Comédie en vers
Le Pleureur Malgré Lui
Personnages
- MONSIEUR JOVIAL
- MADAME JOVIAL
- MONSIEUR PARTERRE
- MADAME LOGE
- MONSIEUR BALCON
- HÉRACLITE
- CATAFALCUS
- CASCARET
LE PLEUREUR MALGRÉ LUI.
SCÈNE PREMIÈRE. Jovial, Parterre, Loge, Balcon.
JOVIAL
Rhabillons, croyez-moi, le Théâtre à l'antique, Qu'il prenne un ton moins dogmatique Las de subtiliser le subtil Marivaux, Des Rieurs plus naïfs devenons les rivaux ; Dérobons au marasme un peuple d'hypocondres, Aujourd'hui plus nombreux dans Paris que dans Londres ; Laissons Milord en scène arriver tout exprès Pour y broyer du noir, y planter des cyprès : Moi, j'entends que de fleurs mes planches soient jonchées. Mon Dialogue alerte, et mes pièces brochées : Celle-ci, par exemple, aura ses partisans, Si je dois être absous des sarcasmes plaisants : Je puis tomber de haut, mais non point jusqu'à terre, Attendu que pour moi j'aurai Monsieur Parterre.PARTERRE
Oui, Monsieur Jovial, comptez sur votre ami ; Je ne rends que pour vous mon sifflet endormi ; Mais n'enguenillez point quelque farce grotesque, Renvoyez, Don-Japhet avec la soldatesque ; Suivez L'Enfant-Prodigue, Euphémon dans Cognac, Et laissez dans Limoge un Monsieur Pourceaugnac ; Donnez-moi, vous savez, là, du comi-tragique, Chaussez, à mes souhaits, le Cothurne magique ; J'aime en la Comédie Alecton, ses flambeaux, La lampe sépulcrale et le spectre en lambeaux.Don Japhet d'Arménie est une comédie de Paul Scarron (1653)
L'Enfant-prodigue comédie de Voltaire (1738), Euphémon est un des personnages.
JOVIAL
Pour l'honneur de Momus j'avais juré d'écrire ; Mais si vous décidez qu'il faille le proscrire, Chassons-le du Théâtre, à coups de brodequin, Dressons le catafalque au nez du Sieur Pasquin.Catafalque : Estrade élevée, par honneur, au milieu d'une église, pour recevoir le cercueil ou la représentation d'un mort. [L]
PARTERRE
C'est ainsi que vous seul gagnerez mon suffrage, Que vous garantirez vos planches du naufrage ; Songez que le Public, cet animal changeant, Veut, pour se divertir, un spectacle affligeant : Il faudra désormais que la journée entière Vous hantiez avec moi.JOVIAL
Quelque beau cimetière ! Là, dégoûté du monde, affamé du trépas, D'avance avec les morts, quels régals n'a-t-on pas ? Qu'en dit Monsieur Balcon ? Madame, on vous néglige !LOGE
Eh bien ! Concluriez-vous que l'on me désoblige, Lorsqu'on veut me prouver que les derniers avis Restent les plus présents et font les mieux suivis ?JOVIAL
Je déchiffre à-peu-près le nom des personnages Qui surprennent chez vous d'insignes patronages !LOGE
Ce sont gens à la mode, et qu'elle a du fêter : Plus d'un ciseau dateur s'obstine à les sculpter.JOVIAL
Grand bien leur fasse ! À moi, ni marbres, ni statues, Que par le zéphir même on verrait abattues : Qu'un plâtre me figure et meuble un cabinet, Mon buste affrontera celui de Poinsinet. Et vous, Monsieur Balcon, quel charme vous attire ? Est-ce un Auteur célèbre, égayant la satyre, Francaleu, Baliveau, Courez-vous Patelin, Palaprat, Dufresny, Régnard et Poquelin ?Louis Poinsinet de Sivry (1733-1804) est un auteur célèbre, qui a traduit des auteurs grecs.
BALCON
Je ne les connais point.JOVIAL
Vous fréquentez d'ailleurs la dolente Artemise ! Nous verrons vos chagrins noyés dans la Tamise !BALCON
J'incline en suicide.JOVIAL
Il est divertissant !BALCON
Donnez-moi pour spectacle un amant ténébreux ; Perdez-le en la forêt sur quelque mont scabreux ; Faites qu'il soit jaloux, qu'il peine et se dépite, Que du haut d'un rocher l'amour le précipite !BALCON
L'arsenic.JOVIAL
J'ai sur moi la drogue salutaire Pour vous conduire en poste au trépas volontaire ; Et s'il ne faut ici vous rien dissimuler, Le mal qu'il vous plaira je puis l'inoculer : Je veux que ma soubrette à votre choix finisse Par le hoquet, la toux, le spleen, ou la jaunisse.JOVIAL
Oui, sans miséricorde, J'évoque, à vos périls, les Enfers, la Discorde. Et vous, Madame Loge, il faut vous contenter ! Je vous garde un valet prompt à se lamenter, Qui tirant de sa poche un mouchoir pathétique, Beugle jusqu'à rougir son col apoplectique : On le phlébotomise, au plus vite, et Frontin Débile et moribond, vous semble calotin !Phlébotomiser : Terme qui n'est plus guère usité dans le langage actuel de la chirurgie. Pratiquer la phlébotomie. Synonyme de saignée, en tant qu'il s'agit de la saignée d'une veine, et non de la saignée d'une artère ou de la saignée par sangsues ou par ventouses. [L]
LOGE
Ma foi, l'Anglais à cet égard Nous donne un bel exemple, et son joueur hagard, Outrant sa passion, sa fougue Britannique, Sur la carte, ou le dé, perdrait son fils unique ! Le brelandier qu'en France adopta le tréteau, Risque, pour tout potage, argent, bijou, manteau ; Aussi dans un malheur n'attendez point qu'il forge Le gentil coutelas dont lui même il s'égorge !JOVIAL
Il lit Sénèque !LOGE
À vous des plus aisés : Il suffit d'un roman, dont le héros timide Ait toujours le coeur tendre et l'oeil toujours humide ; Imaginez un Duc, au village amoureux, J'obtiens de Nanette un soupir langoureux.JOVIAL
Grande altercation !LOGE
Monseigneur triomphant Dresse un lit nuptial pour la bénigne enfant : Incidentez le fait, beaucoup de jalousie, De furieux soupçons, une épitre saisie, Un rival que Nanette aura bien mitonné, Et c'est, par quiproquo, son père époumoné.LOGE
Non !LOGE
Nous voilà tous d'accord, preuve que nos idées, N'en déplaise aux gloseurs, sont assez bien fondées ; Preuve qu'il faut bannir le Mercure histrion, Qui couche Jupiter au lit d'Amphitrion, Et flatter, caresser le masque élégiaque, Qui ferait de Panurge un hypocondriaque.Histrion : Nom, chez les Romains, des acteurs qui jouaient dans les bouffonneries grossières importées d'Étrurie. Aujourd'hui, comédien, mais avec un sens de mépris. Un vil, un misérable histrion. [L]
Élegiaque : Qui appartient à l'élégie. Le genre élégiaque. Poëte élégiaque, poëte qui a composé des élégies. Chez nous c'est toujours dans le sens de mélancolique que ce mot est pris, à moins qu'il ne s'agisse des anciens. Des vers élégiaques. Par ironie ou par moquerie, mélancolique, qui cherche à se faire plaindre. [L]
JOVIAL
[M]adame enfin m'éclaiie, et je dois à son goût, En Cuisinier moderne, apprêter le ragoût ; Vous, Messieurs, trouvez bon que dans la solitude, Entouré de tombeaux, rongé d'inquiétude, Abîmé dans les pleurs, je songe à vous offrir Un comique, en long deuil, que vous puissiez souffrir.BALCON
Égorgez.PARTERRE
Enterrez.LOGE
Larmoyez.JOVIAL
Belle affaire !SCÈNE II.
JOVIAL
Pleurez, pleurez mes yeux, et fondez-vous en eau : Ah ! Venez, Templiers, coulez-bas mon tonneau ; J'ai du vin, du nectar ! Mais qu'il m'en reste goutte, Je la savoure et puis, voyez ce qu'il m'en coûte ! Dans le vin, la gaieté, j'éclate, et mes acteurs S'en vont communiquant leur joie aux spectateurs ! Que deviens-je ? Un Pasquin ! Gare à Monsieur Parterre ! On entend le sifflet de Paris à Nanterre. Et vous, Monsieur Balcon, vous, la fleur des Marquis, Amourachez du titre a menus frais acquis. Pourriez-vous l'heure entière, assez mal employée, Rire avec la canaille à gorge déployée ! Et vous, Madame Loge, aux Petites-Maisons Vous m'installez sans doute, et pour juste raisons ! C'est une archifolie, en nos jours lamentables, Que tenir vieux propos, tant soit peu délectables ; Et si d'un grain de sel ils sont assaisonnés, Il faudra qu'un gourmet les juge empoisonnés ! Tel qui des Romanciers fait son plus cher délice, Le Public s'écriera que j'ose avec malice Pleurer à ses dépens, et qu'à moi n'appartient D'apostropher ainsi les Drames qu'il soutient ; L'Écossaise et Freeport, d'autres, ce La Chaussée, Dont la muse oratoire en chaire est exhaussée ; Tandis qu'on va branchant nos habiles coquins, Nos Daves, qui vendraient Chremès pour deux sequins ; Tandis que ces matois... On frappe, qu'est-ce ? J'ouvre.Nanterre : Ville à l'Ouest de Paris. Elle est actuellement le préfecture des Hauts-de-Seine.
Amouracher : Engager dans un amour peu justifié. Quelques oeillades l'amourachèrent de cette comédienne. [L]
Petites maisons : On dit aussi, qu'il faut mettre un homme aux petites maisons, quand il est fou, ou quand il fait une extravagance signalée ; à cause qu'il y a à Paris un hôpital de ce nom où on enferme ces fous. [F]
Pierre Claude Nivelle de la Chaussée (1691-1754) est un auteur dramatique et Académicien. On lui l'invention de la comédie larmoyante.
L'Écossaise est une comédie de Voltaire de 1760.
SCÈNE III. Héraclite, en habit brun, Jovial.
HÉRACLITE
Jovial, votre nom !JOVIAL
Oui, fort gai, Dieu merci : Mai sauriez-vous, Monsieur, où l'on vend du souci ? J'en aurais grand besoin pour l'oeuvre dramatique, Qu'en dépit du Crispin je rendrai chromatique : Je ménage aux Rieurs un coup inattendu, Ils verront sur ma scène un massacre étendu.HÉRACLITE
Fort bien, vous êtes mime ?JOVIAL
Et quel jour ?HÉRACLITE
Je viens m'en informer.HÉRACLITE
Volontiers.HÉRACLITE
J'en fais ma seule étude.JOVIAL
Bon, vous amolliriez, par vos cris déchirants, Le roc, le léopard, l'hydre et tous les tyrans !HÉRACLITE
Je vous le dis, croyez ; dans le Pathos j'excelle, Et la gaieté chez mol n'a que pâle étincelle.JOVIAL
Bon, vous n'irez donc point rire avec des Scapins, Tandis qu'il faut, chez nous, quitter leurs escarpins !HÉRACLITE
Moi, rire, à votre avis, le monde est-il risible ? Le vice, à vos regards, serait-il invisible, Ou bien dans fa laideur si vous l'envisagez, N'en souhaitez-vous point voir les hommes purgés ? L'orgueil nous ravala, l'intérêt nous domine ; Pour s'engraisser le monstre entretient la famine, Partout les usuriers infestent l'Univers, Qui n'est, comme un cachot, peuplé que de pervers.JOVIAL, à part
M'en voudrait-il ?HÉRACLITE
Combien la vertu périclite ! J'en pleure avec raison.Tirant un ample mouchoir.
Je m'appelle Héraclite.JOVIAL
Héraclite ! Ô fortune ! Heureux événement ! C'est vous, c'est vous, Monsieur, du siècle l'ornement 1 Apprenez-moi, de grâce, à contrister la France, À laisser mon Théâtre abattu de souffrance Et que Monsieur Parterre, actif à m'applaudir, Me claque et me reclaque, au point de m'assourdir.HÉRACLITE
Je vous réponds de lui.JOVIAL
Serait-il vraisemblable Qu'il méconnut en vous son féal, son semblable, Son oracle, son Dieu ?HÉRACLITE
Tant qu'il fut baladin, Qu'il poussa Mascarille à leurrer Trufaldin Nous fûmes peu d'accord : aujourd'hui moins folâtre, C'est de moi, seulement, qu'il paraît idolâtre ; Ou s'il peut m'oublier, c'est pour mes sectateurs, Du pauvre genre humain, tristes consolateurs, Toujours lui remontrant, à l'instar d'un vrai sage, Que la gloire est un songé, et la vie un passage.JOVIAL
Vous prêchez comme un ange ! Avec votré talent Je ferais, sans Minerve, un ouvrage excellent ; Et je vois qu'à Momus Jovial infidèle, Aurait dû vous choisir pour unique modèle.HÉRACLITE
Je vous en garde un autre.JOVIAL
Encor plus soucieux ?HÉRACLITE
Jamais on n'a vu d'homme aussi noir sous les cieux : Toujours sur l'avenir promenant qa pensée, Fuyant des jeux, des bals, l'allégresse insensée, Mort avant le trépas, il vit dans les tombeaux, Appréhende l'aspect des jardins les plus beaux, Jette un sombre coup d'oeil sur les fleurs printanières Et la Parque voulut qu'il portât ses bannières.HÉRACLITE
Vous charmera.JOVIAL
Dites.HÉRACLITE
Catafalcus.JOVIAL
À ce nom seul j'expire : Qu'on me plaque au cercueil, à mes voeux tout conspire ! Catafalcus ! Tel gnome engourdissait soudain Le volatile esprit du plus léger mondain ! Mais parlons, s'il vous plaît : ce rare personnage, Qui plus que vous, Monsieur, répugne au badinage, Il est de vos amis !J'expire dans ce contexte doit être lu comme un à-peu-près de Shakespeare.
HÉRACLITE
Mon intime.JOVIAL
Écoutez, L'instinct m'appelle encor vers les joyeusetés ; Je compte infiniment sur vous pour le détruire ;Héraclite s'incline.
Mais la riante école où j'eus coeur à m'instruire, Arnolphe et son Agnès, mes inclinations, Reviennent faire obstacle aux lamentations : Vous êtes, par état, fort propre à les contraindre,Héraclite s'incline.
Mais de moi-même enfin, que ne dois-je pas craindre, Si dans Catafalcus je ne trouve un secours Lui renforce, à mon gré, vos larmoyants discours !Arnolphe et Agnès sont deux personnages de l'École des Femmes de Molière.
HÉRACLITE
Vous serez satisfait, il me rejoint fur l'heure ; Nous allons, à l'écart, marchander la demeure Que tous deux, ce n'est qu'un, nous comptons habiter, Si l'endroit taciturne invite à méditer, Plus qu'à rire.JOVIAL
Étouffons tous ces ris dont MOLIÈRE Entrecoupe , au hasard, sa maxime écolière ! D'ineptes raisonneurs, en sa coulisse admis, À ses enseignements, à ses dogmes soumis, Perdent la gravité qui les caractérise Et, toujours en éveil leur grelot martyrise !HÉRACLITE
Croyez un Charlatan , Philosophe ancien ; C'était, je me rappelle, Horace ou Lucien.Horace et Lucien sont des auteurs de l'Antiquité.
HÉRACLITE
Le couple, assez futile, S'attache beaucoup plus au plaisant qu'à l'utile ; Présente, en belle humeur, la morale aux humains. Lui met la castagnette et la marotte en mains !Marotte : Fig. et familièrement. Objet de quelque folie. [L]
JOVIAL
Même avec la sagesse il badine, il gambade ! Il apprête à sa guise un banquet, une aubade ! Plutarque, singulier, l'affole au bal masqué Épanche le vin grec dans son chef détraqué, Déconcerte à la fois sa démarche, son flegme, Et de la bouche d'or enivre l'apophtegme !Flegme : Fig. Caractère posé, patient et qui se possède. [L]
Apophtegme : Dit notable de quelque personnage illustre. [L]
HÉRACLITE
Il mêle à son air grave un bizarre enjouement, Un charme inconcevable, un étrange agrément...JOVIAL
Votre ennemi juté ; Démocrite odieux,. Eut beau la revêtir d'un éclat radieux, En faire, avec licence, un patron de peinture, La montrér en Venus, détacher sa ceinture, Elle allait, malgré lui, perdre tous ses attraits, Si vous n'eussiez ridé sa face et ses portraits ! C'est à vous, Héraclite, à vous, que je révère,Héraclìus s'incline.
Qu'il sied de l'embellir, avec un front sévère ; Et dans Catafalcus, puissai-je encor la voir Sous une image...HÉRACLITE
Il vient.JOVIAL
Je cours, le recevoir.SCÈNE IV. Catafalcus, Jovial, Héraclite.
JOVIAL
Ah, Monsieur ! Agréez que dans cette embrassade, Marqué d'une amitié franche, et non de passade, J'accueille un des supports du poudreux monument, Où je compte avec vous être gîté dûment.JOVIAL
Tôt ou tard !CATAFALCUS
Leurs citoyens immondes, Les uns à demi-nus, les autres surdoués, Dans le vague des airs seront évaporés. Comme un souffle !JOVIAL
Éclipse universelle ?CATAFALCUS
À quoi tient l'univers ?JOVIAL
À des fils !CATAFALCUS
La nature, et mille objets divers, Les rosiers, leurs boutons, les gentes bergerettes, Les bocages discrets, témoins des amourettes, Le rossignol, ses chants, Silvandre, ses troupeaux, Corneille et ses Romains, Turenne et ses Drapeaux....Corneille a composé de nombreuses tragédies romaines.
Turenne est un militaire de haut-rang de Louis XIV.
JOVIAL
Tout périrai !JOVIAL
Les pâtres et les rois !CATAFALCUS
Le plus fidèle ami Contre tous les assauts tint mon coeur affermi ; Ensemble nous vivions comme Oreste et Pylade, J'étais sur le grabat pour peu qu'il fut malade.Oreste et Pylade sont deux amis dans la tragédie Andromaque de Jean Racine. La pièce commence par un dialogue entre eux deux.
Grabat : Méchant lit, tel que sont ceux des pauvres gens. Familièrement. Être sur le grabat, être malade au lit. [L]
JOVIAL
Aurait-il rendu l'âme ?JOVIAL
Pressante occasion !CATAFALCUS
Dans ma douleur aiguë, Dans un beau désespoir j'avalai la ciguë ; Mais tandis qu'opérait le poison végétal Mon factotum m'amène un médecin fatal, Il rétablit chez moi l'équilibre organique.Ciguë : plante toxique. Socrate fut condamne à la boire.
CATAFALCUS
La mort nous est propice, ôte à l'humanité Les maux, les passions, l'erreur, la vanité ; Et des plus érudits bornant la connaissance, Nous replonge au limon qui nous prêta naissance.HÉRACLITE, bas à Jovial
Eh bien ! Qu'en dites-vous ? Est-ce un homme ?JOVIAL, bas
Étonnant !HÉRACLITE, bas
Toujours près de sa fosse !JOVIAL, bas
Et jamais ricanant !HÉRACLITE, bas
Voyez comme en lui-même il se plaît à descendre !JOVIAL, bas
Il songe que nous trois sommes poussière et cendre ! Reviendra-t-il à nous votre intime ?CATAFALCUS
Serviteur, Héraclite : en moi-même absorbé, Je croyais au cercueíl être déjà plombé : Je m'éveille et vous cherche. Eh bien ! Le domicile ?HÉRACLITE
Quelque morne Chartteusc où l'on puisse en silence Vaincre un désir brutal, malgré sa violence.HÉRACLITE
Où trouver sur la terre un bois, un habitacle, Qui ne serve aux brigands d'odieux réceptacle ?JOVIAL
Loin des Cartouchiens je possède un réduit, Palais d'où le soleil fut par sombre éconduit ; Qu'on entre dans la chambre, on frissonne, on recule, Le jour qu'on y reçoit n'est qu'un faux crépuscule : Des plus ternes couleurs les lambris vernissés Présentent, pour tableaux, deux visages plissés, Un triste Philosophe imbibé de ses larmes, Dont le flux renaissant provoque les alarmes ; Un autre solitaire, aux tombes retranché, Sur le crâne du mort tient son oeil attaché. Estimez-vous, Messieurs, que le manoir convienne, Et que la chambre, obscure en sa faveur prévienne, Je la livre à bon prix.HÉRACLITE
Je l'accepteCATAFALCUS
Attendons.CATAFALCUS
Où suis-je ? Jovial ! Quoi ! C'est l'Acteur en masque Qui double incongrument Arlequin bergamasque !JOVIAL
Non.CATAFALCUS
Quoi ! C'est le pilier des Théâtres gaillards Fléaux pour la jeunesse et pour les béquillards !JOVIAL
Non.CATAFALCUS
Quoi ! C'est le valet suivant la Comédie, Où le Tartuffe a su blanchir la perfidie !Le Tartuffe est une comédie de Molière.
JOVIAL
Non ! C'est le romancier, de vapeurs consumé ; C'est l'homme qui tout vif voudrait être inhumé ; C'est le Malade enfin , non pas imaginaire, Qui pour guérir ses maux postule un luminaire, Un catafalque.La Malade imaginaire est une comédie de Molière.
JOVIAL
Loin de suivre ardemment la nouveauté comique, Je cours, tous les matins, l'école anatomique : Sans répugnance aucune, avec facilité, J'apprends combien la fibre a de fragilité ; J'observe, en curieux, du cerveau la structure ; Du corps en désarroi, j'assiste à l'ouverture, Et, pour les disséqueurs j'ai tant d'affection, Que j'offre mon viscère à la dissection.CATAFALCUS
Je vous en félicite, et mon âme étonnée Que la vôtre, Monsieur, au scalpel, soit tournée, Vous jure amitié, foi, touchez-là, Jovial.HÉRACLITE
Mais plus vous connaîtrez ses proches, sa personne Moins vous soupçonnerez qu'à rire on les façonne.JOVIAL
Ailleurs qu'en ma famille on peut chercher des gens Pour qui les quolibets soient des besoins urgents ; Qui s'endorment repus de farce, de parades, De jeux, de carnavals, de folles mascarades ! J'y renonce, et me cloître.JOVIAL
Oui, Messieurs, la tanière est mon dernier refuge, Mon plus doux reposoir : que des cités transfuge, Que souche des forêts, j'aille, loin des humains, Faire amicalement aux ours mes baisemains !CATAFALCUS
Approuvez, en ce cas, que suivi d'Héraclite, Précepteur éploré du monde hétéroclite,Héraclite s'incline.
J'aille avec doléance habiter les tombeaux.Ils sortent se tenant embrassés.
CATAFALCUS, revenant avec Héraclite
S'il vous plaisait, ce soir, écorner mon fromage.HÉRACLITE
Ah ! Monsieur, quel dommage !JOVIAL
Avec elle on pourra me ranger : Au carême prenant, donnez-moi la poularde ; Que votre factotum ait soin qu'on l'entre-larde !Carême-prenant : Le jour du mardi qui précède le carême et quelquefois tout le temps du carnaval depuis les rois. (...) On appelle aussi des Carêmes-prenants, des gens du peuple qui se masquent de façon ridicules, et qui courent les rues. [F]
CATAFALCUS
Nous aurons pour convive un squelette.JOVIAL
Au revoir.SCÈNE V.
JOVIAL
Encore, par accident, deux rencontres pareilles, Encor deux trépassés pendus à mes oreilles, J'ose ici garantir mon succès théâtral, Prendre avec mes égaux le verbe magistral, Démontrer que ma piété, en pleurs épidémiques, Exige, à tout le moins, vingt prix académiques, Et qu'il me faut, à moi, des bronzes, des sculpteurs, L'encens, l'apothéose , et mille adorateurs : Fort bien, mais si je veux que l'on m'exalte aux nues, Grossissons le torrent des larmes continues, Enfantons un prodige, un sujet merveilleux, Qui terrasse un critique amer ou vétilleux ; Y suis-je ? En doutez-vous ? Voyez comme on sanglote, On risque diablement d'obstruer l'épiglotte ! Pour ce, j'ai des moyens. Ho-là, hé, Cascaret.Épiglotte : Terme d'anatomie. Valvule fibro-cartilagineuse, qui, placée à la partie supérieure du larynx, recouvre la glotte au moment de la déglutition, et empêche ainsi l'introduction des aliments ou des boissons dans les voies aériennes. [L]
SCÈNE VI. Cascaret, Jovial.
CASCARET
Je ne bois qu'à ma soif.JOVIAL
Quittons les railleries ; Des lieux, par trop suspects, tu fais tes galeries ; Mais brisons là dessus. Il te faut prestement M'apporter un habit couleur d'enterrement, Je figure au convoi du Pantagruéliste.Pantagruéliste : Partisan du pantagruélisme : Sorte de philosophie épicurienne. De Pantagruel, un personnage du roman éponyme de Rabelais.
CASCARET
Lui ! défunt ! Ah !JOVIAL
Je tiens le fait d'un nouvelliste Plus sûr qu'un prognostic. Allons, pars donc, lourdaud, Vite y tu restes là, planté comme un badaud.CASCARET
Moi ! Je suis de Falaise, issu de la basoche ; J'ai quelque sens commun épars dans ma caboche.Falaise : ville de Normandie au sud de Caen.
Basoche : Nom d'une cour de justice, établie fort anciennement entre les clercs du parlement de Paris, pour juger les différends qui s'élevaient entre eux. L'ensemble des avoués et des clercs, leurs habitudes. [L]
CASCARET
Fille alerte !CASCARET
Dussiez-vous d'un revers m'étendre sur la planche, Déboîter ma rotule, ou disloquer ma hanche, Je ne comprendrai point qu'aux désolations Vous n'entremêliez pas les dissipations.JOVIAL
Las du monde insipide, il faut qu'à chaque instant Je n'éprouve qu'ennui, que dégoût révoltant, Que mon humeur fâcheuse, aigre, mélancolique, Tourne en bile ma lymphe et tout mon hydraulique.Lymphe : Terme d'anatomie. Liquide blanc, nutritif, contenu dans les vaisseaux lymphatiques, moins les chylifères, qui n'en contiennent que pendant l'abstinence ; il est versé dans le sang veineux proche du coeur. [L]
JOVIAL
Que mon coeur ulcéré Soit, comme avec l'étau, par des spasmes serré, Que de moi-même enfui l'Anglicisme s'empare, Que j'abhorre mon être et que je m'en sépare.CASCARET
À votre aise, employez le fer, le pistolet, Coulez le plomb fondu dans votre cervelet, Ou si vous l'aimez mieux, empestez la pilule, Empêchez qu'ici bas votre engeance pullule : J'oubliais la rivière, où par amusement, Vous pouvez, eu belle eau, vous noyer proprement, À moins qu'en la fureur dont l'accès vous emporte, Vous n'alliez, haut et court, vous pendre à votre porte ! J'ai d'autres soins, je veille à vous bien décorer Du fatal guenillon qu'il vous faut arborer.Guenillon : Petite guenille. S'est dit, par extension et par plaisanterie, d'un petit morceau de papier, d'un billet. [L]
SCÈNE VII.
JOVIAL
Si j'enterrais ma femme ! Oh, oui ! La catastrophe M'entrave à son caveau, du mien fort limitrophe, Et je demeure en proie aux méditations Qui peuvent m'affranchir des jubilations ! C'en est fait : tu péris, ma chère et digne épouse, Toi, qui ne fus jamais criarde ni jalouse ; Toi, qui toujours fidèle à mes déloyautés, Idolâtrais l'époux félon à tes beautés ; Toi, qui dans mon veuvage, à mes yeux survivante, M'étouffe de plaisir, de douleur, d'épouvante : Hélas ! J'ai tout perdu !... Bon, voici les tourments, Les hélas, les soupirs, les cris, les hurlements : Que ma salle en frémisse et que le ceintre en croule ! Qu'au milieu des plâtras l'un sur l'autre se roule, Et sous les madriers que moi-même englouti J'en sorte, sein et sauf, comme latte aplati !... Mais tandis que j'englobe, avec grand tintamarre, Le camail, le plumet, la jupe et la simarre, Cascaret côte à côte avec ma Frétillon, N'insulterait-il pas son chaste cotillon ?Camail : Petit manteau tombant des épaules à la ceinture, que portent par-dessus le rochet les évêques et autres ecclésiastiques privilégiés. [L]
Simarre : Habillement long et traînant, dont les femmes se servaient autrefois. Espèce de soutane que certains magistrats portent sous leur robe. [L]
SCÈNE VIII. Cascaret, Jovial.
JOVIAL
Endossons-le, et bien vite, allons, sers-moi de page,Cascaret l'habille en pleureuse, et le coiffe d'un feutre à long crêpe.
CASCARET
À mon regret.JOVIAL
D'où vient ?CASCARET
Vous savez !JOVIAL
Poltron !CASCARET
En disconviens-je ? Ai-je un coeur de héros ? Voit-on mon effigie, en marbre de Paros, Reluire au piédestal ?CASCARET
J'ai l'escarboucle au doigt,Montrant sa bague.
Les parfums sur le chef, Le brocard au pourpoint, au côté la flamberge, Les draps blancs chez Catin, le Bourgogne à l'auberge, La bisque sur ma table, un parasite au bout, Derrière et devant moi les échansons debout, Les fluteurs sur l'estrade, un groupé symphoniste Que je vous donne ici pour sublime harmoniste.Escarboucle : Nom que les anciens donnaient aux rubis. [L]
Flaberge : Nom donné quelquefois à l'épée du paladin Roland (le nom de Durandal est beaucoup plus commun, surtout dans les textes modernes), et à celle de Renaud de Montauban, l'aîné des quatre fils Aymon, dans les romans de chevalerie. [L]
CASCARET
Admirez votre attirail follet !JOVIAL
Ta railles !CASCARET
Se peut-il ?JOVIAL
Voudrais-tu qu'en paillettes, L'omoplate ennoblie avec des aiguillettes, J'allasse à des convois, paré comme un Seigneur ?CASCARET
Oui.JOVIAL
Lâche mes cheveux.CASCARET
Qu'en dira le baigneur ?JOVIAL
Obéis.CASCARET
Aux cordons la bourse est accrochée, Mais un tour de poignet, je rassure empochée.Il l'empoche.
CASCARET
J'y vais doucement.CASCARET
Aussi pourquoi vouloir m'astreindre à tel office, Sans privilège aucun, et sans nul bénéfice ?CASCARET
À leur intention j'allonge vos cheveux : Les voilà jusqu'à terre ; ils outrent la coutume ! Et vous poussez trop loin le funèbre costume.JOVIAL
Dépêche.CASCARET
Patience.JOVIAL
As-tu fini ?SCÈNE IX.
JOVIAL
Ah ! Moitié de ma vie, idole de mon âme, Tu n'est donc plus ! Quel coup ! Je sens que je me pâme,Il tombe mollement dans un fauteuil.
Mon coeur débilité... Bon, je m'évanouis : Quels battements de mains ! Quels fracas inouïs ! L'auteur, l'auteur !... Et toi, compagne de ma couche, Pour crier un bravo, tu n'ouvres plus la bouche ! Tu quittes l'air infect, l'égout parisien, Pour les sentiers fleuris du val Élyséen ! [S]on ombre bocagère élague quelque arbuste Que la castration doit rendre plus robuste ! [L]'auteur, l'auteur ! Tu vas sous le vivace ormeau, Parmi les flageolets, t'asseoir avec Rameau, [A]ttirer par tes chants les cygnes, les Virgiles, Affleurer le gazon par tes danses agiles ! [L]'auteur, l'auteur !Il fait, à la manière des Comédiens trois profondes révérences, l'une du côté du Roi, l'autre du coté de la Reine, la troisième au Parterre.
Messieurs, il est chez lui reclus, Il traîne en sa cellule un pied demi-perclus, Comme il a pressenti que selon votre usage Vous pourriez ordonner qu'il montrât son visage, N'ayez aucun regret, s'il échappe à vos yeux, Le comique, en long deuil, n'a point l'air trop joyeux, Dans sa propre maison, de pleurards obsédée, On n'entend que des cris, sa femme est décédée.SCÈNE X. Monsieur et Madame Jovial.
MADAME, à la coulisse
Comptez sur Jovial.MONSIEUR
Oh ! C'est elle !MADAME, à la coulisse
Au festin Mon homme assistera chez l'ami Fagotin : Point de façon, surtout, entre gens de revue, Il suffit que la cave en tokay soit pourvue.Tokay : Vin de Hongrie que l'on place au premier rang parmi les vins doux. [L]
MONSIEUR
Hélas !MADAME
Que de langueur ! Pourquoi tant soupirer ? Te voilà défaillant, blême, prêt d'expirer ! Des crêpes ! Quel défunt nous laisse un héritage ? Quel bien, à mon insu, nous échoit en partage ? Est-ce un riche terroir ? Remplis-tu nos celliers ? Nous faudra-t-il gager nombre de sommeliers ? Les vins sont-ils brûlants du feu qui réconforte ?MADAME
Rêves-tu ?MONSIEUR
Samedi, tous deux, en liberté, Nous soupâmes ; pour tiers nous eûmes la gaieté, Nul docteur, nul bavard, point de métaphysique, La mousse du champagne animait la musique ; Tu me rossignolais l'Opéra par fragment. Un frisson te survient, j'éprouve un tremblement ; J'appelle, on reste coi ; je prie, on s'humanise ; Accourez donc, je meurs, voilà qu'elle agonise ! Colique d'estomac, lourde indigestion, Le ventre boursouflé par la réplétion : Ces pâtes d'abricots, friande nourriture, N'apprêtaient, à mon dam, que sa déconfiture ! Vous riez ! Eh ! Morbleu ! Croyez-vous que son mal Ne soit pas d'une force à tuer l'animal ? Oui, oui, c'est une crise, un trouble, des symptômes Qui vous écraseraient ainsi que des atomes ; Vite, apportez des eaux, de[s] sels, des Médecins ! Tandis qu'on galopait ces siestes assassins, Ton oeil faiblit, ton pouls manque, tu m'es ravie, Et j'ai perdu mes soins à rappeler ta vie.MADAME
Te moques-tu de moi ? Perds-tu sens et raison ? Avec quel tavernier as-tu fait liaison ? Ivre, ou fou, si quelqu'un, les miens, ta parentelle, Tes amis te voyaient dans ta douleur mortelle, Eux-mêmes, les premiers, t'enverraient me pleurer Dans la loge, où longtemps, on t'a vu demeurer ! Souviens-toi du beau jour où ta langue enhardie Piqua des Roscius, la race abâtardie ! Leur ligue, concertée au chevet de Marton, Conduisit, poings liés, ta muse à Charenton ! Tu le méritais bien ! Tu voulais sur la scèneLe Suborneur, Comédie en cinq Actes et en vers, je l'imprime incessamment.
Ôter sa belle écorce au Suborneur obscène, Tandis qu'à son service il fallait t'engager, Devenir, en public, son galant messager !MONSIEUR
Hélas !MADAME
Plus de complainte, ou je cours de pied ferme Supplier qu'en lieu sûr derechef on t'enferme. J'aime un extravagant, mais gai, récréatif ; Qui tient à son narré l'auditoire attentif, Broche l'épithalame aux noces des fillettes, Trinque et va de Pomard épuiser les feuillettes : Pour toi, fou sérieux, léthargique, glacé ; Toi, parmi les vivants, te voilà déplacé !MONSIEUR
Hélas ! Viens, Héraclite, et que mes yeux périssent Si mes pleurs suspendus dans leurs canaux tarissent !MADAME
Héraclite ! Où peut-il hanter cet égrillard Qui jette autour de nous le vaporeux brouillard ? Voudrais-tu m'enseigner quelle est la coterie Où ce Monsieur s'annonce avec plaisanterie, Déride un Sénateur, désarme un officier, Discipline un abbé, dégraisse un financier ? Parle donc, Jovial.... Ta parole est coupée ! Que fais-tu d'Héraclite ? Un joujou, ta poupée ! Dis, réponds... Il délire ! Il ne m'écoute pas !MONSIEUR
Et toi, Catafalcus, apôtre du trépas, Précipite mes jours, creuse ma sépulture, Et que des vers, à jeun, mon corps soit la pâture !MADAME
Catafalcus, où diantre a t-il pu rencontrer L'homme qui veut qu'en terre on s'acharne à rentrer ? Oh ! Pareils fossoyeurs, nourris des funérailles, S'en viendraient d'ossements tapisser nos murailles, Et le fantôme Young, ici même apparu, Timbra mon cher époux, de requiems féru ! Dis-moi donc, mon amour, reconnais ta femelle, Regarde ! En quel sépulcre en verrais-tu comme elle ? Sèche tes pleurs.MONSIEUR
Le dois-je ? Ah !MADAME
Tu me fais pitié !MADAME
Tu la vois, tu l'entends, tâte, je suis vivante, Je suis avec respect ta très humble servante ; J'étayai ton castel, j'ornai ton vêtement, Je conviai ta meule à moudre ton froment ; C'est moi qu'avec raison tu choisis pour compagne, Je t'escorte à la ville, en Cour, à la campagne ; C'est mot qui par ton aide, engendrai, sans effort, Cinq ou six marmousets qui te ressemblent fort.Marmouset : Marmouset, visage de marmouset, petit garçon, petit homme mal fait ou non. [L]
MONSIEUR
Qu'on me laisse !MADAME
À loisir, dans la mélancolie Enfoncez-vous, Monsieur.À part.
Épions sa folie.Elle se retire et le guette.
MONSIEUR
Voyez les jeux du sort ! Moi, qui dès le berceau Maniai dextrement le comique pinceau ; Moi, qui fus appelé, je ne sais par quel astre, Pour être du théâtre un solide pilastre ; Moi, cet original ! L'on me force à gémir ! Je gémis ; dans les pleurs je cherche à m'affermir : Héraclite survient, Catafalcus ensuite ; Moi, leur singe apprentif, je grimace à leur suite, Le chagrin me gagnait, ma femme a tout gâté : Que je m'égaye un peu, net, mon drame est raté, Ma banquette déserte ! Ou si le monde afflue, S'il avance en tumulte, et qu'en preste il reflue...Apprentif : Celui qui est novice dans les arts et les sciences. [F]
MADAME, à part
Il me jouait, le drôle, et jouera, je le vois, Nos lugubres Français qu'il mène à mon convoi.MONSIEUR
Si ma toile baissée étale pour devise... Veut-on se réjouir, céans, qu'on se ravise ! Pour m'y rendre fameux j'en bannis les hochets.MADAME, à part
II va sur l'Acheron glisser des ricochets.MADAME, à part
Je frémis du spectacle ! Il plaira néanmoins ! IL aura, j'en réponds, nos quakers pour témoins.MONSIEUR
Si j'accouche d'une oeuvre où mes Aristophanes Plongent le fer tragique en leurs flancs diaphanes, Ils criaillent, je braille, on rit, je reste mort.MONSIEUR
Tu m'épiais !MONSIEUR
Rentre dans ton caveau, j'attends Monsieur Parterre, Il ne te connaît point ! Il faut nous divertir À lamenter ta perte ; y veux-tu consentir ?MADAME
Volontiers : moquons-nous des Romans qu'il accueille, Et du choix malheureux des pièces qu'il recueille.MONSIEUR
Tu sais son crime énorme !MONSIEUR
Tandis qu'il complimente, un froid dialogueur S'enroue à lui prôner son actrice en langueur, Et me soutient, à moi, que Nanine, ou Cénie, Sont les derniers efforts du comique génie !Nanine ou le préjugé vaincu est une comédie de Voltaire (1760).
Cénie est une comédie en prose de Françoise de Grafigny (1750).
MADAME
Pour voir là du MOLIÈRE, il faut être aveuglé ! Mais l'ouvrage est-il plat, mal conçu, mal réglé, Le Dave y met du sien ; le vieux renard finasse, Accrédite un auteur, embryon du Parnasse ! Dans les doctes papiers le nabot agrandi, Au fauteuil des Quarante arrive tout brandi, Et des Contemporains les neuf Muses prisées, N'ont des siècles futurs que nargués et risées.Quarante : les Académiciens français.
MONSIEUR
Comment ! Ces Vaugelas dont l'oeil grammatical Découvre dans le Cid un vice radical, Ces Bourgeois d'Hélicon, glosent la Melpomène, Qui trèfle son laurier pour en coiffer Chìmène, Et de Monsieur Parterre, en butte au correctif, Il faudra consacrer l'arrêt définitif !Vaugelas, Claude Favre, Seigneur de [1585-1650] : célèbre grammairien français, un des premiers membres de l'Académie française. On lui doit : "Remarques sur la langue française" où il définit le bon usage.
MADAME
Je récuse le juge, et ma fin qui s'approche Va lui coûter des pleurs, fut-il plus dur que roche ! II s'en faut ! Le bonhomme, aussi mou qu'un chiffon, Cède aux piteux bémols d'un Opéra bouffon, Et sa voix monotone assoupit la Romance, Que l'écho, fatigué, répète et recommence. Quel triste chansonnier !SCÈNE DERNIÈRE. Parterre, Loge, Balcon, Monsieur et Madame Jovial.
PARTERRE
Je vous retrouve en deuil !MADAME JOVIAL
À casser contre un mur la plus forte cervelle ! Figurez-vous la femme en sa pleine vigueur, Affrontant les hivers, la bise et sa rigueur, C'était ma jovial, allaigre, sémillante. L'image de santé, la jeunesse brillante : J'aurais mis sur sa tête un lingot du Pérou ! Elle était mal au point d'abbattre un loup-garou, Toutefois gracieuse, aussi douce qu'hermine : La friponne en avait la finesse et la mine.JOVIAL
Quel démon put flétrir les roses, la fraîcheur, L'éclat qui de son teint relevaient la blancheur ? Quel Artiste éminent, peintre de la nature, N'échouerait à vous rendre au vif sa miniature ?MADAME JOVIAL
La voici :Montrant son bracelet, que considèrent les Acteurs et que baise et rebaise Jovial.
Peu fidèle, en proie au vermillon ; Mais... c'est-là... c'est bien là... son oeil d'émerillon ! Sans Lapidaire aucun, sens nulles girandoles, La Dame eut éclipsé [les] Chinoises idoles I Et la voilà perdue au fabuleux séjour Dont, par un trait jaloux, la nuit chassa le jour ! La pauvre créature, agréable, follette, Le miroir devant elle, expire à sa toilette.Émerillon : Femelle du faucon aesalon, dont le mâle est appelé rochier. [L] Ici oeil vif.
MADAME JOVIAL
Je m'en consolerais !LOGE
Je le crois, mais enfin, Que l'on souffre à mourir en robe à preétintaille !Prétintaille : Ornement de toilette en découpure qui se mettait sur les robes des femmes. [L]
MADAME JOVIAL
Avec le busque habile à raffiner la taille !JOVIAL
Quel Négromatien espéra vainement, Conjurer par son art, tourner l'événement, Et subjuguer le sort dont l'arbitraire empire Voulut de tous les maux me réserver le pire ? Je suis veuf : l'apos[t]ème enleva cet objet Qui sera de mes pleurs un éternel sujet ; J'en verse à flots, Messieurs, et je m'en félicite, Ma femme, en falbalas, vogue sur le Cocyte : Sa mort, toujours vivante en mes esprits troublés, Les retient, à plaisir, sous la tombe accablés.Cocyte : Terme de mythologie. Un des fleuves qui environnaient les enfers. [L]
PARTERRE
N'en sortez point, songez que plus on nous afflige, Moins on craint les lardons, châtiments que j'inflige À l'insensible époux qui perdrait sa moitié, Sans lui faire un adieu surchargé d'amitié.MADAME JOVIAL
Et pour quels ornements !MADAME JOVIAL
Vous détruire !JOVIAL
Qu'au Styx la rouillarde trempée M'arrache à mes douleurs, m'immole à ma Philis, Dont la faux désastreuse a pu trancher les lys, La voilà... Qu'on me dise... Où ?MADAME JOVIAL, à part
Chez toi.JOVIAL
Je l'ignore ; Mais que l'urne,Ils s'en fait une de sa tabatière.
Enfermant sa cendre que j'honore, M'excite à conserver le mortel souvenir D'une épouse qui part...MADAME JOVIAL
Pour ne plus revenir !JOVIAL
Rapprochons-là de moi, quoique fort reculée ; Oui, j'annonce aux Français la pièce intitulée, Le Veuf inconsolable.PARTERRE
Oh ! Je vous garantis Que contre un tel chef-d'oeuvre il n'est point de partis, De cabales, sans frein, que votre acteur n'écrase !JOVIAL
Monsieur...PARTERRE
D'yeux qu'il ne mouille, et d'âmes qu'il n'embrase ! Sur vos dignes tréteaux, je ne reviens exprès Que pour vous couronner du comique cyprès.Il tire de dessous sa veste, et pose sur la tête de Jovial le cyprès dont il se défend.
JOVIAL
Madame...LOGE
Oh plaint ce veuf, éperdu, désolé, Que l'on verra plutôt défunt que consolé. À vous, Monsieur Balcon.BALCON
Pour moi, Madame Loge, J'ai toujours réussi dans le funèbre éloge, J'en garde à Jovial un qui n'est point menteur.JOVIAL
Monsieur.LOGE
Que pour vous, mon Thespis, en casaque drapée, La médaille en bel or au bon coin soit frappée !Jovial s'humilie.
BALCON
Qu'exempte d'alliage, aucun temps ne la fouille, Qu'elle échappe aux affronts que lui ferait la rouille !Jovial s'humilie.
PARTERRE
Le ciseau vous réclame, un Pigal se réveille Pour montrer sous vos traits la huitième merveille, Aux yeux du monde entier vous produire en granit, Et porter votre nom du Nadir au Zénith.JOVIAL
Triomphez, écrivains, dont la plume émoussée, Fut par un vent contraire au théâtre poussée : Du savoir et du goût, en Gaule anéantis, Naquirent les succès dont vous fûtes nantis ; Qu'ils rongent l'envieux ! Qu'ils s'accroissent encore ! Que Midas Oreillard, comme lui, vous décore, ; Qu'il vous donne la palme, à vous, plats romanciers, Les bourreaux de Momus, des ris les justiciers !MADAME JOVIAL
Éclate, mon époux, ta splendeur m'environne : Pleuvent sur toi les vers, l'éloge et la couronne, Et si ce n'est assez pour te rendre immortel, Opérons un miracle, il te vaudra l'autel : Que ton chef blanchissant tout-à-coup refleurisse, Et s'il se peut, l'ami, qu'à ton âge il meurisse !JOVIAL
Tu vois que mon travail, à moi-même suspect, Usurpe un médaillon, des honneurs et du respect ! Tu vois bien qu'en granit aux places l'on m'installe Pour avoir renfrogné la sombre Capitale ! Ma somme... Qu'en dis-tu ?PARTERRE
Sa femme ! Il nous bernait !JOVIAL
Tandis que de sa main Monsieur me couronnait. Allez, cyprès maudit,Le jetant, par mégarde, dans le Parterre.
Allez au cimetière, Servir à nos Youngs de béguin, de têtière : Pour moi, loin des Anglais, je marche panaché Des pampres, que PIRON du cep a détaché.Piron, Alexis (1689-1773) : Auteur dramatique français auteur de Arlequin deucalion (opéra comique), la Métromanie (comédie) et de Gusave Wasa (tragédie).
PARTERRE
Le farceur !LOGE
L'impudent !BALCON
Le maroufle !LOGE
Présente à mon courroux tes Gilles contournés, Je leur jette aussitôt mon éventail au nez.Gilles : Toinette, Asgan, Purgon. [L]
BALCON
Sollicite un appui pour tes pièces véreuses, J'envoie à Nicolet ton crêpe et tes pleureuses.Nicolet : Producteur de spectacle de la Foire Saint-Laurent.
LOGE
Ose arrondir la fraise au col de ton Crispin, Ma cassolette ira masquer le Turlupin.Crispin : noms de types de personnages de comédie.
Turlupin : Fig. Nom de farce que prit un comédien.
BALCON
Tremble pour ta séquelle ! Oui, j'incague, à ta barbe Toinette, Argan, Purgon, sa toque et sa rhubarbe.Incaguer : Terme bas et vieilli Défier quelqu'un, le braver, en lui témoignant beaucoup de mépris. [L]
Toinette, Asgan, Purgon personnages de comédies de Molière.
BALCON
Gémis sur mes exploits, je cours, armé d'un ceste, Étendre Célimène aux pieds du fauve Alceste, Et de tous les humains le frondeur abjuré, Sent de mon gantelet le poids démesuré.Ceste : Nom d'un gantelet de cuir souvent garni de plomb, qui servait aux anciens athlètes, pour combattre à coups de poings, dans les jeux publics. Le prix du ceste, le prix donné au vainqueur dans cette sorte de combat. [L]
Alceste et Célimène sont deux personnage du Misanthrope de Molière.
JOVIAL
Frappez d'un coup de foudre Elmire, Orgon, Dorine Complétez la victoire, et qu'on la tambourine.Elmire, Orgon, Dorine : personnages du Tartuffe de Molière.
JOVIAL
Innocemment !PARTERRE
C'est un double maraud, suivant le Trivelin, Palaprat, Dufresny, Regnard et Poquelin ; C'est un drôle avoué du rieur Démocrite : Sortons, que sa mémoire en ces lieux soit proscrite !Il tire un long sifflet, siffle à outrance, et sort avec Loge et Balcon.
JOVIAL
Allons, ma toute belle, allons rire au festin Qu'assaisonne en bons mots notre amé Fagotin, Et d'un Catafalcus fuyons l'itinéraire Qui nous mène, avant terme, au dortoir funéraire. Refoulons la vendange avec mon Rabelais, Réintégrons Thalie en son joyeux Palais.AU PARTERRE.
Monsieur, quelque pitié, grâce, si l'on vous joue, Je vous applique ici le soufflet sur ma joue ! Ma pièce est misérable ! et mes chétifs acteurs Seront jusqu'à la mort vos zélés.... détracteurs.825 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica