Comédie en vers· Comédie en vers et en Trois Actes
Le Plagiaire
Représentée pour la première fois, par les Comédiens Italiens ordinaires du Roi, le premier Février 1746.
Personnages
- LA COMTESSE
- LUCILE, Nièce de la Comtesse
- LE MARQUIS, Amant caché de Lucile
- LE BARON, Rival secret du Marquis, et Amant déclaré de la Comtesse
- LISETTE, Suivante de la Comtesse
- MONSIEUR DU BERCEAU, Artificier, Décorateur et Maître de Ballets
- CORALINE, Danseuse
- ARLEQUIN, valet du Baron
ACTE I
SCÈNE PREMIÈRE. La Comtesse, Lisette.
LISETTE
Madame, j'ai perdu près d'elle mon adresse. Son air paraît ouvert, son coeur ne l'est jamais ; On ne peut pénétrer dans ses replis secrets ; À le développer, vainement on s'attache ; C'est par timidité, peut-être, qu'il se cache.LA COMTESSE
Non, c'est son naturel ; l'air d'ingénuité Ne sert qu'à mieux couvrir sa sombre obscurité ; Ce défaut, il est vrai, s'accroît par ses alarmes ; Elle croit que je suis jalouse de ses charmes, Que je veux lui ravir les cours qu'elle a conquis, M'attacher le Baron, ou gagner le Marquis. Entre ces deux amants qui lui rendent hommage, Son injuste soupçon en secret se partage ; Et moi, pour l'en punir, j'aime à le redoubler, En affectant pour eux ce qui peut la troubler. Au Baron, le matin, mon coeur fait des avarices ; Le soir, pour le Marquis j'ai mille préférences. Je me plains du veuvage, et pour mieux l'effrayer, Je parle exprès tout haut de me remarier.LISETTE
Quand on est comme vous, jeune et belle, Madame, On peut former ce noeud, sans crainte qu'on le blâme. Orpheline, sans biens, espérant tout de vous, Vous peut-elle un moment disputer un époux ? D'une figure aimable en vain elle est ornée, Une Beauté sans dot se voit abandonnée. Le Baron, j'en suis sûre, aspire à votre main , Et le Marquis, lui-même, a le même dessein. Le premier, dans ses vers, célèbre vos conquêtes ; L'autre vous rend des soins et vous donne des fêtes.LA COMTESSE
J'en reçois les honneurs, Lucile en est l'objet : Je n'en suis pas la dupe, et j'en ris en secret ; Mais surtout du Baron. Aux vers dont il m'honore Je feins d'être sensible, il croit que je l'adore. Une femme sensée, à se moquer d'un fat, Goûte, je te l'avoue, un plaisir délicat. C'est ma fête aujourd'hui, pour la rendre parfaite, Je veux la célébrer à leurs dépens, Lisette : Je m'en fais une, au fond, de les embarrasser, Et ma nièce avec eux.LA COMTESSE
Voilà ce qu'elle cache avec un soin extrême, Et ce que mes regards brûlent de découvrir ; Avant la fin du jour, j'espère y parvenir. Ce n'est pas qu'à son choix je veuille être contraire ; Non : je veux, pour son bien, changer son caractère. Avant que d'assurer le bonheur de ses jours, Par ma ruse je veux combattre ses détours, L'obliger d'en rougir, et d'être enfin sincère. Le Marquis vient, jouons l'aimable à l'ordinaire.SCÈNE II. La Comtesse, Le Marquis, Lisette, Monsieur du Berceau.
LE MARQUIS, lui présentant un bouquet
Madame, je préviens les pas de mon rival ; Si l'esprit a sur vous un ascendant fatal, Mes fleurs ne vaudront pas celles qu'il vous prépare ; Mais si le sentiment y met un prix plus rare, Je me flatte d'avoir l'avantage sur lui. Mes ordres sont donnés pour les jeux d'aujourd'hui, Agréez-en l'hommage, et soyez-en la Reine,LA COMTESSE
J'accepte cet honneur, et j'en suis toute vaine. Pour soutenir l'éclat où je dois me montrer, Je vole à ma toilette, et je cours me parer. À la reconnaissance, un pareil choix m'invite ; Marquis, il recevra le doux prix qu'il mérite.LE MARQUIS, lui présentant Monsieur du Berceau
Je dois vous présenter, Madame, auparavant, Cet homme merveilleux.LA COMTESSE
Quel est donc son talent ?MONSIEUR DU BERCEAU
Je puis, sans vanité , m'appeler un génie ; J'exerce innocemment tout l'art de la magie ; D'un seul coup de sifflet je bâtis un château, Je change un mont en plaine, une ville en hameau ; Maître des Éléments je fais trembler la terre, J'allume les éclairs, je lance le tonnerre : Au milieu de Paris je fais couler les mers, Et descendre les cieux, ou monter les enfers. Par un contraste, enfin, des plus inconcevables, Je fais danser les Dieux, et voltiger les Diables.LA COMTESSE
C'est un art surprenant.MONSIEUR DU BERCEAU
J'en possède un plus beau. La poudre, entre mes mains, devient un vrai pinceau ; Mes touches, mes couleurs sont si bien ordonnées, Mes croix de Chevalier, surtout, sont dessinées Dans un vrai si parfait, que l'oeil en est surpris, Et mes nombreux soleils sont toujours applaudis. La flamme, sous mes doigts, prend la forme de l'onde ; Tantôt c'est un jet d'eau qui jaillit à la ronde, Tantôt une cascade, et tantôt un torrent. J'offre, chaque semaine, un tableau différent. Aujourd'hui c'est.... l'Atlas, demain la Pyramide, Et pour faire un lieu plein d'un endroit souvent vide, J'ai produit un berceau, chef-d'oeuvre si vanté, Si couru, que le nom m'en est depuis resté.MONSIEUR DU BERCEAU
C'est ainsi qu'on me nomme ; Je suis en même temps machiniste parfait, Décorateur unique, et maître de ballet.MONSIEUR DU BERCEAU
Je les veux dans ces lieux faire briller ensemble.LA COMTESSE
Ah ! Je suis enchantée, et rends grâce au Marquis De vous avoir, Monsieur, conduit dans ce logis.MONSIEUR DU BERCEAU
Pour répondre, Madame, à cet accueil honnête, Et pour mieux célébrer le jour de votre fête, Je prétends vous servir trois plats de mon métier : Comme peintre d'abord, j'offrirai le premier ; Un Temple tout nouveau donnera cette entrée ; Il fera du fracas, s'il n'est pas de durée. Comme maître à danser, après, je donnerai Un divertissement que j'intitulerai Le ballet des oiseaux. Chaque espèce y figure ; Il vous amusera selon ma conjecture. Puis nous couronnerons un jour si solennel Par un feu d'artifice appelé l'arc-en-ciel.MONSIEUR DU BERCEAU
Cet ouvrage, pour moi, n'est pas une fatigue ; S'il peut vous divertir, il me délassera.MONSIEUR DU BERCEAU
Daignez ne pas tarder, car la première fête, Dans demi-heure au plus, Madame, sera prête.LE MARQUIS
Oui ; nous irons vous prendre.LA COMTESSE
Adieu, je vous attends.SCÈNE III. Le Marquis, Monsieur Du Berceau, Le Marquis.
LE MARQUIS
Mon hommage, en public, à la tante s'adresse ; Mais j'offre tous mes voeux en secret à la nièce. C'est à présent, mon cher, que j'implore vos soins, Pour forcer sa réserve à me voir sans témoins.MONSIEUR DU BERCEAU
Je veux, à la faveur d'un ballet que j'apprête, Je veux vous procurer un si doux tête à tête, Et la tromper si bien par un coup de mon art, Qu'il paraisse à ses yeux un effet du hasard. Je serai plus adroit qu'elle n'est pénétrante ; Fiez-vous en à moi.LE MARQUIS
Comme elle craint sa tante, Qu'elle est d'ailleurs portée à se cacher par goût, Jusqu'au moindre regard, elle m'interdit tout. Bien plus, elle m'a fait une expresse défense De mettre un tiers ici dans notre confidence, Sous peine d'attirer son indignation.MONSIEUR DU BERCEAU
Soyez sûr aujourd'hui de ma discrétion. Vous en avez, Monsieur, un garant admirable.LE MARQUIS
Quel garant ?MONSIEUR DU BERCEAU
Votre argent : ce métal agréable M'a subjugué le coeur. Oui, foi d'italien, Je ferai tout pour vous, vous me payez trop bien.LE MARQUIS
Mes voeux...SCÈNE IV. Le Baron, Le Marquis.
LE BARON
Je te trouve à propos.LE MARQUIS
Une affaire me presse.LE BARON
Écoute un seul moment, avant que je te laisse ; Je veux savoir ton goût sur un écrit nouveau.LE BARON
Un air de violon ?LE MARQUIS
Des vers ! Quoi ! Ne reviendras-tu jamais de ce travers ? Étouffe ou cache au moins ta rage poétique.LE MARQUIS
Non, Baron, non.LE MARQUIS
Point du tout. La musique est un talent aimable, Qu'un seigneur même apprend pour se rendre agréable ; Mais la rime, entre nous, est un art roturier, Qu'un homme comme toi doit rougir d'employer.LE BARON
La poésie, un art roturier ! Quel blasphème ! C'est le don de l'esprit, le plus grand en soi-même. C'est la langue des Dieux. Chanter ré, mi, fa, si, Jouer du violon, est-il plus noble, dis ?LE BARON
Mes vers sont marqués au vrai coin de l'estime ; Et, pour mieux t'en convaincre, écoute ce morceau.LE BARON
Et les airs que tu fais, comme ceux que tu chantes, Marquis, sont la plupart dans les Indes galantes.Les Indes Galantes, 122ème opéra. C'est un ballet héroïque, composé de trois entrées et d'un prologue dont les vers sont de Fuzelier, et la musique de M. Rameau. Il fut représenté pour la première fois le 13 Août 1735 et est gravé in-4°. [Leiris]
LE MARQUIS
Pour te prouver, Baron, le contraire à l'instant, Écoute un air de flûte aussi neuf que brillant.Il chante.
LE BARON, déclame
Un pigeon ressentait l'amour le plus ardent Pour une colombe discrète.La Marquis joue, et l'interrompt.
Ah ! Suspends les accords de ta voix indiscrète : Entends, entends mes vers, sens en tout l'agrément.II reprend.
Pour une colombe discrète, Un pigeon ressentait l'amour le plus ardent. Elle ignorait l'excès de sa flamme parfaite.Le Marquis l'interrompt toujours en chantant, et le poursuit.
Le Baron, piqué.
Que le Diable t'emporte, exécrable chanteur ! Je bouche mon oreille, et je sors de fureur. Cesse de me poursuivre ; arrête-toi, barbare ! Pour éviter tes sons, je fuirais au Tartare.Il sort.
Tartare : La partie des Enfers qu'habitaient les coupables suivant les croyances des Grecs et des Romains, avait pour limite le Phlégéthon, dont les nombreux replis formaient autour de lui comme une ceinture infranchissable. [B]
SCÈNE V.
LE MARQUIS, seul, éclate de rire
Par le musicien le poète est chassé : J'ai chargé le premier exprès pour m'en défaire. Quel fléau qu'un rimeur d'un pareil caractère ! C'est peu de rhabiller un poème emprunté , Il a la rage encore, ou l'inhumanité De vous assassiner de son cruel ouvrage, Et malheur à celui qu'il trouve à son passage ! Il ne le quitte pas qu'il ne l'ait assommé.SCÈNE VI. Le Marquis, Monsieur Du Berceau.
MONSIEUR DU BERCEAU
Tout est prêt maintenant, Monsieur.LE MARQUIS
J'en suis charmé.MONSIEUR DU BERCEAU
Je saurai vous soustraire aux yeux de la Comtesse ; Vous allez bientôt seul entretenir la nièce, Sans qu'aucune des deux soupçonne notre accord.LE MARQUIS
Je brûle...MONSIEUR DU BERCEAU
Les voici, modérez ce transport.SCÈNE VII. Le Marquis, Monsieur Du Berceau, Le Baron, Lucile, Le Comtesse.
LA COMTESSE, au Baron, dans le fond du Théâtre
Vous allez en juger : sur votre goût, je compte.Au Marquis et à Monsieur du Berceau.
Meilleurs, je vous préviens.LE MARQUIS
Votre toilette est prompte.LA COMTESSE
Le soin, de me parer m'occupe peu de temps.LE BARON
Ah ! Morceau difficile !LA COMTESSE
À qui le dressez-vous ?LA COMTESSE
II a surtout le vôtre, et c'est, au fond du coeur, Celui que vous servez avec le plus d'ardeur.LUCILE
Pouvez-vous m'en blâmer ? Ne doit-il pas nous plaire ? Le monde nous en fait un devoir nécessaire ; Et si, par lui, souvent notre sexe est frondé, C'est pour l'avoir trahi, non pour l'avoir gardé.LUCILE
Encore moins des hommes.LA COMTESSE, à Monsieur du Berceau
Décrivez-nous son temple, avant que de le voir.MONSIEUR DU BERCEAU
Madame, il est fondé sur la délicatesse ; Servi par les amours, et fait pour la tendresse ; Décoré par le goût, embelli par les jeux ; Et quiconque y parvient, est certain d'être heureux.MONSIEUR DU BERCEAU
Les amants délicats s'y rendent sans escorte, Dès que le soleil luit, dès qu'on voit les coquettes, Et des marquis du jour les troupes indiscrètes : Mais, dès qu'avec fracas on entre dans ce lieu, Le temple disparaît aussi bien que le Dieu.LE BARON
Je trouve cette idée assez ingénieuse. Si l'exécution, Madame, en est heureuse, Je crois qu'elle plaira.LA COMTESSE
Voyons donc promptement.SCÈNE VIII. Lucile, Le Marquis.
Le théâtre change, et représente le Parvis d'un Temple dont la porte est fermée. La Comtesse et le Baron sont en dedans. Lucile et le Marquis sont en dehors.
LUCILE
Nous sommes en dehors, et le temple est fermé ; Je suis seule avec vous, j'ai l'esprit alarmé.LE MARQUIS
Je ne vois point d'issue. Il n'est que cette porte :Il fait ses efforts pour l'ouvrir, mais inutilement.
Et je ne puis l'ouvrir.LE MARQUIS
Vous ne le pouvez pas. C'est un hasard heureux, Dont je dois profiter, pour savoir si mes feux..LUCILE
Non, non ; n'attendez pas qu'ici je vous écoute ; Vous avez préparé cet incident, sans doute... C'est un tour...LE MARQUIS
Du soupçon, mon amour est choqué.LUCILE
Monsieur !LE MARQUIS
Quelque machine, à coup sûr, a manqué, Ou le Décorateur a mal pris ses mesures. Attendant que son art en prenne de plus sûres, Et fasse disparaître à nos yeux ce parvis, Lucile, expliquez-vous. Dans le doute où je suis, Je ne saurais rester ; le supplice est trop rude. Je meurs vingt fois par jour de mon incertitude.LE MARQUIS
Grâce à votre rigueur, je n'ai que celui-ci. Votre réserve outrée, et votre injuste crainte Tiennent toujours ma bouche et mes yeux en contrainte. Je n'ai, depuis six mois, que je vous aime enfin, Je n'ai pu parvenir à vous baiser la main.Il lui baise la main.
LE MARQUIS
Tout est fermé ; le moyen que je sorte ? Daignez donc m'éclaircir. Suis-je aimé ? Parlez, moi ?LUCILE
Je ne saurais, Monsieur, dans mon cruel effroi ; Ma tante est là-dedans, je crois qu'elle m'appelle.LE MARQUIS
Elle a des soins plus doux, le Baron est près d'elle. Et je sais que ses vers l'emportent sur mon chant.LUCILE
Depuis deux ou trois jours,j'y vois du changement. Vous fixez ses regards, Marquis ; c'est vous qu'elle aime : Elle doit faire choix d'un époux, ce soir même, II tombera sur vous, ou je me trompe fort.LE MARQUIS
Ne me cachez donc plus le sonde votre coeur ; Que je puisse un instant y lire mon bonheur : Et si je suis aimé, donnez-m'en quelque preuve.LE MARQUIS
À votre caractère il en coûte un effort ; Mais, les moments sont chers, décidez de mon sort.LUCILE
Pouvez-vous jusques-là me faire violence ? Mon coeur, pour vous punir, veut garder le silence.LE MARQUIS
À la Comtesse, moi, j'irai tout découvrir. J'entends du bruit, le Temple est tout prêt de s'ouvrir. Je vais lui déclarer que pour vous je soupire.LUCILE
Arrêtez.LE MARQUIS
Parlez donc.LE MARQUIS
M'écrire un billet tendre ?SCÈNE IX. Le Marquis, Monsieur Du Berceau, Le Baron, Lucile, La Comtesse.
Le Parvis disparaît, et l'on voit l'intérieur du temple.
MONSIEUR DU BERCEAU
Pardonnez une saute imprévue.LA COMTESSE
Les plus grands Maîtres sont sujets à se tromper ; Mes regards ont d'ailleurs eu de quoi s'occuper.MONSIEUR DU BERCEAU
Vos yeux sont-ils contents ?LE BARON
Mais assez.LA COMTESSE
À merveille.MONSIEUR DU BERCEAU
Je vais présentement régaler votre oreille. Écoutez l'ouverture. Elle peint le secret.On joue l'ouverture.
LE MARQUIS
À la flûte, tout bas, joignons mon chant discret.Air noté. N° 2.
Tendres amants, voilà la nuit ; Le jaloux dort, le critique sommeille ; Et pour vous l'Amour veille. Paix, chut ; marchez à petit bruit. Dans le Temple du Mystère, C'est l'instant d'être introduit. Venez, d'une ardeur sincère, Venez recueillir le fruit.ACTE II
SCÈNE PREMIÈRE. Le Marquis, Monsieur Du Berceau.
MONSIEUR DU BERCEAU
Eh bien ! Mon art, Monsieur, vous a-t-il bien servi ?MONSIEUR DU BERCEAU
Vous ne sauriez, Monsieur, m'en donner de meilleure.LE MARQUIS
Pour la faire expliquer, je n'avais qu'un quart d'heure ; Mais mon amour pressant l'a su mettre à profit ; J'aurai bientôt du sien un garant par écrit.MONSIEUR DU BERCEAU
Elle vous écrira, sans doute, un poulet tendre ?LE MARQUIS
Elle me l'a promis ; il faut, sans plus attendre, Il faut, pour mériter un si charmant billet, Nous surpasser, mon cher, par un second ballet.MONSIEUR DU BERCEAU
Oh ! Vous serez content d'un pas que j'imagine.LE MARQUIS
Qui l'exécutera ?MONSIEUR DU BERCEAU
Je lui donne un danseur qui brille en caprioles, Et Monsieur_le_Baron m'a promis des paroles ; Je les aurai bientôt, vous les mettrez en chant, Chacun doit de concert m'aider de son talent.Capriole : Plusieurs disent cabriole. En terme de manège, c'est un saut que fait le cheval sans aller en avant, de sorte qu'étant en l'air, il montre les fers, et il détache des ruades. [F]
SCÈNE II. Le Marquis, Le Baron, Monsieur Du Berceau.
LE BARON, à Monsieur du Berceau
Monsieur, voilà les Vers que vous me demandez.MONSIEUR DU BERCEAU
Par de bonne musique, ils seront secondés ; C'est Monsieur_le_Marquis qui sait sort bien la gamme.LE BARON, reculant du Marquis
Je crains ses airs de flûte.LE MARQUIS
Oh ! Rassure ton âme ; Je n'ai pas le loisir de jouer maintenant. Adieu ; je te vais mettre en musique à l'instant.LE BARON
Prends bien garde que l'air soit sait pour les paroles ; De la gaieté surtout, elles sont des plus folles.LE MARQUIS
Va, tu n'y perdras rien ; je souhaite aujourd'hui Que le musicien soit aussi bien servi. Quand l'ouvrage est goûté, c'est par notre art suprême ; S'il tombe, c'est toujours la saute du poème.Il sort avec Monsieur du Berceau.
SCÈNE III.
LE BARON, seul
Ce discours est injuste, et pourtant des plus vrais ; Je veux réussir seul, ou tomber désormais : Rimons plutôt, rimons pour la seule Comtesse ; Sa main sera le prix... Non, préférons la nièce ; Elle est belle, et les vers pour elle ont des appas ; C'est-là l'unique goût qu'elle ne cache pas ; Elle en sait son étude, et m'a pris pour son maître ; Profitons de ce choix pour lui faire connaître.... Elle vient seule ici, l'instant est précieux, Et je vais le saisir.SCÈNE IV. Le Baron, Lucile.
LUCILE, à part
Le Baron en ces lieux ! Plus je le hais, et plus je lui fais politesse, Pour mieux cacher mon coeur et tromper la Comtesse.LE BARON
Je vais tout réparer, ma charmante écolière : Voici des vers nouveaux. Comme le sentiment, Dont l'auteur paraît plein, y règne uniquement, C'est aux Dames, surtout, qu'il soumet son ouvrage.LUCILE
Son nom ?LE BARON
Personne mieux que vous ne peut en décider.Il lit.
Pour une colombe discrète, Un pigeon ressentait l'amour le plus ardent ; Elle ignorait l'excès de sa flamme parfaite, Tant il brûlait secrètement : Il était moins hardi que ceux de son espèce. Quoiqu'il souffrit de son tourment, Il n'osait faire entendre auprès de sa maîtresse Son amoureux roucoulement.LUCILE
Que ce Pigeon est sage ! Il prend la bonne route ; Un oiseau si discret, mérite qu'on l'écoute.LE BARON, reprend avec enthousiasme
Pour une colombe discrète, Un pigeon ressentait l'amour le plus ardent ; Elle ignorait l'excès de sa flamme parfaite, Tant il brûlait secrètement : II était moins hardi que ceux de son espèce. Quoiqu'il souffrit de son tourment, Il n'osait faire entendre auprès de sa maîtresse Son amoureux roucoulement. II bornait toute sa tendresse À contempler son agrément. Son trop d'amour le rendait bête ; Mais il vint un moment qu'il sut mettre à profit. Ils se trouvèrent tête à tête, Et l'occasion l'enhardit. Colombe de mon coeur, agréez mon hommage, Lui dit tout bas l'oiseau craintif : Je n'ose vanter mon plumage, On en peut voir dont l'éclat est plus vif ; Mais, dans cet instant décisif, Prêtez l'oreille à mon langage, Il n'en est point qui soit plus expressif. L'amour, le tendre amour lui-même Ne pourrait pas gémir d'un ton plus doux. Pour rendre mon bonheur extrême, Et le concert plus parfait entre nous, Roucoulez avec moi, roucoulez, je vous aime.LE BARON
Oui ; sans votre bonté, tout son espoir succombe, Vous voyez le Pigeon aux pieds de la Colombe.Il se jette à ses pieds.
LUCILE, à part
Son chant n'est pas nouveau. Punissons aujourd'hui L'audace du copiste, en nous moquant de lui.Au Baron.
Je pourrais m'offenser d'un aveu sait en prose ; Mais tout s'excuse en vers ; un rimeur quoiqu'il ose, Obtient notre indulgence ; il a le droit charmant De dire ce qu'il veut toujours impunément : Tout ce qui me chagrine, et qui doit me confondre, Je n'ai pas le talent, Monsieur, de vous répondre.LUCILE
La Colombe, aujourd'hui, veut payer votre fable ; Au moins d'une chanson, et court y travailler.Elle sort.
SCÈNE V. Le Baron, La Comtesse.
LA COMTESSE, au Baron
À ma nièce, Monsieur, vous venez de parler. Elle sort interdite, et vous l'êtes vous-même.LA COMTESSE
N'importe ; voyons-les.LA COMTESSE
Après ?LE BARON
Marqué pour votre fête, L'amour...Rien ne rime avec fête. Il semble manquer un vers mais la lecture ne permet pas d'en être sûr.
LA COMTESSE
Eh bien ! L'amour...LE BARON, lui offrant une fleur
Vous offre cette fleur.Il s'interrompt.
Au gré de mon ardeur, est mis là pour la rime. Il exprime pourtant le beau feu qui m'anime ; Et vous excuserez...LE BARON
Malgré moi, je suis long. L'endroit est raturé. C'est-là ce qui m'arrête. J'y suis.II reprend.
Il s'interrompt.
Et que ce fût, est dur.LA COMTESSE
Le souhait est flatteur : Je veux avoir ces vers, les relire moi-même.Elle lui arrache le papier, et lit tout bas.
Colombe de mon coeur... ramagez, je vous aime.Après avoir lu.
Ah ! Voilà pour ma fête un sort joli bouquet : Je ne m'étonne plus qu'on m'en fît un secret. La Colombe discrète a tout l'air de ma nièce,LA COMTESSE
Le trouble de vos yeux sert à le confirmer.LE BARON
Votre amour, sur ces vers, a tort de s'alarmer ; Puisqu'il faut devant vous dévoiler ce mystère, Sachez, pour un ami, que je viens de les faire. Le Pigeon circonspect, est un abbé prudent, Et qui, dans la Musique, est surtout fort savant. Pour la colombe, c'est une jeune chanteuse ; Comme l'abbé lui trouve une voix très flatteuse, Et que le son en est extrêmement touchant, Il lui veut, en secret, donner le goût du chant.LE BARON
Croyez...LE BARON
Comme auteur ! Moi, Madame ?LA COMTESSE
Oui, comme auteur, Monsieur. Votre Pigeon discret, est l'exacte copie D'un Serin que j'ai vu dans une comédie, Qu'on a représentée au Théâtre Français.LE BARON
Cette pièce, Madame, est un de mes essais. Comme d'un bien à moi, j'en ai pu faire usage ; Et ce n'est pas voler, que piller son ouvrage. Chacun vous le dira. Ce droit nous est acquis : Nos plus grands auteurs...LA COMTESSE
Oui ; mais vous est-il permis, En qualité d'amant, de trahir ma tendresse, De rechercher ma main, quand vous aimez ma nièce ; Et de choisir l'instant où j'allais être à vous ? Ce procédé m'indigne, et mon juste courroux... Mais, non ; dans ce moment je ne veux pas l'en croire. J'écouterai plutôt ma raison pour ma gloire. Je prétends me venger de vous plus noblement. À votre amour, Monsieur, je donne un libre champ. Puisqu'aux fers de ma nièce un doux penchant vous livre, Ma bonté, dans ce jour, vous permet de le suivre : Je veux porter plus loin mon effort généreux. Si son coeur se déclare en saveur de vos feux, Je promets à son choix de donner mon suffrage : L'amour est un noeud libre, et non un esclavage. Adieu ; je sens, Monsieur, d'autant moins cet affront, Qu'il est ici des coeurs qui m'en consoleront.À part, en s'en allant.
De ma feinte bonté, le fat sera la dupe. Son erreur va servir au projet qui m'occupe.SCÈNE VI.
SCÈNE VII. Lucile, Le Baron.
LE BARON
Dissipez la frayeur dont vous êtes émue, Et souffrez que je donne une libre étendue Au violent amour que je ressens pour vous : La Comtesse, Madame, approuve un feu si doux. Mon sort ne dépend plus que de votre réponse ; J'attends dans ce moment que votre coeur prononce.LUCILE
J'aime la poésie à l'adoration : Mais, je viens d'éprouver dans cette occasion, Que le goût, sans talent, nous devient inutile. L'amour que j'ai pour elle, est une ardeur stérile, Et mon esprit, Monsieur, n'a pu, quoiqu'il ait fait, Pour répondre à vos vers, produire un seul couplet. Je suis piquée, au fond, plus que je ne puis dire.LE BARON
Une chanson n'est pas ce que mon coeur désire ; Quelques lignes de prose, un seul mot de douceur, Suffirait pour me mettre au comble du bonheur.LUCILE
Par un méchant billet, par de mauvaise prose, Payer de jolis vers ! La pitoyable chose ! Ah ! j'en rougis, Monsieur : je veux absolument Me taire, ou par des vers, m'acquitter joliment.LE BARON
Mais on peut s'arranger. Je vous offre ma veine ; Je m'écrirai pour vous. Vous n'aurez que la peine. De souscrire à l'ouvrage, et de le copier.LE BARON
Non ; daignez me prescrire Ce que vous souhaitez que je vous fasse dire ; Je m'y renfermerai sans y rien ajouter.LE BARON
Tendrement !LE BARON
Et chéri ! Quel bonheur !LE BARON
Vous serez satisfaite, et je suis trop heureux ; L'amour, le tendre amour récompense mes feux. C'est lui seul que j'implore, et je sens qu'il m'enflamme ; Toute sa vive ardeur a passé dans mon âme. Elle se livre entière à des transports si doux, Et je vais mettre au jour des vers dignes de vous. Mon esprit...SCÈNE VIII.
LE BARON, seul
Écris, Mon cher Baron, écris-toi tendrement ; Les talents de l'auteur doivent servir l'amant.Il s'assied près d'une table, rêve quelque temps, puis il écrit et récite tout haut.
Je veux.... de mon secret vous faire confidence : Confidence... surtout, de la discrétion. Mon estime.... paraît par cette confiance.Il s'interrompt.
Il me faut à présent une rime en ion. Un jeune homme charmant c'est moi : l'expression Est flatteuse, mon cher, et c'est un peu trop dire. Ma maîtresse le pense, elle peut donc l'écrire. La modestie, au fond, est la vertu d'un sot, Et je ne dois plus être arrêté par ce mot ; Mais un poète assis, perd du feu qui l'anime ; Levons-nous, et marchons, pour mieux saisir la rime. Poursuivons la rebelle, elle suit vainement.SCÈNE X. Le Baron, Coraline.
LE BARON, saisissant le bras de Coraline
Pour le coup, je la tiens.LE BARON
LE BARON
Oui ; des hommes, Monsieur, qui cherchent à me plaire ; Vous êtes, en secret, le seul que je préfère.CORALINE, éclatant de rire
Ah, ah ! L'aimable brune ! Oh ! Je crois qu'il compose, Ou bien qu'il extravague. Eh ! C'est la même chose.LE BARON
La décence est pour nous un tyran absolu, On doit la respecter autant que la vertu. Tout au mieux, soyez sage.LE BARON
Qui parle ?CORALINE
Coraline.CORALINE
Excusez ; malgré moi, Monsieur, je vous dérange : Mais, c'est ici la salle où nous devons danser.LE BARON
Vous êtes du ballet ?SCÈNE X.
LE BARON, seul
La danse, par malheur, a mis la rime ensuite : Au diable, mille fois, cette fête maudite. Voilà mon Apollon dérouté tout-à-fait. Du Journal amoureux, je me rappelle un trait, Qui pourra terminer l'embarras que j'éprouve. Le célèbre Marot, précisément s'y trouve, Dans la position où je suis maintenant. Ses vers adoptons-les ; dans ce besoin pressant, C'est le plus court chemin, c'est le meilleur à suivre. Je puis lire l'endroit, car j'ai sur moi le livre. Ah ! ah ! J'ai déjà pris plusieurs vers en détail ; Prenons-les tous en gros, j'abrège le travail. Si ce vol se découvre.... il est permis en France, Et l'on n'y fait plus rien que par réminiscence. Ce n'est pas notre faute ; en prose comme en vers, Tout est, depuis longtemps, écrit dans l'Univers : Nous sommes, malgré nous, échos les uns des autres. Messieurs, volez mes vers, si je pille les vôtres ; Ne vous contraignez pas, et faites comme moi.Marot (Clément) [1495-1644] : poète français du XVIème siècle attaché à la Cour de François Ier, il fut souvent emprisonné pour hérésie. Auteur d'épigrammes, épîtres, rondeaux et ballades.
SCÈNE XI. Le Baron, Monsieur Du Berceau.
MONSIEUR DU BERCEAU
Monsieur, je vous remets vos paroles,MONSIEUR DU BERCEAU
Non ; elles sont parfaites : Mais, Monsieur, avant vous, un autre les a faites ; Et l'air, depuis six mois, a couru tout Paris.LE BARON
C'est le malheur du genre, et j'en suis peu surpris : Ce sont les mêmes mots que toujours on rassemble ; Indispensablement, il faut qu'on se ressemble.MONSIEUR DU BERCEAU
Par bonheur, il me reste un air qu'on chantera ; Le ramage, Monsieur, surtout y régnera ; II y rime à bocage, et convient à la fête. Demeurez, elle vaut la peine qu'on s'arrête. J'y vais faire, à vos yeux, danser tous les oiseaux ; Par troupes vous verrez sauter les étourneaux ; Le Ramier figurer avec la Tourterelle. Vous verrez le Pluvier qui poursuit l'Hirondelle ; Le Paon s'étale seul, de lui-même amoureux ; La Caille et le Perdreau forment un pas de deux ; Le Serin y voltige autour de la Linotte ; Le fripon de Moineau survient et l'escamote ; Le Faucon et l'Autour sondent du haut des airs Sur ce Peuple qui suit plus prompt que les éclairs ; Une Faisane reste, ils se livrent la guerre ; Quand l'Aigle tout-à-coup l'arrache de leur serre, S'applaudit avec elle, et l'élevant aux cieux, II danse un tambourin, et disparaît aux yeux. Mais, avec le Marquis, la Comtesse s'avance.À l'orchestre.
Partez, Messieurs, partez ; il est temps qu'on commence.SCÈNE XII. DIVERTISSEMENT DES OISEAUX.
[LE BARON.]
Air Noté N° 3.
"Volez, Oiseaux , volez de toutes parts ; Rassemblez-vous dans ces bocages : Beaux Perroquets du jour, étalez aux regards, L'agrément singulier de vos nouveaux plumages : Modernes Rossignols, brillez par vos écarts ; Étonnez l'univers de vos bruyants ramages. Volez, Oiseaux, volez de toutes parts ; Rassemblez-vous dans ces bocages.ACTE III
SCÈNE PREMIÈRE. La Comtesse, Lisette.
LA COMTESSE
Oui, Lisette, c'est toi que je viens d'appeler ; Vois ma nièce, et dis-lui que je veux lui parler.Lisette sort.
SCÈNE II.
LA COMTESSE, seule
Non, le Baron n'est pas l'Amant qu'elle préfère. Il se cacherait mieux, s'il avait su lui plaire : L'amant qu'on favorise est plus discret en tout. Pour le Marquis plutôt, je crois qu'elle a du goût. Rarement il lui parle, ils s'évitent sans cesse. Elle vient. Opposons l'artifice à l'adresse. Comme infailliblement elle me mentira, Je croirai l'opposé de ce qu'elle dira.SCÈNE III. La Comtesse, Lucile.
LA COMTESSE
Lucile, à vous parler, votre intérêt m'engage ; La raison vous conduit, et vous êtes dans l'âge, Où, pour votre bonheur , vous devez faire un choix. Quand je me remarie, il est juste, et je dois Assurer votre sort par un noeud convenable ; Il s'offre ici pour vous plus d un parti sortable ; Je laisse votre coeur le seul maître aujourd'hui, Trop sûre que son choix sera digne de lui.LUCILE
Que vos clartés, Madame, et que votre sagesse, Dans ce pas hasardeux, conduisent ma jeunesse : La livrer à son goût, ce serait la trahir ; Vous devez prononcer, et je dois obéir.LA COMTESSE
Je vous prendrais au mot, si vous m'étiez moins chère ; Ouvrez-moi, sans détour, votre coeur la première ; Ma bonté veut sur lui régler votre union ; Consultez bien, surtout, votre inclination.LA COMTESSE
Vous déguisez toujours ; je serai plus sincère : Sachez dans votre coeur que j'ai su pénétrer.LUClLE, à part
C'est un piège ; gardons de lui rien déclarer.LA COMTESSE
Vous aimez en secret.LUCILE
Ma Tante, quelle idée !LA COMTESSE
Quand je vous parle ainsi, croyez qu'elle est sondée. Votre réserve même, et vos soins défiants, Servent à l'affermir, Lucile, en ces instants. Je vais, pour vous prouver que j'ai lu dans votre âme, (Vous peindre d'un seul trait l'objet de votre flamme.LUCILE, à part
Aurait-elle, en effet, découvert mon amant ?LA COMTESSE
J'ai surpris, ce matin, un pigeon tout charmant, Qui, près de vous ici, roucoulait en cachette Son amoureux tourment. Hem ! Colombe discrète, Votre coeur, par son ton, n'est-il point attendri ? Et, n'ai-je pas nommé votre oiseau favori ?LUCILE, à part
Je respire à présent.LA COMTESSE
Vous paraissez surprise ?LUCILE, à part
Ah ! Par un faux aveu, confirmons sa méprise.LA COMTESSE
J'approuve votre choix, bien loin que je le blâme, Et lui-même avec vous, il brûle d'être uni. L'aimez-vous en effet ? Parlez donc, ma Nièce ?LUCILE
Oui.LA COMTESSE, à part
Tu mens.LUCILE, à part
Elle n'est pas ma rivale ; son trouble Me l'annonce trop bien, et ma joie en redouble.LA COMTESSE
Bon ! Ma fausse tristesse abuse ses esprits ; Je suis sûre, à présent, qu'elle aime le Marquis.LUCILE
Madame, pardonnez, si...LA COMTESSE
Je suis enchantée Qu'en faveur du Baron votre âme soit portée ; J'ai craint que le Marquis ne fût votre vainqueur ; Puisqu'il faut l'avouer, il a touché mon coeur ; Je puis, présentement, me déclarer sans crainte.À part.
Sa douleur, à ces mots, perce à travers la feinte, Et doit me confirmer dans mon opinion.À Lucile.
Adieu ; je vais presser notre double union.Elle sort.
SCÈNE IV.
LUCILE, seule
Ciel ! Dirait-elle vrai ? Me serais-je déçue ? Non ; ma Tante, plutôt, se déguise à ma vue : Elle a, de mon aveu, gémi secrètement, Et j'en crois, de son coeur, le premier mouvement ; Mais, si son artifice a trompé ma finesse, Écrivons au Marquis ; voilà l'instant qui presse : Ses doutes, mes frayeurs, tout m'en sait une loi. Le voir, l'entretenir est un besoin pour moi ; Je dois le consulter dans mon inquiétude, Et l'arracher, lui-même, à son incertitude. Notre intérêt commun.... mais, que veut ce valet ?SCÈNE V. Lucile, Arlequin.
ARLEQUIN
Que dirai-je à Monsieur ?LUCILE
Attendez, que je voie ;Elle lit ; Arlequin s'éloigne.
Je vous envoyé, ma Déesse, les vers où tout mon espoir est renfermé ; j'en attends la copie de votre main, comme le sceau de mon bonheur.
À Arlequin, après avoir lu.
L'ouvrage est justement tel que je le souhaite ; Assurez le Baron que j'en suis satisfaite.SCÈNE VI.
ARLEQUIN, seul
Ses Vers vont, pour le coup, obtenir leur salaire. Sans doute, il les aura par un autre émissaire. Dans ma poche, en voici qui sont de ma façon ; Je les ai composés pour un minois fripon, Un joli petit nez qu'on nomme Coraline ; C'est ma compatriote, et de plus, ma cousine ; Je suis impatient de les lui faire voir ; Mais, je crois en ce lieu, je crois apercevoir Quelqu'un qui lui ressemble. Oh ! C'est une bévue.SCÈNE VII. Arlequin, Coraline.
CORALINE
En croirai-je mes yeux ?CORALINE
C'est lui.ARLEQUIN
Coraline !CORALINE
Arlequin !ARLEQUIN
Eh ! Bonjour, ma Cousine !CORALINE
C'est Monsieur du Berceau.CORALINE
Toi ? La chose est comique.ARLEQUIN
Je sers un bel esprit ; le mal se communique.Bel esprit : bel esprit, genre d'esprit qui ne manque ni de distinction ni d'élégance, mais qui tombe facilement dans la prétention. [L]
ARLEQUIN
À qui donc ?CORALINE
À Lucile.ARLEQUIN
Il n'en sait rien lui-même, et je vais le charmer. Que je vous lise avant que de l'en informer.CORALINE
En place, un seul instant, je ne saurais rester. En courant, en sautant, je pourrais l'écouter ; En capriolant, toi, tu pourras me le lire.Capriolant : Ancienne forme de cabriolant.
ARLEQUIN
Madame, j'aurai donc l'honneur de vous conduire.Il lit en lui donnant la main.
Qu'à Paris Coraline a fait d'heureux progrès ! Et que ses yeux bien vite ont su parler Français.CORALINE, s'arrêtant
Continuez mon cher. Ce début m'intéresse.SCENE VIII. Coraline, Arlequin, Scapin.
SCAPIN, à Coraline
Que sais-tu si longtemps ? Je me lasse d'attendre.CORALINE
C'est à mon cousin.ARLEQUIN
Quel est cet animal ?CORALINE
C'est mon frère.ARLEQUIN
Qu'entends-je ?ARLEQUIN
Vous n'aviez point de frère, et je suis étonné. Depuis quand, dites-moi, vous l'êtes-vous donné ?CORALINE
Il l'est depuis huit jours.ARLEQUIN, à Scapin
Votre nom ?ARLEQUIN
Et le tien me révolte.ARLEQUIN
Je vais vous escorter.SCAPIN
Si vous venez, j'aurai l'honneur de vous frotter Les oreilles, mon cher, comme j'ai fait à d'autres.ARLEQUIN
Et moi, j'aurai celui de vous couper les vôtres. Mais j'aperçois mon maître, et je l'entends pester. Madame, son abord m'oblige à vous quitter.À Scapin.
Toi, rends dans ce moment grâce à son arrivée ; Ma valeur, sans cela... tu l'aurais éprouvée.SCAPIN, y donnant un soufflet
De la mienne, reçois ce gage en attendant.SCÈNE IX. La Baron, Arlequin.
ARLEQUIN
D'une façon charmante.LE BARON
Mon cher, que je t'embrasse.LE BARON
En cet instant flatteur, puis-je trop triompher ? Je vais, je vais donc voir ce caractère aimable, Et baiser chaque trait de sa main adorable ; Mes vers en recevront un prix qu'ils n'avaient pas.ARLEQUIN
Vous, qui de nos talents faites si peu de cas, Apprenez, ignorants, à respecter la rime, Jugez par nos succès ce qu'on lui doit d'estime.LE BARON
Je lui dois un bonheur qui passe mon espoir, Ce trait la justifie et prouve son pouvoir. Qu'aujourd'hui, mon exemple, Auteurs, vous encourage, Au sexe connaisseur, consacrez votre hommage, Il lit, il accrédite, il chérit vos écrits, Et ses tendres saveurs en deviennent le prix.ARLEQUIN
Monsieur, de tout côté, le sort vous favorise. C'est peu que de vos vers Lucile soit éprise ; Sa Tante vous l'accorde. Oui, rien n'est plus certain. Je veux, si je vous mens, je veux être un coquin. Vous allez, qui plus est, l'épouser ce soir même.SCÈNE V. Le Baron, Le Marquis.
Arlequin sort.
LE MARQUIS
J'implore ton secours, tu peux seul me servir , Et tu dois, sur le champ, me faire ce plaisir. Ce sont des vers pour moi qu'il faut que tu composes.LE MARQUIS
Je t'en prie.LE MARQUIS
Fais trêve, cher Baron, à ton ressentiment. Je demande ces vers pour un objet charmant, C'est un devoir pour moi, j'ai besoin de ton aide.LE BARON
La Comtesse est sans doute....LE BARON
Puis-je apprendre qui c'est ?LE MARQUIS
Non ! Il ne m'est pas permis de te dire son nom : Pour de justes raisons j'en dois faire un mystère. La seule confidence ici que je puis faire , Est que ce bel objet, qui craint d'être nommé, M'aime secrètement autant qu'il est aimé : Je viens d'en recevoir la preuve convaincante, Dans ces vers amoureux dont le style m'enchante. Sur le doute pressant que j'en avais marqué, Son coeur, son tendre coeur s'est enfin expliqué ; Ce billet me surprend presqu'autant qu'il me flatte.LE MARQUIS
Oh ! ne plaisante pas, Baron , à cet égard : Un écrit si galant veut des vers de ma part ; C'est la cause, entre-nous, de ma peine secrète ; Je suis fidèle amant, mais fort mauvais poète. Voilà ce qui m'oblige à recourir à toi. Pour te déterminer à travailler pour moi, Je vais te lire, ami, les vers de ma maîtresse ; C'est l'ouvrage tout pur de la délicatesse, Et pour le bien sentir, il faut avoir aimé. Écoute, tu vas être et surpris et charmé.II lit.
LE BARON
Oh ! Ce sont eux.LE MARQUIS, poursuit
LE MARQUIS
Oh ! Tant d'esprit t'étonne ? N'est-il pas vrai, Baron, qu'un talent si parfait Est rare en une fille ?LE BARON
Oui, très rare en effet ; Mais j'en veux, par mes yeux, voir la preuve bien claire.II arrache le papier des mains du Marquis.
LE MARQUIS
Qu'est-ce donc que tu sais ?LE BARON
C'est là son caractère ; Je reconnais sa main. Ah ! Le tour est sanglant ! Peut-on jouer un homme aussi cruellement ?LE BARON
J'étouffe.LE MARQUIS
Explique-toi.LE BARON
L'aventure est unique. Je ne puis concevoir, ni digérer ce trait. C'est moi qui suis l'auteur de l'aveu qu'on lui fait ; Quand je crois sottement travailler pour moi-même. Perfide !LE MARQUIS
Toi, l'Auteur ! De quoi ? De ce poème ?SCENE XI. Le Marquis, Le Baron, La Comtesse, Lucile.
LA COMTESSE
Messieurs, je viens tenir à tous deux ma promesse. Votre hommage, Baron, a su plaire à ma nièce ; Elle m'a fait l'aveu de ses vrais sentiments, Et j'unis votre sort au sien dans ces moments. Mon estime pour vous n'a plus rien qui m'arrête. Ma main sera, Marquis, le prix de votre fête. Que vois-je ? À ce discours, vous reculez tous trois ! On dirait que vos cours répugnent à ce choix.LE BARON, bas à Lucìle
Votre esprit m'a joué d'une façon cruelle, Et pour rendre aujourd'hui ma vengeance éternelle, Perfide, je vous vais épouser à l'instant.LUCILE, à part
Juste ciel ! J'en frémis, quel supplice effrayant !LA COMTESSE
Vous soupirez, ma nièce, et votre amant murmure D'un caprice pareil, que faut-il que j'augure ? Mais le Marquis lui-même est consterné comme eux. Leur silence me lasse ; et, pour former ces noeuds, Lucile, approchez-vous ; il est temps de conclure.LA COMTESSE
Je vous donne l'époux que vous avez choisi.LUCILE
Ah ! Madame, pardon. Avec lui dans ce jour vous allez être unie. Par cet hymen cruel je suis assez punie. N'étendez pas plus loin votre rigueur sur moi.LA COMTESSE
Votre bouche est sincère, et j'en crois votre effroi : C'est l'effort, où mon art a voulu vous contraindre. J'ai dévoilé votre âme, et je cesse de feindre. Vous outrez la réserve, et d'un si grand défaut, J'ai voulu vous punir, ou corriger plutôt. Ma Nièce, à l'avenir soyez moins défiante, Vous avez mal jugé du coeur de votre Tante ; Et pour vous le prouver, je veux qu'un doux lien Vous unisse au Marquis, et j'y joins tout mon bien.LUCILE
Quelle bonté !LA COMTESSE, au Baron et au Marquis
Ce mot doit calmer vos alarmes. Je ne suis point, Messieurs, éprise de vos charmes. J'ai feint de l'être, exprès pour éprouver son coeur, Et je borne mes voeux à faire son bonheur.LUCILE
Comment le reconnaître ?LUCILE
Oui, je vous le promets. Vous serez mon conseil, mon guide désormais ; Et vous m'ouvrez les yeux sur mon erreur extrême . . . . . . . . . . . . . . De son trop de réserve , on est dupe toujours ; Et la sincérité sert mieux que les détours.LE MARQUIS, au Baron
Mon chant a le dessus, et de ta poésie Je recueille le fruit, dont je te remercie.LUCILE, au Baron
Moi, j'ai pu disposer des vers que vous rimez. Dans Villedieu, Monsieur, ils sont tous imprimés ! Et la plaisanterie est le juste salaire Que méritent les soins d'un auteur plagiaire.LA COMTESSE, au Baron
Au pigeon, pour le coup, la colombe est ravie.SCÈNE XII et DERNIÈRE. Le Marquis, La Comtesse, Lucile, Monsieur de Berceau.
LE MARQUIS
De Monsieur du Berceau que tout l'art se déploie : Qu'il célèbre ma gloire, et qu'il peigne ma joie.MONSIEUR DU BERCEAU
Me voici prêt, Monsieur, vous serez satisfait. Pour ne laisser nul vide, agréez qu'un ballet Précède l'artifice.MONSIEUR DU BERCEAU
Oui, Monsieur, je m'en flatte. Je n'ai garde, vraiment, d'en donner de mauvais ; On n'accorde ce droit qu'à Messieurs les Français. Que des artificiers la Troupe se signale, Et que leurs entrechats remplissent l'intervalle. Favoris de Vulcain, secondez-moi, morbleu ! Tonnons, lançons la foudre, et mettons tout en feu. Forçons ici la nuit à nous prêter ses voiles : Faisons, en plein midi, saisons voir des étoiles ; Qu'une horrible comète épouvante les yeux. Non ; désarmons mon bras, à l'exemple des Dieux. Que le calme et le jour succèdent au tonnerre ; Que la charmante Iris les annonce à la terre ; Que son arc soit nué des plus tendres couleurs, Et qu'il soit applaudi de tous les spectateurs.DIVERTISSEMENT d'artificiers et d'artificières.
979 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0