Comédie en vers· Comédie en un Acte en vers
Le Barbier de Pézenas
Représentée pour la première fois, au Théâtre Français, par les comédiens ordinaires de l'Empereur, le 16 messidor an 12.
Personnages
- MOLIÈRE, trente ans, POREL
- GÉLY, maître barbier, TOUSÉ
- POLYDORE DE LA ROUSTECAGNAC, SIGARD
- LE MESSAGER D'ANIANE, FRANÇOIS
- PREMIER CLIENT, FRÉVILLE
- DEUXIÈME CLIENT, GIBERT
- TROISIÈME CLIENT, HERMET
- CLAUDINE, dix-huit ans. Melle KOLB
- LE GARÇON DE GÉLY, Melle VALENTINE
LE BARBIER DE PÉZENAS
SCÈNE PREMIÈRE. Molière, Gély, puis Claudine.
GÉLY, achevant de raser Molière
C'est fait, Monsieur_Molière.MOLIÈRE
Et fait on ne peut mieux ! Maître Gély, vraiment vous êtes merveilleux ; Grâce à votre rasoir, qu'on me prônait d'avance Pour sa lame trempée aux sources de Jouvence, Me voilà rajeuni.MOLIÈRE
Aussi j'ai l'âme en joie.GÉLY
Vous ? Oh !GÉLY
Raserez-vous ?GÉLY
Bien, Claudine !MOLIÈRE
Allez, Gély. Ma troupe À cette heure, parbleu ! Peut se passer de moi. Vos clients attendront en bavardant.GÉLY
Ma foi, J'accepte ! Peu d'entre eux sont venus, et je tremble De les voir tout à l'heure arriver tous ensemble. Je me hâte, excusez...MOLIÈRE
Bon ! Ne vous hâtez pas. Une sage lenteur règle les bons repas ; Et lorsque l'on s'étouffe en avalant trop vite, C'est aux héritiers seuls que la chère profite !GÉLY
Si je dois étouffer, c'est de rire, un beau jour Qu'à mes pauvres clients vous jouerez quelque tour. Ménagez-les un peu !Il va pour sortir, puis revient.
Pardon, j'oubliais...MOLIÈRE, se levant du fauteuil où il est assis
Qu'est-ce ?GÉLY, versant de la monnaie aux deux trous pratiqués dans le coffre en bois du grand fauteuil
J'oubliais de verser ma monnaie à ma caisse.MOLIÈRE
Versez, maître Gély, versez dans les deux trous : Ici l'argent ; et là, n'est-ce pas ? les gros sous. Siège ou coffre, ce meuble est d'espèce indécise.CLAUDINE, passant sa tête par la porte entre-baillée
Monsieur !MOLIÈRE, riant et poussant Gély vers la porte
Bon appétit !CLAUDINE
J'ai faim ; venez manger !SCÈNE II.
MOLIÈRE, seul
Brave homme ! Gai de coeur et de cerveau léger, Dans ce joli pays qu'un ciel si doux caresse, Il va toujours son train, sans émoi, sans paresse, Ignorant les jours noirs, les désespoirs, l'ennui, Gras, se multipliant... C'est le bonheur... pour lui ! Il a la comédie humaine à domicile ; Il s'acquitte, en riant, de son métier facile, Et, loin de payer, lève un impôt sur l'argent De tout ce monde absurde, inquiet et changeant. Je viens, parbleu ! Moi-même apprendre en sa boutique Ce que ne m'apprendraient ni la sagesse antique, Ni les auteurs du jour. L'homme le plus banal Devient, pour qui sait lire, un livre original ; Et bien souvent, c'est en taillant une bavette Avec un sot, qu'on voit de quoi la vie est faite. Voir, tout est là !Entre le messager d'Aniane.
SCÈNE III. Molière, Le Messager.
LE MESSAGER
Bonjour la compagnie !... Eh ! toi, Qu'as-tu donc à bayer aux mouches ? Rase-moi, Et plus vite que ça !...MOLIÈRE
Monsieur...LE MESSAGER
Debout ! te dis-je. Pourquoi regardes-tu mon nez, comme un prodige ? Tu me regarderas quand je serai rasé ; Je serai bien plus beau !MOLIÈRE
Mais...LE MESSAGER
C'est bon... trop jasé !MOLIÈRE
Je ne suis pas...LE MESSAGER, s'asseyant à une toilette
Voyons, tête et ventre ! Du linge ! Et puis la savonnette ! Eh ! Va donc, jeune singe, Au lieu de grimacer en te croisant les bras ! Tu pourras bavarder quand tu me raseras... Je suis le messager ; j'arrive d'Aniane.Aniane : est une commune à 32 Km au nord-est de Pézenas.
MOLIÈRE
Ah !LE MESSAGER
Je n'ai pas le temps d'attendre, tête d'âne ! J'ai vingt lettres encore à porter, triple oison ! Il s'en trouve une pour quelqu'un de la maison, Au fait !MOLIÈRE
Ah ?LE MESSAGER, lui donnant une lettre
Voilà, tiens !LE MESSAGER
Allons, ma barbe !MOLIÈRE, riant
Baste ! une fois en train, monsieur, j'ai la main prompte.À part.
Je vais l'expédier plus vite qu'il ne compte !Il savonne le messager.
LE MESSAGER, déjà tout barbouillé
Me savonneras-tu pendant l'éternité ?MOLIÈRE
Un moment !LE MESSAGER
Prends bien garde à mon grain de beauté.MOLIÈRE, mystérieusement
Vous n'avez rencontré personne sur la route ?LE MESSAGER
Non !MOLIÈRE
L'on ne vous a pas attaqué ?LE MESSAGER
Miséricorde !MOLIÈRE
Vous n'avez pas vu ?...LE MESSAGER
Quoi ?MOLIÈRE
Le fer, le feu, la corde ! Les huguenots maudits sont descendus, hélas ! Des montagnes ! Ils sont venus dans Pézenas.LE MESSAGER, se levant tout barbouillé de savon
Peut-être ils reviendront ?LE MESSAGER
Tu crois ?LE MESSAGER
Pendu ?MOLIÈRE
Pendu !LE MESSAGER
Seigneur ! Ai-je bien entendu ?LE MESSAGER, gagnant la porte
Non !MOLIÈRE, le retenant par ses vêtements
Du calme !LE MESSAGER, même jeu
Adieu !LE MESSAGER, même jeu
Meurs tout seul ! Lâche-moi.LE MESSAGER, se dégageant par un effort désespéré
Homme ou diable, à la fin, veux-tu bien me lâcher !Il se sauve encore tout barbouillé.
SCÈNE IV.
MOLIÈRE, seul, sur le pas de la porte
Attendez ! — Où court-il ? Il ne court pas ; il vole, Il a des ailes... oui, comme une dinde folle !... Allons, bon ! Il trébuche !... Il tombe sur le nez... 1-f Il reprend son élan... Les gens sont étonnés... Il court, il va toujours... On l'apostrophe, on crie... On crie : « Au vol ! » On crie : « Au feu ! » Quelle furie ! Le voilà disparu...Rentre Gély.
SCÈNE V. Molière, Gély.
GÉLY, qui a entendu les derniers mots du monologue
Qui donc ?MOLIÈRE, quittant la porte
Personne.SCÈNE VI. Molière, Gély, Roustecagnac, puis Claudine.
ROUSTECAGNAC
Bonnes gens, Dieu vous garde !GÉLY
Pour vous servir, monsieur de la Roustecagnac !Bas, à Molière.
Vous reste-t-il encore un tour dans votre sac ?MOLIÈRE, de même, à Gély
Peut-être. Nous verrons...GÉLY
Ciel !ROUSTECAGNAC
J'avais rendez-vous, au fond du petit bois, Avec une marquise, à laquelle parfois Il m'est permis de rendre un tendre et juste hommage. J'arrive. Elle me dit en son gentil ramage : « Polydore ! Pourquoi me faire attendre ainsi ? » Je la console avec un baiser ; quand voici Trois grands drôles, masqués de noir, portant cuirasse, Qui sortent des taillis pendant que je l'embrasse Et veulent arracher la belle de mon sein. Je dégaine, aussitôt que je vois leur dessein ; Mon corps fait un rempart à la dame éplorée, Et le premier des trois, la panse perforée, Tombe ! Des deux coquins qui restent, l'un s'enfuit, L'autre veut lutter ; mais, pour qu'il s'en aille instruit Du respect que l'on doit aux dames non pareilles, Je lui coupe, d'un coup preste, les deux oreilles !...Au milieu du récit de Roustecagnac, Claudine est entrée, apportant de l'eau chaude, et s'est arrêtée à écouter.
MOLIÈRE
Quoi ! Les deux à la fois ?ROUSTECAGNAC
Les deux, n'en doutez point ! Je les ai là, dans les poches de mon pourpoint ; Vous allez voir.Il fouille dans toutes ses poches.
Tiens ! Tiens ! Où donc sont-elles ?... Diantre ! Quelque chien trop goulu, n'ayant rien dans le ventre, A dû les y happer sans vergogne, tandis Que je réconfortais la belle, cadédis !Cadédis : juron gascon de la comédie du XVIIème.
GÉLY
Bravo !ROUSTECAGNAC
Je crois savoir qui les soudoya, les infâmes. Oui, vous n'ignorez pas qu'ici, le mois dernier, Dans le pavillon vieux, près du pont au meunier, Trois jours, incognito, resta Mademoiselle...GÉLY
Vous êtes sûr ?ROUSTECAGNAC
Parbleu !ROUSTECAGNAC
Cherchez un peu.ROUSTECAGNAC
Juste !ROUSTECAGNAC
Cela vous surprend ?ROUSTECAGNAC
Vous ne deviniez pas ?ROUSTECAGNAC
Voici. Les grands amis qu'à la cour je possède, Sans cesse lui parlaient d'un homme à qui tout cède. Voulait-elle du bien à quelque beau seigneur ? « Si ce galant,'à qui vous faites trop d'honneur, Vous semble, disaient-ils, mériter qu'on l'adore, Que penseriez-vous donc de monsieur Polydore De la Roustecagnac, le coq du Languedoc ! Près de lui, les plus fiers de nos porteurs d'estoc, Les plus beaux, paraîtraient des valets de charrue. » Sur ces récits, elle est, pour me voir, accourue, M'a cherché, m'a trouvé, s'est éprise de moi.MOLIÈRE
Lui fûtes-vous cruel ?MOLIÈRE
Mais vous devîntes tendre ?ROUSTECAGNAC
Il n'était pas séant de la trop faire attendre.MOLIÈRE
Non.ROUSTECAGNAC
Le jour même où, las de la tant rudoyer, Je laissais la princesse enfin me... tutoyer, Sur un ordre du roi, prévenu par l'envie, Elle me fut, malgré ses pleurs, soudain ravie. Mais avant de partir elle aposta les gens De là-bas, pour lutter contre mes goûts changeants, Et m'empêcher d'aimer toute autre créature. Elle m'écrit. Si vous voyiez son écriture ! Tenez...Il fouille de nouveau dans toutes ses poches.
Mais qu'ai-je fait de tous ses billets doux ? Je les avais serrés, j'en suis sûr, là-dessous. Les voici !... Non. Mordiou ! qui m'a pris ces merveilles ?ROUSTECAGNAC
Quel chien ? Ah ! oui, c'est vrai. Le maudit chien ! J'avais L'esprit ailleurs ; c'est bien à lui que je rêvais !CLAUDINE, éclatant de rire
Hi ! hi ! hi !ROUSTECAGNAC,à Claudine
Qu'as-tu donc à rire ?CLAUDINE, riant encore
Hi ! hi !ROUSTECAGNAC, se levant
Te moques-tu ? qu'est-ce encore ?SCÈNE VII. Molière, Gély, Roustecagnac, Claudine, puis Le garçon de Gély et Trois clients.
Pendant cette scène, Gély et son garçon rasent Roustecagnac et les clients.
MOLIÈRE, intervenant entre Claudine et Roustecagnac
Paix là, Claudine ! On m'a chargé de te remettre Quelque chose...CLAUDINE, très étonnée
Quoi donc ?... À moi ?...MOLIÈRE
Tiens, cette lettres.CLAUDINE
Une lettre ? Ah ! bien sûr, ça vient de Jean Éloi. Il est, vous le savez, au service du roi ; Il m'écrit quand il peut.GÉLY, commençant à faire la barbe à Roustecagnac qui s'est assis, la serviette au cou
Et qu'est-ce qu'il te conte ? C'est ton amoureux ?CLAUDINE
Oui.CLAUDINE
En tout bien, tout honneur !GÉLY
Vrai ?GÉLY
Moi ? C'est que je suis pressé. Donne plutôt ta lettre à ce monsieur-là.Montrant Molière.
Donne... Vite !... Il te la lira, vois-tu, mieux que personne.CLAUDINE, à Molière
Voulez-vous ? Je ne sais pas lire.MOLIÈRE, prenant la lettre
Oui, mon enfant.Il ouvre et regarde la lettre.
Diable ! il faut déchiffrer la chose auparavant. Jean n'est pas un grand clerc, et sans subir l'entrave D'aucune règle, il va du grenier à la cave !CLAUDINE, naïvement
Ah ! Monsieur, Jean passait tout son temps de loisir À la cave pour boire, au grenier pour dormir ; Il est resté le même.ROUSTECAGNAC
Elle rit, la petite !MOLIÈRE
Tu l'aimes, ainsi fait ?ROUSTECAGNAC, se levant à demi rasé pour prendre la taille à Claudine
Je n'en ai pas besoin pour être aimable, moi !ROUSTECAGNAC, se rasseyant
Oh ! Que non !CLAUDINE
Le monsieur lit. Silence !MOLIÈRE, à part, sur le devant de la scène, lisant avec difficulté
« Ma Claudine ! je prends la plume en cet instant Pour te faire assavoir que je suis bien portant ; Cependant l'autre jour j'eus de fortes coliques, Après avoir trop bu de cidre... »S'interrompant.
Ô bucoliques !Reprenant.
« Le sergent crie. On est très mal nourri. Je n'ai Qu'une chemise à mettre. Ah ! je n'étais pas né Pour mourir à la peine et pour manquer de vivres ! Si je pouvais trouver seulement deux cents livres, Pour revenir chez nous ! » Signé : « Jean. » - Animal, Que l'on aime si bien et qui répond si mal !CLAUDINE
Que dit Jean ?MOLIÈRE, à part
Elle croit qu'il lui dit des merveilles. Comme elle tend déjà ses petites oreilles ! Lui lirai-je ceci tout sec ?... Nous broderons.CLAUDINE
Il écrit bien, monsieur ?MOLIÈRE
Il fait les 0 bien ronds.CLAUDINE
Que m'écrit-il ?MOLIÈRE
Voici ce qu'il te mande, écoute !Feignant de lire sur la lettre ce qu'il dit.
« Claudine, m'aimes-tu ? Moi, je t'aime de toute Ma force... Il est bien dur le service du Roi ; Mais mon plus grand chagrin, c'est d'être loin de toi ! »MOLIÈRE, même jeu, et regardant par moments Claudine
« Et de loin, ma Claudine, Je crois te voir, je vois ta prunelle mutine, Ta bouche aux blanches dents où le rire est si prompt, Tes cheveux bruns, si bien arrangés sur ton front, Ta fossette au menton, ta fossette à la joue, Tes narines au vent, et ta gentille moue De jeune chat qui veut boire du lait trop chaud... »CLAUDINE, refermant son fichu
Oh !MOLIÈRE, même jeu que plus haut
« Tout ça me trouble, et je m'arrête : Car je deviendrais lâche, ou je perdrais la tête ! - Sais-tu que nous avons livré bataille ? »CLAUDINE
Non !CLAUDINE
Dieu !MOLIÈRE, même jeu
« Nous vivions dans la flamme ; Nous aimions le danger qui nous grandissait l'âme ; Sans reculer d'un pas et sans perdre nos rangs, Nous marchions à travers les morts et les mourants. »CLAUDINE
Qu'il est brave !ROUSTECAGNAC
C'est beau, la guerre, ma colombe !MOLIÈRE, même jeu
« J'eus le bras fracassé soudain par une bombe... »CLAUDINE, tombant sur une chaise et se trouvant mal
Jésus !MOLIÈRE, à part
La fiction m'a trop loin emporté. Pauvre Claudine !Haut, à Claudine autour de laquelle on s'est empressé et qui revient à elle.
Écoute !CLAUDINE, sans l'entendre, sanglotant
Oh ! Quelle atrocité ! Me tuer mon Jean ! — Roi maudit ! guerre maudite ! Je vais mourir aussi !... Plus d'espoir !...CLAUDINE, sanglotant toujours
Mon pauvre Jean !...CLAUDINE, souriant à travers ses larmes
C'est vrai !GÉLY, à Claudine
Si pour un bras de moins il en est quitte...CLAUDINE, sanglotant de plus belle
Manchot ! Mon Jean manchot !MOLIÈRE
Mais attends donc la suite ! Pourquoi m'interromps-tu ?Feignant de reprendre sur la lettre.
« J'eus le bras fracassé... »CLAUDINE, sanglotant
Seigneur !...CLAUDINE, riant et pleurant à la fois
Quel bonheur ! Tenez, de bonne grâce Laissez-vous embrasser, Monsieur !MOLIÈRE, tendant la joue
Embrasse !ROUSTECAGNAC, même jeu
Embrasse !ROUSTECAGNAC, bas, à Gély
Voilà ! Tous ces témoins L'intimident, Gély ; mais dans les petits coins, Quand nul ne nous observe, elle est moins difficile.CLAUDINE
Que dit-il ?ROUSTECAGNAC
Rien !GÉLY, à un nouveau client qui vient d'entrer
Bonjour, Monsieur.CLAUDINE, haussant les épaules en regardant Roustecagnac
Grand imbécile !Roustecagnac se lève furieux et se rassoit aux rires des assistants. Le garçon barbier, après avoir été grondépar Gély pour son retard, se met à raser un client.
MOLIÈRE
Ce n'est pas tout.CLAUDINE
Voyons !MOLIÈRE, continuant la lecture feinte
« Ma guérison, — un peu Miraculeuse, — et ma belle tenue au feu Firent, comme l'on dit, quelque bruit dans le monde. »CLAUDINE, avec admiration
Ah !MOLIÈRE, même jeu
« De tous les côtés on s'en vint à la ronde Me voir, palper mon bras et me questionner ; Et je fus invité tous les jours à dîner. »MOLIÈRE
« Il vint de grands seigneurs et des dames bien belles, Plus belles qu'on n'en vit jamais dans nos cantons... »CLAUDINE, tressaillant
Des dames !GÉLY, à Roustecagnac dont la barbe est faite
C'est fini pour vous, Monsieur.GÉLY, aux clients qui attendent
À qui le tour, messieurs ?CLAUDINE
Pour lui ? Pas pour lui ! Non !GÉLY
Diable !CLAUDINE, serrant les poings
Ah ! Si je la tenais !...GÉLY, riant
Ce serait effroyable !CLAUDINE
Sa femme ! Être sa femme !MOLIÈRE, même jeu et haussant la voix pour être bien entendu par Roustecagnac
« Elle est folle de moi. On m'affirme qu'elle est la cousine du Roi. »CLAUDINE
La cousine ?...ROUSTECAGNAC
Du Roi ?GÉLY, bas, à Molière
Non ! Je comprends ; allez toujours.CLAUDINE
Du Roi !ROUSTECAGNAC
Chansons !MOLIÈRE, lui tendant la lettre
Voyez plutôt !ROUSTECAGNAC, après avoir fait mine de lire
C'est vrai. Continuez, je tombe de mon haut.MOLIÈRE, à Claudine
Dois-je continuer ?CLAUDINE
Oui, certes !CLAUDINE
Ce n'est pas un lourdaud.GÉLY, riant
Non, c'est un sac à vin.CLAUDINE, la larme à l'oeil
Méchant !CLAUDINE
Il le dit ?GÉLY
Es-tu contente ?CLAUDINE
Oh ! oui.MOLIÈRE, même jeu
« ... Je n'ai pas un moment De bonheur loin de toi. Si j'avais seulement Deux cents livres, vois-tu, je reviendrais bien vite. Là-dessus, je t'embrasse à t'étouffer, petite Claudine !... Plus qu'un mot : garde-moi bien ta foi, Si tu ne veux la mort du pauvre Jean Eloi. »CLAUDINE
Quel coeur franc ! que c'est bon d'être aimé comme on aime ! Il me préférerait à la Reine elle-même. Vous m'avez fait du bien, bien du bien, en lisant La lettre à Jean, Monsieur. Donnez !MOLIÈRE, rendant la lettre à Claudine, qui embrasse follement le papier
Tiens !À Gély, à mi-voix.
À présent, Gély, je m'en vais faire un tour à mon théâtre. La petite est charmante ; et quant à ce bellâtre, Il m'a fort amusé. Peut-être quelque jour En divertirons-nous la ville.GÉLY
Ou bien la Cour.MOLIÈRE
Flatteur !MOLIÈRE
Foi de maître barbier !MOLIÈRE
S'il veut bien m'écouter !LE GARÇON, à son client
Monsieur, la barbe est faite.MOLIÈRE, sortant, à Gély qui reçoit l'argent du client
Veillez sur la petite ! Au revoir, bon prophète !SCÈNE VIII. Les mêmes, moins Molière.
CLAUDINE, baisant la lettre
Quel bonheur ! Quel bonheur !PREMIER CLIENT
Tu rayonnes, Claudine !DEUXIÈME CLIENT
Eh ! qu'as-tu ?CLAUDINE
Jean m'envoie Cette lettre, messieurs. La cousine du roi S'est éprise de lui, mais il n'aime que moi.PREMIER CLIENT
Fais voir.Claudine, malgré Gély, lui donne la lettre ; les autres clients se groupent autour d'eux.
DEUXIÈME CLIENT
Lisez un peu.PREMIER CLIENT, parcourant la lettre
Ma petite, es-tu folle ? Il ne dit pas un mot de ça, sur ma parole !CLAUDINE
Et que dirait-il donc ?CLAUDINE
Mais le reste, le reste ! Tout cela, le monsieur l'a sauté, du moment Que le passage était sans intérêt.PREMIER CLIENT, ironique
Vraiment ?CLAUDINE
Lisez, lisez plus loin.PREMIER CLIENT
Il n'a qu'une chemise...CLAUDINE
Plus loin !PREMIER CLIENT
Mais que veux-tu, Claudine, que je lise ?PREMIER CLIENT
Jean te dit simplement, enfin, qu'il n'est pas né Pour mourir à la peine et pour manquer de vivres, Et qu'il éprouve un grand besoin de deux cents livres ; Et c'est tout !CLAUDINE, reprenant la lettre
Mauvais homme ! Ah ! j'ai honte pour vous. Monsieur Gély l'avait bien dit. Allez, jaloux !PREMIER CLIENT
C'est trop fort !CLAUDINE, donnant la lettre au deuxième client
N'est-ce pas, monsieur, que c'est indigne ?DEUXIÈME CLIENT
Voyons.CLAUDINE, au premier client
Fi ! Le menteur !DEUXIÈME CLIENT
Mais non, non ! Chaque ligne Est ainsi qu'il a dit. Jean parle du sergent, Jean a grand mal au ventre et grand besoin d'argent ; Rien de plus.CLAUDINE
Voyez bien !DEUXIÈME CLIENT, lui rendant la lettre
J'ai lu.CLAUDINE
Je suis certaine Que vous voulez aussi me faire de la peine, Parce qu'on me préfère aux cousines du roi.À un troisième client.
Mais vous, Monsieur, lisez. Qu'est-ce que dit Éloi ?TROISIÈME CLIENT, lisant la lettre
Qu'il se porte très bien... sauf qu'il eut la colique...CLAUDINE
Vous vous gaussez de moi ?CLAUDINE
Ne s'est-il pas battu ?TROISIÈME CLIENT
Non.CLAUDINE, lui arrachant la lettre avec colère
Ils sont fous ! Allez, l'autre monsieur lisait bien mieux que vous !PREMIER CLIENT
Sur ce papier, bien fin qui peut lire autre chose !CLAUDINE
C'est là, là cependant qu'il lisait, je suppose ?Arrêtant Roustecagnac qui va s'esquiver.
Mais, monsieur Polydore, au fait, vous avez lu La lettre, vous ?ROUSTECAGNAC, hésitant
Tu crois ?ROUSTECAGNAC
J'ai distingué quelques lignes peu nettes...CLAUDINE
Comment ?ROUSTECAGNAC
Je ne lis pas très bien sans mes lunettes.DEUXIÈME CLIENT
Prenez les miennes.ROUSTECAGNAC
Mais... je suis myope !ROUSTECAGNAC, la lettre en main et les lunettes sur le nez
Ô l'affreux gribouillage ! On peut à peine lire. Ce n'est plus qu'un chiffon. Ma foi ! je le déchire Pour qu'on laisse Claudine un peu tranquille.ROUSTECAGNAC
C'est fait !ROUSTECAGNAC, cherchant à esquiver les coups
Assez, diablesse !CLAUDINE, continuant
Tiens ! tiens !ROUSTECAGNAC, même jeu
N'abuse pas...CLAUDINE, même jeu
Tiens ! tiens !ROUSTECAGNAC, même jeu
... De ta faiblesse !CLAUDINE, même jeu
Tiens encore !SCÈNE IX. Molière, Les mêmes, moins Roustecagnac.
CLAUDINE
Vous venez bien, Monsieur !MOLIÈRE
Comment ?MOLIÈRE, riant
Lui ! Toi ! Sans résistance ?MOLIÈRE
Et qu'est-ce qui te fâche ?CLAUDINE
Personne ne m'a lu la lettre comme vous. Vous moquiez-vous, monsieur, ou s'ils étaient jaloux ? J'ai le cerveau brouillé :MOLIÈRE
Ne t'en tourmente plus. Et, tiens, pour faire trêve aux propos superflus, Pour te convaincre enfin, je t'apporte, Claudine, Les deux cents livres.CLAUDINE, regardant la bourse que lui tend Molière
Quoi, c'est pour moi ?MOLIÈRE, lui mettant la bourse dans la main
Prends !... Le bien vient en songeant.CLAUDINE, ravie
Merci !MOLIÈRE, souriant
Jean reviendra près de son amoureuse.CLAUDINE, avec un rire d'incrédulité
Bien vrai ?...MOLIÈRE lui fait signe que oui ; puis se retournant vers Gély, il ajoute à mi-voix
Pour une fois que je n'ai pas menti, Je la trouve incrédule !CLAUDINE, même jeu
On dirait une histoire... Mais vous êtes si bon qu'il faut toujours vous croire !Elle se retire au fond du théâtre, et s'absorbe dans la contemplation alternative de la bourse et des morceaux de la lettre qu'elle a précieusement ramassés. Pendant ce temps, Molière et Gély s'entretiennent à part sur le devant du théâtre.
GÉLY
C'est se tirer d'affaire à souhait... Pourtant, si Jean revient, tout entre eux sera vite éclairci. Adieu l'illusion dont elle est possédée !MOLIÈRE, souriant
Croyez-vous ?GÉLY
J'en ai peur !MOLIÈRE
Aura-t-il bien l'idée De la détromper ? Soit ! mais avec passion Claudine défendra sa chère illusion ; Et, certes, Jean prendrait une peine inutile ! Bien mieux ! quand il verra que, grâces à mon style, J'ai fait de lui la fleur des amants, un vainqueur, Voudra-t-il affliger ce pauvre petit coeur Et, Jean comme devant, déchoir dans son estime ? Non ! Jean savourera sa gloire illégitime, Timidement d'abord, et puis, sans y penser, S'accommodera fort de se voir encenser !GÉLY, riant
Oui-da !MOLIÈRE
Si quelque sot, parbleu ! les lui conteste, Il soutiendra pour vrais ses combats... et le reste !GÉLY
Diable d'homme !MOLIÈRE
Au besoin, on verra Jean Éloi En jurer sur l'honneur, presque de bonne foi ; A force de brocher en neuf sur l'ancien thème, Il finira, qui sait ? par y croire lui-même Plus que Claudine !GÉLY, éclatant de rire
Ah ! ah !SCÈNE X. Les mêmes, Le Messager D'Aniane, puis Roustecagnac.
LE MESSAGER, montrant le poing à Molière
Le voilà, le coquin ! Oh ! comme je lui vais trouer le casaquin !Casaquin : Anciennement, sorte de petite casaque à l'usage des hommes.[L]
GÉLY, l'arrêtant
Es-tu fou ?LE MESSAGER
Non.GÉLY, même jeu
Attends.CLAUDINE
Le laid museau...LE MESSAGER
Quoi ?CLAUDINE
C'est le vôtre !LE MESSAGER
Petit serpent, veux-tu...CLAUDINE, défendant Molière
Parlez donc de museaux ! J'éborgnerai le vôtre avec ces grands ciseaux, Si vous osez toucher au monsieur.GÉLY, entraînant le messager
Viens, je te raserai gratis.LE MESSAGER
Bon ! mais enfin...GÉLY, bas, au messager
C'est moi...LE MESSAGER, comme illuminé
Toi qui lui fis gober !...Riant aux éclats en montrant Molière.
Il n'est pas fin ! Il a cru qu'on t'avait pendu, la bonne bête !Il va tendre la main à Molière.
Ma foi ! Je te pardonne...ROUSTECAGNAC, rentrant, à Molière
On me veut mettre en tête, Monsieur ! que vous avez tout à l'heure, en ces lieux, Contre moi-même ourdi des complots odieux, Et que je suis en butte à vos perfides ruses.MOLIÈRE
Pouvez-vous croire ?...ROUSTECAGNAC
Non. J'accepte vos excuses.CLAUDINE, intervenant
Des excuses ! c'est vous qui tout de suite, ici...ROUSTECAGNAC
Ai-je froissé quelqu'un ? Soit ! je m'excuse aussi. Ah ! si tu n'étais point d'un sexe que j'honore !...CLAUDINE
Il ne vous le rend pas !MOLIÈRE, les séparant
Chut ! Monsieur Polydore, Faites-nous une grâce ! allez au cabaret Quérir une bouteille, ou deux, de bon clairet...Comme Roustecagnac, embarrassé, fait mine de se fouiller, il lui présente un écu d'argent.
Pour moi !LE MESSAGER, montrant Molière
C'est le plus sot qui régale, pardine !MOLIÈRE
Nous boirons tous ensemble aux amours de Claudine.Dans la représentation donnée par la Comédie-Française au théâtre de Pézenas, le 8 août 1897, pour l'inauguration du Monument de Molière, voici comment la pièce était distribuée : Molière, M. Baillet ; Gély, M. Veyret ; Roustecagnac, M. Villain ; le Messager, M. Esquier ; un Client, M. Gaudy ; Claudine, Mlle Kalb.
A la fin de la comédie, M. Baillet s'avança vers la rampe et adressa au public les vers suivants, rimés pour la circonstance :
Mesdames et messieurs, c'est ainsi que jadis Votre pays charmant, doux comme un paradis, Ensoleilla de joie et de chaude lumière La fleur de ce génie errant qui fut Molière. Honneur à Pézenas, dont l'hospitalité Recommence pour lui dans l'immortalité !441 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica