aurai pas du moins à rougir de mes pleurs.LE MARQUIS
Mais que redoutez-vous ? Ce que je vous propose Assure votre sort, à rien ne vous expose. 'Songez...ROSALIE
Non, par pitié, par grâce, laissez-moi Voir et ce que je puis, et ce que je me dois.Avec amertume et terreur.
Hélas ! Si vous saviez le mal que vous me faites !LE MARQUIS, lui rendant sa liberté
Fille divine ! Eh ! Bien, soyez ce que vous êtes,Recourant après elle.
Ce que vous voulez être, allez. Au moins daignez Me dire, en me quittant, que vous me pardonnez.Il lui prend la main pour la retenir.
ROSALIE, avec une impatience plus douloureuse que vive
Pourquoi !LE MARQUIS
Vous le devez.ROSALIE, de même
Ah !ROSALIE, avec un ton de consentement forcé qui marque son désir de s'échapper
Eh ! Bien, je vous pardonne.LE MARQUIS, insistant
Du fond du coeur ?ROSALIE, de même
Hélas !LE MARQUIS
Eh ! Bien ?ROSALIE, de même
Du fond du coeur.SCÈNE IX. Le Marquis, Zéronès.
LE MARQUIS, seul
Elle ne m'aime pas : mais je ne crains plus rien ; Et la tête est perdue : il ne faut plus....ZÉRONÈS, accourant
Eh ! Bien ?LE MARQUIS
Quoi ! J'ai vu, j'ai vaincu.ZÉRONÈS
Vous êtes incroyable !LE MARQUIS
Quoi ! Rien n'est plus aisé. On s'échauffe avec peine auprès d'un coeur usé : Mais, auprès d'une enfant encore naïve et pure, On revient, sans efforts, au ton de la Nature : Des doux accents de l'âme on se pénètre alors ; Et l'esprit quelquefois en saisit les accords. Ah ! Si, dans ces moments, les femmes plus rusées Voulaient ne pas tenir leur paupières baissées, Et chercher dans nos yeux nos larmes, nos soupirs, Qu'elles s'épargneraient de cruels repentirs ! C'est-là tout le secret.LE MARQUIS
Ah ! Quand je serai vieux, je les en instruirai. Je tiendrai mon école, où je leur apprendrai JLessecrets de l'attaque, et ceux de la défense ; Et... j'aurais bien mes droits à leur reconnaissance.ZÉRONÈS
Je suis prêt.LE MARQUIS
Écrivez... de la main gauche.ZÉRONÈS, étonné
Bon ?LE MARQUIS
Point d'orthographe.ZÉRONÈS, de même
Ah ! Ah !... Point d'orthographe ?LE MARQUIS
Non.ZÉRONÈS, enchanté
Tant mieux.LE MARQUIS, dictant sa lettre
Venez, ma chère fille, venez vous jeter dans mes bras. Votre situation est affreuse. Mon fils est dans un état qui vous ferait pitié. Je tremble pour sa vie. Je n'ai pas ose le mener avec moi, craignant des éclats funestes qui pourraient hasarder votre réputation : mais je n'ai pu refuser à ma fille le plaisir de venir embrasser sa soeur : ( car c'est ainsi qu'elle vous nomme déjà.) Si vous craignez de partir avec nous, venez du moins nous voir un moment, et consulter ensemble sur les moyens les plus honnêtes et les plus sûrs pour vous sauver : car vous êtes perdue, ma chère fille. Venez donc, je vous attends avec une impatience égale à vos malheurs.
Bien, voilà tout.ZÉRONÈS
Ma foi, c'est un mystère...ZÉRONÈS
Ah !Il signe.
LE MARQUIS
Dans une heure et demie, Remettez ce billet vous-même à Rosalie ; Ensuite au bas du parc vous viendrez me trouver. Vous en avez les clefs !ZÉRONÈS
Oui, mais c'est approuver...ZÉRONÈS
Oh ! Dans un certain sens, non : j'entends bien l'affaire, Mais, encore une fois, le siècle est retardé ; Et...LE MARQUIS
C'est pour l'avancer.LE MARQUIS, vivement
Bien : pendant mon absence De tous les conjurés rompez l'intelligence. Il faut les diviser pour en avoir raison. Achevez de brouiller Darmance avec Orgon, Le père avec la fille ; et de mon ennemie Surtout ayez grand soin d'éloigner Rosalie. Enfin, mon cher Docteur, vous vous souvenez bien De nos conventions : je veux que dès demain Vous habitiez chez moi. L'heure fuit, le temps vole Adieu : pour commencer à tenir ma parole, Je vais tout ordonner pour votre appartement.ZÉRONÈS, seul
Allons : en vérité, c'est un homme charmant.ACTE V
Le théâtre change et représente un jardin.
SCÈNE PREMIÈRE. Zénorès, Le Marquis en surtout gris ; l'épée sous le bras, et le chapeau sur la tête.
LE MARQUIS
NOTE pour les représentations de cette Pièce, en Province, ou en société. Il faudra bien convenir ici de ses faits, pour que les sorties et les entrées suivantes se fassent sans confusion. C'est par le premier sentier [A] que Zéronès doit s'enfuir à la fin de cette scène, comme étant le chemin le plus court. Orphise, Mélise, et Damis pour retourner au Château, prennent la même route que Zéronès ; mais doivent arriver sur la scène par le second sentier, [B] étant censés avoir couru déjà dans le parc, pour chercher Rosalie ; comme celle-ci arrive sur les traces d'Orphise, c'est donc par le même sentier qu'elle doit entrer sur la scène, ainsi que Darmance qui a suivi les pas de Rosalie : cet ordre est indispensable.
Allons : il ne faut pas s'approcher davantage, En trois sentiers ici la route se partage... Où mène le premier ! [A]ZÉRONÈS
Au château.LE MARQUIS
Celui-ci ! [B]LE MARQUIS
Tant pis,ZÉRONÈS
Ma foi, Monsieur, c'est déjà trop d'audace. Croyez-moi, retournons au bas de la terrasse, Au lieu du rendez-vous enfin.LE MARQUIS
Quelle raison ?ZÉRONÈS
Songez que nous voici tout près de la maison, La nuit n'est point obscure : on nous verra sans doute. Retournons...ZÉRONÈS
Oh ! Sans doute.LE MARQUIS
Et ma mère ?LE MARQUIS
Savez-vous le nom de ces deux dames ?ZÉRONÈS
Je l'espère.LE MARQUIS
Rosalie a reçu le billet ?ZÉRONÈS
Sans doute.LE MARQUIS
Orgon toujours est-il bien en colère ?ZÉRONÈS
Oh ! Dans une fureur !.. Vous n'imaginez pas. Il nous accuse tous dans ses fougueux éclats. Il veut qu'à l'instant même on éloigne Darmance ; Que fa fille au couvent se rende en diligence : Pour Orphise, elle pleure, elle est au désespoir. Rosalie a toujours refusé de la voir ; Et, pendant votre absence, elle s'est enfermée.LE MARQUIS
Fort bien.ZÉRONÈS
Sa tendre amie, inquiète, alarmée, Près de sa porte enfin s'obstine à demeurer. Elle ne répond rien et la laisse pleurer.LE MARQUIS
À merveille.LE MARQUIS
Pauvre enfant !... Je devrais la croire assez punie. Et, content désormais d'avoir pu me venger, Lui laisser feulement l'image du danger... Ce serait, je l'avoue, une action charmante... Qui me rendrait beaucoup.... oui : ce calcul me tente.ZÉRONÈS
Eh ! bien, je suis charmé...LE MARQUIS, vivement
Mais, non : qui le croirait ! II faut franchir le pas : allons : mon seul regret (Si j'en ai) c'est de voir qu'un fâcheux hyménée Va suivre tôt ou tard cette heureuse journée.ZÉRONÈS
Mais je l'espère bien.LE MARQUIS
Oh ! oui : dans un désert je lui serais fidèle... Je ne fais cependant quel espoir me séduit. Cette sombre clarté de l'astre de la nuit, Ces bois, ce rendez-vous, le charme du mystère Embellit Rosalie et me la rend plus chère. Ô moment de l'attente ! Instant délicieux, Où l'amour tient encor son bandeau sur nos yeux, Combien on vous regrette auprès de ce qu'on aime ! Ah ! Vous êtes pour moi la volupté suprême ! Mais plus heureux le sort de ces esprits borné Qui de la vérité sont toujours étonnés, Qu'aucun songe n'abuse avant la jouissance, Et qui, dans les élans de leur froide espérance, Sont encor au-dessous de l'objet de leurs voeux !... Docteur, vous devez être un mortel bien heureux !ORPHISE, derrière le théâtre
Rosalie.LE MARQUIS
Orphise !ZÉRONÈS
Ah !ORPHISE, s'avançant sur le théâtre échevelée et dans le désordre de la douleur, Mélise et Damis l'accompagnent
Ma chère Rosalie.Le Marquis s'enfuit par une allée d'où il est sorti, Zéronès par une allée opposée qui est censée conduire au château.*
* Cette note ne pourrait convenir que dans le cas où l'on exécuterait la scène suivante, qu'on m'a conseillé de supprimer après la première représentation. Aujourd'hui elle ne me paraît pas inutile, et je soumets encore cette décision à mon lecteur. Voici la scène telle que je l'avais faite il y a six ans. Autrement Orphise ne doit pas se montrer.
SCÈNE II. Orphise, Mélise, Damis.
ORPHISE
Elle ne m'entend plus ! C'en est donc fait, hélas ! Quelle est ma destinée ! Attachée à ses pas, Tranquille dans le sein d'une amitié si tendre, Des pièges de l'Amour je croyais me défendre, Et l'amitié me rend plus malheureuse encor. Qu'êtes-vous devenu, mon appui, mon support !ORPHISE
Non, Damis : muette à mes douleurs Quand vous m'avez surprise à sa porte, mes pleurs, Mes sanglots l'appelaient, et ma cruelle amie....ORPHISE
Je frémis. Précipitons nos pas. Revenez, mes amis.... Faisons tout pour la voir, et cachons à son père Des soupçons qui pourraient réveiller sa colère.Ils sortent par la même coulisse que Zéronès.
SCÈNE III.
ROSALIE, arrivant sur les traces d'Orphise, de Mélise et de Damis
Orphise m'appelait... J'ai cru l'entendre... hélas ! J'accourais, je venais me jeter dans ses bras, Lui pardonner peut-être. Une frayeur soudaine S'empare de mes sens... Me voilà seule... à peine Puis-je me soutenir... Je perds tout en ce jour. L'amitié ma trompée aussi bien que l'amour. Mon père me restait, et j'ai perdu mon père... Du Marquis seulement la respectable mère S'intéresse à mon sort, et vient à mon secours... Elle est là qui m'attend.... Ses conseils, ses discours Peut-être adouciraient la douleur qui m'accable. L'alarme est au château : je suis déjà coupable. Elle seule à présent peut me justifier. Allons l'implorer.Elle fait quelques pas vers la coulisse par où le Marquis était entré.
S'arrêtant.
Ciel ! Quel cri vient m'effrayer ! Je crois entendre encor la voix de mon amie : Je j'entends m'appeler sa chère Rosalie. Non : malgré la terreur d'un avenir affreux, Je ne pourrai jamais m'arracher de ces lieux. Toi, qui me fus si cher dès ma plus tendre enfance, Et qui m'aimas peut-être, Ah ! Sans ton inconstance, Je ne me verrais pas dans le doute où je fuis. Oui, c est toi que je hais : oui, c'est toi que je fuis. Mon père me menace, et j'aime encore mon père Orphise me trahit : elle m'est toujours chère.... J'entends du bruit. Ô ciel si c'était le Marquis !...SCÈNE IV. Rosalie, Darmance arrivant sur les traces de Rosalie.
DARMANCE, à part
Ah ! Je respire enfin ! C'est elle.ROSALIE, à part
Ah ! Grand Dieu, c'est Darmance.ROSALIE
Ah ! Ne me quittez pas.DARMANCE
Vous me faîtes trembler. Connaissant le sujet de vos vives alarmes, J'épiais le moment de vous porter mes larmes : Je vous ai vu descendre ; et, lisant dans vos yeux Les lignes trop certains d'un désespoir affreux, J'ai suivi tous vos pas, plus troublé que vous-même.DARMANCE
Ah ! C'est en criminel que je viens à vos pieds, Ne me rappeliez point mes torts, ni mes ouvrages, Ils vous donnent sur moi de trop grands avantages.ROSALIE, à part
Hélas !DARMANCE
Mais, quelle crainte et quelle sombre horreur, A depuis un moment, accablé votre coeur ? Vous ne regrettez point ce perfide, ce traître, Qui nous a tous trompés, que vous-même peut-être...ROSALIE
Quoi ! Vous avez appris !...DARMANCE
Ce n'est que d'aujourd'hui Où j'ai connu l'erreur qui m'attachait à lui. Quels regrets si ma soeur, par d'assurés indices, N eut trouvé le moyen de démasquer ses vices !DARMANCE
C'est elle qui vous fauve, et je men applaudi. Sans elle du Marquis vous étiez la victime : Et moi, sans le savoir, complice de son crime, À ses projets cruels j'étais associé. Ô fatal ascendant d'une fausse amitié ! Hélas ! Si vous saviez avec quel artifice Il a su me conduire au dernier sacrifice, Étouffant mes remords et la voix de mon coeur ! Je payerai de mes jours cette funeste erreur : Rien ne peut m'excuser : je vous ai fait outrage : Mais au moins, en mourant, un secret témoignage Pourra me consoler d'avoir trahi ma foi ; Mes fautes sont à lui, mes remords sont à moi. À quel espoir encor me laissé-je surprendre ! De ses pièges trompeurs tout devait me défendre. Isolé dans le monde il n'avait point d'amis. Partout il inspirait la crainte ou le mépris. Ses parents l'évitaient : sa soeur même l'abhorre. Mais sa mère plus tendre et plus à plaindre encore, Détestant ses défauts sans pouvoir le haïr, A pris depuis deux jours le parti de le fuir ; Et faible, languissante, une terre éloignée Va fixer désormais sa triste destinée.ROSALIE
Que m'apprenez-vous ?DARMANCE
Ciel ! Je vous vois fondre en pleurs...À part.
Et tout mon coeur se brise. Ô mortelles douleurs !ROSALIE, à part
Ô regrets éternels !DARMANCE
Calmez-vous, Rosalie. Il vous reste du moins une fidèle amie Qui veille à votre sort, qui ne vit que pour vous. Conjurant votre père, et presque à ses genoux, Dans ce moment encor je viens de la surprendre. Son active amitié s'occupe à vous défendre. Si vous aviez pu voir avec quelle chaleur !...ROSALIE
Hélas ! À chaque mot vous me percez le coeur.... Ramenez-moi, Darmance, aux genoux de mon père.ROSALIE, à part
Que me dit-il ?DARMANCE
Parlez.ROSALIE
Je ne le puis.DARMANCE
Ah ! Ne le craignez plus : s'il osait reparaître !... Mais il est éloigné. Par ce coup imprévu Qui rompt tous ses projets...ROSALIE
Hélas ! Je lai revu.DARMANCE
Ciel !ROSALIE très vivement
Ne m'accablez pas : notre cause est commune. Nous gémissons tous, deux sous la mime infortune. Si, lorsque vous étiez assuré d'être à moi, Le monstre vous a fait violer votre foi, Jugez de son pouvoir sur ce coeur sans défense, Privé depuis longtemps de sa seule espérance. Avec quel art cruel, dans ce dernier moment, Il a su profiter de mon saisissement ! Sans vous, sur un billet que l'on vient de me rendre, J'ai cru que près d'ici la mère la plus tendre M'attendait...DARMANCE
Se peut-t-il ?ROSALIE
Oui, Darmance : et mon coeur A pu croire un moment la voix de l'imposteur. Dieu ! Quel faible secours garantit l'innocence ! De la séduction quelle est donc la puissance, Si la crainte peut seule éloigner du devoir Un coeur infortuné réduit au désespoir ! Où puis-je désormais traîner ma destinée ? À d'éternels remords je me vois condamnée. Il faut que je rougisse et même devant vous. Je n'ose de mon père embrasser les genoux. Je crains de rencontrer les regards d'une amie. Hélas ! J'ai tout perdu...DARMANCE, après un moment de silence
Cependant, Rosalie, À l'aspect de ces lieux si longtemps désirés, L'intervalle cruel qui nous a séparés Semble s'évanouir : je verse d'autres larmes, Et ce séjour si cher reprend pour moi ses charmes. Témoin de notre amour, de nos premiers serments, Je sens qu'il me ramène à ces heureux moments Dont le seul souvenir m'a fait souffrir la vie.DARMANCE
Dieu ! C'est à vos genoux Que j'attends en tremblant mon arrêt ou ma grâce. Par quel retour faut-il que je vous satisfasse ? Indigne de pardon, je bénirai mon dort Si pour moi la pitié peut vous parler encor.DARMANCE
Oublions tous les deux...ROSALIE, apercevant au loin des flambeaux
Ciel ! On vient ; je frissonne.SCÈNE V. Rosalie, Darmance, Orgon, Damis, Orphise, Mélise, Zénorès, valets portant des flambeaux.
ORGON, n'apercevant point encore Rosalie dans le fond du Théâtre
Reviens, ma chère enfant...DAMIS, à Orphise qui s'avance la première avec lui
C'est elle.ROSALIE, se jetant dans les bras d'Orphise
Ah !ORPHISE, la serrant dans ses bras
Rosalie...... Quel mal vous m'avez fait !... Je vous vois, je l'oublie.ROSALIE, aux genoux d'Orgon. Darmance s'y jette aussi
J'ai trouvé le bien qui manquait à mon coeur. Ô mon père, achevez de me rendre au bonheur. Hélas, que je retrouve aussi votre tendresse.ROSALIE, lui remettant la fausse lettre
Lisez ce billet.ORGON, lisant à côté d'Orphise
Quoi !À Zérónès, après avoir lu.
Quel homme abominable ! Mais s'il était ici !...MÉLISE
Non, je reçois l'avis Que, depuis plusieurs jours, tous ses pas sont suivis. On a su dévoiler son horrible conduite. Rien ne peut le sauver que la plus prompte fuite.ORPHISE, à Rosalie
Et vous avez pu croire à cet écrit !ROSALIE
Hélas !ORPHISE
Vous !ORPHISE, à Orgon
Je vous l'avais prédit. Eh ! Bien, père cruel, Vous avais je trompé ? Vous voyez votre ouvrage. Quel parti prenez-vous ?ORGON
Le parti le plus sage : De ne croire que vous, de vous abandonner Le bonheur de ma fille, et de lui pardonner.ZÉRONÈS, à part
Ce malheureux Marquis perd tout par son audace. Je voudrais l'informer du coup qui le menace.ORPHISE, après avoir observé Darmance et Rosalie qui l'entourent en la suppliant
De la séduction qui peut se garantir ?...Unissant leurs mains.
Ne vous séparez plus pour mieux vous secourir. Que ce moment d'erreur vous guide, et vous éclaire.LE MARQUIS, reparaissant dans le fond du théâtre
Mais je ne conçois pas pourquoi...ORGON
Soyez heureux.ORGON
Demain je comblerai vos voeux Pour moi reconnaissant mes torts et ma faiblesse, Je veux les réparer au sein de la sagesse Et de ce digne ami...Montrant Zéronès.
ROSALIE
Lui, mon père ! Ah ! Je dois Détromper votre coeur quand il fait tout pour moi.Montrant Zéronès.
C'est lui qui m'a remis la lettre.ORGON, furieux
Comment, traître !ZÉRONÈS
Mais, Monsieur...SCÈNE VI ET DERNIÈRE. Le Marquis, Zéronès.
LE MARQUIS, accourant et saisissant Zéronès
Je rends grâce à mon sort. Il ne m'a rien ôte. J'enlève la sagesse au lieu de la beauté.ZÉRONÈS
"Fort bien : mais savez-vous qu'il faut prendre la fuite ; Et sans perdre un instant : que Mélise débite Qu'on va vous arrêter ? Ce n est point un faux bruit, C'est un avis qui vient de quelqu'un bien instruit. Nous voilà tous les deux dans de belles affaires."LE MARQUIS, après une pause
"Allons attendre ailleurs le progrès des Lumières. Je me suis trop pressé. Plaignons, mon cher Docteur, Ceux qui jugent si mal votre esprit et mon coeur."Les derniers vers marqués ici avec des guillemets, ont été supprimés à la représentation.
1 913 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica