Comédie en vers
Le je ne Sais quoi
Personnages
- MOMUS
- VÉNUS
- APOLLON
- LE JE NE SAIS QUOI
- LE GÉOMÈTRE
- LE PETIT MAÎTRE
- LE SUISSE
- LE PUBLIC FÉMININ
- L'ACTEUR FRANÇAIS
- LE MUSICIEN
- LA DANSEUSE
- SILVIA
- TROUPE de CALOTINS ET CALOTINES
SCÈNE PREMIÈRE. Momus, Vénus.
MOMUS
C'est un fripon charmant, Qui n'est pas votre fils, et qu'on prend pour son frère. Dont le nom même est un mystère ; Déserteur de mon régiment Ainsi que de Cythère. Il a les traits peu réguliers, mais fins ; Son air est ingénu, ses discours font badins ; Il est brun de visage, et petit de figure ; De l'Art trop composé fuit les charmes contraints, Et tient ses agréments des mains de la Nature. Votre fils est plus beau, mais je crois celui-ci, Soit dit sans vous mettre en colère, Mille fois plus piquant, mille fois plus joli, Et dans tout ce qu'il fait il a le don de plaire.SCÈNE II. Apollon, Momus, Vénus.
APOLLON
Le Dieu Momus l'y cherche aussi. Est-ce pour lui donner un brevet de Calotte ? Il en est digne sûrement Par sa rare conduite.MOMUS
Mais vous faites par là son éloge vraiment. La brigue ne fait rien dans notre Régiment, On n'y reçoit que le mérite ; Vous en faites, Seigneur, vous-même l'ornement, Aussi bien que le Dieu dont vous blâmez la fuite.APOLLON
Un tel honneur me flatte infiniment : Mais je me rends justice, et je sens l'avantage Qu'a sur moi cet enfant volage ; C'est lui qui, le premier, a rendu florissant Ce corps dont la chaleur s'est un peu ralentie.MOMUS
Eh ! C'est depuis qu'il est absent. Sans le Je ne sais quoi tout languit dans la vie, Il en fait tout l'enchantement ; C'est le Je ne sais quoi qui met sur la Folie, Cet aimable vernis qui la rend si jolie, Et sur tous mes sujets répand cet enjouement Qui fait passer heureusement Leur plus piquante raillerie. Sans le Je ne sais quoi, le Dieu des Vers ennuie ; Il donne à ses accords ce doux charme qui plaît, Et remplit seul la Tragédie De la chaleur de l'intérêt. Sans le Je ne sais quoi, sans sa grâce infinie, La Beauté n'offre aux yeux qu'un éclat impuissant : C'est le Je ne sais quoi, qui, je ne sais comment, Forme la sympathie. Enfin, par ce Je ne sais quoi, Un coeur s'attache à l'autre, et sans savoir pourquoi. On combattrait en vain, sa douce tyrannie ; Du petit Enchanteur un regard séduisant, Un coup de tête, un geste, une manière. Déesse des Amours, font plus en un instant, Que ne feraient votre Art et son talent En une année entière. Heureux cent fois l'Auteur, Heureux l'Amant, heureux l'Auteur, Heureuses mille fois les Belles, Sur qui ses libérales mains Répandent en naissant ses grâces naturelles ; De toucher et de plaire ils sont toujours certains,APOLLON
Ciel ! Qu'entends-je ? Momus s'est fait panégyriste.Panégyriste : Celui qui fait un panégyrique. Discours public à la louange de quelqu'un. Par extension tout parole d'éloge. [L]
MOMUS
Doucement, je ne fais cet éloge de lui, Que pour mieux vous blâmer l'un et l'autre aujourd'hui. Du départ de ce Dieu vous êtes seuls la cause.APOLLON
Qui ! Nous ?MOMUS
Ce sont tous les abus que vous avez permis, C'est l'affectation, c'est la coquetterie, Le fard et le clinquant qui semble, des habits, Avoir passé dans les écrits ; Ce sont tous les faux airs que le Faste a fait naître, Qui l'ont forcé d'abandonner Paris, Pour suivre la Nature en ce séjour champêtre. Voilà ce qu'a produit la fureur de paraître. De la Simplicité l'on ne sent plus le prix ; Toute Belle est coquette, et fait gloire de l'être ; Tous les Auteurs sont beaux Esprits, Et tout Amant est Petit Maître. De la contagion si quelqu'un est exempt, C'est à l'abri de ma marotte, Et pour amis du Vrai, je compte uniquement Nos Officiers de la Calotte.Petit maître : Fig. et familièrement. Petit-maître, jeune homme qui a de la recherche dans sa parure, et un ton avantageux avec les femmes. [L]
Marotte : Espèce de sceptre qui est surmonté d'une tête coiffée d'un capuchon bigarré de différentes couleurs, et garnie de grelots ; c'est l'attribut de la Folie, et c'était celui des fous des rois. Fig. et familièrement. Objet de quelque folie. [L]
Calotte : Sorte de petite calotte noire que portent les prêtres. Par dénigrement, la calotte, les prêtres, le clergé. [L]
APOLLON
Je fronde, comme vous, le faux goût d'à présent, Mais, malgré mes efforts, son Empire s'étend.VÉNUS
C'est par un pur caprice, et non par notre faute, Que nous avons perdu ce Génie inconstant ; Avec les grâces de sa mère, Il a l'humeur fantasque de son père.MOMUS
Ce que j'y vois pour vous de plus triste aujourd'hui, C'est que depuis le jour que ce Dieu s'est enfui, L'Ennui mortel a pris sa place, Et l'on bâille à Cythère aussi fort qu'au Parnasse. L'Amour ne fait plus que languir, De vains amusements on a beau le remplir, Le coeur demeure toujours vide, Et l'Ennui, d'un vol rapide, S'y vient nicher au milieu du Plaisir.MOMUS
C'est notre premier Temple ; il est de notre honneur D'en prendre la défense : C'est la cause d'ailleurs de tous les Immortels. Si l'Ennui s'établit dans le sein de la France, Il détruira tous leurs autels.MOMUS
Agir tous de concert, Pour arracher de ce désert Le Dieu, dont la présence, Peut seule exterminer cet Ennemi fatal : Mais il ne faut pas moins qu'un effort général ; Cette Grotte et ces lieux qu'arrose une onde pure, Pour retenir ses pas semblent formés exprès ; De leur agréable structure, Le seul Caprice a fait les frais.MOMUS
Pour lui faire quitter ces lieux, Écoutez un dessein que mon esprit projette, Et qui sera, je crois, approuvé dans les Cieux : Parmi tous les Mortels qui nous rendent hommage, Que chacun de nous tâche à trouver un sujet, Qui puisse avoir l'heureux attrait De rappeler ce Dieu volage, Et de le fixer tout à fait.APOLLON
Vous espérez avoir, sans doute, l'avantage De l'emporter sur tous les autres Dieux ; Et ce retour sera l'ouvrage De quelque Calotin joyeux.MOMUS
Mais ne croyez pas rire, avec un tel langage ; On plaît moins par le sérieux, Qu'on ne fait par le badinage ; Et le JE NE SAIS QUOI, si charmant à nos yeux, Est lui-même porté vers le Calotinage, Et tient de lui ses traits les plus victorieux.VÉNUS
Mais aux Mortels pourquoi donner la gloire De l'exécution ? C'est nous avilir de les croire Dans cette occasion, Plus capable que nous d'obtenir la victoire.MOMUS
C'est cette dignité qui doit nous en exclure : La contrainte et l'apprêt qui suivent la Grandeur, Donneraient l'épouvante à notre déserteur.VÉNUS
Avant de recourir à ce moyen extrême, Moi, je veux essayer du moins, Si je ne pourrai pas réussir par moi-même.MOMUS
Des Coquettes elle est la Reine, Il est le Dieu des beaux Esprits ; Je ne suis nullement surpris Si l'Amour propre les entraîne. D'un si noble dessein je vous applaudis fort : Mais voici ce Dieu solitaire, Qui vers ce Lieu prend son effort ; Il s'offre à vos filets, signalez votre effort. Pour convaincre les Dieux du choix qu'ils doivent faire, Et pour songer au mien, moi, je quitte ce bord.Il s'en va.
SCÈNE III. Apollon, Vénus, Arlequin.
ARLEQUIN
Quels sont les importuns qu'ici je vois paraître ? C'est Apollon, et Madame Vénus. Qu'ils sont changés depuis que je ne les ai vus ! J'avais d'abord peine à les reconnaître.ARLEQUIN
Que veulent-ils ?ARLEQUIN
Quelle affectation ! Quel rouge épouvantable ! Je ne puis soutenir leur aspect seulement. Vite, rentrons dans mon appartement.ARLEQUIN
Ah ! Vous me trouvez donc joli ?VÉNUS, d'un air minaudier
Plus on vous voit, et plus on vous trouve agréable.ARLEQUIN, à Vénus
Ce compliment est fort poli ; Mais, ne pourriez-vous pas de grace, Me dire des douceurs, sans faire la grimace ?ARLEQUIN
Ah ! Cous m'affadissez par votre flatterie, Et vous accompagnez ce trait digne de vous. D'un souris fat et plein d'afféterie, Capable de gâter l'éloge le plus doux. Faites-moi tous les deux un plaisir, je vous prie ?APOLLON
Volontiers.ARLEQUIN
C'est qu'avec l'Art, j'ai de l'antipathie, Et pour trancher les discours superflus, Que Madame n'est plus Qu'une vieille Coquette à mes yeux enlaidie, Dont je ne puis souffrir le visage fardé ; Et que vous êtes, vous, un bel esprit guindé, Dont l'entretien m'ennuie.APOLLON, l'arrêtant
Arrêtez, charmant JE NE SAIS QUOI, Ne partez pas si vite. Nous avons traversé les airs, Vénus et moi, Pour venir vous rendre visite.VÉNUS, en le retenant
Ah ! Montrez-nous plutôt le moyen de vous plaire, Pour vaincre vos rigueurs, dites, que faut-il faire ?APOLLON
C'est à quoi, chaque jour, notre esprit s'étudie ; Et sans cesse par nous votre air est imité.ARLEQUIN
Par là même, morbleu, vous êtes affecté : On n'est plus naturel, si tôt que l'on copie. Ainsi, plus de commerce.ARLEQUIN
Je le recevrois beaucoup mieux.ARLEQUIN
C'est que les hommes sont moins fardés que les Dieux, Plus on est guindé dans les Cieux, Moins on est près de la Nature, Et souvent les plus Grands sont les plus ennuyeux. Voilà pourquoi je vous fais mes adieux.SCÈNE IV. Arlequin, Un Géometre.
LE GÉOMÈTRE, sans voir Arlequin
Plus je combine, plus je pense, Et moins dans le fond je conçois Le prétendu JE NE SAIS QUOI, Dont chacun regrette l'absence, Et qu'on dit en ces lieux faire sa résidence.ARLEQUIN, à part
Ce Faquin-là médit de moi.LE GÉOMÈTRE
Ou la Géométrie est fausse et vaine en soi, Et je suis une franche bête ; Ou ce JE NE SAIS QUOI, dont l'Univers s'entête, Et cette gentillesse avec cet agrément, Que dans le monde on cherche tant, Et dont on prétend qu'il est Père, Ne sont qu'une pure chimère. L'exacte Vérité, la solide Raison, Ont seules droit de plaire, Tout le reste n'est qu'un jargon.ARLEQUIN
Holà, hey ! Jargon toi-même. Sais-tu bien, maître Original, Sais-tu bien que celui dont tu parles si mal, Pourrait fort bien punir ton insolence extrême.LE GÉOMÈTRE
Vous le connaissez donc ?LE GÉOMÈTRE
Pour moi, la Vérité qui me conduit ici, Ne me permet pas de me rendre, Avant d'être mieux éclairci.LE GÉOMÈTRE
Mais je ne vois que vous seul en ces lieux.ARLEQUIN
Mais, Animal indécrottable, Je suis un être, moi, mais un être palpable. Tu n'as plutôt qu'à me tâter.LE GÉOMÈTRE
Le rapport de mes sens est trompeur, variable, Sur lui je ne puis m'assurer : C'est mon esprit qu'il faut seul pénétrer D'une conviction qui soit inébranlable. À mes regards que sert de vous montrer : Je ne saurais vous croire véritable, Vous que rien jusqu'ici n'a pu me démontrer. Il faut, s'il vous plaît me permettre, Pour me convaincre pleinement, De vous examiner géométriquement, Et de vous définir sans plus longtemps remettre.LE GÉOMÈTRE
Souffrez du moins, de peur d'un quiproquo, Souffrez que je vous décompose, Ou je vous tiens pour un zéro.ARLEQUIN
Je vais te faire voir que je suis quelque chose, Et te décomposer toi-même de façon, Que tu vas au plÛtôt changer d'opinion.LE GÉOMÈTRE
Arrêtez, point de violence. Là, soit, pour un moment et j'admets votre existence, Mais pour mieux affermir mon esprit chancelant,Il tire de sa poche un demi Cercle, et le braque sur une canne qu'il tient à la main, et qui sert d'appui.
Avec ce demi cercle agréez seulement, Que je mesure ici votre circonférence, Et prenne exactement chaque dimension.LE GÉOMÈTRE
Ne remuez donc pas. Un peu de patience.LE GÉOMÈTRE
Que faites-vous ? Quel aveugle dépit !ARLEQUIN
Vous êtes un faquin, dont l'audace sournoise Et le doute insolent excitent mon courroux. Je ne suis pas un Dieu qu'on mesure à la toise, Et je devrais ici vous donner mille coups.LE GÉOMÈTRE
Eh, par là qu'avanceriez-vous ?ARLEQUIN
Je saurais te convaincre avec tes propres armes. Mais, va, tu n'as point d'yeux pour connaître mes charmes, Et toi-même tu perds tous les soins que tu prends. Je suis un Don de la Nature, Qu'on ne peut concevoir par l'art ni parle temps, Et qu'on ne vit jamais briller dans la figure, Ni dans le cabinet de Messieurs les savants.SCÈNE V. Arlequin, Le Petit Maître.
ARLEQUIN
Moi ? Point du tout.LE PETIT MAÎTRE
C'est Vénus et l'Amour, Qui soupirent tous deux après votre retour, Et qui m'ont aujourd'hui donné la préférence Sur tant d'aimables gens Qui font l'ornement de la France. Dans cette occasion, je dois, sans perdre temps, Vous marquer ma reconnaissance, Et vous faire, Seigneur, mille remerciements.ARLEQUIN
Eh, pourquoi s'il vous plaît ?LE PETIT MAÎTRE
La demande m'étonne ! Pour avoir comblé ma personne De tous vos dons les plus charmants.LE PETIT MAÎTRE
Si je plais, c'est à vous que j'en suis redevable.ARLEQUIN
Vous vous moquez en vérité, Monsieur le Petit Maître, Je n'ai pas seulement l'honneur de vous connaître.LE PETIT MAÎTRE
Trêve de modestie et de déguisement. Tous ces bons airs qu'en moi l'on voit paraître, Ce goût qui règne en mon ajustement, Ce dehors, ces façons, ces riens inexprimables, Qui rendent tous les coeurs épris, Ces coups de tête inimitables, Qui tâchent d'attraper tous nos jeunes Marquis. Quand on les voit dans les coulisses Déployer leur talents aux yeux des spectateurs, Et jouant avec les actrices, Chanter plus haut que les acteurs.Il chante.
Ah ! Belle Reine, est-il possible Que vous soyez sensible Pour un autre que moi ? Ah ! Belle Reine, est-il possible, Que je ne sois pas votre Roi ?Il déclame.
En un mot tous ces dons, qui parent ma figure ; C'est de vous seul que je les tiens.ARLEQUIN
Il n'en est rien, je vous assure ; Car je ne reconnais pour miens ; Que ceux qui sont marqués au coin de la Nature. Et jamais Petit Maître...ARLEQUIN
Apprenez mieux à vous connAître, La Nature jamais ne fit un Petit Maître ; Le plus aimable est toujours apprêté ; Et c'est en le louant autant qu'il puisse l'être, Le Chef-d'oeuvre de l'Art et de la Vanité : Ainsi détrompez-vous.SCENE VI. Arlequin, Le Petit Maître, Un Officier Suisse.
LE SUISSE
Li Tieu qui préside à la Tonne, Monsir Pacchus, me preserir à tous, Et faire choix de mon personne Four faire l'Ambassade, et la Harangue à fous.ARLEQUIN
L'aimable Ambassadeur ! Qu'il a de gentillesse ! Quand Bacchus a choisi Un Envoyé de cette espèce, Assurément il était dans l'ivresse.LE SUISSE, à Arlequin
Moi, mon petit Cadet, fous troufe fort choli ; Tout li Corps di Bifeurs qu'ici ché represente, S'ennuier peaucoup Tieu merci, Di foir fotre personne absente ; Nous être également, sans li CHE NE SAIS QUOI, Tout che ne sais comment, et sans savre pourquoi.LE PETIT MAÎTRE, à Arlequin
Des Suisses soupirer après votre présence ! Ce Phénomène me surprend, Je ne croyais pas seulement, Que le JE NE SAIS QUOI fut de leur connaissance.LE SUISSE
Toi li parle très-mal, quand toi li parle ainsi ; Et por tranche un discours qui m'échauffe mon pile, Moi di CHE NE SAIS QUOI si fort être l'ami, Que li mène soupir sti soir même à la file.ARLEQUIN, à part
Ce ne sera pas d'aujourd'hui.LE PETIT MAÎTRE, au Suisse
Vous pouvez vous passer de lui, Et son secours vous est fort inutile ; Vous n'avez pas, Messieurs, le goût si difficile : Pourvu qu'un Cabaret, centre de vos plaisirs, Vous offre une table garnie, Il n'est plus rien qui manque à vos désirs.LE PETIT MAÎTRE
Quoi donc ?LE SUISSE
Un Fanchon pien cholie. Puis dans limême tems li manque au Tieu tu Fin, Sti ché ni scai quoi di fin, Qui touchours fous refeille, Et fous fait afalir de son liqueur fermeille, Pendant trois chours entiers li soir et li matin, Sans être incommodé di tout li lendemain, Ho ! Sti CHE NE SAIS QUOI n'avre pas sa pareille. Puis manque à mon moustache encor un acrément, Qui de Monsir dépend ; C'est que son petit main rempli de chentillesse, Li tonne un tour patin, et sti che ne sais qu'est-ce Qui me rente charmant Aux yeux de mon Maîtressse.ARLEQUIN
Le bel emploi pour moi !LE PETIT MAÎTRE
Comment, Monsieur, comment, Toute votre personne a naturellement Tant de grâces et tant de charmes, Qu'elle n'a pas besoin d'aucun autre ornement ; Vos moustaches, surtout, frisent si joliment, Que l'objet le plus fier doit leur rendre les armes.LE PETIT MAÎTRE
Moi, rire à vos dépens, je n'en suis point capable ; Et pour être raillé vous êtes trop aimable.LE SUISSE
Ne crois point patiner, mon foi, Dans mon façon, moi l'être autant que toi ; L'avre de mon Pays li craces en partage.LE PETIT MAÎTRE
Des grâces Suisses ! Oh, je sens leur avantage.LE SUISSE
Par la tertombre, moi, Moi parlir tout di pon, et fouloir fiste faire Monseignir li ché ne sais quoi, Chiche de sti petit affaire.LE PETIT MAÎTRE
Vous êtes sûr d'avoir une victoire entière.ARLEQUIN
Le défi me paraît plaisant, Je vais vous écouter fort attentivement. Parlez. Sur pareille matière, Je me crois juge compétent.LE SUISSE
Eh pien, Monsir, sans tardir dasantache, Por faire le comparaison, Ricarte son personne ; obserse sti mignon : Li plutôt afre l'air, le foix et la fissage D'une fille que d'un garçon. Puis toi pressentement, toi contemple mon mine ; Admire cette coffre, et mon larche poitrine ; Foi sti maintien guerrier, sti front machestueux ; Foilà, foilà ce que ché nomme Le témoignache afantacheux, Et tout li srai peauté d'in homme : Et foilà ce qui plaît, surtout, À tous les Tames di pon cout ; Et dans leur petit coeur fait fenir le tendresse, Peaucoup mieux que sti drole afec son chentillesse.ARLEQUIN
Ah, ah, ah, je ris de bon coeur.LE PETIT MAÎTRE, bas à Arlequin
Un tel original vous réjouit, Seigneur ?ARLEQUIN
Rien n'est plus véritable. Ce Suisse qui se croit aimable, Et qui vient avec vous faire assaut d'agrément, Me divertit infiniment. Mais vous, qui vous moquez d'un pareil personnage, Vous me divertissez encore davantage.LE PETIT MAÎTRE
Qui, moi, Seigneur, je vous divertis ?ARLEQUIN
Oui. Vous le plaisantez aujourd'hui, Et vous trouvez ses façons singulières, Lorsque, dans vos manières, Vous êtes ridicule autant et plus que lui.LE SUISSE
Oh ! L'estre fort pien dit cela, Tiaple m'emporte, Et montre à respectir un homme de mon sorte.LE PETIT MAÎTRE
La chose me surprend. Vous trouvez mes façons Plus choquantes que celles D'un homme des Treize Cantons : Dites-moi, pour les trouver telles, Dites-moi du moins vos raisons ?Treize cantons : La Suisse.
ARLEQUIN
Oh ! Pour trancher en deux mots la dispute, Vous avez pris de mauvaises leçons, Et je fais plus de cas de la Nature brute, Telle qu'en un Suisse sans fard On peut la voir paraître, Que des faux agréments de l'Art, Qui brillent dans un Petit Maître.LE PETIT MAÎTRE, à Arlequin
Jusqu'ici, d'être aimable, on m'a pourtant flatté.LE PETIT MAÎTRE
Vous m'accusez d'être affecté ! Vous êtes le premier. Tout autant que personne Je crois avoir, sans vanité, Ces grâces, cette aisance, et cette liberté Que le grand Monde donne. J'abhorre sur tout l'air que vous me reprochez.ARLEQUIN
Il y paraît à vos manières. Vous caressez ainsi vos lèvres minaudières, Et voici comme vous marchez.Il se promène et contrefait le Petit Maître.
LE PETIT MAÎTRE, à Arlequin
Eh, comment donc marcher ? Montrez-m'en la science.LE SUISSE
Comme li marche, moi. La facon la plus ronde Esire la meillire facon. Ricarte sti pon air, profite du lecon, Et par là, plaire à tout li monde.LE PETIT MAÎTRE, d'un air ironique
Cette démarche est noble, et vous avez raison.À Arlequin.
Ah ! C'est trop m'éprouver. Seigneur, je vous supplie, De vous déterminer à partir avec moi, Et de quitter la raillerie,ARLEQUIN
Je voudrais à tous deux vous être favorable, Mais je ne puis me rendre à vos soins empressés.LE PETIT MAÎTRE
D'où vient ?LE SUISSE
Porquoi ?SCÈNE VII. Arlequin, Le Petit Maître.
SCÈNE VIII. Arlequin, Le Public Féminin.
LE PUBLIC
Ah, vous voilà, Seigneur, je vous trouve à la fin, Mais ce n'est pas sans une peine extrême : Je n'en puis plus. Il faut bien qu'on vous aime Pour avoir fait tant de chemin, Et pour vous visiter jusques dans ces retraites.LE PUBLIC
Quoi se peut-il en ce moment, Que le Père de l'Agrément Et de la Gentillesse, Me demande mon nom, et qu'il me méconnaisse ? Moi, l'objet autrefois de son empressement, Et de sa plus vive tendresse : Moi, qui décide seul, et souverainement, Des affaires qui font de son département ; Moi, dont le Tribunal est tout puissant en France, Dont le goût naturel surpasse la Science Du Peuple Auteur qu'il éclaire souvent ; Qui, l'éventail en main, juge aussi sûrement, De la bonté des pièces de Théâtre, Que de l'air des Habits et de l'Ajustement, Dont je suis idolâtre. Ma règle sûre est le pur sentiment. Mon coeur tendre et sensible Dicte lui seul tous mes arrêts, Et cet Oracle infaillible Est l'arbitre sûr des succès. Ce n'est qu'à ce qui porte un caractère aimable, Que mon encens est départi, On ne l'obtient jamais, si l'on n'est agréable. Connaissez à ce trait votre meilleur ami Le Public, qui toujours vous a le plus chéri.ARLEQUIN
Vous êtes le Public ? Vous.LE PUBLIC
Oui.ARLEQUIN
Le véritable.ARLEQUIN
Le Public en Cornette ! Il est méconnaissable. Mais pourquoi donc ? À quel dessein Vous travestir de la sorte ?LE PUBLIC
C'est l'habit qu'en tout temps je porte, Puisque je suis le Public Féminin, Cette aimable moitié du plus grand monde enfin, Dont je fais l'ornement et l'âme.ARLEQUIN
Ah ! Monseigneur ou bien Madame, Car je ne sais comment il faut vous appeler, Pardonnez à l'erreur qui m'a voit su troubler. Je révère le Public Femme ; D'être chéri de lui je me sens trop flatté, Et cette double qualité, Me fait sentir le prix d'une amitié si chère, Et craindre en même temps les traits de son courroux. Malheur à qui se voit haï de vous, Et trop heureux qui sait vous plaire. Oui, de tous les encens le vôtre est le plus doux, Et vous donnez le ton au Public votre frère. Mais, dans ce séjour écarté, Madame, qui vous a conduite ?LE PUBLIC
Les Grâces et la Volupté, Qui depuis votre fuite Ont perdu leurs attraits et leur vivacité, Vous savez qu'elles sont le partage ordinaire De notre sexe né pour plaire, Formé pour les amours, porté vers le plaisir, Et qui fait son unique affaire, De l'inspirer et de le ressentir : Mais chaque jour notre adresse impuissante A beau le varier, et beau le travestir Sous une forme différente, Il lui manque sans vous cette pointe charmante, Et ce JE NE SAIS QUOI, qui pique le désir. Sa douceur n'est plus apparente ; Ou plutôt avec vous le Plaisir s'est enfui : Sans pouvoir le saisir, je le cherche sans cesse. Je crois souvent, dans mon ivresse, Que je le tiens, et vais jouir de lui : Mais je ne trouve que l'ennui Sous le masque de l'allégresse.LE PUBLIC
Que dis-je, pour chasser la Tristesse cruelle, Un Monstre encor plus affreux qu'elle, Qu'ont mis au jour le désir effréné, Et la Coquetterie, A fait sentir partout son souffle empoisonné. On l'appelle galanterie. Il a, sous ce beau nom, séduit tous les esprits, Et trouvé le secret de régner dans Paris. Il se dit des plaisirs le père véritable, Et n'est que la source effroyable Du repentir et du dégoût. En rendant tout facile, il a renversé tout. Cet ennemi fatal de la délicatesse Par son affreux système a détruit la tendresse : Il a fait de l'Amour, un commerce honteux Formé sans sentiments, et lié sans estime, Où l'on jouit sans être heureux ; Un trafic passager, que l'intérêt anime, Que produit l'inconstance, et qu'ils rompent tous deux ; Des règles de la bienséance Notre coeur osant s'affranchir, S'écarte du chemin en croyant l'accourcir, Et nous avons beaucoup perdu de l'innocence, Sans rien gagner du côté du plaisir.ARLEQUIN
Par la seule innocence on y peut parvenir, Le Plaisir est trop pur pour subsister sans elle, On ne saurait briser leur chaîne mutuelle Sans le détruire ou l'affaiblir.LE PUBLIC
Ce qui me désespère, Comme lui l'agrément affecte de me fuir. À combler ma misère, Seigneur, tout semble concourir. J'ai de la peine à plaire, Et je ne puis me divertir. Je commence le jour par me mettre en colère : On m'éveille mal-à-propos Dans l'instant que je goûte un tranquille repos. Je m'arrache à regret des bras de la mollesse, Je crois que du sommeil la force enchanteresse Aura du moins reposé mes attraits, Que je vais me lever plus belle que jamais. Je cours me regarder : mais j'en suis bien punie ; Je vois les mêmes traits, Mais je ne trouve plus ma physionomie, Ni cet air animé qui leur donne la vie. A mon secours j'appelle l'art flatteur, Pour ramener cet éclat séducteur, Plus d'une habile main s'applique et s'étudie. De m'avoir rendu ma beauté On s'applaudit déjà, mon coeur en est flatté, Quand par une boucle indocile Tout l'ouvrage est gâté : On fait pour la réduire un effort inutile, J'y mets la main moi-même, et n'y puis réussir. L'Art me rend ridicule, au lieu de m'embellir, Et par malheur la chose est sans remède. Le chagrin que j'en ai me rend encor plus laide.ARLEQUIN
Vous méritez votre laideur, Et c'est pour vous apprendre, À vouloir employer l'artifice trompeur.LE PUBLIC
Pour mettre enfin le comble à ma mauvaise humeur, Un abbé doucereux à force d'être tendre, Précédé d'un robin, et suivi d'un auteur, À ma toilette vient se rendre.Robin : Terme de dénigrement. Homme de robe. [L]
LE PUBLIC
L'abbé m'endort en me prêchant fleurette, Et l'avocat m'assomme en plaidant ses raisons ; L'Auteur un peu moins sot, sans en être plus sage, Se tait en m'offrant un ouvrage, Qu'il s'empresse de publier. Je le lis ; mais je sens dès la première page : Quoiqu'on m'ait fait l'honneur de me le dédier, Et que de mon mérite il fasse l'étalage, Je sens qu'il n'a pas moins le don de m'ennuyer. Mon visage en fait la critique. Je bâille, en attendant l'heure de l'Opéra, Qui me délivre enfin de ces trois messieurs-là. Je m'y rends pour entendre une chanteuse unique, Qui porte jusqu'aux cieux sa voix sans la forcer, Qui ne connaît d'autre art que l'art de prononcer, Et n'a que le coeur seul pour Maître de Musique.LE PUBLIC
Mais de plus d'un acteur que je ne puis souffrir, Le chant désagréable et la mauvaise grâce En troublant ses accords, trouble tout mon plaisir, Et dans mon coeur portant la glace, Y fait rentrer l'ennui qui venait d'en sortir. Ce poison est mêlé d'un transport de colère, Et je ne puis alors m'empêcher d'envier. L'heureuse liberté dont jouit le parterre, Et l'avantage qu'a mon frère De siffler, quand il veut, pour se désennuyer.ARLEQUIN
Si les dames sifflaient en pleine comédie, J'irais exprès pour voir cela. Elles feraient, je crois, une mine jolie.LE PUBLIC
Ce n'est pas tout, je sors de là, Et je me rends aux Tuilleries, Espérant dissiper un mal de tête affreux. Mais malgré leur éclat qui vient frapper mes yeux, Je sens que par l'art seul elles sont embellies, Et je désire à ces beaux lieux, L'air simple et naturel qu'on voit dans ces prairies. J'ai beau les parcourir avec empressement, Pour divertir l'ennui dont je suis possédée, Et jouir de l'amusement De regarder et d'être regardée : Je n'aperçois à chaque instant Qu'ajustements sans goût, et que modes choquantes, Qu'airs empruntés, mines impertinentes. À force d'être trop parés, J'y vois des hommes ridicules, Imitants nos paniers outrés, Maronnés comme nous, et beaucoup plus poudrés ; Il ne leur manque que des mules.Maronner : Terme populaire. Murmurer. [L]
Mule : Sorte de pantoufle pour les hommes, et de chaussure sans quartier pour les femmes. [L]
LE PUBLIC
Lasse de prendre l'air, bien moins que la poussière, Et sentant que mon mal ne fait que s'augmenter. Par tant d'objets qui n'ont que l'art de me déplaire, Et contre qui je me sens irriter, Même à l'instant qu'ils me sont rire, Je quitte ces jardins, sans avoir pu goûter D'autre contentement que celui de médire. Vous ne pouvez pas mieux faire votre satyre.LE PUBLIC
Je compte que la nuit va me dédommager D'avoir passé tristement la journée ; Et par la Volupté je me vois amenée Dans un Hôtel riant, tout fait pour la loger. D'abord la gaieté se déploie Sur le front animé du Maître du logis, Et de là se répand parmi tous les esprits. D'un repas enchanteur tout annonce la joie : Petits plats délicats, et convives choisis. Le goût préside à tout ; les Grâces et les Ris Avec nous sont assis à table. On sent bientôt régner ce concert délectable, Qui naît des coeurs bien assortis, Et forme l'enjouement, sans qui les mets exquis N'ont qu'un goût effroyable. On se livre aux accès d'une folie aimable ; Le plaisir désire vient insensiblement Dans le vif transport qui m'enflamme, Avec un vin de Grave aussi frais que brillant, Je le sens, ce plaisir, qui coule dans mon âme. Dans le moment fatal qu'un homme affreux, pesant, Qu'on n'attend point, forçant la porte, Vient présenter son visage assommant, Et glacer tous les coeurs par l'ennui qu'il apporte, Nous prenons tous la fuite, et notre joie est morte. Pour surcroît d'agrément, Je rencontre chez moi mon mari qui m'attend, Et veut m'entretenir quand je suis arrivée ; Mais je le quitte brusquement, Et vais me coucher en grondant, Ainsi que je me suis levée.ARLEQUIN
Votre récit est fort touchant.LE PUBLIC
Par le détail exact de l'ennuyeuse vie Que je mène, depuis que vous êtes absent, Jugez, Seigneur, de ma peine infinie : C'est de votre retour que mon bonheur dépend.ARLEQUIN
Je puis vous donner maintenant, Madame, sans quitter cette plaine fleurie, Le moyen de goûter plus de contentement, Et de vous rendre plus jolie.LE PUBLIC
Et comment donc ?ARLEQUIN
Premièrement ; Fuyez l'art imposteur dont vous êtes esclave ; Couchez-vous de bonne heure, et levez-vous matin ; N'usez plus tant de Vin de Grave, Et vous aurez le teint plus frais le lendemain.ARLEQUIN
Vous êtes née assez aimable Pour vous passer de lui : Rapprochez-vous du naturel, Madame, Qui peut lui seul vous embellir ; A cet instinct si sûr, laissez aller votre âme, Il la saura mener droit au plaisir, Et vous m'obligerez par là de revenir.LE PUBLIC
Soit : mais vous me tiendrez parole, s'il vous plaît ; Car je n'écoute point d'excuse. Je suis peuple, Seigneur, et femme qui plus est ; Impunément jamais on ne m'abuse : Après-demain tenez-vous prêt, Je viendrai vous tirer de ce séjour champêtre. À votre aspect, l'ennui va disparaître, Les Grâces vont se rétablir, Et tous les Plaisirs vont renaître. Quel favorable changement ! L'Abbé va devenir piquant, Le Financier léger, aimable ; Le Robin amusant et railleur agréable ; L'Auteur, plein d'agrément : Et, jusqu'à mon Mari, tout va m'être charmant.SCÈNE IX. Arlequin, Un Acteur Français.
L'ACTEUR
Dans l'état déplorable où nous sommes réduits, Je ne sais où je vais, je ne sais où je suis ! Ah ! Seigneur, pardonnez à mon désordre extrême.ARLEQUIN
Que cherchez-vous ici ?L'ACTEUR
Je vous cherche vous-même.ARLEQUIN
Mais, quel homme êtes-vous ?L'ACTEUR
Je suis Héraclius, Mithridate, César, Pompée et Régulus ; Pour tout dire en un mot, je règne sur la scène, Et je suis envoyé vers vous par Melpomène. C'en est fait ; nous touchons à notre dernier jour ; Son Empire est détruit sans votre prompt retour. Privé de vos attraits et de votre présence, Sur les coeurs révoltés je n'ai plus de puissance. Je suis en vain paré du grand titre de Roi, Quand le peuple est mon maître, et m'impose la loi : Sitôt que je n'ai point le bonheur de lui plaire, Sa redoutable voix me contraint de me taire, Il ne pardonne rien à qui l'ose ennuyer. Quand je songe aux affronts qu'il me faut essuyer, Une juste fureur de mon âme s'empare. Je jette mon chapeau, je descends au Tartare, Je marche à la lueur du flambeau d'Alecton, J'embrasse Proserpine en dépit de Pluton. Dieux ! Il veut me frapper de son sceptre effroyable !Alecton : dit l'Implacable, est une des trois Furies (ou Euménides en grec) qui poursuivaient Oreste, parricide et mari incestueux de sa mère Clytemnestre. Voir la tragédie "Les Euménides" d'Eschyle.
L'ACTEUR
Arrête ! Dieu cruel... pour éviter ses coups Fuyons... J'entends Cerbère aboyer après nous. Il se lance sur moi dans sa cruelle rage !Cerbère : chien à trois têtes, était chargé de la garde des Enfers, et veillait jour et nuit. Orpéhe l'endormit en allant chercher Eurydice, Hercule sut le contenir quand il descendit aux Enfers, Enée mit en défaut sa vigilance avec le gâteau que lui avait donné Déiphobe ; mais il dévora Pirithoüs qui venait pour enlever Proserpine. [B] Fig. personnage vigilante et suspicieuse.
ARLEQUIN
Dites-moi, Roi des Fous, pourquoi tout ce tapage ? Pourquoi vous tourmenter avec tant de fureur ?ARLEQUIN
Que la peste t'étouffe ! Avec ce bruit terrible, Tu n'excites en moi, qu'un mal de tête horrible.L'ACTEUR
Applaudissez du moins à mes gestes choisis, Et de mon Jeu muet sentez bien tout le prix ; Au mérite, au talent, rendez enfin justice, Et du chapeau sur tout admirez l'exercice. En trois temps je le mets et l'ôte fièrement ; Puis ma main, avec grâce, en décore mon flanc. Vous vous armez en vain d'un front sauvage et rude, Vous ne sauriez tenir contre cette attitude.ARLEQUIN
Campé de la manière, ô Prince sans égal ! Il ne vous manque plus, vraiment, qu'un piédestal, Et vous orneriez bien une place publique : Mais vous m'ennuyez fort dans ce séjour rustique.L'ACTEUR
Ah ! pour vous ramener au sein de nos États, Il faut, je le vois bien, que je marche à grands pas, Et qu'épuisant mon art... Mais, inutile gêne ! À me battre les flancs je perds toute ma peine. J'ai beau rouler mes yeux ; j'ai beau lancer ce bras, Et forcer mon gosier, vous n'applaudissez pas ! Aux efforts que je fais vous êtes insensible, Et montrez la rigueur d'un parterre inflexible. Puisque vous n'êtes point frappé par la terreur, Voyons si la pitié touchera votre coeur. J'embrasse vos genoux, et j'implore vos charmes ; Laissez-vous, Dieu puissant, attendrir par mes larmes ; Soyez touché du sort d'un prince malheureux, Qui n'est plus respecté sous ses habits pompeux. Je vois à chaque instant ma grandeur méprisée : Mes voeux infortunés excitent la risée. Venez rendre à mon rang sa première splendeur, Et répandre sur nous ce charme séducteur, Qui sait nous attirer une indulgence extrême, Et qui fait applaudir jusqu'à nos défauts mêmes. Ne laissez point tomber un théâtre fameux, Dont vos faveurs jadis ont fait fleurir les jeux. Au nom d'Agamemnon, au nom de nos Princesses, Venez du peuple enfin nous rendre les tendresses."Prince malheureux" est une expression qui revient dans nombreuses tragédies (17) dont Bérénice (4 fois) de Racine, chez Corneille (3 fois) et Pyrrhus de Crébillon (3 fois).
L'ACTEUR, se levant
Non, d'en avoir tant dit je suis même confus ; Vos Mépris redoublés lassent ma patience, Et tout m'insulte en vous jusqu'à votre silence. Je suis entré, Seigneur, éperdu dans ces lieux, Et vous me contraignez d'en sortir furieux. Adieu, je vais, je cours, guidé par la colère, Des Princes tels que moi la ressource ordinaire, Remplir tous nos États des horreurs que je sens, Pour première victime immoler le bons sens ; Et signalant mes coups par des débris illustres, Poignarder le souffleur, et briser tous nos lustres.SCÈNE X. Le Musicien, La Danseuse, Arlequin.
LA DANSEUSE
Votre Voix tendre....LE MUSICIEN
Ah ! C'est vous.LA DANSEUSE
Ah ! C'est vous.ENSEMBLE
Qui charmerez ce Dieu.LA DANSEUSE déclame
Mais le voilà qui paroît dans ce Lieu.LA DANSEUSE
De Terpsicore, moi, je suis Une élève chérie.Elle déclame.
Vers Vous, Seigneur, par ces divinités L'un et l'autre aujourd'hui nous sommes députés.LE MUSICIEN chante
Du Public enchanté j'ai mérité l'estime, Je réunis les goûts divers. Je suis tantôt badin, je suis tantôt sublime, Je fais l'honneur de nos concerts ; Ma Canne seule les anime, Et fait sentir l'esprit qui règne dans nos airs.LA DANSEUSE
Je suis le Phoenix de la danse, Je fais l'étonnement des yeux ; Et comme une aigle qui s'élance, Je m'élève jusques aux Cieux.LE MUSICIEN
Grâce à mon art divin, j'affronte le tonnerre, Je maîtrise et parcours les éléments divers ; Soutenu par mes sons je vole dans les airs, Je règne sur la Terre, Et je nage au milieu des mers.LA DANSEUSE
D'un zéphyr mutin, Folâtre et badin, Par un effort nouveau Je suis le tableau ; Et mon pied léger Vole, et trace dans l'air, Par son rapide cours Cent lacs d'amours. La jeunesse, La vieillesse, Admirent mes entrechats ; La justesse, La vitesse Qu'on voit dans mes pas, Ne se conçoit pas.LE MUSICIEN
Mon Talent le plus grand et le plus admirable, Est celui d'inspirer un sommeil favorable. Mes sons endorment noblement, Et je fais bâiller décemment. Si je peins un buveur renversé sous la table, Vous l'entendez distinctement Qui ronfle musicalement.LA DANSEUSE
Mes bras expriment la mollesse Reposant sur un lit de fleurs ; Et mes yeux peignent l'ivresse Où plongent de tendres ardeurs.LE MUSICIEN
Je célèbre l'Amour, je chante son empire Sur tout ce qui respire. A l'Oreille je peins les charmes du printemps, Et le souffle léger du zéphyr qui soupire. J'imite par mes Sons tous les chants différents Des oiseaux amoureux qui plaignent leur martyre : On croit ouïr parfaitement Un serin qui ramage, un pigeon qui roucoule, Et qui gémit de son tourment ; Le jet d'eau qui s'élance audacieusement, Le cascade qui tombe, roule, Et qui de là se coule Dans le lit d'un fleuve charmant.LA DANSEUSE
Mes pas qui coulent doucement, D'abord imitent l'onde pure ; Puis, précipitant leur mesure, Partent vite comme un torrent.LE MUSICIEN
Au goût français j'allie Le goût brillant de l'Italie ; Je sais dans mes airs nouveaux Badiner (trois fois.) les jeunes fleurettes. Je fais dans mes chansonnettes Sautiller (trois fois.) les petits moineaux ; Et par mes tendres musettes, Frétiller (trois fois.) les habitants des eaux.LA DANSEUSE
Mes yeux naïfs et mes airs innocents, D'une Agnès aux regards tracent le caractère ; D'une coquette qui veut plaire, Je peins les gestes agaçants, Par ma danse vive et légère. Faut-il d'une Jalouse exprimer la colère ? D'un pas impétueux Je vole après mon infidèle, Pour le surprendre avec sa belle, Et pour les étrangler tous deux.Agnès : personnage de l'Ecole des Femmes de Molière.
ARLEQUIN
Arrêtez. Il Suffit. Avec toute la France, Madame, j'applaudis, j'admire votre danse : Rien n'est plus surprenant, plus fort, ni plus hardi.ARLEQUIN
Vous m'en dispenserez, Madame.LA DANSEUSE
Eh ! Qu'ai-je en moi qui rebute votre âme ?LA DANSEUSE
Quel défaut ?ARLEQUIN, faisant la capriole
Vous sautez trop bien pour une femme.Capriole : Forme ancienne de cabriole. Saut que l'on compare à celui d'une chèvre. [L]
LA DANSEUSE
Air : que vous jugez mal.
Un Saut.
Mon cher petit bonhomme. Que vous jugez mal, Mon petit animal : Peut-on trouver un défaut, A Fille qui fait un saut, Deux sauts, etc.Elle s'en va.
SCÈNE XI. Arlequin, Le Musicien.
LE MUSICIEN
Et, moi ?ARLEQUIN
Par l'action, par la délicatesse, Par l'esprit et la gentillesse, Vous l'emportez sur tous les Amphions, Et votre jeu supplée au défaut de vos sons ; De tout faire sentir vous avez la science, Et rendez finement un personnage outré : Mais pour attirer ma présence, Vous ëtes, bel Orphée, un peu trop maniéré.Amphion : Dans la mythologie grecque fils de Zeus et d'Antiope, abandonné avec son frère, il de vient berger et grand musicien. Il pouvait déplacer des pierres avec sa musique.
LE MUSICIEN
Adieu. Je vous croyais le goût plus épuré : Sachez, quand il s'agit de Musique et de Danse, Que l'Art toujours doit être préféré.Il chante en s'en allant.
Un Pigeon qui roucoule.ARLEQUIN, le contrefait, et répète :
Un Pigeon qui roucoule.SCÈNE XII. Arlequin, Silvia.
ARLEQUIN
AH ! le joli Tendron qu'ici je vois paraître !À Silvia.
Belle, qui vous envoye en ce Séjour champêtre ?SILVIA
C'est Momus dont je suis la Loi, Et de la part de cet aimable Maître, J'y cherche le JE NE SAIS QUOI.ARLEQUIN
Vous le voyez en ma Personne.ARLEQUIN, lit en ânonnant
Le Dieu porte.... le Dieu porte....ARLEQUIN
SILVIA, lit
Le Dieu Porte-Marotte, Au Dieu JE NE SÇAI QUOI, Citoyen des forêts, Salut, Folie et Paix. Notre Corps admirant sa conduite falote, D'avoir quitté Paris, le plus beau des séjours, Pour s'enterrer dans une grotte, Et de fuir les mortels, pour vivre avec les ours, Lui décerne à voix haute, Tous les honneurs de la calotte. Nous remettons nous-même, dans sa main, Le sceptre calotin. Enjoint à lui par la folie De l'accepter malgré sa modestie, Et quitter son désert, notre brevet reçu, Sous peine, s'il résiste à cet ordre absolu, De perdre la parole, Et cet air ingénu, Qui du Public le rend l'idole ; D'être pesant et malotru, Même en faisant la capriole, Et de devenir aujourd'hui Le Fléau de la joie, et le Dieu de l'ennui. Fait je ne sais quel jour, à je ne sais quelle heure, Dans je ne sais quelle demeure, Par un auteur du régiment, Appelé JE NE SÇAI COMMENT.ARLEQUIN
C'est bien joli !ARLEQUIN
Je parle du lecteur, et non pas de l'ouvrage. Votre bouche rend flatteurs Les traits piquants de la satire, Et je les préfère aux douceurs Que les autres peuvent me dire.SILVIA
Ah ! Vous me dites-là vous-même des fadeurs ; Je vous dirai, pour moi qu'aucun égard n'arrête, Qu'il n'est qu'un mot qui serve en cette occasion. Suis-je de votre goût ou non ? Répondez net, et vite, je vous prie.ARLEQUIN
Moi, je vous trouve fort jolie.SILVIA
Il faut me le prouver non par un compliment, Mais par un prompt effet quittant cette demeure, Et me suivant en France tout à l'heure.ARLEQUIN
Cet air mutin suffit pour faire ma conquête, Et vous avez un minois si fripon, Qu'en dépit qu'on en ait, il faut bien dire, BON.SCÈNE XIII.
MOMUS, seul
Pour le coup je triomphe, et le voilà parti ; Ma sujette l'emmène, et me comble de gloire, Sur tous les autres Dieux j'emporte la victoire : Au gré de mes désirs l'ouvrage a réussi. Je cours vite à Paris accompagner l'Entrée Du Dieu de l'Agrément, Je veux qu'elle soit célébrée Partout mon régiment ; Par mon ordre déjà la fête est préparée.SCÈNE XIV ET DERNIÈRE.
Le théâtre change et représente une salle ornée de tout ce qui peut caractériser la Folie et l'Agrément, réunis ensemble. On mène en triomphe Arlequin avec Silvia.
UN CALOTIN, chante
Que le tambour, que la trompette, Célèbrent de Momus le Triomphe éclatant, Que la flûte, que la musette, Annoncent le retour du Dieu de l'Agrément ; Il vient régner dans notre Régiment. Que le tambour, que la trompette, Annoncent de Momus le triomphe éclatant.UN CALOTIN
Grands Officiers de la Calotte, Devant ce Dieu fléchissez les genoux, Armés sa main de la marotte. Qu'il règne ici : Momus n'en sera point jaloux.Ici tous les Officiers de la Calotte vont rendre hommage à Arlequin, et lui présenter la Marotte, qu'il reçoit comiquement en faisant plusieurs lazzis.
VAUDEVILLE.
UN CALOTIN
I.
À l'Univers rendons justice, Même en dépit qu'il en ait, De quelque façon qu'on agisse, On est digne du Brevet. Que la Marotte Passe soudain De main en main ; Que la calotte Couvre la tête falote Du genre humain.II.
Un noble mange pour paraître Principal et revenus. Un riche heureux, s'il voulait l'être, Meurt de faim sur ses écus. Que la Marotte, etc.III.
Un Pédant né désagréable Prétend faire le galant. Un Marquis ignorant, aimable, Veut se donner pour savant, Que la marotte, etc.IV.
Aujourd'hui l'Opéra nous frappe, Demain les comédiens. Après demain on nous attrape Par les moindres petits riens. Que la Marotte, etc.V.
1 145 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica