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un seul est le mot juste.

À propos en vers· A-Propos

Le Quinze Janvier

Henri de Bornier· créée en 1825, imprimée en 1860· 243 vers· 3 personnages

Représenté pour la première fois, au Théâtre Français, le 15 janvier 1860

Personnages

  • MOLIÈRE, M. BEAUVALLET
  • LE POÈTE, M. METRÈME
  • UNE ACTRICE, Melle FIGEAC
FEUILLETON DE L'AMITIE DE LA RELIGION

DU 17 JANVIER 1860.

Le Théâtre-Français a joué hier, - et le succès est toujours certain avec d'aussi excellents acteurs, - un prologue en l'honneur de Molière.

Comme il nous est impossible de nous critiquer nous-même, nous soumettrons a nos lecteurs ce petit ouvrage ; ils y reconnaîtront, nous aimons à l'espérer, les principes que notre feuilleton défend, mis au théâtre dans la mesure du possible.

M. Beauvallet a joué, de la façon la plus remarquable, le rôle de Molière ; M. Metrème, fort distingué, dans le rôle du poète, Mlle Figeac, très charmante, dans le rôle de l'actrice, ont droit à toute notre reconnaissance.

Remercions surtout M. Ed. Thierry, l'intelligent et habile directeur de la Comédie-Française.

LE QUINZE JANVIER

Le théâtre représente une salle au Théâtre-Français.

SCÈNE PREMIÈRE. L'ACTRICE, puis LE POÈTE.

L'ACTRICE

Improvisez !

LE POÈTE

C'est vrai !

LE POÈTE

Sur l'heure ?

L'ACTRICE

Jadis blanc.

LE POÈTE

Pitié !

SCÈNE II.

SCÈNE III. Le Poète, Molière.

LE POÈTE

Molière !

MOLIÈRE

Assurément.

LE POÈTE

Mais.

MOLIÈRE

Pourquoi pas, mon enfant ? La vie a sa colère ou réelle ou factice, L'âme en quittant le corps se revêt de justice ; On s'intéresse fort, croyez-le bien, là-bas, À vos brillants essais, et même à vos débats ; Des drames, des romans, Ménage tient la liste, Regnard est fantaisiste, et Faret réaliste ; Et trois ou quatre ont su désarmer Despréaux.

Regnard, Jean François (1655-1709) : auteur dramatique dont le succès suivi la mort de Molière. Il écrivit, entre autres, le Distrait, Le Joueur, Le Légataire, Attendez moi sous l'orme.

Faret, Nicolas [1596-1646] : poète médiocre, né en 1596 à Bourg en Bresse, mort en 1646 était secrétaire du Comte d'Harcourt. Il fut un des premiers membres de l'Académie française et fut lié avec Vaugelas, Saint-Amand, etc. [B] Assidu du cabaret selon Boileau.

LE POÈTE, avec empressement

Leurs noms, maître ?

LE POÈTE

Que nous devons donner de travail à Ménage !

Ménage, Gilles (1613-1692) : Abandonna le barreau pour la littérature, et s'engagea dans l'état ecclésiastique pour obtenir des bénéfices qui lui permissent de cultiver librement ses goûts studieux. (...) Sa réputation, fondée principalement sur l'affectation de bel esprit, pâlit devant l'influence de Boileau. (...) [B]

MOLIÈRE

Il est vrai, mon ami ; mais dans le nombre, enfin, J'en sais qui, d'un pas sûr, suivent le bon chemin : Quelques-uns, par exemple, ont flétri, non sans verve, Cette fièvre de l'or dont l'honneur seul préserve ; - Jadis, c'était un mal à peu près inconnu, Avec lui, grâce à vous, le remède est venu. Ce qui me semble encor neuf, consolant et sage, C'est l'air dont quelques-uns traitent le mariage ; Sur ce point, j'en conviens, je fus plus indiscret : Si j'ai plaint Sganarelle, hélas ! c'est en secret ; Je n'eus pour ses malheurs qu'une pitié narquoise, Mais ma muse Française était aussi Gauloise. Les maris maintenant sont des gens accomplis : Si vous êtes moins gais, vous êtes plus polis. C'est un heureux progrès auquel je dois souscrire : Les maris, grâce à vous, ne prêtent plus à rire. - De plus d'une façon, enfin, je suis content ; Plus d'un ouvrage vif, sérieux, éclatant, D'éloges envers vous me défend d'être avare ; Vous avez un talent d'observation rare, Vous reproduisez bien le tableau si divers De votre temps, ses moeurs, ses vices, ses travers ; Vous marchez hardiment hors de la vieille ornière, Vous ne copiez pas. C'est la bonne manière. La comédie en France, et j'ignore pourquoi, Après moi, trop longtemps n'a copié que moi. Si l'on redoute ainsi toute pratique neuve, L'art n'est qu'une eau dormante, et l'art doit être un fleuve. Vous ne m'imitez point, et vous faites fort bien ; Votre temps n'est pas fait à l'image du mien : Scapin vit, je le pense, ainsi que Mascarille, Mais ils ne portent plus la même souquenille ; Tartuffe n'est pas mort, il ment quand il le dit, Seulement vous savez qu'il a plus d'un habit ; Georges Dandin, beau-père, est moins facile à prendre, Et coupe sans pitié les vivres à Clitandre ; Monsieur Dimanche, fier, imposant, affranchi, Berne Don Juan, avant de le mettre à Clichy ; Monsieur Jourdain, gardant le nom dont on le nomme, Après l'avoir choyé, fait fi du gentilhomme ; Sotenville n'est plus si vain de ses aïeux, Non, car il les oublie, et cela n'est pas mieux. Mais le vrai gentilhomme, et le seul respectable, Dans une oisiveté pesante et lamentable Ne s'endort plus : il est fier de gagner son pain ; Pauvre, il se fait soldat, laboureur, écrivain. Tout dans ce siècle, enfin, s'émeut, se renouvelle, La société change, et l'art change avec elle. Vos jeunes écrivains savent bien tout cela, Et de l'art élevé se rapprochent par là ; Je leur répète donc ce qu'une voix hardie Me dit à mes débuts : C'est de la comédie !

Sganarelle est un personnage de six pièces de Molière.

Mascarille est un personnage de la comédie Les Précieuses ridicules.

Souquenille : Long surtout en grosse toile dont se servent les cochers et les palefreniers quant ils pansent leurs chevaux. [L] Le mot est utilisé dans l'Avare.

Monsieur Dimanche est le créancier de Don Juan dans Le Festin de pierre.

Chichy : nom d'un lieu de rétention pour les fous et une prison.

Sotenville : Couple d'aristocrate, parents de la femme Dandin, Angélique, dans Georges Dandin de Molière.

MOLIÈRE

Oh ! Pas d'illusions ! Tu souffriras sans doute ; Vivant, quand de la gloire on touche les sommets, Ce n'est pas le repos qu'on y trouve jamais ! Moi-même, il m'en souvient ! Quelle était ma souffrance Quand j'avais bravement travaillé pour la France, Quand j'avais diverti le public et le roi, De trouver le bonheur exilé de chez moi ! Après l'ovation et les enthousiasmes, Chez moi me poursuivaient les pamphlets, les sarcasmes, Tous les chagrins amers que mon coeur dévorait, Et personne au logis... excepté Laforêt ! - Mais je t'attriste, enfant ; mou dessein est tout autre ; Va ! C'est un grand destin, malgré tout, que le nôtre ! De haines poursuivis, d'embûches entourés, Nous avons des bonheurs du vulgaire ignorés ; J'ai souffert, t'ai-je dit ; mais, en quittant la terre, Du devoir accompli j'avais la joie austère ; Et, dans un jour plus pur quand je rouvris les yeux, J'aperçus, m'attendant, mes maîtres, mes aïeux, Je vis Aristophane et Plaute me sourire, Ménandre me dit : Frère ! - Ami ! me dit Shakespeare. - Ainsi, travaille et lutte enfant ! Sache le bien, Il vient toujours une heure où le reste n'est rien. Adieu ! Que mon esprit t'éclaire et t'environne ; Mérite maintenant ta première couronne, N'épargne pas ta peine, et tu seras vainqueur ! D'un courage nouveau si j'ai rempli ton coeur, Je suis content, mon fils, et ma tâche est finie... - Et l'on sonne, je crois, pour la cérémonie.

Laforêt : servante de Molière dont la légende dit qu'elle était sa première auditrice.

243 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica