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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Comédie en prose· Comédie de Salon en un Acte

Gustave !

Paul Bilhaud· créée en 1782, imprimée en 1884· 2 personnages

Personnages

  • GONTRAN, M. COQUELIN ainé
  • GASTON, M. COQUELIN cadet

GUSTAVE !

Un salon - table - chaises - un journal - une bourse et une lettre sur la table.

SCÈNE PREMIÈRE.

GASTON, à la cantonade

Très bien.... J'attendrai, Mademoiselle.

Il entre.

Elle est très jolie cette soubrette ; je l'appelle Mademoiselle pour la flatter, car j'aurai peut-être besoin d'elle.

Examinant.

C'est très bien ici... Monsieur_Malenvers est très bien aussi... Sa femme aussi très bien... leur fille... Oh ! Leur fille !... Trop bien !... Oui, c'est pour cela que j'ai l'aplomb de me présenter aujourd'hui chez ses parents. Le père est avocat, c'est parfait. Je viens le consulter pour un procès... imaginaire, et je lui parle de sa fille ; nous trouverons le procès plus tard ; au besoin j'en ferai un à quelqu'un, à mon propriétaire, par exemple. Le locataire du troisième a un perroquet qui dit toujours la même chose, c'est agaçant ; voilà mon affaire. Il y a trois jours, j'étais au bal chez Madame_de_Grisperle. Je valse avec une taille adorable, surmontée d'épaules charmantes, surmontées elles-mêmes d'une tête délicieuse, le tout couronné de dix-huit printemps. On devine la suite : Informations adroites du nom des parents, demeure, profession, etc..., etc..., et voilà comment j'attends que Monsieur_Malenvers soit revenu du Palais pour poser ma candidature à la main de sa fille Régina !... Elle s'appelle Régina ! C'est plein d'un parfum italien ce nom-là ! Régina !... Il est en retard, mon futur avocat... Abîmons-nous dans la lecture de ce journal.

Gontran entre.

Quelqu'un ! C'est lui... Non, un étranger, un plaideur, sans doute, celui-là...

Il s'assied dans un coin et lit un journal.

SCÈNE II. Gaston, Gontran

GONTRAN, parlant au dehors

J'attendrai... très bien, Mademoiselle.

Redescendant. - À part.

Elle est gentille, cette soubrette. Je lui dis Mademoiselle pour la flatter, car j'aurai peut-être besoin d'elle dans mon entreprise.

Voyant Gaston.

Ah !... Il parait que j'ai le numéro_2. Un plaideur celui-là, sans coûte.

GASTON, à part, regardant Gontran

Il me semble que j'ai déjà vu cette figure quelque part.

GONTRAN, à part

Qu'est-ce que je vais lui dire, à Monsieur_Malenvers ? Je n'ai pas de procès, moi ! Enfin, l'Amour m'inspirera.

Regardant Gaston.

Où diable ai-je donc rencontré ce Monsieur ?

Gaston le regarde. Ils se saluent.

Fort poli. C'est un homme d'un monde quelconque.

GASTON, à part

Voilà un Monsieur bien élevé au moins.

GONTRAN, examinant la pièce, à part

C'est très bien ici, très, très bien, maison bien tenue. Et puis... Régina ! Quel joli nom ! Régina !

GASTON, regardant Gontran, à part

Il parle tout seul ; sans doute qu'il prépare ses arguments. Dire qu'il y a des gens qui plaident en ce monde !

GONTRAN, même jeu

Encore une victime de la chicane ! Pauvre jeune homme ! Il y a pourtant des gens qui perdent leur temps en procès !

Gaston le regarde. — Ils se saluent.

Voilà un plaideur bien poli ; il ne doit pas être dans son droit, cet homme-là.

GASTON, même jeu

Qu'est-ce qui peut bien amener ce malheureux ici ? Un procès en séparation peut-être ? Oh ! Il est bien jeune pour cela... pas marié évidemment...

Tout_à_coup.

Hein !... Pas marié ?... Ah ! Je suis bête ; il n'a pas été au bal de Madame_de_Grisperle : et pourtant cet inconnu ne m'est pas étranger. Enfin !

GONTRAN, à part

Voyons, qu'est-ce que je pourrais bien raconter à Monsieur_Malenvers qui ait une apparence de vérité ?

GASTON, observant Gontran, à part

C'est égal, il est bien mis, pour un client de Thémis... des gants... Hum !... Si c'était... Engageons la conversation.

Il se lève. — Toussant.

Hum ! Hum !

GONTRAN, à part

Il est enrhumé.

GASTON, fredonnant

Tra lala la...

GONTRAN, à part

Et gai par dessus le marché.

Observant Gaston, qui se promène en sautillant d'un pied sur l'autre.

Où diable ai-je rencontré cette tournure-là ?... Si ce n'était pas un plaideur !... Oh !... Je suis fou !

GASTON, se décidant à parler

Un peu en retard, le grand avocat.

GONTRAN

En effet.

GASTON

Les affaires ! Les affaires !

GONTRAN

Les nombreuses affaires !

GASTON

Quel homme !

GONTRAN

Quel talent !

GASTON

Quel dentiste !

GONTRAN

Non, ça, c'est dans une pièce des Variétés.

GASTON

Oui, oui, tiens c'est vrai, je vous demande pardon.

GONTRAN

Il n'y a pas de mal.

GASTON

C'était pour vous montrer que je connaissais mes classiques.

GONTRAN, à part

Ce doit être un plaideur.

GASTON, à part

C'est un pédant.

Haut.

Oh ! Les procès !

GONTRAN

Ne m'en parlez pas.

GASTON, vivement

Vous ne plaidez pas ?

GONTRAN, vivement

Si... si... Sapristi !... Je ne fais que ça.

GASTON

Comme moi. J'ai déjà mangé plus de... mille francs.

GONTRAN

Ce n'est pas beaucoup.

GASTON, à part

Ce n'est pas assez !

Haut.

Vous trouvez que ce n'est rien... Cent mille francs ?

GONTRAN

Vous aviez dit mille francs.

GASTON

Vous aviez mal entendu. Cent mille francs, cent mille.

GONTRAN, à part

C'est un gros plaideur.

GASTON

Et je viens trouver aujourd'hui Monsieur_Malenvers.

GONTRAN, le reprenant

Maître... Malenvers, on dit maître quand les gens ont une toque.

GASTON

Oui, maître Malenvers.

À part.

Il a l'habitude du barreau.

GONTRAN

Vous avez une nouvelle affaire ?

GASTON

Superbe !... Avec mon propriétaire.

GONTRAN

Ah !

À part.

Il faut que je trouve quelque chose, moi.

GASTON

À propos d'un perroquet.

GONTRAN

Vous dites ?

GASTON

À propos d'un perroquet... Un vieux cacatoès de l'ancien régime, qui crie toute la journée : Vive Monsieur_Dupont !

GONTRAN

Monsieur_Dupont ?

GASTON

Oui, je ne sais pas qui c'est, mais cela m'agace, car j'ai connu autrefois un Dupont qui a servi sous un gouvernement qui n'était pas dans mes opinions. Je vais peut-être dépenser vingt mille francs dans cette affaire là.

GONTRAN

Tant que ça ?

GASTON

Oui, au moins.

GONTRAN

Pour un perroquet !... Et où voulez-vous en arriver ?

GASTON

Où je veux en arriver ? À ce qu'on oblige ce perroquet à crier : Vive Monsieur_Durand !

GONTRAN

Ah ! Monsieur_Durand est dans vos opinions ?

GASTON

Entièrement. Et, en politique, il faut se soutenir, je ne connais que çà.

GONTRAN

Vous avez bien raison. Mais si votre perroquet refuse ?

GASTON, d'un ton féroce

Alors, la cour d'assises et l'échafaud ! Je n'en démordrai pas.

GONTRAN, d'un ton conciliant

Oh ! Un peu de persil...

GASTON

Non, c'est banal... Et ça peut rater.

GONTRAN

Sapristi ! Quel homme vous faites !

GASTON

Nous sommes tous comme ça dans la famille.

GONTRAN

Et vous êtes beaucoup ?

GASTON

Je suis fils unique.

GONTRAN

Ah ! Très bien.

À part.

Il est légèrement idiot, ce garçon-là.

GASTON

Et vous, sans indiscrétion, votre affaire ?

GONTRAN, embarrassé

Oh ! Moi, je...

GASTON

Vous hésitez ? Ne vous gênez pas, la discrétion...

GONTRAN

Non, je n'hésite pas. Moi, ce n'est pas un perroquet qui m'amène chez Monsieur_Malenvers.

GASTON, le reprenant à son tour

Pardon... Maître Malenvers ; on dit maître, quand les gens sont toqués.

À part.

Je te ferai voir que je m'y connais.

GONTRAN

Oui, maître_Malenvers.

À part.

Il est très fort en droit.

Haut.

Non, moi c'est pour un... Comment vous dirai-je ? Un...

GASTON

Vous êtes embarrassé ?

GONTRAN, vivement

Mais pas du tout ! Seulement... C'est tellement bizarre... pour un... une... une dent.

GASTON

Une dent ?

GONTRAN

Oui, une molaire... Une bonne... que mon dentiste m'a arrachée pour une mauvaise.

GASTON

Oh ! Oh ! Voilà une cause intéressante !

GONTRAN

Je crois bien !

GASTON

Et où voulez-vous en arriver, vous ?

GONTRAN

À ceci : Que le dentiste me remette en place la bonne dent qu'il m'a arrachée à tort, ou qu'il me bonifie la mauvaise, je ne sortirai pas de là.

GASTON

Le tribunal non plus.

GONTRAN

Toute la chirurgie va s'en mêler, les journaux vont en parler.

GASTON

Vous allez vous rendre la mâchoire célèbre.

GONTRAN

Tout simplement.

GASTON

Comme Samson.

GONTRAN

Comme... Ça n'est pas la même chose.

GASTON

Non, l'avantage est pour vous, car vous vous servez de la vôtre.

À part.

C'est étonnant comme la manie de plaider rend les gens stupides.

GONTRAN

Mais je compte sur maître_Malenvers, pour me faire rendre justice.

GASTON

Et votre dent.

GONTRAN

Et ma dent... quoique je n'y tienne pas absolument, mais, c'est pour le principe.

GASTON

Vous avez bien raison.

GONTRAN

Et il me la fera rendre. Quel homme ! Quel talent !

GASTON, aimable

On pourrait même dire quel dentiste !

GONTRAN

Oui dans la circonstance, ce serait un mot !

GASTON, modestement

C'en est un. Il y a longtemps que vous connaissez maître_Malenvers ?

GONTRAN

Oh ! Non ! Je l'ai rencontré à un bal chez Madame_de_Grisperle.

GASTON, à part

Hein ?

Haut.

Au dernier ? J'y étais.

GONTRAN, à part

Hein ?

Haut.

Ah ! Bah ?

GASTON

Oui, je...

À part.

J'ai dit une bêtise.

GONTRAN, à part

Oh ! Oh ! Méfions-nous.

GASTON

J'y étais... pour affaires.

GONTRAN

Vraiment ? À un bal ?

GASTON, à part

Double boulette.

Haut.

Oui, une affaire de... bonnets de coton.

GONTRAN

Allons donc !

GASTON

En gros.

À part.

Je ne dis que des bêtises.

Haut.

Vous y étiez comme danseur, vous ?

GONTRAN

Mon_Dieu non, je... J'y étais comme second piston.

GASTON

On n'a dansé qu'au piano.

GONTRAN

Oui, je sais bien... Mais je m'étais dit si le piano ne va pas... Un second piston ça se place facilement... Et ça peut rendre beaucoup de services... Alors... Voilà... Vous comprenez ?

GASTON

Oui, oui, parfaitement.

À part.

Hé ! Prenons garde.

GONTRAN, à part

Tâtons le terrain d'un autre côté.

Haut.

Il est marié, il paraît ?

GASTON, étourdiment

Oui, une femme charmante.

GONTRAN, vivement

Vous la connaissez ?

GASTON

Non... je... vaguement... On dit même qu'il a une fille.

GONTRAN, étourdiment

Adorable !

GASTON, vivement

Ah ! Vous la...

GONTRAN

Non... je... vaguement aussi, très vaguement.

GASTON, à part

Il se trouble ! Plus de doute.

GONTRAN

Une brune ?

GASTON

Non, une blonde.

GONTRAN

Ah ! Vous savez ?

GASTON

Moi, rien. J'ai un de mes amis, dont la tante... alors... Mais moi, je ne la connais pas.

GONTRAN, à part

Je commence à croire que ce n'est pas un plaideur.

GASTON, à part

Détournons.

Haut.

Vous me permettez de rassembler quelques notes pour...

GONTRAN

Pour votre perroquet ?

GASTON

Justement ; pour lui prouver qu'il est dans son tort en criant : Vive Monsieur_Durand !

GONTRAN, étonné

Dupont, vous voulez dire.

GASTON

Non, non, Durand.

GONTRAN

Pardon, vous me disiez tout à l'heure qu'il criait : Vive Monsieur_Dupont !

GASTON

Dupont, oui.

GONTRAN

Et maintenant, vous prétendez que c'est Durand.

GASTON

Durant, oui.

GONTRAN

Non, Dupent.

GASTON

Oui, Dupont.

GONTRAN

Voyons, voyons ; Durand...

GASTON

Oui, Durand.

GONTRAN

Vous vous embrouillez.

GASTON

Mais pas du tout.

GONTRAN

Enfin qu'est-ce qu'il crie, votre perroquet ? Dupont ou Durand ?

GASTON

Oui, Dupont et Durand.

GONTRAN

Les deux ? Alors, pourquoi plaidez-vous ?

GASTON

Pourquoi ? Parce que je veux qu'il se taise !

GONTRAN, à part

Non, décidément ce gaillard-là ne vient pas pour plaider.

GASTON, à part

Les Dupont et les Durand ont dû lui donner des doutes sur ma qualité.

GONTRAN, à part

Si ce n'est pas un plaideur, ce ne peut être qu'un amoureux. Tâchons do l'éloigner.

Haut.

Permettez-moi, Monsieur, de vous donner un conseil.

GASTON

Un conseil ?

GONTRAN

Oui, d'après ce que vous m'avez dit tout à l'heure, votre affaire est très embrouillée, et maître_Malenvers n'en viendra jamais à bout.

GASTON, à part

Je te vois venir.

GONTRAN

Maître_Malenvers est un bon avocat, sans doute, mais qui a de fréquentes faiblesses.

GASTON

Vraiment ?

GONTRAN

Vous l'ignoriez ? Mais ce qu'il a perdu de causes, et de bonnes causes, est incalculable.

GASTON

Allons donc ?

GONTRAN

Il parle d'une façon merveilleuse...

GASTON

Eh bien alors ?

GONTRAN

Chez lui... dans le silence du cabinet, mais au barreau, il se trouble, balbutie et finalement en arrive à plaider contre son propre client.

GASTON

Comment, vous saviez tout cela, et vous venez le prier d'être votre avocat ?

GONTRAN

Pardon, je...

À part.

Je suis pincé.

Haut.

C'est-à-dire... mais vous-même, Monsieur ?

GASTON

Ah ! Moi, permettez...

GONTRAN, se montant

Eh ! Après tout, je ne suis pas de votre avis à ce sujet.

GASTON

C'est vous même qui me disiez...

GONTRAN

Pas le moins du monde. Monsieur_Malenvers est un homme fort estimable... Vous en doutez ?...

GASTON

Mais...

GONTRAN

Sa femme est charmante et sa fille aussi.

GASTON

Vous la connaissez donc ?

GONTRAN

Oui, Monsieur.

GASTON

Eh bien, moi aussi, Monsieur.

GONTRAN

Pas aussi bien que moi.

GASTON

Je vous demande pardon.

GONTRAN

Vous n'êtes donc pas un plaideur ?

GASTON

Pas plus que vous, il paraît ?

GONTRAN

À la bonne heure, au moins, nous jouons carte sur table.

GASTON

Et je vois avec plaisir que vous avez encore toutes vos dents.

GONTRAN

De même que vous n'avez plus votre perroquet de l'Ancien_Régime, vous.

GASTON

Ce n'est pas à l'avocat que vous rendiez visite, mais au père de Mademoiselle_Régina.

GONTRAN

Justement. - Et je m'aperçois que nous sommes ici dans la même intention.

GASTON

Oui, mais, par bonheur, j'ai le numéro_un, ce qui me donne un avantage.

GONTRAN

Le droit de priorité est bon dans une consultation, mais pour une visite, nous marchons de pair.

GASTON

Je suis arrivé le premier, je parlerai le premier.

GONTRAN

Pas du tout.

GASTON

Si du tout !

GONTRAN

Eh bien, nous ne parlerons ni l'un ni l'autre.

GASTON

Ah ! Pardon.

GONTRAN

Alors, nous parlerons tous les deux ensemble.

GASTON

Comme vous voudrez.

GONTRAN

Le vainqueur sera celui qui criera le plus fort, voilà tout.

GASTON, haussant la voix

Sous ce rapport-là, Monsieur...

GONTRAN, même jeu

Je ne vous crains pas, Monsieur !

GASTON, même jeu crescendo

Vous ne me faites pas peur, Monsieur 1

GONTRAN, idem

Ni vous non plus, Monsieur !

GASTON, idem

Et nous verrons tout à l'heure, Monsieur -1

GONTRAN, idem

Parfaitement oui, Monsieur !

GASTON, voix naturelle

Alors inutile de vous fatiguer d'avance.

GONTRAN, voix naturelle

C'est aussi mon avis.

GASTON

Le grand point, d'ailleurs, dans tout ceci, est de savoir qui, de nous deux, plaît à Mademoiselle_Régina,

GONTRAN

C'est moi, Monsieur.

GASTON

Bien entendu ; moi aussi.

GONTRAN

Vous avez valsé combien de fois avec elle, l'autre soir ?

GASTON

Trois fois.

GONTRAN

Moi, quatre... et cinq polkas.

GASTON

Moi, huit.

GONTRAN

Et comme scottishs ?

GASTON

Toutes !

GONTRAN

Ah ? Justement on n'en a pas dansé.

GASTON

C'est possible ; je ne les avais pas moins retenues.

GONTRAN

Cela ne vous donne aucun avantage sur moi.

GASTON

Passons. J'ai eu l'honneur de ramasser deux fois mon mouchoir.

GONTRAN

Moi, deux fois celui de sa mère.

GASTON

Ce n'est pas la même chose.

GONTRAN

Je m'en applaudis.

GASTON

Vous voulez épouser la mère ?

GONTRAN

Non, mais je la flatte pour avoir la fille.

GASTON

Passons. J'ai eu le plaisir d'aller avec elle trois fois au buffet.

GONTRAN

Moi aussi... et quatre fois tout seul.

GASTON

Je suis parvenu à lui faire prendre du Champagne... qu'elle n'aime pas.

GONTRAN

Et moi des sandwich... qu'elle déteste.

GASTON

Comme souvenir de moi, elle a emporté trois épingles, dont une noire, qui ont servi à fixer un volant.

GONTRAN

Sous ce rapport-là, je n'ai pas à me plaindre, elle est partie avec un accroc dans le bas de sa robe où j'ai eu l'honneur d'enfoncer mon pied.

GASTON

Joli souvenir !

GONTRAN

Qui durera, sans doute, plus longtemps que vos trois épingles, dont une noire.

GASTON, impatienté

Ah !

Apercevant la bourse sur la table. À part.

Oh !

Haut.

Enfin, Monsieur, tenez.

Il prend la bourse.

Vous me forcez à vous montrer une chose dont ma modestie aurait voulu ne pas parler.

GONTRAN

Cette bourse que vous venez de prendre sur cette table ?

GASTON

Vous ne supposerez donc pas qu'elle était préparée. Eh bien, regardez.

GONTRAN

Une initiale brodée ?

GASTON, très fat

À mon intention, Monsieur, tout simplement un G... Je me nomme Gaston.

GONTRAN

Vous me permettrez bien d'en prendre ma part, je me nomme Gontran.

GASTON, furieux

À la fin, Monsieur ! Je serais curieux de connaître votre nom de famille 1

GONTRAN

J'allais vous faire la même question.

GASTON

Il y a un moyen bien simple.

GONTRAN

C'est de me donner votre carte.

GASTON

En échange de la vôtre.

Échange des cartes.

GONTRAN

Voici.

GASTON

Très bien.

GONTRAN

Ce qui ne vous empêche pas de continuer à attendre.

GASTON

Certainement.

Un temps. - Ils se promènent dans le salon. - Gaston prend un journal et s'apprête à lire.

GONTRAN

Seriez-vous assez aimable pour me céder la moitié de votre journal ?

GASTON

Parfaitement.

Il déchire le journal en deux et en donne la moitié à Gontran.

GONTRAN

Merci bien.

Un temps. - Ils lisent chacun de leur côté.

GASTON, lisant à part

Tribunaux... Accidents. Mariage d'inclination. La fille d'un de nos plus célèbres avocats, Mademoiselle_Régina...

Parlé.

Hein !... Bon ! La suite est sur l'autre page.

GONTRAN, lisant, à part

Malenvers épouse Monsieur...

Parlé.

Hein... ? Qui ça... Malenvers ? Allons bon, le commencement est sur l'autre feuille.— Pardon, Monsieur, voudriez-vous me prêter votre moitié de journal ?

GASTON

Comment donc, cher Monsieur.

GONTRAN

Trop aimable.

Il avance la main.

GASTON, reculant

Ah ! Non, en échange de la vôtre.

GONTRAN

Un simple coup d'oeil.

GASTON

Moi aussi.

GONTRAN

Alors traitons à l'amiable, rapprochons les deux moitiés et lisons ensemble.

GASTON

C'est une idée.

Ils rapprochent les feuilles et lisent très vite.

Ensemble.

La fille d'un de nos plus célèbres avocats, Mademoiselle_Régina_Malenvers épouse Monsieur_Gustave_Pierafeu.

Ils se regardent et éclatent de rire.

GASTON, prenant la bourse

G. l'initiale brodée...

GONTRAN

C'était pour Gustave !

GASTON

Le troisième G !...

GONTRAN, regardant le journal

Le mariage a eu lieu hier à midi.

GASTON

Et nous n'avons pas été prévenus !

GONTRAN

Parlez pour vous. Moi, je ne la connaissais pas.

GASTON

Ni moi.

GONTRAN

Vous lui avez pourtant fait prendre du Champagne... qu'elle n'aime pas ?

GASTON

Eh bien, et vous avec vos sandwich... qu'elle déteste ?

GONTRAN

Mijaurée !

GASTON

Pimbêche ! Est-ce que vous le connaissez, ce Pierafeu ?

GONTRAN

Mon_Dieu... non.

GASTON

Moi non plus.

GONTRAN, d'un air dédaigneux

Mais c'est un garçon qui...

GASTON, même jeu

Oui, n'est-ce pas, c'est un garçon qui.

GONTRAN, affirmant

Parfaitement.

GASTON

C'est lui.

GONTRAN

C'est bien lui.

GASTON

Entre nous, vous savez, c'est une chance que nous n'ayons fait ce mariage ni l'un ni l'autre.

GONTRAN

Je crois bien, une personne capable d'épouser un Pierafeu.

GASTON

C'est fini ! Elle est jugée !...

GONTRAN

Là dessus je me sauve.

GASTON

Mais l'affaire de votre dent ?

GONTRAN

Ah ! Oui ! Et vous, votre perroquet ?

GASTON

Diplomatie, tout simplement.

GONTRAN

Comme moi. En tous cas je ne regrette pas ma consultation, puisqu'elle m'a fait faire votre connaissance, mon cher Gaston.

GASTON

Je vous en dirai autant, mon cher Gontran.

Ils se serrent la main et remontent.

GONTRAN, revenant

Ah ! Sapristi !

GASTON

Quoi donc ?

GONTRAN

Notre duel ?

GASTON

Notre duel ?

GONTRAN

Y tenez-vous beaucoup ?

GASTON

Et vous ?

GONTRAN

Mon_Dieu, non.

GASTON

Je crois qu'il est inutile maintenant de nous battre.

GONTRAN

C'est assez mon avis, puisque depuis hier, midi, nous étions battus tous les deux.

GASTON, riant

Battus... mais contents.

GONTRAN, riant

Oh ! Oui, très contents.

On sonne.

GASTON

On a sonné ! C'est lui !

GONTRAN

Monsieur_Malenvers ?

GASTON, riant

Maître... Malenvers !

GONTRAN

Ah ! Oui, les gens toqués.

GASTON

Sauvons nous vite, car décidément nous ne sommes pas faits pour la magistrature.

texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica