Comédie en vers· Comédie Représentée dans le Ballet du Roi
L'Amant Ridicule
Représentée pour la première fois en 4 février 1653 au Château du Louvre.
Personnages
- LÉANDRE, amoureux d'Isabelle
- ALONCE, cousin de Léandre
- ISABELLE, amoureuse de Léandre
- LAURE, suivante d'Isabelle
ACTE I
SCÈNE I. Léandre Isabelle.
LÉANDRE
Quoi divine Isabelle on a donc résolu De vous donner Alonce, et vous l'avez voulu ? Il est vrai qu'au mépris de tout ce que nous sommes, Le sort vous abandonne au plus brutal des hommes.H.C. Lancaster rapproche ce texte de la comédie de Thomas Corneille "Don Bertrand de Cigarral" (1651)
H.C. Lancaster indique que la comédie de Boirobert "La Belle plaideuse" (1653) commence par une scène identique entre deux amoureux.
ISABELLE
Léandre, mon tuteur me choisit un époux. Si j'étais toute à moi, je serais toute à vous. D'un ridicule amant, il souffre les visites, Et préfère ses bines à vos rares mérites. Laure qui le gouverne et prend à toutes mains, En flattant son espoir seconde ses desseins. Elle le favorise à cause qu'il lui donne. La voici, je l'entends, de crainte je frissonne.SCÈNE II. Léandre, Isabelle, Lavre.
LAURE
Isabelle, rentrez, que faites vous là-bas ? Quoi ! Suivre ce blondin en tous lieux pas à pas ? Quoi ! L'attendre à la rue après tant de défenses ? Par ma foi vous prenez de trop grandes licences.Blondin : qui a les cheveux blonds, ou une perruque blonde. "Les coquettes aiment fort les blondins, ce sont de vrais séducteurs de femmes." Molière [F]
LAURE
Et pour le voir de près, Ce mignon, ce poudré, ce diseur de fleurettes. Ne vous lassez vous point d'entendre ses sornettes ? La langue tout le jour lui va comme un traquet.LÉANDRE
He quoi Laure ?LAURE
Il aurait un peu moins de caquet, Qu'il était court d'esprit ainsi que de monnaie. Qu'il prouve avec ceux-ci, s'il veut que l'on le croie.LAURE
Léandre c'est assez, on vous l'a déjà dit, De vos beaux entretiens nous sommes si bercées, Qu'enfin pour dire tout nous en sommes lassées. Ma foi si vous aimiez ainsi qu'il faut aimer Une fille bine née et qu'on doit estimer, Vous nous en donneriez des preuves plus solides. Toujours le coeur en feu, toujours les yeux humides, Se pâmer à toute heure en amoureux transi, Apprenez que chez nous on ne vit point ainsi, Et qu'on ne gagne pas ainsi vos bonnes grâces, Par des propos niais et de sottes grimaces. Rentrez dans le logis, ce n'est pas votre fait.LÉANDRE
Laure, ma chère Laure, Que t'ai-je fait ? Hé quoi ma chère amie ! Au lieu de me défendre, Toi de qui j'attendais une amitié si tendre, Quand tu vois qu'on m'insulte, et qu'on rit de ma foi, Tu secondes l'outrage, et parles contre moi. Tu ne peux opposer que mon peu de fortune, À mon ardente amour qui se rend opportune, Et tu sais que je dois de mon oncle hériter.LAURE
C'était par là Monsieur qu'il fallait débuter. Vous auriez eu sans doute une belle audience ; Mais dans vos compliments on perdait patience. Faites parler votre oncle, et puis on se taira. Nous savons qu'il est riche.LÉANDRE
Oui Laure, il parlera. Prends de mon amitié ce petit gage, Quand j'aurai plus de biens je ferai davantage.LÉANDRE
Oui, oui, cela t'est hoc.Hoc : On dit proverbialement Cela m'est hoc, pour dire, je suis assuré de gagner ce procès, d'avoir cette succession, de faire mon coup. [F]
LAURE
Ce que je vous disais n'est pas de mon estoc. Monsieur je ne suis ni sotte ni bête. Je vous crois libéral, je vous crois fort honnête, Mais notre maître enfin vous croit gueux comme un rat, Et j'ai dépit de voir qu'il vous préfère un fat, À cause qu'il est riche.Estoc : Signifie aussi le fer, la pointe d'un arme. C'était autrefois une épée longue et étroite qui ne servait qu'à percer. [F]
Gueux : Indigent, qui est réduit à mendier. [FC]
LÉANDRE
Ô Dieux ! Quelle injustice, De faire de ce veau d'or un si grand sacrifice ! Ce fat est mon parent, et comme il ne sait pas Que mon coeur d'Isabelle adore les appas, Il m'a voulu déjà, mener deux fois chez elle.Appas : Se dit en choses morales de ce qui sert à attraper les hommes, à les attirer, à les inviter à faire quelque chose. Plus précisément ici, les appas sont les qualités attirantes d'une femme.
LÉANDRE
Laure séparons-nous.SCÈNE III. Alonce, Léandre, Isabelle, Laure.
ALONCE
J'ai les yeux tout battis après deux longues veilles, ERt crains de na pouvoir avec ces yeux hagards, Devant mon Isabelle adoucir mes regards. D'où sors-tu chère Laure, et que fait ta maîtresse ? Ne la verrons nous point cette aimable tigresse ? Son tuteur est-il là ?ALONCE
Tu crois qu'en l'attendant je puis l'entretenir ? Bon, voici, mon cousin, je le trouve avec joie. Il faut qu'il m'accompagne, et qu'Isabelle voie Que nos pauvres parents ne sont pas des coquins, Que nous ne sommes pas de race de faquins. Bonjour mon cher cousin, vous m'avez fait promesse, De venir avec moi visiter ma maîtresse, Je vous y veux mener, n'y consentez vous pas ?LÉANDRE
Je veux ce qu'il vous plaît.ALONCE
Allons-y de ce pas.ALONCE
Approchez mon cousin, Voici l'astre fatal qui fait notre destin. Je vous mène un parent adorable Isabelle, Souffrez qu'il vous salue. Et bien, est-elle belle ? Il est un peu honteux devant tant de beautés, Il ne fait qu'arriver des universités.ALONCE
C'est un jeune homme encore qui sait fort peu son monde ; Mais nous le stylerons avant qu'il soit six mois, Il est en bonne école, il me voit quelquefois.ALONCE
Vous voyez sa pudeur dans cette répartie. Courage mon cousin, je vais vous seconder. Où l'on sens que l'on plaît il faut tout hasarder, Vous dut-il échapper enfin quelque sottise.ISABELLE
Mais il peut dire vrai.ALONCE
La sottise est grossière. Ma foi les jeunes gens vont par les Maisons, Sont digne de pitié, ce sont de francs oisons. Il a lu dans Balzac, il a lu dans Voiture, Voyez comme l'oison se sert de sa lecture !Voiture, Vincent (1597-1648) : Poète précieux connu, entre autres, pour ses sonnets et ses lettres.
Balzac, Louis-Guez de (1597-1654) : écrivain français originaire d'Angoulâme, surnommé le restaurateur de la langue française. Ses oeuvres les plus connues sont ses lettres.
LÉANDRE
Le monde est un beau livre où je m'instruirai mieux Que dans tous les auteurs.Voir Molière "L'Ecole des Maris", Acte I, sc. 2, ARISTE vers 191-192 : "Et l'école du monde, en l'air dont il faut vivre Instruit mieux, à mon gré, que ne fait aucun livre." [H.C. Lancaster]
ISABELLE
On ne peut dire mieux.ALONCE
Bon, pousse, tu lui plais Cousin, et c'est me plaire Que de la réjouir ; tu comprends ce mystère. Dis pour la divertir si tu te figurais L'objet aimé présent, ce que tu lui dirais. Il faut embarrasser cette jeune cervelle.ALONCE
Fi des comparaisons !Fi : Particule qui sert à faire une exclamation pour témoigner le mépris, la haine, l'aversion qu'on a pour quelque personne ou quelque chose. [F]
LÉANDRE
Beauté, qui d'Isabelle êtes la vive image, Souffrez que je vous rende un véritable hommage. Quoi qu'un riche vous serve, et que je sois sans biens, Souffrez malgré le sort, vos parents et les miens, Que je brise avec vous toutes sortes d'obstacles, Pour peu que vous m'aidiez, je ferai des miracles. Vous ne répondez point ; mais je lis dans vos yeux, Mon bonheur qui m'égale à la gloire de Dieux.ALONCE
Mais beau cousin, que vois-je ? Où tend votre harangue ? Votre prunelle joue ainsi que votre langue, Et je ne me trompe, en faisant le transi Madame vous répond de la prunelle aussi.Harangue : Discours qu'un orateur fait en public. Se dit aussi ne mauvaise part, des discours trop longs, fréquents et ennuyeux, ou de ceux qui contiennent quelque réprimande, quelque reproche. [F]
LÉANDRE
Vous voulez que je feigne, et je ne sais pas feindre. On ne sait ce qu'on dit quand on veut se contraindre.ALONCE
Ah Cousin ! Vous parliez d'un ton bien languissant. Ne me joueriez vous point en faisant l'innocent ?LÉANDRE
Jugez mieux du respect qu'on doit à vos mérites. Par lui seul cher cousin je règle mes visites, Aux lieux où on me mène.ISABELLE
Tel parent fait honneur, il faut que je l'avoue. Puisque vous le louez, souffrez que je le loue.ALONCE
Ne le louez pas tant, car il est un peu vain. Il faut de tels galants tenir le bride en main. Comme il a fort bon coeur, il a l'âme assez grande.ISABELLE
Adieu Messieurs.ALONCE
Adieu tissu de mille appas. Mon cousin suivez-moi, ne vous éloignez pas. Laure entretenons nous si tu n'as rien à faire. Ton esprit a sans doute un charme pour me plaire. Il est jolie, je t'aime, et tu me réjouis. Comme tu m'as servi, tiens voilà vingt louis ; Mais à condition que près mon Isabelle ; Tu me continueras ton ton service fidèle. Mon cousin demeurez, tenez vous à l'écart.LÉANDRE
Bien Monsieur.ALONCE
De mes biens je te veux faire part, Laure, dessus le coeur j'ai toujours quelque chose, Dont tu peux aisément t'imaginer le cause. Hier tu vis l'entretien que j'eus avec Damis.ALONCE
Je n'avais point d'épée.LAURE
Il fallait faire rage. Repartir vertement en homme de courage, Jurer d'un ton de brave, et se faire tenir.ALONCE
Ce Damis est hardi, Mais j'étais en son âge encore plus étourdi ; Et tu crois qu'Isabelle a cru que j'étais lâche ?LAURE
Oui.SCÈNE IV. Alonce, Léandre.
ALONCE
Que diable ici m'engage à la vaillance, Quand je me sens poltron. Cousin, cousin, un mot ; Laure a dit qu'hier au soir je passai pour un sot.LÉANDRE
Commandez seulement.LÉANDRE
Je connais ce Damis, voulez-vous qu'on l'appelle ? Ce sera cher cousin aussitôt fait que dit.ALONCE
Non, j'ai du bien à perdre et respecte l'Édit. Je ne te cèle rien : autant que ma maîtresse A vu mon peu de coeur, j'en connais la faiblesse, Et comme enfin tu peux être mon héritier, Je veux t'ouvrant ce coeur, le montrer tout entier ; Mais aux autres cousins il faut que je le cache. Si devant ce Damis qui m'a pu croire lâche, Tu souffrais que feignant d'être mal avec toi, Je tirasse l'épée, on parlerait de moi, Tu parerais fuyant ; cette obligeante feinte, Te serais imputée à respect plus qu'à crainte, Et moi je passerais pour un homme de coeur.LÉANDRE
Bien cousin, j'y consens ; quand par cette vigueur Qui contre moi doit être avec feinte exercée, Ma réputation devrait être blessée, Pour un si bon parent je ne puis faire moins. Je voudrais bien pourtant qu'elle eut peu de témoins.ALONCE
Léandre touche là, va ta fortune est faite ; Pour la première fois je vais tirer ma brette. Cousin cette action te vaut un beau présent.SCÈNE V. Isabelle, Laure, Léandre, Alonce.
ISABELLE
Quel bruit entends-je ici ?LÉANDRE
La vie ! Ou par la mort !ALONCE
Mon Cousin...ALONCE
Tiens Cousin, la voilà, la tienne est trop pointue. La fureur le saisit, il a le diable au corps.ISABELLE
Alonce, est-ce donc là faire de grand efforts. Hé quoi ! Par la bravoure on devait tant me plaire.ALONCE
De ma poltronnerie enfin je suis esclave. Vous aimez les vaillants, j'ai contrefait le brave. Je le voulais paraître, et l'avais résolu, Mais Dieu m'a fait poltron et ne l'a pas voulu.ALONCE
Vous me jouiez tantôt, je m'en doutais fort bien. Nonobstant tout cela je vous donne mon bien, Et vous cède Isabelle, allez vous je vous pardonne.LÉANDRE
Ô le coeur généreux.ISABELLE
Ô la bonne personne.236 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0