Réglages

Mémorisé dans ce navigateur.

Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Comédie en vers· Comédie en un Acte et en vers

La Critique

Louis de Boissy· imprimée en 1732· 2 actes· 1 280 vers· 4 personnages

Personnages

  • CLITANDRE
  • DAMON, Ami de Clitandre
  • ARLEQUIN, valet de Clitandre
  • UN LAQUAIS, d'Hortense

PROLOGUE.

SCÈNE I. Clitandre, Damon.

CLITANDRE

Tous mes sens sont émus d'une façon terrible. Pour l'intérêt, ami, je suis très peu sensible. Si je perds mon procès, comme je le crois fort, Je m'en consolerai, sans faire un grand effort. Pour l'amour et la gloire il n'en est pas de même ; Tous deux me font sentir leur ascendant suprême, Tous deux d'un feu pareil enflamment mon désir, Et font en même temps ma peine et mon plaisir. Dans mes sens agités leur cruelle puissance Fait succéder la peur sans cesse à l'espérance. Plaire à l'objet que j'aime, et me voir son époux, Offre à mon coeur sensible un triomphe bien doux : Mais la crainte de perdre un bien si plein de charmes, Y porte au même instant les plus vives alarmes. Par un brillant ouvrage assembler tout Paris, Réunir tous les goûts, charmer tous les esprits, Malgré tous les efforts que tente la critique, Captiver par son art l'attention publique, Forcer deux mille mains d'applaudir, à la fois, Et s'entendre louer d'une commune voix, Présente à mon esprit la plus haute victoire ; D'un guerrier qui triomphe on égale la gloire. Mais si l'honneur est grand, le revers est affreux : Du parterre indigné les cris tumultueux, Sa fureur qui maudit et l'auteur et l'ouvrage, La tristesse et l'ennui peints sur chaque visage, Tous les brocards malins qu'on vous donne en sortant, Et votre nom en butte au mépris éclatant, Le désert qui succède à la foule écartée, Accablent à leur tour mon âme épouvantée ; Je crains des deux côtés d'avoir un sort fâcheux ; D'être amant traversé, comme auteur malheureux. Le public qu'on ennuie est un juge sévère. Hortense, quoique veuve, attend l'aveu d'un père. Si mes voeux sont trompés, un autre l'obtiendra Pour surcroît de malheur ma pièce tombera. J'en frémis.

CLITANDRE

Non ; j'ai, mon cher ami, des malheurs que je crains Trop de pressentiments et de signes certains ; C'est peu d'avoir les soirs mille terreurs secrètes, D'ouïr hurler des chiens et crier des chouettes, De rencontrer le jour des créanciers fâcheux ; Sachez que cette nuit j'ai fait un rêve affreux : J'ai songe que j'allais m'unir avec Hortense, Dans le temps que vers elle un inconnu s'avance, L'arrache de mes bras, et l'enlève à mes yeux Sur un char que traînaient deux taureaux furieux : Je veux les arrêter dans leur course fougueuse, Quand je tombe au milieu d'une eau sale et bourbeuse. Mille confus objets troublent alors mes sens ; Je prends du poisson mort, je sens tomber mes dents ; J'ai vu mon procureur boire avec ma partie, Puis j'ai vu tout_à_coup jouer ma comédie. Le parterre à mes yeux, les loges, n'ont offert Qu'un grand vide effroyable et qu'un vaste désert ; Des lustres presque éteints la lueur sombre et pâle Éclairait tristement la moitié de la salle ; Tout le fond du théâtre était tendu de noir, Et formait un spectacle épouvantable à voir. Je tremble, et je veux fuir à cet objet terrible ; Mais je suis arrêté par un bras invisible : Pour comble de terreur cent voix en même temps Poussent autour de moi d'horribles hurlements ; Sur ma tête j'entends le tonnerre qui roule ; Sous les pieds des acteurs le théâtre s'écroule : Les lustres à l'instant s'éteignent tout à fait, Et mon songe finit par trois coups de sifflet.

Le vers 104 est une parodie d'un vers du songe de Thieste dans la Tragédie d'Atrée et Thyeste de Crébillon : « Et le songe a fini par un coup de tonnerre » (Acte II, scène I.).

SCÈNE II. Clitandre, Damon, Arlequin.

CLITANDRE, donnant un soufflet à Arlequin qui entre en sifflant

Tiens, voilà pour t'apprendre à siffler de la sorte.

CLITANDRE, prenant la lettre

J'ai perdu mon procès, je gage.

Il lit.

« Vous venez, monsieur, de perdre votre procès. »

Qu'ai-je dit ? Vous le voyez, déjà mon songe s'accomplit.

DAMON

Très volontiers,

Haut.

« Vous venez, monsieur, de perdre votre procès, malgré votre bon droit : tout ce que je puis vous dire, c'est que j'ai plaidé comme un ange. »

DAMON, poursuit

« Tout le monde a trouvé le jugement ridicule, et a dit hautement que, pour n'avoir pas gagné une cause que j'avais si bien plaidée, il fallait que ma partie fût née sous une planète bien malheureuse. »

DAMON, poursuit

« Ce vendredi à deux heures après midi. »

DAMON, reprend

« J'avais oublié de vous marquer que je soupçonne votre procureur d'avoir été d'intelligence avec votre partie adverse. »

SCÈNE III.

SCÈNE IV. Clitandre, Arlequin.

SCÈNE V. Clitandre, Damon, Arlequin.

SCÈNE VI.

SCÈNE VII. Clitandre, Arlequin.

SCÈNE VIII. Clitandre, Arlequin, Un Laquais.

LA CRITIQUE, COMEDIE.

SCENE I. Apollon, Thalie.

SCÈNE II. Apollon, Un Auteur.

L'auteur s'en va.

SCÈNE III. Apollon, Chrisante.

CHRISANTE

Mille travers, mille bévues, Son goût pour le clinquant dont il est le soutien, Et pour la nouveauté qu'il porte jusqu'aux nues, Ou qu'il met au dessous du rien ; Car jamais il ne garde un milieu raisonnable : Chez lui tous est divin, ou tout est misérable : Sa fureur pour la mode et pour tout charlatan : Tous les usages fous dont il est partisan ; Toutes ses politesses fades, Ses visites, ses embrassades ; Et ses saluts du premier jour de l'an ; Du carnaval ses mascarades, Du mardi-gras son transport Calotin, Et son air sot le lendemain : Son exercice aux Tuileries, Ses caracols, ses lorgneries ; Aux spectacles ses flots, ses vertiges fréquents, Ses battements de mains donnés à contre-temps ; Toutes ses moucheries, Ses bâillements, ses crachements, Aux endroits les plus beau, les plus intéressants ; Son ridicule étrange De recevoir avidement La plus insipide louange, Et d'applaudir toujours le banal compliment, Qu'on lui retourne incessamment, Sa rage opiniâtre De crier presqu'à tout moment ; Place au Dames, place au Théâtre ; Parlez plus haut ; l'habit noir, chapeau bas ; Paix. Monsieur l'Abbé, haut les bras : Annoncez ; bis ; la capriole. Et pour tout dire, enfin, l'insupportable rôle Qu'il fait, dès qu'au Parterre il se trouve pressé, Ce qui révolte l'âme, et fait hausser l'épaule À tout homme de goût, à tout homme sensé.

Caracol : Terme de manège. Succession de demi-tours à droite et à gauche qu'on fait exécuter au cheval, avec ou sans changement de main, mais sans suivre de piste.

Lorgnerie : Action de lorgner fréquemment. C'est à dire, observer à la dérobée, en tournant les yeux de côté.

Capriole : Forme ancienne de cabriole.

APOLLON, lit

Pièces que le Public a sifflées, et qu'il devait applaudir.

LE CHEVALIER BAYARD.

Le Chevalier Bayard est une comédie héroïque en cinq actes et en vers libres de Jacques Autreau (1731).

CHRISANTE

C'est ce qui prouve son caprice, Et qui fait voir le mauvais goût qu'il a De préférer cet acte-là, Qui n'est qu'un rhabillage D'Heraclius, d'Amasis, de Cinna.

Héraclius et Cinna sont deux tragédies de Pierre Corneille.

Amasis est une tragédie de La Grange Chancel (1701).

APOLLON

C'est pour le contredire.

Il lit.

Pièce que le Public a applaudie, et qu'il devait siffler.

LE GLORIEUX.

Le Glorieux est une comédie de Néricault Destouches (1732).

SCÈNE IV.

SCÈNE V. Apollon, La Critique.

Apollon s'en va.

SCENE VI. La Critique, La Médisance.

LA MÉDISANCE

C'est votre faute aussi, pourquoi vous aviser De reprendre les gens et de moraliser ? On hait le ton pédant dans le siècle où nous sommes. Renoncez à l'honneur de corriger les hommes ; Pour gagner leur esprit et pour les maîtriser, Faites comme je fais, ne songez qu'à leur plaire, Et qu'à les amuser. Dépouillez-moi cet air sévère ; Et dans le grand monde aujourd'hui, Venez avec moi vous répandre, Y puiser l'agrément qu'on ne prend qu'avec lui ; Et quittez-moi sans plus attendre, Votre Hélicon, le séjour de l'ennui. Les Muses et Phoebus, je vous parle en amie, Vont la plus sotte compagnie Qu'on puisse fréquenter, N'en déplaise à leur beau génie ; Qu'on a grand tort de nous vanter. Votre Apollon n'a que ses vers en tête. Tirez-le de la rime, il est sot, emprunté, Fait mille quiproquos dans la société, Et je ne vis jamais un Dieu d'esprit si bête, Clio, la lunette à la main, En voulant parcourir le séjour du Tonnerre, Fait mille faux pas sur la terre, Et s'écarte du grand chemin. Euterpe avec son chien et sa flûte champêtre, Ne fait plus qu'affadir par ses vieilles chansons, Et n'est bonne qu'à mener paître Ses génisses et ses moutons. Melpoméne fatigue avec ses confidences, Et désespère par ses pleurs ; Le public aujourd'hui qui rit de ses souffrances, Est rebattu de ses clameurs, De ses songes, de ses terreurs, Rassasié de ses serments, de ses fureurs, De ses oracles pleins d'horreur, Et de ses cruelles vengeances : Pour moi, son seul mouchoir me donne des vapeurs. À la faveur de la Satire, Thalie a le secret de nous mieux réveiller : Mais par malheur pour elle, et puisqu'il faut tout dire, Son devoir est de faire rire, Et son destin, souvent, est de faire bâiller, Pour votre plaisir propre, et pour celui des autres, Partons ensemble croyez-moi, Nous vivrons comme soeurs et dans la bonne-foi : Vous saurez mes secrets et me direz les vôtres, Nous mordrons en commun. Vos talents joints aux nôtres, Soumettront tout à notre loi, Et nous serons du monde, et l'amour et l'effroi.

Clio : Muse qui préside à l'histoire.

Euterpe : Muse à laquelle on attribue l'invention des mathématiques et l'art de jouer du chalumeau. [L]

Melpomène : Nom d'une des neuf Muses, à laquelle on attribue l'invention du chant, de l'harmonie musicale et de la tragédie.

Thalie : Une des neuf muses, présidait à la comédie et à l'épigramme. Thalie est aussi l'une des trois grâces. [B]

SCENE VII. La Critique, Le Vaudeville.

LE VAUDEVILLE, chante

Air : Tu croyais en aimant Colette.

Oui, de Comus que je fais rire, Je suis le plus cher favori.

SCÈNE VIII. La Critique, Le Vaudeville, Arlequin.

LA CRITIQUE et LE VAUDEVILLE

On joue la Marche de Coresus, sur l'air, Faites décrotter vos souliers.

Air : de Couperin.

De Corésus Chantons la gloire, Chantons en chorus Ses airs à boire ; Tous ses rigaudons, Ses cotillons.

Rigaudon : Air à deux temps, très animé, sur lequel on dansait le rigaudon, et, par extension, tout air propre à une danse vive. [L]

LE VAUDEVILLE, chante

Air : Un Préfet beau, bien fait.

On trahit vos ardeurs....

LE VAUDEVILLE

Ture lure.

ARLEQUIN

Air : Quand on a prononcé.

Je veux me plaindre en vain vous m'imposez silence.

ARLEQUIN

Air : Folies d'Espagne.

Ah, ventrebleu ! c'est se moquer du monde.

LA CRITIQUE

Air : Mariés ; mariés, mariés-moi.

C'est-là qu'on voit Agenor.

Arlequin s'en va de dépit de ne pouvoir parler.

SCÈNE DERNIÈRE. Le Vaudeville, La Critique, La Contredanse, Le Menuet, etc.

On danse.

1 280 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0