Drame en vers· Drame en vers et en Quatre Actes
Michel Lando
Personnages
- GUICCIARDINI, gonfalonier de justice dans la République florentine
- NICCOLO DEL BENE, Prieur, ou membres de la Seigneurie
- GUERRIANTE, Prieur, ou membres de la Seigneurie
- FERRUCCI, Prieur, ou membres de la Seigneurie
- CARLO STROZZI, chef du parti guelfe
- PIERRE DES ALBIZZI, chef du parti guelfe
- SALVESTRO DES MEDICI, riche banquier, homme très populaire
- MICHEL LANDO, cardeur de laine
- STEFANO, maître d'école
- THOMAS BARBIDORO, cordonnier
- JACOPO, cardeur de laine
- GASPAR, notaire
- DONATA, veuve de Messer del Garbo, soeur de Pierre des Albizzi
- FRANCESCA, femme de Michel Lando
- BOURGEOIS
- GENS DU PEUPLE
- MASSIERS
- HOMMES D'ARMES
Dédicace
À GEORGE-WASHINGTON DESSOMMES
Très cher ami, tu ne seras point surpris de lire ton nom à cette place : il y est inscrit depuis un an et demi, en souvenir des heures de paix et de joie que j'ai passées dans ta petite maison de Vicksburg. Là, tous les soirs, au milieu des tiens, nous vivions avec les maîtres, chaque jour mieux aimés, de la poésie ou de la musique. Parfois, en guise d'intermède et pour répondre au voeu de VOTre indulgente amitié, je vous lisais ceux de mes ouvrages qui me déplaisent le moins, ou dont les tares ne me sont pas trop visibles. C'est ainsi que vous avez connu ce drame, vierge de toute publicité. Grâce à votre intelligente sympathie, rien ne vous a échappé de ce que j'avais voulu y mettre ; cela m'a donné, pour quelques instants, l'illusion que je m'étais pleinement exprimé. L'amitié a de telles magies. Le souvenir de cette lecture nous est cher ; et nous ne penserons plus à Michel Lando sans nous rappeler bien des heures sereines ou joyeuses. Accepte donc, ami, l'humble présent que je t'offre : il tiendra tout son prix. de notre commune affection.
MAURICE BOUCHOR.
PRÉFACE
Le drame que je publie a eu l'honneur d'être lu devant le comité de la Comédie française. Il y a été accueilli par un refus probablement unanime. Les directeurs de deux autres théâtres l'ont jugé avec la même sévérité. L'un n'a pu l'écouter jusqu'au bout ; l'autre m'a écrit que je retardais de vingt ans sur mes contemporains. Ces divers témoignages, rendus par des hommes que leur expérience met à l'abri de toute erreur, me laissent peu de doute sur les vices de mon oeuvre ; et j'aurais mauvaise grâce à ne pas remercier ceux qui m'ont évité une brutale désillusion, en ne permettant pas que Michel Lando vît le feu de la rampe. On me demandera pourquoi je publie un ouvrage condamné par de si bons juges. C'est d'abord parce qu'il peut offrir un certain intérêt littéraire ; et ensuite parce que, même au point de vue dramatique, il a paru n'être pas sans valeur à des arbitres non moins compétents que les autres. Je me permettrai de nommer ici M. Henri Lavoix, qui avait adressé au comité du Théâtre-Français un rapport favorable sur Michel Lando. Pour cela je ne dois point de reconnaissance à M. Lavoix, car il n'a fait que donner son opinion en toute sincérité ; mais je tiens à lui marquer ma gratitude pour l'extrême bienveillance de son accueil et pour .es judicieux conseils qu'il m'a donnés. J'ai fait de ces conseils le meilleur usage que j'ai pu ; je leur dois peut-être d'offrir à mes lecteurs un drame présentable. Mais je ne veux pas dire que M. Lavoix regarde Michel Lando comme un chef-d'oeuvre ; bien loin de là. Les défauts de ma pièce ne lui ont pas échappé, et je crois que nous sommes,à ce sujet, entièrement d'accord. Je n'insiste pas. Le lecteur découvrira bien sans moi les défauts dont je parle ; et, s'il ne doit pas les apercevoir, pourquoi irais-je lui gâter son plaisir ?
La donnée de Michel Lando est historique dans ses grandes lignes. Un Florentin de ce nom, qui était cardeur de laine, fut porté au pouvoir par une émeute, sut maintenir contre elle l'ordre dans la ville, quitta ses fonctions en temps légal et, plus tard, mourut exilé. Au demeurant, j'ai prêté à Michel Lando un caractère fort différent de celui qu'il dut avoir. Il n'eut point le rare désintéressement que je prête à mon personnage ; ni la sensibilité, les scrupules, l'hésitation qui font de Michel Lando, dans ma pièce, un homme du dix-neuvième siècle plus que du quatorzième. Je crois donc oiseux de rechercher ici ce que fut au juste mon Florentin. Tous les historiens ont reconnu la vigueur de son action à une heure décisive et le service qu'il rendit à sa patrie ; Machiavel blâme l'ingratitude de la cité qui l'exila. Peu m'importe, après cela, qu'il ait gouverné d'après les conseils d'habiles politiques, et non pas selon sa propre initiative. C'est ce que dit M. Perrens dans son excellente Histoire de Florence, et je m'en rapporte à lui ; mais, ayant voulu faire oeuvre d'écrivain dramatique, je n'ai eu aucun scrupule à repétrir le personnage suivant mon idée. Edgar Quinet blâme Michel Lando d'avoir voulu faire place à tous les partis dans le gouvernement. D'après lui, c'était méconnaître une loi essentielle des cités italiennes : l'antagonisme des partis et la nécessité de gouverner par l'un d'eux contre tous les autres. Michel aurait ainsi fait avorter le triomphe de la cause populaire. Quinet semble même lui reprocher d'avoir été trop scrupuleux dans sa politique ; parce que, dit-il, rien n'est plus immoral que de laisser confondre la vertu avec la faiblesse. Je ne méconnais pas la portée de ces réflexions ; mais on pourrait leur opposer divers arguments. Il est difficile de juger de si loin ce qui pouvait être accompli de durable en faveur de la démocratie florentine ; et j'inclinerais à croire que tout, dans cette république déchirée par les factions, l'entraînait vers la tyrannie. Puis, derrière la question politique, il y avait la question sociale ; et on ne peut guère reprocher à Michel Lando de n'avoir point résolu le problème qui est notre angoisse de toutes les heures.
Je n'ai pas eu la prétention d'émettre une théorie sur des matières aussi complexes, et qu'il serait mal à propos de discuter au théâtre ; mais le souci que mon personnage a pu en avoir, le trouble de sa conscience, sa cruelle désillusion lorsqu'il passe d'un rêve de justice au maniement des hommes, cela était bien le coeur de mon sujet. J'ai voulu montrer un plébéien à l'âme loyale, à l'esprit ouvert, à la parole entraînante, ayant moins de génie que de bon vouloir, capable d'énergie et de finesse pour accomplir un acte de salut public, mais parti de conceptions trop simples et vite rebuté par la complexité des choses ou la mobilité des hommes. Je n'ai pas examiné si, grâce à d'autres circonstances, le même personnage aurait pu gagner en sens politique ce qu'il eût perdu en honnêteté candide ; j'avais seulement à l'étudier jusqu'à l'heure où sa vie publique est brisée tout à coup.
Une violente passion que Michel a conçue pour une patricienne (ceci n'est aucunement historique) forme le noeud de ma pièce et en amène la péripétie. À l'instant où il a perdu toute foi en son oeuvre, le bonheur convoité lui est offert au prix d'une trahison envers le peuple : c'est alors, me semble-t-il, que l'effort de sa vertu serait digne d'émouvoir. Ensuite, lorsqu'il s'est noblement démis de ses fonctions, la rancune de la patricienne fait exiler, à la honte de Florence, un homme qui s'est aliéné tout le monde en voulant être juste. J'avoue que cette fin n'a rien de consolant. J'ai pourtant la faiblesse d'y tenir, et je l'aurais maintenue contre l'aimable directeur qui me disait un jour : « Apportez-moi une pièce ; mais ne vous occupez pas du dénouement. » Non, certes, je n'ai point voulu élucider les rapports si délicats de la morale et de la politique, ni faire le procès à toute démocratie sur un exemple isolé. Je n'ai point soutenu de thèse dans mon drame. Mais, s'il contient l'émotion que j'ai tâché d'y mettre, une vérité supérieure s'en dégagera d'elle-même : c'est que nul blasphème contre la patrie, si ingrate qu'elle puisse être, ne doit monter aux lèvres du juste.
J'ai dit en quoi j'avais modifié le caractère, du reste assez douteux, de Michel Lando. En outre, je l'ai fait plus jeune qu'il n'était à son entrée dans la politique, et j'ai beaucoup avancé la date de son exil. J'ai pris de même quelques libertés avec l'histoire de cette époque, et j'ai fort simplifié le mécanisme du gouvernement florentin. Je suis trop imbu de la pensée d'Aristote : « La poésie est plus vraie que l'histoire, » pour me justifier de mes licences. Il y a seulement une mesure à observer et des convenances qu'on ne peut méconnaître. Je crois n'avoir pas excédé mon droit de modifier ou d'interpréter des faits embrouillés par eux-mêmes et inconnus à la presque totalité des spectateurs que j'aurais pu avoir. D'ailleurs, tout en étant inexact en certains détails, je me suis efforcé de peindre dans leur vérité l'émeute, les partis, les moeurs et passions de la ville. Je voudrais qu'il y eût dans ces pages quelque chose de l'âme florentine ; et il ne me déplairait point qu'on devinât ma profonde sympathie pour la cité illustre où la vie fut si intense, l'art si merveilleux, et qui a donné au monde Dante et Michel-Ange.
Je me suis efforcé avant tout de prêter à mes personnages, sérieux ou comiques, un langage en rapport avec leur nature et qui s'appliquât sur leurs sentiments d'une façon aussi juste que possible. Tout ce qu'il y a ici de pittoresque vient en droite ligne de l'histoire elle-même ou des comédies de Machiavel. N'ayant pas à faire parler des poètes indous, j'ai été très sobre de métaphores ; je me suis abstenu de tirades ; j'ai soigneusement évité les vers à effet. Peut-être mon désir d'être simple et vrai m'a-t-il nui devant mes juges autant que mes plus graves défauts.
Je n'ai pas besoin de protester, je pense, que ma pièce ne contient aucune allusion à des événements contemporains. Toutefois, une préoccupation qui hante tous les esprits en France ne fut pas étrangère à la pensée initiale de ce drame. Qui de nous n'a été profondément attristé par les divisions de la patrie ? qui ne l'est encore ? Le souci que j'en ai a pu se faire jour, malgré moi, à bien des pages de mon oeuvre.
ACTE PREMIER
PREMIER TABLEAU
Une boutique de fruitière. - A droite, une table et deux ou trois chaises. Au fond une porte donnant de plain-pied sur la rue. Une autre porte, à gauche, ouvre sur une pièce qu'on ne voit pas. Au lever du rideau Francesca, est assise à gauche, sur le devant de la scène ; elle travaille à un ouvrage d'aiguille. Michel est debout et se dirige vers la porte de la rue.
SCÈNE PREMIÈRE. Michel, Francesca.
FRANCESCA
Tu vas sortir ?MICHEL
Oui, femme.FRANCESCA
Où vas-tu ?FRANCESCA, se levant
N'y va pas, Michel.FRANCESCA
Pourquoi ?FRANCESCA
Ce n'est pas en criant, la nuit, comme des sourds, Qu'ils verront le travail reprendre. De trois jours, Moi, je n'ai rien vendu ; les troubles en sont cause. Mieux vaudrait qu'aujourd'hui la porte fût bien close.MICHEL, souriant
Fermer boutique ? Allons, c'est bon pour les bourgeois.MICHEL
Non : jusqu'ici Florence Pour nous, le menu peuple, eut trop d'indifférence. Nos métiers ne sont pas comptés parmi les arts. La plèbe a-t-elle su ce qu'étaient les Césars Pour qui les Gibelins ensanglantaient la ville ? On ne consulte pas la multitude vile. Nous sommes un bétail, un stupide troupeau Dont le seul privilège est de risquer sa peau... Non, cela n'est pas bien. Je ne suis qu'un pauvre homme Et cependant je crois que cette antique Rome Dont parle Stefano - femme, tu te souviens - Inspirait moins d'amour à ses fiers citoyens Que moi, rude ouvrier, maraud sans apparence, Je n'ai de passion au coeur pour ma FlorenceFRANCESCA
Que veux-tu ?MICHEL
La justice. Oh ! moi, je ne suis pas D'humeur à reprocher au riche un bon repas ; Je veux que la cité me compte pour un homme. Les plus lâches bourgeois, tu vois bien qu'on les nomme Aux charges de l'État : nous en sommes exclus. Le plus digne est celui qui possède le plus... Nous ne pouvons rien dire, et l'impôt nous .écrase. Aussi bien qu'eux, pourtant, nous tournons une phrase ; Et nous ne serions pas troublés par les rieurs, Si nous nous expliquions en face des prieurs. Plusieurs, même, en dépit de leur basse origine, Sont dignes d'être élus.FRANCESCA
Tu rêves.FRANCESCA
Eh bien demande-lui S'il voudrait gouverner quinze jours à leur place. On ne contentera jamais la populace. Te voilà contre-maître, et moi je vends mes fruits ; Travaillons, et laissons le reste aux gens instruits.MICHEL
Ah ! ma femme, il faut bien, parfois, songer aux autres ! Leurs misères, demain, peuvent être les nôtres ; Va, soyons indulgents pour ceux qu'on pousse à bout. Je ne souhaite pas que le peuple soit tout ; Je veux de justes lois. Tous ces gens qu'on opprime, En les avilissant on leur prêche le crime. Moi qui suis un des leurs, femme, sincèrement, Je peux leur être utile. Est-ce bien le moment De les abandonner à leurs folles colères ? Malheur à qui, fuyant les troubles populaires, Ne pense qu'à lui-même et n'est d'aucun parti Au revoir. Je devrais être déjà sorti.Il marche vers la porte.
FRANCESCA
Écoute !MICHEL
Que veux-tu ?FRANCESCA
Sois juste envers ta femme. J'admire ton courage, ami, ta force d'âme ; Moi, dont le faible esprit à peine te comprend, Je trouve en toi, Michel, je ne sais quoi de grand ; Mais je t'aime, et j'ai peur.MICHEL, s'approchant de sa femme
Que crains-tu ?FRANCESCA
Tant de choses ! Puis-je ne pas trembler, moi, lorsque tu t'exposes ? Mon coeur n'est pas aussi résolu que le tien. Ah ! Si je te perdais n'es-tu pas mon soutien ? Je n'ai que toi.MICHEL
C'est vrai.FRANCESCA
Puis j'ai besoin qu'on m'aime.MICHEL
Je t'aime bien.FRANCESCA
Ton coeur est-il toujours le même ?MICHEL
Femme, n'en doute point.FRANCESCA
Autrefois, mon mari Ne sortait pas heureux si je n'avais souri ; Il me choyait comme une enfant ; et, chaque année, Il réservait pour moi toute cette journée.MICHEL
Francesca ! Pardonne-moi... Tu sais, j'aime tant ma patrie... Voici quatre ans, déjà Dans l'église fleurie Je crois te voir marcher, timide, à petits pas. Quel soleil sur la place, et chez nous quel repas ! Ce vin doré montait tout de même à la tête...FRANCESCA
Nous en avons encore.MICHEL
Eh bien c'est notre fête ; Il faut trinquer.Thomas et Stefano poussent la porte et entrent dans la boutique.
SCÈNE II. Michel, Francesca, Thomas, Stefano.
THOMAS
Salut !FRANCESCA, à Michel
Voilà tes deux amis.STEFANO, à Michel et à Francesca
On s'embrasse ?FRANCESCA
Mais non, Stefano.STEFANO
C'est permis !THOMAS
Bonjour, vous deux.THOMAS
Il fait chaud.STEFANO
Le soleil irrite les cervelles ; On crie, on hurle, on prend les armes. Les prieurs Refusent de céder. Par de nombreux crieurs Ils somment tous les arts de leur prêter main-forte ; Mais le bourgeois s'enferme, et je doute qu'il sorte.THOMAS
Ah ! Battons-nous ! Ça n'est pas moi qu'on verra fuir. Thomas_Barbidoro sait travailler le cuir, Et plus d'un traître aura par moi sa récompense.MICHEL
Nous vaincrons.THOMAS
Oui, Sang-Dieu !STEFANO
Comme vous, je le pense Mais je crains, le palais une fois pris d'assaut, Que le peuple vainqueur ne se trouve bien sot.THOMAS
Et pourquoi donc ?THOMAS
Oh ! Tes maximeS, pour nous autres, c'est du vent. On te montrera bien, espèce de savant, Que la plèbe...MICHEL
Voyons, Thomas.STEFANO
Laisse-le dire.MICHEL
Tais-toi.Francesca est allée se rasseoir et a repris son travail. Michel continue.
Moi, vous savez, je n'aime pas le bruit ; Pourtant j'applaudirai le peuple, s'il détruit Le parti guelfe, qui nous hait et nous outrage. Puisque les Gibelins ne sont plus de notre âge, Il ne faut pas non plus de Guelfes : trop longtemps Ils se sont arrogé des droits exorbitants, Soi-disant pour sauver la ville...THOMAS
Je t'approuve.MICHEL
La noblesse n'est plus ?bien ; mais je -la retrouve Dans cette faction, toujours rebelle aux lois, D'anciens nobles tarés et d'orgueilleux bourgeois.MICHEL
Qu'ont-ils fait, je te prie ? Jamais ils n'oseront agir contre les grands ; Et notre abjection les laisse indifférents.STEFANO
Michel, je crains surtout ceux que l'on voit sans cesse Flatter la plèbe avec une entière bassesse. De vrais amis du peuple, à juger par les mots ; Mais ils ne feront rien qu'exaspérer ses maux. Exemple : Salvestro_des_Medici, leur maître, A tous nos apprentis dans l'art de bien promettre ! Une émeute, pour ces gens-là, n'est qu'un moyen. Lorsqu'un banquier puissant, un royal citoyen Vous déchaîne une foule avec tant de génie, Que veut-il, l'honnête homme ? Il veut la tyrannie.STEFANO
Alors c'est l'inconnu.MICHEL
Ah tu n'as pas assez confiance en la plèbe ! Sommes-nous donc des serfs attachés à la glèbe ? Non, mais des ouvriers, de libres travailleurs. Les temps sont durs ? Eh bien nous les ferons meilleurs. Nous avons parmi nous des gens à l'esprit large Qui rempliraient fort bien n'importe quelle charge. Toi, par exemple.STEFANO
Moi ?MICHEL
J'en suis sûr.STEFANO
Plût à Dieu Mais quand on pense trop, Michel, on agit peu. Pour toi, c'est différent. Tout le monde t'écoute, Et ton vaillant esprit ne connaît point le doute. A chacun son devoir. Ce que j'ai préféré, C'est l'école, et jusqu'à la fin j'y resterai. Je sers le peuple, moi qui hais son ignorance, En apprenant à lire aux bambins de Florence.STEFANO
Comme le voilà tendre !MICHEL, à Francesca
Je t'avais oubliée encore... - Chers amis, Pardon. Ma femme et moi, nous nous étions promis De fêter notre jour de noces.THOMAS
Bonne idée !MICHEL
Une flasque_de_vin que j'ai longtemps gardée Va nous réjouir tous. C'est d'excellent muscat, Qui miroite au soleil comme l'or d'un ducat. Pour le boire, oublions un peu ce qui se passe.À Francesca.
Tu ne m'en veux pas ?FRANCESCA, souriant
Non.THOMAS
Eh bien ! est-on toujours jalouse, Francesca ? Ce fut un vrai chagrin, quand Michel remarqua La belle veuve, un jour_de_Pâques, à sa croisée.FRANCESCA
Après si peu de temps qu'il m'avait épousée, Cela me semblait dur ; mais, plus tard, j'ai compris Que mes chagrins étaient peu de chose. J'en ris ; Et, sûre maintenant d'avoir la préférence, Je le laisse admirer les dames de Florence.FRANCESCA
Pour ça, je n'en crois rien.THOMAS
Il aime trop le musc.MICHEL, à Francesca
Tu peux être sans crainte.MICHEL, à Francesca
Va chercher le vin.FRANCESCA
J'y vais.Elle sort à gauche. Un peu après, elle rentre avec une fiasque et des verres, qu'elle dispose sur la table. Elle va et vient sans prendre garde à la conversation des trois hommes.
MICHEL, à Thomas
Es-tu fou ?MICHEL
Voyons...THOMAS
Chacun la sienne.MICHEL
Sans doute.THOMAS
Une Albizzi !THOMAS
Oh l'impudente clique Ces misérables-là vendraient la République... Un des chefs de la bande est le fameux Carlo, Qui parle de verser le sang comme de l'eau. Or, la veuve le tient : on dit que la pécore Rend sa haine pour nous plus acharnée encore. Si jamais celui-là me parle insolemment, Je lui saute à la gorge.MICHEL
Elle a donc un amant ?MICHEL
Qui ? moi ?THOMAS
Toi-même.MICHEL
Brute !THOMAS
Allons, calme ta fièvre. J'en parle pour causer, voila, tout ; mais je dis Que cette jeune veuve, avec ses yeux hardis, Ne peut à son défunt être longtemps fidèle, Et que Messer_Carlo_Strozzi rôde autour d'elle.THOMAS
Oh ! Bien sûr, ce n'est pas parce que sa vertu Ne bat plus que d'une aile... Un jour (cela m'enrage !) Je lui fis des souliers. Je soignai mon ouvrage, Car il est malaisé de plaire à ces gens-là ; Et puis bien réussir des souliers de gala N'est pas, vous m'en pouvez croire, une bagatelle. Enfin je les lui porte. A genoux devant elle, Je lui prends son pied droit...STEFANO, d'un air gouailleur
Hé !...THOMAS
Puisqu'il le fallait C'était un pied cambré, long, mince, pas trop laid ; Un de ces pieds que, dans notre art, un homme habile Aime à bien chausser, quoi Mais, toujours immobile, Elle rêvait. « Par Dieu ! j'espère qu'il vous sied, Dis-je, ce soulier-là. Frappez un peu du pied. » Et je la regardais comme une vraie idole. Ah ! misère !... « Ôte-moi du pied cette gondole, » Qu'elle me dit. Vois-tu, tout en la déchaussant, J'aurais mordu son pied de noble jusqu'au sang. « Me préservent les Saints, dis-je outré de colère, De faire des souliers capables de vous plaire ! J'aimerais mieux chausser un paon qu'une Albizzi. » Que diable ! Mon langage était assez choisi. Mais elle cria tant qu'on me fit disparaître, Tandis que le soulier volait par la fenêtre.Michel et Stefano se mettent à rire.
THOMAS
Eh ! Par l'escalier !STEFANO
Michel, tu la défends !MICHEL
C'est vrai ; mais le temps passe. Buvons, mes vieux amis. Donata_del_Garbo M'éblouit, j'en conviens, tant son visage est beau. Quel mal y voyez-vous ? Un vrai fils de Florence Passera-t-il jamais avec indifférence Devant ce que j'appelle un chef-d'oeuvre de Dieu, Et lui défendrez-vous d'y songer quelque peu ? Nous avons tous au coeur l'amour des belles choses. Non, Thomas, ce n'est point comme tu le supposes ! D'ailleurs, si je pouvais lâchement oublier Que je fus trop heureux, frère, de me lier A celle que tu vois et dont ma vie est pleine, Comment ferais-je, moi, pauvre cardeur_de_laine, Pour que cette Albizzi se doute un seul instant .. Mais assez de discours ; le muscat nous attend. Allons, laisse ta veuve, et buvons, je t'en prie, À mes deux vrais amours : ma femme et la patrieTHOMAS, à Stefano
Ce Michel parle bien, tout de même.Ils s'approchent de la table ; Francesca remplit les verres. Au même instant la porte s'ouvre ; Pirro apparaît sur le seuil.
SCÈNE III. MICHEL, FRANCESCA, THOMAS, STEFANO, PIRRO.
PIRRO
Eh ! Là-bas !MICHEL, se retournant
Qu'est-ce donc ?THOMAS
C'est Pirro.FRANCESCA
Comme il me déplaît !STEFANO
Bien, Michel ; sois viril.THOMAS
Nous allions trinquer.PIRRO
Je vous dérange ?MICHEL
Non, Pirro, pas du tout.PIRRO
C'est tout de même étrange... Boire en ce moment-ci ! Vous devriez rougir D'être à vous goberger ensemble au lieu d'agir. Nos chers prieurs, tandis que vous buvez à l'aise, Font des choses...THOMAS
Quoi donc ?PIRRO
Moi ?... Volontiers.Sur un signe de Michel, Francesca va chercher un verre, le pose sur la table et le remplit. Pirro prend une mine réjouie et se frotte les mains.
L'émeute ne fait pas grand plaisir aux fruitiers, Hein, ma commère ?FRANCESCA, sèchement
Non.PIRRO
Ô Seigneur, quelles pêches Et du beau raisin noir, des figues toutes fraîches... Eh bien ! Si c'était moi, tu sais, Michel_Lando, J'engloutirais tout ça.MICHEL, à demi-voix
Goinfre !THOMAS
Le jour d'une bataille ?THOMAS
Le vin doux Va te consoler ; tiens.Il lui tend un verre ; les autres entourent la table et s'apprêtent à boire.
STEFANO, soulevant son verre
Francesca, puissiez-vous Plus de cinquante fois, - c'est notre voeu sincère, - Fêter joyeusement ce doux anniversaire !FRANCESCA
Grand merci, Stefano. Moi-même je boirai, Si mon mari le veut, à l'enfant désiré Que la Vierge et les Saints m'accorderont, j'espère.THOMAS
Bien souhaité ! Votre homme, allez, sera bon père. Et puis c'est le meilleur moyen de le tenir.MICHEL
L'enfant se fait tirer l'oreille pour venir ; Mais nous nous aimons bien, en attendant qu'il vienne. Je pense avec fierté : (r Cette femme est la mienne. La bonté de son coeur égale sa raison ; Elle garde paisible et chaste ma maison. » Je bois à ta santé, femme.THOMAS, élevant son verre
Au triomphe du peuple !PIRRO, à part, avant de vider son verre
Moi, je bois au pillage.Haut.
Ah ! C'est un joli vin. Dire que ces voleurs de riches... Mais enfin, On va changer tout ça. Pour nous, le peuple maigre, Dont la sueur, dit-on, exhale une odeur aigre Qui fait évanouir nos faiseurs d'embarras, C'est l'heure de montrer les dents au peuple gras.THOMAS
Oui.PIRRO
Les gens du Conseil, voilà de bons apôtres ! Ainsi, tenez : on a pincé quatre des nôtres ; Et le bourreau leur tord les membres. C'est hideux.MICHEL
Pourquoi gardais-tu le silence ? Nous sommes entre amis ; on cause ; je balance, Ne sachant pas s'il faut agir, et le bourreau Travaille en ce moment !PIRRO
Thomas_Barbidoro, Je te prends à témoin d'une chose notoire ; C'est qu'on m'a fait trinquer quand j'entamais l'histoire D'ailleurs, un coup de vin, c'est toujours ça de bu.THOMAS
Partons-nous ?PIRRO
Vous savez, le Conseil est fourbu. Les prieurs, tout tremblants et la face ahurie, Vendraient bien six deniers leur piètre seigneurie. Un bon coup de balai les poussera dehors, Et les bourgeois verront si c'est eux les plus forts.La porte s'ouvre. Jacopo paraît et interpelle Michel Lando sans entrer dans la boutique. Quelques autres attendent derrière lui.
L'HOMME
Viens-tu, Michel_Lando ?MICHEL, à Francesca
Lorsque, tout d'une voix, Le peuple dit : Marchons ! puis-je ne pas le suivre, Fût-ce pour le calmer si la rage l'enivre ? Allons, sois courageuse.D'autres hommes passent en courant.
THOMAS
Eh bien, Michel ?FRANCESCA
Quelle horreur !PIRRO
À l'ouvrage !MICHEL
Chère femme, à bientôt.FRANCESCA,pleurant
Adieu...MICHEL
Va, prends courage.STEFANO
Viens, Michel.THOMAS
En avant !PIRRO
Dépêchons-nous, cordieu ! Nous sommes là rêvant, Et nos dignes prieurs, dont la gueule est friande, Avec nos compagnons, là-bas, font de la viande !Michel s'arrache à l'étreinte de sa femme. Les quatre hommes sortent en courant. Francesca éclate en sanglots.
DEUXIÈME TABLEAU
Une vaste salle dans le palais de la Seigneurie. Les fenêtres, rares et étroites, donnent sur la place publique. Une large porte à droite ; à gauche une autre porte. Table chargée de paperasses ; sièges inoccupés. - Trois prieurs sont debout. Guicciardini, le gonfalonier de justice, va et vient avec angoisse.
SCÈNE PREMIÈRE. Guicciardini, Niccolo del Bene, Guerriante, Ferrucci.
GUICCIARDINI
Personne ne viendra ; vous le verrez, personne ! On nous livre à la plèbe. Ah ! Seigneur ! je frissonne En y pensant...GUICCIARDINI
J'ai voulu la grandeur ; m'en voilà bien puni !NICCOLO
Montrez plus de courage.GUICCIARDINI
En pareille occurrence Être gonfalonier de justice à Florence, Pour celui qui n'a pas faim et soif du péril, C'est vivre deux longs mois étendu sur un gril.GUICCIARDINI
Niccolo_del_Bene, vous avez du courage : Tant mieux pour vous. Je crains, moi, leur aveugle rage. Hélas ! que deviendront mes enfants, si je meurs ?GUERRIANTE
Je crains aussi ces lugubres silences.GUERRIANTE
Qui passeront sans doute au peuple.GUICCIARDINI
Que faire, alors, mes bons amis ?NICCOLO
Résister jusqu'au bout.GUERRIANTE
Ou céder tout de suite.GOICCIARDINI, désignant les prieurs
Plus que trois... Les deux tiers des prieurs sont en fuite.NICCOLO
Quelle honte !GUICCIARDINI
Après tout, si nous partions aussi ?GUERRIANTE
Vous êtes libre.NICCOLO
Non ; le devoir est ici.GUICCIARDINI
Ah ! mon pauvre cerveau !À Ferrucci.
Eh bien ! Ce patient, l'avez-vous de nouveau... Interrogé ?FERRUCCI
Trois fois.GUICCIARDINI
Que dit-il ?FERRUCCI
Peu de chose. Aux questions qu'avec adresse je lui pose Il répond : « Salvestro... Marché-Vieux... florins d'or... »GUICCIARDINI
Toujours ce Medici !GUICCIARDINI
Vous les torturez donc ?FERRUCCI
J'exécute votre ordre.GUICCIARDINI
Ah ! Messer_Ferrucci, vous êtes bien zélé ! - Faites venir cet homme.Ferrucci sort à gauche.
SCÈNE II. Les mêmes, sauf Ferrucci.
GUICCIARDINI
Ce matin. Je doute que le traître, Se voyant démasqué, veuille bien comparaître ; Mais, s'il vient, gardons-nous d'être rudes pour lui. Le peuple l'aime ; il peut nous servir aujourd'hui.GUICCIARDINI
Ah ! Que faire ?Ferrucci rentre avec Simon. Le visage du patient est pâle et défait ; le sang coule de son front.
SCÈNE III. Guicciardini, Niccolo, Guerriante, Ferrucci, Simon.
GUICCIARDINI
C'est bien. - Parle, maraud.GUICCIARDINI
Tu t'appelles ?SIMON
Simon. Oh !...GUICCIARDINI
Qu'as-tu ?GUERRIANTE
Tu dis, méchante bête, Que messer_Salvestro donne à tous de l'argent Pour qu'on se révolte ?SIMON
Juste.GUERRIANTE
Où donc est ta part ?GUERRIANTE
On n'en peut rien tirer.La grande porte s'ouvre ; Salvestro entre dans la salle. Simon s'affaisse sur une chaise, les coudes sur la table.
GUICCIARDINI
Voici l'homme.SCÈNE IV. Les mêmes, Salvestro des Medici.
SALVESTRO
Bonjour, Frères. Vous désiriez me voir ? À mon retour De la campagne, sans tarder une minute, Je suis venu.GUICCIARDINI, désignant Simon
Messer_Salvestro, cette brute Prétend que - je n'en crois pas un mot - vous avez Agi sur le bas peuple.SALVESTRO
Est-ce que vous rêvez ? J'ai sans doute entendu parler de cette émeute ; Mais, enfin, suis-je un homme à déchaîner la meute Des loqueteux toujours affamés de nos biens ? Est-ce que l'on m'a vu faire aboyer ces chiens ?NICCOLO
Vous, Messer_Salvestro, vous pêchez en eau trouble. Vous êtes de ces gens de bien à face double Qui, tout en protestant de leur respect des lois, Poussent la multitude à de honteux exploits. La plèbe, grâce à vous, perd toute retenue. Pourtant, je vous le dis, l'heure n'est pas venue Où nous devons subir un maître.GUICCIARDINI
Je vous crois, je vous crois..NICCOLO, à part
Voilà des gens sincères !SALVESTRO, à Guerriante
Votre main... Pourquoi suis-je en butte à tant d'affronts ? Je sais, Guerriante, que nous nous entendrons Comme de vrais amis du peuple que nous sommes. Mais - au fait. Vous avez torturé plusieurs hommes ? On le sait dans la plèbe ; et vous seriez prudents De les relâcher tous. Où sont-ilsFERRUCCI, montrant la porte de gauche
Là-dedans.SALVESTRO
Délivrez les.Ferrucci consulte du regard le gonfalonier de justice ; puis il s'incline devant Salvestro en passant devant lui.
SCÈNE V. Les mêmes, sauf Ferrucci.
SALVESTRO
Rien ; deux ou trois palais. Ces gens sont calmes ; oui, très calmes. Je voulais, Par amitié pour vous, leur barrer le passage ; Mais un certain Michel, homme énergique et sage, Devant moi leur a fait un discours... Ah ! voici Les prisonniers.Ferrucci rentre suivi de trois hommes à l'aspect lamentable. Ils s'appuient les uns sur les autres et flageolent sur leurs jambes. Simon se lève et les rejoint.
SCÈNE VI. Guicciardini, Niccolo, Guerriante, Ferrucci, Salvestro, Simon et Les autres patients.
GUICCIARDINI
Marauds, allez-vous-en.DEUXIÈME PATIENT
On priera pour vous.TROISIÈME PATIENT
L'autre semaine.GUICCIARDINI
Mais où donc allez-vous, Ferrucci ?FERRUCCI
Jusqu'en bas ; Je les conduis.Les quatre hommes viennent de sortir ; Ferrucci passe derrière eux.
SCÈNE VII. Guicciardini, Niccolo, Guerriante, Salvestro.
GUERRIANTE
Gageons qu'il ne reviendra pas.GUICCIARDINI
Vous croyez ?SALVESTRO
Laissons-le.Il prend par le bras Guicciardini et Guerriante.
Maintenant, mes amis, votre tâche Est, quand viendra ce peuple un peu surexcité, D'accorder tout - mais en gardant la dignité. La plèbe est aisément prise aux nobles manières. Les plus humbles métiers arborent leurs bannières ; Et devant vous, avec grande solennité, Ils veulent, disent-ils, refaire la cité. Mon Dieu, je sais fort bien ce que vaut leur système ; Mais par degrés, et sans leur jeter l'anathème, Nous saurons rétablir les choses. Laissons-les Étonner de leurs cris les murs de ce palais, Et jusqu'à nos maisons ils nous feront cortège...Carlo Strozzi et Pierre des Albizzi se précipitent dans la salle.
SCÈNE VIII. Les mêmes, Carlo Strozzi, Pierre des Albizzi.
STROZZI
Nous demandons justice !ALBIZZI
Il faut qu'on nous protège !STROZZI
Vous avez arraché le pouvoir de nos mains ; Et des êtres abjects, sans nom, à peine humains, Font aujourd'hui la loi, grâce à votre mollesse.GUICCIARDINI
Feriez-vous mieux que nous, Strozzi ?STROZZI
Certes. On nous laisse Assaillir par la plèbe à deux pas du palais ! Nous nous sommes armés, tous, maîtres et valets ; Mais nous ne pouvions vaincre une foule innombrable.. Les lâches m'ont brûlé ma maison.Menaçant du poing Salvestro.
Misérable ! C'est toi, je le sais bien, qui causes mon malheur.STROZZI
N'as-tu pas honte, toi, grand dans la bourgeoisie, D'oublier la raison, l'honneur, la courtoisie, Pour te faire, malgré leurs crimes, partisan De tous ces plébéiens ignobles ?SALVESTRO
Parlons-en Et ne crois pas que ton air rogue m'embarrasse. Qui de nous ment le plus au passé de sa race ? Tous deux nous sommes peuple : et toi, Carlo_Strozzi, N'as-tu pas, pour amis et fidèles, choisi Des nobles sans scrupule et que ta bourse oblige ? N'impute qu'à toi seul le malheur qui t'afflige.STROZZI
À moi, menteur ? À moi ?ALBIZZI, à Salvestro
Je t'admire, vraiment, D'insulter la noblesse en un pareil moment. Si Florence périt, quels seront les coupables ? L'impuissance des lois rend vos crimes palpables. Les bourgeois, envieux des nobles, ont lutté Pour une misérable et basse égalité. Or, c'est en déchaînant le peuple qu'ils l'ont eue ; Et votre bourgeoisie, à son tour abattue, Va gémir sur sa faute... Oui, son crime est flagrant ! Florence ne fera désormais rien de grand. La mort de la noblesse a laissé la patrie Sans vertu, sans honneur et sans chevalerie.SALVESTRO
Pierre des Albizzi se lamente ; c'est bien. Mais toi qui, malgré tout, as du sang plébéien, Que diras-tu, Strozzi ?SALVESTRO
Ah ! Je sais le fin mot. Tu veux te faire aimer ; Et c'est par tes fureurs que tu prétends charmer Donata, qui te tient la dragée un peu haute...STROZZI
Je te défends de la nommer !SALVESTRO
Est-ce ma faute, À moi, si, n'étant pas encore son époux, Tu couves sa beauté de tes regards jaloux ?SALVESTRO
Toi, comprends mieux ton rôle. Voici longtemps, mon cher, que l'on en chuchota. Crois-moi, fais épouser la belle Donata Par ce pauvre Carlo qu'elle tourne en bourrique Et qu'elle mènera, je pense, à coups de trique.ALBIZZI
Tais-toi, lâche !STROZZI
Gredin, tu m'insultes !Ils vont se jeter sur Salvestro ; les prieurs s'interposent. En même temps, une grande clameur s'élève sur la place. Tous se regardent.
GUICCIARDINI
C'est le peuple...STROZZI
Par la Messe ! Voilà qui me plaît bien. Je vous fais la promesse Que jusqu'au bout, prieurs, nous vous assisterons. Il sera beau de voir le prince des poltrons Se colleter avec une plèbe en furie.GUICCIARDINI
Je ferai mon devoir.SALVESTRO
C'est nous qui rirons d'eux !GUICCIARDINI, bas à Salvestro
Messer, ne faut-il pas les éloigner tous deux ? Leur présence pourrait exaspérer la foule...LE PEUPLE, sur la place
Vive le peuple !GUERRIANTE
Eh bien ?GUERRIANTE
Oui.GUICCIARDINI
Je sais qu'on vous estime.GUERRIANTE
Je leur dirai ?GUICCIARDINI
Que leur désir est légitime ; Qu'on s'entendra ; que nous causerions volontiers Avec plusieurs d'entre eux...GUERRIANTE
Soit.SCÈNE IX. Les mêmes, sauf Guerriante.
NICCOLO
Soyez ferme.GUICCIARDINI
Oui, Messer_del_Bene.GUICCIARDINI
Ce peuple est effréné.STROZZI
Non.SALVESTRO
Fuyez tous deux, vous dis-je !ALBIZZI
Nous ne voulons pas fuir.SALVESTRO
Il faudrait un prodige Pour que vous sortiez saufs de la bagarre...Guerriante rentre précipitamment.
SCÈNE X. Les mêmes, Guerriante.
GUICCIARDINI
Eh bien ?GUICCIARDINI
Hélas ! Que faire ?NICCOLO
Refusez-leur l'entrée.GUERRIANTE
Oh ! Vous, je vous révère ; Mais je n'ai pas envie, austère Niccolo, Qu'on m'arrache le coeur ou qu'on me jette à l'eau. Je veux vivre et n'ai point souci de votre blâme.Il court vers la fenêtre.
NICCOLO
Messer_Guerriante !..GUERRIANTE, ouvrant la fenêtre
Vive le peuple !LE PEUPLE, sur la place
Vive le peuple !GUICCIARDINI, aux deux Guelfes
Ils vont venir. Ah ! Sauvez-vous !ALBIZZI
Non.GUICCIARDINI
Fuyez donc ! Vous avez tout le temps de descendre.Le peuple fait irruption dans la salle. Les prieurs lui font face. Strozzi et Albizzi, sans se tourner vers la foule, gardent une attitude résolue. Michel, Thomas, Stefano, Pirro, Jacopo sont dans le foule.
SCÈNE XI. Les mêmes, Le peuple.
NICCOLO
Que leur voulez-vous ?THOMAS
On vous montrera bien Que la chair de la plèbe, ô bouchers que vous êtes, Ne se dépèce pas comme la chair des bêtes !THOMAS, bas à Michel
Fais-leur un discours sans réplique.MICHEL, aux prieurs
Vous êtes préposés à la chose publique ? Expliquons-nous, prieurs ; et Messer_Salvestro Sera témoin.SALVESTRO
J'accepte.MICHEL
On sait que le bourreau Travaille maintenant avec vos seigneuries ; Mais cela nous révolte : assez de boucheries ! En outre vous saurez que, sans toucher aux biens, Nous réclamons des droits pour la plèbe.MICHEL, à Guicciardini
Messer, les bourgeois sont des pleutres. Ils s'enferment chez eux et veulent rester neutres ; Presque tous les prieurs ont fui. Si nous venons Vous trouver, nous, avec nos libres gonfanons, C'est que, même gardés ici par tolérance, Vous seuls représentez la justice à Florence, Et que le peuple, afin de consacrer ses droits, A voulu les tenir de vous.JACOPO
Tiens, tiens...THOMAS
C'est lui, par Dieu !JACOPO
Dites donc, les amis, faites-vous voir un peu...Strozzi et Albizzi se tournent vers le peuple.
THOMAS
Ah ! Te voici, Carlo !THOMAS
Carlo_Strozzi.STROZZI
Qu'es-tu, toi-même ?STROZZI
Me lâcheras-tu ?STROZZI
Lâche-moi, misérable !GUICCIARDINI
Mon ami...STROZZI
Chien, que t'avais-je fait ?STROZZI
Faut-il qu'on te salue ?UN HOMME
Du travail !UN AUTRE
Non, du pain !UN TROISIÈME
Moins de travail !PREMIER HOMME
Plus d'impôts !GUICCIARDINI
Vos réclamations sont trop incohérentes.PIRRO
Plus de riches !DEUXIÈME HOMME
Du pain pour tous !PIRRO
Plus de bourgeois !JACOPO
Il faut tout changer.PREMIER HOMME
Non !DEUXIÈME HOMME
Si !MICHEL
Pas tous à la fois !STROZZI
Eh bien ! Comprendras-tu, stupide populace, Que ton rôle est toujours de hurler sur la place, Et non pas de siéger au conseil avec eux ?JACOPO, reculant
Diable !...PIRRO
À mort, le Strozzi !STEFANO
Michel, parle pour tous !GUICCIARDINI
Exposez vos griefs.MICHEL
D'abord je vous dirai...JACOPO
Très bien !STEFANO
Faites silence.MICHEL
... Que nous ne pouvons plus supporter l'insolence De ces Guelfes, tenez, qui, chassés du pouvoir, Sont assez odieux pour qu'on souffre à les voir. Ils ne seront jamais au bout de leurs ressources. Leurs noms ne restent pas longtemps au fond des bourses Lorsque l'on tire au sort les magistrats nouveaux. Et puis ça se dit noble, et ça fait les dévots ! Mais pareille impudence a l'air d'une gageure. Nous n'obéirons plus, bourgeois,je vous le jure, Qu'à de vrais magistrats honnêtement élus. Plus de Guelfes ! la loi pour tous, et rien de plus.Guelfe : Dans le moyen âge, celui qui appartenait au parti soutenant en Italie les papes contre les empereurs d'Allemagne. La querelle des Guelfes et des Gibelins (on met une majuscule). |L]
GUERRIANTE
Elle est juste.GUICCIARDINI
Sans doute.MICHEL
Parlons maintenant des métiers. Les plus humbles - il faut que vous y consentiez - Formeront plusieurs arts, trois par exemple, ou quatre, Jouissant d'autres droits que du droit de se battre. Ils auront des consuls et fourniront le tiers Des prieurs...GUICCIARDINI
Le tiers ?MICHEL
Oui.ALBIZZI
Vous n'êtes plus si fiers ?NICCOLO
C'est absurde.THOMAS
Comment ?JACOPO
Il rêve, le vieux père.STEFANO
Taisez-vous donc !NICCOLO
Toujours mêmes refrains !MICHEL
Puis, ceux qui doivent moins de cinquante_florins, Les riches n'auront pas le droit de les poursuivre. Nous voulons bien payer ; mais, que diable ! Il faut vivre.GUICCIARDINI
Cet homme est raisonnable.MICHEL
En outre, et je finis, Voulant voir désormais les citoyens unis, Je réclame pour tous une amnistie entière.Murmure d'approbation.
MICHEL
Tu n'es pas content ?MICHEL
Que te faut-il ?PIRRO
Je veux le pillage à l'instant. Peuple, quand tu la tiens, lâcheras-tu ta proie ? Te contenteras-tu des faveurs qu'on t'octroie ? Faut-il que ces gredins esquivent le danger En nous abandonnant quelques os à ronger ? Nous dirons notre mot, s'ils daignent le permettre ; On nous applaudira... Mais qui sera le maître ? L'argent ; et les bourgeois gardent l'argent pour eux.JACOPO
Mais si je fais la loi ?JACOPO
Par exemple !PIRRO
Ô tas de gobe-mouche ! Ils sont ravis. Mais moi, je suis plus exigeant. Puisque c'est les bourgeois qui détiennent l'argent, Je propose à mon tour qu'on aille, d'un pied leste, Explorer leurs maisons et leurs boutiques...DEUXIÈME HOMME
Peste !PIRRO
Pour moi, vous savez bien, les lois, c'est du fatras. Je suis maigre : il est temps que je devienne gras. Voilà tout.TROISIÈME HOMME
Il n'est pas trop stupide.NICCOLO, cachant son visage dans ses mains
Ô Florence !MICHEL
Peuple, écoute-moi bien ! Je veux ta délivrance ; Je réclame pour toi le pouvoir qui t'est dû, Ta part dans les honneurs. Mais, tu l'as entendu, Lui, pour toute réforme, il demande qu'on aille En tumulte piller les boutiques...JACOPO, montrant le poing à Pirro
Canaille !LE PEUPLE
Non, Michel, non !PIRRO
C'est bien le pire des malheurs, Quand on écoute un homme à langue bien pendue. Ah ! Vous regretterez l'occasion perdue.PIRRO
Amis, la chose est claire Il défend les bourgeois parce qu'il est des leurs. Mais en voilà, tenez, en voilà, des voleurs ! Égorgeons-les.GUICCIARDINI
Mon DieuMICHEL
Non ! Point de cette aveugle et sommaire justice Qui rend le plus coupable à jamais innocent ! Le peuple doit avoir les mains pures de sang.STEFANO
Très bien, Michel !LE PEUPLE
Bravo ! Bravo !JACOPO
C'est un vrai mâle.THOMAS, à Pirro
Toi, décampe !SCÈNE XII. Les mêmes, sauf Pirro.
GUICCIARDINI
Par Dieu ! Vous l'êtes encor plus.THOMAS, à Guicciardini
Eh bien, maître poltron, qu'est-ce que tu conclus ?GUICCIARDINI, aux prieurs
Pensez-vous que je doive accueillir leurs demandes ?NICCOLO
C'est contraire à la loi.NICCOLO
Ah plus de respect.GUERRIANTE, à Guicciardini
Parlez donc !NICOLO, de même
J'en appelle à votre conscience.GUICCIARDINI
Ah ! Que faire ?SALVESTRO
Un instant, mes chers concitoyens ! Je vais le décider. Vos désirs sont les miens.Il prend à part Guicciardini et les prieurs.
Vous avez vu combien ce Michel les domine ? Il semble honnête ; il est fier et de bonne mine ; Cédez-lui votre place.GUERRIANTE
Oui, très bien.SALVESTRO
Sûrement Lui seul peut museler la plèbe en ce moment. Il rêve du pouvoir ; il voudrait bien y mordre ; Guidé par nos conseils, il rétablira l'ordre.SALVESTRO
Pour cela, je le nie. Puis il coule, en deux mois, beaucoup d'eau sous les ponts ; D'ici là nous serons les maîtres, j'en réponds.GUICCIARDINI
Eh bien donc, parlez-leur ; je consens à tout.NICCOLO
Lâche !SALVESTRO
Travailleurs florentins, Écoutez ! Voulez-vous, pour être plus certains De voir tous les abus promptement disparaître, Qu'un des vôtres gouverne ?LE PEUPLE
Oui !ALBIZZI, à Slrozzi
Nous aurons un maître.SALVESTRO
Quand tous nos ennemis devraient se récrier, Voulez-vous que Michel_Lando, simple ouvrier, Tienne le gonfanon de justice à Florence ?LE PEUPLE
Oui ! Oui ! Oui !NICCOLO
Je proteste.DEUXIÈME HOMME
Vieux radoteur !MICHEL
Assez je défends qu'on l'insulte.À Niccolo :
Va-t'en.Niccolo fait quelques pas vers la porte ; puis il prend de grosses clefs à sa ceinture et se tourne vers Michel.
NICCOLO
Voici les clefs qui gardent le palais ; Si tu les veux, Michel_Lando, ramasse-les.Il jette les clefs à terre. Murmures de la foule. Michel se baisses vivement et ramasse les clefs.
TROISIÈME HOMME
Si nous rossions le vieux ?SCÈNE XIII. Les mêmes, sauf Niccolo.
LE PEUPLE
Vive Michel_Lando !STROZZI
Voilà leur liberté...MICHEL
Allons, peuple et bourgeois, plus de guerre civile ! Descendons sur la place, amis, et que la ville Choisisse des prieurs.SALVESTRO, bas à Michel
Un mot, gonfalonier. Le pouvoir, tout d'abord, est dur à manier. Pour moi, ces choses-là me sont fort coutumières, En sorte qu'on pourrait user de mes lumières...MICHEL, à haute voix
Non, Messer. Les élus du peuple feront tout. Puis, gouverner l'État, j'en viendrai bien à bout ! Pour le faire sans honte, il suffit d'être juste.SALVESTRO
La tâche est lourde.DEUXIÈME ACTE
La place de la Seigneurie. En face, le palais, massif, noir, percé de rares fenêtres. De droite et de gauche, des rues aboutissent à la place. Au fond, vers la droite, s'enfonce une ruelle tortueuse. Un gibet se dresse sur la place. Simon et Tafo l'examinent curieusement.
SCÈNE PREMIÈRE. Simon, Tafo.
TAFO
Ah ! Bien ; Michel_Lando Un homme qui connaît .. sa petite importance. Pourquoi Michel a-t-il planté cette potence ?SIMON
Tout de même, c'est raide ! Culbuter les bourgeois pour venir à leur aide ; Empêcher le pillage...TAFO
On est bien mal tombé.Pirro, la face allumée, vient d'arriver sur la place ; il a écouté les dernières réflexions des deux amis.
SCÈNE II. Simon, Tafo, Pirro.
PIRRO
Un jour on lui fera quelque bonne saignée, A cet homme rigide. Oui. Mais, en attendant, Mes fils, amusons-nous !PIRRO
Il faut que j'exécute une farce choisie ; Car je viens d'arroser d'un riche Malvoisie, Qui m'a subitement éclairé le cerveau, Un bon rôti de grue et du ventre de veau. Je me sens tout gaillard après cette lippée.PIRRO
As-tu bu ?TAFO
Non.TAFO
Si.TAFO
Moi ? Grand merci. Là-bas, près du vieux pont, j'ai quatre ou cinq maîtresses. Quand, par hasard, je suis en veine de tendresses, Ça me suffit.SIMON
Butor !SIMON
À nous les femmes !TAFO
Michel ?PIRRO
Oui : ça m'irait de lui jouer un tour. C'est qu'il en est coiffé Je l'ai surpris, un jour, Qui la mangeait des yeux, mon cher, en pleine rue. Depuis un bout de temps elle était disparue, Et l'autre, sur ses pieds, restait tout ahuri, Comme s'il la voyait encore. Ah j'ai bien ri !PIRRO
La chose est très facile. Pierre des Albizzi, son frère,- un imbécile, Est en voyage. Bon. Pour cueillir le fruit mûr, Il suffit maintenant d'escalader un mur. Toute leur valetaille a du sang de concombre ; Vous voyez ça : des gens qui fuient devant leur ombre...PIRRO
À deux pas.TAFO
Sûr.TAFO
Sans sortir du palais, Michel pourra l'entendre ; Et le gonfalonier pour nous n'est pas bien tendre.SIMON
Mais...SIMON
Je n'ai pas peur.TAFO
Ni moi non plus.SIMON, à Pirro
Allons-y, frère !PIRRO
D'ailleurs, pour empêcher l'amoureuse de braire, On la bâillonnera, tu sais, mais comme il faut, Avant de l'entraîner vers le fleuve au grand trot.SIMON
Par où filera-t-on ?TAFO
J'engage notre amie à faire la cruelle, Lorsqu'à l'auberge, après un souper copieux, On se partagera ses faveurs...TAFO
À cause ?PIRRO
Ça tombe bien : les cris Empêcheront qu'on nous entende...Une foule de plébéiens entre par la gauche. Un notaire marche en tête, tenu au collet par Jacopo et par un garçon boucher. Le notaire porte à sa ceinture une plume et une écritoire ; il tient un rouleau de papier à la main.
JACOPO, au notaire
Écris ! écris !SCÈNE III. Jacopo, Un Notaire, La Foule.
LE NOTAIRE
Hélas, mon Dieu !JACOPO
Veux-tu te taire ?LE NOTAIRE
Mes amis, je n'ai point de table.LE BOUCHER
Arrange-toiLE BOUCHER
Non, c'est moi qui la fais !UN HOMME
C'est moi !LE NOTAIRE
Une seconde...LE NOTAIRE, écrivant
Le seul maître...JACOPO
Tu sais, soigne bien ton grimoire. Je te ferai relire, et j'ai bonne mémoire ; S'il y manque un seul mot...PREMIER HOMME
Écris donc !LE NOTAIRE
Voyez, je me dépêche... C'est fait.Le boucher efface avec sa main ce que le notaire vient d'écrire.
LE BOUCHER
Je ne veux pas de ça !LE NOTAIRE
Mais l'encre est fraîche !DEUXIÈME HOMME
Il a raison !DEUXIÈME HOMME
Par les pieds !TROISIÈME HOMME
Par la gorge !LE MITRON
Écris tout ça.TROISIÈME HOMME
Mets qu'on pourra cogner sur les patrons d'auberges.Le boucher prend un couteau à sa ceinture et le met sur la gorge du notaire.
LE BOUCHER
Notaire, écris pour moi. Cinquante coups de verges À qui se permettra de porter un manteau. Je n'en ai pas, moi.LE NOTAIRE, tremblant de tous ses membres
Mais...LE BOUCHER
Écris.DEUXIÈME HOMME
Qui vient là ?TROISIÈME HOMME
Deux bourgeois.LE BOUCHER
Qu'on les pende !JACOPO
C'est Messer_Salvestro.LE PEUPLE
Vivat !Salvestro entre avec Guerriante ; on les entoure. Le boucher reste à l'écart. Profitant du tumulte, le notaire s'esquive.
SCÈNE IV. Salvestro, Guerriante, Les précédents, sauf le notaire.
JACOPO
Nous réformons l'État.GUERRIANTE
Bravo, peuple, bravo !JACOPO, montrant la potence
Regardez, s'il vous plaît ! Quiconque aura volé seulement un poulet Sera pendu. Tant pis si l'on a faim. Je rage En pensant que le peuple a fait ce bel ouvrage... Car nous avons élu Michel gonfalonier Sans consulter personne !GUERRIANTE
On ne saurait nier Qu'il est hautain, brutal, sourd à toute supplique. Puis, dresser un gibet sur la place publique !SALVESTRO
Comment t'appelles-tu ?JACOPO
Mon nom est Jacopo.SALVESTRO
Je te protégerai.JACOPO
Comment ça ?SALVESTRO
Quand Michel se sera retiré Du pouvoir qu'il occupe avec tant d'insolence (Et, certes, il s'en ira, fût-ce par violence), Il faudra qu'un de vous prenne sa place...JACOPO
Enfin !JACOPO
Ça sera très commode.SALVESTRO
Il faut qu'il soit élu selon la vieille mode ; Pas de tirage au sort ; et c'est sur Jacopo Que nous réunirons les voix.GUERRIANTE
Eh bien, qu'en dis-tu, frère ?LE PEUPLE
Bravo !LE PEUPLE
Bravo !JACOPO
Soyez certains Que, tant que je serai dans la magistrature, Ça sentira partout le vin et la friture.LE PEUPLE
Bravo ! bravo !GUERRIANTE
C'est plus prudent.LE PEUPLE
Très bien ! très bien !JACOPO
Filons.GUERRIANTE, à Salvestro
Ce peuple est impayable.SALVESTRO
L'autre fait du vacarme ; on tremble devant lui.Michel entre, précédé de massiers et de trompettes. On porte devant lui le gonfanon de justice. Michel est vêtu, très simplement, d'une longue simarre. Derrière lui, quelques hommes d'armes. Dès que Michel paraît, le peuple fait mine de se disperser.
SCÈNE V. Les mêmes, Michel et le cortège.
LES MASSIERS
Place ! Place !GUERRIANTE, bas, à Salvestro
C'est qu'il leur parle en maître.MICHEL
Prenez garde au bourreau. Que ce gibet vous soit un conseil salutaire ! Il se peut qu'on sévisse, et qu'entre ciel et terre Quelques lâches voleurs se balancent demain...JACOPO
Ça sera très bien fait.MICHEL
Passez votre chemin ! Car je ne veux plus voir la plèbe famélique Perdre ainsi tout son temps sur la place publique. Au travail ! et gagnez-le pain de vos enfants.SALVESTRO
Puis-je plaider pour eux ?MICHEL
Non. Je vous le défends.SALVESTRO
C'est fort bien ; je m'incline.JACOPO
Messer, bon courage... C'est l'heure de manger nos poireaux et nos choux. Hop ! En route...Il s'en va, entraînant la foule.
SCÈNE VI. Michel, Salvestro, Guerriante.
SALVESTRO
Moi ?SALVESTRO
Vraiment, je m'émerveille Que vous ayez si vite appris l'art d'oublier, Sans moi vous peineriez encore à l'atelier.MICHEL
Vous obéir serait d'une âme trop servile. Je suis là pour veiller au salut de la ville ; Sachez-le bien, j'y veille ; et, de nos vingt quartiers, Je peux faire accourir en armes les métiers. On m'obéit. Malheur (croyez-moi, je vous prie) A ceux qui porteraient les mains sur ma patrie ! Je ne crains pas, malgré vos sarcasmes mordants, Les pillards au dehors, les traîtres au dedans.MICHEL
Quelle âme vile !MICHEL
Il s'en va caresser la crapule en haillons... N'importe : il ne peut rien contre moi. Travaillons.Il entre dans le palais.
SCÈNE VII. Donata, Pirro, Simon, Tafo, puis Michel.
À peine Michel est-il rentré, que Donata, bâillonnée, se précipite sur la place. Elle vient d'échapper à Pirro, Simon et Tafo qui la poursuivent ; tout en courant, elle cherche à se défaire du bâillon qui l'empêche de crier. Pirro l'atteint et l'empoigne ; les deux autres font de même et tâchent de l'entraîner vers la ruelle.
PIRRO
Tenez bon.SIMON
Quelle poigne !SIMON
Pas de façons, la belle...Au moment où ils vont l'entraîner, elle parvient à dégager un de ses bras, et elle arrache le bâillon qui lui serre la bouche.
DONATA
Au secours ! au secoursDONATA
Au secours !Pirro met sa main sur la bouche de Donata ; mais tout de suite il la retire en criant.
MICHEL
Qu'est-ce donc ?DONATA
Défendez-moi, Messer !PIRRO, tirant un couteau de sa ceinture
Restez donc ! Il est seul.PIRRO
Ah ! Tant pis !Il tourne le dos pour fuir ; au même instant, Michel le pique de son épée entre les deux épaules.
SCÈNE VIII. Michel, Donata, Pirro.
PIRRO
LâcheSCÈNE IX. Les mêmes, Un officier.
L'OFFICIER
Qui donc fait tout ce bruit ?PIRRO
Le coup de grâce...PIRRO
Ô traître !MICHEL
Lève-toi.PIRRO, se mettant à genoux
Michel...MICHEL
AssezPIRRO
Qu'elle nous venge !Michel se tourne vers Donata, qui, toute haletante, est tombée assise sur un banc de pierre auprès du palais.
SCÈNE X.
DONATA, seule
Je rêve. Est-ce donc là Michel_Lando ? J'évite Une honte sanglante et pire que la mort. Grâce à lui, que j'aurais frappé sans un remord ? L'homme odieux par qui la canaille est maîtresse, Lui, Michel, accourt seul à mon cri de détresse ? Ces murs l'ont entendu, pourtant ; je le sais bien. Tandis que s'élançait vers moi le plébéien, Plus d'un bourgeois s'est dit en verrouillant sa porte : On égorge une femme... » Après ? que leur importe ? La place est vide. Où sont les grands ? Dans leur palais Ils attendent, au lieu d'aiguiser les stylets, Que pour les obliger Michel_Lando s'en aille ; Et moi, pendant ce temps, livrée à la canaille, J'aurai dû mon honneur - l'honneur d'une Albizzi - Au maître qu'en hurlant le peuple s'est choisi !... Ah ! c'est trop. Mais que faire ? Aurai-je le courage De châtier celui dont le bienfait m'outrage ? Oui, j'en aurai le coeur. Il le faut. Je voulais À loisir expulser cet homme du palais ; Mais je vais en finir tout de suite...Une pause.
Mon frère Juge notre dessein follement téméraire, Bien que les grands de Sienne aient promis un secours. Sans doute, à notre appel, beaucoup feront les sourds. Ah ! si vraiment, Strozzi, ton amour est sincère, Il te faudra lutter contre un rude adversaire ! Michel a le pouvoir ; il est hardi ; sa voix, Qu'aujourd'hui j'entendais pour la première fois, A sans doute un viril accent qui m'a troublée, Car sa force me fut tout à coup révélée... Mais Carlo sait aussi hurler avec les loups. Il ne fut jamais lâche ; il m'aime ; il est jaloux ; Donc il m'obéira... Je vois d'ici sa rage, Lorsque je lui dirai qu'avec un vrai courage Notre gonfalonier en personne arrêta L'un de ces vils gredins...Strozzi entre, éperdu.
SCÈNE XI. Strozzi, Donata.
DONATA
C'est moi-même.DONATA
Tu me croyais morte ?STROZZI
Quand des êtres hideux Outrageaient Donata, ma noble bien-aimée, Que n'étais-je près d'elle !DONATA
Oui, - je serais charmée De t'être redevable, ami, de mon salut ; Mais le Ciel, qui n'est pas sans malice, voulut Me faire délivrer de ces horribles hommes Par Michel_Lando...STROZZI
Quoi !DONATA
Dans le temps où nous sommes, Tout arrive. Michel reste notre ennemi ; Mais je ne pourrai plus le haïr qu'à demi.DONATA
Railler m'est défendu ?STROZZI
Comprends Que je souffre de voir un ennemi des grands Te servir à ma place et forcer ton estime !DONATA
Aurais-tu préféré que je fusse victime Du plus abominable attentat ? Je serais Déshonorée - ou morte - en dépit des regrets, Si, me voyant aux mains des bandits de la rue, Michel, fort bravement, ne m'avait secourue.STROZZI
Ah ! Si j'eusse été là, que m'eût fait le danger ? Chaque jour, pour te voir et pour te protéger, Je traverse Florence au péril de ma vie.STROZZI
Qu'exiges-tu ?DONATA
Michel fut mon sauveur ; mais j'aurai la vertu De le sacrifier à notre juste cause. Délivre-nous de lui.STROZZI
Soit. Je ferai la chose, Dussé-je être pendu comme un lâche assassin. Mais qu'y gagnerons-nous ?DONATA
Comprends mieux mon dessein. Peu m'importe, Carlo, qu'on l'exile ou qu'il meure ; Je veux qu'il ne soit rien. Si le pouvoir demeure A ceux qui dans un jour de trouble l'ont saisi, Qu'adviendra-t-il de nous ? Sois un homme, Strozzi. Tu peux ressusciter notre grandeur ancienne, Si tu le veux.STROZZI
Comment ?DONATA
Pierre m'écrit de Sienne Que plusieurs citoyens de la ville sont prêts A tenter avec nous un coup de main.DONATA
Tout de suite.STROZZI
Ils sont fous.STROZZI
Pour tenter l'aventure, Il me faudrait au moins trois cents affiliés. Or, je n'ai sous la main que mes seuls familiers. Sans doute, ils me suivront partout comme mon ombre ; Mais tout avorterait par notre petit nombre.STROZZI
Ah ! C'est trop m'irriter !DONATA
Michel_Lando paraît ; Va-t'en.Strozzi s'éloigne de quelques pas. Sans le voir, Michel sort du palais et marche vers Donata.
SCÈNE XII. Michel, Strozzi, Donata.
DONATA, à part, en regardant Michel
Si je pouvais l'envelopper de ruses...DONATA
Vous ne m'en devez pas.DONATA, à part
Déjà si gracieux ?Strozzi, sans être vu, se rapproche de Michel et de Donata, et il écoute attentivement.
MICHEL
J'aurais rompu de coups Ces misérables ; mais j'en tiens un, et j'espère Que les autres seront traqués dans leur repaire. Jugés par des bourgeois sans aucune merci, Certes, ils seront pendus. Mais pourquoi tout ceci ? Le supplice de trois gredins est peu de chose. J'avais l'esprit ailleurs...DONATA
Que pensiez-vous ?STROZZI, à part
Cet homme est fou, sur mon honneur !DONATA
Dites...DONATA, à part
Il m'aime.Haut.
Vous m'avez secourue en un péril suprême ; Je vous dois mon honneur, et l'honneur est sans prix ; Comment pourrais-je donc vous payer en mépris ?STROZZI, paraissant
Vous êtes bien galant, pour un cardeur_de_laine !MICHEL
Que faites-vous ici ? Vous savez bien pourtant Que vous ne devez pas sortir un seul instant. Je vous l'ai défendu pour éviter un crime ; La plèbe vous exècre.STROZZI
Ah ! Très bien. On m'opprime Parce que je pourrais, comme il me fut promis, Être mis en morceaux par vos nobles amis...MICHEL
Vous tairez-vous ?SCÈNE XIII. Les mêmes, Stefano.
STEFANO
Excusez.MICHEL
Que veux-tu ?STEFANO
Le conseil te réclame.MICHEL, exaspéré
Ah ! - Pourquoi ?MICHEL
Suis-je à leurs ordres ?STEFANO
Viens ; il le faut.MICHEL
Pourquoi ça ? C'est aux prieurs d'agir selon leur convenance. Moi, je ne veux pas être un homme de finance.STEFANO
Viens donc.MICHEL
La chose est grave ?STEFANO
Allons, il faut conclure !Stefano entraîne Michel qui, avant d'entrer dans le palais, se retourne brusquement.
MICHEL
Je reviens.SCÈNE XIV. Strozzi, Donata.
DONATA
Tant mieux.STROZZI
Donata !...DONATA
Sois plus calme. Il passe pour honnête ; Mais le pouvoir le trouble et lui porte à la tête. Lui qui tient aujourd'hui notre sort dans sa main, Voudra-t-il n'être plus qu'un pauvre homme demain ? Non : l'attirer à nous sera chose facile, Et je me charge, moi, de le rendre docile. Crois-moi : ceci vaut mieux.STROZZI
Mais que lui diras-tu ?STROZZI
Ah ! Prends garde !DONATA
Tu sais qu'une promesse est douce. Si, d'abord, il fait l'homme austère et me repousse, Je saurai l'attendrir, sans qu'il m'en coûte rien, Par certaine promesse irrésistible...DONATA
Que veux-tu dire ?DONATA
Peur de quoi ?DONATA
Moi ! Vraiment, lorsqu'il s'agit d'une chose aussi grave, Cette plaisanterie est de trop. Soyez brave À l'heure du danger, Strozzi ; mais, jusqu'alors, Sachez vous contenir.STROZZI
Donata...DONATA
Au lieu de m'insulter, Confiez-vous à moi, Carlo, sans hésiter, Et ne me prêtez plus une pensée infâme. N'êtes-vous pas honteux ?STROZZI
Pardonne-moi, chère âme.DONATA
Qu'importent les moyens ? Puis ce Michel, en somme, - Il faut que je l'avoue en toute loyauté - Dans une heure terrible a sauvé la cité.DONATA
Venant de vous, Carlo, le scrupule est joli. J'eusse récompensé cet homme par l'oubli ; Mais, puisqu'il vous inspire une amitié si tendre, On le protégera.STROZZI
S'il ne veut rien entendre, - Et ce n'est pas cela qui me chagrinerait - Il aura cependant pu saisir le secret...DONATA
Messer_Carlo_Strozzi, croyez-moi plus habile ! S'il ne nous livre pas les forces de la ville, Il ne saura du moins que ce qu'il doit savoir. Alors n'hésitez plus : faites votre devoir. Mais (qu'il nous serve ou non) si tout marche à ma guise, Carlo, soyez heureux : ma main vous est acquise.STROZZI
Vous savez, Donata, que ma vie est à vous ; Aussi, bien que je sois mortellement jaloux, Je vous obéirai, mon âme, en toute chose. Mais il faut que je parle à ceux dont je dispose. Ils seront fort surpris, lorsque je leur dirai Que je tiens en Michel un nouveau conjuré !STROZZI
Ce soir.DONATA
Dans quelle église ?STROZZI
Toujours San-Lorenzo. Silence !...Il vient d'apercevoir Michel, arrêté sur le seuil du palais, et qui écoute.
SCÈNE XV. Michel, Strozzi, Donata.
MICHEL, à part
Que dit-il ?STROZZI, à Donata
C'est une fine oreille, un chien au flair subtil, Que ce gonfalonier du diable. Prenons garde.MICHEL, s'arrêtant
C'est à San-Lorenzo qu'ils ont pris rendez-vous... Eh ! que m'importe, à moi ? Je ne suis pas jaloux De cette femme...Il marche résolument vers Donata.
DONATA, à Strozzi
Vous, tâchez de ne rien dire.STROZZI, s'avançant
Pardon !...MICHEL
Où logez-vous ?STROZZI
Au palais_des_Bardi.MICHEL, montrant la gauche
Voilà votre chemin. Montrez-vous moins hardi, Messer, à l'avenir ; évitez cette place.STROZZI
C'est bon.À part.
Si je pouvais te parler face à face !Il fait quelques pas vers la gauche.
MICHEL
Non, certes ; Mais, comme votre rue est tout le jour déserte, Je veux vous protéger...Il se retourne et voit Strozzi immobile.
Eh bien ! Partirez-vous ?Strozzi s'éloigne. Lorsqu'il a disparu, Michel fait un geste pour inviter Donata à sortir. Puis il s'approche d'elle, lui prend la main, et dit en fixant ses yeux sur elle :
Vous avez un regard qui rend les hommes fous...Ils sortent.
TROISIÈME ACTE.
Dans l'intérieur du palais ; même salle qu'au premier acte. - Michel et Stefano sont assis. - Stefano travaille ; Michel songe tristement.
SCÈNE PREMIÈRE. Michel, Stefano.
MICHEL
Stefano !STEFANO
Quoi, Michel ?STEFANO
Oui.MICHEL
Je détestais le traître ; Mais le voir, chaque fois que j'ouvrais ma fenêtre, Se balancer au vent, - cela me faisait mal. Et les autres ?STEFANO
Enfuis.STEFANO
Pourtant, tu ne saurais nier Qu'il prend tout le chemin d'être gonfalonier. Il te succédera, l'imbécile.MICHEL
Peut-être.MICHEL, se levant
Il est vrai ; mais qu'y faire ? On n'a pas écouté mon langage sévère. Tant que je serai là, je défendrai la loi ; Je ne peux rien de plus.STEFANO
Michel, parlons de toi.MICHEL
De moi ?STEFANO
Tu souffres.MICHEL
Non.STEFANO
Si. Ton coeur est malade.MICHEL
Mon coeur se porte bien.MICHEL, violemment
Je la veux, - oui. Mais tu me diras Si le hasard qui l'a poussée entre mes bras N'est pas le plus coupable... Ah ! ce fut un vrai piège. Pouvais-je la sauver et m'enfuir ? le pouvais-je ? Ses yeux me traversaient le coeur. Tout éperdu, J'osai croire qu'un peu de bonheur m'était dû... Mais, bien qu'elle sourît comme lorsque l'on aime Elle accepta pourtant d'aller, ce soir-là même, Retrouver son Carlo !STEFANO
Ces gens-là sont hardis.MICHEL
Le Guelfe lui jeta ces mots, que j'entendis : « Toujours San-Lorenzo. » Je pensai : Que m'importe ? Mais, depuis lors, mes gens rôdent près de sa porte.STEFANO
Sort-elle ?MICHEL
Peu.STEFANO
Va-t-elle au rendez-vous ?MICHEL
Politique ?STEFANO
Oui.MICHEL
Ton flair est bien subtil... Du reste, A quoi bon raisonner ? L'homme que je déteste Est son amant. J'étouffe...STEFANO
Après ?MICHEL
Après, dis-tu ? Après tout ce que j'ai de force et de vertu S'en va par cet amour. Le désir me possède. Jusque dans mon sommeil une image m'obsède ; Donata me regarde et, pour mieux m'embraser, Vient, en riant, m'offrir ses lèvres à baiser... Tiens, touche-moi les mains ; je brûle.MICHEL
C'est facile à dire.MICHEL
Ami, je t'avouerai Que, me cachant de tous, même de toi, malgré L'ancienne et fraternelle amitié qui nous lie, J'ai laissé chaque jour s'exalter ma folie. Donata me reçoit chez elle. Tour à tour Compatissante ou rude à mon naïf amour, Elle joue avec moi - du moins, c'est ma pensée - Comme une chatte avec une souris blessée, Et j'attache sur elle un regard anxieux Sans deviner quelle âme est au fond de ses yeux...MICHEL
Soit.STEFANO
Alors, que veux-tu ?STEFANO
Ta pauvre femme...MICHEL
La fuir !...STEFANO
Cette imprudence est grave.MICHEL
Je reçois qui me plaît, et je veux être brave Devant la calomnie. On dit, je le sais bien, Que je suis l'instrument des Guelfes.STEFANO
Le moyen Pour toi de regagner quelque peu de prestige N'est certainement pas...On entend le bruit d'une dispute ; la voix de Thomas s'élève.
UNE VOIX
Pas aujourd'hui.MICHEL, à Stefano
Il me semble...THOMAS, criant
Je veux voir Michel !MICHEL
C'est bien lui ; Cours le chercher.Stefano sort à droite.
Il va m'adjurer d'être ferme ; De bannir tout le monde...Stefano paraît avec Thomas.
SCÈNE II. Michel, Stefano, Thomas.
THOMAS
Tout va très mal.THOMAS
Non ; je suis mieux debout. Du matin jusqu'au soir, J'entends déblatérer le peuple sur ton compte. Tu t'en moques ? Très bien ; mais moi, j'en ai la honte.THOMAS
Oui ; mais les mécontents Viennent me dire, à moi, - voilà comme on s'exprime, - Que, de la part du peuple, un rien te semble un crime. « Ce Michel, disent-ils, est par trop regardant ; Il trouverait des poils sur un oeuf. » Cependant On ne remarque pas, mon cher, que tu sévisses Contre les Guelfes...MICHEL
Mais...THOMAS
Des gens pourris de vices ! Des voleurs ! des gredins qui guettent le moment De t'envoyer à tous les diables !... Franchement, Puisqu'avec eux on est toujours dans quelque transe, Tu devrais te montrer et délivrer Florence De tous les scorpions de cette espèce.THOMAS
Vrai, tu n'as pas le nez fin Si tu ne flaires pas la trahison. Commence Par me les mettre à l'ombre, - et pas trop de clémence !STEFANO
Quel arrêt Les juges rendraient-ils ? Beaucoup sont de la bande. Les Guelfes ont la main partout.MICHEL
Je te demande, Alors, ce qu'il faut faire ? Eussé-je le moyen De frapper en mon nom, sans preuve, un citoyen, En aurais-je le droit ?STEFANO
S'il faut être sincère, Non ; mais un coup de force est parfois nécessaire, Quand la loi n'est plus rien.MICHEL
Certes, si je voulais...THOMAS
Mon cher, j'ai vu rôder aux abords du palais Certains particuliers dont j'aime peu la mine ; Quelque chose est dans l'air...Donata entre par la porte restée ouverte ; les trois hommes l'aperçoivent.
SCÈNE III. Michel, Donata, Stefano, Thomas.
MICHEL, tressaillant
Ah !MICHEL
Assez !DONATA, à Michel
Chassez-le.MICHEL, à Stefano
Laisse-nous.SCÈNE IV. Michel, Donata.
MICHEL
Daignez vous asseoir.DONATA, s'asseyant
Vous n'êtes plus jaloux ?DONATA
Michel, croyez en moi.DONATA
Eh quoi ! Lorsque je viens au palais en plein jour, Vous douterez encore ? Oserez-vous prétendre Que je me laisse aimer par Strozzi ?DONATA
Je croirai Moi-même à votre amour, qu'exalte un peu d'attente ; Si vous m'en apportez une preuve éclatante.MICHEL
Je t'aime, tu le sais. Sitôt que je te vois, Je défaille, mes yeux se troublent, et la voix Me reste dans la gorge...DONATA
Ami, l'heure est venue Où votre âme va m'être entièrement connue. J'espère en vous, Michel. Votre fierté me plut Le jour où je vous vis surgir pour mon salut, L'épée en main et l'air si noble...MICHEL
Est-il possible ?DONATA
Pour être de ma race, on n'est pas insensible. Au temps où vous m'aimiez sans me le dire, ami, Je suis sûre qu'en moi quelque chose eût frémi, Si jamais nos regards s'étaient mêlés... La flamme Ardente de vos yeux m'eût illuminé l'âme ; Et, vous voyant parmi de rudes ouvriers, J'eusse bien pressenti ce qu'un jour vous seriez. Vous m'étiez inconnu, Michel ; cela m'irrite, Parce que j'aurais eu quelque peu de mérite En vous tendant alors cette loyale main.MICHEL, saisissant la main de Donata
Laissez-moi l'effleurer de mes lèvres...MICHEL, suppliant
Donata !...DONATA
Sans un regret ?DONATA
J'ai cru - dois-je en être punie ? - - Qu'un homme de la plèbe ayant, par son génie, Dans une heure de grand péril sauvé l'État, Il ne se pouvait point qu'un tel homme acceptât De rentrer dans l'oubli, de reprendre sa chaîne, Et de perdre sa vie à carder de la laine.MICHEL
Il est vrai que, dans peu, sans me faire prier, Je reprendrai ma vie obscure d'ouvrier. Mais en désespérant trop tôt je serais lâche. Si l'on vient me chercher, je reprendrai ma tâche.DONATA
Jusque dans vos erreurs, Michel, vous me plaisez. De moins nobles esprits seraient désabusés ; Tandis que vous - malgré vos paroles amères ! - Vous essayez de croire encore à des chimères.MICHEL
Niez-vous la justice ?DONATA
Allons, de mieux en mieux... Je vois que vous prenez la chose au sérieux. Il vous plaît d'être juste ? A chacun son idée. Moi, généreux ami, j'en suis persuadée, La justice n'est pas de ce monde.DONATA
Dans un autre moment Je serais volontiers d'humeur folle et rieuse ; Je veux, pour cette fois, me montrer sérieuse. J'aime aussi ma patrie : elle me tient au coeur ; Et, bien que votre peuple aujourd'hui soit vainqueur, On peut lui rappeler sans trop d'irrévérence Que les nobles ont fait la grandeur de Florence. Les gens à courte vue, il est vrai, les bourgeois Firent, pour abaisser les grands, d'absurdes lois ; Les privilèges dus à notre race antique Nous furent arrachés par des gens de boutique... Mais plusieurs crurent bon de revenir à nous Quand la plèbe les eut abreuvés de dégoûts ; Et, grâce au parti guelfe, où nous avons fait place A qui ne voulait pas servir la populace, Florence retrouva quelque gloire...DONATA
À qui la faute ? Si votre ambition veut se faire plus haute, Si vous daignez m'en croire, il nous sera permis De parler librement comme de vrais amis ; Mais, jusque-là, souffrez que je plaide ma cause. Sachez-le : la naissance est ici peu de chose. pour arracher la ville à de cruels malheurs, Les grands vous salueraient demain comme un des leurs. On peut vous accueillir sans redouter le blâme, Car vous avez, Michel, la noblesse de l'âme, Celle qui créa l'autre, en illustrant le nom Des rudes fondateurs de nos familles... Non, Nous ne repoussons point, pour sa naissance obscure, L'homme qui, parmi nous, fera noble figure. Strozzi que, je ne sais pourquoi, vous haïssez, N'a pas un nom fameux dans les siècles passés ; C'est un simple bourgeois ; mais, comme il parle en maître, Il se fait écouter par les Guelfes. Peut-être Un homme tel que vous, fraîchement converti, Prendrait-il aisément la tète du parti... Mais tout ce long discours serait-il nécessaire, Michel, si vous m'aimiez d'une âme un peu sincère ?MICHEL
Que dis-tu ? Je n'entends que le son de ta voix. Ta bouche au souffle frais, et qui sourit parfois, M'enivre, et je ne puis te comprendre...DONATA
Je rêve, Après nos jours troublés, une durable trêve. Plus d'insolents bourgeois, de peuple révolté. Les Guelfes- grâce à vous - maîtres de la cité, D'où serait vite exclu tout citoyen rebelle, La rendraient chaque jour plus puissante et plus belle. Que ne ferais-je pas en dépit des jaloux, Quand je verrais alors, Michel, - et grâce à vous, - Florence magnifique et redoutée ?DONATA
Je vous admire. Est-il déshonorant D'être, parmi les grands, salué le plus grand ? De vivre glorieux ? d'illustrer sa patrie ? Tout cela, quand le peuple ingrat vous injurie, Moi, je viens vous l'offrir. Il faut être plus fier. Oubliez l'artisan que vous fûtes hier, Et faites que je puisse, enviée, acclamée, Dire : « Voilà celui par qui je suis aimée. »MICHEL
Hélas et mon devoir ?DONATA
Ah ! Toujours... Faites-moi grâce de ce langage. Vous m'aimez, dites-vous ? Eh bien ! Je veux un gage. Il faut me le prouver, ce grand amour.MICHEL
Parlez.DONATA
Les Guelfes, mon ami, se sont tous assemblés Pour chercher un remède aux maux de la patrie. Leur résolution est prise. L'incurie De ceux qui maintenant gouvernent la cité Vous est connue...MICHEL
À moi ?DONATA
L'audace Est grande, je le sais, de vous le dire en face ; Mais il le faut. Michel, soyez des nôtres.Michel se lève brusquement.
MICHEL
Ce soir ?DONATA
Oui.MICHEL, à part
Que dit-elle ?MICHEL
Ils m'en ont dit assez.DONATA
Vous étiez averti ?DONATA
J'ose en douter un peu ; mais, au surplus, qu'importe ? Soyons francs : c'est permis aux gens de notre sorte. Livrerez-vous demain Florence à nos amis ? Répondez. Il n'est rien qui ne vous soit promis, Si nous devons régner sur la ville.MICHEL
Non pas ; je réfléchis.DONATA
Messer, décidez-vous. Sans moi, peut-être, froid, sanglant, percé de coups, Vous seriez maintenant charrié par le fleuve. Soyez à nous. Donnez cette éclatante preuve D'un amour qui me rend si fière.MICHEL
Ô Donata.DONATA
Jamais, croyez-le bien, mon âme n'hésita Entre vous et le pauvre esprit qui vous occupe. S'il pense que je l'aime, il est sa propre dupe...DONATA, se détournant
Mon ami...DONATA, à part
Il est à nous.MICHEL, à part
Quelle angoisse !DONATA
J'attends.MICHEL
Vous savez trop combien ma passion est forte ; Mais enfin, Donata, si le devoir l'emporte ? Si je refuse ?DONATA
Ami, vous raillez.DONATA
Pourquoi ?MICHEL
J'ai mes raisons.DONATA
Michel, - si tu me fais cette mortelle injure, Je saurai me venger, vois-tu, je te le jure ; Et je n'attendrai pas longtemps. Tu te crois fort ? Nous le sommes. Michel, prends garde ! Un duel à mort Ne nous fait pas trembler...MICHEL
Dites-moi, je vous prie, Sans trop vous émouvoir pour une raillerie... Vous qui pensez à tout, vous avez dû songer Qu'une fois averti d'un terrible danger, Moi, n'étant pas issu d'une race choisie, Je pourrais mal répondre à votre courtoisie, Et même - afin de voir mes doutes résolus - Vous arracher ici quelques aveux de plus ?DONATA
Au bas de vos fenêtres, - là, Tenez, à l'endroit même où le peuple hurla Si fort avant d'entrer dans la salle où nous sommes Pour vous y proclamer seigneur,- là, plusieurs hommes, Que mon frère, tantôt, vint lui-même placer, Armés, forts, résolus, sont prêts à s'élancer, S'ils entendent un cri d'alarme.MICHEL
J'ai ma garde.DONATA
Eh bien, on se battra ! Pourquoi non ? Il me tarde, Au contraire, qu'on en finisse. Regardez : Voilà des gens à nous, oui, d'autres affidés Qui doivent ; au premier signal, prêter main-forte...DONATA
Moi ?DONATA
Eh bien ! Pour avoir accueilli l'amour d'un plébéien, Je mourrai, c'est trop juste ; et j'expierai la faute D'avoir cru que Michel eût l'âme vraiment haute. Mais les Guelfes, qui sont cachés tout près d'ici, Courront vite au palais, nombreux et sans merci : Ma mort sera vengée.MICHEL, à part
Une guerre civile ? Risquer cette aventure ? ensanglanter la ville ? Non. Je veux tout savoir.DONATA, à part
Il hésite.MICHEL
Comment ! Vous vous laissez duper par un homme qui ment Pour la première fois, peut-être, de sa vie ? Je plaisante ; aussitôt Donata se méfie, Doute démon amour, s'indigne contre moi, Puis s'emporte et menace ?MICHEL
Promptement averti Des intrigues de votre audacieux parti, Je pouvais l'écraser... Mais soyez fière : j'ose Être Guelfe à mon tour.DONATA
Vous ignoriez la chose.MICHEL
Moi ? Le complot me fut, ces jours-ci, révélé. Pierre_des_Albizzi, votre frère, est allé Tout récemment - si j'ai bonne mémoire - à Sienne.DONATA
Je vous l'ai dit.MICHEL
D'accord ; mais, qu'il vous en souvienne, Vous parliez d'un procès. Or, je ne doute pas Que Pierre ait recruté des complices là-bas. Tous, Florentins bannis et nobles de la ville, Approchent de nos murs...DONATA
Vous êtes fort habile ; Mais je voudrais avoir un détail seulement. Où les chefs du complot sont-ils en ce moment ?Une pause.
MICHEL, à part
Ah ! Quelle idée !DONATA
Eh bien, Messer ?MICHEL
Non pas.MICHEL
Vos amis, Madonna, récitent leurs avés, Ensemble et fort souvent, le soir, dans une église...À part.
Elle se trouble.DONATA
Après ?MICHEL
Faut-il que je le dise ? Ils sont tous réunis, vos Guelfes éventés, Dans l'église de San-Lorenzo.DONATA
Vous mentez !MICHEL
Ah ! Je mens ?DONATA, à part
Il sait tout.MICHEL
Mais rien que ta colère, Si j'en pouvais douter, rendrait la chose claire ! Vois-tu, je tiens le sort des Guelfes dans ma main. Mais ne crains rien de moi : Florence, avant demain, T'appartiendra...DONATA
Par qui l'avez-vous su ?MICHEL
Qu'importe ? Je mets à ton service une âme libre et forte, Mon courage, un désir immense de t'avoir, Ma haine pour ce peuple ingrat, tout mon pouvoir, Mes hommes les plus sûrs.MICHEL
Agir ; car tout sera perdu si je diffère. J'ai sous.la main des gens de coeur, armés, tout prêts ; Je dis une parole : ils me suivent.DONATA
Après ?MICHEL
Un chemin détourné nous mène vers l'église. J'entre seul pour ne pas causer une méprise, Et je dis fièrement aux Guelfes : « Suivez-moi ; Votre cause est la mienne. »DONATA
Ensuite ?MICHEL
Le beffroi Sommera les métiers de s'assembler en hâte ; Je leur parlerai, moi. Si l'affaire se gâte, On se battra. Le jour baisse ; à ce moment-là, Sans doute, il fera nuit, et nous vaincrons. Voilà.Une pause.
DONATA
J'accepte. Me trahir, Michel, serait infâme. Voyez : je m'abandonne, et de toute mon âme. Ne brisez pas ce coeur que vous avez dompté. Me voici toute faible, et votre volonté Devient la mienne, ami.DONATA
Ce que plus d'une fois j'ai dû te refuser, Je te l'offre à présent. Viens, Michel. Un baiser Scellera notre amour.MICHEL
Ah ! Ce baiser, ma vie, Tu ne sauras jamais combien j'en eus envie ! D'avance il m'a brûlé la bouche...MICHEL
J'ai peur de moi. L'heure nous presse, Il faut que je sois calme. Écoute. Une caresse, Maintenant que c'est dit et que me voilà prêt, Au lieu de m'enhardir, Donata, m'ôterait Ma force et mon courage.DONATA
Michel, pas de remords.MICHEL
Laisse-moi t'obéir ; et, si tu veux, alors, Moi, sans qu'un seul instant ma passion se lasse, Je t'aimerai jusqu'à te faire crier grâce !DONATA, à part
Il m'épouvante.MICHEL
Agir, sur l'heure ; il faut agir. Stefano ! Stefano ! - Les cloches vont mugir ; On s'armera ; quels cris dans la ville affolée ! Si l'on se bat, tant mieux ; j'ai soif de la mêlée... Stefano !DONATA, à part
Qu'a-t-il donc à lui dire ?Stefano entre ; Donata observe les deux hommes et les écoute attentivement.
SCÈNE V. Michel, Stefano, Donata.
STEFANO
À quoi ?STEFANO
Tu railles ?MICHEL
Moi ? Du tout. Nos bannis s'approchent des murailles Avec de braves gens de Sienne ; ils ont aussi Des routiers allemands...DONATA
Non...MICHEL
Si ! Croyez-moi ; si !STEFANO
Que dis-tu ?MICHEL
C'est ainsi, mon cher ; ils entreront. Tout se passera bien, pourvu que je sois prompt. Madonna, je vous quitte. Il faut que je contrôle Tous ceux qui dans l'affaire ont à tenir un rôle ; Et, certes, je ferai si bien que la cité Dans une heure sera conquise.MICHEL
Vous ?DONATA
Moi.MICHEL
Sur la place publique ? Dans la foule ? Au milieu de la bagarre ? Non ! Laissez-moi déployer au vent le gonfanon, Crier que je préviens une guerre civile, Parler en maître, agir, terrifier la ville, Me battre s'il le faut ; mais exposer pour rien Vos jours si précieux serait un crime.Une pause.
MICHEL, désignant Stefano
Cet homme a lu dans ma pensée. Une heure, en l'écoutant, sera vite passée. Il peut vous dire, lui, de quel âpre désir Je souffre.STEFANO
Explique-moi...MICHEL
Plus tard ! Je dois saisir Un instant décisif qui, j'en ai l'assurance, Fixera pour longtemps le destin de Florence.DONATA
Pas de faiblesse, ami.STEFANO
Ah ! Michel, que fais-tu ?DONATA
J'y compte.SCÈNE VI. Stefano, Donata.
DONATA, de même
Une heure : patience...Elle s'assied à gauche sur le devant de la scène.
Comme les voilà bien, avec leur conscience ! Celui-ci va trahir le peuple, sans respect Pour ses phrases d'hier...Elle aperçoit Stefano qui la regarde.
Pourtant, s'il me trompait ? Il faut scruter cet homme.À Stefano.
Eh bien ! L'heure est suprêmeSTEFANO
Ah !...DONATA
Qu'en dites-vous ?STEFANO
Rien.DONATA
Je ne puis oublier Son trouble, et je ne sais vraiment si je fus sage En le laissant partir si vite...STEFANO
Son visage Ne pouvait être calme en un pareil moment. Songez que, pour vous plaire, il manque à son serment.DONATA
Oh ! La plèbe...STEFANO
Pourtant...STEFANO
C'est vous-même...STEFANO
Je me tais, Madonna.À part.
Malgré son insolence, Elle a peur. Moi, j'espère...Il se dirige vers la porte de droite.
DONATA, se parlant à elle-même
Allons, point de regrets. Ce compagnon n'a pas un doute, et j'en aurais ? Non, Michel m'obéit, j'en suis certaine.DONATA
L'homme va reparaître En réclamant de moi, certes, mieux qu'un baiser. Que ferai-je ? Carlo pleure pour m'épouser. L'autre a le coeur plus fier ; et, je l'avoue, il m'aime Avec une fureur qui me trouble moi-même... Quoi donc ?.., en suis-je là ? justifierais-je ainsi Les risibles terreurs qui tourmentaient Strozzi ? Penserais-je vraiment à ce cardeur_de_laine ? Il ne m'inspire plus, du moins, aucune haine. Fût-ce pour châtier un ami trop jaloux, Je suis femme à tenir ma promesse...Francesca entre à droite. Stefano s'avance vers elle, de façon qu'elle n'aperçoit pasDonata.
SCÈNE VII. Stefano, Donata, Francesca.
STEFANO
Veuillez l'attendre.FRANCESCA
On crie Près de chez nous qu'il est traître envers la cité. Qu'a-t-il fait, mon ami ? Dites la vérité.FRANCESCA
Thomas vient de me dire...STEFANO
Il se trompe. Je nie Que Michel soit un traître ; et, dans quelques instants, Du reste, on verra bien...FRANCESCA, apercevant Donata
Ah !FRANCESCA
Vous voyez, Stefano, qu'on ne m'a pas trompée ! Il a des rendez-vous avec cette poupée, Cette veuve sans coeur, cette femme de rien, Sur qui nous connaissons des histoires !DONATA
Fort bien. Continuez ainsi pendant une heure entière ; Nous avons du loisir. Vous êtes la fruitière, N'est-ce pas ?FRANCESCA
Taisez-vous, malheureuse ! Mieux vaut Gagner son humble vie et marcher le front haut Que d'être, comme vous, noble et déshonorée. Je ne serai jamais une femme tarée. Allez-vous en. N'ayez pour nous que du mépris, Soit ; mais ne venez pas nous voler nos marisDONATA
Vous me croyez bien peu difficile, ma chère... On ne vous prendra rien. Vous permettrez, j'espère, Que je demeure ici pour le bien de l'État ? Les Guelfes désiraient que Michel leur prêtât Son aide pour ôter Florence à la canaille ; Il a tout accepté.FRANCESCA, à Stefano
Faites qu'elle s'en aille ! Elle n'a pas le droit de le calomnier. Je sais bien que Michel n'ira pas renier, Pour ces gens-là, sa vie honnête et sans reproches...On entend sonner le beffroi. Stefano s'approche d'une fenêtre pour regarder sur la place.
Que se passe-t-il donc ?DONATA, à part
Déjà le son des cloches ?DONATA
Tant mieux.FRANCESCA
Je me souviens Que Michel ne parlait des nobles qu'avec rage. Moi, je le retenais ; j'avais bien tort.FRANCESCA
J'ai peur de tout. La nuit Tombe : qu'adviendra-t-il ?Il fait presque nuit ; on entend le beffroi par intervalles, et aussi la sourde rumeur de la foule. - Tout à coup s'élève une clameur.
LE PEUPLE, à quelque distance
Vivat !DONATA
Quel est ce bruit ?LE PEUPLE, sur la place
Vive Michel_Lando !DONATA
Déjà ?FRANCESCA, à Stefano
Vient-il ? Vient-il ?STEFANO
Je ne l'aperçois pas...FRANCESCA, se signant
Jésus !LE PEUPLE, sous les fenêtres
Vive Michel_Lando !DONATA
Suis-je trahie ?STEFANO, à Donata
À coup sûr, vous voilà promptement obéie...La porte s'ouvre : précédé de torches, Michel entre à la tête d'une troupe de gens armés. Entre les soldats marchent les principaux conjurés, parmi lesquels Strozzi et Albizzi ; tous ont les mains liées.
SCÈNE VIII. Les mêmes, Michel, Strozzi, Albizzi, Les conjurés et les hommes d'armes.
DONATA, à part
Qu'a-t-il fait ?MICHEL
Oui, Francesca, c'est moi. Allons, sèche tes pleurs et calme ton émoi ; J'ai quelques mots à dire à cette femme.MICHEL
Injuriez-moi si vous voulez ; ma tâche Est faite maintenant. Ah ! vous vous figuriez Qu'on nous retourne ainsi, nous autres ouvriers, Et que, pour un maraud qui travaille la laine, Le devoir le plus saint est une chose vaine ? Non pas. Si j'eus le tort d'ignorer le complot, C'est grâce à moi, du moins, qu'il avorte...Aux prisonniers.
D'un mot Je pourrais à l'instant faire tomber vos têtes ; Mais je dois vous citer, malfaiteurs que vous êtes, Devant les magistrats désignés par la loi. C'est fâcheux ; j'aurais fait prompte justice, moi... La conspiration, du moins, n'est plus à craindre ; On veille aux murs ; la loi, que nul ne doit enfreindre, Est toujours souveraine à Florence.MICHEL
Non. Par respect humain Les juges, redoutant les traits dont on les crible, Montreront, je l'espère, une rigueur terrible.MICHEL
À la prison !On emmène les prisonniers, qui sortent par la gauche. Michel les regarde s'éloigner ; puis, avec stupeur, se parlant à lui-même :
J'ai fait mon devoir....DONATA, à part
Je le hais ; Mais comme il devient beau, quand sa parole vibre !Elle s'avance vers Michel.
Eh bien ! Que ferez-vous de moi ?MICHEL, montrant la porte
Vous êtes libre.Donata semble hésiter ; puis elle sort très vite. Francesca s'approche timidement de son mari ; Michel et Stefano se serrent les mains en silence.
QUATRIÈME ACTE
La boutique de Francesca.
SCÈNE PREMIÈRE. Stefano, Francesca.
Stefano entre brusquement. - Francesca se lève en sursaut.
STEFANO
Eh bien ! Ils l'ont nommé.FRANCESCA
Qui donc ?STEFANO
Leur Jacopo ! Il succède à Michel ; c'est triste... Le troupeau, Pour quelque temps, du moins, va brouter en silence ; Tout paraît calme ; on est las de la violence ; Mais que va devenir la ville ?FRANCESCA
Des crieurs N'ont-ils pas annoncé que les nouveaux prieurs Allaient accompagner Michel jusqu'à sa porte ?STEFANO
Oui ; la reconnaissance aujourd'hui les transporte. D'ailleurs, les vieux griefs doivent être enterrés. Après l'acquittement honteux des conjurés, Tous les partis ont fait une espèce de trêve : Mais ce n'est pas la paix durable que je rêve. Les Guelfes, Salvestro, Michel, d'autres aussi, Qui vont l'accompagner en pompe jusqu'ici, Ont juré sur le livre ouvert de l'Évangile De ne pas attenter à cette paix fragile. Tous ces gens-là, depuis que Michel n'est plus rien, L'acclament sur les toits comme un grand citoyen.FRANCESCA
Parlez.STEFANO
Vous ne savez pas tout. Cette femme n'inspire à Michel que dégoût, Le malheureux, après un instant de folie, Vous revient plus aimant ; et que faire ? On oublie. Michel n'est pas aussi coupable...FRANCESCA
Vous pensez Que je l'accuse ? Non. - Mais ils sont bien passés, Les jours d'heureux travail et de bonheur paisible.FRANCESCA
Est-ce possible ? Je ne crois pas. Pourquoi, mon Dieu, s'est-il jeté Dans cette horrible émeute ? Est-ce que la cité Ne pouvait se passer d'un pauvre contre-maître ? Qui le forçait d'agir ?STEFANO
Mais, Francesca, peut-être Que, sans notre Michel, Florence, en un moment, Eût péri tout entière ! Allez, son dévouement Sera glorifié plus tard comme il mérite. J'en suis sûr.FRANCESCA
L'avenir est loin.STEFANO
Je vous irrite, Ma pauvre Francesca. Pardon. Une autre fois Peut-être...On entend un bruit de pas et des voix.
STEFANO
Ils viennent. Je les vois... On escorte Michel avec mainte bannière. Des bourgeois seulement ; la plèbe rancunière A voulu témoigner qu'elle ne l'aime pas.Stefano retourne vers Francesca.
Ils sont tout près de nous et marchent d'un bon pas.FRANCESCA
Alors, excusez-moi,STEFANO
Ce monde vous effraie ?SCÈNE II. Michel, Strozzi, Albizzi, Salvestro, Jacopo, Les prieurs et un groupe de citoyens.
MICHEL, avant d'entrer
C'est trop d'honneur qu'on veut me faire.Jacopo, prenant Michel par le bras, entre avec lui. Il est vêtu d'une longue robe sénatoriale. Dans le cortège figurent Strozzi, Albizzi, Salvestro, les nouveaux prieurs et une vingtaine de bourgeois. Stefano reste à l'écart pendant toute la scène.
JACOPO
Si, si, nous entrerons. Michel, je vous révère, Je vous admire, et c'est bien le moins, au moment Où vous rentrez chez vous, comme ça, tristement, Que je vous fasse un bout de conduite.Regardant autour de lui.
Je pense Avoir bien exprimé...MICHEL
Pareille récompense Peut rendre un ouvrier plus fier que de raison. Puis, vous recevoir tous dans ma pauvre maison... Vraiment, je suis confus.SALVESTRO
C'est trop de modestie. Ayant pu la gagner, vous quittez la partie ; L'exemple est rare et vaut un hommage éclatant.ALBIZZI
Cet honnête homme entend Qu'à votre place il eût étranglé sa patrie. N'est-ce pas, Salvestro ?SALVESTRO
Calmez cette furie. Je ne suis pas si brusque ; et puis vous oubliez Que les partis, mon cher, sont réconciliés. Ajournons, s'il vous plaît, nos petites querelles, Puisque nos factions se partagent entre elles Le pouvoir qu'il a si loyalement quitté.STROZZI
Si ; mais on vous sait gré D'avoir su museler la plèbe. Je serai Votre ennemi loyal.À voix basse.
Si désormais tu rôdes Autour de Donata, prends garde...MICHEL
Plus de fraudes ! N'essayez pas, Messer, de fausser le scrutin ; Je vous estimerai.Bas.
Tu peux être certain Que, si ta Donata me trottait par la tête, Je ne te craindrais pas, Strozzi...JACOPO
La paix est faite !Comme récitant une leçon :
Maintenant il s'agit d'être ferme et prudent. Michel est un garçon honnête. Cependant Il a mécontenté la plèbe, et c'est dommage. D'ailleurs nous sommes tous venus lui rendre hommage. Évidemment. Florence estime la vertu. Mais, il faut bien le dire, oui, le peuple est têtu. Il n'a pas honoré ce jour de sa présence. À qui la faute ? Ayons un peu de complaisance. Lorsqu'on veut réformer l'État...ALBIZZI
C'est clair.JACOPO, bas à Salvestro
Est-ce qu'on file ?SALVESTRO
Michel, nous vous laissons.MICHEL
Faites comme il vous plaît. Merci pour le discours, par malheur incomplet, Dont ce pauvre homme a pu retenir quelques bribes.SALVESTRO
Votre ami le bourreau Vous serait précieux, si vous restiez le maître ; Mais vous ne l'êtes plus.SALVESTRO
C'est bon ; je m'en vais.MICHEL, à voix basse
Suffit.Haut.
Que Dieu vous accompagne !Tous saluent et sortent. Michel, resté seul, aperçoit Stefano. Il court vers son ami et lui prend les mains.
SCÈNE III. Michel, Stefano.
MICHEL
Ah ! C'est toi, Stefano. Le désespoir me gagne. Conseille-moi. Que faire, ami ? Puis-je savoir, En des jours si troublés, quel est mon vrai devoir ? Faut-il, soumis aux lois, lutter sans espérance ? Vaut-il mieux arracher violemment Florence A tous ces chiens qui la dévorent ? Penses-tu Que je doive ruser comme eux, et, par vertu, Mentir à tous, partout et toujours ?MICHEL
Que vont-ils faire de ma patrie ? L'usure et le trafic suffisent aux bourgeois. Le peuple, méprisant les hommes de son choix, Lèche et mord tour à tour la main qui le caresse ; Il n'a qu'un rêve au coeur : croupir dans la paresse. Les Guelfes, factieux avec impunité, Injustes, faux, cruels, oppriment la cité. Tous, ils ont dans le sang des haines séculaires ; On se déchire ; on meurt de stériles colères ; Et ce peuple n'a plus, s'il veut finir en paix, Qu'à se vendre au plus riche... Ah ! que je me trompais Lorsque, ne voyant pas le troupeau que nous sommes, Je prenais tous ces vils Florentins pour des hommes !STEFANO
Michel, ton vaillant coeur désespère trop tôt. Demain nous reprendrons la lutte ; mais il faut Te reposer, penser à toi, pour quelques heures Vivre auprès de ta femme...STEFANO
Tu pleures ?STEFANO
Allons, courage, ami. Francesca, tu le sais, n'aime pas à demi ; Elle n'a point d'aigreur ; elle est pieuse et bonne ; Tu verras dans ses yeux que son coeur te pardonne.STEFANO
Tu te chagrines trop. Qui n'a pas eu des torts ? Crois-moi, vous reprendrez votre paisible vie... Si la veuve, du moins, ne te fait plus envie ; Si tu n'es pas hanté par elle !STEFANO
En es-tu sûr ?STEFANO
Alors, je puis parler.MICHEL
Tu l'as vue ?MICHEL
Elle rêve.STEFANO
« Cette entrevue, a-t-elle affirmé, sera brève ; Mais je la veux. Sinon, je fais quelque malheur. Avertissez Michel. »MICHEL
C'est tout ?MICHEL
Rien de plus simple.STEFANO
Évite, Au moins, de la froisser, et, si tu peux, fais vite ; Car l'autre peut entrer ici dans un moment.MICHEL
Voici ma femme.SCÈNE IV. Michel, Francesca.
FRANCESCA
Bonjour, Michel.MICHEL, à part
Comme elle doit souffrir ! Sans doute elle s'impose De ne pas m'accabler de reproches.MICHEL, à part
Eh bien ! J'aimerais mieux Des reproches qu'un tel silence, et que ces yeux Dont le regard baissé veut m'éviter un blâme,À haute voix.
Francesca ?FRANCESCA
Mon ami ?MICHEL
Dieu m'est témoin, chère âme, Que je souffre d'un grand remords. Je sais trop bien Le mal que je t'ai fait. Toi, tu ne me dis rien. Nul reproche : tes yeux me cachent tes pensées...MICHEL
Non, ma femme ; je veux Te faire avec douleur de sincères aveux...Hésitant.
Mais pas à l'instant même...FRANCESCA, se levant
Il faut que je te laisse !MICHEL
À l'église.FRANCESCA
Pourquoi ?FRANCESCA, avec un air de doute
Ah ! Michel...FRANCESCA
Que Dieu t'écoute !SCÈNE V.
MICHEL, seul
Elle doute ; Mais que faire ? Il fallait l'éloigner à tout prix. L'autre, à présent, je peux lui cracher mon mépris À la face...Il écoute.
On dirait qu'elle vient...Il court à la porte, l'ouvre et regarde dans la rue.
Non, personne. Ô lâche que je suis Voilà que je frissonne, Comme si j'entendais son pas fier et léger. Tout, pour ce faible coeur, est un mortel danger. Si, d'un souffle, elle doit m'effleurer le visage, En fuyant comme un fou j'aurais été plus sage.Il écoute.
Tout se tait dans la rue : un silence de mort.Court silence.
Ah ! Je l'entends. C'est elle... Allons, je serai fort, Dussé-je m'arracher le coeur.SCÈNE VI. Michel, Donata.
DONATA
Que Dieu m'assiste ! J'eusse mieux aimé suivre un renard à la piste Que d'errer au milieu de ces ruelles...Donata regarde autour d'elle avec une inquiète curiosité. Michel reste à l'écart et parle sans lever les yeux sur elle.
DONATA
Nous sommes seuls ?MICHEL
Oui, seuls.DONATA
Ah ! Déloyal ami Tout à l'heure, en touchant votre seuil, j'ai frémi ; Mon coeur se révoltait ; pourtant je suis entrée, Moi que vous avez, traître, indignement leurrée... Une dernière fois j'ai voulu vous revoir, Peut-être vous servir...DONATA
Tu me comprends trop bien ! Mais tu veux m'arracher l'aveu qui me fait honte. Mon orgueil est terrible ; eh bien vois, je le dompte. Car je t'apporte ici des paroles de paix, A toi, parjure, à toi, lâche qui me trompais A l'heure où, me sentant défaillir de tendresse, Moi, je sollicitais ta première caresse... Tu m'as fait une injure inoubliable ! Mais J'ai cru que, pénétré de remords, tu m'aimais, Et cessant, par pitié, d'être altière et farouche, Je suis venue avec un pardon sur ma bouche...Michel se tourne vers Donata et la regarde en face.
MICHEL
Tu parles de remords, Donata, de remords, Quand, depuis si longtemps, tes scrupules sont morts ? J'en ai, certes ; mais pas comme tu l'imagines. D'abord, tu mens - malgré tes hautes origines.... Lorsque tu vins à moi, femme, et que tu t'offris, Tu le fis sans amour et presque avec mépris. Je frémissais pourtant, moi, devant ton sourire ! Et voilà mon remords, celui qui me déchire : C'est d'avoir pu, mauvais serviteur de la loi, Hésiter un instant entre Florence et toiDONATA
Te répondrai-je avec des yeux pleins de prière ? Non, crois-le bien. C'est trop regarder en arrière. Pensons à l'avenir et sachons être heureux, Pendant que les partis se déchirent entre eux... Ou plutôt, soulevons une guerre civile ; Sois guelfe ou plébéien, perds ou sauve la ville, Mais qu'enfin Donata puisse t'aimer... Veux-tu Renoncer à ta froide et stérile vertu ? Fuir cette vie étroite, âprement économe ? Agir ? Vivre à plein coeur ? Redevenir un homme ? Michel, veux-tu m'aimer ? Veux-tu ?MICHEL
Je ne veux pas. Ah ! Certes, je tressaille au seul bruit de ton pas ; Ta voix me fait pâlir ; te regarder m'enivre ; Ton image, la nuit, s'obstine à me poursuivre ; Le désir me rend fou... Mais cette âpre fureur, Est-ce l'amour ? Non, non, elle me fait horreur ; C'est une fièvre dans mon sang... Je te déteste. On ne le sait que trop, tu m'as été funeste... Pour toi j'ai négligé mon devoir ; le mépris De moi-même, je l'ai connu. Tu m'as tout pris : La paix de mon foyer, la fierté de mon âme... Va-t'en. Sors de chez moi.DONATA
Je t'ai cru moins infâme. Mais prends garde à présent ! Nous tenons la cité. Tu ne sortiras plus de ton obscurité. Sinon, malheur à toi.MICHEL
C'est bien ; va-t'en.DONATA
Encore un mot. Les grands n'oublieront pas l'affaire du complot. Je pouvais seule avoir ta grâce...MICHEL
Que m'importe ?DONATA
Mais puisque maintenant ta passion est morte, Mon Carlo, que je sais viril et résolu, Acceptera l'amour dont tu n'as pas voulu...MICHEL
Va le trouver va donc !DONATA
Non, Michel. J'avais tort de te mettre en émoi. Si ton sang plébéien rejaillissait sur moi, Je serais trop salie.DONATA, se dirigeant vers la porte
J'y vais.MICHEL
Donata !MICHEL
Écoute-moi.DONATA
Quoi, traître ?MICHEL, saisissant le poignet de Donata
Tu l'aimes, n'est-ce pas ? Tu l'aimes ?DONATA
Si tu veux le croire...MICHEL
Tu l'avoues ! Et pas une rougeur de honte sur tes joues...Donata fait un violent effort pour se dégager de l'étreinte de Michel.
DONATA, tout près de la porte
Avant que je m'en aille, apprends à me connaître. Je n'aime point Carlo...MICHEL
Hors d'ici !DONATA
Mais ce soir, Dans la chambre où, naguère, humble, tu vins t'asseoir, Je souffrirai qu'il m'aime...MICHEL
Ah ! Misérable femme !Il dégaine son stylet et se précipite sur elle. Donata reste immobile. Michel recule, le bras levé, hésitant à frapper Donata.
DONATA
Lâche, frappe-moi donc !SCÈNE VII. Les mêmes, Francesca.
Au moment où Michel va frapper Donata, la porte s'ouvre ; Francesca parait. Michel se rejette vivement en arrière.
DONATA
Rengaine ta lame... Homme sans foi, tu mis ta gloire à me tromper ; Mais tu n'as pas assez de coeur pour me frapper. C'est bien ; ne quitte plus ta vertueuse épouse. Je te laisse auprès d'elle et ne suis point jalouse. Mais je veux éviter tes regards insultants, Ne plus revoir ta face. Avant qu'il soit longtemps, Mon tout-puissant désir t'aura fait disparaître ; Tu t'en iras mourir dans l'exil. Adieu, traître.Elle sort.
SCÈNE VIII. Michel, Francesca.
Michel jette son stylet à terre ; sans regarder Francesca, il marche vers la table en chancelant et se laisse tomber sur une chaise. Accoudé à la table, il cache son visage de ses deux mains. Francesca s'approche doucement, et elle se tient debout derrière Michel.
FRANCESCA
Ne cache pas ainsi ta face dans tes mains. Je demandais à Dieu de meilleurs lendemains ; Mais, comme si c'était la voix de la Madone, Quelque chose m'a dit d'aller vers toi... Pardonne, Ami, si j'ai mal fait.MICHEL, sans la regarder
Moi, te pardonner ! Moi !FRANCESCA
Je n'ai presque rien dit tout à l'heure. Pourquoi ? Tu souffrais : j'aurais dû comprendre ta détresse, Parler plus doucement, montrer plus de tendresse...MICHEL
Quelle honte !FRANCESCA
Vois-tu, c'est fini, tout cela. Ta femme est près de toi, Michel ; regarde-la. Tu m'aimes, je le sais, tu m'aimes...Michel lève les yeux sur elle et la regarde en silence. Puis, tout en parlant, il lui prend les mains et se lève péniblement.
MICHEL
Pauvre amie ! Sans toi je commettais la suprême infamie. Je me souillais de sang comme un vil meurtrier.FRANCESCA
Il faut l'oublier.FRANCESCA
Je te crois.MICHEL
Non, c'est mal. Je suis lâche. Ma conscience est là qui m'accuse, et je tâche En vain de rendre moins pénible mon aveu... J'ai péché dans mon coeur ; le reste importe peu.MICHEL
Deux mois que je suis ivre. Hélas ! quelle misère ! On se croit fort, solide, entier dans sa vertu ; On blâme vertement les autres ; mais, vois-tu, Vivre au-dessus de tous, cela trouble la tête...FRANCESCA
Ne parle pas ainsi.MICHEL
L'homme le plus honnête, Le plus juste, le plus ferme dans son devoir, Ne ressent pas en vain l'ivresse du pouvoir. Heureux est celui-là, ma femme, sois-en sûre, Qui, l'ayant exercé, reste sans flétrissure.MICHEL
Ton noble coeur, ton coeur de femme le comprend, Personne n'a le droit de me jeter le blâme ; Mais tu ne songes pas aux douleurs de ton âme.FRANCESCA
Michel, je suis heureuse.MICHEL
J'ignorais même, avant cette heure douloureuse, Combien tu m'étais chère et combien tu m'aimais. Je le sais maintenant. Qu'on m'oublie à jamais, Ou que le peuple ingrat m'insulte et me diffame, Tu me consoleras de tout, ma pauvre femme...MICHEL, tressaillant
Ah !...FRANCESCA
Qu'as-tu ?FRANCESCA
Ami...MICHEL
Si l'on m'exile, Si je dois, misérable, aller de ville en ville ; Errer toujours, sans joie et sans amis, manger Avec douleur le pain amer de l'étranger, Humilier mon âme autrefois fière et haute, Faudra-t-il qu'à jamais tu souffres par ma faute ?MICHEL
Puisse l'indifférence En peu de jours se faire à jamais sur mon nom ! Ne parlons plus d'exil ; cela me trouble.ÉPILOGUE
Une esplanade près des remparts de Florence. - On voit au fond, massive, large, flanquée de tours, une des portes de la ville. Il ne fait pas jour encore ; peu à peu le ciel s'éclaire. Au lever du rideau, un officier et deux hommes d'armes sortent de l'une des tours et s'approchent de la porte. L'officier fait crier de grosses clés dans la serrure, et les hommes ouvrent la porte tonte grande. Puis l'officier les place en sentinelles du côté extérieur des remparts ; on les voit de temps à autre aller et venir. L'officier va se retirer, lorsque Strozzi entre avec Albizzi. Tous deux sont enveloppés de manteaux épais ; Strozzi tient à la main un rouleau de papier où est appendu un sceau.
SCÈNE PREMIÈRE. Strozzi, Albizzi, Un Officier.
STROZZI, à l'officier
Personne encore ?SCÈNE II. Strozzi, Albizzi, puis Michel et Thomas.
ALBIZZI
Il doit sortir par là ?STROZZI, montrant le rouleau
C'est écrit.ALBIZZI
À l'aurore ?STROZZI
Certes. Si, par hasard, l'honnête homme pérore, Il ameutera bien quatre mille badauds, Et la chose pourra me tomber sur le dos.ALBIZZI
Tout le monde est couché.STROZZI
Comment ?STROZZI
Oui, pour la forme.STROZZI
Cela te fâche ?STROZZI
Si fait. Plusieurs d'entre eux M'appelèrent d'abord traître à la foi jurée, Puis trouvèrent la chose un peu prématurée. Je tins bon ; et je fis calmer ce grand émoi Par Salvestro, qui hait Michel autant que moi. Avant-hier le décret fut chose décidée. J'en suis l'exécuteur, puisque j'en eus l'idée.ALBIZZI
Triste besogneSTROZZI
Allons, Pierre, plus de douceur. Je te dirai d'abord, mon ami, que ta soeur A voulu cet exil.STROZZI
La première, Elle en eut le désir. Même, elle m'a juré Qu'en pleine rue, un jour, comme un désespéré, Michel avait voulu la percer d'une lame. Qu'il soit hors de nos murs : elle sera ma femme.ALBIZZI
Tu feras un époux docile, je le vois. Rappelle-toi pourtant qu'une première fois Elle a failli nous perdre.ALBIZZI
Enfin...STROZZI
Voilà Michel.MICHEL
Dans un instant.SCÈNE III. Michel, Thomas.
MICHEL
Oui, sous peine de mort.THOMAS
Toi ! L'honneur de Florence ! On juge comme ça, tu sais, sur l'apparence ; Mais ensuite on se mord les pouces. J'ai pleuré, Michel, en y pensant.MICHEL
On m'a tout enlevé, hormis ce vieux manteau. Mais nous arriverons vers le soir à Prato ; J'ai là certains parents qui connurent mon père. Après nous pousserons sur Ravenne, et j'espère Y trouver de l'ouvrage.THOMAS
Raison de plus ! Ce n'est qu'une maigre ressource ; Mais tu pourras attendre.Il met sa bourse dans la main de Michel.
MICHEL
Allons, soit ! Et merci.THOMAS
Des bêtises !MICHEL
Non pas... Il faut songer aussi Que ce serait bien dur pour ma femme. Elle est forte ; Mais si nous avions dû frapper de porte en porte...Thomas, voyant Francesca venir avec Stefano, marche à sa rencontre.
SCÈNE IV. Michel, Thomas, Stefano, Francesca.
THOMAS
Ma pauvre amie !FRANCESCA
Eh bien ?...THOMAS
En voilà, du nouveau ! Je vais donc lâchement coudre du cuir de veau, Moi, quand vous peinerez tous deux sur la grand'route ?STEFANO
Que vas-tu faire ?SCÈNE V. Les mêmes, Strozzi, Albizzi.
STROZZI
Abordons-les.ALBIZZI
Pourquoi ?MICHEL
Moi ?STROZZI
Vous.MICHEL
À quoi bon m'insulter ? Vous m'avez fait bannir ; c'est bien, je me résigne ; Mais ne pas m'outrager, Carlo, serait plus digne.MICHEL
Vous me faites pitié.STROZZI
Silence, misérable !STROZZI
C'est assez de raisons ! Par ordre des prieurs je veille à cette porte. Il fait jour ; va-t'en, drôle.THOMAS
Ah ! L'impudence est forte ! Saignons-les, et courons les jeter dans l'Arno.Il veut prendre un couteau à sa ceinture et se ruer sur Strozzi ; Michel et !Stefano le retiennent. Au début de l'altercation, un groupe de citoyens entre sous la conduite de Niccolo del Bene ; sans être vu, Niccolo s'approche de Michel et des autres.
STROZZI, à Thomas
Arrière, mauvais chien !MICHEL
Retiens-le, Stefano.SCÈNE VI. Les mêmes, Niccolo del Bene, Un groupe de citoyens.
STROZZI
Vous, Messer_del_Bene !THOMAS, à Strozzi
Hein, tu n'oses plus mordre ?STROZZI, à Niccolo
Quel est votre désir ? Moi, j'exécute un ordre.NICCOLO
Êtes-vous si bruyant, Strozzi, dès le matin ? J'estime qu'il n'est pas digne d'un Florentin D'outrager les vaincus.ALBIZZI, bas à Strozzi
Il a raison.STROZZI
Soit ; mais j'attendrai là.Il se retire à quelques pas avec Albizzi ; tous deux restent immobiles jusqu'à la fin de la scène.
NICCOLO, à Michel
Des propos insultants N'auraient pas dû troubler cette heure grave et triste. Souffrez qu'en un cruel moment je vous assiste.NICCOLO
Michel, voici trois mois Que, voulant imposer à Florence des lois, La foule vous poussa bruyamment aux affaires ; J'eus même, à ce propos, des paroles sévères. Depuis, vous avez fait oeuvre de citoyen. Or, on m'apprit hier que vous, homme de bien, Par la haine des grands comme du populaire, Vous alliez recevoir l'exil pour tout salaire Je n'ai pu vous servir ; mais je tenais du moins À vous dire, Michel, et devant ces témoins, Que, sans trouver jamais l'émeute légitime, Malgré tout, Niccolo Del Bene vous estime.UN CITOYEN
Il a parlé pour tous.UN AUTRE
Pour tous, noble Michel.MICHEL
Il faudra du courage. Je supporterais tout, la faim et le mépris ; Mais ne plus voir Florence... Ah que ne puis-je, au prix D'une étroite misère, oui, d'un labeur servile, Ne pas quitter ainsi ma grande et pauvre ville !FRANCESCA
Pourtant cette Florence a fait tous nos malheurs. Ce n'est pas elle, au moins, qui m'arrache mes pleurs ; Elle est trop dure envers tous ceux qui l'ont servie ! Je traînerai sans doute une pénible vie, Mais sans la regretter aux jours les plus mauvais, Cette ville cruelle, ingrate, et que je hais...MICHEL
Non, non, ne maudis pas Florence, ta patrie ! Notre plaie à tous deux ne peut être guérie ; Mais la cité, vois-tu, m'est sacrée à jamais, Et je souffrirais trop si tu la blasphémais. Oh ! de ma part surtout, l'insulte serait vile, Et je veux m'éloigner en bénissant ma ville. Qu'elle soit toujours libre et forte ! Je serai Trop heureux, en dépit de mon coeur ulcéré, Si Florence accomplit sans moi de grandes choses. Sur ce qu'elle m'a fait mes lèvres seront closes.STEFANO
Puisses-tu la revoir !NICCOLO
Je dis : Ainsi soit-il !MICHEL
Dante prit avant moi le chemin de l'exil ; D'autres aussi, dont l'âme était juste et fidèle ; Perdus pour la patrie, ils moururent loin d'elle. Messer, je vous salue.Tous se découvrent.
NICCOLO
Adieu, noble coeur...Niccolo tend les mains à Michel, qui fait ensuite ses adieux aux autres citoyens. Stefano serre les mains de Francesca.
THOMAS, à Michel
Mon ami !MICHEL
Je sais bien que tu m'aimes. Séparés à jamais, nous resterons les mêmes. Adieu, frère.Ils s'embrassent.
MICHEL
Non ; C'est impossible. Adieu, Stefano...Michel et Stefano s'embrassent, tandis que Thomas fait ses adieux à Francesca. Niccolo s'avance vers Strozzi et Albizzi.
STEFANO
Michel !...Au moment de franchir la porte de la ville, Michel se retourne ; il envoie de la main un dernier adieu à ses amis. Puis il disparaît avec Francesca. Tous restent tournés vers la porte.
NICCOLO
Adieu, grande âme.2 088 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica