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un seul est le mot juste.

Proverbe en prose· Proverbe Dramatique en un Acte et en Prose

Le Gentilhomme Campagnard

Charles Borde· imprimée en 1785· 8 personnages

Personnages

  • LE BARON
  • LA BARONNE
  • CIDALISE, Soeur du Baron
  • MONSIEUR GAILLARD, Procureur Fiscal
  • MONSIEUR FLEURI, Employé aux Aides
  • RUSTAUT
  • UN PAYSAN
  • VALETS

LE GENTILHOMME CAMPAGNARD

SCÈNE PREMIÈRE. La Baronne, Cidalise.

CIDALISE

Enfin, ma chère soeur, nous pourrons jouir de quelques moments de repos ; mon frère va à la chasse cette après-midi.

LA BARONNE

Quel vacarme il a fait ce matin dans le château ! Quel bruit pendant tout le dîner ! Appelant ses valets, donnant des ordres, grondant, querellant, menaçant...

CIDALISE

Malgré ces défauts, il serait pourtant assez bon mari, sans cette jalousie excessive qui ne nous laisse voir personne.

LA BARONNE

Ah ! Le ciel me l'a donné dans sa colère.

CIDALISE

Il vous aime à sa manière ; mais sa vivacité l'emporte malgré lui.

LA BARONNE

Le barbare ! Respecter si peu l'état où je me trouve !

CIDALISE

Comment vont aujourd'hui vos vapeurs ?

LA BARONNE

Elles sont plus terribles que jamais ; c'est un malaise universel, un frémissement dans les fibres, un trouble dans toute la machine.

CIDALISE

Je vous plains d'autant plus que cet état dure depuis longtemps ; la solitude et l'ennui ne sont pas propres à le guérir : sans voisinage à plus de deux lieues à la ronde... Ah ! Nous vivons cruellement isolées.

LA BARONNE

C'est ce bruit éternel qui me tue.

CIDALISE

Vous m'étonnez : vous, qui avez vécu longtemps dans le tumulte d'une grande ville.

LA BARONNE

Quelle différence ! À la ville, c'est un bruit varié, intéressant, mêlé d'affaires et de plaisirs : à la campagne, c'est un bruit si importun, si bête...

CIDALISE

Depuis deux jourS que la pluie a retenu mon frère à la maison, il est vrai que nous n'avons pas eu un seul instant de tranquillité ; moi, qui suis affamée de lecture, qui aime à occuper mon esprit ; imaginez que je n'ai pu trouver le temps d'achever un roman que j'avais commencé.

LA BARONNE

Le mal n'est pas grand.

CIDALISE

Aussi, je me sens la tête d'une stupidité... Le coeur dans un état d'indolence ....

LA BARONNE

Vous pourrez aujourd'hui réparer le temps perdu.

CIDALISE

Tandis que mon frère sera à la chasse, nous aurons la visite de notre aimable employé aux aides, Monsieur_Fleuri, de Monsieur_Gaillard le procureur_fiscal.

LA BARONNE

Hélas ! Ce sont les seules ressources qui nous restent, pour ne pas périr d'ennui.

CIDALISE

Monsieur_Gaillard a de l'esprit, de la gaieté, de la galanterie : c'est dommage qu'il se serve un peu trop des termes de son métier.

LA BARONNE

Monsieur_Fleuri a le même défaut ; mais il a dans les manières, je ne sais quoi de si intéressant...

CIDALISE

Qu'avez-vous, ma soeur ?

LA BARONNE

Je sens un feu qui me monte à la tête, qui redescend à mon coeur.

CIDALISE

Couchez-vous sur cette chaise longue.

LA BARONNE

Doucement, doucement.

CIDALISE

Tâchez de reposer.

LA BARONNE

J'en ai grand besoin ; je crois que je vais dormir profondément.

CIDALISE

Dormez, dormez, tandis que je vais lire, et donner quelque pâture à mon esprit et à mon coeur.

Elle lit tout bas, et s'interrompt de temps en temps.

Le beau roman ! Quelle suite d'événements et d'aventures prodigieuses ! Quels hommes que ceux de ce temps-là ! La princesse n'a que dix-sept ans, et elle a déjà été enlevée douze fois : heureuse princesse ! Et moi, qui en ai trente-cinq, je n'ai pas eu une seule aventure ! Mon nom ne sera jamais connu, hélas ! Et je mourrai toute entière !

LE BARON, sans être vu

Holà ! Hé ! Picard, la_Tulippe, Rustaut.

LES VALETS

Monsieur, monsieur !

LE BARON

Où êtes-vous donc, vous autres ? Voilà les chiens qui se battent, le mulet s'est détaché, l'âne est dans le bled, les canards se sauvent de la basse cour ; entendez-vous ?

LES VALETS

Oui, Monsieur.

LE BARON

Et allez donc.

LES VALETS

On y va, on y va.

LA BARONNE

Ah ! Bon Dieu ! Quel tintamarre !

CIDALISE

Il vous a réveillée.

LA BARONNE

J'étais dans une espèce d'assoupissement, je commençais un rêve délicieux.

CIDALISE

Et moi, j'étais livrée à des réflexions si touchantes ! Le bruit cesse, tâchez de reprendre votre rêve et de l'achever.

LA BARONNE

Cela n'est pas possible : j'ai été interrompue dans un moment... Je ne m'en consolerai jamais.

CIDALISE

Tâchez du moins de reprendre le sommeil.

LA BARONNE

Si je le puis.

CIDALISE

Et moi, je retourne à ma lecture et à mes réflexions ..... Voilà donc enfin le prince aux genoux de la princesse .... Il me semble que je le vois aux miens, là, bien respectueusement, les regards attachés sur mes yeux... Comme elle répond avec modestie, avec dignité !... Rien de plus admirable ; mais cela est-il bien naturel ? Dissimuler ses sentiments !... Résister... Comment peut-on résister... À un amant, à un prince, à un si beau prince ?... Moi, je céderais, je me précipiterais dans ses bras ; je lui dirais, mon prince... mon prince... J'avais vraiment bien raison. Voilà le prince obligé de fuir : voilà un roi qui arrive... Ah ! Bon Dieu ! C'est encore un rival. Voyons un peu ce que contient la déclaration du roi... Je n'en ai jamais vu de si tendre... La princesse répond avec trop de fierté ; je n'aime point cela ; au fond, c'est un roi ; il est excessivement amoureux ; il parle à merveille .... Mais, le voilà qui s'irrite ; il ne ménage plus rien ; il se livre à des transports !... Il en vient à des extrémités .... Juste ciel ! Que fera-t-elle ?... Elle se dégage de ses bras ; elle le repousse ; elle s'arme d'indignation et de mépris... Cela n'est pas bien : on ne trouve pas des rois tous les jours ; on ne traite point un roi comme un nègre... Moi, je lui aurais parlé avec civilité, avec politesse : je lui aurais dit : Sire, votre majesté me fait voir .... tant de majesté .... Et quand on est aussi majestueux que vous l'êtes...

LE BARON, sans être vu

Ah ! Coquin, te voilà donc attrapé : tu ne m'échapperas pas : tiens, tiens, voilà pour t'apprendre, pour te corriger...

LE PAYSAN, sans être vu

Ah ! Monsieur_le_Baron, pardon, pardon.

LE BARON

Souviens-toi de cette leçon, misérable ; sors d'ici ; et si jamais il t'arrive d'être insolent, tu peux compter que je t'assommerai.

LA BARONNE

Qu'est-il donc arrivé ? Monsieur, Monsieur, voulez-vous me faire mourir ?

SCÈNE II. La Baronne, Cidalise, Le Baron.

LE BARON

Qu'est-ce donc, ma femme ? Qu'avez-vous ? Vous avez crié bien fort.

LA BARONNE

Ah ! Monsieur, ce vacarme affreux .....

LE BARON

C'est moins que rien ; c'est un coquin de paysan qui a manqué de respect... À un de mes valets ; je l'ai châtié, mais cela n'a pas été long.

LA BARONNE

Vous savez que le moindre bruit est mortel pour moi ; mais vous n'avez aucune délicatesse ; vous m'ayez réveillée en sursaut.

LE BARON

Comment ? Vous dormiez ?

LA BARONNE

Sans doute, je n'ai pas fermé l'oeil cette nuit.

LE BARON

Est-ce ma faute ? La nuit je dors tout d'un trait : ce n'est pas moi, du moins, qui trouble votre sommeil.

LA BARONNE

Eh ! Non, Monsieur ; mais le jour, le jour ....

LE BARON

Ah ! C'est autre chose : vous ne vous mêlez de rien ; tout retombe sur moi : il faut pourtant tenir ses gens en haleine, parler, agir ; et d'ailleurs, il me semble que le bruit ranime, il tient compagnie.

CIDALISE

Il est vrai que nous n'en avons pas d'autre dans ce malheureux château.

LE BARON

Comment ? Est-ce que vous vous croyez seule ? N'avez-vous pas des valets, des fermiers, des chiens, des chevaux ; et moi, me comptez-vous pour rien ?

LA BARONNE

Ah ! Nous aurions grand tort, au bruit que vous faites.

LE BARON

Mais, où diable avez-vous pris ces maudites vapeurs ? Pour moi, je n'y comprends rien : mon château est dans une si belle situation ! C'est un air si pur, une terre, un ciel !...

CIDALISE

N'allez-vous-vous pas nous persuader que nous avons pour compagnie, le ciel et la terre ?

LE BARON

Eh ! Sans doute : ah çà, ma femme, mon monde est rassemblé pour la chasse ; je pars tout de suite : allez faire un tour de jardin, et que je vous trouve gaie et gaillarde à mon retour.

LA BARONNE

Adieu, Monsieur.

LE BARON, revenant

À propos, j'ai une prière à vous faire ; c'est de renvoyer ce petit commis, et ce procureur_fiscal, s'ils viennent vous voir.

LA BARONNE

Et pourquoi, s'il vous plaît ?

LE BARON

Parce_qu'ils me déplaisent.

LA BARONNE

Monsieur_Fleuri fait voir tant d'attachement pour vous.

LE BARON

Mauvais signe, car je n'ai jamais rien fait pour le mériter.

CIDALISE

Monsieur_Gaillard ....

LE BARON

Me paraît bien digne de sa place ; il a toujours l'air de minuter quelqu'acte clandestin pour confisquer une femme à son profit ; je ne veux point de tout cela chez moi.

LA BARONNE

Mais, Monsieur ....

LE BARON

Mais, Madame, cette compagnie n'est point faite pour vous : deux petits drôles, un praticien, un rat_de_cave !

Praticien : Celui qui connaît la manière de procéder en justice.Il s'est dit de tous ceux qui s'occupaient d'affaires juridiques, procureurs, avocats, greffiers. [L]

LA BARONNE

Vous prenez un ton bien méprisant.

LE BARON

Comme il convient à un gentilhomme.

CIDALISE

Mais, mon frère, s'il n'y a personne autre à voir, faut-il donc vivre dans une solitude continuelle ?

LE BARON

N'avez-vous pas vos livres ? Lisez des romans : mais je ne prétends pas que vous en fassiez : du reste, réjouissez-vous, comme il vous plaira. Ma soeur, une fille doit savoir s'amuser toute seule. Pour vous, ma femme, vous m'aimez, je vous aime, que vous faut il de plus ?

LA BARONNE

Ah !

LE BARON

Ce sont vos vapeurs qui vous reprennent ?

LE BARON

Oui.

LE BARON

Tant pis : en un mot, je suis violent ; vous me connaissez : je vous déclare que si je les retrouve dans ma maison, je suis capable de leur faire un mauvais parti ; adieu, Mesdames ; vous m'entendez ?

SCÈNE III. La Baronne, Cidalise.

CIDALISE

Mon frère, mon frère, vous me poussez à bout.

LA BARONNE

Mon mari, vous en ferez tant.

CIDALISE

Vous ne savez pas de quoi une fille est capable.

LA BARONNE

Vous ne connaissez pas les femmes.

CIDALISE

Des soupçons !

LA BARONNE

De la défiance !

CIDALISE

Des mépris !

LA BARONNE

De l'esclavage !

CIDALISE

M'ôter un procureur_fiscal !

LA BARONNE

Ne pas me permettre un commis aux aides !

CIDALISE

C'est une rigueur ......

LA BARONNE

C'est une tyrannie ; mais, ma soeur, que dites-vous de cette scène affreuse qu'il vient de nous faire ?

CIDALISE

Je dis que j'en ai vu mille, toutes pareilles dans les romans : ce sont des incidents qui raniment l'intérêt.

LA BARONNE

Et que fait-on en pareil cas ?

CIDALISE

On va son train ; on continue de se voir ; Diantre, si un roman finissait-là, à la défense d'un frère, ou d'un mari, cela serait contre toutes les règles, et l'auteur serait sifflé.

LA BARONNE

Mais, si on est surpris.

CIDALISE

On tue, ou on est tué : c'est égal, le roman va toujours.

LA BARONNE

Vous me faites frémir.

CIDALISE

Cependant, il y a des précautions à prendre : par exemple, il y toujours dans ces cas-là, une petite porte de jardin, pour introduire les gens en secret ; heureusement nous en avons une, et précisément j'ai eu aujourd'hui l'attention de l'ouvrir moi-même.

LA BARONNE

Ah ! Courez la refermer.

CIDALISE

Je m'en garderai bien.

LA BARONNE

S'il arrivait un malheur.

CIDALISE

Que craignez-vous ? Votre mari sort d'un côté, ils entrent de l'autre.

LA BARONNE

Non, je ne veux plus les voir absolument.

CIDALISE

Il faut les voir pourtant, pour leur donner leur congé.

LA BARONNE

Il est vrai. Croyez-vous que mon mari soit parti ?

CIDALISE

Je n'en doute pas... Attendez... Il me semble que je l'entends : voici du nouveau ; il parle beaucoup plus bas qu'à l'ordinaire : il se forme un peu.

LE BARON, sans être vu

Où est ma femme ?

UN VALET

Je crois qu'elle est descendue dans le jardin.

LE BARON

Eh bien, sonne.

Ici on sonne du cor.

LA BARONNE

Ah ! Juste ciel ! Je meurs : grâce, grâce, Monsieur, miséricorde !

SCÈNE IV. La Baronne, Cidalise, Le Baron.

LE BARON

Quoi ! Vous étiez là ? La fleur m'a dit que vous vous promeniez dans le jardin.

LA BARONNE

Vous avez résolu ma mort, assurément.

LE BARON

Je suis fâché ; mais pourtant je suis surpris de la peine que cela vous a faite, car c'est, en vérité, la fanfare la plus brillante ....

LA BARONNE

Je ne m'y connais pas, Monsieur.

LE BARON

C'est que vous avez été surprise, cela vous a empêché de la bien entendre. Hé ! Lafleur, pour faire plaisir à Madame, recommence à sonner.

LA BARONNE

Ah ! Par pitié, par pitié ! ....

LE BARON

Eh bien, ce sera pour une autre fois ; mais il y a remède à tout : je vais donner vingt coups de bâton à ce coquin qui m'a trompé : vous entendrez cette expédition ; cela vous réjouira.

LA BARONNE

Eh ! Non, Monsieur, la paix, la tranquillité, c'est tout ce que je veux.

LE BARON, derrière le théâtre

Tu as beau t'échapper ; je t'attraperai, je t'attraperai.

SCENE V. La Baronne, Cidalise.

CIDALISE

Enfin, nous en sommes débarrassées : le voilà parti.

LA BARONNE

J'ai toujours là le son de ce malheureux cor : il m'a bouleversé la tête horriblement.

CIDALISE

Couchez-vous, si vous m'en croyez.

LA BARONNE

Je crois, en effet que cela pourra me tranquilliser.

CIDALISE

Et moi je vais poursuivre mon roman. Voilà la guerre allumée ; le roi marche à la tête de son armée ; le Prince à la tête de la sienne. La bataille se donne : trente mille hommes sont tués : quelle gloire pour la Princesse !... Cependant elle reste seule, enfermée dans un château... Que je la plains ! Me voilà, me voilà moi-même... Elle parle des troubles de son coeur ; ah ! J'ai un coeur aussi : ses sens sont agités ; qui est-ce qui n'a pas des sens ?

SCÈNE VI. La Baronne, Cidalise, Monsieur Fleuri, Monsieur Gaillard.

MONSIEUR GAILLARD

MEsdames, nous voilà rendus à l'assignation.

MONSIEUR FLEURI

Nous venons terminer ici notre petite tournée.

LA BARONNE

Pardon, Messieurs, si je ne me lève pas.

MONSIEUR GAILLARD

Votre santé serait-elle encore en défaut ?

LA BARONNE

Je suis plus malade que jamais.

MONSIEUR FLEURI

Que je vous plains !

Lui prenant la main.

Je prends un si vif intérêt à ce qui vous touche, c'est une passion...

LA BARONNE

Ah ! Vous me serrez trop.

MONSIEUR FLEURI

Pardon : mais si vous vouliez me confier la régie de votre santé ?

LA BARONNE

Avez-vous quelques connaissances en médecine ?

MONSIEUR FLEURI

C'est mon premier métier : ne vous ai-je pas dit que mon père était médecin ? Voulez-vous bien permettre que j'aie l'honneur de vous tâter le pouls ?

LA BARONNE

Très volontiers : ou allez-vous donc ?

MONSIEUR FLEURI

C'est que je le cherche : ah ! Je crois que je le tiens.

LA BARONNE

Qu'en dites-vous ?

MONSIEUR FLEURI

Il tombe quelquefois en contravention ; mais nous rectifierons tout cela, et si vous daignez m'honorer de votre confiance...

LA BARONNE

Vous l'avez, Monsieur_Fleuri, vous l'avez.

MONSIEUR FLEURI

Je vais gager que vous éprouvez des battements de coeur.

LA BARONNE

Ah ! Sans cesse.

MONSIEUR FLEURI

Je le crois même un peu gonflé ; permettez qu'avec le plus profond respect...

LA BARONNE

Ôtez votre main.

MONSIEUR FLEURI

Pardon ; mais ce n'est qu'à fur_et_mesure d'instruction que je puis procéder bien en règle ; il me reste encore quelques questions à vous faire sur votre tempérament.

LA BARONNE

Hélas ! Je n'en ai plus ; il est totalement ruiné.

MONSIEUR FLEURI

Il reviendra.

LA BARONNE

Vous m'en répondez, Monsieur_Fleuri ?

MONSIEUR FLEURI, lui baisant la main

J'en fais mon affaire ; il conviendra aussi que je sache un peu comment Monsieur_le_Baron...

LA BARONNE

Ah ! Cela sera bientôt dit.

MONSIEUR FLEURI

Allons : répondez-moi sur faits et articles ; mais point de fraudes, elles ne pourraient tourner qu'à votre détriment.

MONSIEUR GAILLARD

Pour vous, ma belle demoiselle, vous êtes bien heureuse : en fait de santé, vous avez le fond et la forme.

CIDALISE

Vous êtes toujours galant.

MONSIEUR GAILLARD

Mais quel dommage que tant d'appas demeurent en séquestre ! Je vous ferais bientôt entrer en pleine jouissance, si vous vouliez me constituer votre procureur ad-hoc.

CIDALISE

Il me semble, Monsieur_Gaillard, que vous employez des termes que je n'ai jamais vus dans les romans.

MONSIEUR GAILLARD

Bon : vos romans d'aujourd'hui ne sont remplis que de fadeurs ; ils sont écrits par des gens qui n'entendent pas les affaires. Il n'en était pas de même autrefois : connaissez-vous les arrêts de la cour d'amour ?

CIDALISE

Non.

MONSIEUR GAILLARD

C'est un excellent livre ; je veux vous le prêter : vous y verrez, ma belle demoiselle, que toutes les contestations amoureuses se décidaient alors, en justice réglée : après les poursuites convenables, l'amant se faisait adjuger d'abord de petites provisions, et ensuite le possessoire.

Possessoire : Terme de jurisprudence. Qui est relatif à la possession et, spécialement, aux procès de possession. [L]

CIDALISE

Voilà un vilain mot.

MONSIEUR GAILLARD

C'est pourtant une belle chose : lorsqu'on était lésé, on allait droit à la partie adverse .....

CIDALISE

Vous êtes vif, extrêmement vif.

MONSIEUR GAILLARD

Et l'on exerçait la contrainte par corps.

Il l'embrasse.

CIDALISE

Il est charmant : mais cela est un peu dur ; je n'aime point les voies de rigueur.

MONSIEUR GAILLARD

Eh bien, ma belle demoiselle, transigeons à l'amiable, je ne demande pas mieux.

CIDALISE

C'est à merveille ; mais je ne vois point là d'aventures, et ce sont les aventures que j'aime ; je voudrais des obstacles, des ruses, des chamaillis d'amants et de rivaux, des craintes, des dangers, des traverses...

Chamaillis : En langage familier, mêlée, combat où l'on chamaille ; dispute bruyante. [L]

MONSIEUR GAILLARD

En manque-t-on jamais ? Et par exemple, n'avez-vous pas un frère qui voudrait appeler comme d'abus de notre petite transaction, et qui ne m'aime guère, à ce qu'il me semble ?

CIDALISE

Vraiment, j'oubliAis de vous dire qu'il nous a signifié l'ordre de vous donner votre congé, ainsi qu'à Monsieur_Fleuri.

MONSIEUR FLEURI

À moi, Mademoiselle ?

CIDALISE

Rien de plus vrai.

MONSIEUR GAILLARD

Ah ! Cela ne m'épouvante guère ; je lui montrerai ce que c'est qu'un procureur_fiscal ; nous verrons s'il me fera déguerpir.

LA BARONNE

Mais vous ne savez pas que dans sa violence, il a juré que s'il vous rencontrait dans sa maison, il vous ferait, à tous deux, un mauvais parti.

MONSIEUR FLEURI

Un mauvais parti ! S'il s'en avisait, il aurait bientôt les soixante fermiers-généraux sur les bras : mais, n'importe, sortons, Monsieur_Gaillard.

MONSIEUR GAILLARD

Sortons, sortons, Monsieur_Fleuri : je n'ai pas peur non plus ; mais je suis prudent : ce n'est pas que s'il me tuait, j'ai un frère qui entend les affaires aussi bien que moi ; je suis assuré qu'il viendrait à bout de ruiner Monsieur_le_Baron ; j'en aurais le plaisir : mais sortons, sortons...

CIDALISE

Êtes-vous fous, de vous épouvanter si fort : mon frère est à la chasse, et il ne revient jamais qu'au bout de deux ou trois heures.

MONSIEUR GAILLARD

Êtes-vous bien assurée qu'il ne comparaîtra pas ?

CIDALISE

Vous y pouvez compter.

MONSIEUR GAILLARD

Eh bien, relions, puisque ces dames veulent bien nous continuer l'audience.

MONSIEUR FLEURI

Je tremble toujours.

MONSIEUR GAILLARD

Je ne suis pas bien rassuré.

CIDALISE

Mon cher Monsieur_Gaillard !

LA BARONNE

Mon cher Monsieur_Fleuri ! Vous êtes toute ma consolation.

LE BARON, sans être vu

Eh ! Rustaut, tu dis que tu les as vus ?

RUSTAUT

Oui, Monsieur.

LA BARONNE

C'est mon mari, c'est lui-même ; qu'allons-nous devenir ?

LE BARON

Tous deux ensemble ?

RUSTAUT

Oui, Monsieur.

LE BARON

Parla petite porte du jardin ?

RUSTAUT

Oui, Monsieur.

MONSIEUR FLEURI

Ah ! Ciel !

LE BARON

Où sont-ils ?

MONSIEUR GAILLARD

Je frémis.

RUSTAUT

Dans l'appartement de Madame.

LA BARONNE

Allons : il faut s'en débarrasser, et les tuer tout à l'heure.

MONSIEUR FLEURI

Nous tuer ! Miséricorde !

RUSTAUT

Vous effraierez Madame_la_Baronne.

LE BARON

Bon ! L'effrayer : je les tuerai, dans sa chambre, à ses pieds, dans ses bras.

CIDALISE

Cachez-vous.

MONSIEUR GAILLARD

Hélas ! Où se cacher ?

LA BARONNE

Sauvez-vous.

MONSIEUR FLEURI

Il nous tuera.

LE BARON

Heureusement j'ai mon fusil à deux coups chargé à balles.

RUSTAUT

Vous allez causer quelque malheur.

LE BARON

Je veux m'en défaire une fois pour toutes, et me tirer d'inquiétude : point de quartier ; allons, entrons.

CIDALISE

Il est de ce côté, sauvez-vous de l'autre ; eh ! Allez donc, courez.

RUSTAUT

Monsieur, Monsieur, les voilà qui se sauvent.

Le Baron tire deux coups de fusil.

Ils sont à bas.

CIDALISE et LABARONNE

Ah ! Je me meurs !

LE BARON

Sont-ils bien morts ?

RUSTAUT

Leur affaire est faite.

LE BARON

Va-t-en les enterrer dans le jardin.

SCÈNE VII. Cidalise, La Baronne, Le Baron.

LE BARON

Les voilà toutes deux évanouies : je m'y attendAis : pour deux chiens de chasse tués ! Voilà bien de quoi ! Au surplus, j'ai très bien fait : le chien qui les avait mordus devant moi, était enragé ; eh ! Ma femme, ma soeur !

LA BARONNE

Ah ! Monsieur, vous venez de commettre une action horrible.

CIDALISE

Mon frère, vous êtes un monstre.

LE BARON

Une action horrible ! Un monstre ! Voilà bien les femmes ; mais ce n'est pas le tout, je crains seulement d'être arrivé trop tard ; ma femme, ma soeur, il me faut ici un aveu sincère de tout ce qui s'est passé ; ne vous ont-ils point fait de certaines caresses ?

LA BARONNE

Quoi ! Monsieur, vous nous croyez capables...

LE BARON

Capables ! Eh bien, capables ou non ; répondez.

CIDALISE

Ah ? Bon Dieu ! Quelle horreur ! Quelle indignité !

LE BARON

Il est bien question ici d'indignité, d'horreur ! Je ne me paie pas de ces réponses-là ; c'est que votre vie n'est pas en sûreté, s'ils vous ont seulement léché les mains.

CIDALISE

Mon frère, vous avez des expressions...

LE BARON

Allons, il faut tout avouer : j'ai d'autant plus sujet de craindre, que je suis assuré que vous les aimiez.

LA BARONNE

Moi, Monsieur !

CIDALISE

Moi, mon frère !

LE BARON

Eh oui, vous-mêmes : vous souffriez toutes leurs sottises ; ils sautAient sur vous toute la journée.

LA BARONNE

Ah, ciel ! Peut-on concevoir ?...

CIDALISE

Peut-on imaginer ?...

LE BARON

Vous me feriez damner, vous autres : est-ce que ces deux coups de fusil vous ont tourné la tête ? Quoi ! Vous oseriez me soutenir que vous n'étiez pas folles toutes deux, de Brifaut et de Miraut ?

LA BARONNE

De Brifaut !

CIDALISE

De Miraut !

LE BARON

Eh, oui ! De ces deux chiens que je viens de tuer.

LA BARONNE

Ah ! Je respire.

LE BARON

Un chien enragé les a mordus à cent pas d'ici : ils se sont sauvés au château ; j'ai couru après eux ; on m'a dit qu'ils étaient dans votre appartement.

LA BARONNE

Cela se peut ; mais non pas dans ma chambre, je ne les ai point vus.

LE BARON

Et voilà ce que je vous demande depuis deux heures ; où diable aviez-vous donc l'esprit toutes deux ?

CIDALISE

Mon frère, ces deux coups de fusil...

LA BARONNE

Monsieur, l'ébranlement, la commotion... Si vous saviez la peur que vous nous avez causée... On serait troublé à moins, je vous le jure.

LE BARON

Allons, de la joie : vous en voilà débarrassées.

LA BARONNE

Pour longtemps, à ce que je crois.

LE BARON

Comment ! Pour longtemps ? Pour toujours : ils ne reviendront pas, j'en réponds.

LA BARONNE

Hélas !

CIDALISE

Voilà pourtant une aventure dans toutes les formes, tragique et comique tout à la fois : je suis assez contente de ma journée.

Le mot du proverbe est : plus de peur que de mal.

texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0