Comédie en prose· Comédie en Trois Actes et en Prose
Arlequin, Roi de la Lune
Représentée pour la première fois, à Paris, sur le Théâtre des Variétés, au Palais Royal, le 17 décembre 1785.
Personnages
- AZÈMA, Impératrice
- DURPHÈGOR, Grand-Prêtre
- FATIME, Confidente d'Azéma
- L'ÉTHÉRÉE
- ARLEQUIN
- UN SÉNATEUR
- UN SECRÉTAIRE
- UN VALET DE CHAMBRE
- UN ÉCHANSON
- UN MAÎTRE D'HÔTEL
- UN MÉDECIN
- UN FINANCIER
- DEUX PAYSANS
- UNE JEUNE BERGÈRE
- DEUX GARÇONS D'OFFICE
- GARDES ET PERSONNAGES MUETS
ÉPÎTRE DÉDICATOIRE
À M. LE MARQUIS DE LA M. F.
Je t'ai vu de mon Arlequin Caresser la timide enfance | 11 est à son adolescence Tu dois lui servir de parrain. Sûr à ces yeux d'obtenir grâce, De mon Drame un peu fou, dit-on, Je t offre l'humble Dédicace ; Elle n'est pas bon de saison. Le cadeau te paraîtra mince, Mon cher Marquis, je sais cela ; Mais quand on donne ce qu'on a, On est plut généreux qu'un Prince. D'ailleurs, Je compte sur un droit Dont n'a jamais douté personne ; Et déjà mon coeur me conçoit. L'amitié si douce et si bonne Sait embellir ce qu'elle donne, Et les présents qu'elle reçoit.PRÉFACE
Je ne chercherai point ici à faire l'apologie de cette pièce et à justifier les défauts qu'on y remarquera. Je l'offre sans prétention, et je demande qu'on le juge avec indulgence. Elle a fait rire, c'est le seul but que je m'étais proposé. Je me suis jugé moi-même d'avance. Je sais qu'elle fournit peu d'intérêt ; qu'elle laisse beaucoup à désirer du côté de l'intrigue, et que trente représentations qu'elle a eues, en assez peu de temps pouvaient seules me la faire pardonner.
Cette Comédie n'a de commun que le titre avec celle de l'ancien Théâtre Italien. Elle est entièrement d'imagination, au moins je le crois. Je n'ai cherché qu'un cadre qui put me servir à présenter quelques leçons indirectes de morale, et à fronder quelques-uns de nos travers et de nos ridicules. Si l'on trouve de l'extravagance dans le plan, trop de folie dans les détails, etc. Je répondrai qu'on ne réussi guère autrement aux Spectacles subalternes. On n'y veut que rire, et même pouvoir dire de temps en temps ; comme c'est mauvais ! L'Amour-Propre trouve apparemment son compte à ces réflexions. C'est peut-être comme à l'on se disait : que j'ai d'esprit ! Que j'ai dé goût et de connaissance !
ACTE I
Le Théâtre représente une forêt. Le Soleil n'est pas encore levé.
SCÈNE PREMIÈRE. Azèma, Fatime.
AZÉMA
Viens, Fatime, personne ne pourra nous entendre dans ce bosquet écarté. Ma paupière se refuse au sommeil. Eh ! Qui pourrait goûter du repos dans la triste situation où je me trouve ?
FATIME
Votre fort m'afflige autant qu'il m'inquiète.
AZÉMA
Que ne suis-je née dans la classe la plus obscure ! Qu'avais-je fait aux Dieux pour m'avoir élevée à ce rang que je déteste ! Cruel Pontife ! Fais-moi descendre de ce trône où je suis esclave et rends-moi mon époux. Heureuse dans les bras d'Azor, je n'aurai rien à désirer.
FATIME
Une loi aussi injuste que bizarre, mais consacrée par le temps et la superstition, s'oppose à votre bonheur.
AZÉMA
Les adieux d'Azor ne sortiront jamais de ma mémoire. Chère Azéma, me disait-il, un an s'est écoulé depuis que je suis votre époux. Dieux ! Que ce temps, a passé rapidement. Une coutume barbare me force d'aller mourir loin de vous. Conduit dans une île déserte, votre image m'y suivra ; elle embellira mes derniers moments. Puisse le sort vous donner un époux digne de vous ! Ah, Fatime ! Qui pourrait me tenir lieu d'Azor !
FATIME
N'entends-je point du bruit ?
AZÉMA
Eh ! Quel autre que la triste Azéma viendrait s'aligner la nuit de ses plaintes ?
FATIME
Quelqu'un porte ses pas vers nous ; je ne me trompe pas. Rentrons, Madame ; aussi bien le jour commence à paraître.
SCÈNE II. Arlequin, L'Éthêrée.
ARLEQUIN
Vous avez la voix bien flûtée aujourd'hui : on dirait d'un enfant des choeur.
L'ÉTHÉRÉE
Tu rêves, car je n'ai pas parlé. Mais as-tu bien assujetti notre Globe ? Es-tu bien assuré qu'il ne s'échappera pas ?
ARLEQUIN
J'en réponds corps pour corps. Au reste que le Diable l'emporte s'il veut ! Je m'en retournerai fort bien d'ici à pied.
L'ÉTHÉRÉE
À pied ! Sais-tu où nous sommes ?
ARLEQUIN
À Neuilly peut-être.
L'ÉTHÉRÉE
Tu es bien loin de ton compte. Apprends que nous sommes dans la Lune.
ARLEQUIN
Miséricorde, dans la Lune !
À part.
C'est son esprit qui est dans la Lune.
Haut.
Allons, Monsieur, vous plaisantez.
L'ÉTHÉRÉE
Non, te dis-je. C'était vers la Lune que je dirigeais mon ballon..
ARLEQUIN
La voiture est bien faite pour le Pays ; elle y deviendra sûrement à la mode. Ah ! Çà, Monsieur, parlons sérieusement.
L'ÉTHÉRÉE
Faut-il te répéter cent fois que je ne plaisante pas ?
ARLEQUIN
Mais je ne croyais pas la Lune plus grande que la calotte d'un pâté.
L'ÉTHÉRÉE
C'était son éloignement qui te la faisait paraître telle.
ARLEQUIN
Ah ! Ah !
L'ÉTHÉRÉE
Tu pourras voir d'ici la Terre que nous avons quittée ; elle te paraîtra à-peu-près de la même grosseur. Également brillante des rayons du Soleil, elle rend à cette planète-ci le service qu'elle en reçoit.
ARLEQUIN
J'entends, Monsieur ; c'est comme qui dirait deux voisines qui allument leur feu l'une chez l'autre. Je suis bien aise de savoir que la Terre n'est pas ingrate. Elle donne là un bel exemple à ceux qui l'habitent, et qu'ils devraient bien suivre plus souvent. Au reste, ce ne sont pas mes affaires. Si bien, Monsieur, que la Terre est la Lune de la Lune ?
L'ÉTHÉRÉE
Précisément.
ARLEQUIN
Mais je ne vois pas les yeux, la bouche et le nez de la Lune.
L'ÉTHÉRÉE
Imbécile ! Ce qui te paraissait former les traits d'un visage, n'est autre chose que des lacs, des bois, des montagnes.
ARLEQUIN
La belle chose que d'être Astrologue, pour parler si bien de ce qu'on ne voit qu'avec une lorgnette ?
L'ÉTHÉRÉE
Nous sommes dans une île ; il faut tâcher de savoir si elle est habitée.
ARLEQUIN
Elle l'est, Monsieur, et par des gens raisonnables.
L'ÉTHÉRÉE
Comment sais-tu cela ?
ARLEQUIN
Il me semble que j'ai aperçu là-bas l'enseigne d'un cabaret ; ainsi, Monsieur, nous pouvons fixer ici notre domicile.
L'ÉTHÉRÉE
Aurais-tu déjà perdu courage, mon cher Arlequin ? Que de merveille il nous reste encore à visiter ! Nous ne resterons ici que quelques heures. Je veux parcourir toutes les planètes. Nous commencerons par Mercure que nous verrons entrer en conjonction avec Vénus.
ARLEQUIN
Est-il bien prudent de choisir ce moment-là pour lui rendre visite ?
L'ÉTHÉRÉEnavec enthousiasme
Jupiter entouré de ses Satellites, Saturne avec son anneau lumineux, les Comètes, qui traînent après elles une queue étincelante ; rien n'échappera, à notre curiosité.
ARLEQUIN
Ma foi, Monsieur, toutes ces choses-là sont plus belles à voir de loin que de près, ou, si vous m'en croyez, puisque nous sommes arrivés ici sains et saufs, nous y resterons.
L'ÉTHÉRÉE
Âme pusillanime ! Quand je veux t'associer à ma gloire, te faire participera mes brillantes destinées, tu préfères végéter honteusement.
ARLEQUIN
Ne pouvons-nous pas étudier la Nature aussi bien ici qu'ailleurs ? Nous avons failli cent sois nous casser le cou ; pour moi, je vous préviens que je ne bouge plus d'ici.
L'ÉTHÉRÉE
Le courage te reviendra. Attends-moi ici, je vais voir si je ne découvrirai point quelque habitation.
SCÈNE III.
ARLEQUIN, seul
Non, j'ai beau me tâter, je ne pourrai jamais me résoudre, à tenter de nouveaux voyages en plein vent. Si Monsieur mon Maître veut absolument courir les airs, que ne se fait-il accompagner par des grues ? Pour moi, qui ne suis pas un animal volant, je veux marcher. Passe encore pour aller dans la galiote de Saint-Cloud, c'est une façon de voyager décente, commode et qui n'est pas périlleuse. Aussi, je ne l'aurais sûrement pas suivi, s'il n'avait eu la précaution de me faire avaler une dose de courage dans deux bouteilles de Bourgogne, mesure de Saint-Denis. Je ne me serais pas exposé à traverser, sans parapluie, ces gros vilains nuages qui m'ont mouillé jusqu'à la peau. Un chemin ennuyeux ! Ennuyeux comme un Mardi-Gras sans bonne-chère. Ne rencontrer que des coucous qui vous disent des sottises. Enfin, un bon vent me pousse dans la Lune, je me fais lunatique. On ne sait pas ce que la fortune me garde. Nul n'est prophète dans son pays, à ce que dit le Proverbe... Mais... Je ne me trompe pas. Je vois, à travers les arbres, une femme qui vient de ce côté, C'est peut-être déjà une bonne aventure.
Galiote : Petit bâtiment qui va à rames et à voiles. [L]
SCÈNE IV. Arlequin, Fatime.
Scène pantomime entre Arlequin et Fatime. Il la salue, Fatime le regarde avec surprise, et lui demande par signe qui il est et d'où il vient. Réponse et lazzi d'Arlequin, il témoigne par ses gestes combien il est ravi de la rencontrer et qu'il la trouve jolie, etc, etc.
FATIME
Comment donc ! Je crois qu'il est galant.
ARLEQUIN
Sangodemi ! Elle parle français. Ai-je bien entendu, Madame ? Parlez-vous la même langue que moi ?
FATIME, vivement
Oui, Seigneur Étranger ; et vous m'en voyez aussi fut prise que vous me paroisses l'être vous-même. Mais, qui êtes-vous ? D'où venez-vous ? Est-cela tempête qui vous a jeté dans cette île ? Y a-t-il longtemps que vous y êtes ? Êtes-vous seul ? Instruisez-moi donc,je vous prie.
ARLEQUIN, lentement
Madame, pour que je vous instruise, il faut que vous m'entendiez ; et pour m'entendre, il faut m'écouter.
FATIME
Rien de plus juste.
ARLEQUIN
»Je suis Arlequin et votre petit serviteur. Je viens d'un autre Monde qui est bien loin d'ici ; tout là-bas, là-bas. Je ne suis venu ni en bateau, ni à pied, ni à cheval, ni en carrosse, ni en chaise_à_porteur, mais en ballon. Je suis arrivé, depuis un quart d'heure, bien portant et avec bon appétit. J'ai un camarade de voyage qui se promené ici près ; c'est un habile physicien, qui court le monde pour son plaisir. Madame, voilà mon histoire.
FATIME
Comment ! Dans un ballon ?
ARLEQUIN
Oui, par air. C'est une façon de voyager nouvelle et agréable.
FATIME, à part
Cet homme n'est pas dans son bon sens.
ARLEQUIN
Pourrais-je vous demander à mon tour, où je suis, qui vous êtes et si vous savez par quel hasard vous parlez le même langage que moi ?
FATIME
Je suis la favorite de l'Impératrice qui règne dans cette île. Une fée puissante, nommée Frivoline, a gouverné autrefois cet Empire. C'est elle qui a substitué à l'ancien langage du pays celui que nous parlons.
ARLEQUIN, à part
Frivoline ! Oui, ce pourrait bien être quelque Française qui serait venue aussi dans un ballon.
Haut.
D'où était-elle cette fée ?
FATIME
Elle était venue, dit la tradition, de la Lune.
ARLEQUIN
Comment ! De la Lune ! Mais nous y sommes, dans la Lune.
FATIME
Point du tout. La Lune est une petite planète, fort éloignée, que nous apercevons quand il ne fait pas de brouillard.
ARLEQUIN
Non, Madame, cette planète dont vous parlez et qui n'est pas si petite que vous le dites s'appelle la Terre ; et la Lune, c'est où nous sommes. Si j'avais sur moi mon almanach_de_Liège...
almanach_de_Liège : Publication périodique à succès de 1626 à 1692. Le contenu est ésotérique et s'intéresse, entre autres, à prédire l'avenir et à donner des bons conseils.
FATIME
Non, mon cher, c'est précisément le contraire.
ARLEQUIN
Il ne faut pas la contredire car elle pourrait se fâcher.
FATIME
Il y a donc des hommes dans votre monde ?
ARLEQUIN
Et de toutes les couleurs. Des beaux, des laids, des gens de bonne mine comme moi.
FATIME
Tout ce que vous dites redouble ma curiosité. Seigneur étranger, satisfaites mon impatience ; entrez de grâce dans quelques détails.
ARLEQUIN
Volontiers »
À part.
Il faut prendre garde à ce que nous allons dire et ne pas perdre ici notre Monde de réputation.
Haut.
Madame, notre Monde est un Monde... comme il faut. Il est habité par d'honnêtes gens qui vivent en bonne intelligence entre eux. L'intérêt ne les divise jamais. Ils ne font ni joueurs, ni avares, ni libertins. Les femmes n'y font ni fausses, ni coquettes, ni médisantes, mais sages et douces comme des petits agnelets , et elles se font une loi d'être toujours fidèles à leurs maris... Ouf !... C'est comme j'ai l'honneur de vous le dire et, si l'on vous en a parlé différemment on vous a trompée.
FATIME
Eh ! Bien, Seigneur, c'est tout comme chez nous.
ARLEQUIN
Et vous êtes aussi sincère que moi, je suis au fait de votre Monde comme si j'y étais né... mais... n'entends-je pas de la musique ?
FATIME
Oui, Seigneur ; vous allez être témoin en ce lieu même d'une cérémonie qui vous étonnera peut-être. Notre souveraine n'a plus d'époux et c'est le sort qui doit lui en donner un autre. En votre qualité d'étranger, vous devriez même être au nombre des concurrents.
ARLEQUIN
Moi !
FATIME
C'est la loi du pays.
ARLEQUIN
C'est une loi très sage que cette loi là. Malpeste ! Un Royaume en loterie ! Que sait-on ce qui peut arriver ?
ARLEQUIN
La grandeur à ses dégoûts ; plus les Princes sont élevés, plus les revers qu'ils éprouvent sont affreux.
ARLEQUIN
Vous en direz tout ce qui vous plaira, mais je voudrais un peu tâter de la Royauté, ne fut-ce que pour quinze jours.
FATIME
Il serait plus prudent, croyez-moi, de vous éloigner pour un instant de ces lieux. Le grand-prêtre, précédé des Grands de la Nation et du peuple s'avance vers nous.
ARLEQUIN
Je reste ici, Madame, je suis fait pour être Empereur tout comme un autre.
SCÈNE V. Arlequin, Fatime, Le Grand Prêtre, suite, Musiciens.
DURPHÉGOR, apercevant Arlequin
Que l'on saisisse cet étranger, qui, selon nos lois doit être le premier à tirer au sort.
ARLEQUIN
Il n'est pas besoin de me prier pour cela, Seigneur Muphti ; je suis prêt à faire ce que vous désirez.
DURPHÉGOR
Parlez-vous sérieusement ?
ARLEQUIN
Très sérieusement. N'ai-je pas l'air assez noble pour faire un Empereur ?
DURPHÉGOR
Voici l'urne sacrée, Seigneur ; prenez un billet et que le sort vous soit toujours propice.
ARLEQUIN
Voyons. Je m'en tiens à celui-là.
DURPHÉGOR, ayant ouvert le billet
Peuple, voici votre Empereur.
ARLEQUIN
Mais ce n'est pas un Empereur pour rire, au moins.
DURPHÉGOR
Vous en serez convaincu. Que l'on me donne la couronne et le manteau impérial.
La Musique joue pendant qu'on habille Arlequin.
ARLEQUIN, revêtu des habits
Pardi ! Ils n'y font pas grande cérémonie dans ce pays-ci. Ces habillements me vont à merveille. Eh bien ! Voilà comme la fortune nous caresse au moment que nous y pensons le moins. Je n'aurais pas été si heureux, si j'avais joué de l'argent... Mais, voici mon Maître. Comme il va être surpris ! Je Veux l'intriguer un moment.
SCÈNE VI. Les Précédents, L'Éthèrêe.
Arlequin, parle bas à Fatime.
FATIME, à l'Ethérée
Approchez, Seigneur Étranger, et bannissez toute crainte. Vous êtes chez un souverain qui connaît les lois de l'hospitalité. Le très magnanime Empereur que vous voyez, me charge de vous demander quel motif vous conduit dans ses États.
L'ÉTHÉRÉE
Pardonnez, Madame. Je reviens avec peine de ma surprise, en vous entendant parler la même langue que moi. Vous êtes sans doute aussi étrangère en ces lieux ? Mais je dois répondre à votre question. C'est la tempête qui m'a jeté sur les rochers qui bordent cette île.
FATIME, à l'Éthérée, après avoir parlé bas à Arlequin
Êtes-vous seul ?
L'ÉTHÉRÉE
Mon valet a partagé mon sort.
ARLEQUIN, bas à Fatime
C'est que je le servais quelquefois pour m'amuser, parce que je suis fort obligeant.
FATIME
Qu'est devenu votre compagnon de voyage ?
L'ÉTHÉRÉE
Je l'avais laissé dans ce lieu même. La frayeur l'aura sans doute fait s'éloigner.
ARLEQUIN, haut
Et moi, je vais le trouver tout_à_l_heure. Arlequin, mon ami, où es-tu ?
L'ÉTHÉRÉE, le reconnaissant
Que vois-je ! Ô Ciel ! Dois-je en croire mes yeux ?
ARLEQUIN
Oh ! C'est bien moi.
L'ÉTHÉRÉE
Explique-toi donc.
ARLEQUIN
Ces gens-ci avaient besoin d'un Empereur ; ils ont mis la Couronne en Loterie, et j'ai attrapé le gros-lot.
L'ÉTHÉRÉE
Comment...
ARLEQUIN, avançant sur le Théâtre
Venez par ici. Il n'est pas nécessaire que tout le monde nous entende.
L'ÉTHÉRÉE
As-tu perdu la tête, mon pauvre Arlequin ? Prétendrais-tu gouverner des hommes, dont tu ignores les usages-ci les moeurs ?
ARLEQUIN
Ma foi ! Je ne sais pas si le métier d'Empereur est bien difficile, mais je veux en essayer.
L'ÉTHÉRÉE
Tu ne songes pas à tous les écueils dont un Prince est environné, à l'étendue des devoirs que son état lui impose...
ARLEQUIN
Ah ! Que si. J'ai déjà de bonnes idées, dont vous serez étonné vous-même. Je connais des moyens infaillibles pour rendre mes sujets heureux.
L'ÉTHÉRÉE
J'admire ta simplicité.
ARLEQUIN
D'abord, pour mon joyeux avènement, je ferai pendre tous les Procureurs.
L'ÉTHÉRÉE
Fort bien !
ARLEQUIN
Je veux que les habitants de mon Royaume dînent deux fois par jour, et qu'ils ne mangent que de la croûte de pâté au lieu de pain.
L'ÉTHÉRÉE
À merveille !
ARLEQUIN
Écoutez donc : j'ai encore d'autres projets. Comme c'est la différence des fortunes qui empêche les hommes de vivre en bonne intelligence, et que pauvreté engendre tricherie, je donnerai à chacun de mes sujets vingt_mille_livres de rente, et je les anoblirai tous pour qu'il n'y ait pas de jalousie.
L'ÉTHÉRÉE
Tu extravagues, mon pauvre Arlequin.
ARLEQUIN
Quand on les verra tous comtes ou marquis, on ne demandera pas si je suis gentilhomme.
L'ÉTHÉRÉE
Parlons sérieusement, Arlequin. Je pars, voudrais-tu m'abandonner ?
ARLEQUIN
Soyez raisonnable, Monsieur, je trouve une bonne place. Pourquoi ne voulez-vous pas que j'en profite ?
L'ÉTHÉRÉE
Je croyais qu'Arlequin avait plus d'attachement pour son maître.
ARLEQUIN
Qui vous empêche de rester ici et de partager ma fortune ? Demandez-moi tout ce qui vous plaira et vous serez satisfait. Voulez-vous de la gloire sans profit ? Je vous donnerai un Régiment. Voulez vous du profit sans gloire ? Je vous ferai maltôtier... Mais nous parlerons de cela tantôt.
À sa suite.
Dites-moi, vous autres ? Les Empereurs dînent-ils dans ce pays-ci ?
LE MAÎTRE D'HÔTEL
Oui, Seigneur.
ARLEQUIN
Qui êtes-vous ?
LE MAÎTRE D'HÔTEL
Je suis le maître d'hôtel de votre hautesse.
ARLEQUIN, le saluant
Ah ! Ah ! J'en suis bien aise, mon ami. Je vous estime beaucoup.
À un autre.
Et vous ?
LE SÉNATEUR
Seigneur, je suis un des officiers_de_justice de votre Hautesse.
ARLEQUIN
Savez-vous, à l'aide des autres gens de Loi prolonger la durée des Procès et ruiner les pauvres Plaideurs ? Dormez-vous bien à l'Audience ?
LE SÉNATEUR
Non, Seigneur, presque pas.
ARLEQUIN
Ces gens de la Lune ne savent pas leur métier, il faut que je les envoie en apprentissage chez nous.
Au Médecin.
Et vous, êtes-vous aussi un homme_de_Robe ?
LE MÉDECIN
Seigneur, je suis le premier médecin de votre Hautesse.
ARLEQUIN
Savez-vous guérir vos malades avec le bout du doigt, à travers une muraille, ou bien en jouant un air de flageolet ?
LE MÉDECIN
Non, Seigneur. Je n'emploie d'autres moyens que ceux qui sont approuvés par la très salubre Faculté de cette île.
ARLEQUIN
Eh bien ! Vous n'êtes qu'un ignorant auprès des Médecins de mon Pays. Ils font tous les jours des miracles qui les surprennent eux-mêmes. J'en connais un qui a inventé deux maladies, et qui en a retrouvé trois qui étaient perdues depuis deux siècles... Mais, il en est temps, allons nous mettre à table.
Ils sortent en formant une autre marche.
ACTE II
Le Théâtre représente un appartement du Palais de l'Empereur. Arlequin, seul à table, s'est endormi après son dîner. Les principaux Officiers de la Cour sonneront debout près de lui. La Musique, qui a joué pendant le repas, continue.
SCÈNE PREMIÈRE. Arlequin, Suite.
ARLEQUIN, se réveillant
Au Diable la musique lunatique ! Je dormais là comme une marmotte ; je faisais le plus joli rêve du monde, et ces faquins-là viennent me distraire à l'endroit le plus intéressant. Qu'on les mène... à la cave ; ils ne viendront pas m'étourdir de sitôt. Eh bien ! On ne me fait donc pas dîner.
LE MAÎTRE-D'HÔTEL
Est-ce que sa Hautesse dîne deux fois ?
ARLEQUIN
Non ; Je fais exactement mes quatre repas ; et dans l'occasion, si je rencontre un ami et que je me trouve près de la Nouvelle-France ou des Porcherons, je ne refuse pas un petit goûté. Mais il est à présent question de dîner. Allons, qu'on se dépêche.
LE MAÎTRE-D'HÔTEL
Seigneur, vous n'y songez pas ; vous venez de dîner.
ARLEQUIN
Moi ! J'ai dîné ?
LE MAÎTRE-D'HÔTEL
Oui, Seigneur. Demandez plutôt.
ARLEQUIN, s'adressant à des Garçons d'Office l'un après l'autre
Moi ! J'ai dîné ?
LE GARÇON D'OFFICE
Oui, Seigneur.
ARLEQUIN
J'ai dîné ?
LE GARÇON D'OFFICE
Oui, Seigneur.
ARLEQUIN, fait la même question à plusieurs autres
Moi ! J'ai dîné ! Écoutez donc, Messieurs, est-ce que vous vous moquez de moi ? J'ai dîné ! Mon estomac me dit le contraire, et l'estomac d'un Empereur n'a jamais menti.
LE MAÎTRE-D'HÔTEL
Il perd donc quelquefois la mémoire, car je puis assurer votre Hautesse que nous l'avons traitée de notre mieux. J'ai fait servir tout ce qu'il y a de plus fin en petits pieds ; des oiseaux-mouches farcis, des colibris aux pistaches.
ARLEQUIN
Ah ! Je m'en souviens à présent. Le beau dîner que vous m'avez fait faire avec vos petits pieds, vos colibris et vos mouches ! Est-ce que vous me prenez pour une hirondelle ? Je ne m'étonne pas si j'avais oublié un pareil dîner.
LE MAÎTRE D'HÔTEL
Si votre Hautesse soupe...
ARLEQUIN
Comment ! Si je soupe. Plutôt deux fois qu'une entendez-vous ? Je ne suis pas Empereur pour m'aller coucher sans souper, peut-être.
LE MAÎTRE D'HÔTEL
Votre Hautesse peut ordonner les mets qui lui conviendront le mieux.
ARLEQUIN
À la bonne heure. C'est parler cela.
LE MAÎTRE D'HÔTEL
Je lui servirai ce soir des végétaux ; choux-fleurs, épinards, chicorée, laitue, betteraves, salsifis, topinambours...
ARLEQUIN, mettant la main sur la bouche
Arrête, Bourreau. Me prends-tu pour un ermite avec tes végétaux ? Donne-moi des animaux, animal, et garde pour toi tes végétaux et des minéraux... Vous me donnerez d'abord un grand plat de macaroni.
LE MAÎTRE D'HÔTEL
Seigneur, ce gibier nous est inconnu.
ARLEQUIN, d'un air dépité
Macaroni gibier !
LE MAÎTRE D'HÔTEL
Volaille, si vous voulez.
ARLEQUIN, d'un air dépité
Macaroni volaille !
LE MAÎTRE D'HÔTEL
Eh bien ! Cet animal...
ARLEQUIN
Animal toi-même, entends-tu. Il te convient bien de traiter le macaroni d'animal ! Je croyais la Lune le meilleur des Mondes possibles, et il n'y a pas de macaroni dans la Lune. Y a-t-il au moins des dindes aux truffes de Périgueux 1
LE MAÎTRE D'HÔTEL
Non, Seigneur.
ARLEQUIN
Des pâtés de le Sage ?
LE MAÎTRE D'HÔTEL
Non, Seigneur.
ARLEQUIN
Des jambons de Mayenne ?
LE MAÎTRE D'HÔTEL
Non, Seigneur.
ARLEQUIN
Non, Seigneur ; non, Seigneur. Ces gens-là ne disent jamais oui. Où Diable me sois-je fourré ? J'enverrai bientôt au Diable l'Empereurerie, moi. Comment vivez-vous donc dans ce pays-ci ?
LE MAÎTRE D'HÔTEL
Si Monseigneur aime les grosses pìèces, on peut lui servir de temps en temps un bon aloyau.
ARLEQUIN
Un tous les jours aux quatre repas.
LE MAÎTRE D'HÔTEL
Une longe de veau.
ARLEQUIN
De Pontoise ? Une tous les jours aux quatre repas.
LE MAÎTRE D'HÔTEL
Un excellent gigot de mouton.
ARLEQUIN
Un tous les jours aux quatre repas.
LE MAÎTRE D'HÔTEL
Un petit cochon_de_lait.
ARLEQUIN, sautant de joie
Un petit cochon_de_lait, mon ami ! Un petit cochon_de_lait ! Viens, que je t'embrasse. Un petit cochon_de_lait ! Sangodemi ! Un tous les jours aux quatre repas, et puis un autre avant déjeuner, après les huîtres. Un petit cochon_de_lait ! Oh ! Me voilà raccommodé avec la Lune. Allons, allons, mon ami ; va me rôtir un petit cochon de lait, pour servir de dessert pour au mauvais dîner que tu m'as fait. À propos ! Pourquoi ne m'as-t-on pas donné de vin de Bourgogne.
L'ÉCHANSON
Nous ne le connaissons pas, Seigneur.
ARLEQUIN
Tant pis pour vous. Vous avez du Champagne ?
L'ÉCHANSON
Non, Seigneur.
ARLEQUIN
Du vin_de_Bordeaux ? On le fait voyager celui-là.
L'ÉCHANSON
Non, Seigneur.
ARLEQUIN
Au moins vous avez du vin_de_Suresnes ?
L'ÉCHANSON
Non, Seigneur.
ARLEQUIN
Voilà ces diables de non qui recommencent. Celui-ci va me donner la copie. Quel vin avez-vous donc ? Car encore faut-il boire. Si vous, n'avez pas de vin, comment voulez-vous qu'on gouverne un Empire ?
L'ÉCHANSON
Je donnerai à sa Hautesse du même qu'elle a eu à son dîner. La bouteille que je lui ai servie n'avait pas moins de trente ans.
ARELQUIN
Elle était bien petite pour son âge. Vous aurez soin m'en servir une demi-douzaine. Le vin me donne de l'esprit à moi, et il m'en vaut, Messieurs, rendez-moi le service de vous en aller. J'ai affaire à moi, et je veux être seul.
SCÈNE II.
ARLEQUIN, seul
Enfin, me voilà Empereur au moment où j'y pensais le moins ! Il faut convenir qu'il y a plus de bonheur que de bien jouer. Je me trouve le Maître d'un joli petit Empire, qui semble avoir été planté exprès pour moi au milieu de la Mer. Point d'ennemis à craindre, et des sujets qui paraissent de bons enfants. Bien nourri, bien logé, éclairé, blanchi, et pas grand'chose à faire : pardi ! C'était mon vrai ballot. C'est un bénéfice simple qu'un Royaume comme celui-là ! Ma foi ! Que mon Maître aille, s'il veut courir la pretantaine ; je suis bien ici, j'y reste. Je me soucie bien moi, de la bague de Saturne, et des Gardes du Corps de Jupiter. Je n'ai qu'il me perde dans ces tourbillons qui sont là-haut et là-bas, ou me casser la tête contre une Planète, où rencontrer quelque Comète qui me donnera de sa queue dans le visage. Oh ! Que non ; Arlequin n'est pas si bête. J'aime bien mieux tout bonnement être Roi de cinq à six cents lieues de Pays, puisque ça se trouve comme çà. Ouais ! Fort bien ! Je vas épouser l'Impératrice, et je ne pense pas a Colombine que j'ai laissée à Paris. Ma foi ! Il y a bien loin ; et puis, j'ai connu de fort honnêtes Dames qui faisaient des infidélités à meilleur marché. Je peux, pour la dédommager, lui envoyer quelque cadeau de conséquence. Oui, faisons lui écrire une jolie lettre. Holà ! Quelqu'un, holà ! Mes Gardes-Côtes, mes gens ! Il n'y a pas d'Empereur dans le Royaume qui soit aussi mal servi que moi.
Courir la pretantaine : Terme familier usité seulement dans cette locution : courir la pretantaine, courir çà et là, sans nécessité. [L]
SCÈNE III. Arlequin, Un Valetde chambre, tjcfiemfnt yen ».
ARLEQUIN
Que Diable ! Je me tue à appeler quelqu'un... Ah ! Monsieur, mille pardons ; c'est un de mes gens que je demandais.
LE VALET DE CHAMBRE
Seigneur, je suis votre valet_de_Chambre.
ARLEQUIN
Voui, Monsieur ! Mon valet_de_chambre !
LE VALET DE CHAMBRE
Oui, Seigneur.
ARLEQUIN, à part
Je le prenais pour un gros Monsieur. Parlons-lui honnêtement.
Haut et sa Couronne à la main.
Monsieur...
LE VALET DE CHAMBRE
Seigneur ?
ARLEQUIN, à part
C'est qu'en vérité tout honteux.
Haut.
Monsieur, voudriez-vous me faire un plaisir ?
LE VALET DE CHAMBRE
Que votre Hautesse commande.
ARLEQUIN.d/wr
Commande ! Je n'en ai pas encore bien pris l'habitude. Oh ! Cela viendra. Après tout, je ne suis pas le premier, qui se fasse servir, après avoir servi les autres.
Haut.
J'ai une lettre à écrire pour le pays étranger, appelez-moi un Commissionnaire qui m'aille chercher... Un homme... Comment appelez vous cela ?... Une machine à écrire, qui fait des Placets pour le Roi.
LE VALET DE CHAMBRE
Un écrivain_public ?
ARLEQUIN
Juste.
LE VALET DE CHAMBRE
Mais... Votre Hautesse à son secrétaire.
ARLEQUIN
Ah ! Oui, j'ai mon Secrétaire ; je n'y pensait pas. Qu'est ce que c'est qu'un secrétaire ? N'est-ce pas de ces gens qui sont chargés d'avoir de l'esprit pour deux personnes.
LE VALET DE CHAMBRE
C'est un homme à qui vous confiez vos plus secrètes pensées...
ARLEQUIN
Dites-moi, mon ami, mon secrétaire est-il bien secret ?
LE VALET DE CHAMBRE
Son devoir est de l'être. Mais je ne sais trop que vous dire sur le sujet qui exerce cet emploi auprès de vous. Votre prédécesseur ne s'en louait pas beaucoup. On dit, mais je n'oserais le croire qu'il a quelquefois abusé de la constance de notre auguste Empereur... Mais le voici lui-même.
SCENE IV. Arlequin, Le Valet de chambre, Le Secrétaire.
LE VALET DE CHAMBRE, au Secrétaire
Monsieur, vous arrivez a propos ; sa Hautesse a besoin de vous. Elle daignait m'entretenir dans ce moment même de ce qui vous regarde, et je lui faisais de vous tout l'éloge que vous méritez.
ARLEQUIN, à part
C'est comme dans mon pays.
LE SECRÉTAIRE
Je connais. Monsieur, l'étendue de votre zèle, et j'ai la reconnaissance que je dois pour vos soins généreux.
ARLEQUIN
Entendez-vous, valet_de_chambre ?
Le valet de chambre sort.
SCÈNE V. Arlequin, Le Secrétaire.
ARLEQUIN
Ah ! Çà, mon ami ; parlez-moi, là... Tout naturellement.
LE SECRÉTAIRE
Je fais serment à Votre Hautesse de la franchise la plus scrupuleuse.
ARLEQUIN
Dites-moi : êtes-vous honnête homme ?
LE SECRÉTAIRE
Seigneur, je puis vous protester...
ARLEQUIN
C'est que si vous ne l'êtes pas, il faut me le dire... Mais vous avez l'air assez bon Diable, et je vous aime mieux que cet escogriffe qui sort d'ici et qui ne dit pas grand bien de vous. Il s'agit de m'écrire une lettre ; mais surtout de la discrétion. Si je suis content de vous, je vous donnerai un bon gouvernement, ou je vous ferai Receveur de mes deniers. Si vous ne me servez pas bien, je vous ferai couper la tête. Entendez-vous, mon ami ?
LE SECRÉTAIRE
Très clément Empereur. Vous pouvez être assuré de mon dévouement.
ARLEQUIN
C'est que je vous fais couper une tête, moi : cela ne pèse pas une once. Dites-moi une chose ; avez cous beaucoup d'or dans ce pays-ci ?
LE SECRÉTAIRE
Oui, Seigneur.
ARLEQUIN
Je voudrais faire un petit cadeau à une... Princesse de ma connaissance qui est une bien bonne fille.
LE SECRÉTAIRE
Permettez-moi, Seigneur, de vous observer que l'or est le moins précieux de nos métaux ; que son inutilité nous empêche d'en faire aucun cas.
ARLEQUIN
Quoi ! Vous n'estimez pas l'or plus que cela ?
LE SECRÉTAIRE
Non, Seigneur.
ARLEQUIN
Vous ne faites pas tout au monde pour vous en procurer !
LE SECRÉTAIRE
Non, Seigneur.
ARLEQUIN
Vous ne sacrifiez pas honneur, parents, amis, pour en avoir beaucoup !
LE SECRÉTAIRE
Non certainement, Seigneur.
ARLEQUIN
Ces gens de la Lune n'ont pas le sens commun.
Haut.
Vous avez sans doute des diamants, des pierreries ?
LE SECRÉTAIRE
Votre Hautesse en trouvera dans son trésor au-delà de ses désirs.
ARLEQUIN, à part
J'enverrai des diamants, ce sera plus honnête. Faisons d'abord la lettre.
Haut.
Écrivez. Ma cher amie... ma chère amie... ma chère amie... Relisez-moi cela.
LE SECRÉTAIRE, lit
Ma chère amie.
ARLEQUIN
C'est fort bien !
Je t'écris ces lignes pour te dire que je me porte bien, à l'exception que je suis devenu Empereur, ce qui pourrait bien m'empêcher de revenir de si tôt. Pour te consoler de mon absence, je t'envoie une pacotille de pierres fines. Tu auras de quoi acheter des bonnets ronds, des caracos, et plusieurs châteaux... plusieurs châteaux... avec lesquels je suis ton fidèle ami, ARLEQUIN PREMIER, empereur.
Et l'adresse, à Mademoiselle, Mademoiselle Colombine, rue_de_la_Huchette, maison du premier Rôtisseur à droite, à Paris.
Rue de la Huchette : Voie du 5ème arrondissement de Paris entre le boulevard Saint Michel et la rue Saint-Jacques à un bloc de la Seine. Elle est actuellement longue de 164 m.
LE SECRÉTAIRE
Votre Hautesse désire-t-elle signer ?
ARLEQUIN
Je vous dis de signer pour moi. J'ai mal au pouce.
LE SECRÉTAIRE, donnant la lettre à Arlequin
Si Monseigneur veut se donner la peine de lire...
ARLEQUIN, prenant la lettre
Donnez-moi cette lettre, que je voie un peu si c'est bien écrit. Hum ! Voilà un mot qui n'est pas trop lisible.
LE SECRÉTAIRE
Votre Hautesse ne fait pas attention qu'elle ne tient pas le papier du sens qu'il faut...
ARLEQUIN
Vous voudriez peut-être apprendre à lire à un Empereur. Chacun lit à sa méthode, entendez-vous ? Cachetez cette lettre.
LE SECRÉTAIRE
Mettrai-je le grand sceau de cire bleue ?
ARLEQUIN
La couleur n'y fait rien, pourvu qu'elle soit cachetée. Après cela vous emplirez une petite cassette de gros diamants.
LE SECRÉTAIRE
Quelle quantité votre Hautesse ?...
ARLEQUIN
Un litron ou deux puisqu'ils ne sont pas chers ici. Vous ferez un paquet du tout ; vous irez le porter à la diligence, et vous paierez le port.
LE SECRÉTAIRE
Je prendrai la liberté d'observer à Monseigneur qu'aucune ville de sa domination ne portE le nom De Paris.
ARLEQUIN
Eh ! Pardi ! Vous avez raison, je n'y pensais pas. Je ne sais où j'avais la tête d'oublier que je suis dans la Lune. Mais... Il me vient une idée. Je n'ai qu'à renvoyer notre ballon, il s'en retournera sens doute d'où il est venu. À ce moyen, je force mon maître de se fixer auprès de moi, Bravo !
Au Secrétaire.
Allez toujours faire le paquet, mon ami.
À part.
Mon secrétaire ira dans le petit bois où notre machine est cachée ; il attachera le ballot de Colombine dans la Gondole ; il coupera la corde, et voilà le ballon qui s'en va tomber peut-être à Gonesse ou bien sur le Pont-Neuf. Que sait-on ? Allons donner nos ordres pour l'exécution de ce projet.
ACTE III
Le Théâtre représente une partie des jardins du Palais. On voit une colonnade dans le fond.
SCÈNE PREMIÈRE. Arlequin, Le Secrétaire, Le Maître d'Hôtel, Un Financier, Un Danseur, Deux Paysans ; Une Jeune Bergère, Plusieurs personnages muets des placets à la main.
ARLEQUIN, à part
Ils viennent me relancer jusques dans mon jardin. Allons, il faut bien les entendre. Un Empereur ne peut pas toujours rester les bras croisés.
Haut.
Vous croyez peut-être que je vais m'amuser à lire toutes vos paperasses : mettez vos placets dans vos poches, et expliquez-vous le plus promptement possible.
À l'un des paysans.
Qui êtes-vous ?
LE PAYSAN
Nous sommes des Laboureurs...
ARLEQUIN
En ce cas, mes bons amis, je vous expédierai les premiers. Ces Messieurs-là ont le temps d'attendre, et vous avez affaire chez vous.
LE PAYSAN
Nous sommes, Monseigneur, sous vote respect, les députés de tout un canton qui a été ravagé par le grêle ; tant y a, Monseigneur, que les biens de la Terre ont été ravagés que c'est une piquié, Monseigneur, et partant, il n'y a pas de moyen que je payissions toutes les impositions ; et comme Messieurs les partisans ont l'oreille un peu dure, je venons baiser les pieds de vot' Hautesse, pour à celle fin, si c'était un effet de votre grâce...
ARLEQUIN
J'entends. Exemptés de toutes impositions quelconques pendant cent années, à compter d'aujourd'hui ; écrivez, Secrétaire. Allez, mes amis, retournez planter vos choux. Qu'on fasse rafraîchir ces bonnes gens. Allez boire un coup à la cuisine.
Au Danseur.
Et vous ?
UN DANSEUR
Seigneur, vous voyez devant vous le fameux Danseur Saltado. Je suis sans me flatter le premier de mon art, qui est le premier de tous, et j'ai toujours fait l'admiration des Princes et Princesses qui ont été témoins de mes miracles. Léger comme une plume, droit comme un cierge, adroit comme un singe, personne ne m'égale pour la netteté des entrechats, le moelleux des pliés , et le sublime des gargouillade. Pour engager sa Hautesse à me donner la petite gratification que je demande, je vais présenter devant elle un petit échantillon de mon talent.
Il exécute quelques pas.
ARLEQUIN
Voulez-vous bien vous dépêches de finir vos gambades ? C'est fort bien ! Vous sautez comme un cabri, et vous méritez une gratification. Que l'on délivre tout à l'heure à Monsieur_Saltado cinq cents... paires de souliers ; il doit en user beaucoup.
Au Financier.
Et vous, Monsieur, de quoi s'agit-il ?
LE FINANCIER
Seigneur, mon nom est Mondor...
ARLEQUIN
Ce nom-là va très bien à l'air de votre visage ; vous avez une figure de postérieurité qui fait plaisir à voir. Donnez-vous donc la peine de vous asseoir. Qu'on apporte un fauteuil.
Postérieurité : mot valise avec postérieur et postérité.
LE FINANCIER
Je me garderai bien...
ARLEQUIN
Point de cérémonie.
LE FINANCIER
Mais, Seigneur...
ARLEQUIN
Asseyez-vous, je vous dis, ou je ne vous écoute pas. Me prenez-vous pour un Empereur mal élevé ?
LE FINANCIER, s'asseyant
C'est votre Hautesse qui l'ordonne.
ARLEQUIN
Est-ce quelque Roi de mes voisins qui vous envoie en Ambassade auprès de moi ?
LE FINANCIER
Non, Seigneur ; je suis un de vos sujets. J'ai été pendant vingt années Receveur de vos domaines de Sous-Fermier de vos revenus.
ARLEQUIN
Je ne m'étonne plus de son embonpoint.
LE FINANCIER
Je me suis retiré avec environ cent_mille_roupies de rente...
ARLEQUIN
C'est modeste.
LE FINANCIER
Mais les folles dépenses de ma femme, les étourderies de mon fils, jointes à quelques événements imprévus, ont subitement dérangé ma fortune, et me forcent de supplier votre Hautesse de m'accorder vingt_mille_roupies de pension, pour les services que j'ai rendus autrefois à l'État.
ARLEQUIN
Cela me paraît très juste. Vous avez un bon carrosse.
LE FINANCIER
Oui, Seigneur.
ARLEQUIN
Et Madame Mondor aussi ?
LE FINANCIER
Oui, Seigneur.
ARLEQUIN
Et Monsieur votre fils a aussi un petit carrosse ?
LE FINANCIER
Oui, Seigneur.
ARLEQUIN
Vous avez un équipage pour la chasse ?
LE FINANCIER
Oui, Seigneur »
ARLEQUIN
Une trentaine de chevaux dans vos écuries ?
LE FINANCIER
Oui, Seigneur.
ARLEQUIN
De grands Valets bien galonnés ?
LE FINANCIER
Oui, Seigneur.
ARLEQUIN
Une petite maison dans le Faubourg ?
LE FINANCIER
Oui, Seigneur.
ARLEQUIN
Vous demandez vingt_mille_roupies de pension, je veux vous en donner trente_mille.
LE FINANCIER
Ah ! Seigneur, votre munificence...
ARLEQUIN
Je ne fais pas les choses à demi, moi. D'abord je vous permets d'aller dans le même carrosse, vous, Madame_Mondor et Monsieur votre fils. Je vous permets de supprimer votre équipage de chasse, de réformer la moitié de vos chevaux et la moitié de vos grands Valets galonnés ; et de vous défaire de la petite maison du Faubourg. Je crois que voilà au moins vingt_mille_roupies de rente dont je vous fais cadeau, sans rien diminuer de mon Trésor_Impérial ; et, pour le surplus, je vous permets d'aller dans vos Terres passer le temps que vous voudrez, d'y mettre ordre à vos affaires, et de vous y occuper du bonheur de vos vassaux. Allez. Monsieur, et de reparaissez pas de sitôt devant ma Hautesse.
Au Maïtre d'Hôtel.
C'est vous Maître_d_Hôtel, que demandez-vous, mon ami ?
LE MAÎTRE D'HÔTEL
Seigneur, c'est moi qui ai eu l'honneur de faire rôtir le cochon_de_lait que.....
ARLEQUIN
Il était bien rissolé. Mais il ne s'agît pas à présent de cochon_de_lait. Que signifie ce papier que vous ayez à la main ?
LE MAÎTRE D'HÔTEL
Je supplie votre Hautesse de m'accorder une petite gratification de...
ARLEQUIN
Vous êtes bien pressé, Maître_d_Hôtel, nous verrons cela. En attendant, je vous donne... tout ce que vous avez volé depuis que vous êtes en place. Mais je crois que l'audience est bientôt finie.
LE SECRÉTAIRE
Seigneur, une jeune paysanne demande à se jeter aux pieds de votre Hautesse.
ARLEQUIN
Une jeune Paysanne ?
LE SECRÉTAIRE
Oui, Seigneur ; elle est charmante. La Nature semble avoir pris soin de l'orner de tous les dons, que la modestie embellit encore.
ARLEQUIN
Elle est jolie ? Diable ! Il faut prendre garde à ce que nous allons faire. L'homme est naturellement fragile, et le meilleur moyen de ne pas succomber à la tentation est de ne pas s'y exposer... Secrétaire, prêtez-moi votre mouchoir.
Il se fait bander les yeux.
À présent, je ressemble à la Justice comme deux gouttes d'eau. Faites approcher la jolie fille.
LA BERGÈRE
Seigneur...
ARLEQUIN
Rassurez-vous, mon enfant.
LA BERGÈRE
J'embrasse vos genoux, Seigneur, et j'implore vos bontés. Si ma douleur ne vous touche pas, le désespoir m'ôtera bientôt la vie.
ARLEQUIN
Secrétaire, elle a la voix bien douce. Je crois que vous ne feriez pas mal de me boucher aussi les oreilles avec du coton.
LA BERGÈRE
Mirtil, jeune berger du village, m'aime dès la plus tendre enfance. Mirtil est si doux, si complaisant ! Je n'ai pu m'empêcher de le payer d'un peu de retour. Il avait l'aveu de mon père qui avait enfin promis de nous unir au printemps prochain...
ARLEQUIN
Et vous attendiez avec impatience le retour des hirondelles ?
LA BERGÈRE
Notre bonheur a duré bien peu. Le jour de notre mariage était fixé ; déjà nous croyions être l'un à l'autre quand un ordre cruel m'a enlevé Mirtil, en le mettant au nombre des Soldats de votre Hautesse. On l'a arraché de mes bras ; il va partir, je ne le reverrai plus.
ARLEQUIN
Consolez-vous, jeune fille, je vous rendrai votre amant. J'aime mieux à avoir un soldat de moins, et un père de famille de plus.
LA BERGÈRE
Vous me donnez la vie.
ARLEQUIN, après s'être débandé les yeux
Elle est très jolie, ma foi ! Et Monsieur Mirtil est de bon goût. Mademoiselle, je suis très content que vous ayez gagné votre procès, et je vous en fais mon compliment. Ne pleurez plus, vous serez mariée le jour que vous avez choisi. Si j'ai le temps, je ferai en sorte de me trouver à votre noce. J'aime, assez les noces, moi. Allez, ma belle enfant, allez consoler votre amant.
Au Secrétaire.
Secrétaire, tous les juges, dans mon pays, quand ils reçoivent des solliciteuses font ce que vous m'avez vu faire. C'est une précaution qui n'est pas toujours inutile... Le reste de l'audience à l'ordinaire prochain.
SCÈNE II. Arlequin, L'Éthérèe.
ARLEQUIN
Ah ! Vous voilà, mon cher Maître, on a bien de la peine à vous rencontrer. Est-ce que vous me prenez pour un de ces parvenus qui rougissent de leur premier état.
L'ÉTHÉRÉE
Je suis éloigné, mon ami, de te faire cette injure. Eh bien ! Comment te trouves-tu de ta situation présente ?
ARLEQUIN
Ma foi ! Monsieur, je m'en trouve fort bien, pour peu que cela dure. On fait de grands préparatifs pour mon mariage. J'ai vu tantôt l'Impératrice à sa fenêtre ; c'est le plus joli morceau !...
L'ÉTHÉRÉE
Ainsi, Arlequin, séduit par un vain prestige, ferme les yeux sur les dangers qui l'environnent.
ARLEQUIN
Que voulez-vous dire ?
L'ÉTHÉRÉE
Qu'il faut abandonner ces lieux qui ont pour toi tant de charmes.
L'ÉTHÉRÉE
Non, mon ami. Il faut se hâter d'interrompre un rêve qui te conduirait à un réveil affreux.
ARLEQUIN
Expliquez-vous. Je tremble déjà. Est-ce une conspiration, une guerre civile ?
L'ÉTHÉRÉE
Apprendre que les infortunés, qu'un sort aveugle place sur le Trône de cette île, languissent sans crédit et sans autorité ; et qu'à peine un an s'est écoulé, ils sont enlevés par ordre du grand-prêtre, et conduits dans une île déserte où ils meurent bientôt de faim, quand ils ne sont pas dévorés par les bêtes féroces.
ARLEQUIN
Malheureux que je suis ! Ciel ! Ayez pitié de ma Hautesse ! Je crois déjà voir un gros vilain ours me mettre la patte sur le corps. Je m'en va[i]s donner ma démission...
L'ÉTHÉRÉE
Attends donc.
ARLEQUIN
On ne m'avait pas dit cela.
L'ÉTHÉRÉE
Mais la prudence exige...
ARLEQUIN
Que je résigne mon Royaume à qui voudra le prendre. Je suis dégoûte de la grandeur.
L'ÉTHÉRÉE
Écoute-moi.
ARLEQUIN
Je me doutais bien que ce grand-prêtre, avec sa grande barbe et ses deux moustaches, n'était qu'un sournois.
L'ÉTHÉRÉE
Il faut donc agir avec la plus grande discrétion. Peut-être pourrons-nous délivrer la Princesse de la captivité où elle est réduite, et lui rendre l'époux qu'elle a perdu. Nous avons une ressource...
ARLEQUIN
Plus de ressource.
L'ÉTHÉRÉE
Notre machine...
ARLEQUIN
Plus de machine.
L'ÉTHÉRÉE
Explique-toi.
ARLEQUIN
Battez-moi, tuez-moi, je vous en prie.
L'ÉTHÉRÉE
Parle donc.
ARLEQUIN
Il est parti !
L'ÉTHÉRÉE
Qui ?
ARLEQUIN
Le désir de vous retenir auprès de moi... Ma Maîtresse de l'autre monde... Les diamants... Je l'ai envoyé me porter une lettre à Paris. Nous sommes morts, vous dis-je, ET c'est ma faute...
L'ÉTHÉRÉE
La frayeur te fait extravaguer. Remets-toi.
ARLEQUIN
Eh bien, Monsieur, puisqu'il faut que vous le sachiez, apprenez donc que j'ai donné ordre au Secrétaire de mes commandements d'aller dans le petit bois à couper la corde qui retient notre ballon ; et une fois la bride sur le col.
L'ÉTHÉRÉE
Malheureux ! Fuis loin de moi ou redoute ma colère. Que devenir ? Mais je l'avais caché dans le plus épais du bois. Peut-être serait-il temps encore... Ah ! Courons prévenir, s'il se peut, un accident si funeste.
SCÈNE III.
ARLEQUIN
La méchante femme que cette fortune ! Elle ne m'a fait bonne mine un petit moment, que pour me tourner casaque aussitôt. Pauvre Arlequin ! Tu aurais bien mieux fait de rester toujours Arlequin... Reléguer ma Hautesse dans une île déserte, où je m'ennuierai tout seul jusqu'à ce que je sois mort de faim ou mangé par les ours. Si je n'avais pas renvoyé notre voiture, nous aurions pu faire un trou à la Lune. Cherche après, Monsieur l'Empereur a fait banqueroute. Allons, je n'ai qu'à prendre mon deuil... Mais, voila ce maudit grand-prêtre. Si, je n'étais pas si poltron, je lui tordrais le cou de grand coeur.
Tourner casaque : Fig. Tourner casaque, abandonner.
SCÈNE IV. Arlequin, Durphêgor.
DURPHÉGOR
Que le Soleil de la prospérité vous éclaire toujours. Je baise humblement la poussière des pieds de votre Hautesse.
ARLEQUIN, avec humeur
Ma Hautesse n'a point les pieds poudreux.
Arriver les pieds poudreux, arriver de loin, en chétif équipage. [L]
DURPHÉGOR
Seigneur, tout est préparé pour la cérémonie qui doit vous unir à notre auguste Impératrice.
ARLEQUIN
Oh ! Je ne suis pas pressé. Je me marierai aussi bien demain qu'aujourd'hui.
DURPHÉGOR
J'oserai représenter à votre Hautesse que l'usage veut que le jour de son couronnement voie allumer le flambeau de son hyménée.
ARLEQUIN
Je me moque de la mode moi. Au surplus, je vas vous parler tout naturellement. J'ai fait mes réflexions ; si vous voulez reprendre votre Royaume et voue Couronne , vous en êtes bien le maître, car je n'en veux plus.
DURPHÉGOR
Quoi ! Seigneur...
ARLEQUIN
Je tombe des nues ici. Je ne suis pas encore débotté qu'on m'offre une place d'Empereur. Je n'avais pas dîné, j'ai consenti ; mais c'était pour rire.
DURPHÉGOR
Seigneur...
ARLEQUIN
Vous avez cru que c'était sérieusement ?
DURPHÉGOR
Je ne puis croire ce que votre Hautesse me fait la grâce de me dire.
ARLEQUIN
Rien cependant n'est plus certain.
DURPHÉGOR
Seigneur, votre acceptation est irrévocable.
ARLEQUIN
Vous me ferez régner malgré moi peut-être.
DURPHÉGOR
La coutume de cette île...
ARLEQUIN
Je ne veux pas être Empereur, moi.
DURPHÉGOR
Permettez-moi...
ARLEQUIN
Et je ne le serai pas.
DURPHÉGOR
Quel événement imprévu a donc fait changer les dispositions de votre Hautesse ?
ARLEQUIN, à part
Si je pouvais l'en instruire et lui arracher sa moustache ! Mais il faut se contenir.
SCÈNE V. Arlequin, Durphégor, L'Éthérée.
DURPHÉGOR, à l'Êthérée
Venez, Seigneur, venez m'aider à vaincre la résistance de se Hautesse, qui refuse maintenant le Sceptre qu'elle a bien voulu accepter.
ARLEQUIN
Non, vous aurez beau dire, c'est un parti pris ; je suis entêté en Diable.
L'ÉTHÉRÉE
Sa révérence a raison, il n'est plus temps...
ARLEQUIN
Il est toujours temps de s'arrêter quand on va faire une sottise.
L'ÉTHÉRÉE, à Durphégor
Je saurai le déterminer à satisfaire vos désirs.
DURPHÉGOR
L'instant de la fête approche.
L'ÉTHÉRÉE
Je prends tout sur moi. Il consentira, vous dis-je.
ARLEQUIN
Je consentirai ! Oh ! C'est ce qu'il faudra voir.
L'ÉTHÉRÉE
Je m'offrirais plutôt moi-même pour prendre sa place.
ARLEQUIN
À la bonne-heure, si elle vous fait plaisir, vous n'avez qu'à parler.
DURPHÉGOR, à L'Étherée
Je sors, persuadé que vous saurez engager sa Hautesse à ne plus s'opposer à nos voeux.
Il sort.
SCÈNE VI. L'Éthérée, Arlequin.
ARLEQUIN
Je ne suis pas encore assez malheureux, il faut que vous me jetiez vous-même dans la gueule de loup.
L'ÉTHÉRÉE
Voilà où nous réduit ton imprudence.
ARLEQUIN
Qui Diable aurait deviné cela ? Ces gens de la Lune ont des coutumes si singulières !
L'ÉTHÉRÉE
Avoue que tu partirais de bon coeur, si nous en avions encore les moyens. Tu ne te ferais plus tirer l'oreille.
ARLEQUIN
Vous ayez bien raison. Je me sens un courage de lion pour décamper.
L'ÉTHÉRÉE
Si je te disais que notre départ est possible et plus prochain que tu ne penses.
ARLEQUIN
Parlez-vous sérieusement ? Auriez-vous trouvé quelque occasion ?
L'ÉTHÉRÉE
Heureusement, je suis arrivé assez tôt pour prévenir l'effet de l'ordre imprudent que tu avais donné. Notre ballon est en sûreté à quelques pas d'ici.
ARLEQUIN, avec transport
Où est-il ce cher ami, que je l'embrasse. Partons, Monsieur, partons sens dire adieu ; j'envoie l'Empereurerie à tous les Diables. Je ne serai pas mangé ! Je ne serai pas mangé.... mais je ne mangerai peut être plus, si nous faisons capot.
Faire capot : Fig. Faire quelqu'un capot, remporter sur lui un grand avantage. [L]
L'ÉTHÉRÉE
Voilà ta poltronnerie qui reprend le dessus.
ARLEQUIN
C'est un restant, d'habitude. Montons en voiture, et fouette cocher.
L'ÉTHÉRÉE
Tu ne songes pas à la Princesse qui a imploré notre secours.
ARLEQUIN
Songeons d'abord à nous. Mais tenez, la voici.
SCÈNE VII. L'Éthérée, Arlequin, Azéma, Fatime.
L'ÉTHÉRÉE, à Azéma
Eh bien ! Madame, vous confiez-vous à ma foi ? Prenez-vous place auprès de nous pour venir chercher des destins plus dignes de vous ?
AZÉMA
Je suis vivement touchée. Seigneur, de vos soins généreux. Il me serait doux de vous devoir un sort plus propice ; mais que m'importe la vie, si je perds tout ce qui me la fait chérir !... Partez, généreux étrangers, emportez mes regrets et la certitude de vivre toujours dans mon souvenir.
L'ÉTHÉRÉE
Ah ! Madame, que ne puis-je sacrifier ma vie à votre bonheur !
LA PRINCESSE
Craignez le retour de Grand Prêtre, Seigneur ; le temps presse ; préparez-vous à nous quitter.
ARLEQUIN, avec transport
Oh ! La bonne idée qui vient de se trouver dans ma tête ! C'est une chose admirable. On me rendra justice.
L'ÉTHÉRÉE
Que veux-tu dire ?
ARLEQUIN
Vous conviendrez de la supériorité de mon génie.
L'ÉTHÉRÉE
Explique-toi.
ARLEQUIN
Vous ne direz plus qu'Arlequin n'est qu'une bête.
L'ÉTHÉRÉE
Parle donc.
ARLEQUIN
Madame l'Impératrice retrouvera le Prince Azor, et je lui rendrai sa Couronne...
L'ÉTHÉRÉE
Finiras-tu ?
ARLEQUIN
D'abord... Mais devinez... Je vous le donne en cent.
L'ÉTHÉRÉE
Ma patience est à bout. Je suis bien bon d'écouter de pareilles sornettes.
FATIME
On vient ; c'est le grand-prêtre avec sa fuite. Gardez-vous d'en dire davantage.
ARLEQUIN, à part
Arlequin, mon ami, c'est ici qu'il faut montrer de quoi tu es capable.
AZÉMA, à part
Grands Dieux ! Quelle sera l'issue de cette aventure ?
SCÈNE VIII. L'Éthérée, Azéma, Fatime, Arlequin, Durphégor, Suite.
Le grand-prêtre et sa suite exécutent une marche, accompagnée de musique.
ARLEQUIN, après avoir parlé bas à l'Éthérée
Je savais bien moi que vous approuveriez mon projet. Je me charge seul de l'exécution. Soyez tranquille.
À Durphégor.
Seigneur Durphégor, j'ai fait mes réflexions. Je me suis aperçu que la Princesse Azéma était folle de moi ce serait conscience de faire mourir de chagrin une personne aussi aimable. Pour rendre la fête plus magnifique,je veux paraître dans tout l'éclat de ma gloire. Attendez-moi, je reviens dans une minute.
Il sort.
SCÈNE IX. Le Précédents, cxtt/tfvtV/^cfOT.
DURPHÉGOR
La faveur des Dieux s'est signalée pour nous en ce jour. Ils ont exaucé nos prières en donnant à la Princesse un époux, à nous un Empereur. Le Temple est préparé, l'encens fume ; l'ivresse du Peuple arrête le bonheur qu'il attend d'un hymen formé sous de si favorables auspices. Hâtons-nous de terminer cette auguste cérémonie.
La musique recommence.
SCÈNE X et dernière. Les Précédents, Arlequin dans un Ballon, retenu par des cordes que tiennent quatre hommes.
ARLEQUIN
Là, là, là, mes amis : doucement. Il ne faut pas aller au galop. Arrêtez-vous.
Il descend.
Eh bien ? Seigneur Durphégor, que dites-vous de cette voiture ?
DURPHÉGOR
Elle est d'une espèce tout-à-fait nouvelle.
ARLEQUIN
Au moins ne risque-t-on pas d'écraser l'infanterie.
À Azéma.
J'espère, Madame, que vous voudrez bien prendre place à côté de moi.
AZÉMA, à part
Ciel ! Que vais-je devenir ?
ARLEQUIN
Attendez, attendez, je n'y pensais pas, moi. Je vous demande mille pardons. Seigneur_Pontife. C'est à vous qu'appartient la place du fond. Si votre Révérence veut bien se donner la peine de monter.
DURPHÉGOR
Seigneur, je fais trop ce que je dois à votre Hautesse.
ARLEQUIN
Un Pontife à pied ! Vous n'y songez pas. Allons, ne faites pas l'enfant : montez, vous dis-je.
DURPHÉGOR
En vérité, je suis confus.
ARLEQUIN
Point de compliment ! Je vous en prie.
DURPHÉGOR***
Vous l'ordonnez, j'obéis.
À part.
Profitons de sa bonhomie, le peuple n'en aura que plus de vénération pour moi.
Il monte dans le char.
ARLEQUIN, coupe avec sa batte les cordons du ballon qui s'échappe
Par la vertu de ma petite Baguette de Jacob, partez, muscade. Bon voyage, Seigneur_Durphégor. Allez m'attendre dans l'île où vous me prépariez un logement.
L'ÉTHÉRÉE
Bravo ! Mon cher Arlequin.
AZÉMA
Ah ! Seigneur, ma reconnaissance.
ARLEQUIN
Nous voila débarrassés d'un personnage fort incommode pour tout le monde. Peuples, vous allez être heureux, sous l'empire d'une Princesse qui, devenue libre, ne s'occupera que de votre félicité. Allons rendre la liberté au Prince Azor à qui je remettrai de bon coeur la couronne. Je me contenterai de quelque bonne place, si on m'en juge capable, comme de Directeur-Général... de la cuisine et de la cave... Allons réjouissons-nous, et que l'époque du bonheur de cette île soit consacrée par le plaisir.
La Pièce est terminée par un Divertissement.
19 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica