Prologue en vers· Comédie en un Acte en vers
Molière en Bonne Fortune
Personnages
- MOLIÈRE
- DASSOUCY
- PIERROTIN
- LE BARON
- LE DOCTEUR
- LA MARQUISE, LA MARQUISE
- LA PRÉSIDENTE
- LANGOUMOIS, valet de la marquise
MOLIÈRE EN BONNE FORTUNE
SCÈNE PREMIÈRE. Dassoucy, Pierrotin.
Dassoucy, poursuivant Pierrotin, descend du château dans le parc ; il court, embarrasse par son luth qu'il tient de la main gauche.
DASSOUCY
Le vaurien, le pendard ! Vous me paierez ceci, Brigand de Pierrotin.Coypeau d'Assoucy, Charles dit Dassoucy, (1605-1677) : poète burlesque et ami de Molière, de Scarron, de Cyrano de Bergerac.
DASSOUCY
Le beau « venez-y voir ! »PIERROTIN
D'ailleurs...DASSOUCY
Petite peste !PIERROTIN
Pourquoi perdre après moi votre temps et vos pas ? Je suis plus prompt que vous et vous ne m'aurez pas.DASSOUCY
Je vous attraperai, monstre !DASSOUCY
Au moins, relève-moi, bandit !PIERROTIN, l'aidant à se relever
Souffrez-vous quelque part ?DASSOUCY, saisissant Pierrotin
Je me porte à merveille ; Et je crois cette fois vous tenir par l'oreille, Monsieur le galopin.PIERROTIN
Aïe ! À l'aide ! Au secours !DASSOUCY
Vous tairez-vous ?PIERROTIN
Au meurtre ! On attente à mes jours.Aux cris de Pierrotin, sortent du château la Marquise, la Présidente, le Baron, le Docteur et Langoumois.
SCÈNE II. Les mêmes, La Marquise, La Présidente Le Baron, Le Docteur, Langoumois, puis Molière.
LA MARQUISE, à Dassoucy
Pardonnez-lui.PIERROTIN, se débattant
À moi !LA PRÉSIDENTE
Comme il est rouge !PIERROTIN
Monsieur, vos procédés sont...DASSOUCY
Quoi ?LE DOCTEUR, à Dassoucy
Voyons ! Il est à tout péché miséricorde.LE BARON, à Dassoucy
Quel crime a-t-il commis ?DASSOUCY
Le damné moucheron ! Ah ! vous me demandez ce qu'il a fait, baron ! Nous étions tous les deux sans gîte et sans ressource, Sans un sou, sans un liard vaillant dans notre bourse, Le jeu très proprement nous ayant nettoyés ; Molière alors nous a nourris, logés, choyés, Et nous a, par amour de la bonne musique, Relevé le moral, remonté le physique, Sans rien vouloir, après un accueil si touchant, Du maître que son luth, du page que son chant. Depuis six mois, avec Thalie et Melpomène, Dans ce beau Languedoc qu'il charme, il nous promène. Pour notre dernier jour, en vrais enfants gâtés, Par la Marquise, ici, nous sommes invités De façon très flatteuse ; à sa table, nous sommes Bellement festoyés, servis en gentilshommes ; Et quand, tant de bons plats avalés, au dessert On daigne nous prier de donner le concert, Ce noir petit démon n'ouvre sa sotte bouche Que pour chanter un air qui cloche, grince, louche, Comme si, dans sa gorge ou son nez, le goujat Recélait un canard poursuivi par un chat. Laissez, laissez-le-moi châtier d'importance !PIERROTIN
L'ai-je donc fait exprès ?DASSOUCY
Oui, gibier de potence !LA PRÉSIDENTE
Il a l'air si gentil !DASSOUCY
Il voulait me narguer, Parce qu'hier au soir j'ai dû lui confisquer Un flacon de muscat qu'il sifflait, le beau merle. Il était gris, mais gris !...PIERROTIN
Tout au plus gris de perle.DASSOUCY
L'autre jour, je l'enferme un peu, pour qu'il travaille. Que vois-je en revenant ? Au moyen d'une paille, Il humait, par le trou de la serrure, un pot Qu'au dehors lui tenait un valet de tripot.Sur ces derniers vers, Molière est sorti du château ; et du haut du perron, il écoute la suite de la scène, sans être vu des personnages qu'il domine.
PIERROTIN
J'avais soif, voilà tout. D'ailleurs, suis-je un esclave Pour qu'ainsi l'on m'enferme ? Allez, faites le brave ! J'en pourrais raconter de belles, moi, sur vous.PIERROTIN
Qui donc, l'autre matin, se plaignant à son page De l'étiquette absurde et du vain équipage Des valets en livrée et des maîtres d'hôtel, Affirmait qu'un dîner chez les grands est mortel ; Qu'à leur table on ne peut s'asseoir que d'une jambe ; Que les marauds narquois dont le galon d'or flambe, Sous prétexte de vous débarrasser des os, Ne vous laissent jamais finir les bons morceaux, Et n'offrent guère à boire, entre temps, qu'aux convives Dont les verres sont pleins ou les lèvres craintives ?DASSOUCY
Je proteste...PIERROTIN
Oh ! Ce n'est pas vous, assurément.DASSOUCY
Vous dénaturez tout.PIERROTIN
Qui donc, quel fin gourmand, Déplorait qu'on ne pût commander des grillades, Redemander les plats qu'on suit de ses oeillades, S'accouder en causant, porter une santé, Faire rubis sur l'ongle et rire en liberté ?PIERROTIN
On le sait !DASSOUCY
Vous, Molière ?MOLIÈRE
Oui, ces mots ronds et francs Me plaisent. Ils n'ont pas de père, je les prends. Et pour faire la paix, que votre virtuose, Dassoucy, veuille bien nous chanter quelque chose !PIERROTIN
J'ai le gosier fort sec.MOLIÈRE
Le tour est délicat !LA MARQUISE
Langoumois, débouchez notre meilleur muscat Pour ces deux ennemis, que le Docteur, à table, Va réconcilier de façon charitable. Ensuite, ils nous diront leurs airs les plus vantés.Le Docteur s'incline.
DASSOUCY
J'accepte de grand coeur.LE BARON
À table !LA PRÉSIDENTE, au Baron
Non, restez ! Vous m'accompagnerez au parc.Dassoucy, Pierrotin, le Docteur et Langoumois rentrent au château.
SCÈNE III. La Marquise, La Présidente, Molière, Le Baron.
LE BARON
Hélas !MOLIÈRE
Elle paraît ardente.LE BARON
Hélas !LE BARON
Moi ? Je brûle d'amour !MOLIÈRE
À donner le frisson !LE BARON
Je l'aime éperdument.MOLIÈRE, désignant la Présidente
Elle ?LE BARON
Non, la Marquise. Oh ! vous le savez bien. Est-ce qu'on vous déguise Pareille chose, à vous ? Toujours je me promets De lui tout avouer ; et je ne puis jamais Lui dire un mot. Mais vous, qui lisez dans mon âme, Ne pourriez-vous pour moi lui parler de ma flamme ?MOLIÈRE, voyant revenir la Marquise et la Présidente
Chut !LA PRÉSIDENTE, bas, à la Marquise, en lui montrant le Baron
Il m'adore.LA MARQUISE
Lui !LA PRÉSIDENTE
Qui pourrait en douter ? Il me cherche en faisant semblant de m'éviter, Me répond de travers, trébuche sur ma robe, Et, quand je crois enfin le tenir, se dérobe.LA MARQUISE
C'est très particulier.LA MARQUISE
Bien !LA PRÉSIDENTE
C'est dit. Laissez-nous seuls. Il faut qu'il se décide, Cette fois, à m'ouvrir son pauvre coeur timide.Elle s'éloigne avec le Baron.
SCÈNE IV. Molière, La Marquise.
MOLIÈRE
Il le faut.LA MARQUISE
De quelle singulière Et plaisante façon nous nous sommes connus ! Puis, que de gais instants !MOLIÈRE
Que sont-ils devenus ?LA MARQUISE
C'est votre admirateur, le Baron en personne, Qui vous introduisit dans nos murs ; je soupçonne L'histoire qu'il me fit d'être un conte.MOLIÈRE
Non pas !LA MARQUISE
C'était vrai ?LA MARQUISE
Quoi ! Le char de Thespis avait cet attelage ?Thespis : Auteur grec, réputé inventeur de la tragédie.
MOLIÈRE
Oui, ce méchant petit voiturier de village Avait à notre char attelé trois chevaux, Dont un borgne, avec deux aveugles. Et par vaux Et par monts, celui-là guidant ceux-ci, ma troupe Roulait cahin-caha, formant un morne groupe. Tout_à_coup, l'on s'arrête, on regarde, on descend. Le cheval borgne était frappé d'un coup de sang, Ce qui paralysait le seul oeil des trois bêtes. Consternation. Rien pour abriter nos têtes. La nuit allait venir ; et nous aurions couché Dans une ornière ou dans un fossé desséché, Si ce cher baron, qui, par amour pour Thalie, De nous accompagner avait fait la folie, Ne nous avait conduits chez vous, à travers champs.LA MARQUISE
Et sans retour, peut-être, après si peu de temps, Vous quittez aujourd'hui notre pauvre contrée !LA MARQUISE
L'ironique mensonge, hélas !MOLIÈRE
Non, sur mon âme !LA MARQUISE
Vous voilà pénétré d'une si belle flamme, Que vous parlez avec les intonations Des soupirants qui font des déclarations.LA MARQUISE
Les coeurs faibles sont pris par les âmes hardies ; On se plaît à savoir qu'on inspire l'amour.MOLIÈRE
Les uns pensent toujours et partout qu'on les aime ; Et les autres, toujours par leurs craintes trahis, Pensent être partout dédaignés ou haïs.LA MARQUISE
Et quand ceux-ci, prudents en dépit de Minerve, N'osent se départir de leur humble réserve, Que faire en face d'eux ?MOLIÈRE, couvrant de baisers la main de la Marquise
Quel rêve, quel délire ! J'avais peur, je n'osais rien espérer, rien dire, Et ne vous parlant pas, je sentais chaque jour Mon pauvre coeur muet plus dévoré d'amour. Ne saviez-vous pas tout ? Car, dès l'heure première, Vous fûtes mon recours, ma joie et ma lumière !LA MARQUISE
J'ai l'esprit si novice ! Au sortir du couvent, Mon grand-père me dit tout net : « Ma belle enfant, \ Vous allez épouser le marquis ; c'est un homme * Que j'estime, que j'aime, et qui doit faire, en somme, ^ Votre parfait bonheur. » J'épousai le marquis. Contrat, messe, festin, bal, souper, vins exquis, 1 Chère abondante. On mange, on boitpendant des heures. Puis, tandis que les gens regagnent leurs demeures, Mes femmes me faisant escorte, je me rends Dans nos chambres. Grand bruit. On accourt ; et j'apprends Que le Marquis n'est plus.MOLIÈRE
Quoi ! Mort ? Qu'un mari meure, Cela se comprend ; mais, qu'il meure à pareille heure, Cela se comprend moins. Terrible émotion, Madame !LA MARQUISE
Je jurai de rester veuve éternellement. Et d'abord, rien de mieux ; mais comme, en un moment, Tout change !MOLIÈRE
Sommes-nous en plein conte de fées ! Une ivresse au cerveau me monte par bouffées. M'épouser !... Est-ce vrai ?... Vous dérogeriez !MOLIÈRE, à part, plaisamment
Marquis, moi !LA MARQUISE
C'est avec un sot que l'on déroge. Avais-je donc besoin d'entendre votre éloge Fait à tout bout de champ par le baron, pour voir Que vous valez autant qu'un homme peut valoir ? Vous n'allez plus, d'ailleurs, jouer la comédie.MOLIÈRE
Ah !MOLIÈRE
Pourtant...MOLIÈRE, avec un sourire
Si cela vous amuse !LA MARQUISE
Je prétends, tout de bon, devenir votre muse ; Vous verrez. Mais quelle ombre obscurcit votre front ?MOLIÈRE, lui prenant la main
Non ! le passé me semble, auprès de vous, un rêve ; Et, le coeur éperdu, j'oublie à vos genoux L'univers tout entier. Aimons-nous, aimons-nous, Comme les dieux et les déesses !LA MARQUISE
Pas encore !Voyant Dassoucy, le Docteur et Pierrothi apparaître sur le seuil du château, elle dégage vivement sa main que Molière veut reprendre.
On vient. J'ai la rougeur au front.MOLIÈRE
Comme l'Aurore !SCÈNE V.
MOLIÈRE, seul
Esprit, beauté, La marquise est divine... avec humanité ! C'est un petit coeur d'or, sans ombre d'alliage, Et qui me veut grand bien. Oui, mais le mariage !...Tandis que Molière reste pensif, Dassoucy, Pierrotin et le Docteur sortent bruyamment du château ; Pierrotin porte un flacon et un gobelet, boit à petits coups, fait claquer sa langue et se caresse l'estomac avec béatitude.
SCÈNE VI. Molière, Dassoucy, Pierrotin, La Docteur.
PIERROTIN, chantant
Ce distique est attribué à Dassoucy.
LE DOCTEUR
Que faites-vous, Monsieur !PIERROTIN
J'admire votre nez ; Ses joyeux ailerons, tout enchérubinés, Semblent vibrer au son d'éclatantes fanfares Et brillent, tels qu'au bout d'un cap puissant deux phares.DASSOUCY, au Docteur
Vous roulez là-dessous comme une barque en mer.DASSOUCY
Ne jurerait-on pas, Molière, qu'il navigue ? Croiriez-vous que, depuis une heure, il me prodigue Des traits non moins légers qu'un troupeau d'éléphants, Parce que...LE DOCTEUR
L'insensé !DASSOUCY
... Parce que je défends Le burlesque, ce genre admirable, sublime, Où, mariant gaîment le délire à la rime, J'ai créé tant de vers qu'on aime à la fureur. Vous me faites pitié.LE DOCTEUR
Vous me faites horreur.LE DOCTEUR
Arrière !DASSOUCY, à Molière, toujours songeur
Mais, par le diable ! À quoi pensez-vous donc, Molière !MOLIÈRE, gêné d'abord, puis avec décision
Un conseil, mes amis ! Si je me mariais ?Dassoucy, le Docteur et Pierrotin éclatent de rire.
MOLIÈRE
Mais...LE DOCTEUR
Je n'en tiendrais pas le fer chaud.PIERROTIN
C'est charmant ; Il faut cependant bien qu'on s'épouse. Autrement, Le monde finirait tout de suite.DASSOUCY
Au contraire !LE DOCTEUR, à Dassoucy
Prenez garde, Monsieur ; le mot est téméraire.MOLIÈRE
C'est juste. Et Dassoucy !MOLIÈRE
De moi-même.MOLIÈRE
Non, j'aime.MOLIÈRE
Eh bien ?DASSOUCY
Faites-vous Turc !LE DOCTEUR
Pourquoi ne pas rester chrétien ?DASSOUCY
Faites-vous Turc, avec un turban sur la nuque ! Quand on n'a pas à son service un seul eunuque Pour veiller, sabre au clair, sur un sérail bien clos ; Quand on doit laisser voir partout, à tout propos, Sa propre femme, à soi, demi-nue et sans grille, Ô Molière, il vaut mieux la laisser vieillir fille. Mais qui voulez-vous donc épouser à la fin ? Cette femme doit être un petit séraphin.MOLIÈRE
Elle est belle...DASSOUCY, avec un sourire d'assentiment
Eh !MOLIÈRE
Riche...DASSOUCY, étonné
Ah !MOLIÈRE
Noble.DASSOUCY, stupéfait
Oh !... C'est quelque folle.MOLIÈRE
Mais non !DASSOUCY, secouant la tête
Prêtez l'oreille à cette parabole. Quand je quittai Paris pour aller à Turin, J'avais un âne, un âne appelé Mathurin, Sobre, doux, jovial comme un magot de Chine, Qui, sans jamais broncher, portait sur son échine Mon téorbe, mon luth, mes coffres à chansons, Et moi-même au besoin. Et vers les horizons, Mon page me suivant, j'allais à l'aventure, Libre, gai, tout entier à la belle nature, Humant à pleins poumons l'air pur et généreux, Léger comme un oiseau, parfaitement heureux. On goûtait sous un hêtre, au bruit d'une cascade ; Puis, cueillant au buisson une rose muscade, On repartait, lesté, sur un vieil air français. A l'auberge, au déclin du jour, je ravissais Toute la maisonnée en chantant sous la treille. L'hôte prenait pour moi quelque fine bouteille Derrière les fagots. Lors, Claudine ou Marton, Fossette à chaque joue et fossette au menton, Me menait à mon lit où, ne vous en déplaise, Entre deux beaux draps blancs bien étendu, plein d'aise,. Aux notes de cristal d'un rossignol lointain Je m'endormais, parmi la lavande et le thym.MOLIÈRE
Fort bien ! mais...DASSOUCY
Un marquis, rencontré sur la route, Ayant du premier coup vu qui j'étais sans doute, Me fit venir, dîner, coucher à son château, Et, par grande amitié pour moi, me fit cadeau, Quand je fus pour partir, d'un cheval magnifique. J'aurais du m'en tenir au roussin pacifique Et décliner tout droit le cadeau du seigneur ; J'acceptai, je ne sais par quel sot point d'honneur. De l'équitation j'ai peu fait mon étude. Certes, j'eus vaguement un brin d'inquiétude ; Mais sans trop réfléchir ni me faire prier, Je mis étourdiment le pied dans l'étrier. Je n'étais pas plutôt en selle que la bête Partit au grand galop vers le guichet. Ma tête Eût net été tranchée au niveau du mur bas De ce guichet maudit, si je ne m'étais pas Accroché des deux poings crispés à la crinière Et, blême comme un homme à son heure dernière, Aplati tout entier d'un mouvement très prompt. Rien qu'à m'en souvenir, j'ai la sueur au front. Molière, gardez-vous d'un coursier trop lyrique ! La meilleure monture, ami, c'est ma bourrique.MOLIÈRE
Et vous, page ?PIERROTIN
Épousez !MOLIÈRE
Vos raisons ?PIERROTIN
Les voici. Vous aurez, au bas mot, quelques mois sans souci. Qui sait ? un an, deux ans, peut-être. Votre femme, Répondant à vos feux par une égale flamme, Vous comblera de tout ce qu'il est bon d'avoir. Vous boirez, mangerez, aimerez par devoir, Sans bourse délier, pour de très fortes sommes. Peut-être ferez-vous souche de gentilshommes. Puis, lorsque vous viendra la nostalgie enfin, Vous partirez, monsieur, bien garni de vieux vin ; Et tel qu'un papillon qu'attirent les lumières, Vous reviendrez gaîment à vos amours premières, A l'ancien idéal plein de frais renouveau, Au théâtre ! Je tiens cela dans mon cerveau Pour certain, pour fatal et pour inéluctable. Vous aurez toujours eu bon gîte, bonne table, Et le reste, pendant plus de temps que, jadis, Ève et son pauvre époux n'eurent le paradis.Rires du Docteur et de Dassoucy.
MOLIÈRE
Tel homme, tel conseil.SCÈNE VII. Les mêmes, La Marquise, La Présidente, Le Baron.
DASSOUCY
Pierrotin disait une folie.LA PRÉSIDENTE, bas, à la Marquise
Vous nous avez troublés, Marquise.LA MARQUISE
Il fuyait.LE BARON, bas, à Molière
Avez-vous parlé ?LE BARON
Hélas !MOLIÈRE
C'est délicat.LE BARON
Vous voulez que je meure.LE BARON
Comment les éloigner ?LE BARON
Oh ! J'y suis. Présidente, Ne m'avez-vous point dit que vous seriez contente Si monsieur Pierrotin voulait bien nous chanter L'air qu'aimait entre tous le feu roi ?DASSOUCY
Certes !LE BARON
Allons, docteur, en route !Le Baron emmène Dassoucy, Pierrotin et le Docteur vers le château, puis revient offrir la main à la Présidente.
LA MARQUISE
Monsieur Molière et moi, nous restons ; Pierrotin A répété pour nous cet air l'autre matin. Et puis, je crains d'avoir un soupçon de migraine.LE BARON, à la Présidente
Je vous offre la main. Venez, ma noble reine.SCÈNE VIII. Molière, La Marquise.
MOLIÈRE, embarrassé
Je suis vraiment honteux...LA MARQUISE
À deux, on est plus fort. Pour un danger lointain, Laisse-t-on le bonheur, vrai, présent et certain ?MOLIÈRE
Mais...MOLIÈRE
L'obstacle est grave.LA MARQUISE
Est-il invincible ?MOLIÈRE
Vous-même, Vous devez bien sentir qu'à le trop mépriser, Je ferais ce dont rien ne saurait m'excuser.LA MARQUISE
Quand on a si grand'peur d'un mal qu'on exagère, La prudence me semble à l'amour étrangère ; Et d'ailleurs, vous, si fier en votre libre instinct, Pourquoi rester, sans rien qui vous y force, astreint À cette servitude incessante, suprême, De divertir les gens pour vivre, quand bien même Vous n'avez point sujet de rire et qu'ils sont sots ?LA MARQUISE
Mais cent fois dire les mêmes choses, Avec des mots, des tons, des gestes et des poses Identiques, c'est là que je vous comprends peu ! Lorsqu'il faut tous les soirs ressasser l'ancien jeu, On doit faire assez vite un métier d'automate !MOLIÈRE
Et que pensez-vous donc que fasse un diplomate, En dépit de sa morgue et de son air profond ? Et qu'est-ce, en vérité, que tous les hommes font ? Et qu'est-ce que, vous-même, ingénument vous faites ? Chaque jour, sauf parfois les dimanches et fêtes, N'est-il pas, à tout prendre, et pour chaque être humain, Invariablement semblable au lendemain ? Homme on femme, marquis ou valet, vieux ou jeune, Chaque jour on se lève, on s'habille, on déjeune, On agit comme on a l'habitude d'agir, On dîne, on soupe, on bâille, et puis, sans réfléchir Au grand nombre de fois qu'on fit la même chose, On va se dévêtir, on se couche, on repose. Et puis, sans changements bien fréquents de décor, Sans varier beaucoup le thème, c'est encor Même ordre et même marche ; et le nombre est immense Des matins et des soirs que ce jeu recommence. Et l'on ne paraît pas s'en douter. Le cerveau Semble prendre toujours le vieux pour du nouveau, Encore que les gens, sans cesse, aient sur la face Le sourire connu, l'éternelle grimace, Et vous disent, sans rien de changé dans la voix, Les mots accoutumés qu'ils vous ont dits cent fois.LA MARQUISE
C'est étrange.MOLIÈRE
La vie est une comédie, Moins franche seulement que l'autre, moins hardie, Et déroulant, avec infiniment moins d'art, Des rôles mal tracés par l'aveugle hasard.LA MARQUISE
Peut-être ! Mais malheur au fou qui s'évertue À réchauffer le marbre où dort une statue ?LA MARQUISE
En vérité, Vous n'aimez rien que vous, n'étant que vanité ; Et la chimère au loin vous emporte sans trêve.MOLIÈRE
Vous l'avez dit, c'est vrai. J'appartiens à mon rêve ; Et ne s'y point laisser entraîner à son tour, Ce n'est ni bien m'aimer ni vouloir mon amour. Me faut-il une belle idole, accoutumée À voir l'encens monter autour d'elle en fumée, Et qui, pleine d'orgueil et pleine de péril, Trône dans son dédain étroit et puéril ? Il me faut une franche et vaillante compagne, Ne craignant pas de faire auprès de moi campagne, Et qui sache tenir haut le miroir vermeil Qu'emplit la Vérité d'un lever de soleil, Le miroir sous lequel le faux, l'ombre, la ruse, Tombent, comme devant la tête de Méduse.LA MARQUISE
J'admire et j'applaudis votre élan généreux. Bravo ! Mais pour apprendre aux gens à vivre heureux, Ne vaudrait-il pas mieux, soi-même, être l'exemple, Et dans sa propre vie édifier un temple Au bon goût, au bon sens, aux modestes vertus, Sur les débris épars des faux dieux abattus ? Les faits prouvent bien plus que les mots.MOLIÈRE
C'est logique. Mais il faut éclairer sa lanterne magique, Et ne pas maintenir, pour que l'on puisse y voir, Ce qu'on a de clarté sous un boisseau bien noir.MOLIÈRE
Tenez, je vous propose Un moyen qui doit tout arranger, si vraiment, Madame, et je n'en puis douter un seul moment, Vous aimez aussi bien que vous voulez qu'on aime.LA MARQUISE
Quel moyen ?MOLIÈRE
Vous m'avez dit, si ma mémoire ne m'abuse : « Je prétends, tout de bon, devenir votre muse. »LA MARQUISE
Certes !MOLIÈRE
Tout de bon ?LA MARQUISE
Oui, tout de bon !LA MARQUISE
Qu'entendez-vous par là ?LA MARQUISE
Quoi ?LA MARQUISE
Et vous, vous êtes un païen.MOLIÈRE
Vous ne m'aimez donc plus ?LA MARQUISE
Mais si l'amour peut tout, il doit de ce pouvoir User pour s'élever et non pas pour déchoir.LA MARQUISE
Quelle dérision étrange !...LA MARQUISE
Oh !...LA MARQUISE
Vous ne serez jamais qu'un franc comédien.LA MARQUISE
Je suis une étourdie ; Mais ce que j'aime en vous, est-ce le masque ? non, C'est le visage.MOLIÈRE
Bien ! mais sauriez-vous mon nom, M'auriez-vous distingué de la foule servile, Si vous ne m'aviez vu qu'en costume de ville ?LA MARQUISE
Mon_Dieu !...MOLIÈRE
Si j'acceptais, pour être votre époux, De quitter à jamais la scène, savez-vous Ce qui m'arriverait ? Dès la première année, Malgré tout mon amour, vous seriez étonnée, Madame, de sentir le vôtre chaque jour Décroître, pour bientôt s'éteindre sans retour.LA MARQUISE
D'où le concluez-vous, modestephilosophe ? ?MOLIÈRE
Je ne me sens pas fait, marquise, de l'étoffe Dont sont faits les marquis... Mon rire plébéien, Mes bizarres façons et mon esprit païen, Vous déconcerteraient trop vite. Mon prestige, Fleur d'un jour, sécherait tristement sur sa tige ; Je serais l'instrument dont nul ne sait jouer, Le vaisseau qu'aucun flot ne vient plus renflouer ; Partout, à chaque pas, je romprais l'harmonie Des choses et des gens. « Il se croit du génie, Dirait-on en riant ; le pauvre homme, il s'en croit ! » Et votre coeur, pour moi de jour en jour plus froid, Serait, peut-être bien, de jour en jour plus tendre Pour le baron.LA MARQUISE
Pour qui ?MOLIÈRE
Pour le baron Clitandre ! Oh ! que vous avez tort, et grand tort, de ne pas Vous laisser convertir un peu par les appas De l'art qui m'est si cher ! Du premier coup, marquise, Vous seriez, j'en suis sûr, comédienne exquise ; Et moi, tout en faisant des efforts compliqués, Je ne jouerais jamais que les marquis manqués. Le baron est mieux fait pour vous, sur ma parole !MOLIÈRE
Le baron Vous aime ; et de nous deux c'est lui le bon larron. Comme il me suppliait, madame, de vous dire Ce qui, lorsqu'il vous voit, sur ses lèvres expire ! Ce n'est pas Amadis ni le Prince Charmant ; Mais s'il n'est pas tourné comme un parfait amant, Attentif, élégant, doux, discret et fidèle, Il a tout ce qu'il faut pour un mari modèle. C'est à ces choses-là qu'il convient de viser, Quand ce n'est point pour rire et qu'on doit épouser.LA MARQUISE
C'est trop fort.MOLIÈRE
Est-ce vrai ?LA MARQUISE
Mais c'est une gageure.MOLIÈRE, souriant
Mais si !LA MARQUISE, souriant également
L'impertinent !MOLIÈRE
Une femme de goût Ne prend guère l'hymen pour une apothéose. Vous régnerez chez vous, au moins ; c'est quelque chose.LA MARQUISE
Ô sagesse !MOLIÈRE
Ô folie !LA MARQUISE
Il faut donc oublier !LA MARQUISE
Pourquoi tenir si fort à vos marionnettes ?LA MARQUISE
Que vous êtes cruel !MOLIÈRE
Fallait-il vous tromper ?LA MARQUISE
Je devrais vous haïr ; pourquoi donc près de vous N'ai-je senti jamais un abandon si doux ? Je ne le comprends pas, et mon coeur me l'atteste.SCÈNE IX. Les mêmes, Dassoucy, Pierrotin, Le Baron, Le Docteur, La Présidente, puis Langoumois.
LE DOCTEUR, montrant Pierrotin
Il est incorrigible.DASSOUCY
Il est indécrottable.LE DOCTEUR
Près de la Présidente, il s'est remis à table Après avoir chanté son air ; puis le serpent, D'un petit ton câlin, hypocrite et rampant, A dit à sa voisine...MOLIÈRE
Eh ! Qu'a-t-il pu lui dire ?DASSOUCY
Il a dit doucement, avec un pur sourire, Qu'il professait pour elle une admiration Sans borne ; que c'était presque une passion ; Qu'il serait bien heureux d'entrer à son service Comme page, et ferait alors le sacrifice De m'abandonner, moi, Dassoucy ; qu'il fallait Ne pas s'imaginer que le baron voulait L'épouser, le baron adorant la marquise...LE BARON
Je meurs d'amour.LE BARON
Alors ?...LA MARQUISE
Nous verrons.MOLIÈRE, à la Marquise, après avoir écouté Langoumois qui est venu lui parler bas
Madame, nous devons vous faire nos adieux. Nous n'avons que le temps de regagner la ville, Pour ne point retarder de façon incivile La dernière de nos représentations.MOLIÈRE
Pardonnez, l'heure presse. Préparez-vous, messieurs. Baron, point de paresse ! Vous nous accompagnez, n'est-ce pas ?Bas, à Dassoucy, en lui montrant la Marquise.
Laissez-nous !Puis, bas à la Marquise, tandis que Dassoucy manoeuvre de façon à écarter tous les autres personnages.
Que ne puis-je rester encore à vos genoux, Pour que mon pauvre coeur amoureux vous désarme, Et pour que cette main, si quelque folle larme Vient à mes yeux, l'essuie, hélas ! tout doucement !LA MARQUISE, vite et bas
Nous ne pouvons plus rien nous dire en ce moment ; Partez. Mais revenez ce soir. Oui, c'est facile ; Le château, par bonheur, n'est pas loin de la ville. Voici la clef du parc.MOLIÈRE
Marquise !...LA MARQUISE, lui glissant la clef dans la main
Chut ! Tenez, Et prenez garde aux yeux qui vers nous sont tournés. Nous nous retrouverons au bout de la terrasse, À minuit.Elle rentre dans le château.
LE BARON, allant à Molière
Permettez qu'enfin je vous embrasse ! Vous me sauvez la vie.Il veut l'embrasser.
MOLIÈRE, se refusant à cette embrassade
Excusez-moi !MOLIÈRE, se dégageant
En ne m'étouffant pas.LA MARQUISE, reparaissant an seuil du château
Adieu !MOLIÈRE, à part, regardant tour à tour la Marquise et la petite clef du parc
Elle est divine ! Ô petite clef d'or du paradis vermeil, Que vous me tentez !... Bah ! la nuit porte conseil.544 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica