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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Tragi-comédie en vers

Les Rivaux Amis

François de Boisrobert· créée en 1653, imprimée en 1668· 5 actes· 1 792 vers· 16 personnages

Représentée pour la première fois à Paris sur le Théâtre de l'Hôtel de Bourgogne en 1653.

Personnages

  • PHALANTE, Fils inconnu d'Iarbe, Duc de Calabre
  • HYDASPE, Compagnon de Phalante
  • IOLAS, Prince de Tarente
  • CLARIDAN, Capitaine de Phalante
  • BÉRÉNICE, Fille du Duc de Calabre
  • LE PAGE
  • IOLANTE, Princesse de Tarente, Soeur d' Iolas
  • LILIANE, Princesse de Tarente, Soeur d' Iolas
  • LES MÉDECINS, du Prince Iolas
  • CARINTE, Fille d'honneur des Princesses de Tarente
  • CLÉONTE, Capitaine des gardes d'Iolas
  • ARONTE, gentilhomme d'Iolas
  • IARBE, Duc de Calabre
  • LES SOLDATS
  • MÉNANDRE, Confident d'Iarbe
  • ALMÉDOR, Gentilhomme d'Iarbe
Dédicace

À MONSEIGNEUR LE COMTE D'ANNAN.

Monseigneur,

De quelque nature que soit la Gloire, elle a cela de particulier avec le feu de s'élever toujours en haut, et de n'agir jamais si noblement que sur les choses le moins attachées à la matière terrestre. Il en est de même des hommes illustres ; qui dédaignent si fort les actions viles et rampantes, qu'ils n'en font pour l'ordinaire que de glorieuses, et de relevées. De quoi je m'assure, on ne s'étonnera pas beaucoup, si l'on considère que cet avantage est un effet de la bonne éducation, et encore plus de la Nature, qui dénie la plupart du temps aux âmes vulgaires, ce qu'elle donne presque toujours aux personnes de grande naissance. Je sais MONSEIGNEUR, qu'au point ou la vôtre est considérable, elle vous fait assez estimer des honnêtes gens, sans qu'il soit besoin que je le publie. Aussi ne prétends-je pas de vous louer ici, pour faire savoir à tout le monde que personne n'ignore ; mais plutôt pour rendre à vos vertus une reconnaissance d'autant plus juste, qu'elles vous font admirer de tous en général, et de moi particulièrement. Car je crois ne rien donner à la flatterie, si je dis qu'en un âge encore tendre, vous témoignez avoir une modération extraordinaire, et que les dons du corps sont accompagnés en vous de ceux de l'esprit, dans une solide connaissance des Arts et des Langues. Vous avez si bien appris la nôtre, qu'étant assuré comme je suis, qu'elle vous est familière, et que vous aimez passionnément les ouvrages de prose et de vers, je prends la hardiesse de vous envoyer celui-ci, que j'ai depuis peu, fait mettre en lumière. C'est une nouvelle pièce de théâtre, que votre grande REINE, qui est une des merveilles de notre FRANCE, et les délices de l'ANGLETERRE, a déjà vu écrite à la main, et qu'elle a même daigné honorer de son approbation ; ce qui me fait espérer, que cette TRAGI-COMÉDIE ayant eu le bonheur de lui plaire, vous n'aurez pas désagréable qu'elle vous soit dédiée. Recevez la doncques s'il vous plaît, pour un témoignage de ce que je dois à votre Vertu, et du service que je vous ai voué, puisque je suis de toute mon âme,

MONSEIGNEUR,

Votre très humble, et très obéissant serviteur, I. BAUDOIN.

AU LECTEUR

Je vous entretiendrais amplement sur ce poème Dramatique ; si je ne savais, qu'en le lisant vous-même d'un bout à l'autre, vous en trouverez sans doute le sujet plus divertissant, et la tissure plus agréable. Il me suffit de vous dire, que son auteur est assez connu par le mérite de son esprit, et par ses autres ouvrages, pour vous faire juger équitablement de ce que vaut celui-ci. C'est une TRAGI-COMEDIE, accommodée au théâtre, où, quand on l'a représentée, elle n'a pas manqué d'approbateurs, qui lui ont donné de légitimes louanges. Votre sentiment secondera le leur je m'assure, en la voyant sur le papier ; et vous avouerez, à vrai dire, que l'invention en est belle, la conduite judicieuse, et l'intrigue ingénieusement démêlée. Que si par mégarde, il s'y est glissé des fautes d'impression, vous seriez peu raisonnable de ne les excuser pas, puis qu'il n'est point de livre qui s'en exempte, quelque diligence qu'on y apporte.

ACTE I

SCÈNE I. Phalante, Hydaspe, Claridan.

SCÈNE II. Phalante, Hydaspe.

PHALANTE

Puisque tu veux savoir l'état de mon tourment, Et pourquoi retourné d'Afrique en la Sicile, J'en suis parti soudain, pour sauver cette ville, Par le congé du Roi, qui secondant mes voeux, M'aime au point que tu sais, et veut ce que je veux, Apprends cher confident, que depuis trois années, Par le vouloir du ciel, et de mes destinées, J'avais donné mon âme au Prince généreux, Qui naguère régnait en ce lieu mal-heureux ; Nous sentant presque égaux, d'esprits, de moeurs, et d'âges, J'avais gagné son coeur en cinq ou six voyages, Que par l'ordre du Roi, ton Seigneur, et le mien, J'ai fait pour les unir par un ferme lien. Alors non seulement en des faveurs si grandes, J'obtins de lui l'effet de toutes mes demandes : Mais par son coeur encore il voulut m'accorder Un présent, que je n'eusse osé lui demander. Phalante, me dit-il, tu sais que d'ordinaire, On nous peint la Fortune inconstante, et légère, Tu sais que sa faveur s'écoule incontinent, Et qu'on ne voit rien d'elle ici de permanent. Si jamais l'amitié de ton roi t'abandonne, Viens partager ici mes biens, et ma Couronne. Je te jure, Phalante, une immuable foi ; Depuis que je t'ai vu, mon coeur n'est plus à moi : Ta Vertu m'a charmé, je ne m'en puis défendre, Tant que tu traiteras, ton maître n'a qu'à prendre ; Tu m'as fait tout signer, comme il l'a résolu, Mes États seraient siens, si tu l'eusses voulu. À ce ressouvenir, Hydaspe, je me pâme, Je perds, en le perdant, la moitié de son âme ; Dans mon deuil aujourd'hui rien ne peut m'égaler, Et rien dans ce malheur ne me peut consoler.

PHALANTE

Suspend ton jugement, et si tu ne te lasses, Du récit ennuyeux de mille autres disgrâces, À qui je fus en butte, accorde moy ce point, Écoutes en la suite, et ne m'interromps point. Sur le point qu'Iolante entrait en frénésie, Que nos feux mutuels fondaient sa jalousie, J'eus ordre de partir, non sans beaucoup d'ennui ; Ce Duc des Calabrais, qui nous presse aujourd'hui, Tenant comme tu sais, des terres en hommage, Du Roi, qui justement redoutait son courage, Je fus en ambassade envoyé dans sa Cour, Où je fus obligé de faire un long séjour. Las ! De mon sort bizarre admire le caprice, Je n'eus pas sitôt vu sa fille Bérénice, Cette rare Princesse, à qui cent potentats, Ont consacré leurs coeurs, ainsi que leurs États, Ce miracle d'Amour, devant qui tout s'incline, Que me voilà charmé de sa beauté divine ; Et ce puissant objet voulut m'ôter du coeur Celui de Liliane, et s'en rendre Vainqueur ; Mais ce fort assailli, tenait encor pour elle, Dans ma légèreté je me trouvais fidèle ; Et quand j'examinais ces deux charmes puissants, Tantôt l'un, tantôt l'autre, avait droit sur mes sens. Toutefois Bérénice étant la plus parfaite, Par la décision qu'Amour même en a faite, Il semblait que mon âme errante en divers lieux, Inclinât davantage aux attraits de ses yeux. Un secret mouvement, que je ne pus comprendre, Après un long combat, me força de me rendre : Son accueil obligeant, sa grâce, et ses discours, Firent naître en mon coeur mille nouveaux amours ; Avecque nos désirs, nos yeux se rencontrèrent, Qui de coups mutuels, nos âmes pénétrèrent. Mais quoi que de ce feu je visse la grandeur, Je m'arrêtais encore à ma première ardeur, Et conservais en moi certaines étincelles, Qui ne se perdaient point dans des flammes si belles.

PHALANTE

Ce dernier feu pourtant croissait de jour en jour ; J'en voyais la lumière, et j'en sentais la flamme, Qui petit à petit s'allumait dans mon âme. De mille attraits nouveaux, je me trouvais charmé, J'étais également, Amant, et bien-aimé ; Et cette incomparable, et divine Princesse, À sa chaste amitié mêla tant de tendresse, Qu'enfin ce rare objet occupant mes esprits, M'eut fait avoir le ciel, et le monde à mépris ; Je la sollicitai d'accomplir l'Hyménée ; Mais comme pour l'honneur cette belle était née, Quoi qu'elle m'aimât fort, elle me fit sentir, Que son coeur à ce point ne pouvait consentir. Phalante, me disait cette aimable Princesse, Ce qui paraît de toi me plaît, je le confesse ; Et si je n'estimais un si parfait Amant, Je serais sans courage, et sans ressentiment : Je ne rougirai point d'avouer que je t'aime, Et je crois que je suis maîtresse de moi-même, Et s'il m'est bienséant de choisir un époux, Je te donne la foi, je te préfère à tous ; Mais puisque je dépens des volontés d'un père, C'est en lui seul qu'il faut que ton amour espère. Tu vois qu'il te chérit, qu'il fait ce que tu veux ; Flatte donc son humeur, Phalante, tu le peux, Rends, comme ta vertu, ta flamme renommée, En un mot, charme-le, comme tu m'as charmée ; Et s'il ne tient qu'à moi que tu ne sois heureux, Tu surmonteras l'heur de tous les amoureux. Ainsi vivait pour moi la chaste Bérénice, Quand le sort ennuyé de m'être si propice, Me vint séparer d'elle, avec ordre du Roi, De passer en Afrique, ou tu vins quant et moi. Je ne t'exprime point nos regrets, ni nos larmes, Juge de ma douleur par l'excès de ses charmes : Autant que m'occupa la guerre dans ces lieux, Cette image toujours fut présente à mes yeux. Tant que je fus absent de cette belle idée, Je sentis nuit et jour, mon âme possédée. Mais dans ce long séjour, je fus si malheureux, Que mon meilleur ami s'en rendit amoureux ; Et comme il ignorait le secret de ma flamme, Il enleva bientôt ce trésor de mon âme.

PHALANTE

Voici comme on m'écrit qu'arriva leur querelle, Le Duc des Calabrais, à certain jour précis, S'obligea par contrat au Prince son beau fils, De livrer en ses mains, après le mariage, Trois places qu'il avait dedans son voisinage : Ce jour étant venu, ceux qui les commandaient Refusèrent d'ouvrir ; parce qu'ils attendaient, Nouvel ordre du Duc : ce refus téméraire, Du Prince de Tarente excita la colère : Il s'en plaignit au Duc, qui dit fort brusquement, Qu'il fallait que sa mort prévint ce changement. Lors que tu seras mort, lui repartit le Prince, Je serai possesseur de toute la Province ; Attendant, dit le Duc, ce terme rigoureux, Tu possèdes ma Fille, es tu pas trop heureux ? Ce mot plus que le reste anima sa vengeance ; Et comme il était chaud, et tout plein de vaillance, Ne voulant pas long-temps dormir sur cet affront, Il se mit en campagne, et ce coup fut si prompt, Avant qu'on eut ouï le bruit de ses machines, Il avait pris d'assaut ces trois places voisines : Ce Duc plein de colère, et de ressentiment, Chercha de se venger aussi soudainement, Maudit son alliance ; et lui faisant la guerre, L'assiégea dans Tarente, et par mer, et par terre : Ce Prince magnanime, et surpris, et pressé, Ayant su mon retour, au point d'être forcé, Me demanda secours, me découvrit sa peine, Et voila cher ami le sujet qui nous mène : Mais Dieu ! Que le succès, est triste, et malheureux ; Cette nuit ce lion, ardent, et généreux, Nous sentant approcher de la ville investie, Pour nous favoriser a fait une sortie, Où j'apprends qu'il a fait de merveilleux efforts, Mais qu'il est demeuré perdu parmi les morts : Voila le coup mortel dont mon âme est blessée, Et le souci cuisant, qui trouble ma pensée.

Tarente : Ville forte et port d'Italie, dans l'ancien royaume de Naples. [B]

SCÈNE III. Bérénice, Aronte, Le Page.

SCÈNE IV. Iolas, Cléonte.

ACTE II

SCÈNE I. Phalante, Bérénice, Iolas, caché.

SCÈNE II. Iolas, Phalante, Bérénice.

PHALANTE

Ô Dieux !

SCÈNE III. Iolante, Liliane.

SCÈNE IV.

SCÈNE V. Phalante, Liliane.

LILIANE

Si tu ne te sentais extrêmement coupable, Ce coeur qui s'est trouvé d'inconstance capable, Sachant comme autrefois il me fut précieux, Et comme je l'aimais à l'égal de mes yeux, Tu n'en requerrais pas un nouveau témoignage, Et me tiendrais, Phalante, un tout autre langage : Non, non, n'abuse plus de ma simplicité, Je connais ta faiblesse, et ta légèreté : Je sais que ton discours, tout rempli d'artifice, Aussi bien que ton coeur, s'adresse à Bérénice ; Et que des doux liens qui nous devaient unir, Tu conserves à peine un triste souvenir. Ingrat, que t'ai-je fait, pour t'obliger au change ? Si je n'ai mérité l'excès de ta louange, Quand tu m'as exaltée au dessus des flambeaux, Qu'on voit paraître au Ciel, si luisants, et si beaux ; Au moins, coeur infidèle, au moins suis-je certaine, Que je n'ai mérité ton mépris, ni ta haine : Je t'ai toujours gardé ce que je t'ai promis, Autant que sans faillir l'honneur me l'a permis : Je n'ai rien eu que toi de cher à la pensée, Âme ingrate, et parjure ; et tu m'as délaissée ? Je sais que Bérénice a plus d'attraits que moI, Mais elle a moins d'amour, mais elle a moins de foi : Tu l'adores pourtant, cruel, pour ce qu'il semble, Qu'elle a l'humeur légère, et qu'elle te ressemble : N'irrite point le Ciel par un nouveau serment De ta fidélité, je sais ton changement : Je sais ton inconstance, et je te la pardonne, Pourvu qu'au premier feu ton âme s'abandonne ; Et que te repentant, tu veuilles m'assurer D'un amour sans reproche, et qui puisse durer.

ACTE III

SCÈNE I. Les Médecins, Iolas, Bérénice.

BÉRÉNICE

Mon désir ?

SCÈNE II. Bérénice, Phalante, Iolas, Iolante.

PHALANTE

Hélas !

IOLANTE, en elle-même

Le coeur me fend.

IOLANTE, en elle-même

Ô Dieux !

SCÈNE III.

SCÈNE IV. Liliane, Iolante.

SCÈNE V. Liliane, Carinte.

SCÈNE VI. Carinte, Liliane, Aronte.

ACTE IV

SCÈNE I. Carinte, Bérénice, Liliane.

Il se passe dans la nuit.

SCÈNE II. Carinte, Liliane.

CARINTE

D'où ?

SCÈNE III. Liliane, Phalante, Carinte.

PHALANTE

Quoi, les jours d'Iolas sont à leur occident Madame, et l'on peut rire, en si triste accident ?

Occident : En poésie, on dit que les jours d'un homme sont dans son occident ; pour dire qu'il est proche de sa fin. [F]

PHALANTE

Ah ! Cruelle, en ce point Tu m'estimes coupable, et je ne le suis point : Je ne me suis promis, contre ma conscience, Que pour laisser mourir le Prince en patience, Voyant qu'il s'obstinait à me rendre enflammé De cet objet divin que j'avais tant aimé. Si tu crois que mon coeur cède sans résistance, Va de sa propre bouche apprendre ma constance, Au fort du désespoir qui troublait mes esprits, Comment eussai-je aimé ? J'avais tout à mépris ; Mon coeur était outré d'une douleur extrême, Tout m'était odieux, je l'étais à moi-même ; Et tu veux qu'en l'état d'un si malheureux sort, L'hymen charmât mes sens dans l'effroi de la mort ? Tu fais certes, mon âme un peu trop criminelle, Ta clémence est injuste, et ta pitié cruelle : Ta main rouvre ma plaie après sa guérison, Et le miel qu'elle m'offre est mêlé de poison. Si de ces lâchetés tu m'estimes coupable, Je suis de ton amour un objet incapable, Les Dieux me sont témoins toutefois que mon coeur, Bénit toujours les traits de son premier vainqueur ; Que depuis que mon âme, à te plaire occupée, T'a promis tous ses soins, je ne t'ai point trompée : Crois moi, que Bérénice en ce funeste jour, M'a beaucoup plus touché de pitié que d'amour ; Que ses chastes attraits n'ont point blessé tes charmes, Depuis que j'ai lavé mon crime dans mes larmes. Ceci n'est qu'un effet de mon sort rigoureux ; J'ai paru complaisant, et non pas amoureux : Puisqu'en toi j'avais mis toute mon assurance, Doux port de mes désirs, et de mon espérance, Pourquoi t'ai-je fait peur, quand j'ai mal évité, L'écueil où mon amour avait déjà heurté ? Non, non, chaste beauté, tu n'avais rien à craindre ; Vois-tu pas que celui qui me voulait contraindre De m'engager ailleurs, contre mon sentiment, Par miracle est sauvé, pour sauver ton amant ? Allons pour son salut faire des feux de joie ; Je meurs d'impatience, il faut que je le voie, Et que je lui découvre encore devant toi, L'honneur que tu me fais, de recevoir ma foi, Pourvu qu'il s'en contente, et qu'il nous favorise, Dans ces justes projets que le Ciel autorise.

Cette litote ressemble à celles de SCUDERY : « Je quitte un ennemi que je ne puis haïr » (Le Prince déguisé) ou de CORNEILLE dans Le Cid : « Rodrigue a des vertus que je ne puis haïr ». {Note de Guillaume Robert]

SCÈNE IV.

SCÈNE V. Iolas, Phalante, Liliane, Carinte, Le Capitaine des Gardes.

PHALANTE

Tu pèches contre moi par excès d'amitié, Mon frère, et je te trouve injuste en ta pitié, Prends garde que mes pleurs ne coulent que de joie, En l'heur inespéré que le Ciel nous envoie, T'ayant vu tout_à_coup sortir de ce danger, Quelle perte aujourd'hui me pourrait affliger ? Puisque je te retrouve avec cette assurance, De t'embrasser vivant contre toute espérance ? Connais mieux ta vertu pour connaître mon coeur, Et ne me traite plus avec tant de rigueur, Je me sais modérer, et mieux que tu n'estimes, Mettre à mes passions des bornes légitimes : Je confesse qu'amour de tous ses traits armé, Par l'oeil de Bérénice autrefois m'a charmé, Il est vrai, ta moitié fut celle de mon âme, Et dans les sentiments de ma pudique flamme, Mon coeur pour sa beauté fit des voeux infinis, Avant qu'un chaste hymen vous eut tout deux unis, Mais j'ai su respecter cette union sacrée. Dés l'heure que j'ai su qu'elle était assurée, Et sans me consommer d'inutiles désirs, J'ai jusques dans mon coeur étouffé mes soupirs, Quand tu me l'as cédé avec tant de confiance, Ta douleur t'empêchait de voir ma résistance, Et que je n'acceptais un si rare présent, Que pour être à tes voeux de tout point complaisant : Voici, cher Iolas la beauté qu'hymenée, M'a sous ton bon plaisir aujourd'hui destinée, Avant que Bérénice eut fait sur mes esprits, Un si puissant effort, celle-ci avait pris, Elle a sans murmurer connu ma perfidie, Et ma légèreté ne l'a point refroidie, Les Dieux me sont témoins qu'un secret mouvement, M'a porté malgré moi dedans ce changement, Sans offense pourtant, car j'aime par estime, La Princesse et ta soeur d'une ardeur légitime, Partout où je revois cette chaste beauté, Sans désir je suis d'aise, et d'amour transporté, Et dedans ce penser plutôt Saint que profane, Je conserve toujours mon coeur à Liliane : Souffre que je l'adore, et permets qu'en l'aimant, Je répare envers toi mon premier manquement, Aussi bien envers elle, il est trop véritable, Que d'un si grand honneur je me sens incapable, Je n'ose encore prétendre à ce trésor exquis, Que mon service au moins ne me l'ait mieux acquis : Je parlerai tantôt avec plus de licence, Et si je te sers bien, voila ma récompense.

Penser : nom masculin au XVIIème pour « pensée ».

CARINTE

J'y vais.

ACTE V

SCÈNE I. Iarbe, Duc de Calabre, Iolante, Ménandre.

IOLANTE

Non,

IARBE

Je leur vais donner, le sens, et la clarté. Sachez que mon dessein, pour croître mes désastres, M'a rendu curieux de connaître les astres ; Et que ce vain savoir, qu'un grand mage m'apprit, Dés ma tendre jeunesse, a charmé mon esprit : Mais las ! je m'en servis à ma propre ruine, Pendant l'accouchement de ma chaste Amerine, De deux enfants jumeaux d'un beau couple innocent, Qui coûteront la vie à leur mère en naissant) Au fort de ma douleur, j'eus encore la puissance, D'en tirer l'horoscope, au point de leur naissance : Et j'eus horreur de voir l'ascendant furieux, Qui menaçait leurs jours d'un inceste odieux ! Sous le voile d'hymen (horrible en ce mystère) Je trouve que la soeur brûlerait pour le frère : Qui s'irait d'un brasier, tout pareil échauffant : Je découvrais de plus, que cet ingrat enfant ; Viendrait un jour, poussé, d'une damnable envie, Les armes à la main, attenter à ma vie ; Et sortant plein de honte, et de confusion, J'appréhendai l'effet de ma prédiction. Pour détourner ce mal de ma triste famille, Je crus qu'il suffisait de déclarer la fille ; Pour mon fils, je voulus que Ménandre en eut soin, Le connaissant fidèle, et qu'il l'emmenât loin, Dans un lieu de plaisir, qu'il a dans la Province, Sans lui faire sentir qu'il fut né fils de Prince, De peur avec le temps, il ne s'enquit pourquoi Étant mon fils unique, on l'éloignait de moi. Il a donc en ce lieu, sous le nom d'Anaxandre, Passé jusques ici pour le fils de Ménandre, Avec des qualités si rares, qu'en effet, J'ai grande occasion d'en être satisfait. Ma fille toutes fois étant chez moi nourrie, A seule été de moi si tendrement chérie, Que sans l'ingrate humeur d'elle, et de son époux, Sans doute que mon fils en eut senti les coups : Je l'aurais oublié chez Ménandre ; et pour elle Perdu tous les respects de la loi naturelle. Dés l'heure que mon gendre eut fait sur mon État, Les armes à la main, un si grand attentat. Voyant les astres faux, du côté de l'inceste, Où ma crédulité avait été funeste, Et ne présumant pas qu'un fils tant estimé, Dut jamais contre moi paraître envenimé, Je le voulus tirer de cette solitude, Pour punir Iolas de son ingratitude ; Mais Ménandre, qui veut qu'il guérisse à loisir, A jusques à présent retardé mon plaisir. Maintenant je le presse ; et pour m'ôter de peine, Tout malade qu'il est, je veux qu'il me l'emmène.

SCÈNE II. Almédor, Iarbe, Iolante, Les Soldats.

SCÈNE III. Ménandre, Phalante, Hydaspe.

HYDASPE

J'y cours.

SCÈNE IV. Iolas, et Les Princesses sur les murailles.

SCÈNE V. Iarbe, Ménandre.

SCÈNE VI. Phalante, Iarbe, Ménandre etc.

SCÈNE VII. Iolas, Bérénice, Liliane, Carinte, Iarbe, Phalante, etc.

1 792 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica