Poème en vers· Comédie en un Acte en vers
La Petite Rosange
Personnages
- CORNEILLE
- VOITURE
- NOËL LEBRETON, sieur de HAUTEROCHE, souffleur
- D'ORGEMONT, Comédien de l'Hôtel de Bourgogne
- FLORIDOR, Comédien de l'Hôtel de Bourgogne
- DE VILLIERS, Comédien de l'Hôtel de Bourgogne
- DES URLIS, Comédien de l'Hôtel de Bourgogne
- BRÉCOURT, Comédien de l'Hôtel de Bourgogne
- BEAUVAL, Comédien de l'Hôtel de Bourgogne
- MADEMOISELLE DU CLOS, Comédienne de l'Hôtel de Bourgogne
- MADEMOISELLE AUBRY, Comédienne de l'Hôtel de Bourgogne
- ROSANGE, nièce de Mlle Du Clos
LA PETITE ROSANGE
SCÈNE I. Corneille, Hauteroche.
HAUTEROCHE
Monsieur Corneille, on va répéter.À part.
Le distrait ! Il hésite, il s'arrête, il repart comme un trait ; Et j'ai beau me pencher à l'une ou l'autre oreille, Il ne m'entend pas plus qu'un sourd !Élevant la voix.
Monsieur Corneille !CORNEILLE, sortant de sa rêverie
Ah ! C'est vous, Hauteroche. Excusez !HAUTEROCHE
Quel souci Vous trouble la cervelle et vous absorbe ainsi ? Vous êtes le mortel le plus heureux de France : Tout vous sourit, succès, bonheur, gloire, espérance ; Vous venez d'épouser l'objet de votre amour ; On vous vante à la ville, on vous prise à la cour ; Et bientôt Polyeucte, ici, sur cette scène, Fera de tout Paris, Monsieur, votre Mécène. Que vous faut-il de plus ?CORNEILLE
Cette fois, je crains fort De lasser la Fortune et de sombrer au port. L'Hôtel de Rambouillet...HAUTEROCHE
Eh bien ?HAUTEROCHE
Alors, double martyre : Martyre de l'auteur, martyre du héros ! Que, diantre ! Espériez-vous de ces nobles bourreaux ?HAUTEROCHE
Je le sais ; c'est pourquoi j'enrage, quand j'y pense. Ils ont dû vous berner de toutes les façons.HAUTEROCHE
Vous voulez donc toujours lire vous-même ! Ah ! Pour faire valoir un damnable poème, Je connais des diseurs vraiment miraculeux ; Mais, lu par vous, le Cid même a l'air nébuleux ! Vous ressemblez, avec votre voix de fantôme, À quelque huguenot nasillant un vieux psaume, Et débitez vos vers comme on abat des noix. Pardon ! Je vois les gens si faux et si sournois, Qu'il me prend des accès farouches de franchise.CORNEILLE
Dites ! Ne craignez pas que je me scandalise ! Chez un homme de coeur, j'admets toujours l'esprit, Noël. Mais un chagrin personnel vous aigrit, Ou je me trompe fort. Tout en vous me révèle Que vous avez du noir aussi dans la cervelle ; Et même, vous devez en avoir plus que moi.HAUTEROCHE
La belle occasion de vous mettre en émoi ! Vous faites trop d'honneur à mon humble mérite.CORNEILLE
Si l'injuste destin vous raille et vous irrite, Vous n'en avez pas moins de sens et de valeur. Vous rêviez d'être prince et vous voilà souffleur ! Certes, ce n'est pas gai. Mais toute épreuve austère A pour les coeurs vaillants un côté salutaire. Quand, à l'âge où fleurit la fraîche illusion, Hanté par une belle et chère vision, Fier, imberbe, naïf, épris de ce qui brille, Vous avez laissé là, Noël, votre famille Pour conquérir un nom glorieux, dans les rangs De je ne sais plus quels comédiens errants, Vous ne connaissiez rien du monde et de la vie, Hors le mirage doux à votre âme ravie. Vous marchiez au hasard, crédule, insoucieux, Sans rien voir. Aujourd'hui vous avez de bons yeux ; Sachez vous en servir !HAUTEROCHE
Oui, fol enfant prodigue, J'ai cru pouvoir d'emblée aborder les Rodrigue ; Et le public, qui fait au théâtre la loi, M'a trouvé peu doué pour ce galant emploi. Alors, j'ai voulu prendre un rôle secondaire ; Mais rien n'a désarmé l'irascible parterre. Je ne puis même pas, malgré mon zèle ardent, Jouer dans votre pièce un mince confident ; Car vos vers, vos beaux vers que je sens à merveille, Je les dis aussi mal que vous, Monsieur Corneille.CORNEILLE
Écrivez donc, alors, au lieu de déclamer ! Vous savez dénouer une intrigue, et rimer ; Vous avez la science et vous avez la flamme. On vous force à penser. Eh bien ! Soyez une âme, Et laissez le cothurne aux beaux parleurs !HAUTEROCHE
Vingt fois Je me suis gourmande, moi-même, à haute voix ; Peine perdue ! Hélas ! je souffrirais en brave, Si mon coeur n'avait pas une atteinte plus grave. J'étais à moitié fou, je le suis tout à fait. Je suis amoureux ! Oui, j'aime ! Et l'unique effet De mon absurde amour, c'est de me rendre encore Plus ridicule, aux yeux de celle que j'adore.HAUTEROCHE
Vous êtes seul peut-être à l'ignorer ici. À tant de curieux comment donner le change ? Chacun raille mon trouble. Elle surtout !... Rosange !CORNEILLE
La petite Rosange ?HAUTEROCHE
Hélas ! Oui, cette enfant Qui rit toujours, tandis que je m'en vais rêvant. Elle a vingt ans, je crois, et n'en paraît pas seize.HAUTEROCHE
Tant de gaîté m'attriste.HAUTEROCHE
Elle en rirait plus fort.CORNEILLE
Qui sait ?CORNEILLE
Consultez la Du_Clos dont elle est la filleule, Et qui, lorsque mourut sa mère, voulut bien L'adopter, l'héritage étant réduit à rien. Mais j'y pense, Noël ! Je puis vous être utile : Rosange, qui n'a point un esprit si futile, Réclamait l'autre jour, pour ses prochains débuts, Un beau rôle tout neuf, plein d'effets imprévus. Hier, après avoir habillé sa marraine, Elle m'a pris à part, la petite sirène, Et m'a dit doucement : « Monsieur, c'est entendu, Vous travaillez pour moi. »HAUTEROCHE
Qu'avez-vous répondu ?CORNEILLE
Pouvais-je refuser ? Elle était si câline ! Sa marraine, d'ailleurs, doit jouer ma Pauline. Mais justement, voici venir notre beauté.HAUTEROCHE
Je me sauve.CORNEILLE
Non pas ! Restez à mon côté.SCÈNE II. Les mêmes, Rosange.
CORNEILLE
Bien !ROSANGE
C'est dans l'intérêt De la pièce, d'après ce que j'ai cru comprendre. Ici même, Monsieur, voudriez-vous l'attendre ?CORNEILLE
Certes !CORNEILLE
Il a du moins l'esprit de vous aimer, méchante, Et devrait vous trouver un peu plus indulgente.CORNEILLE
Mais pas autant que lui !ROSANGE
Bah !CORNEILLE
C'est facile à voir.CORNEILLE
Vous y prêteriez-vous, cruelle ?ROSANGE
C'est possible, S'il écarte avec soin la tristesse et l'ennui. Franchement, je n'ai pas d'aversion pour lui ; Mais c'est tout ! Je vous laisse avec monsieur Voiture, Qui vient vers vous, plus grave et plus fier que nature.Elle part en riant.
HAUTEROCHE
Voyez l'enfant terrible avec ses rires fous !Il va s'asseoir au fond de la scène, dans un coin où il se tient à part silencieusement, observant tout avec attention pendant les scènes suivantes.
SCÈNE III. Corneille, Voiture, Hauteroche.
CORNEILLE
Quel bonheur de vous voir ici !VOITURE
J'y viens pour vous.CORNEILLE
Je suis vraiment confus que...VOITURE
Les esprits d'élite, Devant lesquels l'auteur du Cid et de Mélite A daigné lire hier son ouvrage nouveau, M'ont chargé, bien que tout leur en semble fort beau, De vous communiquer les scrupules, peut-être Exagérés, qu'en eux Polyeucte a fait naître.CORNEILLE
Je vous écoute avec tout le recueillement Que doit ma modestie à leur discernement ; Ils ne pouvaient choisir un meilleur interprète.VOITURE
Polyeucte, à mon sens, est digne du poète Dont la verve féconde et forte nous donna Les imprécations de Camille et Cinna ; Mais on croit...CORNEILLE
Que croit-on ?VOITURE
J'hésite. Je me trouve Impropre à formuler ce qu'en rien je n'éprouve. Si j'ai voulu venir, c'est pour vous ménager ; Et maintenant, je crains de vous désobliger.CORNEILLE
De grâce, parlez franc !VOITURE
Puisqu'il faut tout vous dire, On voit avec regret la palme du martyre Dérobée aux tombeaux des apôtres chrétiens Pour servir d'accessoire à des comédiens.CORNEILLE
Je pensais...CORNEILLE
Pourtant...VOITURE
Moi, je suis loin de vous en faire un crime ! Pour mon malheur, Monsieur, je joue en ce moment Le rôle ingrat d'un simple et passif truchement.Truchement : Celui qui explique à des personnes qui parlent des langues différentes, ce qu'elles se disent l'une à l'autre. [L]
CORNEILLE
C'est juste. Poursuivez.VOITURE
Je ne crois pas utile, Présentement, d'entrer dans les détails. Le style, Certes, est disparate et marche par cahots, Rendant fort bien parfois des sentiments très hauts, Et parfois s'abaissant aux tons les plus vulgaires.CORNEILLE
Il faut...VOITURE
C'était fatal ; et l'on ne mêle guères, Sans choir dans le bizarre et l'artificiel, Les choses de la terre aux mystères du ciel. Manquiez-vous, par hasard, de héros et de traîtres ? Que n'avez-vous suivi l'exemple des bons maîtres, Garnier, Hardy, Rotrou, qui dans la fable ont pris Tant de nobles sujets pour divertir Paris !Robert Garnier (1545 ?-1590), Alexandre Hardy (1570 ?-1632 ?), Jean Rotrou (1609-1650) sont trois poètes dramatiques.
VOITURE
D'accord ! J'ai dit aux gens ce que vous voulez dire. Il n'en reste pas moins fort clair à tous les yeux Qu'un pareil genre est faux. S'il n'était ennuyeux, Cela pourrait passer encore. Oh ! Je m'empresse De déclarer combien, pour moi, je m'intéresse Aux sublimes transports du saint que vous chantez. Mais, si hautes que soient de semblables beautés, Donne-t-on son argent, fait-on toilette fraîche, Pour entendre un acteur débiter un long prêche ? Chaque chose a son temps, son public et son lieu ; On se rend à l'église afin d'honorer Dieu, Mais l'on entre au théâtre afin de se distraire. Nous ne sommes pas tous des anges : au contraire ! Et le bon spectateur aime, avant tout, se voir Dans le comédien comme dans un miroir.CORNEILLE
Voulez-vous donc, Monsieur, que la Muse héroïque Flatte les instincts bas et l'esprit prosaïque ?CORNEILLE
C'est vrai. Vous parlez pour mon bien. J'oublie, hélas ! malgré vos phrases explicites, Que ce que vous pensez n'est pas ce que vous dites. Pardon !VOITURE
Monsieur Godeau qui, sans trouver mauvais Que vous reproduisiez ses vers les plus parfaits...CORNEILLE
Quels vers ?VOITURE
N'est-ce donc là qu'une coïncidence ? Quoi ! Vous ne saviez pas que l'évêque_de_Vence Avait écrit, dans l'Ode adressée au feu roi, Le fragment reproduit par vous ?CORNEILLE
Dites-le-moi.VOITURE, déclamant
« Mais leur gloire tombe par terre, Et comme elle a l'éclat du verre, Elle en a la fragilité... »VOITURE
Oh !CORNEILLE
Vous en êtes sûr ?CORNEILLE
J'en reste stupéfait.VOITURE
La rencontre est, Monsieur, surprenante, en effet ; Mais elle est, après tout, sans importance aucune, Et l'évêque ne peut vous en garder rancune. Non ! S'il a critiqué Polyeucte, il avait De plus graves raisons que ce petit méfait ; Il pensait à l'Église et non pas à lui-même.CORNEILLE
Ai-je offensé l'Église en rien dans mon poème ? Je croyais, au contraire, avoir bien mérité De la religion et de la piété.VOITURE
Votre Sévère dit : « Ces croyances publiques Ne sont qu'inventions de sages politiques, Pour contenir un peuple ou bien pour l'émouvoir, Et dessus sa faiblesse affermir leur pouvoir. »CORNEILLE
Son rôle...VOITURE
Assurément, l'intention est bonne ; Mais sans être chanoine ou docteur en Sorbonne, On peut trouver dans l'oeuvre un côté dangereux. Polyeucte est, d'ailleurs, un héros généreux.. Qu'il est simple, pourtant ! Avec sa foi farouche Et les grands mots qu'il a sans cesse dans la bouche, Est-il de notre siècle ? Est-ce, on en peut douter, Un exemple qu'on doive en tous points imiter ? Il agit en aveugle, et, pour des bagatelles, Compromet gravement la cause des fidèles.CORNEILLE
Vous êtes dur pour lui.VOITURE
Non ; j'atténue, hélas ! C'est l'avis de messieurs Cottin et Vaugelas, Que monsieur Colletet partage. La marquise Ne trouve pas non plus ce beau zèle à sa guise ; Et votre illuminé lui semble, c'est son mot, À moitié janséniste, à moitié huguenot. De tels emportements, si bizarrement chastes, Ne peuvent stimuler que les iconoclastes. J'aurais voulu, Monsieur, que, caché quelque part, Vous entendissiez tout ce qu'à monsieur Conrart Disait l'Abbé_Testu. Sans compter la tirade Que l'Abbé_d'_Aubignac lançait à Bensérade ! Et le bon Chapelain, et l'avocat Patru Qui, debout dans son coin, discourait haut et dru, Entre Monsieur_Ménage et l'Abbé_de_Marolles, Que n'avez-vous aussi recueilli leurs paroles !VOITURE
Dois-je m'arrêter ?CORNEILLE
Non, le mot n'est pas blessant ; J'estime que par vous revivent à merveille Tous les discours auxquels vous prêtâtes l'oreille.VOITURE
C'était Monsieur_Godeau qu'on entourait surtout. Comme il sait allier l'onction au bon goût ! « Gardons-nous de porter le dogme sur la scène ! Disait-il. L'entreprise est trompeuse, malsaine ; Et bien loin d'augmenter la gloire de Sion, Cela sent quelque peu la profanation. L'Église a, dès longtemps, banni de ses enceintes L'art qui travestissait les Écritures_Saintes ; Et plus tard, et non pas sans raison, par édit, Le Parlement, à tous, en tous lieux, défendit Qu'on ne se fît un jeu de nos divins mystères. Pour célébrer le ciel et ses douceurs austères, Dieu veut des fronts sans tache et des coeurs innocents. C'est dans l'or le plus pur que doit brûler l'encens. À quoi bon vos arceaux, sublimes cathédrales, Vos imposantes nefs, vos chaires magistrales, Vos reposoirs de lis, vos cantiques fervents Et les hautes vertus de vos bons desservants, Si le premier venu peut à votre évangile Prêter sa voix indigne et mêler son argile, Et si notre Seigneur, sa croix, sa passion, Sont livrés sans scrupule à l'exploitation De ces comédiens, troupe folle et tarée Qu'on n'ensevelit pas en terre consacrée ! »CORNEILLE
Vous nous condamnez donc ?VOITURE
Vous me calomniez. J'ai soutenu vos droits, et j'ai défendu même Tout l'Hôtel_de_Bourgogne avec votre poème. Mais je me trouvais seul à combattre pour vous ; Et véritablement, Monsieur, seul contre tous, Que vouliez-vous que fît l'ami le plus sincère ? Qu'il mourût ?CORNEILLE
Non, cela n'était pas nécessaire. C'est bon pour Polyeucte et pour Horace... Moi, Me voilà fort perplexe et dans un grand émoi.VOITURE
Si je pouvais prêter, sans disgrâce infinie, Mon humble jugement à votre haut génie, Je vous rappellerais le destin alarmant De cette Sainte_Agnès qu'on joua récemment. La Muse, portant mal le cilice et la haire, Se plaît sur le Parnasse et non sur le Calvaire ; Polyeucte pourra choquer les coeurs pieux, Sans beaucoup divertir les autres.Cilice : Ceinture de crin qu'on porte sur la peau par mortification. Porter le cilice. Affliger son corps de cilices et de jeûnes. [L]
Haire : Petite chemise de crin ou de poil de chèvre portée sur la peau par esprit de mortification et de pénitence. [L]
VOITURE
J'ai peur surtout de voir rejaillir sur l'Église Un insuccès possible, et probable en ce cas. Ne le doit-on pas craindre ?VOITURE
Réfléchissez !VOITURE
J'oubliais qu'un rimeur est homme opiniâtre ; Mais je vous. parle au nom des gens les plus sensés.CORNEILLE
Ce serait trop cruel, Monsieur.VOITURE
Réfléchissez !SCÈNE IV. Les mêmes, D'Orgemont, Floridor, De Villiers, Des Urlis, Brécourt, Beauval.
Les comédiens, arrivant successivement, forment des groupes, causent, vont et viennent, sortent et rentrent.
D'ORGEMONT, en costume de Polyeucte, à Corneille, qui est tout absorbé par ses préoccupations
Toujours le front penché, toujours l'ame inquiète !À Voiture, Corneille restant absorbé sans l'entendre.
Quel étrange animal, monsieur, qu'un grand poète !VOITURE, d'un ton sceptique
Un grand, poète ?FLORIDOR, en costume de Sévère, très élégant, une fleur à la main
Eh bien ! L'Hôtel_de_Rambouillet Est resté froid, dit-on.D'ORGEMONT
Parbleu !Allant à Corneille.
Monsieur Corneille, écoutez. Je calcule Que le héros chrétien qui parle par ma voix, Saint_Polyeucte, porte une trop lourde croix. Comme pour le ciel seul il jette feux et flammes, Il aura contre lui, d'abord, toutes les femmes.CORNEILLE
Non, puisque lui, c'est vous.D'ORGEMONT, après un grand salut ironique à Corneille
Ce nouveau marié A, tout le temps, un rôle assez peu varié, Celui de s'abstenir. Mais quel trait m'illumine ! S'il se convertissait par amour pour Pauline, Et non par amitié pour Néarque ?Ce disant, il désigne des Urlis qui arrive en costume de Néarque, un petit chien sur un bras et un bilboquet à la main.
DES URLIS, eu costume de Néarque
Il faudrait Me supprimer alors, tout entier, d'un seul trait. Dès l'acte trois, déjà, Félix tranche ma vie ; Pourquoi considérer avec un oeil d'envie Les deux pauvres petits bouts de scène que j'ai ?CORNEILLE
Votre rôle...DES URLIS
Doit être, au contraire, allongé.À Voiture.
N'est-il pas vrai, monsieur ? Vous regardez ma bête. Il a, ce petit chien, plus d'esprit qu'un poète.VOITURE
Ah !DES URLIS
Il sait lire, écrire et compter.VOITURE
Rime-t-il ?DES URLIS
Pas encore. Il apprend.VOITURE
C'est un chien fort subtil.DES URLIS
Il sait la danse grave et la danse légère : Courante, menuet, volte. Je n'exagère En rien. Je lui fais faire un habit fort coquet.DES URLIS
Depuis Que je meurs en la fleur de mon printemps, je puis M'exercer à loisir, hélas ! Je me surpasse.À Corneille.
Il faut, mon cher auteur, différer ma mort. Grâce !CORNEILLE
Non pas !DES URLIS
Faites donc mieux !CORNEILLE
Comment ?CORNEILLE
Vous ?VOITURE
Avec le bilboquet ?CORNEILLE, à Floridor
Ah ! Monsieur Floridor, comme il traite son rôle !FLORIDOR
Il s'abuse.CORNEILLE
L'intrigue est donc de votre goût...CORNEILLE
Tout ! C'est beaucoup.FLORIDOR
Je parle du succès, car, en littérature, Je ne me suis jamais donné de tablature Pour éplucher les mots et distinguer les cas. C'est bon pour les auteurs et pour les avocats, Mon pauvre ami. Je fais une simple critique. La pièce n'a vraiment qu'un rôle sympathique : Le mien, Sévère.CORNEILLE
Mais...FLORIDOR
Oh, pas assez ! Il faut que l'amour la dévore. Un amour vrai, qui soit du feu, non du sirop !FLORIDOR
Oui, suivant la raison ; non, selon la nature ! C'est une impersonnelle et veule créature, Qui ne satisfera, malgré ses traits exquis, Ni les collets-montés ni les petits marquis. Son mari n'a pas l'air, d'ailleurs, fort épris d'elle. Ah ! Comme on la voudrait plus tendre et moins fidèle !CORNEILLE
Vous raillez.CORNEILLE
Tel que vous le montrez, il est beaucoup trop laid ; J'aime mieux le rêver, monsieur, tel qu'il doit être.DE VILLIERS, en costume de Félix, s'approchant de Corneille
Aristote...DES URLIS, interrompant
À quoi peut bien rimer Polyeucte ?DES URLIS
Pourquoi ?DE VILLIERS
La belle question ! Tu veux te moquer.BRÉCOURT, en costume d'Albin, venant à Corneille
Monsieur, j'ai fait la guerre au service du Roi. J'ai vu le grand Gustave, et j'étais à Rocroy ; J'y fus blessé, j'en porte encor la cicatrice. Donc, en l'art des combats je ne suis pas novice ; C'est pourquoi je prendrai l'extrême liberté De trouver sec, obscur et par trop écourté Le récit que je fais des exploits de Sévère.CORNEILLE
Albin n'est pas le Cid.BRÉCOURT
Qu'importe ?BEAUVAL
Je vous admire. J'aime les traits d'esprit, monsieur, et l'on peut dire Que votre pièce en a de fort éblouissants : « Choisis de leur donner ton sang ou de l'encens !... Ô devoir qui me perd et qui me désespère ! » Ces deux vers sont charmants.Vers 930 et 931 de Polyeucte de Pierre COrneille.
VOITURE
Charmants !VOITURE
Vous perdriez au change.SCÈNE V. Les mêmes, Mademoiselle du Clos, Mademoiselle Aubry, Rosange.
VOITURE, apercevant Mademoiselle Du Clos, qui entre accompagnée par Mademoiselle_Aubry et Rosange
Voici votre Pauline. Elle est, rare défaut, Trop belle pour avoir un mari si dévot.MADEMOISELLE DU CLOS
Monsieur Voiture ici ! quelle surprise aimable !MADEMOISELLE DU CLOS
Rosange, va chercher mon flacon de senteur.À Voiture qui, en se retirant, regarde Rosange s'éloigner.
Vous la reconnaissez, c'est ma petite nièce.À Corneille, qu'elle prend à part.
Mon ami, tenez-vous beaucoup à votre pièce ?CORNEILLE
Que veut dire cela ?MADEMOISELLE DU CLOS
Que je vous aime fort, Que j'ai grand'peur pour vous et que je n'ai pas tort. Vous baissez, mon ami, c'est votre mariage ! Pourquoi vous marier ?CORNEILLE
Pour...MADEMOISELLE DU CLOS
Quel enfantillage ! On peut rester garçon sans être un Don_Juan. Et pourquoi vous cacher dix-huit mois à Rouen ?MADEMOISELLE DU CLOS
On travaille assez mal pour Paris en province. Soyez-y bon bourgeois, bon père, bon époux : À merveille, Monsieur ! Mais chez nous, voyez-vous, Cela ne suffit pas. Votre coucou retarde ; Vous devenez par trop vertueux, prenez garde !MADEMOISELLE DU CLOS
Il faut de la vertu, mon cher, mais sans excès. Mademoiselle_Aubry m'approuve, j'en suis sûre.MADEMOISELLE AUBRY, qui s'est approchée d'eux
Vous parlez d'or.MADEMOISELLE DU CLOS
Et puis, sans qu'on vous fasse injure, On peut trouver en vous un parfait avocat, Un rimeur excellent, un mari délicat, Mais vous ne savez pas ce que c'est qu'une femme. Vous riez, ô rêveur ! cependant, sur mon âme, C'est absolument vrai : Mademoiselle_Aubry Vous le garantira.CORNEILLE
Pardonnez si j'ai ri.MADEMOISELLE DU CLOS
Qui donc votre Pauline aime-t-elle ? Personne. L'esprit raisonne-t-il quand le coeur déraisonne ? Or, tout son rôle n'est qu'un froid raisonnement. Dire à son jeune époux que l'on eut un amant, Cela ne se fait pas, même quand, d'aventure, L'amoureuse est restée admirablement pure. En ce cas l'on se tait, ou bien l'on ment un peu. Votre femme n'a pu vous faire un tel aveu !Mademoiselle Aubry rit aux éclats.
CORNEILLE, très sérieux
Non ! Mais j'eusse approuvé sa franchise stoïque ?MADEMOISELLE DU CLOS
Vous ne serez jamais qu'un bourgeois héroïque.BEAUVAL, au fond
Pauline et Stratonice, allons, c'est votre tour !MADEMOISELLE DU CLOS
Il faut donc répéter la pièce encore un jour ?CORNEILLE
Laissez-moi réfléchir un peu, mademoiselle.À part.
Son babil m'étourdit comme un bruit de crécelle.MADEMOISELLE DU CLOS, s'éloignant avec mademoiselle Aubry
Évitez un échec !SCÈNE VI. Corneille, Hauteroche.
CORNEILLE
Dois-je désespérer ? Quoiqu'il m'en coûte, hélas ! je vais la retirer, Cette malencontreuse et triste tragédie.HAUTEROCHE, quittant le coin d'où il a tout observé en silence pendant les scènes précédentes
Par le ciel ! est-ce vous qu'ainsi l'on congédie ? Quoi, vous vous laissez battre à coups d'épingle, vous !CORNEILLE
Ils ont l'air tellement convaincus !CORNEILLE
L'Abbé_Cottin...HAUTEROCHE
Vous avez eu raison du Cardinal lui-même ; Vous pouvez aujourd'hui braver sans crainte extrême Les abbés, les marquis, les sots et les pédants.CORNEILLE
Voiture n'est point sot.À ces mots Voiture, qui vient de rentrer en scène, au fond, dresse l'oreille, sourit et avance doucement.
HAUTEROCHE, sans apercevoir Voiture
Il a de belles dents, Il sourit bien. Charmant Apollon de ruelles ! Ses petits vers jamais n'ont trouvé de cruelles. Croyez-vous, toutefois, qu'un homme si léger Soit apte à vous comprendre et fait pour vous juger ?Voiture s'éloigne vivement et se heurte, en sortant, à Floridor et à des Urlis qui rentrent au fond.
CORNEILLE
Mais les comédiens ont quelque expérience.Floridor et des Urlis s'approchent avec curiosité.
HAUTEROCHE, sans voir Floridor ni des Urlis
Ils en ont trop ! Cela me met en défiance. Voyant tout de trop près, ils restent sans émoi ; Et, comme à saint Thomas, il leur manque la foi.Floridor et des Urlis sortent en haussant les épaules.
Le public est naïf au fond, n'ergote guère, Mais comprend la grandeur bien qu'il soit le vulgaire, Se livre volontiers, s'amuse comme il peut, Et ne boude jamais contre ce qui l'émeut. N'estimez ni trop haut ni trop bas la science Des donneurs de conseils ! Ayez la patience De les écouter ! Oui ; mais un peu de vigueur ! Vous les dépassez tous de la tête et du coeur ; Et ce n'est pas pour rien qu'on appelle sans cesse Votre Monsieur_Godeau « le nain de la princesse ».CORNEILLE
Qui consulter, alors ?HAUTEROCHE
Des esprits moins faussés ! Tout est perdu, Monsieur, si vous vous trahissez. Leurs observations sont-elles sans réplique ?HAUTEROCHE
Ce qu'est votre héros, doit-il l'être à moitié ? Quel pur transport en nous se mêle à la pitié, Quand déborde son coeur plein de divine extase !CORNEILLE
Mais Pauline ? Les gens m'ont dit, sans périphrase, Qu'elle était tiède, fade, et que l'on n'en voudrait Ni pour femme, ni pour maîtresse.HAUTEROCHE
Le beau trait ! Je souhaite aux galants qui se sont raillés d'elle, Aussi noble maîtresse ou femme aussi fidèle, Car on ne peut unir en notre humanité Plus de raison à plus de générosité.CORNEILLE
Merci, mon cher Noël ! vous me rendez courage. Mais, hélas ! L'horizon est encor gros d'orage : Polyeucte n'aura qu'un bien précaire appui, S'il a l'Église, avec les femmes, contre lui.HAUTEROCHE
Oh ! Tout d'abord, Monsieur, n'ayez point peur des femmes ! Ce sont les meilleurs coeurs et les plus belles âmes. Est-ce qu'on a jamais les femmes contre soi, Lorsque l'on a l'amour, la grandeur et la foi ?HAUTEROCHE
Les choses saintes Planent infiniment trop haut, pour être atteintes Par le stupide assaut de quelque esprit rampant Qui, gonflé de venin, siffle comme un serpent.CORNEILLE
Ils se trompent donc tous ?HAUTEROCHE
Oui, certes ; et pour cause ! Ne leur concédez rien, rien !... De leur sotte prose Défendez, sans fléchir, votre vers éclatant. Le soleil et la lune ont des taches ; pourtant, L'Hôtel_de_Rambouillet et l'Hôtel de Bourgogne Oseraient-ils jamais demander sans vergogne Que, vu tous les points noirs de ce double appareil, Le bon Dieu supprimât la lune et le soleil ?SCÈNE VII. Les mêmes, Rosange.
ROSANGE
Je vous dérange ?CORNEILLE
Non.CORNEILLE
Pourquoi ?ROSANGE
Pour retrancher ou changer, s'il vous plaît, Deux vers, rien que deux vers, au milieu d'un couplet.CORNEILLE
Je viens.CORNEILLE
Et vous ?ROSANGE
Je me récuse.ROSANGE
Votre gloire m'est chère, et du fond de mon coeur Je souhaite ardemment que vous soyez vainqueur ; Mais les méchants propos enfin m'ont assombrie. Daignez être prudent, monsieur, je vous en prie !ROSANGE, à Hauteroche
Je ne vous parlais pas. Quelle galanterie !ROSANGE
Tout à l'heure, quelqu'un me disait à l'oreille : « Si cela réussit, je veux être pendu ! » Voulez-vous l'être, en cas d'échec ?HAUTEROCHE
C'est entendu : En ce cas je me pends. Nulle miséricorde ! Et dans mon testament je vous lègue ma corde. Mais consentiriez-vous, le contraire arrivant, À m'accorder la main que voici, belle enfant ?ROSANGE
Soyez donc sérieux !ROSANGE
Singulière gageure ! On ne saurait ainsi s'exposer sans raison ; Un mari tel que vous, c'est pis que pendaison !HAUTEROCHE
Ah ! Ah ! Vous hésitez, je crois, mademoiselle. Pourquoi donc, à l'instant, mettiez-vous tant de zèle À détourner monsieur de se faire jouer, Quand monsieur, selon vous, peut ne pas échouer ? Fi ! C'est vilain.ROSANGE
Ma foi, j'accepte. Je m'en moque. Je tiens votre pari.À Corneille.
C'est lui qui me provoque ! Excusez-moi, monsieur, si je vous ai blessé.CORNEILLE
Je suis tout simplement ravi.ROSANGE
C'est insensé.À Hauteroche.
En tout cas, attendez mon ordre pour vous pendre ! Je puis vous gracier.SCÈNE VII. Les mêmes, Mademoiselle du Clos, Mademoiselle Aubry, Voiture, D'Orgemont, Floridor, De Villiers, DES Urlis, Brécourt, Beauval.
MADEMOISELLE DU CLOS
Fort bien ! Causez, restez à rire, Quand nous vous implorons, là-bas, en plein martyre ! Oui, pour continuer la répétition, Il faut que nous venions, tous, en procession, Chercher jusqu'en ces lieux le poète rebelle.HAUTEROCHE, avec un salut cérémonieux
Entre temps, s'il vous plaît, Mademoiselle, un mot.MADEMOISELLE DU CLOS
Quelle solennité !HAUTEROCHE
Ce n'est pas un grimaud, C'est le très noble sieur Noël_de_Hauteroche, Qui vient vous demander, sans peur et sans reproche, La main de votre nièce et filleule...MADEMOISELLE DU CLOS
D'accord ! Mais pour être poli, vous auriez dû d'abord Me demander ma main. Je l'aurais refusée. Puis Rosange... Voyez la petite rusée ! Elle n'en avait pas soufflé mot. C'est charmant.ROSANGE
Oh ! Marraine, écoutez ! Je n'ai réellement Rien accepté que si, par extraordinaire, Polyeucte, martyr, soulève un tel tonnerre De bravos, du parterre au cintre, à tous moments, Que la salle s'écroule en applaudissements.Rire général.
MADEMOISELLE DU CLOS
Le bon billet qu'il a, ce pauvre Hauteroche ! Mais votre coeur, mignonne, est donc un coeur de roche ? Moi qui le supposais si doux, si moutonnier !Moutonnier : Fig. Qui fait ce qu'il voit faire. [L]
HAUTEROCHE
Moquez-vous ! Rira bien, qui rira le dernier ! J'invite tout le monde aux noces, qu'ici même Je prétends célébrer.VOITURE
Pourquoi pas au baptême ?ROSANGE, légèrement inquiète
Il ne doute de rien.TOUS LES COMÉDIENS
Nous jurons !HAUTEROCHE, lui baisant la main
J'y compte.ROSANGE
Trahison !VOITURE, avec conviction
Rassurez-vous !ROSANGE
Pourtant, Si Polyeucte avait le succès qu'il prétend ! Devant un tel aplomb j'ai l'esprit moins paisible ; J'ai peur.VOITURE
Quelle folie !ROSANGE, éclatant de rire
Oh ! Non, c'est impossible !591 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica