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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Comédie en vers· Comédie en un Acte en vers

Le Barbier de Pézenas

Émile Blémont, Léon Valade· créée en 1804, imprimée en 1897· 441 vers· 9 personnages

Représentée pour la première fois, au Théâtre Français, par les comédiens ordinaires de l'Empereur, le 16 messidor an 12.

Personnages

  • MOLIÈRE, trente ans, POREL
  • GÉLY, maître barbier, TOUSÉ
  • POLYDORE DE LA ROUSTECAGNAC, SIGARD
  • LE MESSAGER D'ANIANE, FRANÇOIS
  • PREMIER CLIENT, FRÉVILLE
  • DEUXIÈME CLIENT, GIBERT
  • TROISIÈME CLIENT, HERMET
  • CLAUDINE, dix-huit ans. Melle KOLB
  • LE GARÇON DE GÉLY, Melle VALENTINE

LE BARBIER DE PÉZENAS

SCÈNE PREMIÈRE. Molière, Gély, puis Claudine.

GÉLY, achevant de raser Molière

C'est fait, Monsieur_Molière.

MOLIÈRE, se levant du fauteuil où il est assis

Qu'est-ce ?

GÉLY, versant de la monnaie aux deux trous pratiqués dans le coffre en bois du grand fauteuil

J'oubliais de verser ma monnaie à ma caisse.

CLAUDINE, passant sa tête par la porte entre-baillée

Monsieur !

MOLIÈRE, riant et poussant Gély vers la porte

Bon appétit !

SCÈNE II.

SCÈNE III. Molière, Le Messager.

MOLIÈRE

Monsieur...

MOLIÈRE

Mais...

MOLIÈRE

Ah !

MOLIÈRE

Ah ?

LE MESSAGER, lui donnant une lettre

Voilà, tiens !

MOLIÈRE, regardant l'adresse

Elle est pour la servante Claudine.

MOLIÈRE, à part, avec un embarras comique

Il faut donc que j'invente Une barbe impossible !

LE MESSAGER, déjà tout barbouillé

Me savonneras-tu pendant l'éternité ?

MOLIÈRE

Un moment !

LE MESSAGER

Non !

LE MESSAGER

Miséricorde !

LE MESSAGER

Quoi ?

LE MESSAGER, se levant tout barbouillé de savon

Peut-être ils reviendront ?

LE MESSAGER

Tu crois ?

LE MESSAGER

Pendu ?

MOLIÈRE

Pendu !

LE MESSAGER, gagnant la porte

Non !

MOLIÈRE, le retenant par ses vêtements

Du calme !

LE MESSAGER

même jeu que plus haut.

Que je meure Si je reste un instant de plus !

LE MESSAGER, même jeu

Adieu !

LE MESSAGER, même jeu

Meurs tout seul ! Lâche-moi.

LE MESSAGER, se dégageant par un effort désespéré

Homme ou diable, à la fin, veux-tu bien me lâcher !

Il se sauve encore tout barbouillé.

SCÈNE IV.

SCÈNE V. Molière, Gély.

GÉLY, qui a entendu les derniers mots du monologue

Qui donc ?

MOLIÈRE, quittant la porte

Personne.

GÉLY, le menaçant du doigt et riant

Encor Un tour de votre sac contre quelque butor ?

SCÈNE VI. Molière, Gély, Roustecagnac, puis Claudine.

MOLIÈRE, de même, à Gély

Peut-être. Nous verrons...

GÉLY

Ciel !

GÉLY

Bravo !

ROUSTECAGNAC

Parbleu !

ROUSTECAGNAC

Cherchez un peu.

ROUSTECAGNAC

Juste !

ROUSTECAGNAC

Cherchez un peu.

Molière et Gély feignent de méditer profondément.

C'est moi !

MOLIÈRE

Non.

MOLIÈRE, très sérieux

C'est peut-être le chien qui vola les oreilles.

Claudine rit sous cape.

CLAUDINE, éclatant de rire

Hi ! hi ! hi !

ROUSTECAGNAC,à Claudine

Qu'as-tu donc à rire ?

CLAUDINE

Je me mouche !

Roustecagnac s'assoit.

CLAUDINE, riant encore

Hi ! hi !

SCÈNE VII. Molière, Gély, Roustecagnac, Claudine, puis Le garçon de Gély et Trois clients.

Pendant cette scène, Gély et son garçon rasent Roustecagnac et les clients.

MOLIÈRE, intervenant entre Claudine et Roustecagnac

Paix là, Claudine ! On m'a chargé de te remettre Quelque chose...

CLAUDINE, très étonnée

Quoi donc ?... À moi ?...

GÉLY, commençant à faire la barbe à Roustecagnac qui s'est assis, la serviette au cou

Et qu'est-ce qu'il te conte ? C'est ton amoureux ?

CLAUDINE

Oui.

GÉLY

Vrai ?

ROUSTECAGNAC, se levant à demi rasé pour prendre la taille à Claudine

Je n'en ai pas besoin pour être aimable, moi !

ROUSTECAGNAC, se rasseyant

Oh ! Que non !

CLAUDINE, refermant son fichu

Oh !

CLAUDINE

Non !

CLAUDINE

Dieu !

CLAUDINE, tombant sur une chaise et se trouvant mal

Jésus !

MOLIÈRE, à part

La fiction m'a trop loin emporté. Pauvre Claudine !

Haut, à Claudine autour de laquelle on s'est empressé et qui revient à elle.

Écoute !

MOLIÈRE, faisant de vains efforts pour être entendu

Mais, petite, Attends !..

CLAUDINE, sanglotant toujours

Mon pauvre Jean !...

CLAUDINE, souriant à travers ses larmes

C'est vrai !

CLAUDINE, sanglotant de plus belle

Manchot ! Mon Jean manchot !

CLAUDINE, sanglotant

Seigneur !...

MOLIÈRE, tendant la joue

Embrasse !

ROUSTECAGNAC, même jeu

Embrasse !

CLAUDINE

Pas vous, vilain magot !

Deux clients et le garçon de Gély sont entrés successivement.

ROUSTECAGNAC

Rien !

GÉLY, à un nouveau client qui vient d'entrer

Bonjour, Monsieur.

CLAUDINE, haussant les épaules en regardant Roustecagnac

Grand imbécile !

Roustecagnac se lève furieux et se rassoit aux rires des assistants. Le garçon barbier, après avoir été grondépar Gély pour son retard, se met à raser un client.

CLAUDINE

Voyons !

CLAUDINE, avec admiration

Ah !

CLAUDINE, tressaillant

Des dames !

GÉLY, à Roustecagnac dont la barbe est faite

C'est fini pour vous, Monsieur.

GÉLY, aux clients qui attendent

À qui le tour, messieurs ?

CLAUDINE, serrant les poings

Ah ! Si je la tenais !...

MOLIÈRE, même jeu et haussant la voix pour être bien entendu par Roustecagnac

« Elle est folle de moi. On m'affirme qu'elle est la cousine du Roi. »

ROUSTECAGNAC

Du Roi ?

MOLIÈRE

C'est écrit.

Bas, à Gély, en lui montrant Roustecagnac.

Sait-il lire ?

ROUSTECAGNAC, haussant les épaules

C'est du délire. La cousine !...

CLAUDINE

Du Roi !

ROUSTECAGNAC

Chansons !

MOLIÈRE, lui tendant la lettre

Voyez plutôt !

ROUSTECAGNAC, après avoir fait mine de lire

C'est vrai. Continuez, je tombe de mon haut.

MOLIÈRE, à Claudine

Dois-je continuer ?

CLAUDINE, la larme à l'oeil

Méchant !

CLAUDINE

Il le dit ?

CLAUDINE

Oh ! oui.

MOLIÈRE

Flatteur !

LE GARÇON, à son client

Monsieur, la barbe est faite.

MOLIÈRE, sortant, à Gély qui reçoit l'argent du client

Veillez sur la petite ! Au revoir, bon prophète !

SCÈNE VIII. Les mêmes, moins Molière.

CLAUDINE, baisant la lettre

Quel bonheur ! Quel bonheur !

DEUXIÈME CLIENT

Eh ! qu'as-tu ?

PREMIER CLIENT

Fais voir.

Claudine, malgré Gély, lui donne la lettre ; les autres clients se groupent autour d'eux.

DEUXIÈME CLIENT

Lisez un peu.

PREMIER CLIENT, ironique

Vraiment ?

CLAUDINE

Plus loin !

PREMIER CLIENT

C'est trop fort !

CLAUDINE, donnant la lettre au deuxième client

N'est-ce pas, monsieur, que c'est indigne ?

DEUXIÈME CLIENT

Voyons.

CLAUDINE, au premier client

Fi ! Le menteur !

DEUXIÈME CLIENT, lui rendant la lettre

J'ai lu.

TROISIÈME CLIENT

Non.

CLAUDINE, lui arrachant la lettre avec colère

Ils sont fous ! Allez, l'autre monsieur lisait bien mieux que vous !

ROUSTECAGNAC, hésitant

Tu crois ?

CLAUDINE

Comment ?

DEUXIÈME CLIENT

Prenez les miennes.

ROUSTECAGNAC

C'est fait !

ROUSTECAGNAC, cherchant à esquiver les coups

Assez, diablesse !

CLAUDINE, continuant

Tiens ! tiens !

ROUSTECAGNAC, même jeu

N'abuse pas...

CLAUDINE, même jeu

Tiens ! tiens !

ROUSTECAGNAC, même jeu

... De ta faiblesse !

CLAUDINE, même jeu

Tiens encore !

ROUSTECAGNAC, se sauvant

Au secours !

Il sort.

SCÈNE IX. Molière, Les mêmes, moins Roustecagnac.

MOLIÈRE

Comment ?

CLAUDINE, regardant la bourse que lui tend Molière

Quoi, c'est pour moi ?

MOLIÈRE, lui mettant la bourse dans la main

Prends !... Le bien vient en songeant.

CLAUDINE, ravie

Merci !

CLAUDINE, avec un rire d'incrédulité

Bien vrai ?...

MOLIÈRE lui fait signe que oui ; puis se retournant vers Gély, il ajoute à mi-voix

Pour une fois que je n'ai pas menti, Je la trouve incrédule !

CLAUDINE, même jeu

On dirait une histoire... Mais vous êtes si bon qu'il faut toujours vous croire !

Elle se retire au fond du théâtre, et s'absorbe dans la contemplation alternative de la bourse et des morceaux de la lettre qu'elle a précieusement ramassés. Pendant ce temps, Molière et Gély s'entretiennent à part sur le devant du théâtre.

MOLIÈRE, souriant

Croyez-vous ?

GÉLY, riant

Oui-da !

GÉLY, éclatant de rire

Ah ! ah !

SCÈNE X. Les mêmes, Le Messager D'Aniane, puis Roustecagnac.

LE MESSAGER, montrant le poing à Molière

Le voilà, le coquin ! Oh ! comme je lui vais trouer le casaquin !

Casaquin : Anciennement, sorte de petite casaque à l'usage des hommes.[L]

GÉLY, l'arrêtant

Es-tu fou ?

LE MESSAGER

Non.

GÉLY, même jeu

Attends.

LE MESSAGER

Quoi ?

LE MESSAGER

Ah bah !

Menaçant Claudine.

Mais, petite vipère !...

GÉLY, entraînant le messager

Viens, je te raserai gratis.

GÉLY, bas, au messager

C'est moi...

LE MESSAGER, comme illuminé

Toi qui lui fis gober !...

Riant aux éclats en montrant Molière.

Il n'est pas fin ! Il a cru qu'on t'avait pendu, la bonne bête !

Il va tendre la main à Molière.

Ma foi ! Je te pardonne...

MOLIÈRE, les séparant

Chut ! Monsieur Polydore, Faites-nous une grâce ! allez au cabaret Quérir une bouteille, ou deux, de bon clairet...

Comme Roustecagnac, embarrassé, fait mine de se fouiller, il lui présente un écu d'argent.

Pour moi !

LE MESSAGER, montrant Molière

C'est le plus sot qui régale, pardine !

MOLIÈRE

Nous boirons tous ensemble aux amours de Claudine.

Dans la représentation donnée par la Comédie-Française au théâtre de Pézenas, le 8 août 1897, pour l'inauguration du Monument de Molière, voici comment la pièce était distribuée : Molière, M. Baillet ; Gély, M. Veyret ; Roustecagnac, M. Villain ; le Messager, M. Esquier ; un Client, M. Gaudy ; Claudine, Mlle Kalb.

A la fin de la comédie, M. Baillet s'avança vers la rampe et adressa au public les vers suivants, rimés pour la circonstance :

Mesdames et messieurs, c'est ainsi que jadis Votre pays charmant, doux comme un paradis, Ensoleilla de joie et de chaude lumière La fleur de ce génie errant qui fut Molière. Honneur à Pézenas, dont l'hospitalité Recommence pour lui dans l'immortalité !

441 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica