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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Drame en vers· Drame en vers et en Quatre Actes

Michel Lando

Maurice Bouchor· imprimée en 1892· 5 actes· 2 088 vers· 18 personnages

Personnages

  • GUICCIARDINI, gonfalonier de justice dans la République florentine
  • NICCOLO DEL BENE, Prieur, ou membres de la Seigneurie
  • GUERRIANTE, Prieur, ou membres de la Seigneurie
  • FERRUCCI, Prieur, ou membres de la Seigneurie
  • CARLO STROZZI, chef du parti guelfe
  • PIERRE DES ALBIZZI, chef du parti guelfe
  • SALVESTRO DES MEDICI, riche banquier, homme très populaire
  • MICHEL LANDO, cardeur de laine
  • STEFANO, maître d'école
  • THOMAS BARBIDORO, cordonnier
  • JACOPO, cardeur de laine
  • GASPAR, notaire
  • DONATA, veuve de Messer del Garbo, soeur de Pierre des Albizzi
  • FRANCESCA, femme de Michel Lando
  • BOURGEOIS
  • GENS DU PEUPLE
  • MASSIERS
  • HOMMES D'ARMES
Dédicace

À GEORGE-WASHINGTON DESSOMMES

Très cher ami, tu ne seras point surpris de lire ton nom à cette place : il y est inscrit depuis un an et demi, en souvenir des heures de paix et de joie que j'ai passées dans ta petite maison de Vicksburg. Là, tous les soirs, au milieu des tiens, nous vivions avec les maîtres, chaque jour mieux aimés, de la poésie ou de la musique. Parfois, en guise d'intermède et pour répondre au voeu de VOTre indulgente amitié, je vous lisais ceux de mes ouvrages qui me déplaisent le moins, ou dont les tares ne me sont pas trop visibles. C'est ainsi que vous avez connu ce drame, vierge de toute publicité. Grâce à votre intelligente sympathie, rien ne vous a échappé de ce que j'avais voulu y mettre ; cela m'a donné, pour quelques instants, l'illusion que je m'étais pleinement exprimé. L'amitié a de telles magies. Le souvenir de cette lecture nous est cher ; et nous ne penserons plus à Michel Lando sans nous rappeler bien des heures sereines ou joyeuses. Accepte donc, ami, l'humble présent que je t'offre : il tiendra tout son prix. de notre commune affection.

MAURICE BOUCHOR.

PRÉFACE

Le drame que je publie a eu l'honneur d'être lu devant le comité de la Comédie française. Il y a été accueilli par un refus probablement unanime. Les directeurs de deux autres théâtres l'ont jugé avec la même sévérité. L'un n'a pu l'écouter jusqu'au bout ; l'autre m'a écrit que je retardais de vingt ans sur mes contemporains. Ces divers témoignages, rendus par des hommes que leur expérience met à l'abri de toute erreur, me laissent peu de doute sur les vices de mon oeuvre ; et j'aurais mauvaise grâce à ne pas remercier ceux qui m'ont évité une brutale désillusion, en ne permettant pas que Michel Lando vît le feu de la rampe. On me demandera pourquoi je publie un ouvrage condamné par de si bons juges. C'est d'abord parce qu'il peut offrir un certain intérêt littéraire ; et ensuite parce que, même au point de vue dramatique, il a paru n'être pas sans valeur à des arbitres non moins compétents que les autres. Je me permettrai de nommer ici M. Henri Lavoix, qui avait adressé au comité du Théâtre-Français un rapport favorable sur Michel Lando. Pour cela je ne dois point de reconnaissance à M. Lavoix, car il n'a fait que donner son opinion en toute sincérité ; mais je tiens à lui marquer ma gratitude pour l'extrême bienveillance de son accueil et pour .es judicieux conseils qu'il m'a donnés. J'ai fait de ces conseils le meilleur usage que j'ai pu ; je leur dois peut-être d'offrir à mes lecteurs un drame présentable. Mais je ne veux pas dire que M. Lavoix regarde Michel Lando comme un chef-d'oeuvre ; bien loin de là. Les défauts de ma pièce ne lui ont pas échappé, et je crois que nous sommes,à ce sujet, entièrement d'accord. Je n'insiste pas. Le lecteur découvrira bien sans moi les défauts dont je parle ; et, s'il ne doit pas les apercevoir, pourquoi irais-je lui gâter son plaisir ?

La donnée de Michel Lando est historique dans ses grandes lignes. Un Florentin de ce nom, qui était cardeur de laine, fut porté au pouvoir par une émeute, sut maintenir contre elle l'ordre dans la ville, quitta ses fonctions en temps légal et, plus tard, mourut exilé. Au demeurant, j'ai prêté à Michel Lando un caractère fort différent de celui qu'il dut avoir. Il n'eut point le rare désintéressement que je prête à mon personnage ; ni la sensibilité, les scrupules, l'hésitation qui font de Michel Lando, dans ma pièce, un homme du dix-neuvième siècle plus que du quatorzième. Je crois donc oiseux de rechercher ici ce que fut au juste mon Florentin. Tous les historiens ont reconnu la vigueur de son action à une heure décisive et le service qu'il rendit à sa patrie ; Machiavel blâme l'ingratitude de la cité qui l'exila. Peu m'importe, après cela, qu'il ait gouverné d'après les conseils d'habiles politiques, et non pas selon sa propre initiative. C'est ce que dit M. Perrens dans son excellente Histoire de Florence, et je m'en rapporte à lui ; mais, ayant voulu faire oeuvre d'écrivain dramatique, je n'ai eu aucun scrupule à repétrir le personnage suivant mon idée. Edgar Quinet blâme Michel Lando d'avoir voulu faire place à tous les partis dans le gouvernement. D'après lui, c'était méconnaître une loi essentielle des cités italiennes : l'antagonisme des partis et la nécessité de gouverner par l'un d'eux contre tous les autres. Michel aurait ainsi fait avorter le triomphe de la cause populaire. Quinet semble même lui reprocher d'avoir été trop scrupuleux dans sa politique ; parce que, dit-il, rien n'est plus immoral que de laisser confondre la vertu avec la faiblesse. Je ne méconnais pas la portée de ces réflexions ; mais on pourrait leur opposer divers arguments. Il est difficile de juger de si loin ce qui pouvait être accompli de durable en faveur de la démocratie florentine ; et j'inclinerais à croire que tout, dans cette république déchirée par les factions, l'entraînait vers la tyrannie. Puis, derrière la question politique, il y avait la question sociale ; et on ne peut guère reprocher à Michel Lando de n'avoir point résolu le problème qui est notre angoisse de toutes les heures.

Je n'ai pas eu la prétention d'émettre une théorie sur des matières aussi complexes, et qu'il serait mal à propos de discuter au théâtre ; mais le souci que mon personnage a pu en avoir, le trouble de sa conscience, sa cruelle désillusion lorsqu'il passe d'un rêve de justice au maniement des hommes, cela était bien le coeur de mon sujet. J'ai voulu montrer un plébéien à l'âme loyale, à l'esprit ouvert, à la parole entraînante, ayant moins de génie que de bon vouloir, capable d'énergie et de finesse pour accomplir un acte de salut public, mais parti de conceptions trop simples et vite rebuté par la complexité des choses ou la mobilité des hommes. Je n'ai pas examiné si, grâce à d'autres circonstances, le même personnage aurait pu gagner en sens politique ce qu'il eût perdu en honnêteté candide ; j'avais seulement à l'étudier jusqu'à l'heure où sa vie publique est brisée tout à coup.

Une violente passion que Michel a conçue pour une patricienne (ceci n'est aucunement historique) forme le noeud de ma pièce et en amène la péripétie. À l'instant où il a perdu toute foi en son oeuvre, le bonheur convoité lui est offert au prix d'une trahison envers le peuple : c'est alors, me semble-t-il, que l'effort de sa vertu serait digne d'émouvoir. Ensuite, lorsqu'il s'est noblement démis de ses fonctions, la rancune de la patricienne fait exiler, à la honte de Florence, un homme qui s'est aliéné tout le monde en voulant être juste. J'avoue que cette fin n'a rien de consolant. J'ai pourtant la faiblesse d'y tenir, et je l'aurais maintenue contre l'aimable directeur qui me disait un jour : « Apportez-moi une pièce ; mais ne vous occupez pas du dénouement. » Non, certes, je n'ai point voulu élucider les rapports si délicats de la morale et de la politique, ni faire le procès à toute démocratie sur un exemple isolé. Je n'ai point soutenu de thèse dans mon drame. Mais, s'il contient l'émotion que j'ai tâché d'y mettre, une vérité supérieure s'en dégagera d'elle-même : c'est que nul blasphème contre la patrie, si ingrate qu'elle puisse être, ne doit monter aux lèvres du juste.

J'ai dit en quoi j'avais modifié le caractère, du reste assez douteux, de Michel Lando. En outre, je l'ai fait plus jeune qu'il n'était à son entrée dans la politique, et j'ai beaucoup avancé la date de son exil. J'ai pris de même quelques libertés avec l'histoire de cette époque, et j'ai fort simplifié le mécanisme du gouvernement florentin. Je suis trop imbu de la pensée d'Aristote : « La poésie est plus vraie que l'histoire, » pour me justifier de mes licences. Il y a seulement une mesure à observer et des convenances qu'on ne peut méconnaître. Je crois n'avoir pas excédé mon droit de modifier ou d'interpréter des faits embrouillés par eux-mêmes et inconnus à la presque totalité des spectateurs que j'aurais pu avoir. D'ailleurs, tout en étant inexact en certains détails, je me suis efforcé de peindre dans leur vérité l'émeute, les partis, les moeurs et passions de la ville. Je voudrais qu'il y eût dans ces pages quelque chose de l'âme florentine ; et il ne me déplairait point qu'on devinât ma profonde sympathie pour la cité illustre où la vie fut si intense, l'art si merveilleux, et qui a donné au monde Dante et Michel-Ange.

Je me suis efforcé avant tout de prêter à mes personnages, sérieux ou comiques, un langage en rapport avec leur nature et qui s'appliquât sur leurs sentiments d'une façon aussi juste que possible. Tout ce qu'il y a ici de pittoresque vient en droite ligne de l'histoire elle-même ou des comédies de Machiavel. N'ayant pas à faire parler des poètes indous, j'ai été très sobre de métaphores ; je me suis abstenu de tirades ; j'ai soigneusement évité les vers à effet. Peut-être mon désir d'être simple et vrai m'a-t-il nui devant mes juges autant que mes plus graves défauts.

Je n'ai pas besoin de protester, je pense, que ma pièce ne contient aucune allusion à des événements contemporains. Toutefois, une préoccupation qui hante tous les esprits en France ne fut pas étrangère à la pensée initiale de ce drame. Qui de nous n'a été profondément attristé par les divisions de la patrie ? qui ne l'est encore ? Le souci que j'en ai a pu se faire jour, malgré moi, à bien des pages de mon oeuvre.

ACTE PREMIER

PREMIER TABLEAU

Une boutique de fruitière. - A droite, une table et deux ou trois chaises. Au fond une porte donnant de plain-pied sur la rue. Une autre porte, à gauche, ouvre sur une pièce qu'on ne voit pas. Au lever du rideau Francesca, est assise à gauche, sur le devant de la scène ; elle travaille à un ouvrage d'aiguille. Michel est debout et se dirige vers la porte de la rue.

SCÈNE PREMIÈRE. Michel, Francesca.

FRANCESCA

Où vas-tu ?

FRANCESCA, se levant

N'y va pas, Michel.

FRANCESCA

Pourquoi ?

FRANCESCA

Que veux-tu ?

FRANCESCA

Tu rêves.

FRANCESCA

Écoute !

MICHEL, s'approchant de sa femme

Que crains-tu ?

MICHEL

Eh bien c'est notre fête ; Il faut trinquer.

Thomas et Stefano poussent la porte et entrent dans la boutique.

SCÈNE II. Michel, Francesca, Thomas, Stefano.

THOMAS

Salut !

FRANCESCA, à Michel

Voilà tes deux amis.

STEFANO, à Michel et à Francesca

On s'embrasse ?

STEFANO

Moi ?

STEFANO

Bien sûr qu'on peut s'entendre.

Tout d'un coup, Michel aperçoit Francesca qui travaille.

MICHEL

Ah !...

Il s'approche d'elle, lui prend les mains et l'oblige à se lever.

FRANCESCA, souriant

Non.

MICHEL, à Francesca

Tu peux être sans crainte.

MICHEL, à Francesca

Va chercher le vin.

FRANCESCA

J'y vais.

Elle sort à gauche. Un peu après, elle rentre avec une fiasque et des verres, qu'elle dispose sur la table. Elle va et vient sans prendre garde à la conversation des trois hommes.

MICHEL, à Thomas

Es-tu fou ?

MICHEL

Voyons...

THOMAS

Toi-même.

MICHEL

Brute !

STEFANO, d'un air gouailleur

Hé !...

THOMAS, à Stefano

Ce Michel parle bien, tout de même.

Ils s'approchent de la table ; Francesca remplit les verres. Au même instant la porte s'ouvre ; Pirro apparaît sur le seuil.

SCÈNE III. MICHEL, FRANCESCA, THOMAS, STEFANO, PIRRO.

MICHEL, se retournant

Qu'est-ce donc ?

MICHEL, à Pirro

Pourquoi n'entres-tu pas ? Viens.

Pirro ferme la porte et s'approche lentement.

PIRRO

Moi ?... Volontiers.

Sur un signe de Michel, Francesca va chercher un verre, le pose sur la table et le remplit. Pirro prend une mine réjouie et se frotte les mains.

L'émeute ne fait pas grand plaisir aux fruitiers, Hein, ma commère ?

FRANCESCA, sèchement

Non.

MICHEL, à demi-voix

Goinfre !

THOMAS

Le vin doux Va te consoler ; tiens.

Il lui tend un verre ; les autres entourent la table et s'apprêtent à boire.

FRANCESCA

À notre espérance !

Ils boivent.

THOMAS, élevant son verre

Au triomphe du peuple !

STEFANO, de même

À toi, libre Florence !

Ils boivent.

THOMAS

Oui.

JACOPO

Bon. Ça va chauffer

Il s'en va, laissant la porte ouverte.

MICHEL

Femme, tu vois...

Un homme passe en courant.

FRANCESCA

Vas-y, Puisqu'il le faut.

Tafo s'arrête devant la porte.

FRANCESCA,pleurant

Adieu...

PIRRO

Dépêchons-nous, cordieu ! Nous sommes là rêvant, Et nos dignes prieurs, dont la gueule est friande, Avec nos compagnons, là-bas, font de la viande !

Michel s'arrache à l'étreinte de sa femme. Les quatre hommes sortent en courant. Francesca éclate en sanglots.

DEUXIÈME TABLEAU

Une vaste salle dans le palais de la Seigneurie. Les fenêtres, rares et étroites, donnent sur la place publique. Une large porte à droite ; à gauche une autre porte. Table chargée de paperasses ; sièges inoccupés. - Trois prieurs sont debout. Guicciardini, le gonfalonier de justice, va et vient avec angoisse.

SCÈNE PREMIÈRE. Guicciardini, Niccolo del Bene, Guerriante, Ferrucci.

FERRUCCI

Trois fois.

GUICCIARDINI

Que dit-il ?

SCÈNE II. Les mêmes, sauf Ferrucci.

GUICCIARDINI

Ah ! Que faire ?

Ferrucci rentre avec Simon. Le visage du patient est pâle et défait ; le sang coule de son front.

SCÈNE III. Guicciardini, Niccolo, Guerriante, Ferrucci, Simon.

GUICCIARDINI

Tu t'appelles ?

GUICCIARDINI

Qu'as-tu ?

SIMON

Juste.

GUERRIANTE

On n'en peut rien tirer.

La grande porte s'ouvre ; Salvestro entre dans la salle. Simon s'affaisse sur une chaise, les coudes sur la table.

GUICCIARDINI

Voici l'homme.

SCÈNE IV. Les mêmes, Salvestro des Medici.

FERRUCCI, montrant la porte de gauche

Là-dedans.

SALVESTRO

Délivrez les.

Ferrucci consulte du regard le gonfalonier de justice ; puis il s'incline devant Salvestro en passant devant lui.

FERRUCCI

Très bien, Messer.

Il sort à gauche.

SCÈNE V. Les mêmes, sauf Ferrucci.

SALVESTRO

Rien ; deux ou trois palais. Ces gens sont calmes ; oui, très calmes. Je voulais, Par amitié pour vous, leur barrer le passage ; Mais un certain Michel, homme énergique et sage, Devant moi leur a fait un discours... Ah ! voici Les prisonniers.

Ferrucci rentre suivi de trois hommes à l'aspect lamentable. Ils s'appuient les uns sur les autres et flageolent sur leurs jambes. Simon se lève et les rejoint.

SCÈNE VI. Guicciardini, Niccolo, Guerriante, Ferrucci, Salvestro, Simon et Les autres patients.

PREMIER PATIENT

Merci, Braves coeurs.

DEUXIÈME PATIENT

On priera pour vous.

TROISIÈME PATIENT

L'autre semaine.

SIMON

À revoir !

Les quatre hommes se dirigent vers la porte ; Ferrucci les accompagne.

FERRUCCI

Jusqu'en bas ; Je les conduis.

Les quatre hommes viennent de sortir ; Ferrucci passe derrière eux.

SCÈNE VII. Guicciardini, Niccolo, Guerriante, Salvestro.

GUICCIARDINI

Vous croyez ?

SCÈNE VIII. Les mêmes, Carlo Strozzi, Pierre des Albizzi.

STROZZI

Gredin, tu m'insultes !

Ils vont se jeter sur Salvestro ; les prieurs s'interposent. En même temps, une grande clameur s'élève sur la place. Tous se regardent.

GUERRIANTE

Quel bruit !

Il court vers une des fenêtres.

GUICCIARDINI

C'est le peuple...

LE PEUPLE, sur la place

Vive le peuple !

GUERRIANTE, quittant la fenêtre

C'est comme une immense houle Noyant toute la place.

GUERRIANTE

Eh bien ?

GUERRIANTE

Oui.

GUERRIANTE

Soit.

LE PEUPLE, sous les fenêtres du palais

Vivent les métiers ! Vive le peuple !

GUICCIARDINI

Allez, et Dieu vous soit en aide !

Guerriante sort en courant.

SCÈNE IX. Les mêmes, sauf Guerriante.

NICCOLO

Soyez ferme.

SALVESTRO

Tout se passera bien.

Une vitre vols en éclats.

SALVESTRO, à Strozzi et Albizzi

Fuyez par ici.

Il leur montre la porte de gauche.

STROZZI

Non.

SALVESTRO

Il faudrait un prodige Pour que vous sortiez saufs de la bagarre...

Guerriante rentre précipitamment.

SCÈNE X. Les mêmes, Guerriante.

GUICCIARDINI

Eh bien ?

GUERRIANTE, ouvrant la fenêtre

Vive le peuple !

NICCOLO

Infâme...

Guerriante va ouvrir la porte à deux battants.

LE PEUPLE, sur la place

Vive le peuple !

GUICCIARDINI, aux deux Guelfes

Ils vont venir. Ah ! Sauvez-vous !

ALBIZZI

Non.

GUICCIARDINI

Fuyez donc ! Vous avez tout le temps de descendre.

Le peuple fait irruption dans la salle. Les prieurs lui font face. Strozzi et Albizzi, sans se tourner vers la foule, gardent une attitude résolue. Michel, Thomas, Stefano, Pirro, Jacopo sont dans le foule.

SCÈNE XI. Les mêmes, Le peuple.

SALVESTRO

J'accepte.

GUERRIANTE, bas à Guicciardini

Qu'importe ! Faites-leur des lois.

JACOPO

Dites donc, les amis, faites-vous voir un peu...

Strozzi et Albizzi se tournent vers le peuple.

THOMAS

Un homme !

Il prend Strozzi à la gorge.

GUICCIARDINI

Mon ami...

MICHEL

Laisse-le donc, Thomas.

Il sépare violemment Thomas et Strozzi.

UN TROISIÈME

Moins de travail !

PREMIER HOMME

Plus d'impôts !

DEUXIÈME HOMME

Du pain pour tous !

PREMIER HOMME

Non !

DEUXIÈME HOMME

Si !

STROZZI, dégaînant un stylet

Viens-y, drôle visqueux ! Je suis prêt.

JACOPO, reculant

Diable !...

GUICCIARDINI

Exposez vos griefs.

GUERRIANTE

Elle est juste.

GUICCIARDINI

Sans doute.

GUICCIARDINI

Le tiers ?

MICHEL

Oui.

DEUXIÈME HOMME

Peste !

NICCOLO, cachant son visage dans ses mains

Ô Florence !

JACOPO, montrant le poing à Pirro

Canaille !

GUICCIARDINI

Mon Dieu

THOMAS, à Pirro

Toi, décampe !

PIRRO

Bonsoir.

Il est poussé dehors parmi les huées de la foule.

SCÈNE XII. Les mêmes, sauf Pirro.

GUERRIANTE, à Guicciardini

Parlez donc !

GUERRIANTE

Oui, très bien.

NICCOLO

Lâche !

LE PEUPLE

Oui !

ALBIZZI, à Slrozzi

Nous aurons un maître.

NICCOLO

Je proteste.

DEUXIÈME HOMME

Vieux radoteur !

MICHEL

Assez je défends qu'on l'insulte.

À Niccolo :

Va-t'en.

Niccolo fait quelques pas vers la porte ; puis il prend de grosses clefs à sa ceinture et se tourne vers Michel.

NICCOLO

Voici les clefs qui gardent le palais ; Si tu les veux, Michel_Lando, ramasse-les.

Il jette les clefs à terre. Murmures de la foule. Michel se baisses vivement et ramasse les clefs.

MICHEL

Que nul ne s'y hasarde ! Je veux qu'il sorte en paix.

Niccolo se retire lentement.

SCÈNE XIII. Les mêmes, sauf Niccolo.

DEUXIÈME ACTE

La place de la Seigneurie. En face, le palais, massif, noir, percé de rares fenêtres. De droite et de gauche, des rues aboutissent à la place. Au fond, vers la droite, s'enfonce une ruelle tortueuse. Un gibet se dresse sur la place. Simon et Tafo l'examinent curieusement.

SCÈNE PREMIÈRE. Simon, Tafo.

TAFO

On est bien mal tombé.

Pirro, la face allumée, vient d'arriver sur la place ; il a écouté les dernières réflexions des deux amis.

SCÈNE II. Simon, Tafo, Pirro.

TAFO

Non.

TAFO

Si.

SIMON

Butor !

TAFO

Sûr.

SIMON

Mais...

SIMON, à Pirro

Allons-y, frère !

SIMON

Écoute !

On entend un bruit de foule.

Voilà qu'on vient en masse.

PIRRO

Ça tombe bien : les cris Empêcheront qu'on nous entende...

Une foule de plébéiens entre par la gauche. Un notaire marche en tête, tenu au collet par Jacopo et par un garçon boucher. Le notaire porte à sa ceinture une plume et une écritoire ; il tient un rouleau de papier à la main.

JACOPO, au notaire

Écris ! écris !

PIRRO

Allons faire le coup.

Il s'esquive par la droite avec Simon et Tafo.

SCÈNE III. Jacopo, Un Notaire, La Foule.

LE BOUCHER

Arrange-toi

UN HOMME

C'est moi !

UN AUTRE

C'est tout le monde !

Le notaire s'agenouille et se prépare à écrire.

LE NOTAIRE

Une seconde...

LE NOTAIRE, écrivant

Le seul maître...

PREMIER HOMME

Écris donc !

LE NOTAIRE

Voyez, je me dépêche... C'est fait.

Le boucher efface avec sa main ce que le notaire vient d'écrire.

DEUXIÈME HOMME

Il a raison !

DEUXIÈME HOMME

Par les pieds !

TROISIÈME HOMME

Par la gorge !

TROISIÈME HOMME

Mets qu'on pourra cogner sur les patrons d'auberges.

Le boucher prend un couteau à sa ceinture et le met sur la gorge du notaire.

LE NOTAIRE, tremblant de tous ses membres

Mais...

LE BOUCHER

Écris.

DEUXIÈME HOMME

Qui vient là ?

TROISIÈME HOMME

Deux bourgeois.

LE PEUPLE

Vivat !

Salvestro entre avec Guerriante ; on les entoure. Le boucher reste à l'écart. Profitant du tumulte, le notaire s'esquive.

SCÈNE IV. Salvestro, Guerriante, Les précédents, sauf le notaire.

JACOPO

Enfin !

LE PEUPLE

Bravo !

LE PEUPLE

Bravo !

LE BOUCHER

Si vous appelez ça de la justice...

Fanfare de trompettes.

JACOPO

Filons.

GUERRIANTE, à Salvestro

Ce peuple est impayable.

SALVESTRO

L'autre fait du vacarme ; on tremble devant lui.

Michel entre, précédé de massiers et de trompettes. On porte devant lui le gonfanon de justice. Michel est vêtu, très simplement, d'une longue simarre. Derrière lui, quelques hommes d'armes. Dès que Michel paraît, le peuple fait mine de se disperser.

SCÈNE V. Les mêmes, Michel et le cortège.

LES MASSIERS

Place ! Place !

GUERRIANTE, bas, à Salvestro

C'est qu'il leur parle en maître.

MICHEL, aux hommes qui le précèdent

Rentrez.

Le cortège entre dans le palais.

SCÈNE VI. Michel, Salvestro, Guerriante.

SALVESTRO

Moi ?

SALVESTRO

C'est bien ; restons-en là.

À Guerriante.

Venez.

Ils s'éloignent.

SALVESTRO, à Guerriante

Décidément cet homme est de trop dans la ville.

Ils sortent.

SCÈNE VII. Donata, Pirro, Simon, Tafo, puis Michel.

À peine Michel est-il rentré, que Donata, bâillonnée, se précipite sur la place. Elle vient d'échapper à Pirro, Simon et Tafo qui la poursuivent ; tout en courant, elle cherche à se défaire du bâillon qui l'empêche de crier. Pirro l'atteint et l'empoigne ; les deux autres font de même et tâchent de l'entraîner vers la ruelle.

SIMON

Pas de façons, la belle...

Au moment où ils vont l'entraîner, elle parvient à dégager un de ses bras, et elle arrache le bâillon qui lui serre la bouche.

DONATA

Au secours !

Pirro met sa main sur la bouche de Donata ; mais tout de suite il la retire en criant.

DONATA

Au secours !

Michel parait au seuil du palais.

MICHEL

Gredins !

Il tire sou épée et descend les degrés en courant.

TAFO

J'ai besoin d'air.

Il se sauve.

PIRRO, tirant un couteau de sa ceinture

Restez donc ! Il est seul.

SIMON

Restes-y, toi ; je file.

Il se sauve.

PIRRO

Ah ! Tant pis !

Il tourne le dos pour fuir ; au même instant, Michel le pique de son épée entre les deux épaules.

SCÈNE VIII. Michel, Donata, Pirro.

MICHEL

Tiens, voleur...

Pirro tombe ; Michel se jette sur lui et lui arrache son couteau.

PIRRO

Lâche

MICHEL

Porter les mains sur cette femme !...

Un officier sort du palais.

SCÈNE IX. Les mêmes, Un officier.

MICHEL

Aidez-moi, je vous prie.

L'officier s'approche.

MICHEL

Lève-toi.

PIRRO, se mettant à genoux

Michel...

MICHEL

Allons, debout !

Michel et l'officier aident Pirro à se lever.

MICHEL

Assez

PIRRO

Qu'elle nous venge !

Michel se tourne vers Donata, qui, toute haletante, est tombée assise sur un banc de pierre auprès du palais.

MICHEL, s'inclinant

Bien.

À Pirro.

Toi, monte.

PIRRO

Si je peux.

Michel et l'officier le prennent au collet.

MICHEL

Drôle, monte plus vite !

Tous les trois entrent dans le palais.

SCÈNE X.

DONATA, seule

Je rêve. Est-ce donc là Michel_Lando ? J'évite Une honte sanglante et pire que la mort. Grâce à lui, que j'aurais frappé sans un remord ? L'homme odieux par qui la canaille est maîtresse, Lui, Michel, accourt seul à mon cri de détresse ? Ces murs l'ont entendu, pourtant ; je le sais bien. Tandis que s'élançait vers moi le plébéien, Plus d'un bourgeois s'est dit en verrouillant sa porte : On égorge une femme... » Après ? que leur importe ? La place est vide. Où sont les grands ? Dans leur palais Ils attendent, au lieu d'aiguiser les stylets, Que pour les obliger Michel_Lando s'en aille ; Et moi, pendant ce temps, livrée à la canaille, J'aurai dû mon honneur - l'honneur d'une Albizzi - Au maître qu'en hurlant le peuple s'est choisi !... Ah ! c'est trop. Mais que faire ? Aurai-je le courage De châtier celui dont le bienfait m'outrage ? Oui, j'en aurai le coeur. Il le faut. Je voulais À loisir expulser cet homme du palais ; Mais je vais en finir tout de suite...

Une pause.

Mon frère Juge notre dessein follement téméraire, Bien que les grands de Sienne aient promis un secours. Sans doute, à notre appel, beaucoup feront les sourds. Ah ! si vraiment, Strozzi, ton amour est sincère, Il te faudra lutter contre un rude adversaire ! Michel a le pouvoir ; il est hardi ; sa voix, Qu'aujourd'hui j'entendais pour la première fois, A sans doute un viril accent qui m'a troublée, Car sa force me fut tout à coup révélée... Mais Carlo sait aussi hurler avec les loups. Il ne fut jamais lâche ; il m'aime ; il est jaloux ; Donc il m'obéira... Je vois d'ici sa rage, Lorsque je lui dirai qu'avec un vrai courage Notre gonfalonier en personne arrêta L'un de ces vils gredins...

Strozzi entre, éperdu.

SCÈNE XI. Strozzi, Donata.

STROZZI

Ah !...

Il soupire comme un homme délivré d'une grande angoisse.

STROZZI

Quoi !

STROZZI

Comment ?

DONATA

Michel_Lando paraît ; Va-t'en.

Strozzi s'éloigne de quelques pas. Sans le voir, Michel sort du palais et marche vers Donata.

SCÈNE XII. Michel, Strozzi, Donata.

DONATA, à part, en regardant Michel

Si je pouvais l'envelopper de ruses...

DONATA, à part

Déjà si gracieux ?

Strozzi, sans être vu, se rapproche de Michel et de Donata, et il écoute attentivement.

DONATA

Dites...

DONATA, à Strozzi

Messer, il faut que je vous blâme.

Stefano sort du palais.

SCÈNE XIII. Les mêmes, Stefano.

STEFANO

Excusez.

MICHEL, exaspéré

Ah ! - Pourquoi ?

STEFANO

Viens donc.

STEFANO

Allons, il faut conclure !

Stefano entraîne Michel qui, avant d'entrer dans le palais, se retourne brusquement.

SCÈNE XIV. Strozzi, Donata.

STROZZI

Donata...

STROZZI

Ce soir.

STROZZI

Toujours San-Lorenzo. Silence !...

Il vient d'apercevoir Michel, arrêté sur le seuil du palais, et qui écoute.

SCÈNE XV. Michel, Strozzi, Donata.

MICHEL, à part

Que dit-il ?

MICHEL, à part

Ils s'aiment...

Michel s'approche lentement de Strozzi et de Donata.

STROZZI, s'avançant

Pardon !...

STROZZI

C'est bon.

À part.

Si je pouvais te parler face à face !

Il fait quelques pas vers la gauche.

MICHEL

Non, certes ; Mais, comme votre rue est tout le jour déserte, Je veux vous protéger...

Il se retourne et voit Strozzi immobile.

Eh bien ! Partirez-vous ?

Strozzi s'éloigne. Lorsqu'il a disparu, Michel fait un geste pour inviter Donata à sortir. Puis il s'approche d'elle, lui prend la main, et dit en fixant ses yeux sur elle :

Vous avez un regard qui rend les hommes fous...

Ils sortent.

TROISIÈME ACTE.

Dans l'intérieur du palais ; même salle qu'au premier acte. - Michel et Stefano sont assis. - Stefano travaille ; Michel songe tristement.

SCÈNE PREMIÈRE. Michel, Stefano.

STEFANO

Oui.

STEFANO

Enfuis.

MICHEL

Tant mieux...

Stefano se lève et s'approche de Michel.

MICHEL

De moi ?

STEFANO

Tu souffres.

MICHEL

Non.

MICHEL

Peu.

STEFANO

Oui.

STEFANO

Après ?

STEFANO, lui prenant les mains

Sois un homme ; Résiste.

MICHEL

Soit.

STEFANO

Le moyen Pour toi de regagner quelque peu de prestige N'est certainement pas...

On entend le bruit d'une dispute ; la voix de Thomas s'élève.

MICHEL, à Stefano

Il me semble...

SCÈNE II. Michel, Stefano, Thomas.

MICHEL

Mais...

THOMAS

Mon cher, j'ai vu rôder aux abords du palais Certains particuliers dont j'aime peu la mine ; Quelque chose est dans l'air...

Donata entre par la porte restée ouverte ; les trois hommes l'aperçoivent.

SCÈNE III. Michel, Donata, Stefano, Thomas.

MICHEL, tressaillant

Ah !

MICHEL

Assez !

DONATA, à Michel

Chassez-le.

THOMAS

Oui, je m'en vais, - pauvre homme !

Il sort. - Court silence.

MICHEL, à Stefano

Laisse-nous.

STEFANO

Bien.

Il sort.

SCÈNE IV. Michel, Donata.

DONATA, s'asseyant

Vous n'êtes plus jaloux ?

MICHEL

Non, Donata. Je tâche, au moins, de ne plus l'être.

Il s'assied auprès de Donata.

MICHEL, saisissant la main de Donata

Laissez-moi l'effleurer de mes lèvres...

MICHEL, suppliant

Donata !...

MICHEL

Parlez.

MICHEL

À moi ?

DONATA

Oui.

MICHEL, à part

Que dit-elle ?

MICHEL, à part

Silence, Lâche coeur...

MICHEL

Ô Donata.

DONATA, se détournant

Mon ami...

DONATA, à part

Il est à nous.

MICHEL, à part

Quelle angoisse !

DONATA

J'attends.

DONATA

Moi ?

DONATA, à part

Il hésite.

MICHEL, à part

Ah ! Quelle idée !

MICHEL

Non pas.

DONATA

Après ?

DONATA, à part

Il sait tout.

DONATA

Après ?

DONATA

Approche-toi.

Michel hésite, fait un pas, puis recule.

DONATA, à part

Il m'épouvante.

DONATA, à part

Qu'a-t-il donc à lui dire ?

Stefano entre ; Donata observe les deux hommes et les écoute attentivement.

SCÈNE V. Michel, Stefano, Donata.

STEFANO

À quoi ?

DONATA

Non...

MICHEL

Vous ?

DONATA

Moi.

MICHEL

Adieu, mon âme...

Il sort à gauche.

SCÈNE VI. Stefano, Donata.

STEFANO

Ah !...

STEFANO

Rien.

STEFANO

Pourtant...

STEFANO

Je me tais, Madonna.

À part.

Malgré son insolence, Elle a peur. Moi, j'espère...

Il se dirige vers la porte de droite.

SCÈNE VII. Stefano, Donata, Francesca.

FRANCESCA, apercevant Donata

Ah !

DONATA

Qu'est-ce que j'entends ?

Elle se lève et voit Francesca.

STEFANO, bas à Francesca

Courage ! Il fera son devoir.

FRANCESCA

J'ai peur de tout. La nuit Tombe : qu'adviendra-t-il ?

Il fait presque nuit ; on entend le beffroi par intervalles, et aussi la sourde rumeur de la foule. - Tout à coup s'élève une clameur.

LE PEUPLE, à quelque distance

Vivat !

LE PEUPLE, sur la place

Vive Michel_Lando !

STEFANO

C'est Michel qu'on acclame !...

Il court à la fenêtre.

DONATA

Déjà ?

FRANCESCA, à Stefano

Vient-il ? Vient-il ?

FRANCESCA, se signant

Jésus !

STEFANO

Si, justement ; il entre.

On entend un bruit de pas et d'armes dans l'escalier.

LE PEUPLE, sous les fenêtres

Vive Michel_Lando !

STEFANO, à Donata

À coup sûr, vous voilà promptement obéie...

La porte s'ouvre : précédé de torches, Michel entre à la tête d'une troupe de gens armés. Entre les soldats marchent les principaux conjurés, parmi lesquels Strozzi et Albizzi ; tous ont les mains liées.

SCÈNE VIII. Les mêmes, Michel, Strozzi, Albizzi, Les conjurés et les hommes d'armes.

FRANCESCA

Ah ! c'est toi

Elle se jette dans les bras de Michel.

DONATA, à part

Qu'a-t-il fait ?

MICHEL

À la prison !

On emmène les prisonniers, qui sortent par la gauche. Michel les regarde s'éloigner ; puis, avec stupeur, se parlant à lui-même :

J'ai fait mon devoir....

MICHEL, montrant la porte

Vous êtes libre.

Donata semble hésiter ; puis elle sort très vite. Francesca s'approche timidement de son mari ; Michel et Stefano se serrent les mains en silence.

QUATRIÈME ACTE

La boutique de Francesca.

SCÈNE PREMIÈRE. Stefano, Francesca.

Stefano entre brusquement. - Francesca se lève en sursaut.

FRANCESCA

Qui donc ?

FRANCESCA

Parlez.

STEFANO

Je vous irrite, Ma pauvre Francesca. Pardon. Une autre fois Peut-être...

On entend un bruit de pas et des voix.

FRANCESCA

Entendez-vous ?

Stefano court vers la porte et regarde dans la rue.

FRANCESCA

Oui, Je tâcherai.

Elle sort à gauche.

SCÈNE II. Michel, Strozzi, Albizzi, Salvestro, Jacopo, Les prieurs et un groupe de citoyens.

MICHEL, avant d'entrer

C'est trop d'honneur qu'on veut me faire.

Jacopo, prenant Michel par le bras, entre avec lui. Il est vêtu d'une longue robe sénatoriale. Dans le cortège figurent Strozzi, Albizzi, Salvestro, les nouveaux prieurs et une vingtaine de bourgeois. Stefano reste à l'écart pendant toute la scène.

ALBIZZI

C'est clair.

JACOPO, bas à Salvestro

Est-ce qu'on file ?

MICHEL, à voix basse

Suffit.

Haut.

Que Dieu vous accompagne !

Tous saluent et sortent. Michel, resté seul, aperçoit Stefano. Il court vers son ami et lui prend les mains.

SCÈNE III. Michel, Stefano.

MICHEL

Ah ! c'est juste...

Il se détourne et porte la main à son front.

SCÈNE IV. Michel, Francesca.

FRANCESCA

Merci.

Elle s'assoit et se met à coudre.

FRANCESCA

Mon ami ?

FRANCESCA, se levant

Il faut que je te laisse !

FRANCESCA

Où te plaît-il que j'aille ?

Un court silence.

FRANCESCA

Pourquoi ?

FRANCESCA, avec un air de doute

Ah ! Michel...

SCÈNE V.

SCÈNE VI. Michel, Donata.

DONATA

Que Dieu m'assiste ! J'eusse mieux aimé suivre un renard à la piste Que d'errer au milieu de ces ruelles...

Donata regarde autour d'elle avec une inquiète curiosité. Michel reste à l'écart et parle sans lever les yeux sur elle.

DONATA, se dirigeant vers la porte

J'y vais.

MICHEL

Donata !

DONATA, s'arrêtant

Plébéien Stupide...

MICHEL, saisissant le poignet de Donata

Tu l'aimes, n'est-ce pas ? Tu l'aimes ?

MICHEL

Tu l'avoues ! Et pas une rougeur de honte sur tes joues...

Donata fait un violent effort pour se dégager de l'étreinte de Michel.

DONATA

Lâche-moi.

Elle se dégage et fait quelques pas vers la porte.

MICHEL

Ah ! Misérable femme !

Il dégaine son stylet et se précipite sur elle. Donata reste immobile. Michel recule, le bras levé, hésitant à frapper Donata.

SCÈNE VII. Les mêmes, Francesca.

Au moment où Michel va frapper Donata, la porte s'ouvre ; Francesca parait. Michel se rejette vivement en arrière.

FRANCESCA

Dieu !

Long silence.

SCÈNE VIII. Michel, Francesca.

Michel jette son stylet à terre ; sans regarder Francesca, il marche vers la table en chancelant et se laisse tomber sur une chaise. Accoudé à la table, il cache son visage de ses deux mains. Francesca s'approche doucement, et elle se tient debout derrière Michel.

MICHEL, sans la regarder

Moi, te pardonner ! Moi !

FRANCESCA

Vois-tu, c'est fini, tout cela. Ta femme est près de toi, Michel ; regarde-la. Tu m'aimes, je le sais, tu m'aimes...

Michel lève les yeux sur elle et la regarde en silence. Puis, tout en parlant, il lui prend les mains et se lève péniblement.

FRANCESCA

Je te crois.

FRANCESCA

Oui, nous serons heureux.

Ils se tiennent embrassés.

MICHEL, tressaillant

Ah !...

FRANCESCA

Qu'as-tu ?

FRANCESCA

Ami...

ÉPILOGUE

Une esplanade près des remparts de Florence. - On voit au fond, massive, large, flanquée de tours, une des portes de la ville. Il ne fait pas jour encore ; peu à peu le ciel s'éclaire. Au lever du rideau, un officier et deux hommes d'armes sortent de l'une des tours et s'approchent de la porte. L'officier fait crier de grosses clés dans la serrure, et les hommes ouvrent la porte tonte grande. Puis l'officier les place en sentinelles du côté extérieur des remparts ; on les voit de temps à autre aller et venir. L'officier va se retirer, lorsque Strozzi entre avec Albizzi. Tous deux sont enveloppés de manteaux épais ; Strozzi tient à la main un rouleau de papier où est appendu un sceau.

SCÈNE PREMIÈRE. Strozzi, Albizzi, Un Officier.

STROZZI, à l'officier

Personne encore ?

STROZZI

C'est bien.

L'officier se retire.

SCÈNE II. Strozzi, Albizzi, puis Michel et Thomas.

STROZZI, montrant le rouleau

C'est écrit.

STROZZI

Comment ?

ALBIZZI

Enfin...

STROZZI

A quoi bon s'attendrir ? La chose est faite.

Thomas et Michel entrent par la droite.

STROZZI

Observons-les d'ici.

Strozzi et Albizzi restent à l'écart.

SCÈNE III. Michel, Thomas.

MICHEL

Bien ; tout est réparé.

Ils se serrent les ma ;ns.

SCÈNE IV. Michel, Thomas, Stefano, Francesca.

FRANCESCA

Eh bien ?...

SCÈNE V. Les mêmes, Strozzi, Albizzi.

ALBIZZI

Pourquoi ?

MICHEL

Moi ?

STROZZI

Vous.

THOMAS

Ah ! L'impudence est forte ! Saignons-les, et courons les jeter dans l'Arno.

Il veut prendre un couteau à sa ceinture et se ruer sur Strozzi ; Michel et !Stefano le retiennent. Au début de l'altercation, un groupe de citoyens entre sous la conduite de Niccolo del Bene ; sans être vu, Niccolo s'approche de Michel et des autres.

STROZZI, à Thomas

Arrière, mauvais chien !

SCÈNE VI. Les mêmes, Niccolo del Bene, Un groupe de citoyens.

ALBIZZI, bas à Strozzi

Il a raison.

STROZZI

Soit ; mais j'attendrai là.

Il se retire à quelques pas avec Albizzi ; tous deux restent immobiles jusqu'à la fin de la scène.

NICCOLO

Adieu, noble coeur...

Niccolo tend les mains à Michel, qui fait ensuite ses adieux aux autres citoyens. Stefano serre les mains de Francesca.

THOMAS, à Michel

Mon ami !

MICHEL

Non ; C'est impossible. Adieu, Stefano...

Michel et Stefano s'embrassent, tandis que Thomas fait ses adieux à Francesca. Niccolo s'avance vers Strozzi et Albizzi.

MICHEL, entraînant sa femme

Viens, ma Francesca, viens.

Tous deux s'éloignent rapidement.

STEFANO

Michel !...

Au moment de franchir la porte de la ville, Michel se retourne ; il envoie de la main un dernier adieu à ses amis. Puis il disparaît avec Francesca. Tous restent tournés vers la porte.

2 088 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica