Monologue en vers
Premier Amour
Personnages
- L'AMOUREUX
PREMIER AMOUR
L'AMOUREUX
À Coquelin-Cadet.
J'étais jeune alors et j'aimais !
J'aimais comme on n'aima jamais !
Ou, pour mieux dire,
J'aimais comme on aime à seize ans,
Lorsque le coeur, moins que les sens,
Fait qu'on soupire. -
Elle avait le nez retroussé !...
Enfin, ce qui m'avait pincé,
Elle était blonde !
Blonde, d'un beau blond vaporeux ;
La seule couleur de cheveux
Que j'aime au monde !
Je t'adorais ! Oui, mais tout bas.
J'enrageais ! Elle n'avait pas
L'air de comprendre.
J'avais de grands élancements ;
Je suivais tous ses mouvements
D'un regard tendre !...
Rien n'y faisait ! - Enfin, un jour,
Presque affolé par mon amour,
L'âme égarée,
J'allais... lorsque j'appris soudain
Que, chez elle, le lendemain,
Une soirée
Se donnait. - J'étais invité. -
« Tant pis ! C'est la fatalité,
Dis-je en moi-même.
Auguste, allons, n'hésite pas ;
Il faut parler. Tu lui diras :
Oui, je vous aime ! »
« Je ne puis vivre loin de vous,
Tenez, je suis à vos genoux...
Plus bas encore !
Répondez-moi, dites un mot !... »
Je la tutoierai, s'il le faut :
« Oui, je t'adore ! »
Quelquefois ça ne fait pas mal.
J'étais résolu. - Pour le bal,
Alors je pense
À me faire beau, séducteur,
Pour que de moi tout sur son coeur
Soit éloquence.
Le matin, je me fis raser
Tout frais ; puis je me fis friser.
Dans la journée,
C'était tombé par la chaleur.
Je retournai chez le coiffeur.
Dans la soirée.
J'eus encor le désagrément
De me défriser, en passant
Dans ma chemise ;
Et ma barbe avait repoussé !...
Chez le coiffeur je repassai
Pour qu'il me frise
Et qu'il me rase de nouveau.
Enfin, bien pomponné, la peau
Un peu brûlante,
Mais cent fois moins que mon ardeur,
Au logis qu'habitait mon coeur
Je me présente.
J'avais des souliers neufs, vernis ;
Ils étaient bien un peu petits,
Mais la nature,
M'ayant fait le pied un peu grand,
Il fallait corriger vraiment
Cette imposture.
« Si mon pied lui tape dans l'oeil,
J'en pourrai montrer quelque orgueil,
Dis-je en moi-même ;
Car déjà c'est un grand bonheur
Que d'avoir un pied dans le coeur
De ce qu'on aime »
Et voilà pourquoi j'avais mis,
Ce soir, des souliers trop petits.
J'avais encore
Autre chose en entrant au bal.
- On doit avoir un arsenal
Quand on adore. -
C'était un mouchoir séducteur,
Imprègne. non, trempé d'odeur ;
« Et si ma blonde,
Me disais-je, danse avec moi,
Je tire mon mouchoir, ma foi,
Et je l'inonde »
« D'un parfum des plus enivrants ;
Ayant ainsi troublé ses sens,
Coûte que coûte,
Comme elle n'entendra plus rien,
Alors, tant pis ! il faudra bien
Qu'elle m'écoute ! »
J'allai t'inviter à valser.
Elle accepta, sans balancer,
Et je crois même
Qu'en acceptant elle sourit...
Seulement elle me promit
Pour la quinzième.
C'était bien un peu long, cela !
Je ne dansai pas jusque-là !
Vive, animée,
Je la suivais des yeux de loin,
Le coude appuyé sur un coin
De cheminée.
Et quand je voyais un danseur
Nouveau serrant avec bonheur
Sa taille souple,
D'un regard je le foudroyais !...
Mais, en moi, pourtant, j'enviais
Cet heureux couple. -
J'en avais déjà foudroyé
Environ près de La moitié
Tout autour d'elle,
Quand je sentis une douleur
Tout_à_coup m'étreindre le coeur :
Douleur cruelle
Qui me fit frissonner, hélas §
Et cependant ce n'était pas
La jalousie
Qui me faisait trembler ainsi.
- Messieurs, j'ai grand besoin ici
De poésie. -
Vous avez aime tous un jour,
Et vous savez ce qu'est l'amour ;
On est très bête
Lorsque l'on aime, c'est un fait,
Et la moindre chose vous fait
Perdre la tête.
Le moindre rien paraît charmant :
Ainsi, par hasard, qu'un amant
Tombe par terre,
Si sur sa gauche est la douleur,
Il s'écrie « Ah ! côté du coeur !
Blessure chère ! »
Moi, je ressemble à cet amant
Pour mon histoire, seulement...
C'est le contraire.
Au bal, je m'en souviens encor,
Je m'écriai « Coté... du cor ! »
Voilà l'affaire.
Vous concevez mon embarras ;
Comment me tirer de ce pas
Sans ridicule ?
Je pouvais à peine marcher,
je voyais mon tour approcher
« Si je recule, »
« Si je refuse de danser,
Mon_Dieu, que va-t-elle penser ?
Hélas ! sans doute,
Se fâcher, et non sans raison ;
Et mon amour ! Mes projets ! Non,
Coûte que coûte, »
« Je surmonterai. » Mais, hélas !
Je ne pouvais seulement pas
Bouger de place. -
Que n'a-t-on pu trouver encor
Quelque remède qui du cor
Nous débarrasse !
Voilà ce qu'un gouvernement
Devrait chercher évidemment
Par une somme,
Un prix quelconque, à découvrir :
C'est un moyen sûr pour guérir
Le cor de l'homme !
Je vous ai dit que je souffrais
D'aimer ! En vain je soupirais
Pour cette femme !
L'amour ignoré, c'est la mort !
Et pourtant je souffrais du cor
Plus que de l'âme !
Ce que je fis en cet état,
Comme c'est assez délicat,
Je m'en vais prendre
Une simple comparaison.
Vous avez assez de raison
Pour me comprendre.
Prenons, par exemple, un habit
Qui vous soit un peu trop petit
Et qui vous serre.
Vous cherchez donc quelque moyen
Pour que votre habit aille bien.
Mais comment faire ?
C'est simple. Otez votre gilet.
Mettez votre habit tel qu'il est,
Et je suppose
Qu'il vous ira parfaitement.
Le gilet gênait simplement,
Voilà la chose.
Cet exemple doit vous montrer
Comment je pus me délivrer
De ma souffrance.
Oui, le coeur plein d'émotion,
Soudain je sortis du salon,
Pâle, en silence,
Et, dans un endroit écarté,
Quittant ma bottine, j'ôtai.
Dois-je le dire ?
Pensez au moyen du gilet.
Je fis ainsi, j'ôtai l'objet
De mon martyre,
Ma... non ! Je n'irai pas plus loin.–
Je la mis avec un grand soin
Dans une poche,
Puis, je revins au bal, content,
Éprouvant un soulagement
Dont rien n'approche.
La quinzième valse, ô bonheur !
Préludait. L'amour dans le coeur,
La joie aux lèvres,
J'allai vers elle, elle sourit,
Je l'enlaçai, mon corps frémit
De mille fièvres,
Mais je ne pouvais pas parler.
Je commençais à m'essouffler,
Et sur ma joue
Je sentais monter la rougeur.
Je m'arrêtai, car j'avais peur,
Je vous t'avoue,
De paraître rouge à ses yeux
C'est si laid pour un amoureux !
« L'instant suprême
Approche, allons, c'est le destin,
Dis-je ; il faut qu'elle sache enfin
Combien je l'aime ! »
Je me souvins de mon mouchoir
Que j'avais, dans le doux espoir
D'un tête-à-tête,
Imprégné d'un parfum divin
Qui devait m'assurer enfin
De sa défaite
240 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica