Proverbe en prose· Proverbe Dramatique en un Acte et en Prose
Le Gentilhomme Campagnard
Personnages
- LE BARON
- LA BARONNE
- CIDALISE, Soeur du Baron
- MONSIEUR GAILLARD, Procureur Fiscal
- MONSIEUR FLEURI, Employé aux Aides
- RUSTAUT
- UN PAYSAN
- VALETS
LE GENTILHOMME CAMPAGNARD
SCÈNE PREMIÈRE. La Baronne, Cidalise.
CIDALISE
Enfin, ma chère soeur, nous pourrons jouir de quelques moments de repos ; mon frère va à la chasse cette après-midi.
LA BARONNE
Quel vacarme il a fait ce matin dans le château ! Quel bruit pendant tout le dîner ! Appelant ses valets, donnant des ordres, grondant, querellant, menaçant...
CIDALISE
Malgré ces défauts, il serait pourtant assez bon mari, sans cette jalousie excessive qui ne nous laisse voir personne.
LA BARONNE
Ah ! Le ciel me l'a donné dans sa colère.
CIDALISE
Il vous aime à sa manière ; mais sa vivacité l'emporte malgré lui.
LA BARONNE
Le barbare ! Respecter si peu l'état où je me trouve !
CIDALISE
Comment vont aujourd'hui vos vapeurs ?
LA BARONNE
Elles sont plus terribles que jamais ; c'est un malaise universel, un frémissement dans les fibres, un trouble dans toute la machine.
CIDALISE
Je vous plains d'autant plus que cet état dure depuis longtemps ; la solitude et l'ennui ne sont pas propres à le guérir : sans voisinage à plus de deux lieues à la ronde... Ah ! Nous vivons cruellement isolées.
LA BARONNE
C'est ce bruit éternel qui me tue.
CIDALISE
Vous m'étonnez : vous, qui avez vécu longtemps dans le tumulte d'une grande ville.
LA BARONNE
Quelle différence ! À la ville, c'est un bruit varié, intéressant, mêlé d'affaires et de plaisirs : à la campagne, c'est un bruit si importun, si bête...
CIDALISE
Depuis deux jourS que la pluie a retenu mon frère à la maison, il est vrai que nous n'avons pas eu un seul instant de tranquillité ; moi, qui suis affamée de lecture, qui aime à occuper mon esprit ; imaginez que je n'ai pu trouver le temps d'achever un roman que j'avais commencé.
LA BARONNE
Le mal n'est pas grand.
CIDALISE
Aussi, je me sens la tête d'une stupidité... Le coeur dans un état d'indolence ....
LA BARONNE
Vous pourrez aujourd'hui réparer le temps perdu.
CIDALISE
Tandis que mon frère sera à la chasse, nous aurons la visite de notre aimable employé aux aides, Monsieur_Fleuri, de Monsieur_Gaillard le procureur_fiscal.
LA BARONNE
Hélas ! Ce sont les seules ressources qui nous restent, pour ne pas périr d'ennui.
CIDALISE
Monsieur_Gaillard a de l'esprit, de la gaieté, de la galanterie : c'est dommage qu'il se serve un peu trop des termes de son métier.
LA BARONNE
Monsieur_Fleuri a le même défaut ; mais il a dans les manières, je ne sais quoi de si intéressant...
CIDALISE
Qu'avez-vous, ma soeur ?
LA BARONNE
Je sens un feu qui me monte à la tête, qui redescend à mon coeur.
CIDALISE
Couchez-vous sur cette chaise longue.
LA BARONNE
Doucement, doucement.
CIDALISE
Tâchez de reposer.
LA BARONNE
J'en ai grand besoin ; je crois que je vais dormir profondément.
CIDALISE
Dormez, dormez, tandis que je vais lire, et donner quelque pâture à mon esprit et à mon coeur.
Elle lit tout bas, et s'interrompt de temps en temps.
Le beau roman ! Quelle suite d'événements et d'aventures prodigieuses ! Quels hommes que ceux de ce temps-là ! La princesse n'a que dix-sept ans, et elle a déjà été enlevée douze fois : heureuse princesse ! Et moi, qui en ai trente-cinq, je n'ai pas eu une seule aventure ! Mon nom ne sera jamais connu, hélas ! Et je mourrai toute entière !
LE BARON, sans être vu
Holà ! Hé ! Picard, la_Tulippe, Rustaut.
LES VALETS
Monsieur, monsieur !
LE BARON
Où êtes-vous donc, vous autres ? Voilà les chiens qui se battent, le mulet s'est détaché, l'âne est dans le bled, les canards se sauvent de la basse cour ; entendez-vous ?
LES VALETS
Oui, Monsieur.
LE BARON
Et allez donc.
LES VALETS
On y va, on y va.
LA BARONNE
Ah ! Bon Dieu ! Quel tintamarre !
CIDALISE
Il vous a réveillée.
LA BARONNE
J'étais dans une espèce d'assoupissement, je commençais un rêve délicieux.
CIDALISE
Et moi, j'étais livrée à des réflexions si touchantes ! Le bruit cesse, tâchez de reprendre votre rêve et de l'achever.
LA BARONNE
Cela n'est pas possible : j'ai été interrompue dans un moment... Je ne m'en consolerai jamais.
CIDALISE
Tâchez du moins de reprendre le sommeil.
LA BARONNE
Si je le puis.
CIDALISE
Et moi, je retourne à ma lecture et à mes réflexions ..... Voilà donc enfin le prince aux genoux de la princesse .... Il me semble que je le vois aux miens, là, bien respectueusement, les regards attachés sur mes yeux... Comme elle répond avec modestie, avec dignité !... Rien de plus admirable ; mais cela est-il bien naturel ? Dissimuler ses sentiments !... Résister... Comment peut-on résister... À un amant, à un prince, à un si beau prince ?... Moi, je céderais, je me précipiterais dans ses bras ; je lui dirais, mon prince... mon prince... J'avais vraiment bien raison. Voilà le prince obligé de fuir : voilà un roi qui arrive... Ah ! Bon Dieu ! C'est encore un rival. Voyons un peu ce que contient la déclaration du roi... Je n'en ai jamais vu de si tendre... La princesse répond avec trop de fierté ; je n'aime point cela ; au fond, c'est un roi ; il est excessivement amoureux ; il parle à merveille .... Mais, le voilà qui s'irrite ; il ne ménage plus rien ; il se livre à des transports !... Il en vient à des extrémités .... Juste ciel ! Que fera-t-elle ?... Elle se dégage de ses bras ; elle le repousse ; elle s'arme d'indignation et de mépris... Cela n'est pas bien : on ne trouve pas des rois tous les jours ; on ne traite point un roi comme un nègre... Moi, je lui aurais parlé avec civilité, avec politesse : je lui aurais dit : Sire, votre majesté me fait voir .... tant de majesté .... Et quand on est aussi majestueux que vous l'êtes...
LE BARON, sans être vu
Ah ! Coquin, te voilà donc attrapé : tu ne m'échapperas pas : tiens, tiens, voilà pour t'apprendre, pour te corriger...
LE PAYSAN, sans être vu
Ah ! Monsieur_le_Baron, pardon, pardon.
LE BARON
Souviens-toi de cette leçon, misérable ; sors d'ici ; et si jamais il t'arrive d'être insolent, tu peux compter que je t'assommerai.
LA BARONNE
Qu'est-il donc arrivé ? Monsieur, Monsieur, voulez-vous me faire mourir ?
SCÈNE II. La Baronne, Cidalise, Le Baron.
LE BARON
Qu'est-ce donc, ma femme ? Qu'avez-vous ? Vous avez crié bien fort.
LA BARONNE
Ah ! Monsieur, ce vacarme affreux .....
LE BARON
C'est moins que rien ; c'est un coquin de paysan qui a manqué de respect... À un de mes valets ; je l'ai châtié, mais cela n'a pas été long.
LA BARONNE
Vous savez que le moindre bruit est mortel pour moi ; mais vous n'avez aucune délicatesse ; vous m'ayez réveillée en sursaut.
LE BARON
Comment ? Vous dormiez ?
LA BARONNE
Sans doute, je n'ai pas fermé l'oeil cette nuit.
LE BARON
Est-ce ma faute ? La nuit je dors tout d'un trait : ce n'est pas moi, du moins, qui trouble votre sommeil.
LA BARONNE
Eh ! Non, Monsieur ; mais le jour, le jour ....
LE BARON
Ah ! C'est autre chose : vous ne vous mêlez de rien ; tout retombe sur moi : il faut pourtant tenir ses gens en haleine, parler, agir ; et d'ailleurs, il me semble que le bruit ranime, il tient compagnie.
CIDALISE
Il est vrai que nous n'en avons pas d'autre dans ce malheureux château.
LE BARON
Comment ? Est-ce que vous vous croyez seule ? N'avez-vous pas des valets, des fermiers, des chiens, des chevaux ; et moi, me comptez-vous pour rien ?
LA BARONNE
Ah ! Nous aurions grand tort, au bruit que vous faites.
LE BARON
Mais, où diable avez-vous pris ces maudites vapeurs ? Pour moi, je n'y comprends rien : mon château est dans une si belle situation ! C'est un air si pur, une terre, un ciel !...
CIDALISE
N'allez-vous-vous pas nous persuader que nous avons pour compagnie, le ciel et la terre ?
LE BARON
Eh ! Sans doute : ah çà, ma femme, mon monde est rassemblé pour la chasse ; je pars tout de suite : allez faire un tour de jardin, et que je vous trouve gaie et gaillarde à mon retour.
LA BARONNE
Adieu, Monsieur.
LE BARON, revenant
À propos, j'ai une prière à vous faire ; c'est de renvoyer ce petit commis, et ce procureur_fiscal, s'ils viennent vous voir.
LA BARONNE
Et pourquoi, s'il vous plaît ?
LE BARON
Parce_qu'ils me déplaisent.
LA BARONNE
Monsieur_Fleuri fait voir tant d'attachement pour vous.
LE BARON
Mauvais signe, car je n'ai jamais rien fait pour le mériter.
CIDALISE
Monsieur_Gaillard ....
LE BARON
Me paraît bien digne de sa place ; il a toujours l'air de minuter quelqu'acte clandestin pour confisquer une femme à son profit ; je ne veux point de tout cela chez moi.
LA BARONNE
Mais, Monsieur ....
LE BARON
Mais, Madame, cette compagnie n'est point faite pour vous : deux petits drôles, un praticien, un rat_de_cave !
Praticien : Celui qui connaît la manière de procéder en justice.Il s'est dit de tous ceux qui s'occupaient d'affaires juridiques, procureurs, avocats, greffiers. [L]
LA BARONNE
Vous prenez un ton bien méprisant.
LE BARON
Comme il convient à un gentilhomme.
CIDALISE
Mais, mon frère, s'il n'y a personne autre à voir, faut-il donc vivre dans une solitude continuelle ?
LE BARON
N'avez-vous pas vos livres ? Lisez des romans : mais je ne prétends pas que vous en fassiez : du reste, réjouissez-vous, comme il vous plaira. Ma soeur, une fille doit savoir s'amuser toute seule. Pour vous, ma femme, vous m'aimez, je vous aime, que vous faut il de plus ?
LA BARONNE
Ah !
LE BARON
Ce sont vos vapeurs qui vous reprennent ?
LE BARON
Oui.
LE BARON
Tant pis : en un mot, je suis violent ; vous me connaissez : je vous déclare que si je les retrouve dans ma maison, je suis capable de leur faire un mauvais parti ; adieu, Mesdames ; vous m'entendez ?
SCÈNE III. La Baronne, Cidalise.
CIDALISE
Mon frère, mon frère, vous me poussez à bout.
LA BARONNE
Mon mari, vous en ferez tant.
CIDALISE
Vous ne savez pas de quoi une fille est capable.
LA BARONNE
Vous ne connaissez pas les femmes.
CIDALISE
Des soupçons !
LA BARONNE
De la défiance !
CIDALISE
Des mépris !
LA BARONNE
De l'esclavage !
CIDALISE
M'ôter un procureur_fiscal !
LA BARONNE
Ne pas me permettre un commis aux aides !
CIDALISE
C'est une rigueur ......
LA BARONNE
C'est une tyrannie ; mais, ma soeur, que dites-vous de cette scène affreuse qu'il vient de nous faire ?
CIDALISE
Je dis que j'en ai vu mille, toutes pareilles dans les romans : ce sont des incidents qui raniment l'intérêt.
LA BARONNE
Et que fait-on en pareil cas ?
CIDALISE
On va son train ; on continue de se voir ; Diantre, si un roman finissait-là, à la défense d'un frère, ou d'un mari, cela serait contre toutes les règles, et l'auteur serait sifflé.
LA BARONNE
Mais, si on est surpris.
CIDALISE
On tue, ou on est tué : c'est égal, le roman va toujours.
LA BARONNE
Vous me faites frémir.
CIDALISE
Cependant, il y a des précautions à prendre : par exemple, il y toujours dans ces cas-là, une petite porte de jardin, pour introduire les gens en secret ; heureusement nous en avons une, et précisément j'ai eu aujourd'hui l'attention de l'ouvrir moi-même.
LA BARONNE
Ah ! Courez la refermer.
CIDALISE
Je m'en garderai bien.
LA BARONNE
S'il arrivait un malheur.
CIDALISE
Que craignez-vous ? Votre mari sort d'un côté, ils entrent de l'autre.
LA BARONNE
Non, je ne veux plus les voir absolument.
CIDALISE
Il faut les voir pourtant, pour leur donner leur congé.
LA BARONNE
Il est vrai. Croyez-vous que mon mari soit parti ?
CIDALISE
Je n'en doute pas... Attendez... Il me semble que je l'entends : voici du nouveau ; il parle beaucoup plus bas qu'à l'ordinaire : il se forme un peu.
LE BARON, sans être vu
Où est ma femme ?
UN VALET
Je crois qu'elle est descendue dans le jardin.
LE BARON
Eh bien, sonne.
Ici on sonne du cor.
LA BARONNE
Ah ! Juste ciel ! Je meurs : grâce, grâce, Monsieur, miséricorde !
SCÈNE IV. La Baronne, Cidalise, Le Baron.
LE BARON
Quoi ! Vous étiez là ? La fleur m'a dit que vous vous promeniez dans le jardin.
LA BARONNE
Vous avez résolu ma mort, assurément.
LE BARON
Je suis fâché ; mais pourtant je suis surpris de la peine que cela vous a faite, car c'est, en vérité, la fanfare la plus brillante ....
LA BARONNE
Je ne m'y connais pas, Monsieur.
LE BARON
C'est que vous avez été surprise, cela vous a empêché de la bien entendre. Hé ! Lafleur, pour faire plaisir à Madame, recommence à sonner.
LA BARONNE
Ah ! Par pitié, par pitié ! ....
LE BARON
Eh bien, ce sera pour une autre fois ; mais il y a remède à tout : je vais donner vingt coups de bâton à ce coquin qui m'a trompé : vous entendrez cette expédition ; cela vous réjouira.
LA BARONNE
Eh ! Non, Monsieur, la paix, la tranquillité, c'est tout ce que je veux.
LE BARON, derrière le théâtre
Tu as beau t'échapper ; je t'attraperai, je t'attraperai.
SCENE V. La Baronne, Cidalise.
CIDALISE
Enfin, nous en sommes débarrassées : le voilà parti.
LA BARONNE
J'ai toujours là le son de ce malheureux cor : il m'a bouleversé la tête horriblement.
CIDALISE
Couchez-vous, si vous m'en croyez.
LA BARONNE
Je crois, en effet que cela pourra me tranquilliser.
CIDALISE
Et moi je vais poursuivre mon roman. Voilà la guerre allumée ; le roi marche à la tête de son armée ; le Prince à la tête de la sienne. La bataille se donne : trente mille hommes sont tués : quelle gloire pour la Princesse !... Cependant elle reste seule, enfermée dans un château... Que je la plains ! Me voilà, me voilà moi-même... Elle parle des troubles de son coeur ; ah ! J'ai un coeur aussi : ses sens sont agités ; qui est-ce qui n'a pas des sens ?
SCÈNE VI. La Baronne, Cidalise, Monsieur Fleuri, Monsieur Gaillard.
MONSIEUR GAILLARD
MEsdames, nous voilà rendus à l'assignation.
MONSIEUR FLEURI
Nous venons terminer ici notre petite tournée.
LA BARONNE
Pardon, Messieurs, si je ne me lève pas.
MONSIEUR GAILLARD
Votre santé serait-elle encore en défaut ?
LA BARONNE
Je suis plus malade que jamais.
MONSIEUR FLEURI
Que je vous plains !
Lui prenant la main.
Je prends un si vif intérêt à ce qui vous touche, c'est une passion...
LA BARONNE
Ah ! Vous me serrez trop.
MONSIEUR FLEURI
Pardon : mais si vous vouliez me confier la régie de votre santé ?
LA BARONNE
Avez-vous quelques connaissances en médecine ?
MONSIEUR FLEURI
C'est mon premier métier : ne vous ai-je pas dit que mon père était médecin ? Voulez-vous bien permettre que j'aie l'honneur de vous tâter le pouls ?
LA BARONNE
Très volontiers : ou allez-vous donc ?
MONSIEUR FLEURI
C'est que je le cherche : ah ! Je crois que je le tiens.
LA BARONNE
Qu'en dites-vous ?
MONSIEUR FLEURI
Il tombe quelquefois en contravention ; mais nous rectifierons tout cela, et si vous daignez m'honorer de votre confiance...
LA BARONNE
Vous l'avez, Monsieur_Fleuri, vous l'avez.
MONSIEUR FLEURI
Je vais gager que vous éprouvez des battements de coeur.
LA BARONNE
Ah ! Sans cesse.
MONSIEUR FLEURI
Je le crois même un peu gonflé ; permettez qu'avec le plus profond respect...
LA BARONNE
Ôtez votre main.
MONSIEUR FLEURI
Pardon ; mais ce n'est qu'à fur_et_mesure d'instruction que je puis procéder bien en règle ; il me reste encore quelques questions à vous faire sur votre tempérament.
LA BARONNE
Hélas ! Je n'en ai plus ; il est totalement ruiné.
MONSIEUR FLEURI
Il reviendra.
LA BARONNE
Vous m'en répondez, Monsieur_Fleuri ?
MONSIEUR FLEURI, lui baisant la main
J'en fais mon affaire ; il conviendra aussi que je sache un peu comment Monsieur_le_Baron...
LA BARONNE
Ah ! Cela sera bientôt dit.
MONSIEUR FLEURI
Allons : répondez-moi sur faits et articles ; mais point de fraudes, elles ne pourraient tourner qu'à votre détriment.
MONSIEUR GAILLARD
Pour vous, ma belle demoiselle, vous êtes bien heureuse : en fait de santé, vous avez le fond et la forme.
CIDALISE
Vous êtes toujours galant.
MONSIEUR GAILLARD
Mais quel dommage que tant d'appas demeurent en séquestre ! Je vous ferais bientôt entrer en pleine jouissance, si vous vouliez me constituer votre procureur ad-hoc.
CIDALISE
Il me semble, Monsieur_Gaillard, que vous employez des termes que je n'ai jamais vus dans les romans.
MONSIEUR GAILLARD
Bon : vos romans d'aujourd'hui ne sont remplis que de fadeurs ; ils sont écrits par des gens qui n'entendent pas les affaires. Il n'en était pas de même autrefois : connaissez-vous les arrêts de la cour d'amour ?
CIDALISE
Non.
MONSIEUR GAILLARD
C'est un excellent livre ; je veux vous le prêter : vous y verrez, ma belle demoiselle, que toutes les contestations amoureuses se décidaient alors, en justice réglée : après les poursuites convenables, l'amant se faisait adjuger d'abord de petites provisions, et ensuite le possessoire.
Possessoire : Terme de jurisprudence. Qui est relatif à la possession et, spécialement, aux procès de possession. [L]
CIDALISE
Voilà un vilain mot.
MONSIEUR GAILLARD
C'est pourtant une belle chose : lorsqu'on était lésé, on allait droit à la partie adverse .....
CIDALISE
Vous êtes vif, extrêmement vif.
MONSIEUR GAILLARD
Et l'on exerçait la contrainte par corps.
Il l'embrasse.
CIDALISE
Il est charmant : mais cela est un peu dur ; je n'aime point les voies de rigueur.
MONSIEUR GAILLARD
Eh bien, ma belle demoiselle, transigeons à l'amiable, je ne demande pas mieux.
CIDALISE
C'est à merveille ; mais je ne vois point là d'aventures, et ce sont les aventures que j'aime ; je voudrais des obstacles, des ruses, des chamaillis d'amants et de rivaux, des craintes, des dangers, des traverses...
Chamaillis : En langage familier, mêlée, combat où l'on chamaille ; dispute bruyante. [L]
MONSIEUR GAILLARD
En manque-t-on jamais ? Et par exemple, n'avez-vous pas un frère qui voudrait appeler comme d'abus de notre petite transaction, et qui ne m'aime guère, à ce qu'il me semble ?
CIDALISE
Vraiment, j'oubliAis de vous dire qu'il nous a signifié l'ordre de vous donner votre congé, ainsi qu'à Monsieur_Fleuri.
MONSIEUR FLEURI
À moi, Mademoiselle ?
CIDALISE
Rien de plus vrai.
MONSIEUR GAILLARD
Ah ! Cela ne m'épouvante guère ; je lui montrerai ce que c'est qu'un procureur_fiscal ; nous verrons s'il me fera déguerpir.
LA BARONNE
Mais vous ne savez pas que dans sa violence, il a juré que s'il vous rencontrait dans sa maison, il vous ferait, à tous deux, un mauvais parti.
MONSIEUR FLEURI
Un mauvais parti ! S'il s'en avisait, il aurait bientôt les soixante fermiers-généraux sur les bras : mais, n'importe, sortons, Monsieur_Gaillard.
MONSIEUR GAILLARD
Sortons, sortons, Monsieur_Fleuri : je n'ai pas peur non plus ; mais je suis prudent : ce n'est pas que s'il me tuait, j'ai un frère qui entend les affaires aussi bien que moi ; je suis assuré qu'il viendrait à bout de ruiner Monsieur_le_Baron ; j'en aurais le plaisir : mais sortons, sortons...
CIDALISE
Êtes-vous fous, de vous épouvanter si fort : mon frère est à la chasse, et il ne revient jamais qu'au bout de deux ou trois heures.
MONSIEUR GAILLARD
Êtes-vous bien assurée qu'il ne comparaîtra pas ?
CIDALISE
Vous y pouvez compter.
MONSIEUR GAILLARD
Eh bien, relions, puisque ces dames veulent bien nous continuer l'audience.
MONSIEUR FLEURI
Je tremble toujours.
MONSIEUR GAILLARD
Je ne suis pas bien rassuré.
CIDALISE
Mon cher Monsieur_Gaillard !
LA BARONNE
Mon cher Monsieur_Fleuri ! Vous êtes toute ma consolation.
LE BARON, sans être vu
Eh ! Rustaut, tu dis que tu les as vus ?
RUSTAUT
Oui, Monsieur.
LA BARONNE
C'est mon mari, c'est lui-même ; qu'allons-nous devenir ?
LE BARON
Tous deux ensemble ?
RUSTAUT
Oui, Monsieur.
LE BARON
Parla petite porte du jardin ?
RUSTAUT
Oui, Monsieur.
MONSIEUR FLEURI
Ah ! Ciel !
LE BARON
Où sont-ils ?
MONSIEUR GAILLARD
Je frémis.
RUSTAUT
Dans l'appartement de Madame.
LA BARONNE
Allons : il faut s'en débarrasser, et les tuer tout à l'heure.
MONSIEUR FLEURI
Nous tuer ! Miséricorde !
RUSTAUT
Vous effraierez Madame_la_Baronne.
LE BARON
Bon ! L'effrayer : je les tuerai, dans sa chambre, à ses pieds, dans ses bras.
CIDALISE
Cachez-vous.
MONSIEUR GAILLARD
Hélas ! Où se cacher ?
LA BARONNE
Sauvez-vous.
MONSIEUR FLEURI
Il nous tuera.
LE BARON
Heureusement j'ai mon fusil à deux coups chargé à balles.
RUSTAUT
Vous allez causer quelque malheur.
LE BARON
Je veux m'en défaire une fois pour toutes, et me tirer d'inquiétude : point de quartier ; allons, entrons.
CIDALISE
Il est de ce côté, sauvez-vous de l'autre ; eh ! Allez donc, courez.
RUSTAUT
Monsieur, Monsieur, les voilà qui se sauvent.
Le Baron tire deux coups de fusil.
Ils sont à bas.
CIDALISE et LABARONNE
Ah ! Je me meurs !
LE BARON
Sont-ils bien morts ?
RUSTAUT
Leur affaire est faite.
LE BARON
Va-t-en les enterrer dans le jardin.
SCÈNE VII. Cidalise, La Baronne, Le Baron.
LE BARON
Les voilà toutes deux évanouies : je m'y attendAis : pour deux chiens de chasse tués ! Voilà bien de quoi ! Au surplus, j'ai très bien fait : le chien qui les avait mordus devant moi, était enragé ; eh ! Ma femme, ma soeur !
LA BARONNE
Ah ! Monsieur, vous venez de commettre une action horrible.
CIDALISE
Mon frère, vous êtes un monstre.
LE BARON
Une action horrible ! Un monstre ! Voilà bien les femmes ; mais ce n'est pas le tout, je crains seulement d'être arrivé trop tard ; ma femme, ma soeur, il me faut ici un aveu sincère de tout ce qui s'est passé ; ne vous ont-ils point fait de certaines caresses ?
LA BARONNE
Quoi ! Monsieur, vous nous croyez capables...
LE BARON
Capables ! Eh bien, capables ou non ; répondez.
CIDALISE
Ah ? Bon Dieu ! Quelle horreur ! Quelle indignité !
LE BARON
Il est bien question ici d'indignité, d'horreur ! Je ne me paie pas de ces réponses-là ; c'est que votre vie n'est pas en sûreté, s'ils vous ont seulement léché les mains.
CIDALISE
Mon frère, vous avez des expressions...
LE BARON
Allons, il faut tout avouer : j'ai d'autant plus sujet de craindre, que je suis assuré que vous les aimiez.
LA BARONNE
Moi, Monsieur !
CIDALISE
Moi, mon frère !
LE BARON
Eh oui, vous-mêmes : vous souffriez toutes leurs sottises ; ils sautAient sur vous toute la journée.
LA BARONNE
Ah, ciel ! Peut-on concevoir ?...
CIDALISE
Peut-on imaginer ?...
LE BARON
Vous me feriez damner, vous autres : est-ce que ces deux coups de fusil vous ont tourné la tête ? Quoi ! Vous oseriez me soutenir que vous n'étiez pas folles toutes deux, de Brifaut et de Miraut ?
LA BARONNE
De Brifaut !
CIDALISE
De Miraut !
LE BARON
Eh, oui ! De ces deux chiens que je viens de tuer.
LA BARONNE
Ah ! Je respire.
LE BARON
Un chien enragé les a mordus à cent pas d'ici : ils se sont sauvés au château ; j'ai couru après eux ; on m'a dit qu'ils étaient dans votre appartement.
LA BARONNE
Cela se peut ; mais non pas dans ma chambre, je ne les ai point vus.
LE BARON
Et voilà ce que je vous demande depuis deux heures ; où diable aviez-vous donc l'esprit toutes deux ?
CIDALISE
Mon frère, ces deux coups de fusil...
LA BARONNE
Monsieur, l'ébranlement, la commotion... Si vous saviez la peur que vous nous avez causée... On serait troublé à moins, je vous le jure.
LE BARON
Allons, de la joie : vous en voilà débarrassées.
LA BARONNE
Pour longtemps, à ce que je crois.
LE BARON
Comment ! Pour longtemps ? Pour toujours : ils ne reviendront pas, j'en réponds.
LA BARONNE
Hélas !
CIDALISE
Voilà pourtant une aventure dans toutes les formes, tragique et comique tout à la fois : je suis assez contente de ma journée.
Le mot du proverbe est : plus de peur que de mal.
texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0