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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Tragédie en vers

Germanicus

Edme Boursault· créée en 1673, imprimée en 1694· 5 actes· 1 872 vers· 8 personnages

Représentée, pour la première fois, à Paris, par les Comédiens du Roi, le 25 mai 1673 au Théâtre du Marais.

Personnages

  • GERMANICUS, neveu de Tibère
  • DRUSUS, frère de Tibère
  • AGRIPPINE, fille de M. Agrippa et petite-fille d'Auguste
  • LIVIE, soeur de Germanicus
  • PISON, chevalier romain
  • FLAVIE, confidente d'Agripine
  • ALBIN, confident de Germanicus
  • FLAVIAN, confident de Pison
ÉPITRE À SON EMINENCE MONSEIGNEUR LE CARDINAL DE BONZI, ARCHEVÊQUE DE NARBONNE, Commandeur des Ordres du Roi, Grand Aumônier de la Reine, Président Né des États de Languedoc, etc ;

Monseigneur,

Monseigneur, Le Grand Cardinal de Richelieu, dont la mémoire ne durera pas moins que le monde ; Ce ministre infatigable dont Vous avez le coeur et l'esprit, la générosité et les lumières, après avoir donné ses soins à régler les affaires de l'Europe, accordait souvent le reste de ses moments à la conversation des muses ; et quand par respect elles n'osaient s'élever jusques à lui, sa bonté le faisait descendre jusques à elles. VÔTRE EMINENCE qui marche sur les pas de ce grand homme, et qui remplirait les mêmes emplois avec une égale capacité, ne l'imiterait pas entièrement si elle ne reparait la perte que firent ces filles du Ciel, en leur accordant un semblable protecteur. Elles ne voient que Vous, MONSEIGNEUR, qui puisse leur tenir lieu de ce qu'elles ont perdu : et sur quelque mérite qu'elles jettent leurs regards le vôtre est le seul qui ressemble parfaitement à celui dont le souvenir est si cher. Zélé pour votre Roi comme il l'était pour le sien, Vous faites votre plus sensible plaisir de ce qui peut contribuer à sa gloire ; et vous ne trouvez vos soins utilement employés que lorsqu'il sont fructueux à son état. Vous avez été de si bonne heure capable de si grandes choses que les négociations les plus importantes, qui ordinairement sont le partage de la vieillesse, vous ont été confiées dans l'âge le plus florissant : et vous vous en êtes si glorieusement acquitté que dès vos premiers pas la pourpre fut le prix de votre mérite. Une puissance étrangère, pour reconnaître les obligations qu'elle vous avait, déroba, si j'ose me servir de ce terme, au Roi que vous aviez l'honneur de représenter le plaisir de vous élever lui-même à l'éminente place où vous êtes ; et comme une si haute dignité ne se donne qu'une fois, la Pologne prévoyant qu'elle vous était infaillible, eut peur d'être prévenue si elle ne se hâtait d'exécuter ce que la France méditait de faire. S'il est vrai, MONSEIGNEUR, comme l'a soutenu un Ancien, qu'un honnête homme aux prises avec la Fortune soit un spectacle digne de l'attention des Dieux, c'en est un incomparablement plus beau que deux Rois en concurrence à qui rendra le plus de justice à la Vertu : et je ne conçois rien de plus grand que d'être l'objet de la reconnaissance de deux monarques. La France et la Pologne sont également d'accord que leurs souverains ne pouvaient honorer de leur estime un homme à qui elle fût mieux due ; et que par quelque endroit qu'on regarde VÔTRE EMINENCE il n'y en a point qui ne lui soit glorieux. Si elle avait besoin d'emprunter de l'éclat de sa naissance, la Toscane seule lui fournirait des titres de plus de six cents ans de noblesse confirmée ; et peut-être aurait-on de la peine à trouver dans tout le reste de l'Italie une maison qui tire son origine de si loin.

Mais, MONSEIGNEUR, quelque Illustre qu'ait été et que soit encore vôtre race, votre nom n'a besoin que de vous seul pour atteindre les siècles les plus reculés : et quoi-que vos aïeux aient fait de considérable leur plus solide Gloire est de vous avoir donné le jour. Ils sont la source d'où l'on peut dire qu'est sorti un fleuve dont les eaux, semblables à celles du Nil, inondent les campagnes pour les rendre plus fertiles, et s'attirent les bénédictions de tous les climats qu'elles ont l'indulgence d'arroser. Voilà, MONSEIGNEUR, ce que fait tous les jours VÔTRE EMINENCE : elle ne passe en aucun lieu où elle ne laisse des marques de son passage ; et partout où elle se rencontre les pauvres, qui sont représentés par la terre aride, trouvent du soulagement à leur misère, et vous comblent de bénédictions. Je prends la vérité à témoin qu'il ne m'échappe ici aucun mot qu'elle n'ait soin de me dicter elle-même : Germanicus, dont Tacite fait un portrait si beau, sort d'un sang trop Auguste pour descendre à la flatterie ; et si j'ose vous le dédier c'est, MONSEIGNEUR, que j'ai cru ne devoir offrir l'un des plus grands héros de l'ancienne Rome qu'à l'un des plus grands hommes de la nouvelle.

L'accueil qu'on lui a fait hors de son pays lui a été assez avantageux pour avoir lieu de croire que sa Patrie ne lui sera pas moins favorable ; et que VÔTRE EMINENCE accordera sa protection à un prince qui eut l'honneur de naître dans la pourpre dans la même ville où vous avez été revêtu. Ayez la bonté, MONSEIGNEUR, de ne pas lui refuser cette grâce ; ni à moi celle d'être avec un profond respect, MONSEIGNEUR, DE VÔTRE EMINENCE,

Le très humble, et très obéissant serviteur, BOURSAULT.

AVIS

Cette tragédie mit mal ensemble les deux premiers hommes de notre temps pour la Poésie : je parle du célèbre Monsieur de Corneille et de l'illustre Monsieur Racine, qui disputaient tout deux de mérite ; et qui ne trouvent personne qui en dispute avec eux. Mr. de Corneille parla si avantageusement de cet ouvrage à l'Académie qu'il lui échappa de dire qu'il ne lui manquait que le nom de Mr. Racine pour être achevé, dont Mr. Racine s'étant offensé ils en vinrent à des paroles piquantes ; et depuis ce moment-là ils ont toujours vécu, non pas sans estime l'un pour l'autre, cela était impossible, mais sans amitié. Je cite cet endroit avec plaisir, parce qu'il m'est extrêmement glorieux. Trouver Germanicus digne d'un aussi grand nom que celui de Mr. Racine, c'est en peu de mots en dire beaucoup de bien : Et que ce témoignage ait été rendu par un Homme aussi fameux que Mr. de Corneille, c'est le plus grand honneur que je pusse recevoir. Le Lecteur jugera, s'il lui plaît, qui des deux eut le plus de raison ; l'un de dire ce qu'il dit, ou l'autre de s'en offenser.

Présentation

Germanicus est resté dans l'histoire littéraire pour la petite polémique que cette tragédie suscita dans la République des Lettres et dont Boursault fait écho dans sa préface. Corneille, dont Boursault est un zélé admirateur, fit l'éloge de Germanicus en indiquant que Racine manque à la signature : les deux grands tragédiens se fâchèrent. Boursault se sentit flatter d'être l'objet d'un différent entre ces deux fameux auteurs et l'on peut savoir s'il ironise sur cette situation ou si, naïvement il s'en sent réellement grandit : les siècles le rejetterons dans l'ombre de ses deux illustres contemporains. Cette pièce fut la dernière jouée au Théâtre du Marais en mai 1673 avant la fusion avec la Troupe de Molière, les deux troupes rejoignirent l'Hôtel Guénégaud.

Le sujet de Germanicus est tiré de l'histoire romaine du Ier siècle. Cette histoire est une grande pourvoyeuse de sujets de tragédies : le pouvoir et l'amour s'y entremêlent à souhait et des historiens de cette époque ont laissé de nombreux écrits et pour ce sujet Tacite écrivit longuement dans ses Annales. Florence Maine dans son édition critique consultable sur le site crht.org attire à juste titre notre attention sur l'influence de Racine sur cette oeuvre et cite volontiers "Bérénice" comme élément de comparaison. Plus tard, il y eut une autre tragédie de "Germanicus" écrite de Jacques Pradon en 1694 et dont Racine se moqua, l'Abbé Pellegrin écrivit en 1726 la tragédie de "Tibère", à noter qu'en 1684, Jean Galbert de Campistron mit sur la scène une tragédie d'Arminius, héros germain comparable pour les Germains à Vercingétorix pour les Gaulois.

Le Général Tibère Drusus Nero se signala par de nombreuses victoires en Panonie et en Dalmatie. Comme souvent en pareil cas, Germanicus fut acclamé empereur par ses troupes ce qu'il refusa. L'empereur Tibère son oncle en prit malgré tout ombrage et l'envoya en Germanie. Là, ce général vainquit le germain Arminius, ce qui fut considéré comme une glorieuse revanche de la défaite de Varus : il acquit ensuite le surnom de Germanicus.

ACTE I

SCÈNE PREMIÈRE. Livie, Agripine, Flavie.

AGRIPPINE

Madame, (puisqu'enfin vous m'ôtez la douceur Que j'ai toujours trouvée à vous nommer ma soeur,) Dans le trouble mortel dont mon âme est saisie Je n'appréhendais rien de votre jalousie : Vous avez du chagrin, et voulez l'exhaler : C'est votre amour qui parle. Et le mien va parler. J'aime Germanicus, Madame. Un mot si rude N'est pas l'effet honteux d'une indigne habitude ; Quoi que grand par lui-même, et fameux par son sang, Ce mot n'échappe guère à celles de mon rang : Mais pour rendre justice au héros qu'on m'arrache, S'il m'est doux de l'aimer, il est beau qu'on le sache ; Et que tout l'Univers justifie aujourd'hui, Qu'il ne tient pas à moi, que je ne sois à lui. À Drusus qui vous plut l'Empereur me destine : Sa main vous eût charmée, et sa main m'assassine. Non qu'il ne soit grand homme, et qu'il n'ait des vertus : Quoi que fils de Tibère, on estime Drusus : On l'a vu dans l'armée au sortir de l'enfance Signaler sa valeur, et montrer sa prudence : C'est un héros naissant, un coeur noble, élevé ; Mais l'amant que je perds en est un achevé : Rome n'a jamais vu, quoique l'envie en dise, Homme plus glorieux, ni gloire mieux acquise. Et pour son coup d'essai le Danube enchaîné, Fait voir à quels exploits les Dieux l'ont destiné. Je le perds ce héros, et mon âme charmée À l'aimer tendrement s'était accoutumée. Plut au Ciel que César vous laissât à Drusus !

En 16, Germanicus vainquit le chef Germain Arminius qui lui-même avait mit en déroute Varus.

SCÈNE II. Agripine, Drusus, Flavie.

FLAVIE, à Agripine

Le prince vient.

AGRIPPINE

Ah Seigneur !

SCÈNE III. Agripine, Flavie.

SCÈNE IV. Agripine, Pison.

PISON

Si ma témérité, qu'un seul mot peut confondre, À l'ardeur que je sens vous pressait de répondre ; Si mon coeur prévenu, corrompant mon devoir, Pour flatter mon erreur concevait quelqu'espoir ; Le Prince que je sers, dont la haine est à craindre, D'un ami si perfide aurait lieu de se plaindre ; Et j'aurais du regret d'attirer ses mépris, Par un crime, inutile à l'amour que j'ai pris. Mais que n'ai-je pas fait en faveur de sa flamme ? Je l'ai peint à vos yeux tel qu'il est dans mon âme ; Et souvent à son feu sacrifiant le mien, Je me suis voulu mal à vous vouloir du bien. Pour vous le faire aimer j'ai tout mis en usage. Il est vrai que mon coeur démentait mon langage, Et de mon zèle extrême étant presque jaloux, Quand je parlais pour lui, je soupirais pour vous : Quoi que ma passion n'ose rien s'en promettre, C'est un crime envers vous bien facile à commettre ; Et pour tout dire, enfin, quand il serait plus noir, C'est m'en punir assez que d'aimer sans espoir. Laissez-moi me bannir. Mais de grâce, Madame, Que ce soit de vos yeux, et non pas de votre âme : Quoi qu'au sort d'un époux vous alliez vous unir, Ne me bannissez pas de votre souvenir. Laissez-moi me flatter de ce bon-heur extrême, Que du moins, quelquefois vous direz en vous-même En parlant de Pison, en songeant à ses feux, Il fut moins criminel, qu'il ne fut malheureux. Mon départ est douteux à vous voir davantage : Adieu. Que cet adieu soit mon dernier hommage. Je vais partir sur l'heure, et je jure, en partant, Qu'aucun autre que moi n'aimera jamais tant. Adieu, Madame.

AGRIPPINE

Adieu.

ACTE II

SCÈNE PREMIÈRE. Agripine, Albin, Flavie.

AGRIPPINE

Et ne t'ai-je pas dit, que je craignais sa vue ? Dans la dure contrainte ou mes voeux sont forcés, Dire que je le crains, c'est m'expliquer assez. Va de mon infortune instruire ce grand homme. Drusus, je te l'avoue, est retourné dans Rome : Mais ce charmant Séjour, ce Palais somptueux Que les soins de Luculle ont rendu si fameux ; Cette Maison célèbre aux plaisirs destinée, Où se doit achever mon funeste hyménée ; Ces Jardins, admirez de tant de nations, Par l'ordre de César sont remplis d'espions. Et le moyen, Albin, qu'un si grand capitaine, Qui dans tout l'univers se cacherait à peine ; Le moyen qu'un héros dont les premiers exploits Ont rangé le Danube, et le Rhin sous nos lois, Et laissant des Germains les campagnes désertes, Vengé nos légions, et réparé nos pertes, Cherche à me voir, me voie, et ne se montre pas, En des lieux où sa gloire a devancé ses pas ? Dût-il n'être point vu, ma tendresse alarmée Me le peindrait sans cesse avec sa Renommée : Fidèle à sa valeur par tout elle le suit ; Et pour ne la pas craindre elle fait trop de bruit. Va rejoindre ce Prince, et dis lui qu'il m'oublie : Avant que de m'aimer, il aimait Émilie, Elle est jeune, elle est belle, et d'un sang glorieux ; Paul-Émile, et Pompée ont été ses aïeux ; Je le pris dans ses fers ; mon malheur l'y renvoie : Un Amant tel que lui se retrouve avec joie : Il aura peu de peine à rentrer dans son coeur. Ce conseil, cher Albin, m'échappe avec douleur. Jusqu'au jour qui m'arrache à qui j'eusse aimé d'être, Quelques voeux que je pousse ils vont tous à ton maître : C'est vers lui que je penche, et cent fois chaque jour, Ce que j'ôte au devoir, je le donne à l'amour : C'est trahir son rival ; mais Albin, en revanche, Notre hymen achevé, c'est vers lui que je penche : Et je fais à mon tour, pour lui rendre l'espoir, Du débris de l'amour un hommage au devoir. Va revoir ce héros, et dis lui qu'on m'immole ; Mais s'il m'aime toujours que son coeur s'en console ; Et que de mon exemple il se fasse une loi : Je perds bien plus en lui qu'il ne peut perdre en moi. Fais-lui voir que mon âme est dans un trouble extrême...

AGRIPPINE, à Flavie

Le verrai-je ?

SCÈNE II.

SCÈNE III. Agripine, Pison.

SCÈNE IV. Germanicus, Agripine, Pison, Albin, Flavie.

AGRIPPINE

Adieu, Prince.

GERMANICUS

Me fuir !

AGRIPPINE, à Pison

Croyez-vous qu'il revienne ?

GERMANICUS

M'aimer.

SCÈNE V. Flavie, Agripine, Germanicus, Pison, Albin.

FLAVIE

Madame...

ACTE III

SCÈNE PREMIÈRE. Flavie, Pison.

SCÈNE II. Drusus, Pison.

SCÈNE III. Livie, Drusus.

LIVIE

Seigneur, vous auriez quelque peine À vous imaginer le sujet qui m'amène. Je ne viens point ici par d'indignes soupirs Mendier le retour de vos ardents désirs : Je laisse en leur amour à d'obscures Princesses La honte de descendre à de telles bassesses ; Et le Fils de César serait trop acheté, S'il rentrait dans mes fers par une lâcheté. Soeur de Germanicus , veuve d'un fils d'Auguste, La fierté que je montre est peut-être assez juste. Toute juste qu'elle est, je confesse pourtant, Que pour vous autrefois je n'en avais pas tant : Pour ne pas être ingrate à l'amour le plus tendre Que pour une Princesse un héros puisse prendre, (Car il faut l'avouer, estimé de chacun, Il semblait qu'à l'État vous en promettiez un ;) Je vous aimai, Seigneur. Si j'osais vous le taire Vous pourriez m'accuser de n'être pas sincère ; Et pour vous faire voir à quel point je la suis, Je sens que je vous hais autant que je le puis. Le trouble où je vous vois me découvre sans peine Que ma vue en ce lieu vous alarme et vous gêne. Vous craignez qu'Agripine adresse ici ses pas : Rassurez-vous, Seigneur, je n'y tarderai pas. Je cherchais à vous perdre, et m'étais applaudie D'avoir tant de témoins de votre perfidie : Ces Billets d'un Ingrat, dont le coeur m'étais cher : D'autant plus criminels qu'ils ont l'art de toucher ; Ces écrits dangereux, dont j'ai fait mes délices, Qui pour charmer mes sens ont été vos complices : Ces imposteurs, enfin, qui m'ont osé trahir ; Si je les faisais voir, vous feraient trop haïr. Je vous les rends. Mon coeur est assez magnanime Pour se faire un plaisir de cacher votre crime : Et sans faire éclater un indigne courroux, Je vous laisse le soin de me venger de vous. Le destin des Ingrats d'ordinaire est funeste. Et si de ma bonté la mémoire vous reste, Et que vous l'opposiez à votre trahison, Il suffira de vous pour m'en faire raison. Tenez, Prince.

DRUSUS

Vous pouvez, pour hâter mon trépas, Avoir la cruauté de ne me croire pas. Vous aimer, vous le dire, après mon inconstance, C'est vous faire, sans doute, une nouvelle offense ; Mais dussai-je être en bute à tout votre courroux, Il n'est rien de si vrai que je n'aime que vous. Au nom des Dieux, témoins de cet amour extrême, Et pour dire encor plus, au nom de ce que j'aime ; Pour ne pas m'exposer à des maux infinis, Oubliez le forfait qui nous a désunis. Je sais qu'en vous quittant je vous fis un outrage Que pardonne avec peine un généreux courage : À vos rares bontés mon coeur accoutumé Goutait tranquillement la douceur d'être aimé : Je vivais dans vos fers, et fus m'offrir à d'autres, Plus pesants mille fois que ne le sont les autres, L'Empereur le voulut, et pouvait tout oser. Je ne le cite point pour me faire excuser. Si j'avais eu pour vous cet amour pur et tendre, Que depuis mes remords vos appas m'ont fait prendre, Les Dieux, joints à César, qui m'a donné le jour, Me l'auraient arraché plutôt que mon amour. Mon retour dans vos fers rend leur gloire plus grande. Pour n'en plus échapper je vous les redemande. Daignez rendre le calme à mes sens agitez : J'ai repris mon amour, reprenez vos bontés : Ne désespérez point un coeur qui vous adore : S'il eut l'heur de vous plaire il vous doit plaire encore : Épris de vos vertus, charmé de vos attraits, Il est plus amoureux qu'il ne le fut jamais. J'en atteste des Dieux la majesté suprême ; J'en atteste...

DRUSUS

Hé bien, je les reprends, vous le voulez ainsi. Mais s'il vous reste encor quelque ombre de tendresse, Souffrez que de nouveau mon coeur vous les adresse ; Et que tant de serments une fois violés, Pour ne l'être jamais vous soient renouvelés. Laissez-moi vous redire

Il lit un des billets que Livie lui a rendus.

Adorable Livie, Quand je songe aux honneurs qui me sont destinez, Je crois avoir perdu les moments de ma vie Que je ne vous ai pas donnez. Gloire, Plaisirs, Grandeurs, sans vous tout m'importune ; Je borne à vous aimer, mon plaisir, ma fortune ; J'en fais mon suprême bon-heur : Que toujours à mes voeux votre bonté réponde, Et je renoncerais à l'Empire du Monde, Pour l'Empire de votre coeur. Laissez-moi vous redire Il en lit encore un autre. Il est vrai, ma Princesse, César me sollicite à reprendre ma foi ; Il veut que j'aime ailleurs ; mais en vain il m'en presse ; L'amour, plus absolu, m'impose une autre loi. Si je m'oublie assez pour vous être infidèle, Puissent les Dieux vzngeurs prendre votre querelle, Et me faire l'objet de leur juste courroux : Il n'est point de tourment qui me semble assez rude Pour punir mon ingratitude, Si je puis soupirer pour une autre que vous. Généreuse Livie, en ce moment funeste Ne me condamnez pas à relire le reste : Ces billets si chéris, tant qu'a duré ma foi, Sont autant de témoins qui parlent contre moi : Plus ils marquent d'amour, plus j'ai l'âme confuse. Je sais que pour mon crime il n'est guère d'excuse ; Et quand il en serait, si j'en osais donner, Vous auriez moins de gloire à me le pardonner. Tandis que votre haine est encor suspendue, Je laisse à vos bontés toute leur étendue ; Et ne veux point, Madame, essayer par mes soins D'être plus innocent, et de vous devoir moins. Je ne suis pas le seul dont on blâme l'audace, Ni le premier coupable à qui l'on a fait grâce : Ne vous obstinez point à me la refuser ; J'ai le coeur assez grand pour n'en pas mal user : Et le crime fatal, que j'osais me permettre, M'a coûté trop de maux pour en jamais commettre. Rendez-moi votre coeur, et calmez le courroux...

RACINE (Jean), Bérénice (Acte III, scène 3, v.888) : "Hé bien, vous le voulez, il faut vous satisfaire."

SCÈNE IV. Agripine, Drusus, Flavie.

SCÈNE V. Agripine, Flavie.

ACTE IV

SCÈNE PREMIÈRE. Agripine, Pison.

PISON

Ce que j'ai fait pour vous, vous permet-il de croire, Que je trahisse ensemble, et ma flamme, et ma gloire ? Et qu'osant violer les droits les plus sacrez J'immole insolemment ce que vous adorez ? Ne vous alarmez point. Quoi qu'on m'ait fait promettre, Ce forfait par un autre aurait pu se commettre : Et tandis que César s'en remet à mes soins Un plus méchant que moi n'entreprend rien au moins. Si mon zèle apparent n'eût abusé Tibère, Peut-être pour ce crime eût-il choisi mon frère : J'ai honte de le dire, ennemi des vertus ; Pour complaire à Plancine il hait Germanicus. Appuyé de Tibère il le perdra sans doute, Si de la Germanie il ne reprend la route. Pour le chasser de Rome, employez aujourd'hui Le pouvoir absolu que vous avez sur lui. Depuis l'ordre cruel que César m'a fait prendre J'ai vu Germanicus, mais sans lui rien apprendre : Je me suis contenté de lui faire savoir Qu'avec empressement vous cherchez à le voir. L'Empereur qui lui parle, et qui sait l'art de feindre, Par de fausses bontés veut l'empêcher de craindre ; Et pour mieux déguiser ce qu'il a résolu, Pour demain avec lui votre hymen est conclu. Quelque espoir qui le flatte ordonnez qu'il s'absente : C'est un appas mortel que César lui présente : Cette fatale nuit finirait son destin ; Et Rome sous Tibère a plus d'un assassin. Voila ce qu'en secret je voulais vous apprendre. Germanicus, Madame, en ce lieu se va rendre : C'est à vous, qui l'aimez, à faire un digne effort Pour dérober ce Prince à son malheureux sort. Ce que je vous demande, en faveur de mon zèle, Est de m'aider vous-même à vous être fidèle ; Et de taire un secret qui pourrait me ravir L'honneur que je reçois quand je puis vous servir.

SCÈNE II. Germanicus, Agripine.

GERMANICUS

Moi, Madame ?

AGRIPPINE

Point de demain, de grâce. D'un péril trop certain cette nuit vous menace. Seigneur, il faut sur l'heure abandonner ce lieu : Dût m'en coûter la vie en vous disant adieu. Il m'est trop important que votre gloire éclate Pour voir d'un oeil jaloux l'honneur dont on vous flatte ; Avoir mis sous le joug tant de fiers ennemis ; Les Ubiens défaits ; Les Bataves soumis ; Et les peuples fameux de ces plaines fécondes, Que l'Elbe, et le Danube arrosent de leurs ondes ; Les avoir tous, Seigneur, attaquez, et vaincus, C'est ce qu'on attendait du grand Germanicus. Après de tels exploits le triomphe est bien juste ; Mais nous ne sommes plus sous le règne d'Auguste : Satisfait des lauriers moissonnez par son bras, Ceux qu'un autre cueillait ne le chagrinaient pas. Mais depuis que des Dieux il augmente le nombre, Rome de sa splendeur ne conserve que l'ombre ; Et sous un Empereur qui ternit son éclat, S'être acquis tant de gloire est un crime d'État. Partez, vous dis-je.

Ubiens : peuple germain, habitait d'abord à l'Est du Rhin, chez les Suèves, puis fut transporté par Auguste dans le Germanique 2è, à l'ouest du Rhin, entre le fleuve et la Roër, au nord des Treveri. Ils avait pour capitale Oppidum Ubiorum, depuis Colonia Agrippina (Cologne). [B]

Bataves : peuple d'origine germaine, habitait, entre le Rhin et la Wahal, le pays qu'on nomma l'île des Bataves (Batavorum insula). Leur nom s'étend vulgairement à toute la Hollande actuelle. Ils furent d'abord mêlés aux Cattes ; mais, chassés par ce peuple, ils vineent dans le pays qui a conservé leur nom. Il furent tantôt alliés, auxiliaires ou même tributaires des Romains, tantôt en guerre avec eux. Ils étaient très braves. La révolte des Civilis, qui éclata en 69 et se prolongea sur Vitellius et Vespasien, est le fait le plus remarquable de l'histoire des Bataves. Les Francs saliens envahirent leur pays à la fin du IIème siècle. Au VIème et VIIème siècle, le nom de Bataves s'efface et fait place à celui des Frisons ; cependant il en reste une trace dans celui des Betuwe que garde un district de l'anc. île des Bataves. [B]

AGRIPPINE

Ah ! Seigneur, qu'un héros est facile à trahir ! Et que lorsqu'on possède une vertu sublime, On se livre aisément aux embûches du crime ! En faveur de César soyez moins prévenu, Seigneur ; depuis qu'il règne il vous est inconnu. Je vous l'ai déjà dit, Rome changea de face, Aussitôt que d'Auguste il occupa la place, Et que son artifice, après de vains refus, Hérita de son rang, et non de ses vertus. Ne vous proposez point l'exemple de mon père ; Auguste était son maître, et le vôtre est Tibère : L'un, malgré les périls dont il fut menacé, N'a jamais fait de crime où l'on ne l'ait forcé ; Et qu'on retranche un an de son illustre vie, J'abandonne le reste à la plus noire envie. Tant que du monde entier il fut seul possesseur, Ses secrets ennemis admiraient sa douceur : Et quand des plus méchants il résolut la perte, Loin d'affecter la fraude, il leur fit guerre ouverte. L'autre, dont l'Univers aujourd'hui prend la loi, En montant sur le Trône en a banni la foi : À sa Cour, où l'usage a permis les adresses, On endort ce qu'on hait par de fausses caresses ; À des maux que l'on cause on feint de prendre part ; Et ce que l'on veut perdre, on le perd avec art. Seigneur, si vous m'aimez, faites le moi paraître ; Usez bien des moments dont vous estes le maître ; De vos fiers ennemis, trompez l'indigne espoir ; On en veut à vos jours ; la foudre est preste à choir ; À l'abri des lauriers laissez passer l'orage. Il ne m'est pas permis d'en dire davantage : Je vous en dis assez pour vous chasser d'ici. Que perdez-vous en moi pour balancer ainsi ? Seigneur.

ACTE V

SCÈNE PREMIÈRE. Agripine, Flavian.

AGRIPPINE

Vient-elle ? L'as-tu vue ? et puis-je me promettre Qu'au dangereux Pison elle ait rendu ma lettre ? Si du trouble où je suis il peut être averti, S'il peut... Germanicus ne sera point party. Quoique d'une imposture il ne soit point capable, Un peu de défiance eût été pardonnable. Mon coeur en le quittant ne se possédait pas : Quelque Romain fidèle aurait suivi ses pas : Dés hier j'aurais appris s'il s'éloigna de Rome ; Et ne douterais plus du sort d'un si grand homme. Juste Ciel, à sa perte aurais-tu consenti ! Ton soin... Non, ce héros ne sera point party. Quand il me le promit il me trompait sans doute : Je l'ai quitté, je sais quels efforts il m'en coûte ; Et s'il est vrai qu'il m'aime autant qu'il est aimé, Un départ si cruel l'aurait plus alarmé.

À Flavian.

Tu ne m'as point appris si tu voyais Flavie : Pour hâter son retour que ne l'as-tu suivie ? Je saurais maintenant ce que je veux savoir : Je n'aurais plus de crainte, ou n'aurais plus d'espoir ; Et tout autre destin me semblerais moins rude, Que l'affreuse rigueur de mon incertitude. De contenter mes voeux Flavie a peu de soin : Pour tarder si longtemps Rome n'est pas si loin : Elle n'ignore pas quelle nuit j'ai passée ; Elle a su quels objets occupaient ma pensée. J'ai cru voir sur un Char Drusus victorieux : Un spectre encor sanglant s'est offert à mes yeux, "Si j'osai vous aimer, il m'en coûte la vie," M'a-t-il dit ; j'en ai fait confiance à Flavie ; Et si Germanicus voyait encor le jour, Elle serait... Flavie est enfin de retour.

SCÈNE II. Agripine, Flavie, Flavian.

AGRIPPINE

Ah, Dieux !

AGRIPPINE

On l'ignore ! Dis tout. Germanicus est mort. C'est me nier en vain ce qu'il faut que je sache : Jamais de ses pareils le trépas ne se cache : L'univers, dont leur bras fut toujours le soutien, Pour douter de leur sort les observe trop bien : Par tout où les conduit l'ardeur qui les seconde, Ils attachent sur eux les yeux de tout le monde ; Et bientôt dans ce lieu le Sénat désolé M'apprendra par ses pleurs, si l'on s'est immolé Un héros qui naguère idolâtré dans Rome, Entre les Dieux et lui ne voyait aucun homme. Me l'apprendra ! Que dis-je ? En doutai-je ? non, non, Les crimes de Tibère ont fait tout son renom. Depuis qu'à ses désirs les destins sont propices, Il ne s'est signalé que par des injustices. Le lâche aura dans l'ombre, au gré de ses souhaits, Par le plus noir de tous couronné ses forfaits. Il aura... Quel soupçon dans mon coeur vient de naître ? Serait-il vrai, grands Dieux ! que Pison fût un traître ? Lui de qui tant de fois le zèle peu commun... Il m'aime, il l'a fait voir ; n'importe c'en est un. Pour venger son amour que sa rage surmonte, Il a fait ce grand crime, et se cache de honte : Aux fureurs d'un tyran son désespoir s'est joint. Je ne m'étonne plus s'il ne se montre point : Il me craint. Va méchant ta crainte est inutile : À qui veut l'imiter César offre un asile ; Et tu peux hautement prétendre au Consulat, Après l'heureux succès d'un si noir attentat. Flavie, as-tu compris la grandeur de ma peine ?

SCÈNE III. Agripine, Albin, Flavie, Flavian.

ALBIN

Germanicus le pleure, et peut-être le venge. Pison en le servant a fini son destin. Je ne puis sans frémir en nommer l'assassin. Pour jeter dans votre âme une horreur légitime, Je vais vous étaler la noirceur de son crime ; Et de Pison mourant vous tracer un portrait, Qui vous fasse oublier l'affront qu'il vous a fait. Quoi que Germanicus crût sa mort assurée, Et qu'en le caressant l'Empereur l'eût jurée ; Ne pouvant l'éviter s'il quittait vos appas, Il la voyait venir, et ne la fuyait pas. Si de quelque douleur son âme était frappée, C'était du seul regret de vous avoir trompée ; Et de s'être attiré de si tendres adieux Sans avoir eu dessein d'abandonner ces lieux : Mais ce Prince, sensible à vos justes alarmes, Voulait en vous trompant vous épargner des larmes ; Et par le feint départ que son coeur projetait, Calmer l'inquiétude où son sort vous jetait. En sortant d'avec vous il fut revoir Tibère ; Qui profanant toujours le sacré nom de père, D'abord qu'il l'aperçoit lui présente la main : Et pour hâter l'effet de son lâche dessein Dans un Appartement où la richesse abonde, Marqué dans le Palais pour l'héritier du monde, Le conduit avec pompe, et veut que son aspect Aux premiers de sa Cour imprime du respect. Il le quitte : et soudain à force d'artifices Contre un fils si fameux anime ses complices. De crainte d'éclairer le plus noir des forfaits On dirait que le jour disparaît tout exprès : Il fait place à la nuit, qu'une main criminelle Au premier des humains allait rendre éternelle, Si Pison, toujours prêt à faire son devoir, De la part de Drusus ne l'était venu voir, Pour lui dire en secret que César par envie Armait des assassins pour attaquer sa vie : Et pour tout rendre aisé dans l'horreur de la nuit, Qu'il devait le mander sans escorte, et sans bruit. De peur d'être accusé d'avoir trahi Tibère, Il se retire ensuite, et défend qu'on l'éclaire. À peine est-il sorti qu'un grand bruit nous surprend : Sans en être effrayé Germanicus l'entend : Sensible à ma prière, avant que de paraître Il me permet de voir quel sujet le fait naître ; Et Pison, dont le sang criait vengeance aux Dieux, Est le premier objet qui m'a frappé les yeux.

ALBIN

Je me suis à l'instant approché de sa bouche. Son coeur prêt d'expirer luttait contre la mort : Cependant à ma voix il m'a connu d'abord. Si pour Germanicus ta passion est forte, De son Appartement empêche qu'il ne sorte, M'a-t-il dit. C'est à lui qu'en voulait l'assassin Qui par un crime horrible a fini mon destin. De la main de mon frère... À ce mot il soupire ; Et durant quelque temps demeure sans rien dire. À la fin, quoique faible, il élève sa voix ; Et faisant un effort pour la dernière fois : Mon frère, poursuit-il, à la gloire insensible, A pour Germanicus une haine invincible : Et m'ayant vu sortir de son Appartement, Après m'avoir dans l'ombre atteint mortellement, Reconnais, m'a-t-il dit, la main qui t'assassine : C'est celle de Pison ; du mari de Plancine ; Et si dans ce moment je ne t'eusse attaqué, Mon frère te cherchait qui ne t'eût pas manqué. De César, qui te hait, devenu le complice, Je lui fais avec joie un si grand sacrifice. Meurs. À ces mots le lâche, assisté de Rufus, Croyant au lieu de moi perdre Germanicus, Me relève de terre ; et de l'indigne épée Que d'un sang plus illustre il voulait voir trempée, Résolu d'assouvir sa coupable fureur, Me perce en tant d'endroits, sans toucher à mon coeur, Qu'il semble que le sort en souffrant ma ruine, Ait voulu respecter l'image d'Agrippine ; Et me donner le temps d'implorer sa bonté, Pour avoir le pardon de ma témérité. Apprends-lui, cher Albin, qu'il m'eût été facile De prolonger le cours d'une vie inutile, Et de me garantir d'un si funeste sort ; Si l'aveu de mes feux n'eût mérité la mort. De ses justes mépris me voyant la victime, Un trépas immortel éternisait mon crime : Ne pouvant de ma flamme interrompre le cours Je mourrais à toute heure, et l'adorais toujours. Puisqu'à Germanicus j'ai conservé la vie, D'un bonheur assez grand ma disgrâce est suivie : Ils sont nez l'un pour l'autre, et mes sincères voeux... Adieu. Le juste Ciel puisse les rendre heureux. Ce souhait achevé d'un soupir tout de flamme, Il prépare avec joie un passage à son âme ; Et sûr qu'en vous servant il va perdre le jour, Prend les traits de la mort pour des traits de l'amour.

SCÈNE DERNIÈRE. Germanicus, Agrippine, Drusus, Livie, Albin, Flavian, Flavie.

1 872 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica