Comédie en vers· Comédie en Trois Actes en vers
Le Rival Favorable
Représentée pour la première fois, par les Comédiens Italiens, le 30 janvier 1739.
Personnages
- CLARICE, Veuve
- DAMON, Amant de Clarice
- LÉANDRE, Ami et rival de Damon
- ÉLIANTE, Parente de Clarice
- LA FLEUR, Valet de chambre de Damon
- ARLEQUIN, Laquais de Léandre
ACTE I
SCÈNE PREMIÈRE. LA FLEUR, MARTON.
MARTON
Non, celle de Clarice est plutôt indécise ; C'est l'inégalité qui la caractérise, Son coeur, depuis qu'il est combattu par l'amour, Semble en bizarrerie augmenter chaque jour, Il veut vaincre sa flamme, et cet effort extrême Le rend à tout moment différent de lui-même. Le matin, l'humeur gaie, à midi, l'esprit noir ; Prude l'après-dînée, et coquette le soir. Hier, le sentiment étAit seul sa manie, Et l'Esprit, aujourd'hui, sera sa fantaisie : Elle était disposée au mieux en se levant, Et l'amour l'emportait, j'en ai même un garant Pour ton maître sur moi.LA FLEUR
Serait-ce un billet tendre ?MARTON
Tu l'as dit.MARTON
Il est l'ouvrage heureux d'un de ses bons moments, Cet instant, par malheur, n'a pas duré longtemps. Je l'ai perdu, sans doute... il n'est pas dans ma poche. N'en dis rien à Damon, je craindrais un reproche.MARTON
Il est vrai, je le crains. Mais un point me rassure ; La Lettre heureusement n'a point de signature. C'est un billet d'ailleurs qui n'est plus de saison, Le remettre à présent ce serait trahison : Ce qu'il contient n'est plus de que pense Madame, Et d'autres sentiments ont passé dans son âme.LA FLEUR
Voudrait-elle changer ?LA FLEUR
De qui donc ? Réponds-moi.LA FLEUR
N'est-ce pas Léandre ?MARTON
Oui.MARTON
Oh, le titre d'ami, dans le siècle où nous sommes ; Est un frein impuissant pour arrêter les hommes : La trahison plutôt est un ragoût pour eux, Ils ne rougissent plus que d'être scrupuleux.MARTON
C'est par cette raison qu'il doit plaire plus vite, Un mérite solide est trop embarrassant : Pour nous, le plus léger est le plus agaçant.LA FLEUR
Je croyais le contraire, et ce discours m'alarme ; Je tremble, avec raison, qu'un balourd ne te charme.LA FLEUR
Ciel ! Que me dis-tu-là ? Mon amour est à plaindre, Et je vois qu'Arlequin est un rival à craindre.MARTON
Ton effroi, pour le coup, naît de ta vanité ; Mais il est mal fondé. sois moins épouvanté. Si mon coeur doit se rendre aux soupirs d'une bête, Tu pourras, sans miracle, en faire la conquête.LA FLEUR
Je n'ose m'en flatter.MARTON
Ne désespère pas.LA FLEUR
Plaisanterie à part, je prévois du fracas. J'aime, je suis jaloux, et de plus militaire, Je mérite, par-là, que l'on me considère. Arlequin doit, surtout, redouter mon transport. Qu'il prenne garde à lui, s'il te plaît, il est mort.MARTON
Tu fais le fanfaron, parce qu'il est pagnote.Pagnote : Qui est sans courage, sans énergie (il est des deux genres). [L]
LA FLEUR
Non. Je suis né vaillant, et c'est là ma marotte Aux plus déterminés j'ai prêté le colLet. On sait qu'avec honneur j'ai porté le mousquet, Et j'ai servi huit ans, la chose est avérée.MARTON
Diantre !LA FLEUR
Trois dans l'Épée, et cinq dans la Livrée.Livrée : Il se dit aussi de tous les laquais en général. [L]
Épée : L'état militaire. [L]
SCÈNE II. Damon, La Fleur.
LA FLEUR
Il est vrai qu'à changer son esprit est sujet : Son amour baisse ou croît suivant le temps qu'il fait, Cette ardeur, qui plus est, n'est pas fort délicate : Elle écoute Léandre, et son encens la flatte.LA FLEUR
Il a de l'enjouement, du jargon, du caquet. Il est avantageux ; je crains pour votre flamme ; Avec ces armes-là l'on subjugue une femme.LA FLEUR
Elle l'est.DAMON
Maraud ?SCÈNE III. Léandre, Damon.
LÉANDRE
Bonjour, Damon, bonjour. Ton état m'intéresse ? Comment va la santé ? Comment va la tendresse ? Que dit enfin ton coeur ?LÉANDRE
Mais, assez bien.DAMON
Puis-je savoir de toi quelle beauté l'enflamme ? Hem ! N'est-ce pas l'objet qui règne sur mon âme ?LÉANDRE
À peu près.DAMON
C'est Clarice ?LÉANDRE
Ah ! Fi donc ! Un combat Répugne au moeurs du temps autant qu'à mon état. On ne se coupe plus la gorge pour des femmes, Rien n'est plus indécent : pour accorder nos flammes, Qu'un plus sage moyen soit par nous employé, Et qu'il serve l'amour sans rompre l'amitié. Soyons rivaux unis, nous devons par prudence : Faire agir l'artifice, et non la violence. Conduisons-nous ici comme on fait au Palais, Et menons notre amour comme on mène un Procès. Sollicitons sans bruit, notre Juge est Clarice, Appliquons tout notre art à la rendre propice ; Attachons-nous autour ; le succès en dépend, C'est par lui qu'un Procès devient bon ou méchant Et puisqu'enfin l'Amant au Plaideur est conforme, Pour emporter le fonds, faisons valoir la forme.Palais : Palais de justice.
DAMON
Comment ? C'est s'exprimer en homme du métier. Pour répondre en deux mots à ce beau plaidoyer, Puisque tu veux ici traverser ma tendresse, Tu peux donner l'essor à toute adresse, Employer dans tes feux, la ruse et le détour. Pour moi, je ne connais qu'un art seul en amour ; C'est de faire éclater une flamme sincère, Et de n'avoir recours qu'à sa force pour plaire : Je compte uniquement sur elle, et nous verrons, Si la forme, Léandre, emportera le fonds.LÉANDRE
Touche-là : dès ce jour nous en ferons l'épreuve. Tu crois qu'un feu loyal doit enflammer ta veuve ?LÉANDRE
C'est ce qui te déçoit. Son coeur sera, mon cher, le prix du plus adroit : Ce coeur t'échappera, je le prendrai par ruse, Et je t'en avertis, tu n'auras point d'excuse.LÉANDRE
Mon triomphe est certain ; tu seras supplanté. J'en suis même si sûr, puisqu'il faut te le dire ; Qu'en Rival généreux, je promets de t'instruire Des progrès que fera mon amour sur son coeur, Pour t'épargner les soins d'une inutile ardeur.LÉANDRE
Eh bien !LÉANDRE
Pourquoi le serait-il ?DAMON
Mon coeur t'a prévenu. J'ai fait parler mes feux, et les premiers hommages, Sur l'esprit d'une belle ont de grands avantages.DAMON
Eh, quels charmes !LÉANDRE
L'attrait de l'infidélité.LÉANDRE
Vain espoir qui te flatte. Damon, j'ai près du sexe un don supérieur ; En amusant l'esprit, je triomphe du coeur. Avant qu'à ses regards notre ardeur se déclare, Par des soins détournés, il faut qu'on l'y prépare. Il faut... Mais j'en dis trop, et mon coeur indiscret Te découvre sa marche, et t'apprend mon secret.DAMON
Ne crains pas qu'à profit je mette ton système, Je suis, pour en changer, trop avancé moi-même. Clarice...LÉANDRE
Tu te crois plus avancé que moi, Mais je prétends au but arriver avant toi. Depuis six mois entiers tu languis dans ses chaînes ; Moi, je ne la connais que depuis trois semaines, Et je gage avec toi, morbleu, que mon amour Supplantera le tien avant la fin du jour.DAMON
Bon !LÉANDRE
Veux-tu parier une fête galante Que l'heureux donnera ce soir à notre amante, Aux dépens du perdant ?DAMON
Va.LÉANDRE, tirant sa montre
Tiens, il est bientôt Cinq heures et demie ; aux trois quarts, de plein saut, Je déclare ma flamme, et sa fierté dispute Une seconde ou deux, j'insiste une minute : À six heures, pour moi, sa rigueur s'adoucit, Je te déboute à sept ; et je l'épouse à huit.SCÈNE IV.
LÉANDRE, seul
J'ai besoin contre lui de mon art le plus fin. Je sais qu'il est aimé :Il tire une Lettre.
J'en ai la preuve en main. Ce Billet est pour lui, quoiqu'il n'ait point d'adresse. Marton devait le rendre au nom de sa Maîtresse, Mais je l'ai vu tomber de sa poche, en entrant, Et je l'ai ramassé comme un heureux présent. Ma flamme ingénieuse en saura faire usage. Faisons premièrement agréer mon hommage : J'ai disposé Clarice, et l'on doit tout oser, Quand on a l'art de plaire, et le don d'amuser. Je la vois qui s'avance, et l'instant est propice.SCÈNE V. Léandre, Clarice, Marton.
MARTON, à Clarice
Vous évitez Damon ! D'où vous vient ce caprice ?CLARICE
L'amour à trop de soins tient nos esprits livrés. Je ne veux plus chez moi voir d'amants déclarés ; Le nom seul me révolte ; et c'est assez t'en dire. Ah ! Monsieur, vous voilà ?LÉANDRE
Je crains votre courroux.CLARICE
L'ordre n'est pas pour vous.CLARICE
Vous êtes du nombre ?LÉANDRE
Oui ; mon coeur vous tromperait, Si devant vous, Madame, il le désavouait : Ce coeur brûle pour vous de l'amour le plus tendre, Et je venais ce soir exprès pour vous l'apprendre.CLARICE
Vous badinez, Monsieur.CLARICE
Je ne m'attendais pas à pareil compliment ; Mais pour en être cru, vous parlez trop gaiement.LÉANDRE
Mon air est enjoué ; mais dans le fond de l'âme, Rien n'est plus sérieux que l'ardeur qui m'enflamme.CLARICE
Permettez, qu'en ce cas, je vous donne un conseil : Ne me tenez jamais un langage pareil, Ou, quoique vous soyez infiniment aimable, Vous aurez, s'il vous plaît, Monsieur, pour agréable, De ne plus présenter votre aspect en ces lieux. Je le dis en riant, mais l'ordre est sérieux.LÉANDRE
Quoi ! Vous êtes charmante, et votre coeur bizarre Ne veut pas qu'on vous aime, et qu'on vous le déclare ? Je n'y puis consentir.CLARICE
Monsieur, il le faudra.CLARICE
Quand je proscris Damon, croyez-vous trouver grâce ? Damon que je distingue, et que pourtant je chasse. Vous-même, oubliez-vous que vous êtes Amis ?CLARICE
C'est trahir l'amitié.LÉANDRE
Bon ! C'est un vieux scrupule Dont on a secoué le joug trop ridicule. Dans le monde aujourd'hui l'on vit plus noblement ; Tout dépend de l'accord et de l'arrangement. Dans ce siècle où l'on joint l'aisance à la finesse, Comme on traite le jeu, on traite une maîtresse. Contre un ami l'on joue impitoyablement, Et l'on met son adresse à gagner son argent ; La partie achevée, on va souper ensemble. Ainsi près d'une belle, où l'amour nous rassemble, L'amitié ne rompt point par la rivalité. Par nos soins, par notre art, son coeur est disputé ; Et quand le plus heureux emporte enfin la place, Le vaincu se retire, et le vainqueur l'embrasse.LÉANDRE
Pourquoi lui refuser votre approbation ? Nous vous servirons mieux par émulation. Nos feux agiront seuls, sans bruit et sans dispute. Notre plan est si beau, souffrez qu'il s'exécute : L'amour et le respect, tous deux nous l'ont dicté, Et vous devez, du moins, l'approuver par bonté.CLARICE
Non je ne suis point bonne.CLARICE
Un tel discours me blesse. Quittez, encore un coup, cet importun jargon, Ou vous m'obligerez de prendre un autre ton.CLARICE
Moi, Monsieur, je me lasse, Et pour trancher d'un mot les propos superflus ; Ou changez de langage, ou ne me voyez plus.LÉANDRE
Eh bien ! Sur mes désirs, vous serez souveraine. Ce ne sont que les mots qui vous font de la peine ; Par eux-mêmes, Madame, il sont indifférents, L'esprit, comme il lui plaît, peut leur donner un sens : Puisque du mot d'amour votre oreille est blessée, D'autres termes pourront exprimer ma pensée ; Et lorsqu'à l'avenir je vous dirai bonjour, Ce bonjour voudra dire, approuvez mon amour : Lorsque j'ajouterai, bonjour, bonjour, bonjour, Madame Ce terme répété vous fera de ma flamme Sentir toute la force et l'excès violent, Quand je vous donnerai le bonsoir en sortant, Ce bonsoir vous dira, Cruelle, je vous aime, Et je veux vous servir, dépit de vous-même. Dussiez-vous me priver du plus léger espoir, Pour commencer, je vais vous donner le bonsoirIl sort en lui faisant une profonde révérence.
SCÈNE VI. Clarice, Marton.
CLARICE
Je ris du Commentaire, et mon coeur lui fait grâce La nouveauté du trait fait passer son audace. Mais ce petit Robin est singulier, vraiment, Son esprit donne à tout un vernis si plaisant, Qu'on ne peut se fâcher ; j'en goûte la tournure.Robin : Terme de dénigrement. Homme de robe. [L]
MARTON
Son esprit justement ressemble à sa figure, Il est mince, léger, Madame ; et tout pesé, Cet esprit qui surprend, est un babil aisé.Babil : Abondance de paroles faciles et sans importance. [L]
CLARICE
Mais c'est l'esprit du jour, c'est celui du grand monde, Et qu'on doit préférer à l'étude profonde. Sa conversation d'autant plus me séduit, Qu'il parle, selon moi, comme Damon écrit, Et tu sais que Damon écrit mieux que personne. Ses billets sont charmants par le tour qu'il leur donne, C'est par-là qu'il m'a plu.CLARICE
C'est qu'il m'occupe trop, et qu'il trouble mon âme ; Quand il s'offre à mes yeux, mes sens sont trop émus.CLARICE
Non, non, jusques-ici le mien s'est défendu : La raison et l'amour le tiennent suspendu ; L'une m'offre Damon sous des traits redoutables, L'autre me le fait voir sous des couleurs aimables ; Il paraît à mes yeux, tantôt laid, tantôt beau.MARTON
Ah ! Le Peintre qui flatte, est toujours préférable. La raison nous présente un coloris trop dur ; Le sentiment peint mieux : croyez-en l'instinct sûr.CLARICE
Je voudrais bien plutôt en étouffer la force. C'est lui qui met mon âme et mes sens en divorce.MARTON
Pour les mettre d'accord, il est un doux moyen ; C'est l'Hymen qui vous l'offre ; et son tendre lien...CLARICE
J'aime mieux rester veuve : et l'Hymen est un traître, Qui m'ôtant un amant, me donnerait un maître.CLARICE
Je veux prendre pour guide un meilleur conducteur ; Qui de tout esclavage affranchisse mon coeur. Par ses réflexions, la raison nous maltraite ; Et par ses soins cruels, l'Amour nous inquiète : Le caprice, lui seul, est exempt de tourment, Et je veux me livrer à son pouvoir charmant ; J'aurai, grâces à lui, la liberté pour Reine ; Pour loi, la fantaisie, et le plaisir pour chaîne. Je veux faire, au lien un fort attachement, Succéder le doux noeud d'un simple amusement. J'éloignerai Damon pour écouter Léandre, C'est le meilleur parti que mon coeur puisse prendre. Pour remplir mon dessein Léandre est fait exprès ; Il ne va qu'à l'esprit, et le coeur est en paix : Sans inspirer l'amour, il a le don de plaire ; Et sans attacher l'âme, il sert à la distraire ; Ce commerce flatteur, faisant diversion, Sera sans soins, sans trouble et sans réflexion : Voilà l'état heureux où ta Maîtresse aspire, Le seul qui lui convient.MARTON
Ciel ! Qu'osez-vous me dire ! Souffrez que sur ce choix je combatte vos voeux : Des guides, le Caprice est le plus dangereux ; C'est, surtout, puisqu'il faut vous l'avouer, Madame, Le plus à redouter pour une honnête femme : Il égare toujours ; jamais il ne conduit ; Et de ses longs écarts le mépris est le fruit. Il brave les égards ; il foule aux pieds l'usage, Et sur nos passions n'a jamais l'avantage. De la raison en vain il cache le flambeau ; Sa clarté luit, et perce à travers son bandeau : Ses efforts sur l'Amour n'ont pas plus de puissance, Sa main qui veut l'éteindre, accroît sa violence ; Ou bien, s'il nous arrache à ses liens heureux, C'est pour livrer notre âme à de volages noeuds Qui sont l'ouvrage seul de la folle inconstance, Qu'elle forme sans goût, et rompt sans bienséance. Si l'innocence échappe à l'éclat qui les suit, La gloire y fait naufrage et l'honneur y périt Un amour tendre et pur, appuyé sur l'estime, Qu'un hymen assorti sait rendre légitime : Voilà le parti seul que vous devez choisir, Et qui peut au devoir marier le plaisir.CLARICE
Marton, sur ce sujet vos clartés sont petites ; Et sachez qu'au Caprice on donne des limites : La sagesse, à propos, en sait régler l'essor ; Le monde nous éclaire, et le modère encor. Il est un doux commerce approuvé par l'usage, Et dont ne peut rougir la femme la plus sage : Au sein de la décence il est toujours conçu, Et l'enjouement permis en forme de tissu ; Sa douceur de tout soin fait perdre la mémoire, Et sait nous amuser, sans ternir notre gloire : Telle est la liaison où je veux me borner.CLARICE
Mon âme s'y renferme.MARTON
Et le pas est glissant.CLARICE
Non, pour qui marche ferme.SCÈNE VII. Damon, Clarice, Marton, La Fleur.
SCÈNE VIII. Damon, Marton, La Fleur.
DAMON
Qu'entends-je ! Ô Ciel ! Me bannir sans raison ! Quel caprice cruel ! À me traiter ainsi, quel motif l'indispose ? Réponds-moi.MARTON
Je ne puis vous en dire la cause. Puisqu'avec vous, Monsieur, elle rompt sans sujet, Elle-même l'ignore.LA FLEUR
Et moi, je suis au fait : Pour recevoir Léandre, elle vous congédie ; C'est à lui, j'en suis sûr, qu'elle vous sacrifie : Remarquez bien, Monsieur, qu'il la quitte à l'instant.MARTON
Que chacun a son lot. Madame se partage. Mais, là, consolez-vous ; le vôtre est le meilleur, Il possède l'esprit, et vous avez le coeur.MARTON
Apaisez votre bile. C'est pour vous trop chérir, Monsieur, qu'on vous exile. Votre amour sur les sens fait trop d'impression.LA FLEUR
Monsieur, à son discours on peut ajouter foi ; Elle a, pour vous tromper, trop d'estime pour moi.MARTON
Contre un feu trop puissant, son coeur fier se mutine ; Faites, pour l'éprouver ; la cour à sa voisine ; Et jouez à ses yeux le rôle d'inconstant.MARTON
Ce moyen peut encore ramener ma Maîtresse : Mais, déguisez donc mieux le dépit qui vous presse.DAMON, avec agitation
Pour le cacher, Marton, il m'en coûtera peu ! Et je sens la froideur succéder à mon feu. Je veux exactement obéir à Clarice ; Le plus parfait mépris doit payer son caprice. Elle m'oblige, au fond ; loin d'en être fâché, Mon coeur l'en remercie, et je pars détaché ; Oui, détaché, Marton ; libre de toute chaîne.DAMON
Non ; je n'entends plus rien, après un trait pareil. Écoute, de ma part, dis-lui bien, je t'en prie, Que je pars pour ne plus la revoir de ma vie.Il lui serre le bras.
MARTON
Ah ! Doucement.SCÈNE IX. Marton, La Fleur.
MARTON
Le tien prend sa revanche ; et chacun a son tour : Mais l'Amour à Damon promet un doux retour.LA FLEUR
Et que dois-je espérer ?MARTON
Attends qu'on te connaisse Je ne veux ni brusquer, ni filer la tendresse. On traitait autrefois l'amour dans la fadeur, Et faute d'aliment il séchait de langueur. Aujourd'hui que l'on est trop pressé de conclure, On l'étouffe au berceau par trop de nourriture : Et pour bien faire, il faut lui donner le loisir De croître, d'être fort, et non pas de maigrir.ACTE II
SCÈNE PREMIÈRE. Clarice, Marton.
CLARICE
Ah ! Je respire enfin ; l'amour n'est plus le maître ! Avec la liberté mon coeur se sent renaître ! En bannissant Damon, ma rigueur avec lui Vient de bannir le trouble, et de chasser l'ennui. Dans mon âme, la paix va faire sa demeure, Et ce bonheur, Marton, est l'ouvrage d'une heure !MARTON
Un bonheur si subit, Madame, m'est suspect. Vos sens qui sont trompés par le premier aspect, Prennent un faux repos pour une paix réelle.CLARICE
Non, j'en crois ma raison et ma gaieté plus qu'elle ; Ma joie est un garant de ma tranquillité ; Et ses transports flatteurs sont ma sécurité. Je compte désormais sur un repos solide ; Je ne veux plus avoir que l'esprit seul pour guide ; C'est lui, ce sont ses traits qui forment l'enjouement : La tristesse est toujours fille du sentiment. Par ce dernier Marton, l'âme aux soins est livrée ; C'est pourquoi de mon coeur je lui ferme l'entrée. Plus d'affaire de coeur, trop de chagrin la suit. Vive, pour être heureuse, un commerce d'esprit ! Il occupe sans trouble, il attache sans gêne, Et donne du plaisir sans causer de la peine. Pour goûter un plaisir aussi doux que permis, Je renonce aux amants, et me borne aux amis ; Mais aux amis de choix, dont le gai badinage Réglé par le bon goût, obtiendra mon suffrage. Proscrivant de l'amour le jargon ennuyeux, On sera délicat, sans être précieux. Mon choix ne sera plus l'ouvrage du caprice ; Le plus spirituel me plaira par justice : J'éviterai par là les écueils que tu crains, Et fermerai la bouche aux critiques malins.CLARICE
Marton, quoi qu'il m'en coûte, il faut que je le suive. Je sors pour aller voir Éliante un instant ; Peut-être je verrai la Marquise en passant. Si Léandre revient, tu lui diras d'attendre, Et que je vais rentrer.MARTON
Madame, pour Léandre Ce soin est obligeant : je songe que Damon Peut aussi revenir ; le congédiera-t-on ?MARTON
Je n'ose l'assurer ; la chose est incertaine. S'il était ramené par son penchant fatal, L'exclueriez-vous d'un bien permis à son rival ?CLARICE
Marton, la différence entre eux est infinie ! Si Léandre est souffert, c'est comme compagnie.CLARICE
Crois-tu qu'il le veuille ?MARTON
Oui, Madame, il le voudra ; Et moi-même, pour lui, je puis vous le promettre : Consentez seulement.CLARICE
Mais, s'il veut s'y soumettre À présent que l'amour est sur moi sans pouvoir, Je pourrai, sans danger, consentir à le voir. Je dois le rappeler même par bienséance : Son exil, de mes feux prouvait la violence : Son rappel fera voir que je ne le crains plus : Et que par la raison mes liens sont rompus.MARTON
Madame, c'est assez.SCÈNE II.
SCÈNE III. Marton, La Fleur.
MARTON
Ah ! La Fleur, en ces lieux, tu reviens à propos, Et mes soins, à Damon, vont rendre le repos.LA FLEUR
Comment donc ?MARTON
Grâce à moi, Madame le rappelle ; C'est à condition qu'il reviendra chez elle, Non sur le pied d'amant, mais à titre d'ami.LA FLEUR
Bon ! Dispute de noms ; pour n'être plus banni, Il n'en est point, morbleu, qu'il ne prenne avec joie ; Il n'importe à quel titre ; il suffit qu'il la voie. L'amour ne change point pour être déguisé, Il est souvent plus fort sous un nom supposé. Celui d'amant effraie, et fait qu'on nous conteste, On avance bien plus sous un titre modeste. Mais quels motifs, pour lui, font naître ce retour ?MARTON
Non. Quoique son esprit soit souvent ébloui, Et par des tourbillons emporté loin de lui, Elle revient bientôt au vrai goût qui la guide, Et préfère toujours le mérite solide. À servir plus qu'à nuire, un tel rival est bon ; Ton Maître y gagnera par la comparaison.MARTON
Je badinais alors.LA FLEUR
Pour moi qui suis sincère, Je crois que tout ceci pour lui tournera mal. Puisqu'il ne peut briser un lien trop fatal. Je vais de son rappel lui porter la nouvelle ; Puisse-t-elle, du moins, rétablir sa cervelle ! Mais Arlequin, qui vient, alarme mon amour, Et mon faible cerveau se détraque à son tour.SCÈNE IV. La Fleur, Marton, Arlequin.
ARLEQUIN
Madame, pour raison, que je ne puis déduire, Faites, dans ce moment, que La Fleur se retire.MARTON
À quoi bon ce mystère ?LA FLEUR
Comment ?LA FLEUR
Mais il tranche du fat.LA FLEUR
Non, je n'en ferai rien.LA FLEUR
Oh ! J'y suis comme lui.MARTON
Peut-on moins exiger ?ARLEQUIN, bas à Marton
Tournez sur ce brillant un peu votre regard.ARLEQUIN
Puisqu'il faut qu'Arlequin se fasse ici connaître, Apprends donc que je suis député par mon Maître, Et nous offrons ce don à Marton aujourd'hui, Pour gagner son estime, et briguer son appui.LA FLEUR
Damon m'a revêtu du même caractère. J'ai ma charge à remplir, et mes présents à faire. Pour observer les lois du cérémonial,Il lui présente une tabatière d'or.
Permettez qu'à vos yeux j'étale ce métal ; Madame, il est formé pour vaincre la plus fière, Et l'ouvrage en est riche autant que la matière. Jugez par sa couleur, et surtout par son poids, Qui doit dans la balance emporter votre choix. Il vous prouve à quel point mon Maître vous révère, Et des Martons du temps combien l'estime est chère.MARTON
Ce présent d'autant plus m'étonne en ces instants, Qu'à me l'offrir, La Fleur a tardé bien du temps.LA FLEUR
Je l'avais oublié.MARTON
Tu veux m'en faire accroire. Tu manques de droiture et non pas de mémoire. Portons sur ces bijoux un oeil judicieux, Et que je les compare afin d'en juger mieux.ARLEQUIN, lui offrant sa bague
Contemplez ce brillant ; sa blancheur est parfaite, Et l'oeil est ébloui de tous les feux qu'il jette.LA FLEUR
Bon ! Ce n'est-là qu'un stras.Stras : Composition vitreuse imitant le diamant et les autres pierres précieuses ; c'est un silicate de potasse et de plomb, plus riche en oxyde de plomb que le flint-glass. [L]
ARLEQUIN
Cette boîte à tabac ; Trompe d'abord la vue, et n'est que de tombac.Tombac : Métal factice, composé de cuivre et de zinc. [L]
ARLEQUIN
Paix-là.MARTON
Tout mis dans la balance, et jugé sainement, La Bague de Léandre est un faux diamant : Elle est de son mérite une exacte copie, Et son éclat trompeur le peint et l'apprécie. Le peu que vaut ce don, fait voir en même-temps Le taux que l'on doit mettre à ses feux inconstants. Le poids de cette boîte, et sa valeur réelle, De l'amour de Damon sont l'image fidèle : L'or en prouve, à la fois, toute la pureté, La constance, le prix, et la solidité. Et puisqu'entre-eux enfin il faut que je décide : Mon amour pour le vrai, mon goût pour le solide, Joints au juste mépris que j'ai pour le clinquant, Me font prendre la boîte, et rendre le brillant. Je veux et dois servir le plus digne d'estime. À ce noble dessein tout me porte et m'anime ; Le penchant, l'intérêt, le devoir, la raison. Ainsi j'exclus Léandre, et protège Damon.LA FLEUR
Notre présent l'emporte.ARLEQUIN
Arlequin s'en console ; Et puisque notre don lui paraît si frivole, Je le garderai, moi, qui suis moins délicat, Et je n'en dirai mot.LA FLEUR
Mais tu n'es pas si fat : Tu gagnes plus que moi, la chose est manifeste. Je perds la tabatière, et la Bague te reste.MARTON
De quoi s'agit-il donc ?ARLEQUIN
De ma flamme sincère.LA FLEUR
Entre Arlequin et moi, tu balances, Marton ? Je suis humilié par la comparaison. Un sot, un automate.ARLEQUIN
Automate toi-même.MARTON, à la Fleur
Je te l'ai déjà dit : ton erreur est extrême. Comme de mon amant je veux faire un mari, Ce n'est pas de l'esprit que je demande en lui : Je veux de la douceur, je veux de la franchise. Et pour trancher le mot, je veux de la bêtise ; La bonté l'accompagne, et c'est ce qu'il me faut, L'esprit produit l'orgueil, j'abhorre ce défaut.LA FLEUR
Peux-tu mettre laLa Fleur à de telles épreuves De bêtise, il faut donc que je fasse mes preuves ?MARTON
Oui ; sans doute, et pour faire un mariage heureux, Je donnerai ma main au plus sot de vous deux. Vous m'entendez ? J'ai dit. Adieu, je me retire.La Fleur et Arlequin se font de révérence.
SCÈNE V. La Fleur, Arlequin.
ARLEQUIN
Sais-tu qu'à la rigueur je risque autant que toi ? Tel qui paraît balourd, a parfois plus de ruse, Et tel qui fait le fin, n'est souvent qu'une buse.LA FLEUR
En vain par ce discours tu prétends me flatter ; Mon coeur te rend justice, et tu dois l'emporter. Mais, je t'en avertis, j'aime jusqu'à la rage. Si je ne suis heureux, on verra du tapage ! De plus d'une action je me suis démêlé, Et devant Philippsbourg, mon bras s'est signalé : Je pensai, par l'effet d'une valeur sans borne, Emporter, moi tout seul, presque l'ouvrage à corne, Si Marton à mes voeux ne se rend au plutôt, Corbleu ! Je te bombarde, et je la prend d'assaut !Le siège de Phliippsbourg eut lieu du 2 juin au 18 juillet 1734. Il s'agit d'une victoire des troupes royales françaises contre celle de l'Archiduché d'Autriche.
ARLEQUIN
Je vois venir le mien.SCÈNE VI. Léandre, Arlequin.
LÉANDRE
As-tu vu la Marton ?ARLEQUIN
Oui, Monsieur.ARLEQUIN
Non. Elle s'est déclarée aujourd'hui pour un autre : Le présent de Damon l'emporte sur le vôtre, Et pour les faux brillants Marton a du mépris.LÉANDRE
La Mode a le pouvoir de leur donner du prix. Vraiment, il convient bien qu'une Fille suivante Dédaigne mon Brillant, lorsqu'à la Présidente J'en ai vu l'autre jour un dans le même goût. Elle a donc refusé ma bague ?ARLEQUIN
Je ne puis le nier ; mais Marton m'aime fort, Et sa main m'a forcé, malgré tout mon effort, De l'accepter, Monsieur, pour me souvenir d'elle : Je n'ai pu refuser une main aussi belle.LÉANDRE
L'Intérêt sait donner de l'esprit au plus sot, Je te laisse la bague en faveur du bon mot, Marton me tient rigueur ! Tant mieux, j'aurai la gloire De remporter sans elle une pleine victoire. Il suffit de moi seul, et je sais plus de tours Que toutes les Martons n'en savent en amours. Quand j'ai donné tantôt le bon soir à Clarice Elle a ri ; je l'ai vu ; j'en tire un bon indice. Son esprit a trouvé le tour ingénieux, Et j'en ai pour garant son souris gracieux, Poursuivons ; pour mes feux il est d'un doux présage, Et son coeur est à moi, s'il goûte mon langage.LÉANDRE
Mon art, malgré ses soins, s'en rendra le vainqueur, Je dois tout espérer, puisqu'on le congédie, Peut-être qu'en secret on me le sacrifie... On peut le rappeler ; je dois craindre toujours. De cette intrigue-là, je veux rompre le cours ; C'est un feu qui me nuit, il faut que je l'éteigne ; Et je vais profiter si bien de l'interrègne, Que je deviendrai seul, en les brouillant tous deux ; L'Idole de Clarice, et le Roi de ses voeux. Tenons surtout Damon éloigné de sa vue. Mon projet est détruit, s'ils ont une entrevue. Quelqu'un vient. C'est lui-même, et j'en suis étonné.SCÈNE VII. Léandre, Damon, Arlequin.
DAMON, à part
À tout, pour la revoir, je suis déterminé. Par l'aspect d'un rival ma joie est retardée.LÉANDRE, à part
Il sera des plus fins s'il échappe à mes lacs !Lacs : Lacs d'amour, cordons repliés sur eux-mêmes, de manière à former un 8 couché. [L] Ici sens métaphorique.
SCÈNE VIII. Léandre, Damon.
DAMON, à part
Affectons à ses yeux un air de confiance.DAMON
Je méconnais Léandre à ce langage-là, Lui, dont la vanité jamais ne s'ébranla, Qui sait vaincre par art, et triompher par ruse.LÉANDRE, à part
Mais, contre sa coutume, il est avantageux ! Malgré ma confiance, il alarme mes feux.SCÈNE IX. Damon, Léandre, Arlequin.
ARLEQUIN, à Léandre
Excusez ; mais Monsieur, un Page vous demande.LÉANDRE
Qui l'envoie ? Hem, réponds.SCÈNE X. Léandre, Damon.
LÉANDRE
C'est un billet.DAMON
Eh bien !LÉANDRE
Qu'il s'agit de tracer Pour un Grand qui n'a pas le loisir de penser ; Dont la protection m'est d'ailleurs nécessaire. Hier, très instamment, il me pria de faire Cette Lettre pour lui, dont voici le sujet. Il veut remercier un jeune et tendre Objet De l'accueil gracieux qu'il a fait à sa flamme Et rassurer son coeur à l'égard d'une Dame, Qu'il a sacrifié à son nouvel amour. J'ai promis qu'il l'aurait avant la fin du jour. J'ai voulu ce matin accomplir ma promesse, Mais en vain : mon esprit est d'une sécheresse. Qui me met de niveau presque avec les plus sots ; Et je n'ai pu de suite écrire quatre mots.DAMON
Tu babilles si bien.LÉANDRE
Puisqu'il faut te le dire, J'ai le don de parler, et toi, celui décrire. J'ai recours à ta plume en ce besoin pressant.LÉANDRE
On n'a pas tout reçu des mains de la nature. Fais-moi donc ce plaisir, Damon, je t'en conjure. Je ne suis pas ingrat ; écris, écris pour moi ; Et quand tu le voudras, je plaiderai pour toi.DAMON, écrivant
Conviens donc que pour toi j'ai bien de la bonté.LÉANDRE
Damon ? Attends ; ne t'en va pas si vite. Je sens un vrai remords : il faut que je m'acquitte. Ma sincère amitié ne veut pas que mon coeur Te laisse plus longtemps ignorer son bonheur. Je n'ai fait à tes yeux voir qu'une fausse crainte. Tiens lis ; ma joie est vraie, et ma peur était feinte.Il tire un autre billet qu'il lui donne.
DAMON, lit
Non, je ne puis plus m'en défendre, il faut que je vous aime malgré moi si mon repos vous est cher, ne me revoyez plus. Votre présence et vos discours me causent trop de trouble, et trop d'agitation : Mais non, revenez plutôt. Je suis trop inquiète et trop ennuyée quand je ne vous vois pas. Et, tourment pour tourment, je préfère le trouble à l'inquiétude, et l'agitation à l'ennui.
Après avoir lu.
La perfide ! Quel trait ! Je me sens déchirer !DAMON
Ce qui m'outre le plus ; elle ne me rappelle Que pour voir ton triomphe, et sa flamme infidèle. Mais de mon désespoir elle ne rira pas, Et je fuis sans retour ses perfides appas.LÉANDRE
Je te l'avais prédit.LÉANDRE, à Damon qui sort
Rends-moi donc cette Lettre, et suis moins ton courroux.SCÈNE XI.
LÉANDRE, seule
Mais il peut le garder sans que j'en sois jaloux. Je goûte un bien nouveau : ce Billet de Clarice Devrait faire sa joie ; il sert son supplice. J'ai su mettre à profit les faveurs du hasard ; L'écrit qu'il m'a laissé met le comble à mon art. À gager avec moi d'où vient qu'il se hasarde ? On doit contre un Rival être toujours en garde. Il vient de me prêter des armes contre lui, Et sa Lettre sera son arrêt aujourd'hui : Celle qui tient de moi l'écarte, et m'en délivre. Mon plan n'est plus douteux, et je n'ai qu'à le suivre, Pour jouir du succès qu'espère mon amour, Il me tarde de voir Clarice de retour. J'attends.... mais la voici qui vient.SCÈNE XII. Clarice, Léandre.
LÉANDRE, tendrement
Bonsoir, Madame.CLARICE, gaiement
Bonsoir, Monsieur.LÉANDRE
Ce mot enchanterait mon âme, S'il était prononcé, Madame, à l'unisson ; Mais c'est l'usage seul qui vous donne le ton.CLARICE
N'est-ce pas déjà trop, Monsieur, que de l'entendre, Quand ma juste rigueur devrait vous le défendre ?LÉANDRE
Si vous m'interdisez jusqu'au mot de bonsoir, Il faudrait me borner au plaisir de vous voir : L'entretien tomberait, par cette gêne insigne Où je serais réduit à vous parler par signe.CLARICE
Bonsoir, Monsieur.LÉANDRE
Répétez.LÉANDRE
Comment ?CLARICE
Je vous choisis pour former le lieu D'un commerce nouveau qui ne ressemble à rien. Plus vif que l'amitié, moins fou que la tendresse, Sans causer de langueur, je veux qu'il intéresse. Lié par le pur goût, nourri par l'enjouement, Cultivé par l'esprit et libre de tourment : Nous pourrons l'appeler l'Engagement sans chaînes, Ou l'Amour corrigé des fadeurs anciennes, Et des abus nouveaux.LÉANDRE
C'est embellir Platon.CLARICE
Pour commencer, d'abord, rayons le mot d'« ardeur », Et celui de « langueur », qui riment à fadeur.LÉANDRE
Supprimons les « soupirs », les « feux avec les flammes », Qui dévorent les coeurs, et qui brûlent les âmes.CLARICE
Bannissons les « ennuis, les chaînes, et les fers. Les martyres, les pleurs, et les tourments divers. »LÉANDRE
Oh ! Si vous m'en croyez, nous n'épargnerons pas « Votre beauté divine, et vos brillants appas. »CLARICE
« Ni vos charmants attraits, ni attrait de vos charmes, Qui remplissent de trouble, et causent tant d'alarmes. »CLARICE
L'expédient est bon.CLARICE
Ceux d'agrément, de grâce, D'esprit et de gaité, de goût, d'amusement, D'agréable union, de doux assortiment ; Et se servir des mots d'égayer, de distraire, De choisir, d'agréer, d'intéresser, de plaire.CLARICE
C'est ce pauvre Damon qui me fait de la peine. De notre liaison son coeur sera jaloux, Et même avec sujet. Je sens...LÉANDRE
Puisqu'il faut vous l'apprendre Damon est asservi sous un autre pouvoir : Même il a fait serment de ne plus vous revoir.CLARICE
La chose me surprend, et n'est pas vraisemblable. Vous-même, qui plus est, vous n'êtes pas croyable C'est ma seule rigueur qui vient de le bannir.CLARICE
Qui vous l'a dit, Monsieur ?LÉANDRE
Je le tiens de sa bouche.LÉANDRE
Je n'ai rien avancé qui ne soit véritable ; J'ai de quoi le prouver incontestablement, Puisque de cet amour je suis le Confident ; Et qu'en ce moment-ci je suis porteur moi-même D'un Billet que Damon écrit à ce qu'il aime.LÉANDRE
Madame, le voilà. De convaincre vos yeux vous êtes à portée ; Car la Lettre n'est pas encore cachetée : Comme il craignait d'avoir un valet pour témoin, Mon ami s'est sur moi reposé de ce soin.CLARICE, lit
L'approbation que vous avez donnée à ma tendresse, mérite tous mes remerciements. Je me rappelle vos bontés avec transport, elles forment dans mon coeur un lien qui m'attache à vous pour jamais, et qui rompt tout autre engagement. Ma Déesse....
S'interrompant.
Ma Déesse ! Ah ! vraiment, l'expression est tendre.Elle reprend.
Ma Déesse, ne soyez donc plus jalouse de la Dame en question.
S'interrompant.
Me voilà maintenant.LÉANDRE, à part
Cela commence à prendre.CLARICE, lit
Avec tant de jeunesse et tant de beauté, peut-on craindre une rivale ? Que n'ai-je un plus grand sacrifice à vous faire ! Eh ! Puis-je moins payer la plus légère de vos faveurs !
CLARICE
Non, je n'en doute plus Je reconnais, Monsieur, et sa main et sa plume.À part.
Mon amour s'éteignait, ce billet le rallume ! Mais cachons ma douleur ; armons-nous de fierté.Haut.
Mon coeur en est ravi, loin d'en être irrité. Je ne recevrai plus sa visite importune ; Son infidélité même n'en est pas une : Je l'ai congédié comme un homme haï Il n'a fait, après tout, que prendre son parti.LÉANDRE
Sans doute.CLARICE
S'il a peint avec désavantage La Dame en question, c'est toujours le langage Des amants maltraités ; je ne m'en fâche pas, Et je ne fus jamais fière de mes appas. Nous ne nous verrons plus, et mon âme est contente.LÉANDRE, à part
Tous mes coups on porté ! Tant de bonheur m'enchante !CLARICE
C'est bien dit : Oublions jusques à son nom même, Je prétends me venger par un mépris extrême ; Léandre, à mon exemple, il faut que vous rompiez Tout commerce avec lui.LÉANDRE
Nous sommes trop liés.CLARICE
Je l'exige, Monsieur.LÉANDRE
Mais qui rendra la lettre ?CLARICE
C'est moi qui prendrai soin de la faire remettre. Et ne vous mêlez plus de cette intrigue-là, Ou mon juste mépris sur vous se répandra. Dites-moi la demeure et le nom de la Belle.CLARICE
Point d'appréhension, On rendra le Billet avec discrétion : J'ai pitié des travers où mon sexe s'engage, Et pour l'honneur du corps toujours je le ménage.LÉANDRE
Je ne puis.CLARICE
Eh bien ?LÉANDRE
C'est Éliante.CLARICE
Je la connais.LÉANDRE, à part
Tant pis.CLARICE
Même elle est ma parente ; La Marquise viendra faire un médiateur, Éliante en doit être, et je l'attends, Monsieur ; Elle doit dans l'instant se rendre ici.CLARICE
Sa gloire et son repos me touchent vivement, Je dois sur son péril l'éclairer sagement : Elle est jeune, elle est vive et sans expérience ; Elle aime : Que d'écueils ! Je frémis quand j'y pense. Son coeur, sans le savoir, peut-être a succombé Quel bonheur, qu'en mes mains ce Billet soit tombé ! Par lui de sa faiblesse heureusement instruite, Je l'en ferai rougir, et préviendrai la suite : Si ma main de son coeur n'arrache point le trait, Je l'aiderai du moins à le tenir secret.LÉANDRE
Remettez, du moins.SCÈNE XIII. Éliante, Clarice, Léandre.
LÉANDRE, à part
Ma bouche, à cet aspect, demeure sans réponse !ÉLIANTE
On garde, en me voyant un silence profond ;À Clarice.
Qui fait naître chez vous ce froid qui me confond ?CLARICE
L'intérêt que je prends à ce qui vous regarde, Et ce motif, lui seul, fait que je hasarde À franchir avec vous un pas très délicat ; C'est pour vous épargner le malheur d'un éclat.LÉANDRE, à part
Sauvons-nous !LÉANDRE, à part
J'enrage !CLARICE
Madame, c'est celui, puisqu'il faut vous le dire, Que peut causer l'amour que Damon vous inspire.CLARICE
Ce que je vous en dis n'est que pour votre bien, Et si vous m'en croyez, vous romprez ce lien ; Il peut dans le travers jeter votre jeunesse.ÉLIANTE
Bien traité ? Quelle horrible et noire fausseté ! L'intérêt qu'à Damon votre coeur prend lui-même, M'attire, je le vois, cette injustice extrême.CLARICE
La part qu'y prend mon coeur, Madame, est faible en soi. Ma conduite le prouve et parle pour moi. Quoique dans vos discours je me trouve mêlée, Pour vous plus que pour moi,vous m'en voyez troublée.CLARICE
J'ai de quoi le prouver.ÉLIANTE
Oh ! Je vous en défie.CLARICE
Puisque vous le prenez avec moi sur ce ton, Je tiens entre les mains un billet que Damon Vous écrit.ÉLIANTE
Imposture.CLARICE
Oh ! La Lettre est réelle, Et prouve clairement votre ardeur mutuelle. J'ai de plus un garant qui vous l'attestera.ÉLIANTE
Quel garant ?LÉANDRE, à part
Je frémis !CLARICE
C'est Monsieur que voilà.LÉANDRE, à part
Je suis pris, pour le coup.ÉLIANTE, à part
Quoi vous avez l'audace...LÉANDRE
Qui ? Moi ? Je ne dis rien.ÉLIANTE
Il faut parler en face.LÉANDRE
Permettez-moi...LÉANDRE
Ce n'est pas votre faute, et le mal n'est pas grand. Pouvez-vous empêcher qu'il ne vous trouve aimable ?ÉLIANTE
Rien n'est plus faux.LÉANDRE
Ce n'est que comme ami.ÉLIANTE
Je prétends le détruire.CLARICE
Il faut le confirmer.SCÈNE XIV. Marton, Éliante, Clarice, Léandre.
MARTON, à Clarice
La Marquise est déjà dans le salon voisin, Madame, et vous attend les cartes à la main.CLARICE
Sans doute.CLARICE
Parlez, pour la punir.LÉANDRE
Eh ! La Marquise attend.SCÈNE XV. Léandre, Clarice, Éliante.
ÉLIANTE, à part
Dites, avec Damon m'avez-vous jamais vue ?CLARICE
Plaisante question !ÉLIANTE
D'où vous suis-je connue ?CLARICE
Monsieur, je vous l'ai dit, est votre confident, Et de vos billets doux, le porteur obligeant.LÉANDRE, à Clarice
C'est le premier qu'on m'a chargé de lui remettre.ÉLIANTE
Vous osez soutenir...ÉLIANTE
Flatteuse ? Quel discours !SCÈNE XVI. Léandre, Clarice, Éliante, Marton.
MARTON
Mesdames, près de vous si son instance est vaine, De venir vous chercher elle prendra la peine.ÉLIANTE
Je veux qu'il m'éclaircisse.CLARICE
Après notre partie.CLARICE
Que je vais m'ennuyer ?LÉANDRE
Que je vais enrager !MARTON
Le voilà prisonnier.ACTE III
SCÈNE PREMIERE. Marton, La Fleur.
MARTON
Grand et vif démêlé que Léandre a fait naître Et qui va devenir favorable à ton Maître. Tu connais Éliante ?LA FLEUR
Oui.MARTON
Madame, aujourd'hui, Lui reproche d'avoir une intrigue avec lui Éliante le nie et s'obstine à confondre Léandre qui l'a dit, et qui n'ose répondre. Ce débat, par l'attrait d'un quadrille attendu, Sans être terminé vient d'être suspendu. Notre homme cependant est gardé par ces Belles : Il perd tout son argent, qui pis est, avec elles. Cette perte pour lui me fait mal augurer. Déjà le dernier tour est tout prêt d'expirer. A leur nouvelle instance il va se voir en bute, Et je ne sais comment finira la dispute.LA FLEUR
Il mérite sa peine, et je m'en réjouis ; Dans les pièges qu'il tend, puisse-t-il être pris !MARTON
Ils tournent contre lui, grâce à son stratagème. Ma Maîtresse est jalouse, ergo, ma Maîtresse aime. Pour la mieux enchaîner, il faut dans son erreur, Que ton Maitre nourrisse et confirme son coeur.LA FLEUR
A suivre ce conseil, il n'aura pas de peine, Puisqu'il est résolu de prendre une autre chaîne, Il dit qu'elle aime ailleurs, qu'il n'en peut plus douter ; Et que pour son repos il prétend l'imiter.LA FLEUR
Mais il en a, dit-il, en main un témoignage Qui porte l'évidence et la conviction, Rien ne peut plus changer sa résolution.MARTON
C'est un piège nouveau qu'aura dressé Léandre. Mais tant mieux pour Damon, qu'il s'y soit laissé prendre, Aux regards de Clarice, il n'en jouera que mieux. Je n'ai garde vraiment, de dessiller ses yeux. Leur erreur mutuelle est un bonheur extrême, Et sera plus pour lui que la vérité même. Tout ce que je souhaite est de le voir ici.SCÈNE II. Damon, Marton, La Fleur.
DAMON, à part
De ta Maîtresse enfin j'imite l'inconstance. Ce changement flatteur me transporte d'avance. Il fait tout mon espoir et mon unique soin : Quel plaisir pour mon coeur de l'en rendre témoin !DAMON
Mais l'embarras du choix est tout ce qui m'arrête. Vingt-Beautés, tour-à-tour, m'ont passé par l'esprit, Jusques à ce moment aucune ne me rit. Mais toi-même, Marton, aide mon coeur, de grâce, A faire promptement ce choix qui m'embarRasse.MARTON
Volontiers.LA FLEUR
Pour former ces nouvelles amours, Je veux aussi, Monsieur, vous prêter mon secours ; J'ai du goût, et connais des Dames qu'on respecte.LA FLEUR
Et Lucinde ? Elle est douce.MARTON
Célimène est bien faite.LA FLEUR
Flore a de l'enjouement.LA FLEUR
Isabelle est jolie.MARTON
Vous aimerez Daphné.LA FLEUR
Et Mélite, Monsieur ?MARTON
Oh ! Pour le coup, Monsieur, vous êtes difficile, Je ne vois plus personne à la Cour, à la Ville.LA FLEUR, à Marton
Il trouvera, peut-être, Éliante à son gré.DAMON
Éliante ?LA FLEUR
Oui, Monsieur.DAMON
Mais, tout considéré, J'aime son air modeste, elle est jeune, elle est belle. Il est vrai que Clarice a plus de grâces qu'elle. Clarice, en sa personne a le je ne sais quoi : Mais son coeur est volage, elle est laide pour moi. Je préfère Éliante, et lui donne la pomme ; Elle a tout ce qui doit fixer un honnête homme : Il me tarde déjà de lui faire ma cour.DAMON
Où donc ?DAMON
Tant mieux ! Déjà vers elle un doux penchant m'entraîne Je veux, je veux, Marton, en ce moment flatteur Faire aux yeux de Clarice éclater mon ardeur. Elle est fière, orgueilleuse ; elle en sera piquée : Et le plaisir de voir sa vanité choquée, Deviendra pour mes yeux un spectacle charmant ; Je ne puis me venger d'elle plus noblement.SCÈNE III. Léandre, Damon, Marton, La Fleur.
LÉANDRE
Je n'ai pas le loisir.DAMON, l'arrêtant
Non, tu m'écouteras ; la chose t'intéresse.LÉANDRE, voulant sortir
Je ne saurais, te dis-je, une affaire me presse.DAMON
J'aurai fait en deux mots. Sans craindre désormais de troubler mon repos, Tu peux aimer Clarice, et mon coeur y renonce.LÉANDRE
Tu me l'as déjà dit.DAMON
Je crois Que quand tu le sauras il aura ton suffrage. Apprends donc qu'Eliante est l'Objet qui m'engage.LÉANDRE, étonné
Éliante ?LÉANDRE
Il est vrai : mais tu ris !DAMON
Non.LÉANDRE, à part
Ah ! Marton l'a mis au fait de l'aventure.LÉANDRE
Tu l'aimes ?LÉANDRE, à part
Son air me détrompe et dissipe ma crainte.Haut.
Ton coeur, s'il est ainsi, ne pouvait choisir mieux Ni pour toi, ni pour moi.DAMON
La Belle est en ces lieux, Et je cours de ce pas lui dire que je l'aime ; Tu vas de mes transports être témoin toi-même.LÉANDRE
Saisis un meilleur temps pour déclarer ton feu ; C'est chez elle qu'il faut faire un pareil aveu.LÉANDRE
Si tu veux me conduire, Tout en chemin faisant, je pourrai t'en instruire : Je ne vais qu'à deux pas. Viens, suis-moi.DAMON
Je le veux.SCÈNE IV.
MARTON, seule
Il fuit très à-propos ; les voilà toutes deux.SCÈNE V. Clarice, Éliante, Marton.
SCÈNE VI. Clarice, Éliante.
CLARICE
Je suis seule à présent : Avouez pour Damon votre tendre penchant : Je demande de vous ce trait de confiance, Et vous pouvez compter sur un profond silence ; Votre propre intérêt vous y doit engager, Et vous avez besoin de guide en ce danger.ÉLIANTE
Je n'avouerai jamais ce qui n'est pas, Clarice : J'en atteste le Ciel, et je veux qu'il m'en punisse, Si je sens pour Damon le plus petit retour, Et si jamais lui-même il m'a parlé d'amour.CLARICE
Mais le Porteur lui-même...CLARICE
Se peut-il qu'à ce point votre âme dissimule ? Quoi ! C'est peu d'employer l'appui d'un faux serment Vous démentez encore un écrit convaincant ? Puisqu'à mon amitié vous faites cette injure, Je ne dois plus garder avec vous de mesure : Je saurai vous punir de votre désaveu ; Votre histoire, Éliante, éclatera dans peu : Vous affecter en vain de la tenir secrète ; Du Billet de Damon lecture sera faite.ÉLIANTE
Un tel emportement part d'un esprit jaloux. Apprenez qu'il me fait bien moins de tort qu'à vous ; Et qu'il met en plein jour cette faiblesse extrême Dont votre coeur m'accuse, et qu'il nourrit lui-même. Si vos sens n'étaient point livrés à cette ardeur, Vous obstineriez-vous, avec tant de chaleur, A m'arracher l'aveu d'un amour que je nie ? Et me noirciriez-vous, lorsque le sang nous lie ? Vous en croiriez plutôt le serment que je fais ; Et l'amitié, tout haut, prendrait mes intérêts. Mais d'un aveugle amour vous n'êtes point maîtresse. J'excuse ; et qui plus est, je plains votre faiblesse. Pour détromper vos sens, je n'épargnerai rien : Votre repos l'exige encore plus que le mien. Pour faire à vos regards briller mon innocence, Je voudrais que Damon parût en ma présence ; Madame, vous verriez, par l'aveu de son coeur ; Quel outrage me fait votre jalouse erreur.SCÈNE VII. Damon, Clarice, Éliante.
DAMON, dans le fond du Théâtre
Non, tes discours sont vains, c'est devant l'infidèle Que je veux déclarer ma tendresse nouvelle.ÉLIANTE
Venez m'aider, Monsieur, à détromper Clarice. Du crime qu'on m'impute, on vous fait le complice. Si l'on blesse ma gloire, on attaque vos feux : Désabusés son coeur pour l'honneur de tous deux. Elle croit fermement, sur la foi de Léandre, Que nous sommes liés par un commerce tendre. A l'entendre parler je reçois tous vos voeux ; Vous êtes mon amant, et mon amant heureux.DAMON
Madame, ce discours, puisqu'il faut vous le dire, Est trop flatteur pour moi, pour oser le détruire ; La première partie est vraie exactement, Et rien n'est plus certain que je suis votre amant.ÉLIANTE
Je ne sais où j'en suis ! Et sans doute on me joue ! Pouvez vous bien, Monsieur, dire que vous m'aimez ?DAMON, à Éliante
Quoi l'amour le plus pur qu'un homme puisse avoir Doit-il être pour vous une si grande offense ?ÉLIANTE
Oui : c'est un coup mortel dans cette circonstance. Vous confirmés par-là, ce qu'on m'ose imputer, Et secondés les coups qu'on tache à me porter, Grâce à l'Histoire, enfin, que l'imposture a faite, L'aveu de votre amour fait croire ma défaite : Et pour mes Ennemis c'est une autorité.DAMON
Je vous aime : voilà l'exacte vérité ; Mais, que je sois aimé, ce bruit est une fable ; Je serais trop heureux, s'il était véritable !ÉLIANTE
Pourquoi feindre pour moi cette flamme fatale ? Vous savez qu'il est faux que je sois sa Rivale. Voulez-vous m'affliger ? Depuis que je vous vois, Vous me parlez d'amour pour la première fois. Et vous prenez encore, Monsieur, pour me le dire. Le temps, où cet aveu devient une satire.DAMON
Je ne puis en honneur, vous parler autrement. Je vous aime, il est vrai, d'aujourd'hui seulement : Mais je le jure ici, c'est pour toute ma vie !ÉLIANTE
Voilà qui me confond !CLARICE
Et qui me justifie.ÉLIANTE, à Damon
Faut-il que vous m'aimiez aussi mal-à-propos ? Haïssez-moi plutôt, Monsieur, pour mon repos. Faut-il pour l'obtenir, que je verse des larmes ?CLARICE
Les pleurs ne sont chez nous qu'un piège capiteux : Et l'on sait qu'à notre ordre ils coulent de nos yeux.CLARICE, à Eliante
C'est trop, vous-même ici jouer la Comédie : D'une fausse douleur dépouillez les dehors, Et livrez-vous plutôt à vos tendres transports. Votre amant vous adore, et tout haut le déclare. Jouissez à longs traits d'un triomphe si rare : Le plaisir d'être aimée, est le plus grand de tous ; On doit tout immoler à ce bonheur si doux. Qu'importe de nos feux qu'on raconte l'histoire ? L'Amour fait son profit du déchet de la gloire ; Cette perte légère, il sait nous en payer, Et quand il est heureux, il fait tout oublier !ÉLIANTE
Quoi ! C'est peu contre moi d'armer la calomnie, Vous joignez à l'insulte encore l'ironie ? Mais des coups si grossiers ne sauraient m'outrager. Je vous méprise assez, pour ne pas me venger. Je ne m'afflige plus : je reprends l'assurance, Et la tranquillité qu'inspire l'innocence. Je brave désormais l'artifice imposteur : J'ai pour moi, ma vertu, ma conduite et mon coeur. Mon âme, sur le temps qui met tout en lumière, Du soin de l'éclairer se remet toute entière. Des traits calomnieux il me justifiera ; Sur leurs propres Auteurs il les rejettera, Et fera voir à tous que leur main prompte à nuire, Peut noircir la sagesse, et jamais la détruire. Adieu.SCÈNE VIII. DAMON, CLARICE.
CLARICE
Vous êtes son amant.DAMON
Éliante n'est pas coupable de mon feu ; Elle en est la victime et non pas la complice. Je dois à sa vertu rendre cette justice. Vous lui faites, Madame, un outrage mortel, Et mon coeur qui l'adore est lui seul criminel.CLARICE
Épargnez-vous les frais de cette Apologie. Votre bouche, Monsieur, en vain la justifie ; J'en crois mieux votre main, et ses traits sont plus vrais ; Ils déposent contre-elle, et lui font son procès.CLARICE
Ne nous écartons point : point de digression : Attachons-nous au point dont il est question. Il s'agit d'un Bille où votre âme enchantée Étale ses transports ; j'y suis même citée : Mes passions : vous rendez, à cet objet si doux, Grâces fort tendrement de ses bontés pour vous.DAMON, à part, après avoir lu
Ô Ciel ! C'est le Billet que Léandre, en ces lieux, M'a fait tracer tantôt pour ce Duc amoureux.CLARICE, à part
L'Ingrat est convaincu, sa surprise l'annonce !DAMON, à part
Mais n'en témoignons rien.CLARICE
Quelle est votre réponse À ce Poulet charmant ?Poulet : Fig. Billet de galanterie, missive d'amour. [L]
DAMON, lui donnant un autre billet
Madame, la voilà : Connaissez-vous la main d'où part ce billet-là ? Vous n'auriez jamais cru ma réplique si proche.CLARICE, après avoir lu
Perfide ! Il vous sied bien de m'en faire un reproche, Quand cet écrit fait voir l'excès de mon amour.CLARICE
Oui ; mais c'est, par malheur, c'est pour une âme ingrate, Et pour un coeur sans foi, que cette ardeur éclate.DAMON
Il vous a déjà fait une infidélité ? Mais je ne vous plains pas, vous l'avez mérité : Vous êtes, après tous, du même caractère ; Léandre est inconstant, et vous êtes légère.DAMON
Qui ? Moi ! J'accuse juste : il a votre tendresse, Madame ; et c'est à lui que le Billet s'adresse.CLARICE
Qui peut vous l'avoir dit ?DAMON
C'est lui-même ; et sa main Me l'a remis tantôt : comme un garant certain De sa bonne fortune et de votre inconstance.CLARICE
Se peut-il que Léandre ait eu cette impudence. Quand la Lettre est pour vous, quand j'ai chargé Marton Moi-même ce matin de vous l'envoyer.DAMON
Bon.SCÈNE IX. Clarice, Damon, Marton.
MARTON
Que veut Madame ?CLARICE
Eh bien !CLARICE
Qu'en avez-vous donc fait ?MARTON
Ma foi, je l'ai perdu.CLARICE
Comment, perdu ?MARTON
Ah ! Quelle fausseté ! Pour vous brouiller ensemble, il s'en est donc vanté ? Marton est du contraire un témoin véritable, Et ce n'est qu'au hasard qu'il en est redevable : Comme il est sans adresse, il l'aura supposé : Dans ce mensonge heureux tout l'a favorisé.CLARICE
C'est la faute, Marton de votre négligence.À Damon.
Son rapport cependant fait voir mon innocence.DAMON
Il n'est pas suffisant dans cette occasion ; Pour croire, j'ai besoin d'une conviction : Il faut qu'absolument Léandre me la donne.CLARICE
Il vous la donnera, je vous le cautionne : Mais cet autre Billet, comment votre art subtil, A mes yeux maintenant, le justifiera-t-il ? Répondez, irez-vous contre votre écriture ? Ferez-vous un serment ?DAMON
Il est vrai, je l'ai dû. Un mépris si marqué, vos égards pour Léandre, M'ont forcé, malgré moi...CLARICE
D'écrire ce billet ?CLARICE
Non, les raisons qu'ici vous voulez employer, Ne sont que pour sauver l'honneur de ma Rivale.MARTON, bas à Damon
Son amour est nourri Monsieur, par cette erreur ; Vous risquez de l'éteindre, en détrompant son coeur ; Je la connais.DAMON, à Clarice
La Lettre enfin...CLARICE
Est convaincante : L'Amour vous l'a dictée en faveur d'Eliante, Mes yeux ont-ils besoin de plus grande clarté ? Ma Rivale l'emporte, et pour ma vanité, C'est un affront sanglant qu'aucun autre n'approche : Son triomphe est pour moi le plus cruel reproche ; Il livre mes attraits à des mépris certains ; Je lui dois arracher la victoire des mains.CLARICE
Il n'est plus question d'un discours inutile. Pour m'apaiser, Monsieur, et pour tout réparer, Il n'est qu'un seul moyen que je vais déclarer ; C'est de sacrifier Éliante à ma flamme ; Rompez, et sans retour, avec elle.DAMON
Madame...CLARICE
Je l'exige ; et je fais le serment le plus fort Que ma main sur le champ va payer cet effort. Je franchis, pour l'honneur de ma fierté blessée, Un pas où l'amour seul ne m'eût jamais forcée.DAMON, lui prenant la main
Ce prix est trop charmant pour ne pas l'accepter ; Des bienfaits de l'Orgueil l'Amour va profiter : D'Eliante, mon coeur vous fait le sacrifice, Et promet hautement de n'aimer que Clarice. Daignez tout oublier en faveur d'un époux.MARTON, à Damon
Vous triomphez enfin, et l'amour est le maître.SCÈNE X. Léandre, Clarice, Marton, Damon.
CLARICE
Ah ! Léandre, je suis dans le ravissement ! Vous êtes mon ami, faites-moi compliment. J'ai vaincu ma Rivale, et n'en suis plus jalouse ; Il me la sacrifie enfin, et je l'épouse. C'est pour triompher d'elle, et pour l'humilier, Que je me détermine à me remarier : L'amour propre offensé, rend ce noeud nécessaire.LÉANDRE
Ah ! Madame, arrêtez. Ô Ciel ! Qu'allez-vous faire ? Si par un trait d'orgueil vous épousez Damon ; Vous en êtes la dupe.CLARICE
Eh ! Par quelle raison !LÉANDRE
Puisqu'il faut, malgré moi, que je vous désabuse, L'intrigue d'Eliante est un fruit de ma ruse.LÉANDRE
Pour un Duc supposé, Damon a cru l'écrire, Et je l'ai, par adresse, arraché de ses mains, Pour fonder mon Roman.CLARICE
Votre art fait mon bonheur, je vous en remercie : De mes vrais sentiments, il m'a seul éclaircie ; Et fixant mon esprit, pour la première fois, Vers l'amant le plus digne a fait pencher mon choix. Si je ne rétractais, je serais sans excuse, Ma raison affermit ce qu'a fait votre ruse.DAMON
Non, je ne puis assez, mon cher, en ces moments, T'exprimer mes transports et mes remerciements Des mains de mon Rival, je tiens l'objet que j'aime, Et, qui plus est, il m'a justifié lui-même.MARTON, à Léandre
Pour avoir dans vos feux un succès achevé, Rendez-moi le billet que vous avez trouvé.SCÈNE XI. Leandre, Clarice, Marton, Damon, Arlequin, La Fleur.
CLARICE, à Damon
À quel propos les a-t-il commandés ?DAMON
Il a fait contre moi le pari d'une fête, Qu'avant la fin du jour vous seriez sa conquête ; Mais la forme n'a pas prévalu sur le fonds, Et c'est lui qui, pour moi, paiera les violons.CLARICE, à Léandre
Vous nous donnez le Bal ! Mais rien n'est plus honnête !SCÈNE DERNIÈRE. Marton, Arlequin, La Fleur.
MARTON
Approchez tous les deux.DIVERTISSEMENT.
On danse.
VAUDEVILLE.
RÉCITANT
1 459 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0