Comédie en vers
Le Babillard
Représentée, pour la première fois, en 1725.
Personnages
- LÉANDRE, amant de Clarice
- VALÉRE, son rival
- CLARICE, veuve
- CÉPHISE, sa tante
- DAPHNÉ, sa voisine
- HORTENSE, soeur de Daphné
- ISMÈNE, amie de Céphise
- MÉLITE, babillarde
- DORIS, babillarde
- NÉRINE, suivante de Clarice
- LA FLEUR, laquais
PRESENTATION
Voici une petite comédie de 520 vers n'est pas la plus représentative du classisisme masi son intérêt est triple. Le sujet est originale, les lieux, spectacles et auteurs cités sont une utile présentation sur ce que était la vie culturelle au XVIIème sicècle.
SCÈNE I. Clarice, Nérine.
CLARICE
Je sors d'avec Léandre : ah ! Quel homme ennuyeux ! Je n'en puis plus, je sens un mal de tête affreux : iL n'a pas déparlé pendant une heure entière ; Par bonheur, à la fin, je viens de m'en défaire, Sous le prétexte heureux d'une commission Dont j'ai su le charger.NÉRINE
Il fallait, sans façon, Lui donner son congé. Si j'avais été crue, Vous l'auriez fait, madame, à la première vue. Sa langue est justement un claquet de moulin, Qu'on ne peut arrêter sitôt qu'elle est en train ; Qui babille, babille, et qui d'un flux rapide Suit indiscrètement la chaleur qui la guide ; De guerre, de combats, cent fois vous étourdit ; Parle contre lui-même, et souvent se trahit ; Dit le bien et le mal sans voir la conséquence, Et de taire un secret ignore la science.Claquet : se dit d'une petite latte de bois qui sert à la trime d'un moulin, qui est en perpétuelle agitation, et qui fait beaucoup de bruit. C'est la même chose que cliquet. [L]
CLARICE
Tu le peins assez bien.NÉRINE
Oui, j'ose mettre en fait, Madame, qu'un bavard est toujours indiscret En vain. Tel est l'esprit de notre capitaine : Quoiqu'il ne vienne ici que de cette semaine, Ce temps me semble un siècle ; et je tremble aujourd'hui Que vous n'ayez dessein de vous unir à lui. Étant si différents d'humeur, de caractère. Clarice, honneur du sexe, a le don de se taire, Exempte du défaut qui nous est reproché, Et dont monsieur Léandre est si fort entiché. Pour moi, je trouverais son parent préférable ; Valère est le plus jeune et le plus raisonnable, Il a beaucoup d'esprit, parle peu, comme vous.CLARICE
Nérine, je veux bien l'avouer entre nous, Je pense comme toi : tout ce qui m'embarrasse, Je dépends de ma tante.CLARICE
Oui ; mais je dois ménager Cette tante qui m'aime et veut m'avantager ; Tu sais que j'en attends un fort gros héritage. Je ne puis faire un choix sans avoir son suffrage ; Et malheureusement, sans l'avoir jamais vu, Céphise pour Léandre a l'esprit prévenu. Ismène, son amie, avec grand étalage, En a fait un portrait comme d'un personnage Distingué dans la guerre, et qui pour sa valeur Doit bientôt d'une place être fait gouverneur.NÉRINE
Valère est officier, brigue la même place, Et peut également obtenir cette grâce. Quand même le contraire arriverait enfin, Pourrez-vous épouser...CLARICE
Mon coeur est incertain.NÉRINE
Et moi, si pour époux vous acceptez Léandre, Je quitte dès ce soir sans plus longtemps attendre. Quel maître ! Il voudrait seul parler dans le logis. Ce serait un tyran qui, tout le jour assis, Usurperait nos droits, qui ferait notre office ; Et je mourrais plutôt que d'être à son service. Il me serait trop dur de garder mes discours, De ne pouvoir rien dire, et d'écouter toujours. Un grand parleur, madame, est un monstre en ménage, Et ce n'est que pour nous qu'est fait le babillage.SCÈNE II. Clarice, Daphné, Hortense, Nérine.
DAPHNÉ, à Clarice
Quoi ! vous vous mariez, et ne m'en dites rien. À moi, votre voisine ! Oh ! cela n'est pas bien.DAPHNÉ
À quoi bon le cacher ? Soyez plus naturelle. Vous sortez du veuvage, il n'est rien de plus sûr.CLARICE
Qui peut vous l'avoir dit ?NÉRINE
Il est bon là, ma foi !CLARICE
Vous êtes là-dessus plus savantes que moi. Je sais, pour m'obtenir, qu'il fait agir Ismène, Mais je ne croyais pas la chose si prochaine. Léandre, le premier, aurait dû m'avertir, Et la seule raison m'y fera consentir. Comme mon coeur rejette au fond cette alliance, Vous devez l'une et l'autre excuser mon silence. J'ai même appréhendé qu'avec juste raison Daphné ne badinât d'une telle union ; Et, pour preuve qu'ici j'agis avec franchise, Je vous prie instamment d'en parler à Céphise, Pour la faire changer de résolution : Je ne vous aurai pas peu d'obligation.HORTENSE
Dès que je la verrai, fiez-vous à mon zèle ; Comptez que je ferai mon possible auprès d'elle.CLARICE
Écoutez cependant, je dois vous avertir Que Léandre chez moi va bientôt revenir. S'il nous rencontre ensemble...NÉRINE
Eh ! vous n'avez que faire De vous presser, sachant quel est son caractère. Il est chargé pour vous d'une commission, Mais il ne quitte pas sitôt une maison. Il dit toujours : Je sors, et toujours il demeure. Ne parlât-il qu'au Suisse, il lui faut plus d'une heure. Ce remarquable trait, l'avez-vous oublié ? À dîner l'autre jour quand vous l'avez prié, Il fut voir le matin Doris, grande parleuse ; Puis Mélite survint, autre insigne causeuse. Le trio de jaser fit si bien son devoir, Qu'il ne se sépara pas qu'à cinq heures du soir. Il jaserait encore, si le discret Léandre N'avait appréhendé de se trop faire attendre : Croyant se mettre à table, il vint (j'en ai bien ri) Une grosse heure après qu'on en était sorti.DAPHNÉ
Le trait est singulier.HORTENSE
S'il ne trouvait personne ?CLARICE
Et moi, dans le Marais, Voir ma tante, et savoir au vrai ce qu'elle pense D'un hymen pour lequel j'ai de la répugnance.SCÈNE III. Léandre, Nérine.
LÉANDRE, parlant tout seul sans voir Nérine
Non, rien n'est plus piquant que de courir, d'aller, Sans rencontrer personne à qui pouvoir parler. Quand on trouve les gens, on raisonne, l'on cause, On s'informe et toujours on apprend quelque chose ; Et ne dît-on qu'un mot au portier du logis, Cela vous satisfait ; et comme le marquis Me disait l'autre jour en allant chez Julie...NÉRINE
À qui parle monsieur ?LÉANDRE
C'est toi ! Bonjour, ma mie, Comment te portes-tu ? Fort bien, j'en suis ravi ; Ta maîtresse de même, et moi fort bien aussi. Elle m'avait prié d'aller voir Isabelle De sa part ; mais, morbleu ! personne n'est chez elle, Pas le moindre laquais ; j'ai trouvé tout sorti, Et je suis revenu comme j'étais parti. Hier encore, hier, je courus comme un diable, Secoué, cahoté dans un fiacre exécrable. Au faubourg Saint-Marceau j'allai premièrement ; Des Gobelins ensuite au faubourg Saint-Laurent ; Du faubourg Saint-Laurent, sans presque prendre haleine, Au faubourg Saint-Antoine, et tout près de Vincennes ; Du faubourg Saint-Antoine au faubourg Saint-Denis ; Du faubourg Saint-Denis dans le Marais, et puis En cinq heures de temps faisant toute la ville, Je revins au Palais, et du Palais dans l'Isle ; De là je vins tomber au faubourg Saint-Germain ; Du faubourg Saint-Germain...NÉRINE, l'interrompant avec volubilité
J'ai couru ce matin, Et de mon pied léger, jusqu'au bout de la rue : De la rue au marché ; puis je suis revenue. Il m'a fallu laver, frotter, ranger, plier ; J'ai monté, descendu de la cave au grenier, Du grenier à la cave, arpenté chaque étage. J'ai tourné, tracassé, fini plus d'un ouvrage ; Pour madame et pour moi fait chauffer un bouillon ; J'ai plus de trente fois fait toute la maison, Pendant qu'un cavalier, que Léandre on appelle, A causé, babillé, jasé tant auprès d'elle, Qu'elle en a la migraine, et que pour s'en guérir, Tout à l'heure, monsieur, elle vient de sortir.LÉANDRE
Vous devenez, ma fille, un peu trop familière, Et toutes ces façons ne me conviennent guère. Si je ne respectais la maison où je suis, Parbleu ! Je saurais bien... Profitez de l'avis ; Et, parlant à des gens qui passent votre sphère, Songez à mieux répondre, ou plutôt à vous taire.LÉANDRE
À Clarice, tantôt, je dirai la manière Dont tu reçois ici ceux qu'elle considère ; Et tu devrais savoir qu'en la passe où je suis, On doit me ménager, et qu'en un mot je puis Faire de ta maîtresse une très haute dame, Et qu'aujourd'hui peut-être elle sera ma femme ; Que je dois obtenir un important emploi, Ayant avec honneur servi vingt ans le roi ; Que Clarice aurait tort de préférer Valère, Et qu'il est mon cadet de plus d'une manière ; Qu'un homme comme moi trouve plus d'un parti ; Que de Julie enfin je ne suis point haï. Julie a du brillant et beaucoup de jeunesse : Tu maîtresse a trente ans, et moins de gentillesse ; Mais elle a des vertus dont je fais plus de cas, Elle est sage, économe, et ne babille pas.SCÈNE IV. Léandre, Valère.
LÉANDRE
Ah ! vous voilà, monsieur ; j'en suis charmé, vraiment. C'est peu que de vouloir m'enlever ma maîtresse ; J'apprends que vous avez encor la hardiesse De former des desseins sur le gouvernement Qui, par la mort d'Enrique, est demeuré vacant, Et que j'ai demandé pour prix de mon courage, Sans respecter mes droits, mes services, mon âge. Mais, mon petit cousin, je vous trouve plaisant, D'oser, d'affecter d'être en tout mon concurrent. Vous vous taisez ?VALÈRE
J'attends le moment favorable, Et vous trouve, monsieur, parleur fort agréable. Vous avez tort, pourtant de vous mettre en courroux ; Vous savez que je suis officier comme vous.LÉANDRE
Officier comme moi ! Tu te moques : à d'autres ! Oses-tu comparer tes services aux nôtres ? Dès l'âge de quinze ans j'ai porté le mousquet ; Quand j'étais lieutenant, tu n'étais que cadet. J'ai vu trente combats, vingt sièges, six batailles ; J'ai brisé des remparts, j'ai forcé des murailles ; J'ai plus de trente fois harangué nos soldats ; Et, bourgeois, je me suis ennobli par mon bras. Je n'oublierai jamais ma première campagne ; Je crois que nous faisions la guerre en Allemagne. Dans un détachement... c'était en sept cent trois, À cinq heures du soir... quatorzième du mois... L'affaire fut très vive, et j'y fis des merveilles, Alidor y laissa l'une de ses oreilles. Il a joué depuis jusqu'à son régiment ; Autrefois colonel, et commis à présent. Connais-tu bien sa femme ? Elle est encor piquante : J'étais hier chez elle, où j'entretins Dorante. As-tu vu la maison qu'il a tout près de Caen ? Elle est belle. Je vais ten faire ici le plan En deux mots.VALÈRE
Mais, monsieur, vous battez la campagne Et vous êtes déjà bien loin de l'Allemagne. Quant au gouvernement, le succès montrera Si j'ai de bons amis.LÉANDRE
Oh ! Je t'arrête là. Des amis, des patrons, j'en ai de toute espèce. Fripons, honnêtes gens, tout pour moi s'intéresse. Je fais agir sous main le Chevalier caquet, Lisimon l'intrigant, et Damon le furet, Qui se fourre partout, à l'État très utile, Officier à la cour, espion à la ville ; Un jeune abbé qui fait et le bien et le mal, Du sexe fort aimé. J'aurai par son canal Une lettre aujourd'hui d'un certaine dame Qui connaît le ministre, et peut tout sur son âme ; Parente de Cloris : je ne dit pas son nom, Il faut avoir en tout de la discrétion. Chez elle, ce matin, sans plus longtemps remettre, L'abbé doit me mener pour avoir cette lettre.Caquet : Abondance de paroles inutiles qui n'ont point de solidité. [F]
VALÈRE, à part
Parente de Cloris ! C'est Constance, ma foi ! Elle est fort mon amie, et fera tout pour moi. Il m'a très à propos rappelé son idée ; Il faut le prévenir.LÉANDRE
La chose est décidée ; Et quand même la cour, par un coup de bonheur, De Quimper-Corentin vous ferait gouverneur, Je n'en serais pas moins le mari de Clarice, Car sa tante m'estime.VALÈRE
Dites encor le plus.LÉANDRE
Tu n'es qu'un envieux : N'ayant pas, comme moi, le don de la parole, Ton coeur en est jaloux, et cela te désole. De ma complexion je parle peu pourtant ; Et si j'avais voulu mettre au jour mon talent, Mieux que mon avocat j'aurais plaidé moi-même Mes causes, quoiqu'il soit d'une éloquence extrême Car il dit ce qu'il veut, il est orateur né. Sur sa langue les mots s'arrangent à son gré ; Sa volubilité, qui n'a point de pareille. Est un torrent, qui part et ravage l'oreille ; Et je ne vois personne au Palais, aujourd'hui, Qui parle plus longtemps ni plus vite que lui.LÉANDRE
En vain tu penses rire, en vain tu crois railler. Sois instruit que tout cède au talent de parler, Et sache qu'en amour, aussi bien qu'en affaire, La langue fut toujours une arme nécessaire. Par là l'on persuade et l'on se fait aimer ; On méprise ces gens qui, lents à s'exprimer, Hésitant sur un mot qui dans leur bouche expire, Font souffrir l'auditeur de ce qu'ils veulent dire.VALÈRE
Moi, je crois qu'en affaire, aussi bien qu'en amours, Agir quand il le faut vaut mieux que les discours : Le trop parler, monsieur, souvent nous est contraire.SCÈNE V. Léandre, Valère, La Fleur.
LA FLEUR, bas à Léandre
Monsieur l'abbé m'envoie ; il vous attend.VALÈRE, bas
Le voilà qui demeure.LA FLEUR, revenant sur ses pas
Monsieur, il va sortir ; dépêchez.SCÈNE VI. Léandre, Valère.
LÉANDRE
La bonne femme donc, j'ai son discours présent ; Ce qu'on retient alors reste profondément : C'est une cire molle où tout ce qu'on applique S'écrit... Si, comme moi, vous saviez la physique, Je vous mettrais au fait ; car j'ai beaucoup de goût, Pour un homme de guerre, et sais un peu de tout. J'aime les tourbillons, le sec et le liquide, Des atomes...VALÈRE, à part
Il va se perdre dans le vide.LÉANDRE
Le flux et le reflux exercent mon esprit ; La matière subtile, elle me réjouit. C'est une belle chose encore que l'histoire ; Je la cite à propos, car j'ai de la mémoire, Et n'ai rien oublié de tout ce que j'ai lu : La bataille d'Arbelle, où César fut vaincu, Et celle de Pharsale où périt Alexandre ; Et Darius le Grand, qui mit Thèbes en cendre... Dans la vivacité je crois que je confonds.VALÈRE
Ma foi ! Vous excellez pour les digressions, Et j'admire votre art à changer de matières Par des transitions insensibles, légères. Vous raisonnez de tout avec beaucoup d'esprit, Et vous citez l'histoire en homme bien instruit.LÉANDRE
Il me brouille toujours.SCÈNE VII. Léandre, Valère, Nérine.
NÉRINE
Excusez, je vous prie : Mais il entre, messieurs, nombreuse compagnie. La tante de Clarice arrive maintenant : Ismène l'accompagne ; Hortense au même instant Rentre, et sa soeur la suit ; Doris avec Mélite Vient d'un autre côté pour nous rendre visite.S'adressant à Léandre.
Vous les entretiendrez, elles ne sont que six ; Et ferez, s'il vous plaît, les honneurs du logis, Monsieur, en attendant le retour de Clarice.SCÈNE VIII. Valère, Nérine.
VALÈRE
Que croire ?NÉRINE
Allez, quoi qu'il en dise. Nous pourrons balancer le pouvoir de Céphise. Monsieur, je vous protège, et cela vous suffit.VALÈRE
Et ta maîtresse ?SCÈNE IX. Léandre, Céphise, Ismène, Hortense, Daphné, Drois, Mélite.
DORIS et MÉLITE, entrant les premières
Nous nous rendons, madame, et ne disputons plus.HORTENSE, à Céphise
Je suis de la maison, point de cérémonie.LÉANDRE, se plaçant au milieu
Mesdames, vous voilà fort bonne compagnie : Vous n'avez qu'à parler, je suis prêt d'écouter ; Et de tous vos discours je m'en vais profiter.DAPHNÉ
Vous êtes aujourd'hui coiffée en miniature.Dos, à Hortense.
Sa parure est risible autant que sa figure.DORIS
Je suis en négligé.ISMÈNE
J'aime cette façon.CÉPHISE, avec poids et lenteur
Elle vous sied.CÉPHISE
Je vais vous la conter.DORIS
J'en sais une.LÉANDRE
Et moi deux.CÉPHISE
Voulez-vous m'écouter ?DAPHNÉ
Oh ! Vous parlez si bien que je suis tout oreille.À part.
Son ton de voix m'endort, et déjà je sommeille.LÉANDRE
Je ne dis rien.ISMÈNE et DORIS
Paix.LÉANDRE
Paix !LÉANDRE
Au bal de l'Opéra.DORIS
Je devine qui c'est.LÉANDRE
C'est la jeune marquise.ISMÈNE, à part
Il va, par son babil, indisposer Céphise.LÉANDRE
Oh ! J'y suis pour le coup.MÉLITE
Je sais aussi l'affaire.LÉANDRE
C'est Chloé.CÉPHISE
Point du tout.HORTENSE, à part
L'étrange caractère.MÉLITE
C'est Clorinde.LÉANDRE
Ou Lucile.LÉANDRE
Mais, sans vous interrompre.CÉPHISE
Encore il m'interrompt !LÉANDRE
Permettez-moi...CÉPHISE
Il suffit.DAPHNÉ, bas à Léandre
Allez, laissez-les dire, et poursuivez toujours.LÉANDRE
Le titre, s'il vous plaît ?MÉLITE
Le Babillard, monsieur.LÉANDRE
Parbleu ! J'y veux mener le chevalier Caquet Avec mon avocat, pour y voir leur portrait. À ce théâtre-là pourtant je ne vais guère.LÉANDRE
Je pourrais, il est vrai, passer pour connaisseur ; Car je sais tout Pradon et Montfleury par coeur. Autrefois j'ai joué dans les fureurs d'Oreste. « Tiens, tiens, voilà le coup. »Pradon, Jacques [1632-1698] : auteur d'une dizaine de tragédies mort en 1698 à Paris. Connu quelque succès mais limité, on a dit de lui qu'il avait plus de vanité que de connaissance. On retiendra sa quarelle avec Racine au sujet de sa Phèdre, qu'une cabale favorisa temporairement.
Montfleury, Antoine Jacob dit (1640-1685) : Il était fils d'un célèbre comédien. Il ecrivit une quinzaine de comédies et deux tragi-comédies à partir de 1660.
DORIS
J'aime beaucoup la Foire.La Foire : de Saint Germain ou de Saint Laurent, sont des lieux où avait lieu des spectacles nommés "Théâtre de Foire" dont la majorité étaient des oeuvres comiques commes des Opéra-comique ou des parodie de succès.
LÉANDRE
Oh ! j'y ris, sur ma foi, Du meilleur de mon âme, et sans savoir pourquoi. Madame, avez-vous vu l'animal remarquable Qui tient du chat, du boeuf, presque au chameau semblable ? Et le fameux Saxon n'est-il pas amusant ? Polichinelle encore est fort divertissant. Ma foi ! Vive Paris ! C'est une grande ville.CÉPHISE
Il interrompt toujours.DAPHNÉ, bas a Léandre
Ne vous relâchez pas.LÉANDRE
Je ne dirai plus rien.DORIS et MÉLITE
Madame, elle est...LÉANDRE
Elle est mariée à Philinte.CÉPHISE
Il tient bien sa parole.MÉLITE
Elle est veuve.LÉANDRE
J'ai tort.DORIS
Aminte est mon amie.MÉLITE
Et je suis sa voisine.MÉLITE
Elle n'est plus ici.LÉANDRE
Sans contestation.DORIS, à Céphise
Vous l'a-t-on dit ?LÉANDRE
Avec votre permission...CÉPHISE
Eh ! Laissez donc parler.DORIS
Elle se remarie...DAPHNÉ, à Léandre
Défendez-vous.LÉANDRE
Un mot.MÉLITE
Elle est en Picardie...LÉANDRE
Oh ! Je suis son cousin...LÉANDRE
Au troisième degré.LÉANDRE
Je sors d'un sang bourgeois.MÉLITE
Je dois...CÉPHISE
Mais...LÉANDRE
Je le suis...MÉLITE
Je dois aller bientôt...LÉANDRE
Du côté de ma mère.CÉPHISE
Mesdames...LÉANDRE
Il est sûr...CÉPHISE
Mais, monsieur...DAPHNÉ, à Léandre
Tenez bon.LÉANDRE, MÉLITE, DORIS
Madame...DAPHNÉ, à Léandre
Allons, poussez, car vous avez raison.Léandre, Mélite, Doris, Céphise et Ismène parlent ensemble.
LÉANDRE
On me conteste en vain ce que je certifie, On ne m'apprendra pas ma généalogie. Mieux qu'un autre, je crois, je dois en être instruit, Puisque cent et cent fois mon père me l'a dit.MÉLITE
Comme je la connais dès la plus tendre enfance, Qu'elle eut toujours en moi beaucoup de confiance Ne pouvant me parler, elle m'écrit souvent, Et je lui fais aussi réponse exactement.DORIS
À vous dire le vrai, la province m'ennuie, Car je hais les façons et la tracasserie ; Et si je n'espérais de bientôt revenir, Je ne pourrais jamais me résoudre à partir.CÉPHISE
Il ne se vit jamais une chose semblable ! Il faut avoir l'esprit, l'humeur insupportable ; Et c'est un procédé, monsieur, des plus choquants, Que de fermer ainsi toujours la bouche aux gens.ISMÈNE
Je me joins à madame, et ne puis plus me taire Sur vos façons d'agir, sur votre caractère. J'en suis scandalisée, et par votre caquet Vous détruisez, monsieur, tout ce que j'avais fait.MÉLITE
Si vous voulez mander...LÉANDRE
Quoi que vous en disiez, Aminte est ma parente, Mesdames ; car Aminte est fille de Damon, Gentilhomme servant, et petit-fils d'Orgon : Lequel Orgon était propre neveu d'Argante, Célèbre partisan, et frère de Dorante : Lequel Dorante avait en hymen clandestin Épousé par amour Guillemette Patin : Laquelle Guillemette était, ne vous déplaise, Fille du second lit d'Angélique la Chaise : Et laquelle Angélique...Il tousse.
SCÈNE X. Léandre, Céphise, Ismène, Doris, Daphné, Hortense.
LÉANDRE, continuant son discours
Du côté paternel, Si j'ai bonne mémoire, était soeur d'Hippolyte.Il crache.
DORIS, bas, en s'en allant
Qu'une nazarde... Mais il vaut mieux que je quitte.Nazarde : chiquenaude que l'on donne sur le bout du nez. |F]
SCÈNE XI. Léandre, Céphise, Ismène, Hortense, Daphné.
SCÈNE XII. Léandre, Céphise, Ismène, Daphné.
LÉANDRE, reprenant son discours
J'ai son portrait chez moi, Et lui ressemble fort. On voit par là, je crois, Qu'Aminte... Attendez donc, j'oubliais de vous dire Que ce fameux Martin sortait d'une Delphire ; Laquelle descendait du vicomte de Querre, Bas-Breton de naissance, et seigneur de Quimper ; Ce vicomte de Querre, remarquez bien de grâce...Il éternue.
SCÈNE XIII. Léandre, Céphise, Daphné.
LÉANDRE, continuant toujours
Fut grand homme de guerre, et de maître de camp, Donna dans le commerce et devint trafiquant. Or donc, pour revenir, pour être laconique, Martin Braillard Babille était oncle d'Enrique, Major et gouverneur de Quimpercorenlin, Je dois avoir sa place, et le dis à dessein. Enrique donc, neveu de Martin...Il se mouche.
SCÈNE XIV.
LÉANDRE, poursuivant seul
Hérita de ses biens ; car ce Martin Braillard N'avait, à son décès, laissé qu'un fils bâtard, Mort depuis en Espagne ; et pour toute famille, De son épouse Alix n'avait eu qu'une fille, Trépassée, enterrée un an avant sa mort, Qui promettait beaucoup, et qu'il chérissait fort.SCÈNE XV. Léandre, Nérine, qui vient se mettre derrière lui pour l'écouter.
LÉANDRE, sans apercevoir Nérine
Enrique combattit et sur mer et sur terre, Et laissa les trois quarts de son corps à la guerre ; Car il perdit un oeil à Gand, le fait est sûr, La cuisse droite à Mons, le bras gauche à Namur. Il n'aimait pas le vin et haïssait les femmes : Je le dis à regret, excusez-moi, mesdames, De vous fâcher en rien...Sous Louis XIV, la Flandre a été le lieux de nombreuses batailles entre le Royaume d'Espagne et la France.
NÉRINE, derrière la chaise
Vous êtes bien poli.LÉANDRE
Ah ! Nérine, c'est toi. Mais je suis seul ici : Je m'en serais douté. Peste soit des femelles ! Dans tous leurs entretiens elles sont éternelles ; Veulent parler, parler, et n'écouter jamais. Ces bavardes, surtout, bon Dieu ! que je les hais ! Le talent le plus rare et le plus nécessaire, Surtout dans une femme, est celui de se taire.NÉRINE
Ah ! Monsieur, quel exploit ! Avoir ainsi défait, Su vaincre, surpasser en babil, en caquet, Six femmes à la fois, et leur donner la fuite ! Quelles femmes encor ! la braillarde Mélite, L'éternelle Céphise et la rogue Doris, Causeuses par état, s'il en est dans Paris. Après être sorti vainqueur de cette affaire, Qui peut vous refuser le surnom de commère ?LÉANDRE
Voyez la médisance. À peine ai-je eu le temps De dire quatre mots, de desserrer les dents. Mais je sors.LÉANDRE
Elle vient de l'abbé ; voyons ce qu'elle dit.Il lit tout haut.
Comme on ne saurait vous parler, monsieur, je prends le parti de vous écrire. Vous venez d'échouer dans l'affaire en question, pour avoir trop parlé et n'avoir pas assez agi, et faute de vous être rendu chez moi quand je vous ai envoyé mon laquais. Vous n'en sauriez douter, puisque Valère vient d'obtenir le gouvernement par l'entremise de la personne chez qui je devais vous mener ce matin. L'abbé BRIFFART.
SCÈNE XVI. LÉANDRE, VALÈRE, CÉPHISE, Clarice, Nérine.
CÉPHISE, parlant à Valère
Vous saurez devant lui quels sont mes sentiments Et je vais m'expliquer sans tarder davantage.NÉRINE, à Céphise
De Quimper-Corentin Valère est gouverneur.CÉPHISE, s'adressant à Valère
Je viens d'en être instruite, et fais choix de monsieur.CÉPHISE
Je n'avais pas alors l'honneur de vous connaître, Et je ne savais pas que vous étiez enfin Arrière petit-fils du célèbre Martin.VALÈRE
Vous serez de ma noce.LÉANDRE
Je n'ai rien à répondre à ces discours malins ; Mais, pour me consoler de ce qui les fait rire, Allons chercher quelqu'un à qui pouvoir le dire.Au parterre en revenant sur ses pas.
Messieurs, un mot avant que de sortir ; Je serai court, contre mon ordinaire. Si, par bonheur, j'ai pu vous divertir, Si mon babil a su vous plaire, Daignez le témoigner tout haut. Si je vous déplais, au contraire, Retirez-vous sans dire mot, N'imitez pas mon caractère.524 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica