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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Charade en vers et en prose· Charade en Trois Actes

Anicroche

Paul Bonhomme· imprimée en 1892· 3 actes· 24 vers· 5 personnages

Personnages

  • MONSIEUR BEAUCORNET, Petit bourgeois endimanché. Gros ventre. Grand col droit. Cravate voyante
  • MADAME BEAUCORNET, Caricature antique. Crinoline. Bonnet noir à fleurs voyantes. Elle aura soin de se faire des rides et de se passer du rouge, pour se composer un visage rébarbatif
  • PHILIDOR, Artiste, compositeur de musique. Habit étriqué, bontonné jusqu'au col. Pantalon court, etc., etc
  • ZÉPHYRINE, Robe de mousseline. Noeuds bleus au cou, à la ceinture, etc., etc
  • UN DOMESTIQUE

ACTE PREMIER

ANIS pour ANI

SCÈNE PREMIÈRE.

La scène se passe chez Monsieur Beaucornet.

BEAUCORNET, seul

Ouf !... Je ne sais plus où donner de la tête !... Je vous assure que ce n'est pas drôle de chercher à marier sa fille, surtout quand on a vu, comme moi, échouer quarante-huit partis... J'en suis à la quarante-neuvième présentation !... Ah ! Sapristi ! Si j'avais plusieurs enfants, je crois que j'y renoncerais... Mais je n'ai qu'une fille, heureusement... Du reste, je l'ai dit à Zéphyrine : j'irai jusqu'à cinquante ; si le cinquantième ne veut pas de toi, je t'enferme dans un couvent !... Vous comprenez que ça finirait par devenir fatigant.. Enfin, pour le moment, je n'en suis pas encore là... C'est aujourd'hui, à trois heures, qu'arrive le quarante-neuvième prétendu ; et il faut espérer que le mariage pourra se conclure : un jeune homme très bien, dont j'ai fait la rencontre sur l'omnibus_de_l_Odéon... C'est en lui faisant passer ses trois sous que j'ai commencé à engager la conversation... J'ai cru comprendre que la vie de garçon finissait par lui être à charge... qu'il avait quelques espérances... Bref, en descendant, je me suis dit : voilà mon affaire ! Et je lui ai laissé mon adresse... Depuis lors, j'ai fait prendre des renseignements... chez sa concierge... Ils ont été excellents ; au point que je lui ai écrit : « Cher Monsieur, j'ai une fille à marier et si le coeur vous en dit... » - Eh bien ? Angélique ne vient donc pas m'aider ?... En voilà une qui m'en a fait manquer des mariages !... Il faut vous dire qu'elle est laide comme les sept péchés capitaux... et rien qu'à la voir... Ah ! Ça, où est-elle donc ?

Appelant.

Angélique !...

SCÈNE II. Monsieur Beaucornet, Madame Beaucornet.

MADAME BEAUCORNET

Il y a longtemps que vous m'appeliez ?

BEAUCORNET

Parbleu !... Une heure ! Je m'égosillais... Où étais-tu donc ?

MADAME BEAUCORNET

J'aidais Zéphyrine à se parer pour la réception de son prétendu... Le quarante-neuvième...

BEAUCORNET, sèchement

Oui, Madame... Le quarante-neuvième !... Ce qui veut dire que quarante-huit fois, vous avez fait manquer le mariage !

MADAME BEAUCORNET, larmoyante

Oh ! Agénor !...

BEAUCORNET

Il n'y a pas d'Agénor qui tienne !... Si tu n'étais pas aussi... excentrique, avec tes toilettes et ta tournure ridicule...

MADAME BEAUCORNET, très humble

Pouvez-vous me reprocher ?

BEAUCORNET

Je ne te reproche rien du tout... Je constate seulement que c'est chaque fois la même chose... Un prétendu se présente ; Zéphyrine lui plaît...

Se rengorgeant.

Moi... Je lui plais... naturellement... Mais quand on t'a vue... Crac !... Par file à gauche ! On demande où est la porte...

MADAME BEAUCORNET

Ainsi maintenant vous osez soutenir que c'est moi qui empêche notre fille de se marier ?... Oh ! Si je le savais !...

Pleurant.

Je ne m'en consolerais jamais...

BEAUCORNET

Allons !... Voyons !... Ne fais pas l'enfant !... Ne va pas pleurer !... Je ne te dis pas cela pour te faire de la peine...

MADAME BEAUCORNET

Que voulez-vous ? Je sais bien que je ne suis pas belle comme Madame_de_Pompadour !...

BEAUCORNET

Sans doute... Mais sans être belle comme Madame_de_Pompadour, tu aurais pu être... un peu plus... Enfin, il ne s'agit pas de cela, à présent... Il faut hâter nos derniers préparatifs... Afin que tout ait l'air grandiose...

Il met divers objets en place.

MADAME BEAUCORNET

Agénor, vous rejetez sur moi la faute... Mais cependant, ce n'est pas moi qu'ils épousent...

BEAUCORNET

Ah ! Si je pouvais te les faire épouser ! Il y aurait longtemps que...

MADAME BEAUCORNET

Eh bien ! Agénor, c'est très simple... Quand Monsieur_Philidor viendra, je resterai dans ma chambre, pour éviter de me montrer...

BEAUCORNET

Mon Dieu !... Je ne t'en demande pas tant !... Seulement, tu pourrais, par exemple, prendre un moyen terme... ne paraître que de dos... Tu es très bien de dos...

MADAME BEAUCORNET

Vous croyez ?

BEAUCORNET

Parbleu !... Beaucoup mieux que de face...

MADAME BEAUCORNET, résignée

Allons soit !... Je ferai cela pour ma fille.

On sonne.

BEAUCORNET

Tiens !... On a sonné...

Regardant une pendule.

Trois heures ?... C'est lui !... Allons, dépêche-toi... Tu recommanderas à Zéphyrine de venir nous retrouver au salon sous un prétexte quelconque.

MADAME BEAUCORNET

Oui, mon ami.

BEAUCORNET

Et puis, c'est une chose entendue : de dos ! ! Moi, de mon côté, je vais aller me bichonner un peu...

Madame Beaucornet sort.

J'irai jusqu'au cinquantième, mais, à partir du cinquante-unième...

Il sort du même côté que sa femme.

SCÈNE III. Un Domestique, Philidor.

LE DOMESTIQUE, introduisant

Si Monsieur veut prendre la peine d'entrer au salon, je vais aller prévenir Monsieur et Madame...

PHILIDOR, étonné

Madame ?... Comment ; il y a aussi Madame ?

LE DOMESTIQUE

Il y a Monsieur... Il y a Madame... Il y a même Mademoiselle...

PHILIDOR

Ah ! Oui... Oui... C'est bien !...

Le domestique se retire.

Tiens ? Il y a aussi Madame ?... Son concierge me l'avait caché... Après tout... ça m'est égal... je ne déteste pas les belles-mères... Elles servent de repoussoir... J'avais apporté un sac de bonbons pour la jeune fille et un autre pour le papa... Je lui offrirai celui du beau-père... Ça me mettra bien avec elle. Dame c'est qu'il y a longtemps que je suis sur la brèche ; je commence à connaître les petites roueries... J'en suis à ma vingt-quatrième présentation, et mon oncle m'a dit : « Si dans un mois tu n'as pas de position et tu n'es pas marié, je te déshérite... » C'est que je n'ai pas envie d'être déshérité !... Du reste, il paraît que la jeune fille est charmante... J'ai rencontré son père sur l'omnibus_de_l_Odéon... Un homme très aimable, qui s'est aussitôt reculé pour me laisser asseoir et qui s'est empressé de faire passer mes trois sous au conducteur... Il s'est ouvert à moi ; je me suis confié à lui... Bref, avant de me quitter, il m'a présenté ses civilités... et sa carte, en me disant : « Cher Monsieur, je suis enchanté d'avoir fait votre connaissance ; j'ai précisément une fille à marier... Il y aura une dot... Si le coeur vous en dit... » Le coeur m'en a dit tout de suite... à cause de mon oncle... J'ai fait prendre des renseignements discrets chez son concierge... Ils ont été excellents... Ça prouve qu'il est généreux envers son portier.,. En somme, je ne suis pas difficile, et pourvu qu'elle sache chanter ma musique...

SCÈNE IV. Philidor, Beaucornet.

BEAUCORNET

Bonjour, cher Monsieur !...

PHILIDOR

Monsieur, j'ai bien l'honneur de vous saluer...

BEAUCORNET

Comment donc !... L'honneur est pour moi... Veuillez vous asseoir.

Il lui présente un siège.

Et comment ça va-t-il ?

PHILIDOR

Pas mal, merci...

À part.

Il n'est pas du tout embarrassé ; on voit qu'il en a l'habitude...

BEAUCORNET

Vous trouvez un homme un peu fatigué... Les affaires... Ah ! Dame ! Les affaires absorbent beaucoup... Du reste, il n'y a que cela pour gagner de l'argent... Vous devez, Monsieur, en savoir quelque chose !

PHILIDOR

Sans doute... Sans doute... Bien que je ne sois pas, à proprement parler, dans le commerce...

BEAUCORNET

Ah ! Vous n'êtes pas dans le commerce ?

PHILIDOR

Je suis dans la musique...

BEAUCORNET

Oh ! Excellent, la musique... Aujourd'hui, il n'y a que la musique...pour faire fortune... Nous sommes par excellence dans un siècle de chantage...

À part.

Ça marche très bien...

PHILIDOR

Mais vraiment, Monsieur, je m'en veux de ne pas vous avoir encore demandé des nouvelles de ces dames...

BEAUCORNET, à part

Aïe !... Ma femme, pincé !...

Haut.

Mais elles vont bien... très bien... Je vous remercie... Je pense que vous aurez l'avantage de voir ma fille Zéphyrine.

SCÈNE V. Les mêmes, Zéphyrine.

ZÉPHYRINE

Papa, est-ce que tu n'aurais pas vu ma broderie, par hasard ?... Ah ! Pardon... Messieurs, je vous dérange ?...

BEAUCORNET

Du tout... Du tout.

À Philidor.

Monsieur, je vous présente ma fille...

À Zéphyrine.

Monsieur_Philidor_Gaudissart, un jeune homme charmant.

ZÉPHYRINE, saluant

Monsieur...

PHILIDOR, s'inclinant

Mademoiselle... Effectivement j'ai eu l'honneur de rencontrer Monsieur votre père... sur...

BEAUCORNET

Sur l'omnibus_de_l_Odéon... parfaitement... à l'entrée de la rue_des_Saints-Pères... Je me souviens très bien... Ah !... Ça été une vraie chance.

Il fait signe à Philidor et à Zéphyrine de s'asseoir.

Et nous disions avec Monsieur... ou plutôt Monsieur me disait... qu'il est dans la musique...

PHILIDOR

Oui, Mademoiselle, dans la composition... C'est moi qui suis l'auteur de ces petites chansons... un peu légères, qui divertissent la population parisienne...

ZÉPHYRINE

Oh ! Monsieur, je suis charmée d'apprendre... et laissez-moi vous féliciter... elles sont d'un esprit !...

PHILIDOR

Vous êtes bien indulgente, Mademoiselle... Je vois que vous vous occupez aussi... Vous êtes musicienne, sans doute ?

ZÉPHYRINE

Oh ! Fort peu... Monsieur...

BEAUCORNET, bas, à sa fille,

Que dis-tu, malheureuse ?

Haut.

Mais si... Monsieur, mais si ; vous pouvez vous en rapporter à moi... Elle est fille d'un père qui autrefois a beaucoup cultivé le saxophone... et je lui ai inculqué...

PHILIDOR

Ah ! Mademoiselle joue du saxophone ?...

ZÉPHYRINE

Oh ! Non, Monsieur...

BEAUCORNET

Je veux dire que je lui ai inculqué mes principes musicaux... Elle vous chantera, un de ces soirs, une de vos petites chansons...

ZÉPHYRINE

Mais certainement, Monsieur... Je tâcherai... Si je pouvais seulement en connaître les titres...

PHILIDOR, sortant plusieurs feuillets de sa poche

Parfaitement... Mademoiselle... Tenez : voici d'abord le catalogue de mes chansons éditées et de celles qui doivent paraître incessamment... Voici les titres de mes romances sentimentales... Ceux de mes chansons spirituelles ; et enfin la liste de celles qui ne sont ni spirituelles, ni sentimentales...

BEAUCORNET, à part

Pristi ! Comme il y en a !... c'est un Meyerbeer !...

ZÉPHYRINE, prenant les feuillets

Monsieur... Je vous remercie... Et après les avoir soumises à maman... je me mettrai sans faute à l'étude...

PHILIDOR, à Beaucornet

Enfin, voilà, Monsieur... Maintenant, si Mademoiselle ne peut pas les chanter, peut-être que Madame_Beaucornet...

BEAUCORNET, à part

Allons, bon ! Encore ma femme !...

ZÉPHYRINE

Maman qui a beaucoup plus de voix que moi pourra certainement, Monsieur...

PHILIDOR

Me sera-t-il permis de lui présenter aujourd'hui mes hommages ?...

BEAUCORNET

Je le pense, Monsieur... Zéphyrine, va prévenir ta mère pour qu'elle vienne au salon...

Bas.

Avec précaution... de dos !...

ZÉPHYRINE

Comment ?

BEAUCORNET, bas à sa fille

Va... va... ta mère saura ce que je veux dire...

Zéphyrine sort.

Eh bien ! Voilà ma fille...

PHILIDOR

Laissez-moi vous dire, Monsieur, qu'elle est charmante... d'une gaîté... d'un esprit... d'une amabilité !...

BEAUCORNET, à part

Oh ! Mais il va très bien...

PHILIDOR

Et vous dites qu'elle n'est pas musicienne ?

BEAUCORNET, à part

Il y revient.

Haut.

Elle l'est... mais elle pourra se perfectionner...

PHILIDOR

À la bonne heure !... C'est si agréable, Monsieur, la musique !... Si vous saviez, moi, je l'aime tant que je m'endors en jouant de l'ophicléide...

Ophicléide : Instrument de cuivre de la famille des bugles. [L]

BEAUCORNET

Ça ne m'étonne pas... Si j'en jouais... Ça me produirait absolument le même effet...

SCÈNE VI. Les mêmes, Madame Beaucornet, Zéphyrine.

MADAME BEAUCORNET, entrant à reculons, à part

C'est pour ma fille !...

PHILIDOR

Madame... Je tenais avant de partir... À vous offrir mes hommages...

À part.

En voilà une manière de se présenter !...

MADAME BEAUCORNET, tournant le dos

Vous êtes bien aimable, Monsieur...

PHILIDOR

J'avais même pensé à vous être agréable, en vous apportant un petit sac de bonbons...

MADAME BEAUCORNET

Mais certainement, Monsieur, je vous remercie....

Elle tend la main par derrière et Philidor lui donne le sac.

BEAUCORNET, à part

Ça va très bien !

PHILIDOR, à part

Elle a de drôles de manières, la maman !

À Zéphyrine qui entre.

Mademoiselle., pourrai-je aussi vous offrir ?...

Il lui offre un autre sac de bonbons.

ZÉPHYRINE

Monsieur, je vous remercie mille fois... Vous êtes vraiment trop aimable...

PHILIDOR

Ce sont des ANIS !...

BEAUCORNET

Des ANIS ? Ah ! Parfaitement, c'est très digestif...

PHILIDOR

Mon Dieu !... j'ai un ami dans le commerce des bonbons, et lorsqu'il m'arrive de faire un cadeau, comme j'ai une remise...

BEAUCORNET

Je comprends cela... Il n'y a pas de petites économies...

PHILIDOR

Ne voulant pas abuser de vos instants, je vous demande la permission de me retirer... Madame, j'ai bien l'honneur de vous saluer...

MADAME BEAUCORNET

Bonjour, Monsieur...

PHILIDOR, à Zéphyrine

Mademoiselle...

Zéphyrine s'incline.

BEAUCORNET, reconduisant Philidor

J'espère, cher Monsieur, que vous nous ferez l'honneur de venir quelquefois passer la soirée chez nous...

PHILIDOR

Mais certainement, Monsieur... avec le plus grand plaisir...

À part, en s'en allant.

C'est égal, je la retiens, la belle-mère.

Il sort.

BEAUCORNET

Eh bien !... Qu'en dis-tu, Zéphyrine ? Voilà j'imagine un gentil garçon ?

ZÉPHYRINE

Mais oui, papa, charmant...

BEAUCORNET

N'est-ce pas, Madame_Beaucornet ?

MADAME BEAUCORNET, qui t'est retournée de façon à paraître de face

Je n'ai pas pu bien l'examiner...

BEAUCORNET

Ah ! C'est juste... Eh bien, il me paraît charmant ; seulement, il n'y a pas à dire, Zéphyrine, il faut te mettre à piocher sérieusement la musique...

ZÉPHYRINE

Oh ! Oui, papa ; allons vite la travailler...

BEAUCORNET

Et toi, Angélique, mes compliments !... Je t'assure que tu es mieux de dos... que de face...

MADAME BEAUCORNET, mijaurée

Flatteur 1...

Ils sortent.

ACTE DEUXIÈME

CROCHE

SCÈNE PREMIÈRE. Beaucornet, Madame Beaucornet, Zéphyrine.

La scène se passe chez Monsieur Beaucornet, comme au premier acte.

BEAUCORNET

Allons ! Zéphyrine, à l'oeuvre, ma fille ! Je vais essayer de t'inculquer mes principes musicaux... Il n'y a pas à dire... Il faut que je fasse de toi une musicienne...

ZÉPHYRINE, d'un air soumis

Oui, papa !...

BEAUCORNET

Et toi, la maman, tu vas seconder nos efforts...

MADAME BEAUCORNET, l'air humble

Oui, Agénor, je ferai tout pour le bonheur de notre fille...

BEAUCORNET

C'est égal, avouez que j'ai eu une fière idée, le jour où j'ai pris l'omnibus_de_l_Odéon et où j'ai fait la rencontre de ce Monsieur_Philidor_Gaudissart...

ZÉPHYRINE

Oh ! Oui... et je suis joliment heureuse ; car j'avoue que la perspective du couvent ne me souriait guère...

MADAME BEAUCORNET, avec une résignation comique

Pauvre enfant !... Oh ! J'y serais entrée à ta place, Zéphyrine...

BEAUCORNET, vivement

Tiens !... C'est une idée... Je n'y avais pas songé... Vous comprenez que cela commençait à devenir fastidieux de recevoir prétendus sur prétendus... d'essuyer refus sur refus... Ouf !... J'en avais assez !...

ZÉPHYRINE, à sa mère

Mais quelle drôle d'idée vous avez eue, maman, de lui tourner tout le temps le dos, à Monsieur_Philidor ? Il n'aura pas trouvé cela aimable.

MADAME BEAUCORNET

C'est ton père qui l'a voulu ainsi, ma fille... Et je me suis cette fois, comme toujours, conformée à sa volonté...

BEAUCORNET

Parfaitement... Parfaitement... Ce sont des manières nouvelles... Les manières du grand monde... C'est très distingué...

ZÉPHYRINE

Ah ! Je suis bien aise de le savoir... La prochaine fois, je me présenterai ainsi... pour faire le grand genre...

BEAUCORNET, embarrassé, à part

Allons bon !... Il ne manquait plus que cela...

Haut.

Mais non... Mais non... C'est le grand genre pour les belles-mères seulement...

MADAME BEAUCORNET

Et surtout pour celles qui n'ont pas la beauté de Madame_de_Pompadour.

ZÉPHYRINE

Oh ! Il doit y en avoir beaucoup, alors...

BEAUCORNET

Allons allons ! Nous n'avons pas de temps à perdre... Monsieur_Philidor doit revenir un de ces soirs et il faut que tu aies déjà fait des progrès...

À sa femme.

Toi, tu battras la mesure...

MADAME BEAUCORNET

À combien de temps ? À deux temps ? À trois temps ?...

BEAUCORNET

Ça ne fait, rien... A autant de temps que tu voudras, pourvu que tu la battes sans t'arrêter... C'est tout ce qu'il faut...

MADAME BEAUCORNET

Ça va être un peu fatigant !...

BEAUCORNET, brusquement

Ah ! Je te conseille de te plaindre...

MADAME BEAUCORNET, avec résignation

Je ferai cela pour ma fille...

Elle commence à battre la mesure à quatre temps.

BEAUCORNET

Attends !... Attends !... Il est inutile de battre des temps pour rien... Les temps... c'est de l'argent... qui m'a élevé dans des principes d'ordre et d'économie... Je vais d'abord apprendre à Zéphyrine le solfège...

Ils s'assoient en rond.

Sais-tu ce que c'est que le solfège, ma fille ?

ZÉPHYRINE

J'en ai une idée vague...

BEAUCORNET

Ça ne suffit pas... Il faut avoir une idée nette et précise du solfège... Le solfège... C'est de la musique...

ZÉPHYRINE

Ah ! Bien !... Bien !...

MADAME BEAUCORNET

À la bonne heure ! Voilà ce qui s'appelle une définition claire et nette...

BEAUCORNET, se levant brusquement

Qui est-ce qui a parlé de clarinette.

À sa femme.

Madame, si vous voulez donner la leçon à ma place, puisque vous êtes si savante ?...

MADAME BEAUCORNET

Mais non... mais non... Agénor... J'ai dit que votre explication était claire et nette...

BEAUCORNET

À la bonne heure !...

Il se rassied.

Tu sais donc, ma fille, ce que c'est que le solfège ?...

ZÉPHYRINE

Oui, papa... C'est de la musique...

BEAUCORNET

Très bien... Mais voici où commence la difficulté : la musique c'est une simultanéité de bruits... Tu comprends ?...

ZÉPHYRINE

Oui, papa... Ainsi, quand nous crions tous ensemble, nous faisons de la musique ?

BEAUCORNET

Précisément !... Dans la musique, il y a des tons... Il y a aussi des dièses et des bémols... Mais, nous apprendrons cela plus tard... D'ailleurs, si on ne pouvait faire de la musique qu'à la condition de savoir tout cela, personne n'en ferait... Ce qu'il y a de plus important, en musique, ce sont les notes... Il y a plusieurs genres de notes : les notes noires qui, pour cette raison, sont appelées noires, et les notes blanches qui, pour celte raison, sont appelées blanches...

MADAME BEAUCORNET

C'est extrêmement logique...

BEAUCORNET

Parfaitement... Tu sais donc déjà, ma fille, ce qu'on entend par blanches et par noires... Les blanches ? Rien n'est plus simple... Quand on chante, on reste un petit moment dessus, en faisant, par exemple : do - o - o - o, et cela fait le compte... Mais pour les noires, c'est beaucoup plus difficile .. Leur classification comporte des subdivisions... C'est-à-dire qu'il y a des noires surmontées d'un petit crochet et qu'on appelle CROCHES et d'autres noires surmontées d'un double petit crochet et qu'on appelle doubles CROCHES...

ZÉPHYRINE

D'où leur vient ce nom de CROCHES ?

BEAUCORNET

Ah ! Bien... C'est sans doute du nom de l'inventeur... Mais nous n'avons pas le temps de nous en occuper...

ZÉPHYRINE

Nous y reviendrons...

BEAUCORNET

Maintenant que te voilà sérieusement instruite des principes fondamentaux, nous allons faire ce qu'on appelle de la vraie musique... c'est-à-dire que nous allons chanter...

MADAME BEAUCORNET

Agénor, laissez-moi vous dire que je vous admire ; vous avez,dans la manière de donner les définitions, une précision et une netteté qui vous honorent...

ZÉPHYRINE

Oh ! Oui, papa... Pourquoi ne vous êtes-vous pas fait professeur de musique ?

BEAUCORNET

Certainement... J'aurais pu ainsi gagner beaucoup d'argent, je le sais bien... J'ai joui autrefois d'une grande réputation, surtout comme joueur de saxophone... Mais les choses ont tourné autrement... Allons, à présent, ma fille, va me chercher les chansons de Monsieur_Philidor.

ZÉPHYRINE

Oui, papa...

Elle se lève et va prendre un rouleau placé sur un meuble.

Les voici...

MADAME BEAUCORNET, avec pruderie

Zéphyrine, ne donne à ton père que celles que nous avons choisies ensemble...

ZÉPHYRINE

Oui, maman...

Elle présente quelques romances à son père.

BEAUCORNET

Ah ! Voyons... Nous disons, d'abord : La Fille à Jérôme... Eh ! Bien ! Nous allons chanter : La Fille à Jérôme... Tu dois te souvenir des paroles qui, d'ailleurs, sont fort belles :

Lisant :

Nom d'un p'tit bonhomme Ah ! Sapristi 1 La fille à Jérôme ! La fille à Jérôme !... Nom d'un p'tit bonhomme Ah ! Sapristi 1 La fille à Jérôme J'l'aim' t'y !

Bis.

ZÉPHYRINE

Quel talent il faut avoir pour composer de si belles choses !

BEAUCORNET

D'autant plus qu'il compose lui-même et les paroles et la musique, à ce qu'il paraît !... Et ses chansons font fureur...

MADAME BEAUCORNET

Qui disait donc que le goût public dégénérait ?

BEAUCORNET

Des mécontents !... Des envieux !... Des gens incapables d'apprécier de belles choses... Allons, voyons, commençons... Madame Beaucornet, c'est le moment de nous servir de chronomètre... Bats la mesure... celle que tu voudras ; pourvu que ça marche, c'est tout ce qu'il faut...

À sa fille.

Toi, tu chanteras... Et moi j'imiterai le saxophone pour l'accompagnement...

MADAME BEAUCORNET et ZÉPHYRINE

Soyez tranquille...

BEAUCORNET

Allons ! De l'ensemble... Il faut de l'ensemble !...

Madame Beaucornet bat une mesure à tort et à travers. Zéphyrine chante d'une manière ridicule, de temps à autre, son père jette des notes qui imitent un grognement sourd. Ils chantent :

Pour la musique, s'adresser à la Librairie théâtrale.

Nom d'un p'tit bonhomme ! Ah ! Sapristi ! La fille à Jérôme !... La fille à Jérôme !... Nom d'un p'tit bonhomme 1 Ah 1 sapristi !... La fille à Jérôme !... J'l'aim' t'y !...

Bis.

BEAUCORNET

Parfait !... C'est parfait !... Zéphyrine, tu as une voix d'ange !... À la bonne heure !...

ZÉPHYRINE

Ainsi, tu es satisfait, papa ?

BEAUCORNET

Comment donc ? C'est-à-dire que Monsieur_Gaudissart, lorsqu'il t'entendra, sera dans la jubilation...

MADAME BEAUCORNET

J'ai battu la mesure avec tact et délicatesse, n'est-ce pas, Agénor ?

BEAUCORNET

À merveille !... Ma chérie... comme Benjamin_Godard... à merveille !...

ZÉPHYRINE

Oh ! Quel bonheur !... Je n'entrerai pas au couvent !

BEAUCORNET

Je le crois bien !... Vois-tu, tous les soirs, je te donnerai une leçon semblable... Nous étudierons, chaque fois, une chanson nouvelle, et tu arriveras petit à petit à posséder un répertoire de chansons de jeunes filles des mieux composés...

ZÉPHYRINE

Oui, mon petit père...

BEAUCORNET, s'épongeant

Ah !... Ce beau résultat m'a donné chaud... C'est égal, je n'imaginais pas qu'un garçon dont j'ai fait la connaissance sur l'omnibus_de_l_Odéon, en faisant passer ses trois sous... eût un talent pareil... Maintenant, allons nous coucher, pour ne pas trop nous fatiguer... Au moins, tu as bien retenu l'air et les paroles !

Ils se prennent par le bras et sortent tous en chantant :

Nom d'un p'tit bonhomme ! Ah ! Sapristi ! La fille à Jérôme !... La fille à Jérôme !... Nom d'un p'tit bonhomme 1 Ah ! sapristi !... La fille à Jérôme !... J'l'aim' t'y !...

Bis.

ACTE TROISIÈME

ANICROCHE

SCÈNE PREMIÈRE. Beaucornet, Madame Beaucornet.

La scène se passe chez Monsieur_Beaucornet.

BEAUCORNET, en tenue de soirée, une lettre à la main, lisant

« Cher Monsieur,j'ai reçu votre aimable invitation et je suis très heureux de pouvoir m'y rendre... »

S'interrompant.

Ah !... Eh bien ! Moi aussi !

Lisant.

« Mais... »

À part.

Allons, bon ! Il y a un mais...

Lisant.

« ... je serais bien aise de me trouver seul avec vous... »

S'interrompant.

Seul avec moi ?... Est-ce qu'il voudrait me faire un mauvais parti ?...

Lisant.

« Pour vous entretenir d'une question aussi importante que délicate et que je n'ai pas encore eu le courage d'aborder avec vous... Présentez, je vous prie, mes hommages à ces dames et agréez pour vous, cher Monsieur, etc.

Allant et venant.

Diable !... Diable !... « Seul avec moi... il n'a pas encore eu le courage... » Que signifie cela ?... Décidément, il faudra que je renonce à marier ma fille... Vous allez voir que ce mariage va manquer... Voilà encore une nouvelle complication... Et de quoi pourra-t-il bien être question dans cet entretien particulier ?...

Appelant.

Angélique C'est peut-être à cause de ma femme ?... Parbleu !... Maintenant, j'y suis... C'est à cause d'elle... Elle les fait tous manquer...

MADAME BEAUCORNET

Que désirez-vous, cher ami ?...

BEAUCORNET, montrant la lettre

Tiens !... Je viens de recevoir une lettre de Monsieur_Philidor...

MADAME BEAUCORNET

Il ne vient pas ?

BEAUCORNET

Si ; mais...

MADAME BEAUCORNET

Le mariage est manqué ?

BEAUCORNET

Non : mais...

MADAME BEAUCORNET

Voyons, Monsieur_Beaucornet, parlez !... Je suis impatiente de savoir...

BEAUCORNET, sèchement

Ah ! Vous êtes impatiente ?... Moi aussi, je suis très impatient... Et cependant, j'attends... Eh bien ! Monsieur Philidor va venir, et il demande à m'entretenir seul d'une question aussi importante que délicate... Tu ne te douterais pas de ça, toi ?...

MADAME BEAUCORNET

Mon Dieu... Non... Que peut-il avoir à vous dire ?...

BEAUCORNET, brusquement

Je n'en sais rien... Je cherche... Et cherche un peu toi-même, au lieu de me regarder... comme une tourte !

MADAME BEAUCORNET, soumise

Oui, Monsieur_Beaucornet... Je vais chercher...

Elle réfléchit.

C'est probablement...

BEAUCORNET, vivement

Parbleu !... Je m'en doute bien que c'est pour ça... Mais quoi ?... Tu crois que c'est pour ?...

MADAME BEAUCORNET

Oh ! Non... Ce n'est pas cela !...

BEAUCORNET, en colère

Quoi ? Pas cela ?... Dis... Dis toujours, voyons... Sers-moi au moins à quelque chose...

MADAME BEAUCORNET, résignée

Oui, Monsieur_Beaucornet... Eh bien ! C'est... probablement pour... la dot !..

BEAUCORNET

Parbleu !... C'est pour la dot !... C'est évident... Il va peut-être me demander cent ou cent cinquante mille francs !... Ce mariage est devenu impossible... Tu vas voir qu'il surviendra encore quelque ANICROCHE qui le fera manquer.

MADAME BEAUCORNET, l'air dolent

Ma pauvre fille !...

BEAUCORNET

Ne lui en dis rien, à ta pauvre fille !... Elle est déjà assez bouleversée, avec sa musique qu'elle pioche du matin au soir... Ne lui en dis rien !... Tu lui laisseras entendre seulement que Monsieur_Philidor ne peut pas venir ce soir... et elle se couchera...

MADAME BEAUCORNET, l'air soumis

Oui, Agénor...

On sonne.

BEAUCORNET

Tiens !... Le voici... Allons, laisse-moi...

MADAME BEAUCORNET

Oui, Agénor...

À part.

Ah !... Ma pauvre fille !...

Elle sort.

BEAUCORNET, seul, circulant à grands pas

C'est évident, parbleu !... C'est pour la dot !... Les autres se sont esquivés à cause de ma femme... lui se retirera à cause de la dot !... J'irai bien cependant jusqu'à quarante mille, cinquante mille... soixante... mais... Mais, je ne puis pas cependant me mettre sur la paille...

Philidor entre.

Lui !...

SCÈNE II. Beaucornet, Philidor.

BEAUCORNET

Bonjour, cher Monsieur !...

PHILIDOR

Bonjour, monsieur Beaucornet, vous avez reçu ma lettre ?

BEAUCORNET

À l'instant, Monsieur... à l'instant même.

À part.

Parbleu, c'est pour la dot !...

Haut.

Et j'y ai vu qu'il s'agit entre nous d'une question aussi importante que délicate... Asseyez-vous donc !...

PHILIDOR, s'asseyant

Mon Dieu !... Monsieur, sans être précisément de la dernière importance, la question vaut la peine d'être abordée... Lorsqu'on se marie, n'est-ce pas, on aime bien...

BEAUCORNET, avec un vif intérêt

Certainement... Certainement !... Je conçois bien que...

PHILIDOR

Vous savez ce que c'est : ces choses-là, on attend toujours le dernier moment pour les dire... et quelquefois... il arrive que... plus tard... on se reproche...

BEAUCORNET

Oh !... Bien entendu... Bien entendu... Mon Dieu !... Je ne veux pas être vilain... Voulez-vous que j'ajoute dix-mille_francs ?... N'est-ce pas assez ?

PHILIDOR

Oh ! Monsieur...

BEAUCORNET

Douze mille ?...

PHILIDOR

Je vous assure... que...

BEAUCORNET

Quinze_mille ?... Cela fera cinquante-cinq_mille_francs... Monsieur, c'est tout ce que je puis faire pour ma fille...

PHILIDOR

Oh ! Monsieur, laissez-moi vous dire qu'il ne s'agit pas de celai... Mademoiselle_Zéphiyrine n'eût-elle pour dot que ses charmes fascinateurs et le talent sur la musique que je lui connais...

BEAUCORNET, ivre de joie

Allons donc !... Ça vous suffirait ?...

PHILIDOR

Oh ! Monsieur... amplement... amplement...

BEAUCORNET, à part

À la bonne heure !... En voilà un qui n'est pas exigeant !

Haut.

Mais alors, cher Monsieur, je ne comprends plus pourquoi vous m'avez demandé cet entretien...

PHILIDOR

Puisque vous le permettez, je vais vous l'expliquer : je n'ai pas besoin de vous dire, Monsieur...

BEAUCORNET

Oh ! non... non...

PHILIDOR

... Que si, comme j'ai tout lieu de le croire...

BEAUCORNET

Oh ! oui... oui... oui...

PHILIDOR

Le mariage se conclut...

BEAUCORNET

Ah ! bien... bien... bien...

PHILIDOR

J'aurai fait là un mariage de pure inclination...

BEAUCORNET

Ah ! Monsieur 1 vous parlez d'or... Le mariage d'inclination est bien le plus beau de tous les mariages... Surtout quand les parents de la fille n'ont rien à débourser.

PHILIDOR

Vous devez savoir que du jour où, sur l'impériale_de_l_omnibus, vous me fîtes le portrait angélique de Mademoiselle votre fille, j'en devins éperdument amoureux... Sa passion pour interpréter mes chansons ne contribua pas peu à entretenir la dito qui éclatait déjà dans mon âme ; et, je me sentis surtout un vif penchant pour le mariage, le jour où un certain oncle à moi me dit : « Si dans un mois tu n'es pas marié, je te déshérite... »

Dito : Terme de commerce. Déjà dit, énoncé. [L]

Impériale : Le dessus d'un carrosse. [L]

BEAUCORNET

Ah ! Parfaitement !... Parfaitement, je comprends cela, c'est assez naturel...

PHILIDOR, vivement

Quoi ? Qu'est-ce qui est assez naturel, qu'on me déshérite ?

BEAUCORNET

Du tout... Du tout... Que, dans ces conditions, vous vous sentiez du goût pour le mariage...

PHILIDOR

À la bonne heure !... Or, cet oncle qui est très vieux...

BEAUCORNET, l'air dolent

Pauvre homme !...

PHILIDOR

Est très riche... Il peut avoir aujourd'hui cinquante_mille_livres de rente...

BEAUCORNET, suffoqué de joie

Cinq... cinquante_mille_livres de rente ?... Et vous hésitez à épouser ma fille ?...

PHILIDOR

Du tout... Du tout... Au contraire ?... Seulement, je tenais à vous dire... Et vous devez savoir qu'aujourd'hui ce n'est pas en faisant des équations_du_troisième_degré, ni surtout de la poésie qu'on arrive à faire fortune...

BEAUCORNET

Hélas ! Monsieur...

PHILIDOR

Et comme tout finit par se savoir, je tenais à ne pas vous laisser ignorer que mon oncle a gagné cette fortune dans... dans...

BEAUCORNET

Des spéculations... équivoques ?

PHILIDOR

Oh ! Du tout, Monsieur...

BEAUCORNET

Eh bien, alors ?...

PHILIDOR

Dans une industrie... fort utile... fort nécessaire... indispensable même au bien-être de l'humanité ; mais sur laquelle certains mauvais plaisants jettent une sorte de... discrédit... Bref, c'est dans les engrais que mon oncle a fait fortune... a gagné son petit million...

BEAUCORNET

Son petit million !... Vous serez millionnaire un jour ! Et vous vous laissez arrêter par cette bagatelle ?

PHILIDOR, à part, se levant

En voilà un, au moins, qui n'a pas de préjugé...

BEAUCORNET

Vous connaissez le proverbe : l'argent n'a pas d'... Et c'est tout ce que vous aviez à me dire ?

PHILIDOR

Absolument tout...

BEAUCORNET

Et quand expire le délai que votre oncle vous a donné pour trouver une femme légitime ?

PHILIDOR

Samedi prochain... Monsieur...

BEAUCORNET, avec enthousiasme

Et nous sommes aujourd'hui lundi... Dans mes bras, mon gendre !...

PHILIDOR

Avec plaisir, beau-père !

Ils se jettent dans les bras l'un de l'autre.

BEAUCORNET

Remettez-vous !... Tenez, voici un fauteuil.

II lui tend un fauteuil.

Je vais aller prévenir ces dames...

PHILIDOR

Comment donc ? Ne vous dérangez pas !...

BEAUCORNET

Ah ! Monsieur, que je suis heureux de penser que ma fille a enfin trouvé à se marier suivant son coeur...

Il sort.

PHILIDOR

Et moi ! qui avais toujours rêvé un mariage d'inclination, comme ça se trouve !... Ah bien ! Il m'étonne par exemple ! Si je m'attendais à celle-là !... Je croyais que ma révélation allait lui porter un coup...

SCÈNE III. Les mêmes, Madame Beaucornet, Zéphyrine.

BEAUCORNET, à sa femme qui vient se présenter de dos

Non !... Non !... Va !... Tu peux te retourner...

MADAME BEAUCORNET, saluant

Monsieur...

PHILIDOR, lui rendant son salut

Madame... Je suis enchanté d'avoir l'honneur de vous présenter mes hommages... Je n'avais pas encore fait votre connaissance... de ce côté...

À Zéphyrine.

Mademoiselle !

ZÉPHYRINE, saluant

Monsieur...

BEAUCORNET

Eh bien ! Vous ne devineriez jamais pourquoi Monsieur_Philidor voulait me parler en tête-à-tête ?

MADAME BEAUCORNET et ZÉPHYRINE

Non... Pourquoi ?

PHILIDOR, à part

Comment ? Il va leur dire ?...

BEAUCORNET

Eh bien ! C'est parce qu'il n'osait pas vous avouer qu'il a un oncle millionnaire dont il va hériter !...

MADAME BEAUCORNET

Pas possible !...

ZÉPHYRINE

Comment ? C'est pour cela ?

BEAUCORNET

Rien que pour cela !... Aussi n'ai-je fait aucune observation... Et Monsieur se déclare l'homme le plus satisfait du monde de devenir hic_et_nunc notre gendre...

MADAME BEAUCORNET, mielleusement

Ah ! Monsieur, que vous rendez notre fille heureuse !...

ZÉPHYRINE, à Philidor

Figurez-vous que si je ne vous avais pas connu, j'entrais tout simplement au couvent !...

PHILIDOR

Et imaginez-vous que si vous m'aviez repoussé, j'étais déshérité !...

BEAUCORNET

Hein ? Comme ça se trouve...

Au public.

C'est égal, je n'aurais jamais cru qu'à la cinquantième présentation, ma fille ferait un mariage d'amour !...

24 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica