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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Tragédie en vers

Hirza

Edme-Louis Billardon de Sauvigny· créée en 1767· 5 actes· 1 187 vers· 5 personnages

Personnages

  • HIRZA, Mlle. DUBOIS
  • MONRÉAL, M. MOLE
  • HIASKAR, Chef de Guerre, M. LE KAIN
  • MONRÉAL PÈRE, M. BRIZARD
  • OUKÉA, Chef du Conseil des Vieillards. M.D'AUBERVAL
PRÉFACE

Le désir de la vengeance, l'ambition, l'amour, la jalousie ont souvent fait des traîtres ; et l'intérêt malentendu de quelques Citoyens revêtus d'un pouvoir passager, a presque toujours occasionné le malheur des peuples qui, loin des yeux du Souverain, sont dans la dure nécessité de leur obéir.

Frappé de cette grande vérité, j'ai voulu la mettre sur la scène ; mais des raisons malheureusement invincibles m'ont empêché d'exécuter mon plan d'une manière aussi étendue que je l'avais conçu. Elles m'ont même arrêté quelque temps ; cependant le plaisir de peindre un pays et des hommes nouveaux l'a emporté ; j'ai cru qu'il en résulterait peut-être quelques beautés que je devrais au sujet. Plus je l'ai médité, plus j'ai senti mon enthousiasme croître et mon âme s'élever, plus le sujet m'a paru vraiment tragique et moral ; deux choses que l'on doit réunir autant qu'il est possible.

Pour mettre en opposition les moeurs des Sauvages avec celles du peuple le plus policé de l'Europe, j'ai choisi deux hommes de chaque Nation ; l'un a les vertus, l'autre les vices de son pays ; et j'ai voulu, en déployant leurs caractères, faire marcher de front ces quatre personnages.

Plusieurs Officiers du Canada que j'ai consultés, m'ont assuré que les Sauvages, accoutumés à vivre avec les Européens et si souvent trompés par eux, sont devenus très méchants, et tels à peu près que j'ai cherché à peindre Oukéa.

Les autres, qu'on nomme les Sauvages d'en-haut, avec moins de passions et de besoins, sont plus désintéressés, plus francs ; ils suivent presque machinalement les impulsions subites du coeur, ces premiers mouvements de la pitié qui nous rendent généreux et bons ; car comme dit un auteur célèbre, « qu'est-ce que la générosité, la clémence, l'humanité, sinon la pitié appliquée aux faibles, aux coupables ou à l'espèce humaine en général ? »

Ces Sauvages, uniquement occupés de la chasse ou de la guerre, ne connaissent à peu près que le physique de l'amour (a). Si j'ai donné un sentiment plus tendre à la femme, son amour est l'ouvrage d'un Français.

Ce n'est point dans la vue de faire des vers pompeux, mais seulement pour peindre avec des couleurs plus vraies, que j'ai donné un langage figuré à mes Sauvages. Je n'ai voulu employer, autant qu'il m'a été possible, que les images qui leur sont propres et qui ne choquent point nos idées.

J'ai mis en usage le calumet et les colliers, parce que le calumet est une sorte de passeport, et les Colliers sont les garants de tous les traités qui se font ; les Manitous sont à peu près comme les dieux Pénates des païens ; chaque Sauvage s'en choisit un à sa fantaisie, et le porte toujours sur soi. Il fait gloire de vaincre la douceur et les tourments ; il ne pleure la mort de ses parents qu'un an après les avoir perdus : c'est au plus célèbre guerrier à faire l'éloge d'un guerrier qui vient de mourir, en rappelant ce qu'il a fait de plus mémorable. Ils ont des chansons de guerre et de mort, telles à peu près que celles qui finissent le 1er Acte.

J'entrerai dans de plus grands détails à ce sujet dans un petit ouvrage sur le Canada que je ferai paraître incessamment. Je dirai en passant que les Sauvages qui veulent faire l'éloge d'un Européen, lui disent : « tu es un homme comme nous ». Ils n'attribuent point les mauvaises actions des hommes à la méchanceté du coeur, mais à la folie, à l'égarement de l'esprit ; c'est peut-être une des choses qui prouve le mieux que l'homme n'est pas né méchant. J'avais imaginé qu'un fils voyant le fer levé sur son père, et se précipitant au-devant du coup pour le recevoir, pourrait ne pas déplaire. Je croyais que, loin de passer pour un escamotage, cette action serait trouvée naturelle et convenable : j'ose le croire encore, et si ce dénouement n'a pas plu, c'est qu'il n'était pas amené avec assez d'art, et que, loin d'intéresser pour Hirza, il la rendait odieuse. J'ai donc été obligé d'en revenir au premier dénouement que j'avais imaginé et que je croyais devoir faire moins d'effet, parce qu'il était plus simple. Puisque le public l'a agréé, je m'en applaudis : Hirza en est devenue plus intéressante. Je conçois que c'est l'intérêt qui doit être le premier mérite d'un ouvrage fait pour être représenté. Je mets ici la première Approbation de ma pièce, qui a été reçue sous le titre des Sauvages.

Le physique de l'amour est ce désir général qui porte un sexe à s'unir à l'autre ; le moral est ce qui détermine ce désir et le fixe sur un seul objet exclusivement, ou qui, du moins, lui donne, pour cet objet préféré, un plus grand degré d'énergie : or il est facile de voir que le moral de l'amour est un sentiment factice, né de l'usage de la société, et célébré par les femmes avec beaucoup d'habileté et de soin, pour établir leur empire et rendre dominant le sexe qui devrait obéir... Le Sauvage écoute le tempérament qu'il a reçu de la nature, et non le goût qu'il n'a pu acquérir.

(a) M. Rousseau, égalité des conditions.

ACTE I

On voit dans l'enfoncement le Saut de Niagara. D'un côté, des rochers, des cabanes et quelques arbres ; de l'autre un tombeau élevé sur des piliers matachés, et décoré de chevelures en forme de trophée ; au pied du tombeau est un autel sur lequel sont les armes du défunt, ses flèches, son casse-tête et son manitou. Hiaskar est appuyé et paraît consterné ; les autres guerriers, le conseil des vieillards, Oukéa et plusieurs femmes sauvages sont épars çà et là dans des attitudes de douleur et de désespoir : Hirza est au milieu. Elle regarde le tombeau de son père, et laisse voir plus de colère que d'abattement.

SCÈNE PREMIÈRE. Hiaskar, Hirza, Oukea, vieillards, guerriers, femmes sauvages.

SCÈNE II. Hirza, femmes sauvages.

SCÈNE III. Monréal, précédé de beaucoup de guerriers, et suivi des Iroquois qu'il a vaincus, Hirza, femmes sauvages.

SCÈNE IV. Hiaskar, Monréal, Hirza, femmes sauvages, troupes de guerriers de la suite de Monréal, troupes de guerriers de la suite d'Hiaskar.

SCÈNE V. Hiaskar, Hirza, troupes de Guerriers Sauvages, femmes sauvages.

SCÈNE VI. Hirza, Femmes sauvages.

ACTE II

SCÈNE PREMIÈRE. Oukéa, Hiaskar.

OUKÉA

Crois-moi, quand au combat ce jeune ambitieux Des rayons de sa gloire éblouissait tes yeux, Il flattait les vaincus, du moins je l'en soupçonne ; J'ai surpris sa pitié, qui m'indigne et m'étonne : De leur sang tout couvert, il volait dans leurs rangs, Et retenait nos bras qui déchiraient leurs flancs. Alors cent prisonniers assuraient la vengeance : Nous allions des Français vaincre la résistance : À l'aspect de leurs corps sanglants et déchirés, Desséchés dans la flamme et par nous dévorés, Monréal a frémi, j'ai vu couler ses larmes ; Je l'ai vu s'élançant au milieu de nos armes... « Arrêtez, criait-il, j'ai creusé leur tombeau : Arrêtez ; par vos mains je deviens leur bourreau. Le sang m'unit peut-être à ces tristes victimes : Faut-il que leur trépas soit le fruit de mes crimes ? » Le désordre à ces mots a régné parmi nous. Nos vieillards n'écoutant que leur juste courroux, Opposaient à ses cris un coeur inexorable ; Quand soudain s'est formé ce parti redoutable, Que son bonheur enivre, et qui cherche aujourd'hui L'honneur honteux de vaincre et de ramper sous lui. Il peut avec sa gloire accroître sa puissance : Quel frein l'arrêtera, lui qui trahit la France ? Corrompu par le luxe et par la vanité, Pourra-t-il s'élever jusqu'à la liberté ? Non, sa fierté naissante a plié sous un maître : En épousant Hirza, songez qu'il voudra l'être. Il faut le prévenir par un dernier effort : Puisqu'il veut notre honte, il faut vouloir sa mort. Un bras sûr cette nuit à mes pieds va l'abattre.

OUKÉA

Hé bien ! Puisque tes yeux sont fermés sur ce traître, Cher Hiaskar, écoute ; apprends à le connaître. C'est au nom du conseil que je te parle ici. Ses desseins sont connus, et tout est éclairci. Quand le vaillant Thamar et sa horde guerrière Tombant sous Fontalbar, ont mordu la poussière Monréal triomphant chez les Onontagués, Monréal en secret revoyait des Français : Ils lui sont encor chers : il nous hait ; il balance. Devenu notre chef, il va servir la France ; Douze de ses guerriers ont surpris ses discours ; Et plus il fait pour nous, plus je crains ses détours. Connais l'Européen ; connais sa politique, Son coeur faux, et surtout son esprit tyrannique. Son oeil paraît blessé de rencontrer ici Un peuple plus heureux et plus libre que lui. S'il fallait aux complots de ce tyran perfide N'opposer qu'un guerrier généreux, intrépide, Je te dirais : « Ami, tu peux, quand tu voudras, Déployer contre lui la force de ton bras. » Mais des jeunes guerriers tes yeux ont vu l'ivresse. Crois que, s'il succombait sous ta main vengeresse, Leur fier ressentiment retomberait sur toi. Nos partis divisés, dans le trouble et l'effroi, Tourneraient contre nous leurs fureurs sanguinaires On verrait les enfants armés contre les pères, Repoussant la nature en ces moments affreux, Leur demander vengeance, ou la prendre sur eux. Crois-moi, n'armons plutôt qu'une main ennemie : Qu'elle frappe le traître et qu'elle en soit punie. Que nous importe à nous ? Nous serons satisfaits. Tu retiens sous ta hutte un prisonnier français, Qui du sang Illinois vient de rougir la plaine ; Tu connais sa valeur. Que son âme hautaine, En servant son pays, serve notre courroux : Dans l'espoir d'être libre il combattra pour nous. J'entends des cris guerriers. Monréal va paraître. Nos amants par l'hymen viennent s'unir peut-être ; Je saurai m'opposer un moment à leurs voeux. Et toi, que la pitié sollicite pour eux, Tu peux voir Monréal, et lui parler encore. Mais s'il ne veut pas rompre un hymen que j'abhorre, Qu'il meure.

SCÈNE II. Les mêmes, Hirza, Monréal, guerriers, femmes sauvages.

SCÈNE III. Monréal, Hiaskar.

MONRÉAL

Sans doute...

MONRÉAL

Pourquoi ?

MONRÉAL

Mes exploits.

SCÈNE IV.

SCÈNE V. Oukéa, Hiaskar.

SCÈNE VI. Les mêmes, Monréal père, un Français qui porte un calumet et des colliers, vieillards.

MONRÉAL PÈRE

Téméraire, oses-tu, dans ta coupable audace, Me prodiguer ainsi l'injure et la menace ? Si du fond des tombeaux s'élevaient vos aïeux, Qu'ils rougiraient pour vous à l'aspect de ces lieux ! Tout y retrace encor, malgré votre inconstance Nos travaux, nos bienfaits et leur reconnaissance. Ici, du Canada les peuples réunis Pour arbitre suprême ont reconnu Louis : C'est ici qu'ils venaient, à leurs serments fidèles, Réclamer tous les ans ses bontés paternelles, Quand, moins ingrats que vous, ils savaient mériter Qu'au rang de tes enfants il daignât les compter. Je les revois ces lys, je vois ces caractères Imprimés sur l'airain et si chers à vos pères : Au pied de ce rocher, voilà ces monuments, Ces autels de vos dieux garants de vos serments : Devant eux, devant moi baissez les yeux, parjures ! C'est ici que La Salle, en butte à vos injures, Se vit trahi par vous : là, furent ses vaisseaux Par la hache entrouverts, engloutis dans les eaux. Combien le sang Français a-t-il rougi la terre Depuis que Fontalbar chez vous porta la guerre ! Ingrats, pourquoi confondre, en votre horreur pour lui, Un peuple qui vous aime et qui fut votre appui ? Hélas ! De ce cruel j'éprouvai la furie ; Il voulut m'arracher et l'honneur et la vie, Me plongeant dans les fers où j'ai langui cinq ans. Il immola mon fils à ses ressentiments. On m'a rendu l'honneur et ce jour qui m'éclaire, Faible soulagement pour un malheureux père ! Oublions, Illinois, dans le sein de la paix, Vos malheurs et les miens, sa honte et ses forfaits.

MONRÉAL PÈRE

Sans doute.

MONRÉAL PÈRE

Quel est-il ?

ACTE III

SCÈNE PREMIÈRE.

SCÈNE II. Oukéa, Monréal père, Monréal fils.

SCÈNE III. Monréal père, Monréal fils.

MONRÉAL PÈRE

Oui, traître,

MONRÉAL PÈRE, mettant le sabre à la main

À son horreur pour toi, reconnais un Français, Ton général.

MONRÉAL PÈRE

Arrête.

MONRÉAL FILS

Meurs.

MONRÉAL FILS, jetant son sabre

Moi, votre fils ? Ah dieux !...

MONRÉAL FILS

Quel autre ?

SCÈNE IV. Les mêmes, Hiaskar, Oukéa.

HIASKAR

Oui.

MONRÉAL FILS

Qui ? moi !

ACTE IV

SCÈNE PREMIÈRE. Hirza, Hiaskar.

SCÈNE II.

HIRZA, seule

Hélas ! fut-il jamais un sort plus malheureux ? La hache de la mort a fait tomber mon père ; Et, mon coeur s'abreuvant de sa douleur amère, J'ai vu les Illinois vaincus, humiliés, Détourner loin de moi leurs regards effrayés. Il fallait qu'un Français, embrassant ma défense, S'immolât tout entier au soin de ma vengeance : Il fallait que l'amour, plus puissant que nos Dieux, Armât contre les siens son bras victorieux : Lui, qui par ses bienfaits dut enchaîner mon âme, Hélas ! Sait-il quel prix je réserve à sa flamme ? Il me faut, renonçant au plus tendre lien, Quand il venge mon père, assassiner le sien. Dieux ! Quelle sombre horreur de mon âme s'empare ! Monréal, tu verras ton amante barbare, Insensible à tes pleurs, sourde à tes cris affreux, Traîner sur ce tombeau ce vieillard malheureux ; Et, levant sur son sein la main qui te fut chère, Faire jaillir sur toi tout le sang de ton père ! Avant de l'accomplir ce serment plein d'horreur, Tombe sur moi la foudre et le ciel en fureur ! Pourquoi sacrifier l'amour à la nature ? Est-il donc moins honteux d'être ingrat que parjure ? Que dis-je ? J'ai juré d'adorer mon amant ; Et Monréal enfin eut mon premier serment... Ah ! Que de maux affreux vont fondre sur ma tête ! Mais si je prévenais le malheur qui s'apprête... Thamar peut voir encor ses mânes satisfaits. Je tiens en mon pouvoir les prisonniers français ; Ils sont nos ennemis, il faut qu'on les immole ; Tout leur sang répandu dégage ma parole ; J'apaise mon amant, et mon père, et les dieux. Sitôt que de l'hymen j'aurai formé les noeuds, J'accomplis mon serment. Ombre chère et sacrée, Pardonne ce détour à ta fille éplorée. Tu chéris Monréal, ton choix tomba sur lui ; C'est ton vengeur, ton fils, mon amant, mon appui ; Tu renais dans son père ; et désormais leur vie Est un dépôt sacré que le ciel me confie. Mais je vois Monréal ; la mort est dans ses yeux.

SCÈNE III. Monréal, Hirza.

MONRÉAL

Je ne puis...

MONRÉAL

Ô Dieu !

SCÈNE IV. Les mêmes, Hiaskar, Oukéa.

SCÈNE V. Hiaskar, Oukéa, Monréal.

OUKÉA

Tu seras satisfait.

Il sort.

SCÈNE VI. Monréal, Hiaskar.

SCÈNE VII.

ACTE V

SCÈNE PREMIÈRE. Hirza, guerriers.

SCÈNE II.

SCÈNE III. Oukéa, Hirza.

SCÈNE IV. Monréal père, Monréal fils, Hirza, Oukéa, guerriers, conseil des vieillards, femmes sauvages.

SCÈNE V ET DERNIÈRE. Les mêmes, Hiaskar.

MONRÉAL PÈRE, se précipitant entre Hirza et son fils lui arrachant le fer et le repoussant

Ah, mon fils !

1 187 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica