Comédie en vers
Le Médecin par Occasion
Représentée, pour la première fois, le 12 mars 1743 au Théâtre de la rue des Fossés Saint-Germain.
Personnages
- MONTVAL, officier
- LE BARON
- LA MARQUISE, sa soeur
- LUCILE, fille du Baron
- CLÉON, vieux garçon, ami du Baron
- LISETTE, suivante de Lucile
- CHAMPAGNE, valet de Montval
ACTE I
SCÈNE I.
SCÈNE II. Champagne, Lisette.
LISETTE
Dites-moi, s'il vous plaît, mon ami, qui vous êtes, Pour entrer librement ici comme vous faites.CHAMPAGNE
Ce droit-là m'est acquis : je vends, sous le manteau, Tout ce qui dans Paris s'imprime de nouveau. Je sais qu'à la compagne on en est très avide Pour combattre l'ennui qui souvent y réside. Je vais de bourg en bourg, tout en me promenant, Moins pour mon intérêt que pour l'amusement Des gens d'esprit qui sont éloignés de la ville ; Toujours, à juste prix, j'aime à leur être utile.LISETTE, à part
Rien n'est plus obligeant. Plus je le vois de près, Et plus ce drôle-là me rappelle les traits...CHAMPAGNE
Tout bas que dites-vous ?CHAMPAGNE
Et c'est aussi lui-même.LISETTE
Tu n'es donc pas mort ?CHAMPAGNE
Non, puisque je suis ici. Je dois en être cru, quand je te parle ainsi. Je reviens tout exprès pour essuyer tes larmes. J'ai quitté sans retour le tumulte des armes Pour prendre le parti des belles-lettres.LISETTE
Toi !CHAMPAGNE
Mon cher maître, en mourant, m'a légué son génie, En dépit des Pandours.Pandour : ville de Hongrie, à 36 Km au sud de Kolotza, ses habitants d'abord employés à la poursuite des voleurs, puis organisés en corps francs, ont fait donné le nom de Pandours aux divers corps francs que l'Autriche avait à sa solde. [B]
LISETTE
Ils l'ont donc égorgé ?LISETTE
Jeune, plein de mérite, il est bien regrettable. Lucile, qui l'adore, en est inconsolable. Elle est, depuis six mois qu'elle le sait péri, Occupée à pleurer cet amant si chéri. La douleur qui l'accable est d'autant plus cruelle, Que son secret n'est su que de moi seule et d'elle.CHAMPAGNE
Je la plains.LISETTE
Ce trépas entraînera le sien. L'amour que j'ai pour elle est l'unique lien Qui peut me retenir dans celte solitude : Je lui préférerais le couvent le plus rude. On rit, on voit du moins des hommes au parloir ; Mais tout est morne ici du matin jusqu'au soir. Ses parents, en un mot, deviennent si bizarres, Que j'aimerais autant servir chez les Tartares. Sa tante, qui s'écoute, est malade en santé. Elle ressent toujours quelque incommodité. Aujourd'hui, c'est la tête, et demain, la poitrine. Mais son mal est au fond l'ennui qui la domine. Elle hait la campagne et chérit le plaisir.CHAMPAGNE
Son père ?LISETTE
C'est un homme étrange à définir. Il était autrefois prévenant, doux, affable ; Il est présentement noir, brusque, inabordable ; Je ne sais quel démon lui travaille l'esprit ; Mais, depuis quatre mois, tous les jours il maigrit. Sa soeur n'y conçoit rien, et du mal qui le mine Les médecins eux-mêmes ignorent l'origine. Il est vrai qu'en province ils sont très ignorants ; Et madame, tout haut, s'en plaint depuis longtemps. Vive ceux de Paris, dont je l'entends sans cesse Vanter le grand savoir avec la politesse.CHAMPAGNE
Oui, vraiment, ces messieurs sont jolis maintenant ; S'ils dépêchent le monde, oh ! c'est en badinant. Je ne m'étonne plus que tout Paris en use : Leur art tue, il est vrai ; mais leur jargon amuse. J'entrevois cependant, sans être médecin, Ce qui peut do ton maître exciter le chagrin. Plusieurs procès perdus ont épuisé sa bourse ; Et voilà de son mal la véritable source.LISETTE
En ce cas son état n'est pas désespéré. Par son ami Cléon il sera réparé. Aux Indes il a fait une fortune immense : Il est même en chemin pour revenir en France.CHAMPAGNE
Où me cacher ? Où fuir ?SCÈNE III. Le Baron, Lisette, Champagne.
LE BARON, au fond du théâtre
Oui, ma soeur a raison, c'est trop vivre enterré ; ................................................. La solitude aigrit le mal qui me consume.Rien ne rime avec "entérré" du vers 75.
LE BARON
La lecture des vers ne sert qu'à le nourrir. Évitons désormais ce dangereux plaisir, Et partons pour la chasse, afin de me distraire ; Profitons du beau jour.LISETTE
Il ne saurait mieux faire.LE BARON
Allons.LE BARON, apercevant Champagne
Que demande cet homme à qui tu parles là ? À quel titre chez moi vient-il de s'introduire ?CHAMPAGNE
Le désir de vous plaire est le seul qui m'attire. Si des écrits du temps vous êtes amateur, Monsieur, j'en suis fourni.LE BARON
Vous êtes colporteur ?CHAMPAGNE
J'ai cette gloire-là.LE BARON
Vous osez me le dire.CHAMPAGNE
Je croyais que les vers...LE BARON
Non ; je n'en veux plus lire.LE BARON
Ce drôle est séduisant !CHAMPAGNE
J'ai là de quoi choisir.LE BARON
Grand Dieu ! Quelle brochure ! Ah ! Plus je la contemple, Plus j'admire en secret son énorme grosseur.LISETTE
Comme ils ont donné !LE BARON
Trop.LE BARON
Ou plutôt leur disette. Tout le monde est auteur, personne n'est poète ; Et je voudrais, morbleu, qu'un édit dans Paris Eût arrêté d'abord ce déluge d'écrits.À part.
J'en parle par dépit, et j'en crève de rage.CHAMPAGNE
La rigueur est trop grande.LE BARON
Elle est juste, elle est sage.CHAMPAGNE
Monsieur...LE BARON
Retirez-vous avec votre recueil. De ma porte jamais ne regardez le seuil.À part.
Avec plus de fureur mon chagrin se rallume...CHAMPAGNE, à part
Il est fou...LE BARON
Revenez. Le prix de ce volume ?CHAMPAGNE
Six francs, monsieur.SCÈNE IV. Le Baron, La Marquise, Champagne, Lisette.
LA MARQUISE
D'où naît ce changement ?LE BARON
Je ne rends point de compte.SCÈNE V. La Marquise, Lisette, Champagne, caché.
LA MARQUISE
Je ne puis rien comprendre à ce mal singulier. Je ne sais plus enfin quel remède essayer. Si j'étais à Paris, je serais à la source ; Mais, dans ce lieu désert, je n'ai nulle ressource. Il était cependant plus calme ce matin. Parle, qui peut avoir réveillé son chagrin ? Le sais-tu ?LA MARQUISE
Pour surcroît de douleur, pour m'accabler encore, Ma nièce est languissante, et cache aussi son mal. Tout sert à m'affliger, Lisette, en général. Ma santé s'affaiblit presque à chaque quart d'heure ; Pour peu que cela dure, il faudra que j'en meure. Quand on a le coeur bon, qu'on a des sentiments, Le mal d'autrui nous tue ; on ne vit pas longtemps.LISETTE
Parlez-moi des gens durs, il faut qu'on les assomme. Vous avez, par malheur, l'âme d'un honnête homme. Le retour de Cléon vous guérira tous trois.LA MARQUISE
Qu'il tarde à revenir ! Tu sais depuis un mois Que je l'attends, Lisette, avec impatience. J'ai mis dans son appui toute ma confiance.LA MARQUISE
Lucile cette nuit a-t-elle reposé ?LISETTE
Point du tout : nous avons pleuré de compagnie. Longtemps après l'aurore elle s'est assoupie.SCÈNE VI. Champagne, Lisette.
CHAMPAGNE
Nous pouvons à présent sortir de notre coin. Ton maître extravagant, que j'aime à voir de loin, Fait bien de s'enfermer, il mérite de l'être. Quel diable de travers ! on n'y peut rien connaître. Passe encor pour la tante, elle a le coeur fort bon, Et même de l'esprit au défaut de raison.LISETTE
Elle est folle parfois ; mais, lorsqu'elle s'égare, Elle a, dans une femme, une qualité rare : C'est de l'apercevoir, d'en convenir d'abord, Et, dans le même temps, de réparer sou tort.CHAMPAGNE
Il est grand, il est beau de manquer de la sorte. Ne s'écarter jamais est d'une âme moins forte.CHAMPAGNE, l'arrêtant
Attends, pardonne-moi. Il faut auparavant que je te désabuse. Mon récit était faux ; je te demande excuse. Mon maître n'est pas mort.LISETTE
Pourquoi me l'avoir dit ?CHAMPAGNE
C'est par son ordre exprès, pour être mieux instruit, Pour voir si sa mémoire à Lucile était chère, Et s'il était pleuré d'une façon sincère.CHAMPAGNE
D'accord. Aussi vais-je te faire un fidèle rapport. Dans un détachement, monsieur lit des merveille. Moi-même à deux goujats j'ai coupé les oreilles Tout pliait devant nous lorsqu'un revers fatal Renversa, par malheur, mon maître de cheval. L'ennemi, sans vouloir disputer la victoire, Se saisit du butin et nous laissa la gloire. Nous revenons vainqueurs, mais pâles et défaits ; Toujours plus amoureux et plus gueux que jamais.LISETTE
Pour ma chère maîtresse, ah ! La bonne nouvelle ! Quelle sera sa joie ! Elle serait mortelle, Si je l'en instruisais sans nul ménagement. Je la dois à ce coup préparer sagement. Mais, parle, en quel endroit as-tu laissé ton maître ?CHAMPAGNE
Dans la forêt voisine. Avant que de paraître, Il détache les siens, en chef judicieux. Je suis venu pour lui reconnaître les lieux : Pour tromper les regards j'ai pris cet équipage.CHAMPAGNE
Mais je n'y suis pas neuf, et j'ai servi deux ans Un libraire chez qui j'ai poli mes talents. Ils ont avec succès paru même au spectacle, Où j'ai crié souvent. Zaïre, Inès, l'Oracle. Mon capitaine après a broché sur le tout. Il fait des vers lui-même, et m'a formé le goût. De son bonheur présent je cours vite l'instruire,Zaïre est une tragédie de Voltaire (1732), Inès de Castro est une tragédie d'Houdard de la Motte (1723), L'oracle est, probablement, la comédie de Saint-Foix (1740).
LISETTE
Attends : mon embarras est comment l'introduire. Je voudrais réussir sans que l'on en sût rien. Tout bien examiné, je n'y vois qu'un moyen. Il a beaucoup d'esprit ; et je suis informée Qu'il sait infiniment pour un homme d'armée.CHAMPAGNE
Il est riche en mérite, en science, en talent ; Bref, nous avons de tout, excepté de l'argent.CHAMPAGNE
Et d'épée.CHAMPAGNE
À la cour, À la ville, plus d'un l'arbore chaque jour : Il est même par là digne qu'on le préfère. On meurt avec honneur des mains d'un militaire,LISETTE
Ton maître, sous ce nom, sera reçu des mieux : Tout le monde a besoin de son aide en ces lieux. La tante est vaporeuse, et le père hypocondre : Pour le mal de la fille, oh ! J'ose bien répondre Que personne ne peut le guérir mieux que lui. Il n'a qu'à se montrer devant elle aujourd'hui, Il sera dissipé par sa seule présence. Ce coup établira d'abord la confiance. C'est le grand point ; tous deux se verront sans danger. Son amour, à loisir, pourra tout ménager. Ses traits sont inconnus à toute la famille ; Et, par un grand bonheur, il n'a vu que la fille, Quand j'étais avec elle en un cloître éloigné.SCÈNE VII.
ACTE II
SCÈNE I. Montval, Champagne.
CHAMPAGNE
Que votre amour est prompt !MONTVAL
Et que ton zèle est lent ! Si je n'étais venu, tu m'aurais fait attendre Jusqu'au soir dans le bois.MONTVAL
Que fait Lucile ? Dis.MONTVAL
Je ne puis à ces mots retenir mes transports. Le bruit de mon trépas est payé de ses larmes ! Que ce discours, Champagne, est pour moi plein de charmes ! Regretté de Lucile, honoré de ses pleurs ! Ah ! J'oublie, ou plutôt je bénis mes malheurs ; Et je cours...CHAMPAGNE
Modérez cette ardeur trop bouillante À sa tante, avant tout, il faut qu'on vous présente, Décoré, qui plus est, du nom de médecin.MONTVAL
Tu te moques de moi.CHAMPAGNE
Non : rien n'est plus certain. Ce n'est qu'à la faveur de ce nom respectable Que vous pouvez entrer dans ce fort redoutable. Et tromper les regards des parents soupçonneux. Un amant sans fortune est un monstre pour eu :' ;. Son mérite ne sert qu'à redoubler leur crainte.CHAMPAGNE
Oh ! Pour la ménager Prenez la qualité d'un illustre étranger, Qui, pour son plaisir seul, et par goût pour la France, Exerce dans Paris cette utile science. Cela vous donnera, monsieur, un grand vernis, Et vous ne pouvez voir Lucile qu'à ce prix.MONTVAL
Je tremble à son aspect.SCÈNE II. Montval, La Marquise, Champagne, Lisette.
LISETTE, montrant Monvtal
Madame, le voilà.LA MARQUISE
Lisette, il est aimable ; i Et l'oeil en sa faveur est d'abord prévenu : Mais il a l'air bien jeune.LISETTE
Il en est plus couru.LA MARQUISE, à Montval
Monsieur est de Paris ?MONTVAL
Non, Madame.CHAMPAGNE
Mon maître Est un noble prussien, et Berlin l'a vu naître ; Mais il aime Paris par inclination, Et parle bon français. Sa réputation S'établit tous les jours, surtout parmi les femmes. On l'appelle à la cour le médecin des dames.Inclination : Se dit figurément en choses spirituelles des affections de l'âme ; de l'humeur de la pente, de la disposition naturelle à faire quelque chose. [F]
CHAMPAGNE
Il guérit sans remède.LISETTE
Et sans prendre d'argent.CHAMPAGNE, bas à Lisette
Cet article est de trop. Nous n'avons pas le double.LA MARQUISE
C'est agir noblement. Mon estime redouble. J'attends tout de votre art, et j'implore vos soins ; Mais je vous veux, monsieur, consulter sans témoin ?,MONTVAL, à Champagne
Passez dans l'antichambre.SCÈNE III. Montval, La Marquise.
LA MARQUISE
Oui, je le suis au point qu'on ne le fut jamais. Car un rien m'incommode ; et, deux fois la semaine, J'ai, sans compter ma toux, une horrible migraine, Et des maux d'estomac qui m'attaquent le coeur. L'anéantissement succède à la douleur. Je suis dans des états si fâcheux et si rudes, Des malaises si grands, et des inquiétudes ! Oh ! Pour les concevoir, il faut les ressentir ; Et ce sont de ces maux qu'on ne peut définir.MONTVAL
Le vôtre tient beaucoup de la vapeur, madame, Quand ce poison subtil s'est glissé dans une âme, La dissipation peut seule l'en ôter. Tous les autres secours ne font que l'irriter. Quels sont vos goûts ? le jeu, les fêtes, la musique ?LA MARQUISE
Oui.MONTVAL
La danse ?LA MARQUISE
À la fureur.MONTVAL
La table ?LA MARQUISE
Infiniment.MONTVAL
Le spectacle ?LA MARQUISE
Beaucoup ; surtout la tragédie.MONTVAL
Volez vite à Paris, et vous serez guérie : Son séjour est pour vous une nécessité ; Ses plaisirs variés vous rendront la santé, Pourvu qu'incessamment l'un à l'autre succède.LA MARQUISE
Ah ! Monsieur, je le sens, il n'est que ce remède ; Et personne, avant vous, n'avait connu mon mal. L'air de Paris, pour moi, vaut mieux que l'air natal. Que ne puis-je demain suivre voire ordonnance ! Mais un destin fatal fixe ici ma présence. J'aime beaucoup mon frère, et ma nièce encor plus. Par leur état présent mes pas sont retenus. Tous deux sont consumés d'une langueur obscure. On en peut d'autant moins pénétrer la nature, Qu'ils ne rompent jamais un silence fatal.LA MARQUISE
Non : elle est différente autant qu'elle est profonde. La douleur do mon frère est noire, et toujours gronde. Le chagrin de ma nièce est plus attendrissant ; S'il éclate à nos yeux, ce n'est qu'en gémissant. Dans son abattement, elle a même des charmes ; On se sent jusqu'au coeur pénétré de ses larmes.MONTVAL
Le seul récit, sur moi, produit le même effet. J'ai peine à retenir les miennes en secret. J'ai, quoique médecin, l'âme infiniment tendre. Mais pour vous consoler, je veux bien vous apprendre Que déjà je démêle et suis prêt à saisir La cause de son mal.LA MARQUISE
Pourriez-vous l'en guérir ?MONTVAL
J'y compte ; je puis môme en faire la promesse, Pourvu que vos bontés secondent mon adresse. Madame, c'est de là que dépend le succès : Me le promettez-vous ?LA MARQUISE
Oui, je vous le promets.MONTVAL
Je n'en réponds, au moins, que sur votre parole : Tenez-la bien, mon art no sera pas frivole.LA MARQUISE
Je donnerais mon sang pour conserver ses jours. Parlez. Que faut-il faire, et quel est le secours ?MONTVAL
Madame, il n'est pas temps encor de vous le dire ; Je dois auparavant la voir seule et m'instruire. Par ses propres discours, si j'ai bien rencontré ; Par ses regards encor je veux être éclairé ; Et pour rendre aujourd'hui sa guérison plus sûre Je veux sur sa présence asseoir ma conjecture.LA MARQUISE
Je vous ménagerai près d'elle un entretien. Et mon frère, monsieur, vous ne m'en dites rien ? Ce silence m'alarme et fait mourir ma joie.LA MARQUISE
C'est la difficulté. Sa chambre est comme un fort Qu'on ne peut pénétrer par art, ni par effort. Vous êtes étranger : sur ce titre peut-être Il sera moins sauvage et voudra vous connaître. Il a beaucoup d'égards à cette qualité ; Tout-ce qui vient de loin est par lui respecté : Ce passeport lui seul peut vous ouvrir sa porte.LA MARQUISE
Mais, les trois quarts du temps, il lit ; dans ses accès Il brouille du papier qu'il met en pièce après. Tantôt il est plongé dans une léthargie ; Et tantôt on dirait qu'il entre en frénésie. Il menace tout haut ; puis, tout bas, il se plaint.MONTVAL
À juger par ces traits, je le croirais atteint D'un mal contagieux qui court fort cette année. Si chez lui cette fièvre est bien enracinée, Je la tiens incurable.LA MARQUISE
Ah ! Que dites-vous là !LA MARQUISE
Et comment nommez-vous cette fièvre fatale ?MONTVAL
On l'appelle, autrement, La fureur de rimer, dont la France est saisie. Depuis sept ou huit mois tout Paris versifie.LA MARQUISE
Oui ; mais s'il en faisait, j'en saurais quelque chose ; Et je n'ai jamais vu de lui ni vers, ni prose. Un auteur se trahit. S'il travaille en secret, Il lit l'ouvrage au moins à quelque ami discret. Mais, pour mon frère, il garde un silence modeste.MONTVAL
Qu'est-ce donc qu'il écrit ?LA MARQUISE
Je ne sais : rien ne reste, Nul vestige, nul trait de ce qu'il fait chez lui. Plus que ma nièce encore il m'étonne aujourd'hui. Arrachez l'un et l'autre à leur mélancolie : Une soeur, une tante ici vous en supplie. C'est à leur salut seul que j'attache le mien ; Dès qu'ils seront guéris je me porterai bien.SCÈNE IV. La Marquise, Montval, Lisette.
LISETTE
Madame, en ce moment, grande, grande nouvelle. Si je vous interromps pardonnez à mon zèle. Cléon, de l'Amérique, est enfin de retour : Et vous Tallez revoir avant la fin du jour. Vous n'en douterez plus en lisant cette lettre. Un courrier vous l'apporte.LA MARQUISE, à Montval
Ah ! Daignez me permettre De l'ouvrir devant vous, monsieur, et de la voir. C'est un ami parfait ; son retour fait l'espoir De toute ma maison. Voilà son caractère. Je reconnais les traits d'une main aussi chère.Elle lit.
« J'arrive enfin, madame, et ma première attention est de vous en donner avis. Je pars de Marseille en même temps que ma lettre ; je vous prie do ne pas la lire au baron votre frère, je veux avoir le plaisir de le surprendre. Est-il aussi triste qu'il l'était quand je suis parti ? Pour moi, je suis toujours gai à mon ordinaire, et je reviens exprès pour dissiper son chagrin et pour partager ma fortune avec lui. Et ma petite femme, comment se porte-t-elle ? »
Elle s'interrompt.
C'est ma nièce, monsieur, qu'il appelait ainsi. Lucile avait dix ans, quand il partit d'ici. S'il savait son état, sa douleur serait vive.LISETTE
Monsieur l'en tirera.MONTVAL
Même avant qu'il arrive.LA MARQUISE, reprend
« Et ma petite femme, comment se porte-t-elle ? Il me tarde de la voir et de l'embrasser. Elle doit être à présent une beauté parfaite ; elle ne me reconnaîtra pas depuis dix ans qu'elle ne m'a vu. Plus j'approche, et plus mon amitié s'augmente pour elle. »
Après avoir lu.
Mon frère, pour le coup, va dérider son front, Et ma nièce rompra son silence profond. Cléon, en arrivant, va les rendre accessibles ; Il vous en coûtera des efforts moins pénibles. Vous pourrez, grâce à, lui, leur parler et les voir ; Je vais tout ordonner pour le bien recevoir. D'un devoir si pressant il faut que je m'acquitte, Et vous m'excuserez, monsieur, si je vous quitte : Je reviendrai bientôt. Lisette, en attendant, Vous conduirez monsieur dans mon appartement. Il s'y reposera.SCÈNE V. Montval, Lisette.
LISETTE
Eh ! L'est-on autrement ? Soyez, avec souplesse, Flatteur près de la tante et tendre avec la nièce, Grave devant le frère, et vous ferez du bruit.LISETTE
C'est un homme, monsieur, excellent à connaître. Riche, sur le retour, garçon et sans parents, Il fait cas de l'esprit, il chérit les talents ; Et, dès qu'il vous verra, je gagerais ma vie Qu'il va prendre pour vous une estime infinie. Avec lui fortement tâchez de vous lier. Plût au ciel qu'il vous fit un jour son héritier !MONTVAL
Je crains qu'il ne me soit plus nuisible qu'utile. Le grand empressement qu'il fait voir pour Lucile Alarme mon amour.MONTVAL
J'hériterai peut-être.LISETTE
Ah ! Frivole espérance ! De quoi sert le savoir, à quoi bon la naissance, La figure, l'esprit, les grâces, la vertu, Quand tout cet assemblage est d'argent dépourvu ?LISETTE
Discours dont on se moque ! Un amour mutuel, qui ne manque de rien, Fait le bonheur parfait ; mais quand il est sans bien, C'est le comble, monsieur, de toutes les misères.LISETTE
Consolez-vous, monsieur, car Lucile, entre nous, Est encor plus fidèle ou plus folle que vous. Pour elle, franchement, sa constance m'alarme.LISETTE
Elle renonce à tout quand elle vous croit mort. Quel sera de son coeur le noble et digne effort, Sitôt qu'elle apprendra que vous êtes on vie Rien ne pourra la vaincre.MONTVAL
Ah ! Mon âme ravie. Sent renaître à présent le plus flatteur espoir ! Mon coeur vole vers elle et brûle de la voir. Conduis-moi...LISETTE
Je ne puis, monsieur.MONTVAL
Je t'en conjure.LISETTE
Elle dort. Vous savez qu'elle aime la peinture, Et dessine aussi bien que vous faites des vers.LISETTE
Pour adoucir l'erreur dont son âme est frappée, Elle est, depuis huit jours, constamment occupée, Du matin jusqu'au soir, à faire le portrait...MONTVAL
Lisette, de qui donc ?LISETTE
D'un très aimable objet.MONTVAL
Quel objet ? Apprends-moi...MONTVAL
De moi !LISETTE
Je vais auparavant Savoir si la malade est à présent visible, Et ménager près d'elle un instant si sensible ; De peur qu'en vous voyant, un transport indiscret N'aille de vos deux coeurs révéler le secret.MONTVAL
Nous serons sans témoins, ne crains rien, s'il échappe L'amant sera caché sous les traits d'Esculape. Viens, partons, qu'au plus tôt j'aille remplir l'emploi, Le plus intéressant et le plus doux pour moi.Esculape : dieu romain de la médecine (Asclepios en grec). Selon le mythe grec, il est le fils d'Apollon et de Coronis.
ACTE III
SCÈNE I. La Marquise, Champagne.
LA MARQUISE
Approchez. Votre nom ?CHAMPAGNE
C'est monsieur... monsieur Bromps.LA MARQUISE
Allez vite, Kolsquil : Dites à monsieur Bromps qu'il vienne en diligence, Que le cas est pressant.CHAMPAGNE
J'y cours ; mais il s'avance.SCÈNE II. La Marquise, Montval, Champagne.
LA MARQUISE
Ah ! Mon cher monsieur Bromps, à vous seul j'ai recours ; Et l'état de ma nièce a besoin de secours. i Elle vient de passer la nuit la plus horrible, Et son pouls, ce matin, marche d'un pas terrible. Sa pâleur a fait place au plus fort vermillon. Surprise de la voir dans celle émotion, Je lui dis, pour tâcher de la rendre tranquille, Qu'il venait d'arriver un médecin habile, Et qu'elle se calmât... mais, à ce nom fatal, Je la vois qui frémit et se trouve plus mal. Cet accident m'étonne autant qu'il m'inquiète. Je viens de la laisser dans les bras do Lisette, Qui m'a promis, tout bas, de calmer ses esprits Et de la disposer à suivre vos avis. J'attends tout de votre, art et de votre sagesse. Voyez-la sans tarder, monsieur ; le péril presse.SCÈNE III. La Marquise, Montval, Lisette.
LISETTE
Elle est beaucoup plus calme, et j'ai fait, dans mon zèle Du médecin prussien un portrait si flatteur, Que l'estime chez elle a dissipé la peur.LA MARQUISE
Consent-elle à le voir ?LISETTE
Oui ; mais comme elle est lasse De rester dans sa chambre, et veut changer de place, Elle consultera monsieur dans ce salon.LA MARQUISE
J'y serai.LISETTE
Pardonnez : soit caprice ou raison, Elle ne veut que moi pour toute compagnie, Et ne peut qu'à monsieur dire sa maladie.LA MARQUISE
Elle est donc résolue à déclarer son mal ?LA MARQUISE
Mais je ne conçois rien à cette fantaisie.LA MARQUISE
La chose étant ainsi, monsieur, je me retire, Et de cet entretien je reviendrai m'instruire.SCÈNE IV. Montval, Lisette.
LISETTE
J'ai tenu ce propos, afin de l'écarter. Lucile, à ce sujet, ne veut rien écouter, Et de tout médecin elle fuit la présence.LISETTE
Je l'ai tenté sans fruit. Son aveugle douleur, Quoi que j'aie avancé, n'a pas voulu me croire. Votre retour, monsieur, lui paraît une histoire Imaginée exprès pour calmer son esprit. Un songe l'a beaucoup agitée cette nuit.LISETTE
Ce moment est critique ; il vous sera plus doux, Tout bien examiné, de le filer pour vous. Il serait dangereux de le brusquer pour elle. Monsieur, d'une façon plus sage et plus nouvelle, Pourra, s'il le veut bien, en jouir par degré. Ce moyen, par l'amour, doit être préféré.MONTVAL
Quel est donc ce moyen ?LISETTE
Je m'en vais vous l'apprendre. Dans ce salon, monsieur, Lucile va se rendre, Pour y continuer votre portrait en grand. Comme il fait plus obscur dans son appartement, Cet endroit est toujours celui qu'elle préfère. La peinture demande un beau jour qui l'éclairé. Voilà son atelier qu'il faut ici dresser. Voici votre portrait, et je vais le placer. Mettez-vous là.LISETTE
Cacher l'original derrière la copie. Là, vous aurez, monsieur, le plaisir ravissant D'être devant Lucile invisible et présent, De connaître son coeur par sa douleur profonde, Et de vous voir pleurer des plus beaux yeux du monde. Là, vous pourrez goûter l'enchantement nouveau De voir sa main charmante animer le pinceau, Vous donner sur la toile une seconde vie, Y peindre, y caresser votre image chérie, Sa bouche la baiser dans un léger transport, Et vous faire, vivant, jouir de votre mort.MONTVAL
Donne-moi ce pinceau que ses doigts délicats Ont conduit pour orner ma figure brillante : Qu'en attendant j'y porte une lèvre pressante.LISETTE
Dans leurs façons d'agir, que les amants sont fous ! À baiser ce pinceau quel plaisir prenez-vous ?MONTVAL
L'objet qui l'a touché le rend cher à ma flamme ; J'en tiens un nouvel être et lui dois une autre âme.Il regarde son portrait.
De mes traits embellis je demeure enchanté. Que je me trouve beau ! C'est sans fatuité. Dans mon portrait, au fond, ce n'est pas moi que j'aime ; C'est la main qui l'a fait, c'est Lucile elle-même. Puis-je trop le chérir ? Les Grâces et l'Amour Ont peint et retouché l'ouvrage tour à tour.SCÈNE V. Montval, caché derrière son portrait ; Lucile, Lisette.
LUCILE, à Lisette, qui court au-devant d'elle
Lisette, soutiens-moi ; j'ai besoin de ton bras : Je me sens déjà lasse, et n'ai fait que deux pas.LUCILE
Ah ! je suis mal partout ; rien ne me tranquillise. N'importe, donne, approche un peu ce fauteuil-là. Mettons-nous à l'ouvrage, il me délassera.Elle peint.
Cher Montval ! Attendant le bonheur de te suivre, J'aime sur cette toile à te faire revivre. Ton portrait est fidèle, il est d'après mon coeur -T Et c'est le seul plaisir qui flatte ma douleur. Que ne peux-tu, des lieux où repose ton âme, Ah ! Que ne peux-tu voir ces marques de ma flamme ! Que ne peux-tu porter tes regards jusqu'à moi. Sentir ce que je sens, ce que je fais pour toi ! Dans mes justes regrets quo no peux-tu m'entendre ! Que n'es-tu le témoin de l'amour le plus tendre !MONTVAL, bas à Lisette, par un coin du portrait
Je vais...LISETTE, bas, à Montval
Non, cachez-vous.À Lucile.
Il vous voit, vous entend, Et ne perd pas vin mot de tout ce que vous dites.LUCILE, peignant toujours
Loin d'apaiser par là mon chagrin, tu l'irrites. Il ne se repaît pas d'un discours aussi vain.LUCILE
Ah ! j'en mourrais de joie ! Mais ce n'est plus un bien que le ciel me renvoie. Pour jouir de sa vue et de son entretien, Il ne me reste plus que ce faible moyen.Elle repeint.
Ma main seule à mes yeux peut retracer ses charmes, Et sa perte à jamais fera couler mes larmes.LISETTE
Je vous l'ai déjà dit, votre amant n'est pas mort ; Et si vous vouliez bien écouter mon rapport, Je vous en convaincrais d'une façon si claire...LUCILE
Ceux qu'on fait le matin sont toujours vrais, Lisette.Elle quitte le pinceau.
J'ai vu, j'ai vu l'objet de ma douleur secrète ; Je l'ai vu tout sanglant qui s'avançait vers moi, Et me tendait sa main pour recevoir ma foi ; Il me la demandait d'une bouche expirante, Comme le juste prix de son ardeur constante. Eu l'arrosant de pleurs, j'ai reçu cette main, Et la mienne a lié mon sort à son destin. J'ai juré de rester fidèle à sa mémoire ; Je tiendrai mon serment, je m'en fais une gloire. Pour le rendre immortel j'emploierai mon pinceau. Je veux de ce portrait, je veux faire un tableau. À côté de Montval je me peindrai moi-même, Avec les attributs d'une épouse qui l'aime. D'un noeud fait par l'amour l'hymen nous unira, Et loin de le briser, la mort le serrera. Pour remplir ce projet dont mon âme est ravie, Rendons de mon amant la figure accomplie : Donnons, sans plus tarder, à des traits si chéris, Donnons toute leur grâce et leur vrai coloris.Tandis qu'elle peint, Montval la regarde par-dessus son portrait, et Lisette lui fait signe de se cacher.
LUCILE
Tais-toi, ne parle pas ; je crains d'être distraite. Souvent, à notre esprit, un mot fait échapper Le vrai qu'il saisissait, et ne peut rattraper. Voilà, voilà sa bouche, et sou tendre sourire ; Voilà ses yeux, son air. Ah ! mon amant respire ! C'est lui, je le revois, et j'embrasse Montval !LISETTE, ôtant le portrait qui cache Montval
Embrassez-le lui-même en propre original.LUCILE, voyant Montval à ses genoux
Où suis-je ? Juste ciel ! Quel objet ! Quelle vue ! La joie et la frayeur me tiennent suspendue.MONTVAL
Ah ! Lucile !MONTVAL
Oui ; reconnaissez-moi.MONTVAL
Oui, vivant et fidèle.LUCILE
Mes sens, de la douleur, passent rapidement A l'excès de la joie et du ravissement. Un moment ; arrêtez ; souffrez, que je respire : Un si grand bien m'accable, et je ne puis rien dire.MONTVAL
Ô jour ! Ô jour heureux ! Ô moment enchanteur ! Qui répare trois ans de peine et de malheur ! Mon bonheur est si grand aussi bien que ma gloire, Que j'en suis étonné, que j'ai peine à le croire. Vous m'aimez !LUCILE
Pour juger de ma sincère ardeur, Regardez-moi, Montval, et voyez ma pâleur ; Voyez le triste état où vous m'avez réduite : Sur mon front abattu ma tendresse est écrite ; Consultez ce portrait, l'ouvrage de l'amour, Où vos traits et ma flamme éclatent tour à tour ; Interrogez les pleurs que je viens de répandre, Le songe, le serment que vous venez d'entendre ; Demandez à Lisette à qui j'ouvre mon coeur, À qui j'ai confié mes rêves de bonheur : Tout ici vous dira combien je vous adore, Et ma bouche, tout haut, vous le répète encore.MONTVAL
Je n'ai plus de regret à tout mon sang versé ; Tout ce que j'ai souffert est trop récompensé. Tant de traits éclatants d'un amour véritable, À mes yeux enchantés vous rendent adorable. Je dois avec raison chérir ma fausse mort, Et je voudrais subir encor le même sort, S'il devait m'attirer cette preuve sensible...LUCILE
Gardez-vous de former un souhait si terrible ; Le bruit de ce trépas m'allait priver du jour. Que dis-je ? il l'avait fait jusqu'à votre retour. Du jour qu'on m'annonça cette fausse nouvelle, Mes yeux s'étaient couverts d'une nuit éternelle. J'avais cessé de vivre. A présent, je vous vois, Je renais, je respire une seconde fois : Un seul de vos regards m'a promptement guérie, Et c'est de cet instant que je date ma vie.MONTVAL
Tel que vous me voyez j'en possède le titre ; Et des jours des mortels je suis ici l'arbitre.LUCILE
Vous êtes médecin ?MONTVAL
Oui, je le suis pour vous.LUCILE
A-t-il sa confiance ?SCÈNE IV. Lucile, Montval, Lisette, Champagne.
LISETTE
Champagne a fort bien fait de venir nous l'apprendre ; Cette brusque arrivée aurait pu nous surprendre.CHAMPAGNE
Mais, vraiment, la malade est en bonne santé ; Les médecins de Prusse ont de l'habileté. La guérison est prompte.LISETTE
Elle l'est trop peut-être Et je crains les soupçons qu'elle peut faire naître. Pour donner à la chose un air de vérité, Il faut qu'elle paraisse avoir moins de gaîté, Et qu'elle joue encore un peu plus la malade.MONTVAL
Pour mieux accréditer ici ma mascarade, Je vais, de mon côté, jouer le charlatan : Belle Lucile, il faut vous prêter à mon plan, Et m'aider...MONTVAL
Dans ce fauteuil remettez-vous, de grâce : Sitôt que la marquise et Cléon paraîtront, Peignez d'être plongée en un sommeil profond.CHAMPAGNE
Vous pouvez tout risquer dans votre emploi sublime ; On a pour monsieur Bromps une si haute estime, Qu'en faveur de son nom, tout passe...SCÈNE VII. Lucile, Montval, Cléon, Lisette, Champagne.
CLÉON, au fond du théâtre
Je veux rendre la joie à toute la maison, Faire rire Lucile, égayer le baron. Mais je vois là quelqu'un qui ressemble à Lisette.MONTVAL
Mais, une heure et demie,CLÉON
Qu'elle est belle en dormant ! Et comme elle est grandie ! Plus je la vois de près, plus j'en suis enchanté. Comment est-elle donc lorsqu'elle est en santé ? Elle charme les yeux, quand même elle repose ; Que sera-ce éveillée ?MONTVAL
Éloignez-vous, pour cause : Il est très dangereux d'en approcher si fort ; Mon remède, à présent, fait son plus grand effort ; Vous prendriez son mal.CLÉON
J'en veux courir les risques ; et si je ne craignais D'éveiller la malade, ah ! Je l'embrasserais...MONTVAL
Ne vous y jouez pas.CLÉON
Au péril de ma vie, Et je brave la mort, quand elle est si jolie. Mais de ce mal, monsieur, que vous craignez pour nous, Dites, n'avez-vous rien à redouter pour vous ?MONTVAL
J'ai des préservatifs, monsieur, pour m'en défendre ; Le mauvais air sur nous n'ose rien entreprendre : Il attaque d'abord ceux qui viennent de loin.LISETTE
Pour moi, je ne crains rien,, pourvu que votre soin, Comme on doit l'espérer, si cela continue, Nous la rende bientôt telle que je l'ai vue.MONTVAL
Ah ! quel feu surprenant dans vos yeux étincelle ! Votre coeur est frappé d'une atteinte mortelle.MONTVAL
Je me connais surtout aux mouvements du coeur, Et c'est à les régler que mon art s'étudie. La médecine vraie est la philosophie. Il faut des passions arrêter le progrès ; La mauvaise santé provient de leurs excès... C'est la sagesse en tout, monsieur, qui fait la bonne.CLÉON
C'est le tempérament plutôt qui nous la donne. L'honnête homme a souvent quelque incommodité, Et je vois des coquins qui crèvent de santé.LISETTE
Trop de vertu maigrit.MONTVAL
Tout excès est contraire, Même celui du bien, mais il ne règne guère ; Et, dans l'ordre commun, le mal et la douleur Vient du dérèglement de l'esprit ou du coeur ; Des souffrances du corps l'âme est toujours la source, Il faut les chercher, là, pour arrêter leur course ; Ses travers, ses erreurs, produisent le chagrin : C'est lui qui de la fièvre allume le levain, Qui calcine le sang jusque dans les artères, Met la bile en fureur et brûle les viscères. Quand l'âme est en santé, le corps se porte bien ; Sitôt qu'elle est malade, il ne profite en rien.SCÈNE VIII. La Marquise, Lucile, Montval, Cléon, Lisette, Champagne.
LA MARQUISE, à Cléon
Pardon, si je vous ai laissé pour un moment : Mais ma nièce repose ; ah ! L'heureux changement ! Dans les bras du sommeil elle semble renaître. La fraîcheur de son teint commence à reparaître ; Le mal peut-être encor forme ce coloris.CLÉON
Vous aviez pour Lucile alarmé ma pitié ; Mais, madame, à présent je suis moins effrayé. Ou bien, si je le suis, c'est moi seul qu'il faut plaindre, Et sa beauté qui dort n'en est pas moins à craindre.LA MARQUISE
Si vous aviez, monsieur, vu tantôt son état,Se tournant vers Lisette.
Il vous eût pénétré. Vois-tu cet incarnat ? Lisette, qu'en dis-tu ?Incarnat : est aussi un substantif masculin qui veut dire couleur incarnate. Du Latin incarnatum couleur de chair [F]
LISETTE
J'admire...LA MARQUISE
Ah ! Le grand homme !LA MARQUISE
Mais, c'est miraculeux !MONTVAL
Madame, à son réveil elle ira mieux encore ; J'en réponds maintenant. Chaque instant fait éclore Sur sa joue émaillée une nouvelle fleur ; De sa convalescence elle est l'avant-coureur.LA MARQUISE
Ah ! Monsieur, au plus tôt achevez le miracle : Vous avez surmonté déjà le grand obstacle.LA MARQUISE
Pressez-le, et sans tarder, que j'en sois le témoin ; Que je puisse embrasser une nièce si chère : Ma tendresse est égale à l'amour d'une mère ; Mon coeur vole déjà.LUCILE, feignant de s'éveiller
Ah ! Je respire enfin. Que je suis soulagée ! Du poids qui m'accablait je me sens dégagée : Je n'ai plus aucun mal, Lisette !LISETTE
Me voilà.LUCILE
Ah ! Ma tante !LA MARQUISE
Que j'aime à la voir telle, et que je suis ravie !À Montval.
C'est à votre art divin que je dois ce bonheur.CLÉON
Permettez qu'à mon tour je vous marque mon zèle, Et le plaisir que j'ai de vous revoir si belle.LA MARQUISE
C'est Cléon.LUCILE
Pardonnez à mon impolitesse ; N'imputez cet oubli qu'à ma seule jeunesse. Quand vous êtes parti, je n'étais qu'une enfant.LA MARQUISE
Venez vous présenter au baron l'un et l'autre ; Sa gaîté va renaître à l'aspect de la vôtre.LUCILE, à Montval qui lui donne la main
Ne m'abandonnez pas ; venez, mon médecin.SCÈNE IX. Champagne, Lisette.
CHAMPAGNE
Dans ces heureux instants, chacun s'embrasse ici. Lisette, trouve bon que je t'embrasse aussi.CHAMPAGNE, en l'embrassant
De sa convalescence, oh ! Je suis très joyeux, Et je sens à présent que je m'en porte mieux.ACTE IV
SCÈNE I.
LE BARON, rêvant dans un fauteuil, une plume à la main, le coude appuyé sur un bureau qui est devant lui
Devais-je t'acheter, ô fatale brochure ! Non, rien n'est comparable au tourment que j'endure ; Et mon esprit, malgré les efforts que je fais, Est toujours en travail, et n'enfante jamais.SCÈNE II. Le Baron, Montval, Champagne.
MONTVAL, au fond du théâtre
Nous avons pris tous quatre une peine inutile, Nous n'avons pas trouvé le père de Lucile.LE BARON
Riche auteur de Mérope, ah ! Je te porte envie. Les bons vers, sans efforts, coulent de ton génie, Et je ne puis avoir, dans mes voeux impuissants, Même la faculté d'en faire de méchants. La nature aujourd'hui n'est pas en tout avare ; L'art des vers est commun, si le génie est rare. Je ne demande au ciel, pour unique présent, Que la fécondité des rimeurs d'à présent. On ne peut pas former un souhait plus modeste : Qu'il m'accorde la rime, et garde tout le reste ; Que je fasse des vers, n'importe qu'ils soient plats. Mais j'ai beau le prier, il ne m'écoute pas."Mérope" est une pièce de Voltaire (1743).
CHAMPAGNE
Le genre en est plaisant ; permettez que j'en rie. Ah ! La rime le tient : je plains son embarras, Car je me suis trouvé quelquefois dans le cas.LE BARON
J'ai beau ronger mes doigts, j'ai beau même les mordre, Raturer, déchirer, mettre tout en désordre, Renverser et briser les meubles innocents, Et, pour trouver la rime, écraser le bon sens ; Je n'en ai, pour tout prix, que la douleur secrète D'extravaguer beaucoup, sans devenir poète. Ô ciel ! Puisque de toi je ne puis obtenir Le pouvoir de rimer, ôte-m'en le désir ; Ce désir malheureux, qui sans fruit me consume.LE BARON
Ma raison, ce matin, l'avait su réprimer ; Ce funeste recueil vient de le rallumer. Grands et petits, la cour, la ville et la province, Toute la France, enfin, a rimé pour son prince : Malheureux ! Moi tout seul, pour lui je n'ai rien fait ; Moi qui suis, dans le coeur, son plus zélé sujet ! Depuis huit mois entiers que cette ardeur m'agite, Je n'ai pu mettre au jour un seul quatrain de suite, Et les vers que je fais sont tout estropiés : L'un est court d'une jambe et l'autre a quinze pieds. Telle est la cruauté de ma barbare étoile ; Aux yeux de tous encore il faut que je la voile. Je ne puis, dans ma peine, avoir un confident, Et je suis obligé de m'enterrer vivant, Dans la peur que quelqu'un ne pénètre ma honte. Un mal si ridicule, et qu'aucun frein ne dompte, Me peint tous les objets des plus noires couleurs. Il me plonge aujourd'hui dans de telles fureurs, Que je suis sur le point de me battre moi-même ; Et malheur mille fois, dans mon dépit extrême, Malheur aux importuns qui se présenteront !Il le lève avec fureur.
MONTVAL, l'arrêtant
Demeure, ce n'est là qu'un transport poétique.CHAMPAGNE
On ne badine pas avec un frénétique.SCÈNE III. Le Baron, Montval, Champagne, Lisette, qui fait signe, en entrant, à Montval et à Champagne de se retirer.
LISETTE, au Baron
Monsieur...LE BARON
Qui parle là ?LISETTE
C'est votre humble servante. Madame, qui vous cherche, est très impatiente. Un fameux médecin...LISETTE
Oh ! C'est un médecin comme on n'en a point vu ; ,. Vous l'aimeriez, monsieur, s'il vous était connu. Il joint au grand savoir tous les talents aimables ; Il fait des vers...LE BARON
Des vers !LISETTE
Il en fait d'admirables. Il traite en gentilhomme, et sans rien exiger, Poli comme un Français, quoiqu'il soit étranger.LE BARON
Quoi ! C'est un étranger !LISETTE
Oui, monsieur.LE BARON
Il est de retour ?LISETTE
Oui.LE BARON
Je dois le prévenir.SCÈNE IV. Le Baron, Montval.
MONTVAL
Mon nom fût-il caché, monsieur, dans les ténèbres, L'honneur que je reçois suffirait aujourd'hui Pour répandre du jour et du lustre sur lui. Les gens de lettres sont dans votre estime encore, Et c'est la qualité dont surtout je m'honore ; Je la préfère à tout.LE BARON
Avec juste raison : Moi-même je voudrais en mériter le nom : Il relève surtout l'éclat de la naissance : Malgré l'erreur commune...MONTVAL
Elle n'est plus en France. Tout le monde, à présent, y pense comme vous ; Les arts y sont chéris et cultivés de tous : Le seigneur, le premier, sait en donner l'exemple ; L'hôtel du financier est devenu leur temple ; Lui-même il est Mécène et Virgile à la fois, Et chaque état changé n'est plus tel qu'autrefois. L'esprit a répandu partout la politesse ; Le jeune militaire a pris l'air de sagesse ; Au spectacle, à l'étude, il donne ses loisirs, Et consulte le goût, même au sein des plaisirs.LE BARON
Oh ! Pour le coup, monsieur, votre pinceau nous flatte Et c'est un beau portrait, que la vérité gâte. Pour les auteurs, en France, on a trop de mépris ; On l'étend, sans nul choix, sur les plus applaudis, Eux qui mériteraient l'estime la plus haute.MONTVAL
S'ils y sont méprisés, c'est souvent par leur faute : Ils font tout ce qui sert à les humilier ; Le plus vil artisan élève son métier, L'auteur seul a la rage, ou plutôt la bassesse, De rendre ridicule un talent qu'il professe ; Et, si sur le théâtre il mol u . bel esprit, C'est pour le dégrader, jusque dans son habit, Par mille traits usés, dont la redite assomme, Qui font rire le sot et rougir l'honnête homme. À ternir ses rivaux appliquant ses efforts, Il s'avilit lui-même, et flétrit tout le corps.LE BARON
Plût au ciel qu'il fût vrai, comme je le désire ! le ne sentirais pas l'horreur qui me déchire. Mais j'en dis trop, monsieur.LE BARON
Vous voyez le principe !MONTVAL
Oui, mon oeil le démêle ; Et j'ai pris dans mon art une route nouvelle. Je suis le médecin du coeur et de c'est en l'esprit, Et conversant que mon art les guérit. Boit dans leur mouvements, soit dans leur fantaisie, Je les suis pas à pas, et je les étudie. Un coup d'oeil me suffit pour y voir leur tourment ; Par exemple, j'ai lu le vôtre en un moment. Pour vous prouver, d'un mot, que j'ai su le connaître, Vous brûlez d'être auteur, et vous ne pouvez l'être. Cette inutile ardeur vous tourmente l'esprit, Et c'est elle en secret, monsieur, qui vous maigrit.LE BARON
Je ne puis, à ces mots, que rougir et me taire. Pour vous désavouer, je suis né trop sincère : Votre savoir m'étonne et confond ma raison. Je passe de l'estime à l'admiration. Vous n'êtes pas un homme ; il faut être un génie Pour avoir pénétré ma secrète manie. Jugez présentement, jugez de bonne foi, S'il est quelqu'un au monde à plaindre autant que moi. Si ma peine était sue, ah ! J'en mourrais de honte. Tout ce que je demande, et sur lequel je compte, Gardez bien mon secret, et déplorez mon sort.MONTVAL
Je veux et puis pour vous faire un plus grand effort : Tout singulier qu'il est, ce mal qui vous transporte, Je prétends le guérir, ou pallier de sorte Que vous recouvrerez la joie et la santé : Je réponds du remède et de sa sûreté.MONTVAL
Vous en aurez le titre.LE BARON
Il suffit pour ma gloire. Ah ! Je voudrais avoir au théâtre un succès, Et m'entendre applaudir lorsque je paraîtrais. Je crois déjà m'y voir, et mon âme est charmée ; Je suis, je suis égal au général d'armée Qui revient triomphant.MONTVAL
Je puis vous y servir.MONTVAL
Pour modérer, monsieur, cette joie excessive, Songez que vous devez craindre l'alternative. Le général d'armée est quelquefois battu.MONTVAL
Vous l'allez être en vers, en voici le brevet ; Adoptez cet écrit sous le sceau du secret ; Nul autre que nous deux ne saura ce mystère.MONTVAL
Consolez-vous, monsieur ; nombre de beaux esprits Ressemblent sur ce point à beaucoup de maris.MONTVAL
Eh ! Qui brille aujourd'hui de sa propre clarté ? Le monde n'offre aux yeux qu'une fausse lumière ; Et tout est charlatan, ou tout est plagiaire. Comme chaque talent, songez que chaque état D'une main inconnue emprunte son éclat. Un grand doit son esprit à son seul secrétaire ; Le robin, au palais, et l'orateur, en chaire, Ne débitent souvent que ce qu'un autre écrit ; Le marchand vend pour sien ce qu'il prend à crédit ; L'homme d'intrigue usurpe et vole au vrai génie La gloire d'un projet que son art s'approprie. Depuis l'homme de cour jusques à l'artisan, Tout trompe, tout est geai sous les plumes du paon.Robin : Sorte de nom dont on se sert dans les épigrammes satiriques et autres ouvrages comiques au lieu du nom propre .(...) On se sert quelquefois de ce mot pour dire un sot, un niais. [R]
LE BARON
Je me rends ; ce discours lève enfin mon scrupule : Je puis me dire auteur, sans être ridicule. Vous me rendez la vie en cet heureux instant ; Vous faites plus, votre art me tire du néant. Vous me créez poète, et je vous dois ma gloire. Vous consacrez mon nom au temple de MémoireMémoire : allégorie de la célébrité.
LE BARON
Moi, sans les avoir vus, je soutiens qu'ils sont bons. J'irai les réciter avec la même ivresse Que si j'étais l'auteur en effet de la pièce.LE BARON
Non. Lisez-les moi d'abord, pour me donner le ton.Montval, lit.
VERS AU ROI.
Grand roi, pardonne à mon silence, Il prouve mon respect autant que ma prudence ; Et le grand nombre aurait dû m'imiter ; Tous ont le front de te chanter, Mais aucun n'a l'art de te peindre : C'est cet écueil fatal, c'est cet exemple à craindre Qui m'a retenu malgré moi : Les Alexandres, les Achilles, N'ont rien de commun avec toi. À quoi bon te prêter, en peintres malhabiles. Les traits d'autrui rebattus tant de fois ? Ta valeur, qui t'est propre, a pour soi la justice : Que dans la vérité leur pinceau la saisisse, Et l'offre pour modèle à tous les autres rois. L'humanité, dans tes pareils si rare, Te suit partout jusque dans les combats ; Ce n'est point pour jouir d'un triomphe barbare Qu'au plus fort du danger ton coeur conduit tes pas ; C'est pour y ménager le sang de tes soldats, Dont tu sais que le ciel veut que tu sois avare : Voilà comme un vrai roi doit être courageux. Pourquoi ; dans les temps fabuleux, Pour le louer, faut il donc qu'on s'égare ? Notre histoire présente aux yeux Un parallèle moins bizarre, Et c'est à tes propres aïeux Qu'il est juste qu'on te compare. Pour te peindre il ne faut qu'un seul trait ressemblant : Ton aïeul fil des rois et soutint leur puissance ; Tu fais des empereurs et tu prends leur défense. Père du peuple ensemble et conquérant, Tu joins, malgré l'effort de l'Autriche jalouse, La gloire de Louis le Grand À la bonté de Louis Douze.LE BARON
J'adopte ces vers-là. C'est peu de la santé, Je suis sûr à présent de l'immortalité ; Je les vais, de ce pas, envoyer au Mercure.Mercure : "Le Mercure galant" est une revue littéraire créée à 1672 par Donneau de Visé et qui deviendra en 1724 "Le Mercure de France".
SCÈNE V. Le Baron, Montval, La Marquise.
LA MARQUISE
Je vous trouve à merveille ; Mes yeux sont enchantés ; je doute si je veille : Je ne vous ai pas vu si frais depuis longtemps ; Vous avez tout au moins rajeuni de dix ans.LE BARON
De cet homme divin c'est l'ouvrage admirable : Sa façon de guérir doit paraître incroyable, D'autant mieux qu'elle n'est que l'opération D'une heure tout au plus de conversation.LA MARQUISE
Rien n'est plus surprenant ; mais puis-je être éclaircie Du sujet qui causait votre mélancolie ?LE BARON
La chose est à présent inutile à savoir : Suffit qu'il m'a purgé de tout mon chagrin noir. J'ai l'esprit gai, content ; j'ai l'âme satisfaite ; C'est assez pour jouir d'une santé parfaite. Je voudrais que ma fille...LA MARQUISE
Elle est guérie aussi.LE BARON
Je suis impatient de la voir.LA MARQUISE
La voici.SCÈNE VI. Le Baron, Montval, La Marquise, Lucile, Lisette.
SCÈNE VII. Le Baron, Montval, La Marquise, Lucile, Lisette, Cléon.
LE BARON
Je ne puis vous revoir dans un moment plus doux. Mon rétablissement et celui de ma fille Marquent votre retour au sein de ma famille :Montrant Montval.
Monsieur en est l'auteur. Vous voyez aujourd'hui Dans Lucile et dans moi deux miracles de lui ; Nous étions...MONTVAL
Si vous vouliez, monsieur, croire aussi mes avis, Vos maux, comme les leurs, seraient bientôt guéris. Plus que vous ne croyez je puis vous être utile.CLÉON
C'est monsieur.CLÉON
Ce discours m'encourage et m'est d'un bon augure. Puisqu'il faut, sans détour, vous révéler mon mal, Apprenez qu'aujourd'hui, dans ce salon fatal, Je l'ai pris en voyant votre fille endormie : Sa beauté m'a frappé d'abord, quoique assoupie ; Elle s'est réveillée ; un regard enchanteur Vient d'enfoncer le trait jusqu'au fond de mon coeur. La langueur de ses yeux a passé dans mon âme ; L'amour, à soixante ans, m'a fait sentir sa flamme Pour la première fois. Je soupire, en un mot : Mais je soupire au point que je meurs comme un sot De ce feu violent qui vient de me surprendre, Si je n'obtiens de vous la qualité de gendre. C'est le remède seul qui peut sauver mes jours, Et c'est de voire main que j'attends ce secours. Votre soeur m'a flatté que j'y pourrais prétendre, Et, pour vouloir ma mort, votre fille est trop tendre. Vous gardez le silence, et vous m'étonnez tous.LISETTE, à part
Voilà le médecin réduit à l'agonie.LE BARON
Et la mienne est ravie.MONTVAL, d'un air troublé, au Baron
Vous lui donnez Lucile !LE BARON
Oui. Vos soins généreux Ne pouvaient me la rendre en un temps plus heureux, Et je veux, dès ce soir, que leur noce soit faite. Je vous prierai, monsieur, pour la rendre parfaite, Comme en tout vous avez un goût supérieur, D'en vouloir bien vous-même être l'ordonnateur.LUCILE
Ce soir.CLÉON
Belle Lucile, oui, vraiment, ce soir même. Vous ne sauriez trop tôt faire mon bien suprême ; Jugez de mon amour par mes soins empressés. Votre tante, informée, a dû... Vous pâlissez ! Vous trouveriez-vous mal ?MONTVAL, à Cléon
Votre ardeur, pour le coup, monsieur, est peu discrète. A peine je l'arrache au danger le plus grand, Et vous lui proposez un noeud si surprenant ; Qui plus est, dans une heure on veut qu'il s'exécuta : Voilà qui lui peut seul causer une rechute. Ce sont là de ces coups où l'on ne s'attend pas : Les révolutions qui se font dans ce cas Ébranlent tous les sens et sont des plus à craindre.LA MARQUISE
Monsieur, secourez-la.MONTVAL
Mais, à parler sans feindre, Mon embarras est grand. Il me faut tout mon art Pour la bien rétablir.CLÉON
Les filles, la plupart, À l'aspect d'un époux qui s'offre et qui s'empresse. Font paraître leur joie, et non pas leur tristesse.MONTVAL
Il faut, monsieur, il faut, dans ces occasions, Considérer le temps et les positions. Éloignez-vous, de grâce, et les uns et les autres.LA MARQUISE
Je vous la recommande.LISETTE
Elle est en bonnes mains.CLÉON, à Montval
Monsieur...MONTVAL, avec colère
Votre présence est tout ce que je crains. Sortez.Cléon sort avec la Marquise et le Baron.
SCÈNE VIII. Montval, Lucile, Lisette.
LISETTE
Votre courroux est plaisant.MONTVAL
Il est juste.SCÈNE IX. Lucile, Montval, Lisette, Champagne.
CHAMPAGNE, à Montval
Descendez au plus tôt, monsieur, on vous demande.MONTVAL
Et qui donc ?CHAMPAGNE
Tout le monde ; et la foule est si grande, Que la cour du château ne peut la contenir. Le public n'attend pas ; hâtez-vous de venir.MONTVAL
Es-tu fou ? Quel public ?CHAMPAGNE
Le public de Champagne. C'est peu que votre nom vole dans la campagne, De Créteil jusqu'à Troyes il vient, d'être porté : On vient vous consulter ici de tout côté.MONTVAL
La chose est ridicule.CHAMPAGNE
Comment ! Elle est pour vous, monsieur, des plus brillantes À leurs empressements venez vous présenterCHAMPAGNE
Je pourrai faire face aux manants du village ; Mais les honnêtes gens qui sont du voisinage, Parmi lesquels on voit comtesses et marquis, Veulent votre présence ainsi que vos avis. Si vous ne répondez à leur ardeur extrême, Ils viendront jusqu'ici vous relancer eux-mêmes.MONTVAL
J'enrage !LUCILE
Oui ; tenez le destin : s'il vous trompe, en tout cas, Soyez sûr que mon coeur ne vous trahira pas.MONTVAL
Devant Lisette, ici, daignez donc me promettre D'accomplir, malgré tout, votre songe à la lettre.MONTVAL
Après un tel serment, ma gloire est infaillible ; Et, pour vous mériter, tout me sera possible ; Vous m'en tiendrez compte ?LUCILE
Oui.ACTE V
SCÈNE I. Champagne, Lisette.
CHAMPAGNE
Un moment ; laisse-moi, laisse que je respire : Je suis gonflé d'orgueil, et je crève de rire. Monsieur Bromps a bien fait des dupes aujourd'hui Je l'ai bien secondé, j'ai trompé d'après lui ; Et de la faculté tu vois un nouveau membre.CHAMPAGNE
Là, par bonté pour toi, je veux bien m'arrêter. Hem ! Comment va ce pouls ? J'ai droit de le tâter ; Je suis le médecin de toutes les soubrettes, Et singulièrement je m'attache aux Lisettes.CHAMPAGNE
Eh ! ce sont là pour moi les malades qu'il faut ; Mais tu me connais trop ; sans cela mon audace T'eût subjuguée ici comme la populace.CHAMPAGNE
Je ne le croirais pas, si je ne l'avais vu ; Ah ! que la renommée est une belle chose, Et qu'au public crédule aisément on impose ! Dès qu'elle est favorable, elle met en crédit, Et porte l'ignorant comme l'homme d'esprit. Il faut un nom fameux pour éblouir le monde,. Et c'est sur le bonheur que son éclat se fonde.LISETTE
Oui, qui fait tous les jours la réputation, Et même le talent ? mais c'est l'occasion. La faveur d'un instant ou d'une circonstance Suffit pour l'établir ou lui donner naissance : Ton maître, dans le fond, mieux qu'un autre le peut ; Quand on a de l'esprit, on est tout ce qu'on veut.CHAMPAGNE
Ce métier lui déplaît, la foule l'importune ; Mais, s'il le voulait bien, nous y ferions fortune ; En mon particulier, Lisette, à son insu, J'ai là plus d'un louis que j'ai déjà reçu.CHAMPAGNE
Qu'oses-tu proposer ?LISETTE
À tort tu te gendarmes.LISETTE
On les tue à la guerre.CHAMPAGNE
Oh ! c'est sans perfidie ; En attaquant leurs jours, on expose sa vie ; Si nous les égorgeons, c'est du moins noblement.LISETTE
Ils n'en sont pas moins morts : un médecin souvent Les guérit par hasard ; il en fera de même.CHAMPAGNE
Notre délicatesse est là-dessus extrême. Son succès cependant à tel point est porté, Qu'il attache à son char tout le sexe enchanté, Et c'est à qui l'aura. J'en ai vu trois ou quatre Qui, pour se l'arracher, sont prêtes à se battre : Une femme titrée et fière de son rang Est la plus acharnée et veut tout mettre à sang.SCÈNE II. Lucile, Lisette, Champagne.
SCÈNE III. La Marquise, Lucile, Lisette.
LA MARQUISE, à Lucile
Je te cherche partout ; ta santé m'inquiète ; Elle paraît meilleure, et j'en suis satisfaite.LA MARQUISE
Ton visage me rend tranquille sur ce point ; Un autre soin m'agite. Apprends que la comtesse Prétend nous enlever ton médecin, ma nièce.LISETTE
Ah ! Quelle perfidie !LUCILE
Il faut l'en empêcher.LA MARQUISE
La ligue est générale, on veut nous l'arracher ; Toutes les femmes ont de l'amour pour cet homme ; Moi-même, au fond du coeur, je lui donne la pomme ; Si je faisais un choix, il tomberait sur lui.LA MARQUISE
Oui. Sa figure prévient, et son savoir étonne ; C'est, un je ne sais quoi dans toute sa personne Qui donne de la grâce au moindre mot qu'il dit. Avec moins de mérite on nous tourne l'esprit ; Dès qu'on est à la mode, on devient notre idole ; La plus sage y succombe, ainsi que la plus folle ; L'exemple entraîne tout, il est contagieux, Et l'éclat do la vogue éblouit tous les yeux.LUCILE
Quand on l'aime, on ne fait que lui rendre justice ; Mais ce n'est pas un droit pour qu'on nous le ravisse. La comtesse le peut consulter en ces lieux.LA MARQUISE
La perfide, aujourd'hui, pour se l'attacher mieux, Veut lui faire épouser une veuve opulente Qui n'est jeune ni vieille, et qu'on dit sa parente.LA MARQUISE
Mais il la remercie.LUCILE
Il y consentira !LA MARQUISE
Je ne sais : la comtesse est au fond si pressante, Que je crains qu'il ne cède à sa poursuite ardente.LA MARQUISE
Vraiment, si je pouvais...LUCILE
Vous y pouvez beaucoup.LUCILE
J'en suis outrée ; il est tout des plus violents. Vient-on dans les maisons pour enlever les gens, Dans le temps que leur art nous est si salutaire, Quand notre vie y tient par un noeud nécessaire ? Nous retomberons tous dès qu'il sera parti ; C'est un assassinat digne d'être puni.LA MARQUISE
Oui, nous devons tout faire Pour fixer près de nous notre aimable Prussien. Cherchons toutes les trois un prompt et sûr moyen.LUCILE
Je crains...LA MARQUISE
Tu ne dois pas ni craindre, ni rougir ; Il me tarde déjà d'exécuter la chose. Parle donc. Qui t'arrête ?LUCILE
Excusez-moi, je n'ose.LA MARQUISE
Pourquoi cette pudeur et cet embarras-là ?SCÈNE IV. La Marquise, Lisette.
LISETTE
Madame, puisqu'il faut que je vous en instruise, Le moyen d'arrêter ce grand homme chez vous Est de vous l'attacher par un noeud des plus doux ; Et, puisqu'on lui propose ailleurs un mariage, Vous lui pouvez offrir ici même avantage.LA MARQUISE
Cet expédient-là n'est pas si mal trouvé.LA MARQUISE
Elle avait tort, Lisette. Si je me détermine à ce qu'elle souhaite, C'est pour ma guérison, moins que pour sa santé ; Il est vrai que j'y vois de la difficulté ; Mais pour elle il n'est rien que mon coeur n'aplanisse ; Laissez-moi seule ici pour que j'y réfléchisse. Ne dis rien à ma nièce encor sur ce parti ; J'irai l'en informer quand je l'aurai choisi.Lisette s'en va.
SCÈNE V.
LA MARQUISE
Ce lien, dans l'instant où Lucile est promise, Où son hymen s'apprête, où l'heure môme est prise Pour l'unir à Cléon dans celte même nuit, Ne peut la regarder ; c'est moi, sans contredit, C'est moi seule qui dois, au défaut de ma nièce, Renverser ton projet, orgueilleuse comtesse ; Et, plutôt que ta main nous ôte notre bien, Je m'unirai pour elle au médecin prussien. Je me sacrifierai pour la santé commune ; Je puis lui présenter ma main et ma fortune, Dans un jour où Cléon enrichit tous les miens. Mon âge et mon esprit sont assortis aux siens ; Il a près de trente uns, je n'en ai pas quarante ; La veuve qu'on propose en doit avoir cinquante : Elle est riche, dit-on ; mais je le suis assez Pour un coeur qui n'a pas les voeux intéressés. Je suis sûre d'ailleurs qu'il m'estime d'avance, Et j'ose me flatter d'avoir la préférence. Voilà mon parti pris : mais la difficulté Est d'en faire l'aveu sans blesser ma fierté. Je le vois qui paraît, et je sens à sa vue Une timidité qui m'était inconnue.SCÈNE VI. Montval, La Marquise.
LA MARQUISE
Je vous fais compliment ; et votre vanité Doit se trouver, monsieur, extrêmement contente : La comtesse vous offre une riche parente.LA MARQUISE
Vous déguisez, monsieur.MONTVAL
Je parle en bonne foi.MONTVAL
Je ne pars pas, à moins que vous ne me chassiez. Où pourrais-je être mieux qu'auprès de vous, madame ? Je vous suis attaché jusques au fond de l'âme. Je voudrais me lier encore de plus près. Je voudrais en ce lieu me fixer pour j \mais ; Passer tous mes instants en votre compagnie, Et conserver vos jours aux dépens de ma. vie.LA MARQUISE
Quoi ! Notre médecin veut s'allier à nous ?MONTVAL
Oui, ma santé soupire après un noeud si doux. Le médecin se meurt, si son mal ne vous touche, Et son bonheur dépend d'un mot de votre bouche. Voyez à vos genoux tomber la faculté.LA MARQUISE
Arrêtez ; cet élut blesse sa gravité.SCÈNE VII.
SCÈNE VIII. Montval, Champagne.
CHAMPAGNE
Je n'en puis plus, monsieur, je rentre épouvanté ! Notre vie, en ce lieu, n'est pas en sûreté.MONTVAL
Pourquoi ?CHAMPAGNE
Fuyons, monsieur.MONTVAL
Quelle est cette folie ?MONTVAL
Quel conte !CHAMPAGNE
C'est un fait que j'ai trop entendu ; Ce bruit, dans tout le bourg, vient d'être répandu. Voilà le sort qui suit la grande réussite : On admire d'abord, on se déchaîne ensuite.CHAMPAGNE
Je craindrais moins pour vous ; mais je suis de moitié. Comme, à vingt pas d'ici, je sifflais dans la rue, Un manant dit tout bas, fixant sur moi sa vue : Il appelle le diable, il faudrait le noyer ; Ou plutôt le rôtir, dit l'autre ; il est sorcier. Je m'éloigne à ces mots ; leur troupe m'accompagne : Ils allaient me saisir ; c'était fait de Champagne, Si la comtesse alors, qui parut à propos, N'eût, avec tous ses gens, écarté ces marauds. J'ai loué mille fois son heureuse rencontre : Les femmes sont pour nous si les hommes sont contre.MONTVAL
Finis ce vain propos. Va, je n'ai pas le temps De perdre, à t'écouter, de précieux instants ; Je les dois aux transports que mon bonheur m'inspire. J'obtiens enfin Lucile, et je cours l'en instruire.CHAMPAGNE
Comment ! On vous l'accorde ?MONTVAL
Oui : je vais l'épouser.MONTVAL
Oui : juge de ma joie.SCÈNE IX. Le Baron, Montval, Champagne.
LE BARON
Je viens tout transporté. Ce que m'a dit ma soeur Est-il bien vrai ? Parlez, mon cher libérateur ! Vous allez être à nous tout entier, sans partage ; Je bénis le lien d'un si beau mariage.LE BARON
Nous ne vous perdons pas, et j'en suis enchanté. Me voilà pour jamais revenu de ma crainte, D'une vive douleur j'en avais l'âme atteinte ; Le ciel vient pour nos jours de vous bien conseiller ; Vous serez à portée en tout temps d'y veiller.LE BARON
Poète et médecin, que de ressource en vous ! Pouvons-nous faire un choix plus commode et plus doux ? Vous rimerez pour moi pendant la matinée, Et ma fille pourra vous voir l'après-dînée. Le soir vous donnerez tous vos soins à ma soeur. Pour toute ma maison quel plaisir ! Quel bonheur ! Un noeud si fortuné ne peut trop tôt se faire, Et je brûle déjà de vous voir mon beau-frère.MONTVAL, à part
Qu'entends-je, juste ciel ?SCÈNE X. Le Baron, Montval, Champagne, Cléon.
SCÈNE XI. Cléon, Montval.
MONTVAL, à part
Ne ménageons plus rien dans cet instant funeste, Et risquons tout pour rompre un noeud que je déteste.Retenant Cléon qui s'en va.
Arrêtez ; votre état, monsieur, me fait frémir ; Malgré vous-même enfin je veux vous secourir. Je puis vous guérir seul du mal qui vous possède.MONTVAL
Je ne dis pas cela ; c'est selon la saison. Dans la jeunesse il est, s'il faut no vous rien taire, Il est bon, excellent, qui plus est nécessaire. De vingt ans jusqu'à trente il est un agrément, El même une vertu quand il est sentiment ; Mais il ne convient pas que je vous dissimule Qu'à soixante...CLÉON
Son amant !CLÉON
Le connaissez-vous ?MONTVAL
Fort.MONTVAL
Le remède est violent, d'accord ; Mais naturellement vous avez l'esprit fort. Je risque, sur un coeur aussi grand que le vôtre, Ce que je n'oserais essayer sur un autre. Sa générosité du succès me répond : Consultez-la, monsieur, l'effet en sera prompt. Courage ; ce soupir m'est d'un flatteur augure.MONTVAL
Suivre mon ordonnance. Prenez, monsieur, prenez pour guide la prudence ; Signalez vos vertus par un effort nouveau ; Étouffez sagement l'amour dans son berceau, Et de deux vrais amants protégez la constance ; Je vous réponds, monsieur, de leur reconnaissance. Vous goûterez le bien de faire des heureux ; En est-il un plus grand pour un coeur généreux ? Le bonheur qui suivra cette gloire infinie Va, de dix ans au moins, vous prolonger la vie.CLÉON
Je rougis...SCÈNE XII. Le Baron, Cléon, Montval, La Marquise, Lucile.
CLÉON, au Baron, à la Marquise et à Lucile
Approchez tous .les trois ; venez, soyez témoins Du prodige nouveau qu'ont opéré ses soins : Lucile n'a plus rien à craindre de ma flamme, D'un amour ridicule il a purgé mon âme ; Nous voilà tous guéris par son art souverain ; N'en soyez plus surpris, il n'est plus médecin.LE BARON
Ma fille nous l'a dit, ma soeur est détrompée, Et je suis enchanté qu'il soit homme d'épée. Il est toujours poète, et c'est ce que je veux.LUCILE
Quel bonheur !MONTVAL
Quelle gloire !LA MARQUISE
J'ai fait une méprise et viens de m'égarer ; C'est peu de l'avouer, je veux la réparer.À Cléon.
Votre exemple, monsieur, est des plus héroïques ; Je le suis : ils seront mes héritiers uniques.LE BARON, à Cléon
Nous devons...CLÉON
Vous devez me faire compliment D'allier aujourd'hui ce qu'on joint Et rarement, qu'on devrait toujours joindre par préférence : J'unis le vrai mérite à la rare constance, La gloire à la beauté, l'esprit aux sentiments, Les grâces au savoir, les vertus aux talents ; Puis-je de mes trésors faire un meilleur usage ?À Montval, à Lucile, qu'il unit ensemble.
Mes enfants, formez vile un si bel assemblage ; Soyez riches tous deux par mes justes bienfaits : Ce don vous manquait seul, et vous voilà parfaits.1 560 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica