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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Comédie héroïque en vers

Esope à la Cour

Edme Boursault· créée en 1701· 6 actes· 2 473 vers· 15 personnages

Représenté pour la première fois le 16 décembre 1701 au Théâtre de la rue des Fossés Saint-Germain.

Personnages

  • UN PETIT GÉNIE
  • TIRRÈNE
  • TRASIBULE
  • ÉSOPE
  • CRÉSUS
  • LAIS
  • PLEXIPE
  • ARSINOÉ
  • LICAS
  • RHODOPE
  • IPHICRATE
  • ATIS
  • GRIFFET
  • LÉONIDE
  • GARDE

PROLOGUE

La scène est à Sardis, ville capitale de Lydie.

UN PETIT GÉNIE

Que direz-vous, messieurs, à moins d'être indulgents, De voir d'abord paraître un marmot sur la scène ? Est-il à présumer que je vaille la peine D'amuser tant d'honnêtes gens ? Au bonheur d'être grand j'aurais tort de prétendre ; C'est un bien qui m'est interdit : L'auteur pour son génie ayant voulu me prendre, Se faut-il étonner que je sois si petit ? Je laisse aux grands esprits à choisir dans l'histoire Des événements de grand poids. C'est un si vaste champ que le champ de la gloire, Qu'on y peut arriver par différents endroits. Les grecs et les romains ont épuisé les voiles Des Racines et des Corneilles : Molière a critiqué les habits et les moeurs ; Et je souhaiterais, avec l'aide d'Ésope, Pouvoir déraciner des coeurs Les vices qu'on y développe. "Quel petit génie est-ce là ? " Diront ceux qui sont las des fables : "Pour qui nous croit-il prendre, en débitant cela ? " Pour qui ? Pour des gens raisonnables ; Pour des gens de bon goût, qui, loin d'être l'appui Des impertinences d'autrui, Sont ravis de les voir pour s'empêcher d'en faire. Les plus judicieux conseils À nous porter au bien servent moins d'ordinaire Que les fautes de nos pareils. Ne vous attendez pas à des éclats de rire Dans ce qu'on va représenter : L'intention de la satire Est d'instruire et non de flatter. Quoique depuis Ésope, il plaise aux destinées Avoir fait écouler plus de deux mille années, (ou la chronologie a tort) Tous les hommes étant des hommes, Ceux des siècles passés et du temps où nous sommes, Ont toujours eu quelque rapport. Si quelqu'un, par hasard, d'un mauvais caractère, S'y trouve si bien peint qu'il soit presque parlant, Il ne tient qu'à lui de bien faire, Il ne sera plus ressemblant. Je ne vous dis rien de l'ouvrage ; S'il mérite votre suffrage, Sans vous le demander, il est sûr de l'avoir. Mon but, en le faisant, fut l'honneur de vous plaire : C'est le plus digne salaire Que j'en puisse recevoir.

Pierre Corneille et Jean Racine sont considérés de leur vivants comme les plus grands poètes tragiques.

Molière étaient déjà considéré comme le meilleur auteur de comédie. Boursault invoque ici leurs génie et tente de se hisser dans le panthéon de la République des Lettres.

ACTE I

SCÈNE I. Tirrène, Trasibule.

TRASIBULE

Moi ?

TIRRÈNE

Vous. Quel sujet vous oblige à différer sa perte ? Prenons l'occasion qui nous en est offerte. Nous avons de sa fourbe un fidèle témoin ; À détromper Crésus appliquons notre soin. Qu'attendez-vous ?

Crésus : dernier roi de Lydie, de la race des Mermandes, célèbre par ses richesses, monta sur le trône en l'an 559 avant JC, et partagea son règne entre les plaisirs, la guerre et les arts. [B]

SCÈNE II. Crésus, Ésope, Tirrène, Trasibule, Iphis, suite.

Tirrène, Trasibule, Iphis et la suite sortent.

SCÈNE III. Crésus, Ésope.

ÉSOPE

Permettez-moi, seigneur, de vous dire une fable. Jamais la vérité n'entre mieux chez les rois Que lorsque de la fable elle emprunte la voix.

LION OURS TIGRE ET PANTHERE

Par cent fameux exploits un lion renommé, Ayant su d'un vieux cerf, qu'il connaissait fidèle, Que souvent tels et tels, dont il était charmé, Payaient ses bontés d'un faux zèle, En voulut par lui-même être mieux informé. Il fait venir un tigre, un ours, une panthère, Après à la curée, et qui, sans hésiter, Quand de quelque désordre ils pouvaient profiter, De la peine d'autrui ne s'inquiétaient guère. " mes amis, leur dit-il, à qui j'ai si souvent Confié le soin de ma gloire, Je crois, sans me flatter d'un espoir décevant, Avoir un sûr moyen de vivre dans l'histoire. " Alors faisant semblant d'être encor dans l'erreur, D'ignorer leur artifice, Il leur propose une injustice, Dont lui-même avait de l'horreur, " pesez bien, leur dit-il, ce que je vous propose, Et surtout que ma gloire aille avant toute chose : Je n'ai rien de plus important. " « Ce que vous proposez est juste et nécessaire, Répond tout d'une voix la troupe mercenaire, Et rien ne le fut jamais tant. » « Pensez-y deux fois plutôt qu'une, Reprit doucement le lion ; Et, si je vous suis cher, ayez soin de mon nom : Les rois ont moins besoin d'augmenter leur fortune Que de voir croître leur renom. » « Seigneur, répond encor la bande insatiable, Quelque dessein que vous ayez, Pour rendre une chose équitable Il suffit que vous la vouliez. » « Dangereux conseillers, adulateurs infâmes ! Dit le lion terrible, en élevant sa voix, Je trouve de si basses âmes Indignes d'approcher des rois. Fuyez loin de moi, troupe avide, Qui des faibles agneaux et du chevreuil timide Êtes si justement l'effroi : C'est votre intérêt qui vous guide, Ce n'est point la gloire du roi. » D'un exil éternel ayant puni l'audace De leurs conseils pernicieux, Il menaça de la même disgrâce Les animaux qui briguèrent leur place, S'ils ne la remplissaient pas mieux. Une mémorable victoire, Que sur trois léopards il eut le même jour, À l'éclat de sa vie ajouta moins de gloire Que de s'être défait de ces pestes de cour. Pour expliquer l'énigme et dévoiler l'emblème, Croyez-vous qu'un monarque, aussi grand que vous-même, Ne fît pas une belle et louable action D'imiter quelquefois l'adresse du lion ? De ce trait d'équité plus que d'une victoire Vos sujets dans leur coeur garderaient la mémoire ; Et ceux qui sont admis dans le conseil des rois En donnant leur avis y penseraient deux fois... Peut-être m'expliquai-je avec trop de franchise. C'est une liberté que vous m'avez permise. Je ne sais ce que c'est que de rien déguiser.

SCÈNE IV. Ésope, Arsinoé, Laïs.

ARSINOÉ

Laïs !...

ÉSOPE

Je réponds du succès pour peu que j'y travaille, Madame ; obligez-moi de me le commander. Votre gloire est d'un prix à ne point hasarder ; Et je vous dois assez pour oser vous promettre Que me la confier ce n'est point la commettre. Est-il un sort plus beau que d'asservir trois rois ? Croyez-moi, hâtez-vous de choisir un des trois. L'ordinaire destin des beautés difficiles Est d'avoir des retours de chagrins inutiles : Qui ne veut point d'un bien quand il le peut avoir, Ne l'a pas quand il veut, comme vous allez voir.

LE HÉRON ET LES POISSONS

Il me semble avoir lu dans beaucoup de volumes Que lorsqu'on veut trop prendre, on est soi-même pris. Un héron, glorieux de voir que de ses plumes On faisait pour les rois des aigrettes de prix, Ne trouvait dans les eaux hors la perche et truite Aucun autre mets qui lui plût ; Brochet, carpe, tanche, et la suite, Étaient pour son gosier des poissons de rebut. Un jour d'été, dès les quatre heures Que le poisson rentre en ses trous, Les plus jolis brochets, les carpes les meilleures, À sa discrétion se livraient presque tous. Mais ce n'est pas là ce qu'il cherche ; N'ayant pas si matin l'appétit bien ouvert, Et ne voyant truite, ni perche, Il ne fit pas semblant d'avoir rien découvert. Sept heures sonnent, huit, et son appétit s'ouvre : Alors dans la rivière il fait divers plongeons ; Et pour tout bien il ne découvre Qu'une écrevisse et deux goujons. Pour un oiseau si vain, une si mince proie, Loin de le contenter, redoubla son dédain. Cependant le temps passe, et durant qu'il tournoie, L'exercice augmente sa faim. Qui le croirait ? Le héron difficile, Qui méprisa tant de si beau poisson, Sur le midi, fatigué, las, débile, Fut bien heureux d'avoir un limaçon. Du héron dédaigneux la peinture naïve Ne nous expose rien qui tous les jours n'arrive. Des amants les mieux faits et les plus vertueux Une fille à seize ans souffre à peine les voeux ; Son orgueil en rebute autant qu'il s'en présente, Et tout lui paraît bon quand elle en a quarante. Sans faire des amants un si long examen, Il faut aller au but, et le but est l'hymen. L'âge que vous avez est le temps où l'on charme : Pensez-y.

ÉSOPE

Fort bien.

Arsinoé et Laïs sortent.

SCÈNE V. Ésope, Plexipe.

ÉSOPE

De moi ?

ÉSOPE

Je m'en vais vous l'apprendre.

LA MARCHANDISE DE MAUVAIS DEBIT

Apollon et Mercure, étant brouillés là-haut, Ne savaient ici bas où donner de la tête ; Ils n'avaient point d'argent, et c'est un grand défaut : Jamais de l'indigence on n'a chômé la fête. "Que deviendrons-nous, dirent-ils, Si Jupiter ne nous rappelle ? " Faire des tours de main, aussi prompts que subtils, Est un art où Mercure excelle ; Mais il craignait les alguazils, Et s'il se rencontrait sous leur patte cruelle, De mettre en oeuvre les outils De la justice criminelle. L'ingénieuse pauvreté, Qui pour vivre de rien, rêve, invente, s'exerce, Leur fit voir plus de sûreté À faire un louable commerce ; Mais comment ? Ils n'ont rien, argent, fonds, ni crédit. Pendant cet embarras il arrive une foire. Apollon s'avisa de vendre de l'esprit, Et Mercure de la mémoire. Après s'être postés dans l'endroit le plus beau, Pour attirer du peuple et de la chalandise, Chacun dans un écriteau Étala sa marchandise. Mais à peine Mercure a-t-il planté le sien Que de toute la foire il attire la foule : Le monde vient, s'en va, puis revient et s'écoule, Sans diminuer en rien. Le marchand de mémoire en fournit la contrée ; Mais le marchand d'esprit à peine fut-il vu : Il vendait une denrée Dont le plus idiot croit être assez pourvu. Il s'écrie, il s'emporte, il se rompt la cervelle : " messieurs, dit-il, messieurs, tournez ici vos pas ; De quoi la mémoire sert-elle, Quand l'esprit, par malheur, ne l'accompagne pas ? " Il eut beau faire et beau dire, Beau se plaindre et fulminer, Apollon, avec sa lyre, S'en alla sans étrenner. Il n'est pas mal aisé de croire Que de sa marchandise il n'eut point de débit ; On dit à tout moment qu'on n'a point de mémoire, Et l'on ne dit jamais que l'on n'a point d'esprit. Si l'on tenait encore une pareille foire, Vous iriez à grands pas vous fournir de mémoire, Et quelque bon marché qu'Apollon vous offrît, Vous n'en feriez pas un pour avoir de l'esprit. Est-ce en avoir une once et le mettre en usage Que de faire à la cour un si bas personnage ? Ceux dont vous observez les discours et les pas Ou sont vos ennemis, ou bien ne le sont pas. S'ils sont vos ennemis, la passion vous guide : Si ce sont vos amis, c'est leur être perfide ; Et de tous les emplois le plus lâche aujourd'hui Est d'être l'espion des paroles d'autrui. Plus sincère que vous, je dis ce que je pense.

Alguazils : c'est un mot espagnol qui est connu depuis quelque temps en France , pour signifier un Sergent ou un Exempt. [F]

Chalandise : concours de personnes qui vont acheter dans une même boutique. [F]

SCÈNE VI. Ésope, Plexipe, Licas.

ACTE II

SCÈNE I. Ésope, Rhodope.

SCÈNE II. Crésus, Ésope, Tirrène, Trasibule.

CRÉSUS

Asseyez-vous.

Il s'assied, ainsi que Trasibule et Tirrène.

CRÉSUS, à Ésope

Et le tien ?

ÉSOPE

Le voici. Pour peu qu'à l'écouter votre bonté s'applique, Vous verrez ce que c'est qu'un hymen politique.

LE COQ ET LA POULETTE

Un jeune coq des mieux huppés, En rodant par son voisinage, D'une jeune poulette, aussi belle que sage, Eut les yeux et le coeur également frappés. Le coq étant fort beau, comme elle était fort belle, Elle sentit pour lui ce qu'il sentait pour elle : Leurs coeurs des mêmes traits furent tous deux blessés ; Leurs coeurs des mêmes traits furent tous deux blessés ; Et tous deux, pénétrés de la même tendresse, Du matin jusqu'au soir ils se voyaient sans cesse, Et ne se voyaient pas assez. Pendant que l'un et l'autre à l'amour s'abandonnent, Et qu'ils jurent si tendrement De s'aimer éternellement, Leurs sévères parents autrement en ordonnent. Le père du coq le contraint À quitter sa chère poulette : En vain de sa rigueur il gémit et se plaint, Il faut qu'il obéisse ou qu'il fasse retraite. D'abord il va percher sur le toit le plus haut De la plus déserte cabane ; Mais faute d'aliment, il lui fallut bientôt Épouser, en pestant, une poule faisane. Ces époux, dès le premier jour, Empêchés de leur contenance, S'étant mariés sans amour, Se traitèrent sans complaisance. Outre qu'ils négligeaient le soin De se dire des yeux quelque chose de tendre, Leur langage à tous deux était un baragouin Que chacun ne pouvait entendre. Quand le coq chantait ou parlait, Sa faisane eût juré que c'étaient des murmures : Quand la faisane l'appelait, Il croyait ouïr des injures. En un mot, leur destin ne fit point d'envieux. Il faut que pour bien vivre ensemble à nous deux, Et tous deux, pénétrés de la même tendresse, Du matin jusqu'au soir ils se voyaient sans cesse, Et ne se voyaient pas assez. Pendant que l'un et l'autre à l'amour s'abandonnent, Et qu'ils jurent si tendrement De s'aimer éternellement, Leurs sévères parents autrement en ordonnent. Le père du coq le contraint À quitter sa chère poulette : En vain de sa rigueur il gémit et se plaint, Il faut qu'il obéisse ou qu'il fasse retraite. D'abord il va percher sur le toit le plus haut De la plus déserte cabane ; Mais faute d'aliment, il lui fallut bientôt Épouser, en pestant, une poule faisane. Ces époux, dès le premier jour, Empêchés de leur contenance, S'étant mariés sans amour, Se traitèrent sans complaisance. Outre qu'ils négligeaient le soin De se dire des yeux quelque chose de tendre, Leur langage à tous deux était un baragouin Que chacun ne pouvait entendre. Quand le coq chantait ou parlait, Sa faisane eût juré que c'étaient des murmures : Quand la faisane l'appelait, Il croyait ouïr des injures. En un mot, leur destin ne fit point d'envieux. Il faut que pour bien vivre ensemble L'amour ait soin d'unir ce que l'hymen assemble : Il est sûr qu'on s'entend bien mieux. Qu'à vos désirs, seigneur, Arsinoé réponde, N'êtes-vous pas le roi le plus heureux du monde ? Sans un besoin pressant, qu'à peine je conçois, Pourquoi chercher ailleurs ce que l'on a chez soi ? Les différentes moeurs, le différent langage Ne sont pas des liens par où le coeur s'engage ; Et sur celui des rois c'est faire un attentat Que de l'assujettir aux maximes d'État. Pour contenter le peuple et le roi de Phrygie, Accordez-lui la paix, sans épouser Argie. Vous auriez, elle et vous, des chagrins infinis : Vos États seraient joints et vos coeurs désunis. Jamais félicité n'eût été plus parfaite Que le bonheur du coq, s'il eût eu sa poulette. Sans cesse de l'hymen il se serait loué, Comme fera Crésus avec Arsinoé. Sa vertu vous répond d'un bonheur infaillible.

La fin du vers 776 est reconstitué ; l'original est illisible.

SCÈNE III. Ésope, Tirrène, Trasibule.

ÉSOPE

N'en perdez pas un mot, tout en est profitable.

LE FIGUIER FOUDROYE

Près de Lesbos fut jadis un figuier Qui rapportait le plus beau fruit du monde ; Planté sur le bord d'un vivier : Il se lavait les pieds dans l'onde. Tous les oiseaux d'alentour Se donnaient rendez-vous sous son épais feuillage ; Et tant que durait le jour Ils y chantaient leur amour, Et bénissaient son ombrage. Mais, comme dans le monde il n'est rien de certain, Et que c'est une mer qui n'est point sans naufrage, Après un temps calme et serein, Il survint tout_à_coup un furieux orage. Les vents en un moment agitèrent les airs ; Il semblait que la pluie inonderait la terre : Enfin, après beaucoup d'éclairs, Le figuier malheureux fut frappé du tonnerre. Les oiseaux, effrayés d'entendre un si grand bruit, Dans le hameau prochain vont chercher un asile ; Et l'orage passé chacun d'eux s'entresuit, Pour venir habiter son premier domicile. Mais l'arbre, qui pour eux avait eu tant d'appas, Accablé sous le faix d'une telle disgrâce, Avait si fort changé de face Qu'on ne le reconnaissait pas. Les premiers qui le reconnurent Furent un milan, un autour, Qui l'insultèrent tour à tour, Et, pour ne le point voir, à l'instant disparurent. " suivez-nous, et vous ferez bien, Dirent-ils aux oiseaux qu'ils crurent pitoyables. Ce figuier, désormais au rang des misérables, Ne peut plus nous servir à rien. " " pour moi, dit une tourterelle, Connue aux environs pour un oiseau d'honneur, Je prétends partager sa fortune cruelle, Puisque j'ai partagé ce qu'il eut de bonheur. " " Il m'a tant fait de bien, reprit une colombe, Que je m'en souviendrai toujours ; Je veux être avec lui le reste de mes jours Dans quelque disgrâce qu'il tombe. " " plût au ciel pouvoir par mes chants, Ajouta tendrement un rossignol habile, Lui rendre ses attraits, et forcer les méchants À revenir un jour lui demander asile ! " Combien au tableau qui paraît En voit-on qui sont tout semblables ? C'est ainsi que l'on reconnaît Les faux amis des véritables. Jamais votre portrait ne fut mieux en son jour : Vous êtes, vous et lui, le milan et l'autour, Qui voyant du figuier le destin déplorable, Dès qu'il fut malheureux le trouvèrent coupable. Tel paraît à vos yeux Iphis disgracié : Votre infidèle coeur, qui le voit foudroyé, Oubliant ses bienfaits, dans cette humble posture, Ne le reconnaît plus que pour lui faire injure. Si du sort inconstant j'éprouvais le courroux, Que diriez-vous de moi qui ne fais rien pour vous ? Iphis... mais je me trompe, ou c'est lui s'approche... Adieu : de sa présence évitez le reproche. Son faux discernement se connaît assez bien, Puisqu'il s'est pu résoudre à vous faire du bien.

S'entresuivre : aller de suite l'un après l'autre. [F]

SCÈNE IV. Ésope, Tirrène, Trasibule, Iphis.

SCÈNE V. Ésope, Iphis.

ÉSOPE

Eh quoi ! Pour un vieux courtisan, Vous-même de vos maux vous êtes l'artisan ? Pour reprendre les rois, sans craindre leurs murmures, Il faut bien d'autres soins et bien d'autres mesures ; C'est un sentier étroit qui, de chaque côté, Présente un précipice à la sincérité. Les rois et les flatteurs étant de même date, Il n'est dans l'univers aucun roi qu'on ne flatte ; Et qui dans leurs plaisirs a l'honneur d'avoir part, S'il reprend leurs défauts, le doit faire avec art. Il faut, plein du respect que leur présence inspire, Les leur faire sentir, et non pas les leur dire ; Et prendre garde encore, en risquant ces leçons, Qu'ils ne connaissent pas que nous les connaissons. Il n'est rien près du roi que pour vous je ne fasse : Mais n'oubliez jamais, si j'obtiens votre grâce, Qu'eussions-nous l'un et l'autre encor plus de pouvoir, Nous sommes des jetons que le roi fait valoir. Comme souverain maître, à qui tout est facile, Il nous fait valoir un, ou nous fait valoir mille ; Et suivant que son choix nous poste mal ou bien, Nous sommes quelque chose ou nous ne sommes rien. Surtout, souvenez-vous, dans tout ce que vous faites, De n'abuser jamais de la place où vous êtes : La fortune en aveugle ouvre ou ferme la main ; Et puissant aujourd'hui, l'on ne l'est pas demain. Pour vous rendre sensible aux raisons que j'étale, J'y vais d'un apologue ajouter la morale.

LA GUENON ET SON MAITRE

Un grand seigneur avait une guenon Qui lui semblait si jolie Qu'il l'aimait à la folie : À ce qu'elle voulait on n'osait dire non. Elle lui demanda s'il aurait agréable Qu'elle s'assît sur un coin de sa table : « Oui, dit-il, ce plaisir me semblera bien doux. » « Trouverez-vous bon, lui dit-elle, Que, donnant l'essor à mon zèle, Je saute quelquefois sur vous ? » Pour laisser un champ libre à ses badineries, Il consentit sans peine à ce manège-là. Je ne vous dirai point combien de singeries Elle fit après cela. Je dirai seulement que flattée, applaudie, (qu'elle eût tort ou qu'elle eût raison) La guenon, un peu trop hardie, Oublia qu'elle était guenon. Loin d'avoir pour son maître une sincère attache, Devenue orgueilleuse à le voir complaisant, Un matin, en le baisant, Elle arracha la moustache D'un maître si bienfaisant. « Ah ! Perfide, dit-il, qui t'oses méconnaître, J'ai pour ton insolence un châtiment tout prêt : Dans un moment tu sauras ce que c'est Que d'abuser des bontés de son maître. » Elle eut beau de son crime étaler les remords, Et pour rentrer en grâce employer les prières, Après vingt coups d'étrivières, Elle fut mise dehors. Comme, en toute rencontre, elle était malhonnête, Chacun avec plaisir la vit humilier. Tel est auprès des rois, où la grandeur entête, Le sort des favoris qui s'osent oublier. Quelque soumission que cette fable inspire, J'aurais sur ce sujet encor beaucoup à dire ; Mais comme votre grâce est mon plus doux espoir, Je vais trouver Crésus et faire mon devoir.

Etrivière : Courroie de cuir, par laquelle les étriers sont suspendus. Donner les étrivières, c'est châtier des valets de livrée, les fouetter avec les étrivières. [F]

ACTE III

SCÈNE I. Crésus, Gardes.

CRÉSUS

Qu'on l'appelle...

Le garde sort.

SCÈNE II.

SCÈNE III. Crésus, Ésope.

ÉSOPE

En été, que la pluie est chaude et passagère, Un des rois vos aïeux, chassant avec sa cour, Vit pleuvoir dans une rivière, Et ne vit point pleuvoir aux endroits d'alentour. Comme il en témoignait une surprise extrême : Seigneur, dit à ce prince un de ses courtisans, Voilà comme sont vos présents, C'est de l'eau qui tombe en l'eau même. Ceux sur qui tous les jours vous versez vos bienfaits, Semblent être accablés sous ce précieux faix : Ils en sont si chargés qu'ils n'en savent que faire, Pendant que tant de malheureux, À qui votre bonté serait si nécessaire, Avec un zèle égal n'attirent rien sur eux. J'ai tort, lui dit le roi, d'en user de la sorte : Cet avis est utile, et je veux m'en servir. Vers qui que ce puisse être où mon penchant m'emporte, Je veux les contenter, et non les assouvir. En suivant des conseils aussi bons que les vôtres, Mes bienfaits partagés deviendront plus communs : J'en veux faire un peu moins aux uns, Pour en faire un peu plus aux autres. Seigneur, vos sentiments sont conformes aux siens : Non content d'enrichir, vous accablez de biens. Par des soins prévenants, votre âme bienfaisante En répand sur un seul de quoi suffire à trente ; Et ce qu'un seul obtient répandu sur chacun, Vous feriez trente heureux, et vous n'en faites qu'un, Qui de vos propres biens, riche comme vous l'êtes, Ne prend plus aucun goût à ceux que vous lui faites. Par exemple, seigneur, trente braves guerriers Qu'on a vus de leur sang arroser vos lauriers, Au sentier de la gloire encor prêts à vous suivre, D'un seul de vos bienfaits auraient tous de quoi vivre. Par vos ordres exprès je vous parle sans fard. Vous le voulez ?

CRÉSUS

J'écoute ; souviens-toi de me tenir parole.

LE LION ET LE RAT

Un lion endormi, s'éveillant en sursaut, Rencontre un rat sous sa patte. Comme un lion est fier et qu'il a le sang chaud, Il fulmine, tonne, éclate. Pour apaiser son courroux, Le rat, que la crainte glace, Se prosterne à ses genoux, Et, d'un ton suppliant, lui demande sa grâce. « L'intervalle est si grand, dit-il, de vous à moi, Qu'en me faisant périr vous auriez peu de gloire ; Et la clémence d'un roi Éternise sa mémoire. Si vous avez la bonté De me conserver la vie, La prodiguer partout pour votre majesté Sera ma plus forte envie. » Le lion généreux, mettant la griffe bas, Sensible à cette requête, Fit grâce à la pauvre bête, Et ne s'en repentit pas. En poursuivant une proie, Trois ou quatre jours après, Le lion pris en des rets, Pour s'en débarrasser ne trouve aucune voie. Par des efforts vigoureux Il tâche à rompre sa chaîne ; Mais plus il y prend de peine, Plus il en serre les noeuds. De chaque animal qui passe, En vain dans ce péril il attend du secours : Quand le destin nous menace Nos meilleurs amis sont sourds. Le rat seul, d'un pas agile, L'ayant entendu rugir, Vient voir à quel usage il lui peut être utile, Et sans beaucoup parler cherche à beaucoup agir. Il s'attache avec soin à ronger une corde, Qui de tout l'attirail est le noeud gordien ; Et par bonheur tout succède si bien, Tant de fortune à son zèle s'accorde, Que du lion captif il brise le lien, Pour le récompenser de sa miséricorde. Princes, qui, pouvant tout, vous croyez tout permis, Aux malheureux soyez toujours propices. Tels que l'on croit d'inutiles amis, Dans le besoin rendent de bons services. Eh bien ! Seigneur, mes voeux seront-ils exaucés ?... Vous ne répondez rien ?

Ret : filet, lacis de plusieurs cordes jointes ensemble par plusieurs noeuds qui laissent de grandes ou de petites mailles. [F]

Noeud gordien : un noeud de cordage légendaire qui était réputé comme ne pouvant être défait. Alexandre le Grand le vit, sortit son épée et le coupa. Métaphore du problème insoluble.

SCÈNE IV. Ésope, Iphicrate.

IPHICRATE

Sans doute.

ÉSOPE

Oui.

SCÈNE V.

SCÈNE VI. Ésope, Léonide.

ÉSOPE, appelant

Holà ! Quelqu'un.

SCÈNE VII. Ésope, Léonide, Licas.

SCÈNE VIII. Ésope, Léonide.

SCÈNE IX. Ésope, Léonide, Licas.

Licas et Léonide sortent.

SCÈNE X. Ésope, Rhodope.

SCÈNE XI. Ésope, Rhodope, Léonide, Licas.

ACTE IV

SCÈNE I. Arsinoé, Laïs.

SCÈNE II. Ésope, Arsinoé, Laïs.

SCÈNE III.

SCÈNE IV. Ésope, Laïs.

SCÈNE V. Ésope, Cléon.

CLÉON

Moi.

ÉSOPE

Vous ?

ÉSOPE

Allez-y, croyez-moi, par un autre chemin. Crésus, des potentats l'un des plus équitables, À qui, depuis un an, j'ai dédié mes fables, Se fait lire avec soin, le matin et le soir, Celles que sans faiblesse un grand roi peut savoir ; Et le plus lâche crime étant la calomnie, Pour ne pas un moment la laisser impunie, Il s'est fait un devoir d'apprendre celle-ci. Quel bonheur, si les rois en usaient tous ainsi ! L'envie, au désespoir honteusement réduite, De leurs paisibles cours prendrait bientôt la fuite. Écoutez.

LE LION DÉCRÉPIT

Le lion, accablé par les ans, Et n'ayant presque plus de chaleur naturelle, Avait autour de lui nombre de courtisans, Qui par grimace ou non lui témoignaient leur zèle. Le loup, qui ne peut faire une bonne action, Voyant que le renard n'était pas de la bande, Le fit remarquer au lion, Qui jura de punir une audace si grande. Mais le rusé renard, plus adroit que le loup, Averti de son insolence, Non content de parer le coup, Résolut d'en tirer vengeance. Il va rendre visite au roi des animaux, Et d'un ton assuré : vous voyez, dit-il, sire, Des sujets de votre empire Le plus sensible à vos maux. Pendant qu'on vous faisait des compliments stériles, Qui ne partent souvent que d'un zèle affecté, Je cherchais des secrets utiles Pour le soulagement de votre majesté. Elle est hors de péril, et l'état hors de crainte. La peau d'un loup, écorché vif, Est un remède aussi prompt qu'effectif Pour ranimer votre chaleur éteinte. Son attente eut un plein effet. On écorche le loup, on en couvre le sire ; Et ceux qui du renard l'avaient ouï médire, Dirent tous que c'était bien fait. Messieurs les courtisans, qui cherchez à vous nuire, Quel plaisir prenez-vous à vous entre-détruire ? Si par la calomnie un homme a réussi, Cent pour un, tout au moins, s'y sont perdus aussi. Je sais bien qu'à la cour, au milieu des caresses, La jalousie immole amis, parents, maîtresses : À qui veut s'agrandir, le cas n'est pas nouveau ; Mais je sais bien aussi que cela n'est pas beau. Quand d'une bonne race on a l'honneur de naître, On cherche à mériter le poste où l'on veut être ; Et si de vos aïeux vous avez les vertus, Vous irez par leur route aux emplois qu'ils ont eus. C'est la plus juste voie et la plus raisonnable.

SCÈNE VI.

SCÈNE VII. Ésope, M. Griffet.

MONSIEUR GRIFFET

Le tour du bâton ?

ÉSOPE

Oui.

MONSIEUR GRIFFET

Pardonnez-moi.

MONSIEUR GRIFFET

Je dévore.

ÉSOPE

Vous ?

MONSIEUR GRIFFET

Moi.

MONSIEUR GRIFFET

Non.

MONSIEUR GRIFFET

Volontiers.

ÉSOPE

Vous y verrez des fous dont vous suivez la trace, Et vous en verrez tant de toutes qualités, Que vous réfléchirez sur vous-même. Écoutez.

L'ENFER

À l'exemple d'Hercule, un certain téméraire, S'étant fait jour jusque dans les enfers, Voulut voir des damnés les supplices divers. Ce n'était pas une petite affaire. Un jeune diable, à qui Pluton Permit ce jour-là d'être bon, (sans tirer à conséquence) Conduisit l'homme partout, Et, de l'un à l'autre bout, L'honora de sa présence. Il trouva là des gens de toutes les façons. Hommes, femmes, filles, garçons, Grands, petits, jeunes, vieux, de tout rang, de tout âge : Il n'est profession, art, négoce, métier Qui n'ait là-dedans son quartier, Et qui n'y joue un personnage. Combien trouva-t-il dans les fers De gros marchands drapiers, le teint livide et jaune, Qui, par le calcul des enfers, De trois quarts et demi faisaient toujours une aune ! Combien de merciers du palais, Tourmentés d'autant de méthodes Que pour flatter le luxe ils lui prêtent d'attraits Par la multitude des modes ! Que de coiffeuses en lieu chaud Pour avoir, au temps où nous sommes, Coiffé les femmes aussi haut Que les femmes coiffent les hommes ! Que de cabaretiers, cafetiers et traiteurs ! Ces premiers corrupteurs de la vie innocente Sont dans une chambre ardente Au rang des empoisonneurs. Combien de financiers et de teneurs de banque, Voulant compter le temps qu'ils seront encor là, Trouvent que le chiffre leur manque, Et ne peuvent nombrer cela ! Combien de grands seigneurs, qui d'un devoir austère, D'une dette du jeu s'acquittaient sur le champ, Et qui sont morts sans satisfaire Ni l'ouvrier, ni le marchand ! Combien de magistrats, l'un bourru, l'autre avare, Que jamais la main vide on n'osait approcher, Voyant que dans leur temps la justice était rare, Prenaient occasion de la vendre bien cher ! Combien d'avocats célèbres, Qui rendaient noir le blanc par leurs subtilités, Maudissent dans les ténèbres Leurs malheureuses clartés ! Si je voulais nommer les fragiles notaires Les dangereux greffiers, les subtils procureurs, Les avides secrétaires Des nonchalants rapporteurs, Et certains curieux, galopeurs d'inventaires, Qui séduisent l'huissier pour tromper les mineurs : Si je voulais parler de tant de commissaires, Qui font, comme il leur plaît, avoir raison ou tort, Des médecins sanguinaires, Et précurseurs de la mort ; Enfin, si je faisais une liste fidèle De tous les réprouvés que Pluton a chez lui, Ce serait une kyrielle Qui ne finirait d'aujourd'hui. Voici pour vous. Le jeune diable et l'homme, Qui voyaient de l'enfer tous les bijoux gratis : Après s'être bien divertis À voir les damnés que je nomme, Entendirent hurler des vieillards langoureux. Qui sont ceux-là, dit l'homme, et quel soin les agite ? Nous sommes, répond l'un d'entre eux, Les affligés de mort subite. Taisez-vous imposteur, ou parlez autrement, Dit le jeune habitant du pays des ténèbres ; Vous mentez aussi hardiment Qu'un faiseur d'oraisons funèbres. Le plus jeune de vous a quatre-vingt-dix ans, Et vous avez eu tout ce temps Pour penser à la mort, sans y donner une heure. Vieux, cassé, décrépit, la mort vient et vous prend : Après un terme si grand Est-il étonnant qu'on meure ? Dans le moment que la mort vous surprit, Une vétille, un rien occupait votre esprit ; Vous aviez l'oeil à tout, jusqu'à la moindre rente ; Et vous faisiez, quant au surplus, L'affaire la moins importante De celle qui l'était le plus. Allez, pour jamais, misérable ! Pleurer d'un temps si cher l'usage si fatal. Ne m'avouerez-vous pas que, pour un jeune diable, Il ne raisonnait pas trop mal ? Examinons un peu, vous et moi, quel usage Vous avez fait du temps pendant un si grand âge. Vos quatre-vingt-deux ans contiennent dans leur cours Le nombre, ou peu s'en faut, de trente mille jours ; Et de ces jours usés pour bien finir le terme, Près d'entrer au tombeau, vous entrez dans la ferme ! Et pourquoi pour du bien vous donner tant de soin, Vous qui dans quatre jours n'en aurez plus besoin ? Pour vous ouvrir les yeux j'ai dit ce qu'on peut dire : Adieu. Quoique ma fable ait su vous faire rire, Faites réflexion, en homme prévoyant Que c'est la vérité que je dis en riant.

Pluton : nom romain du dieu grec Hadès, dieu des Enfers.

Kyrielle : litanie, prière de l'Église en l'honneur de Dieu de la Vierge, des Saint ou de quelque mystères. (...) Ce mot vieillit, ne se dit guère sérieusement. (...) Se dit figurément en morale d'une longue suite de malheurs, de paroles, de citations ou d'autres choses [F]

Vétille : se dit figurément en morale, de vaines occupations de ceux qui s'amusent à des choses légères et inutiles comme celle de démêler les entrelacements des broches d'une vétilles. [F]

ACTE V

SCÈNE I. Crésus, Tirrène, Trasibule, Gardes.

SCÈNE II. Crésus, Ésope, Tirrène, Trasibule, Gardes.

SCÈNE III.

SCÈNE IV. Crésus, Ésope, Tirrène, Trasibule.

SCÈNE V. Crésus, Ésope, Tirrène, Trasibule, Les Gardes, apportant une cassette.

Un Garde

Seigneur !

CRÉSUS

Voyez ce qu'enferme ce coffre.

Le garde cherche dans le coffre, et n'y trouve que l'habit d'Ésope quand il était esclave.

Est-ce là le trésor qu'on m'oblige à chercher ?

ÉSOPE

L'orgueil suit de si près un extrême pouvoir, Que souvent dans la place où j'avais l'honneur d'être De ma faible raison je n'étais point le maître. Souvent l'éclat flatteur de ce rang fortuné, M'élevant au-dessus de ce que je suis né, Pour être toujours prêt à rentrer en moi-même, Je gardais ce témoin de ma misère extrême ; Et quand l'orgueil sur moi prenait trop de crédit, Je redevenais humble, en voyant mon habit. Voilà tout mon trésor. Quelque peu qu'il me coûte, Je ne m'en dédis point, c'est un trésor, sans doute, Puisque, lorsqu'on travaille à me sacrifier, Il vient à mon secours pour me justifier. Si contre mon devoir c'est tout ce qu'on oppose, Combien de gens, seigneur, s'ils faisaient même chose, Sachant ce qu'ils étaient, et voyant ce qu'ils sont, Auraient à votre cour moins d'orgueil qu'ils n'en ont !

Crésus, à Tirrène et à Trasibule.

Eh bien ! Mes vrais amis, que ce succès désole, Vous ne me pressez plus de vous tenir parole ? Je vous pardonnerais un effort plus puissant Pour me faire trouver un coupable innocent ; Mais de vous pardonner je me sens incapable, Lorsque d'un innocent vous faites un coupable. Pour agir sans aigreur je suis trop irrité ; Ésope plus tranquille aura plus d'équité. Sûr qu'il est toujours juste en tout ce qu'il ordonne, À son ressentiment le mien vous abandonne : Il ne peut, quoi qu'il fasse, après vos duretés, Vous causer tant de maux que vous en méritez.

Aux gardes.

Vous, que je laisse exprès pour garder cette porte, Que sans l'aveu d'Ésope aucun n'entre ou ne sorte ; Et que son ordre ici puisse autant que le mien.

Il sort.

SCÈNE VI. Ésope, Tirrène, Trasibule, gardes.

SCÈNE VII. Ésope, Tirrène, Trasibule, Rhodope, gardes.

SCÈNE VIII. Crésus, Ésope, Tirrène, Arsinoé, Trasibule, Rhodope, gardes.

SCÈNE IX. Crésus, Ésope, Tirrène, Trasibule, Arsinoé, Rhodope, Atis, Gardes.

2 473 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica