Comédie en vers
Le Jaloux Endormi
Représentée, pour la première fois en 1662 à l'Hôtel de Bourgogne.
Personnages
- SPADARILLE, Gouverneur de Toulon, mari d'Olimpie, qui en est si jaloux qu'il l'enferme à six cadenas
- CLÉANDRE, Amoureux d'Olimpie, à qui Alcidor l'ôta pour la donner en mariage à SPADARILLE
- OLIMPIE, femme de SPADARILLE, et fille d'Alcidor, autrefois promise à Cléandre
- ALCIDOR, Père d'Olimpie
- CASCADET, Valet de Cléandre
MONSEIGNEUR,
À MONSEIGNEUR LE COMTE DE SAUX.
Il y a si longtemps que j'ai une forte passion de vous rendre l'hommage que votre Mérite exige de tous ceux qui ont l'honneur, ou de vous voir, ou de avoir vu, que je ne puis attendre que l'expérience m'ait rendu capable de vous offrir quelque chose de proportionné à une des plus illustres Naissances de l'Univers, et aux qualités les plus sublimes qui se puissent rencontrer dans ce qu'il y a de plus achevé sur la Terre. Ne jugez pas, MONSEIGNEUR, de la grandeur de mon Zèle par la médiocrité de mon Présent ; Vous n'avez pas besoin d'un Ouvrage pompeux pour immortaliser votre Nom, et j'ai besoin d'un Nom fameux pour éterniser mon Ouvrage. Mais, MONSEIGNEUR, quand je n'aurais pas ces considérations : quand, dis-je, ma Plume aurait autant de délicatesse que votre Esprit : Et quand mes Ouvres seraient assez considérables pour égaler votre Générosité, tous ces avantages n'auraient pas assez de force pour autoriser ma témérité, et je n'aurais pas plus de droit pour justifier la liberté que j'ose prendre, puisque vous seriez toujours au-dessus de tout ce que je pourrais vous présenter. Aussi, MONSEIGNEUR, loin de me reprocher la moindre faiblesse dans l'élection que j'ai faite d'un Protecteur pour un Poème qui n'est recommandable que parce qu'il vous est offert ; On remarque tant d'inégalité entre ce que vous êtes, et ce que je vous consacre, que pour me rendre justice, on ne peut condamner ma hardiesse, sans être obligé d'approuver mon industrie, puisque je ne me prévaux que de la gloire de mon choix, et non pas de la beauté de mon offrande. Quel bonheur pour moi, MONSEIGNEUR, de pouvoir apprendre à la Postérité, que le même Héros qui vient si fraîchement de recevoir le Prix de son Courage de la Main La plus Auguste du Monde, n'a pas dédaigné un sacrifice de la mienne ! Si ce que je vous dédie égalait ce que vous avez, si glorieusement emporté, je n'attendrais pas que vous le disputassiez à la plus célèbre de toutes les Cours ; Je vous l'immolerais avec d'autant plus d'ardeur, que je croirais vous donner de plus éclatantes marques des profonds respects que je veux avoir pour vous, et du désir inviolable que j'ai d'être éternellement,
MONSEIGNEUR,
DE VOTRE GRANDEUR,
Très humble, très obéissant, et très passionné Serviteur,
BOURSAULT.
SCÈNE PREMIÈRE. Spadarille, Olimpie.
SPADARILLE
Je vous l'avais bien dit pour calmer votre effroi, Que vous seriez toujours à votre aise avec moi. Et qu'assez de trésors vous auriez en partage, Si de me posséder vous aviez l'avantage ; Mentais-je ? Et le repos vous est-il assuré, Ayant eu le bonheur de m'avoir rencontré ! De semblables profits auriez-vous à prétendre, Si l'on vous eut laissée au pouvoir de Cléandre, Et si, par un destin à vos voeux pas trop doux, J'eusse jeté les yeux sur une autre que vous ?OLIMPIE
Quand je songe au malheur où je suis condamnée, J'ai regret d'être à vous par les noeuds d'Hyménée, Et j'éprouve du sort les plus sensibles coups, Puisqu'il m'a fait tomber dans les mains d'un jaloux, Qu'est-ce que de ma part votre coeur appréhende ? Mon honneur m'est trop cher pour vouloir.SPADARILLE
Ah friande ! Que si je m'empêchais de vous être cruel, L'honneur dont vous parlez deviendrait casuel ; Et que sachant les tours dont les femmes sont dignes, On nous prendrait bientôt dans le Ciel pour des Signes, Puisque de vos plaisirs un bon Frère garni Produirait Capricorne, et ferait Gemini ! Sachez que de tout temps j'appréhende le blâme, Qu'au gré de mon désir je gouverne ma femme, Que sans en murmurer il faut suivre ma loi, Et que quand je vous pris ce ne fut que pour moi. Que si votre Mari dans ce lieu vous enferme, C'est qu'il croit votre honneur n'être pas assez ferme, Et que ne pas souffrir qu'on vous puisse approcher, C'est ôter à vos sens les moyens de pêcher.OLIMPIE
Vous, Monsieur, apprenez qu'un discours incommode, D'un crime qu'on ignore enseigne la méthode, Et que pour confirmer vos injustes soupçons, D'un prétexte inutile on se fait des leçons : Pour épargner du trouble à votre âme alarmée, Peut-être avec raison m'avez-vous enfermée, Car de la liberté si j'usais pleinement, Qui doute de ma foi douterait justement. Voyez-vous qu'en effet d'autres fassent paraître.SPADARILLE
Les autres sont des sots et je ne veux pas l'être ; Nous savons mieux que vous ce que ces autres font, Et ne prétendons pas devenir ce qu'ils sont. Faut-il point pour vous plaire à l'exemple d'un autre, Souffrir en mon absence un Galant qui soit vôtre, Et qu'après qu'en honneur cinquante ans j'ai vécu. Je sois d'intelligence à me faire Cocu ? Faut-il point, dis-je encore, que moi-même je brigue ? Que je pousse à la roue, et conduise l'intrigue ? Et sur vos passions conformant mes désirs, Que l'époux ait la peine, et l'Amant les plaisirs ? Quand on vient pour vous voir, faut-il point que je sorte ? Sur vous, et vos Muguets que je ferme la porte ? Et que sous mon aveu vous ayez le moyen D'acheter du Brocart d'autre argent que du mien ? Voilà ce qu'aujourd'hui tous ces autres observent, Ils se font des Amis dont leurs femmes se servent, Et ne murmurent pas quand pour faire l'amour, Elles courent la nuit, et reposent le jour. Ah ! qu'il vaudrait bien mieux que du nombre assez ample, De ces Martyrisés je devinsse l'exemple ! Que si l'on enfermait chaque femme qui court Avec six cadenas, elle aurait le nez court ! Qu'on verrait de Maris marcher tête levée, Si ma règle par eux était bien observée ! Et que de quantité le destin serait doux, Si leur plus grand malheur était d'être jaloux !SPADARILLE
Il me le semble, ô Madame la prude ! Et qui de la sagesse a le moindre rayon, Préfère un sort d'Argus au destin d'Actéon.OLIMPIE
Quiconque peut avoir un rayon de sagesse, Dans les maux d'une femme à jamais s'intéresse, Et loin qu'à l'outrager il puisse être contraint, Il s'en veut faire aimer, et n'en pas être craint. Qui d'avoir des soupçons ne pouvait se défendre, Devait m'abandonner à l'amour de Cléandre, Et par l'éclat d'un bien dont je ne puis jouir, N'abusez pas mon Père, et ne pas l'éblouir.SPADARILLE
Il vous plaisait beaucoup ce Cléandre ?OLIMPIE
Sans doute.SPADARILLE
Il avait votre estime ?OLIMPIE
Encore même, il l'a toute.SPADARILLE
Vous voudriez que je crois être à lui ?SPADARILLE
On dit bien vrai que l'amour n'a point d'yeux ! Vous aurez donc regret de vous voir ma conquête Madame la Mignonne ?OLIMPIE
En effet.SPADARILLE
Bonne bête ! De vos mauvais desseins c'est assez m'avertir, Vous voudriez être gueuse, et vous bien divertir. Je vois ce qui vous choque, et le ver qui vous pique, Il vous faut un Mari de nouvelle fabrique, Qui redoute une femme, et de crainte du choc, Laisse chanter la Poule, et plus haut que le Coq. Il vous faut un Mari qui crut faire un grand crime, S'il ne donnait de quoi pour jouer à la Prime, Et qui ne laisse pas de paraître gaillard, Si l'on quitte la Prime, et qu'on joue au Billard. Il vous faut un Mari qui confonde sa rente, Qui soit brave quatre ans, et gredin plus de trente, Et sur qui l'on saisisse au profit des Marchands, Et maisons de la ville, et revenus des champs. Oui, je vous charmerai, ô Coureuse recluse, Si vos débordements ne trouvaient une écluse, Et du moins dans mes biens vous verriez des appâts, Sans les doubles ressorts de mes six cadenas ; Mais quoique contre moi votre coeur se propose, Sachez qu'avant la nuit j'en veux croître la dose, Et dussiez-vous cent fois vous en mettre en courroux, À vos six cadenas joindre autant de verrous, Rentrez ; car aussi bien je vois un Gentillâtre, De vos yeux bien fendus il serait idolâtre, Rentrez donc.OLIMPIE
Mais.SCÈNE II. Cléandre, Spadarille, Cascaret.
SPADARILLE
Oui.SPADARILLE
Non.SPADARILLE
Oui.SPADARILLE
Non.SPADARILLE
Oui.SPADARILLE
Non.SPADARILLE
Vous, Monsieur, trouvez bon si je vais. Un si grand préambule est suspect à mon âme, Parlez bref.CLÉANDRE
Mais Monsieur.SPADARILLE
Mais Monsieur, mais Madame, J'ai des soins à donner autre part que vers vous, Avec mes cadenas j'ai besoin de verrous, Près de mon Serrurier il est temps de me rendre ; Pour pouvoir me parler il ne faut que m'attendre, Si je trouve mon fait, je reviens sur mes pas, Si je ne trouve rien, je ne reviendrai pas. Bonjour.SCÈNE III. Cléandre, Cascaret.
CLÉANDRE
De ce qu'il fait j'aurai tort de me plaindre, Avec moins de faiblesse il serait plus à craindre, Si de quelque lumière il était éclairé, En vain à le tromper je serai préparé. Je veux à SPADARILLE arracher Olimpie, Mais je sais que son âme est sans cesse assoupie, Et quand secrètement j'ose agir contre lui, De sa brutalité je me fais un appui.CASCARET
Mais comme Spadarille est sujet à l'ombrage Quoique des cadenas il observe l'usage, Si pour votre malheur il advient que ce fou, De sa femme Olimpie aperçoive le trou ? Si d'un sensible affront se sentant l'âme outrée, De ce trou favorable il occupe l'entrée, Et que de son pouvoir se servant à propos, De coups drus comme grêle il nous brise les os ? Plaît-il ?CLÉANDRE
Non, Spadarille a la tête trop sèche, Je n'appréhende pas qu'il découvre ma brèche, Si pour voir Olimpie en un coin fort obscur, On a fait de ma chambre une entrée à son mur, Tu sais qu'un lit superbe à ma flamme propice, Pour me favoriser cache mon artifice. D'ailleurs notre vaisseau sur la fin de ce jour, Doit partir pour Marseille et quitter ce séjour, Cet anneau d'Olimpie est la marque secrète, Qui doit malgré l'Argus assurer sa retraite, Et que pour accomplir d'équitables desseins, Par l'avis de son Père elle a mis dans mes mains. Ainsi de mon Rival le défaut effroyable.CASCARET
Je sais que Spadarille est puant comme un Diable, Et que de son haleine il infecte tous ceux Qui de parler à lui sont assez malheureux ; Mais il est Gouverneur, et c'est dont je frissonne, Car son train.CLÉANDRE
À sa suite il n'a nulle personne, De peur que de sa femme on pût voir les attraits, Ce Jaloux hypocrite a chassé les valets : Son âme scrupuleuse, et toujours défiante Ne peut près d'Olimpie endurer de servante, Dans la crainte qu'il a que l'on eut supposé, Sous l'habit d'une fille un garçon déguisé. Si bien. mais il écoute, évitons ses reproches.SCÈNE IV. Spadarille, Cléandre, Cascaret.
SPADARILLE, avec trois verrous en chaque main
Voici pour des Polis empêcher les approches ; Qu'ils s'y viennent frotter, ces mignons, ces poudrés.CLÉANDRE
Quoi l'on ose ?.SPADARILLE
Oui l'on ose, et ce sont des Madrés, Qui voudraient sur ma terre usurper droit de chasse, Vous qui d'un Chien couchant affectez la grimace, Êtes-vous point aussi quelque Amant aux yeux doux, Qui pour plaire à l'épouse entretienne l'époux ? Et lors.SPADARILLE
Sa copie ?CLÉANDRE
Oui, Monsieur.SPADARILLE
Bon, il semble à ce fat, Qu'on copie une femme aussi bien qu'un contrat. Et vous vous en allez ?SPADARILLE
Je vous puis rendre l'âme contente. Mais dans ce petit doigt vous avez un anneau Qui vous sied assez bien, et me semble fort beau ; Que je voie.CLÉANDRE, bas
Ô malheur ! C'est.CLÉANDRE
Non, Monsieur, mais.SPADARILLE
Quoi mais ? A-t-il peur de mes yeux ?Apercevant que c'est l'Anneau d'Olimpie.
Où Diable avez-vous pris ce bijou précieux ?CASCARET, bas à Cléandre
Répondez hardiment, et mentez comme un Diable.CLÉANDRE
Je l'ai pris.CLÉANDRE
Où prend-on les bijoux ?SPADARILLE
Et moi je sais fort bien qu'Olimpie est impie, Et sans les cadenas à sa porte attachés, Qu'elle ferait souvent d'agréables pêchés. Quelque doux traitement qu'à ce sexe on prépare, Une femme fidèle en ce temps est bien rare, Et qui peut s'en servir doit s'attendre à ce coup, D'acquérir peu d'honneur, et d'en perdre beaucoup ! N'espérez, cependant, passeport ni Patente, Ou soyez résolu de remplir mon attente ; Et d'un Original que je dois soupçonner, Donnez-moi la Copie à collationner, Sinon.CLÉANDRE
Quoi vous voulez.SPADARILLE
Oui, je le veux, vous dis-je.CASCARET, bas à Cléandre
Par ce commandement ce Jaloux vous oblige, Avant qu'il ait ouvert cinq ou six cadenas, L'anneau.SCÈNE V.
SPADARILLE seul, ouvrant la porte de la chambre d'Olimpie
Je vous tiens, ô la double traîtresse, Qui dans l'âpre dessein d'acquérir du renom, Avez l'air d'une Sainte, et l'esprit d'un Démon. J'aperçois tous les tours que votre esprit enfante. Vous donnez librement des faveurs par la fente ; Mais malgré vos desseins contre moi conjurés, Les ais de votre porte en seront resserrés. Voyons un peu sa mine.SCÈNE VI. Spadarille, Olimpie.
OLIMPIE
De ma part, désirez-vous.OLIMPIE
Quoi Cléandre est ici ?OLIMPIE
Pourquoi donc voulez-vous.SPADARILLE
Belzébuth incarné, Démon acariâtre à me nuire obstiné, C'est à tort à présent que ton âme biaise ; Je sais pour me trahir que tu fais la niaise, Et que de ton honneur prévoyant l'abandon.OLIMPIE
Cet outrage.SPADARILLE
À vos yeux je demande pardon ! Quelque soit le forfait dont mon coeur vous soupçonne, C'est vous faire une injure, équitable friponne ; Et parmi votre sexe outrageux à chacun, Faire un mari Cocu c'est le vice commun.OLIMPIE, faisant la surprise
Un des doigts de Cléandre ?SPADARILLE
Un des doigts.SPADARILLE
Et qu'en peut-on conclure ? Fin contre fin n'est pas bon à faire doublure La belle, et dans mon âge, il vous sied assez mal De vouloir me charger d'un brevet d'animal.OLIMPIE
Ce langage confus.SPADARILLE, lui montrant les verrous
Voici pour mettre obstacle à tous vos petits tours, Les anneaux désormais n'iront plus en campagne, Et vous êtes sevrée, amoureuse compagne.SPADARILLE
Je suis donc fou ?OLIMPIE
Du moins on le croit.SPADARILLE
Bas les gants.OLIMPIE
Quoi, Monsieur.SPADARILLE
Bas les gants.OLIMPIE
Mais au moins.SPADARILLE
Bas, vous dis-je.OLIMPIE
Si.SPADARILLE
Bas, vous dis-je.SPADARILLE
Bas, vous dis-je, et tantôt votre esprit éclairci.Apercevant le même anneau qu'avait Cléandre.
Mais vertubleu que vois-je ? Et que Diable est-ce ci ? Que cet anneau ressemble à celui de Cléandre !OLIMPIE
Ils sont bas.SPADARILLE
Sur ma foi je n'y puis rien comprendre, Et ces anneaux tous deux ont un rapport si grand, Que plus on les regarde, et plus on s'y méprend. Vous pouvez cependant, réchauffer la mitaine, Puis après de rentrer il faut prendre la peine, Aussi bien un vieillard adresse ici ses pas.OLIMPIE
Amour.SPADARILLE
Entrez, entrez, et ne raisonnez pas.SCÈNE VII. Alcidor, Spadarille.
SPADARILLE, enfermant sa femme
Beau-père, ou non, laissez-nous un peu faire, Quand votre huis une fois sera clos à plaisir, De vous voir pleinement nous aurons le loisir ; Taisez-vous donc.ALCIDOR
Monsieur, mais.SPADARILLE
Un peu trop prétendant, prétendez un peu moins, Et souffrez, s'il vous plaît, qu'à mon tour je prétende.ALCIDOR
Mais Monsieur.SPADARILLE, ayant achevé de fermer ses cadenas
Hé bien donc, ô Diseur de Légende, Dont je suis obligé d'enfermer le présent, Si le coeur vous en dit, raisonnez à présent.ALCIDOR
L'heur dont votre alliance a comblé ma famille, Fait que je viens ici m'informer de ma fille, Dites-moi donc comment elle se porte.SPADARILLE
Bien.ALCIDOR
Et de ses mours, Monsieur, ne m'apprendrez-vous rien ? Dites-moi, si parfois son humeur vous contente, Si parfois cette humeur est pour vous complaisante ; Tirez-moi de souci, comment vit-elle ?SPADARILLE
Mal.ALCIDOR
Mal, bon Dieu ! ce malheur est pour moi sans égal. Où peut-elle avoir pris de mauvaise teinture, Elle, que de ses dons a comblé la nature ? Pour me faire un outrage elle a donc le sang.SPADARILLE
Chaud.ALCIDOR
C'est l'amour chaud sans doute, et plus chaud qu'il ne faut : Mais n'est-ce point à tort qu'envers vous je la blâme ? Ne lui faites-vous rien qui chagrine son âme ? Lors que vous la voyez, quel est son accueil ?SPADARILLE
Froid.SPADARILLE
D'accord ; mais de vous deux, moi l'époux et le Gendre, Qui pour faire l'Amant pris le droit de Cléandre, Sachez que j'aurai lieu de paraître marri, Si par droit réciproque il faisait le mari.SPADARILLE
D'Olimpie, Il aime, à ce qu'il dit, seulement la copie ; Cependant d'un anneau je le trouve pourvu ; Autre part qu'en ses doigts je le crois avoir vu ; Aussitôt par ma bouche Olimpie appelée, À mes aigres propos contrefait la troublée ; Veut voir par mes discours son esprit éclairci ; Fait semblant d'ignorer que Cléandre est ici ; Me soutient à mon nez que souvent j'extravague ; Puis soudain se dégante, et me montre sa bague ; Et je crois là-dessus, consultant mon cerveau, Que qui la copia copia son Anneau. De Cléandre pourtant je crains peu la finesse, Il doit en ce lieu même amener sa Maîtresse, Je l'attends, nous verrons ; mais tenez je les vois.ALCIDOR
Il amène Olimpie.SCÈNE VIII. Spadarille, Cléandre, Olimpie, sous le nom d'Aspasie, Alcidor, Cascaret.
SPADARILLE, appelle sa femme à travers de la porte
Olimpie !OLIMPIE, bas à Cléandre
Ah Cléandre !SPADARILLE, continue
Olimpie ! Ah j'enrage.ALCIDOR
Il s'échauffe la bile.CLÉANDRE
Poltron fieffé.SPADARILLE, continue
Tout ceci me confond. Olimpie ! écoutez comme elle me répond ! De ce tracas, Beau-père, en un mot que vous semble.SPADARILLE
Et j'en tremble : Mais on pourrait sortir aussitôt de l'Enfer, Sa cheminée est close, et de grilles de fer, J'ai de même matière étoffée sa fenêtre, Beau-père !SPADARILLE
Assez adroitement je la vais pressentir ; Je vous crois Olimpie, et ne crois pas mentir, Si vous ne l'êtes pas pour le moins sa jumelle, Daignez quelque moment discourir avec elle ; Entrez jusqu'en sa chambre, et trouvez à propos.OLIMPIE
Monsieur.OLIMPIE
Il faut.SPADARILLE
Il ne faut autre chose.SPADARILLE
Mon_Dieu, Monsieur, parlez à votre écho.ALCIDOR
Ce n'est pas.SPADARILLE
Vous aussi, taisez-vous, idiot.OLIMPIE
Pour moi, Monsieur, le Ciel me deviendrait propice, S'il m'offrait un moyen de vous rendre service ; Mais enfin sur le point de partir.OLIMPIE
Je puis.OLIMPIE
Vous pouvoir obliger c'est me rendre contente ; Mais envers Olimpie agréez mon respect, Un visage inconnu lui peut être suspect, Durant donc un adieu qu'à l'instant je vais faire, Sachez si ma visite aura droit de lui plaire, Et tandis que Cléandre attendra mon retour.SPADARILLE
C'est fort bien dit, allez.SPADARILLE
Que lui dites-vous là ?OLIMPIE
Je lui dis qu'il m'attende.SPADARILLE
Bon cela.SCÈNE IX. Spadarille, Cléandre, Alcidor.
SPADARILLE
Or ça, notre Beau-père, et vous Sire Cléandre, Qui jadis malgré lui vouliez être son gendre, Je vais vous faire voir Olimpie à l'instant.ALCIDOR, qui craint qu'Olimpie ne soit pas encore rentrée
Si j'en suis cru, Monsieur, ne vous hâtez pas tant.SPADARILLE
Et pourquoi ?SPADARILLE
Bagatelle.CLÉANDRE
En effet la beauté que je vous ai fait voir, De tout autre visage affaiblit le pouvoir : Et s'il faut que mon âme à vos yeux se découvre, Rien ne m'est échappé que mon coeur ne recouvre, Puisqu'à l'objet que j'aime avec tant de raison Pour paraître Olimpie il ne faut que le nom. C'est pour ce seul objet qu'en secret je soupire, Pour sa seule pensée je languis.SCÈNE X. Alcidor, Cléandre, et Spadarille au bout du Théâtre qui ouvre ses cadenas.
ALCIDOR
Parlons bas. Enfin brave Cléandre Ma fille en peu de temps en vos bras se va rendre : Si d'avec ce brutal son hymen se détruit, De vos soins généreux vous aurez tout le fruit. Mais surtout que l'honneur.CLÉANDRE
Je vois peu d'apparence À pouvoir franchir d'une injuste puissance ; Mais enfin quelque effet qui succède à mes yeux, L'intérêt d'Olimpie est plus fort que mes feux. Nul espoir ne me flatte, et mon coeur avec joie, La dérobe aux tourments dont le sien est la proie ; Et c'est le moindre effort qu'en semblable danger La vertu malheureuse ait le droit d'exiger. Ainsi.SCÈNE XI. Spadarille, Olimpie, Cléandre, Alcidor.
SPADARILLE
Mes cadenas sont ouverts. Hola la Belle, Venez ça. Pourquoi donc se frotter la prunelle ? Qu'avez-vous ?OLIMPIE, faisant exprès l'endormie
Du sommeil, les pavots gracieux Assoupissent mon âme, et me sillent les yeux ; Depuis une heure ou deux, leur douceur pour confondre.SPADARILLE
Elle avait bien raison de ne pas me répondre Vraiment ! ça la dormeuse au sommeil un peu dur, Qui n'avez pu m'entendre à travers de ce mur, Ouvrez les yeux.OLIMPIE, faisant l'étonnée
Mon Père ! ô destin quelle grâce !ALCIDOR
Ma fille !SPADARILLE, lui montrant Cléandre
Et celui-ci, Bel enfant, qui sera-ce ?OLIMPIE
Ô Dieux !CLÉANDRE, à Spadarille
Souffrez qu'ici je me règle sur vous, Et que de cet objet je devienne jaloux ; Je crois voir Aspasie, et mon Âme confuse Voudrait.SPADARILLE
Le tour est bon ; peste soit de la Buse.SPADARILLE
Quand les gens sont si sots, ils le sont pour longtemps, Je le trouve bouffon avec sa jalousie.CLÉANDRE
Daignez donc me répondre, est-ce vous Aspasie ? Dissipez le chagrin qui me rend assoupi, Et pour le moins.SPADARILLE, en riant
Non ma foi, c'est ma femme.CLÉANDRE, à Olimpie
Veuillez donc m'excuser si pour m'être mépris.CLÉANDRE
J'ai toujours tout l'amour que vos yeux firent naître ; Mais si mon coeur soupire, apprenez qu'il m'est doux De le voir soupirer pour une autre que vous : De ce coeur enflammé la langueur est extrême, Mais cette autre que vous est une autre vous-même ; Et mon amour éteint serait tout consumé, Si vos mêmes appâts ne l'avaient rallumé.SPADARILLE, à Alcidor
Quel niais compliment ce badin lui va faire !ALCIDOR
Il est fou.OLIMPIE, à Cléandre
Quelque objet a donc l'heur de vous plaire ?CLÉANDRE
Oui, Madame, et de plus cet objet plein d'appâts En mérite, en vertu ne vous céderait pas : Quelque chose de plus est dans celle que j'aime, Et.CLÉANDRE
J'ai raison d'oser dire.OLIMPIE, dans une feinte colère
Il suffit, Je connais vos desseins, et vous êtes un lâche, Dont l'indigne mépris, et me choque, et me fâche : Ne croyez pas pourtant que l'outrage soit grand, Votre amour, votre choix, tout m'est indifférent : Et ne présumez pas.CLÉANDRE
Quoi, Madame.OLIMPIE
Quoi, Traître, Vous avez pu m'aimer, et m'osez méconnaître ? Et prétendez me faire un outrage odieux, Qu'installer par mépris votre choix à mes yeux ? Je dédaigne à mon tour vos indignes approches, Allez.OLIMPIE
Et qu'importe ?SPADARILLE
Il importe fort peu ; Mais je veux vous montrer à l'objet de son feu : Bientôt dans cet endroit nous aurons sa présence.OLIMPIE
Sur mes sens j'ai trop peu de pouvoir, À m'expliquer ainsi son dédain m'autorise, J'ai peu de complaisance envers qui me méprise ; Et quoique mon époux, c'est avoir le coeur bas Qu'exiger de mon âme un respect qu'il n'a pas.SPADARILLE
Mais enfin Aspasie.OLIMPIE
Aspasie ou Cléandre, Je ne veux ni les voir, ni jamais les entendre, Et préfère aux dédains de ce couple outrageux L'inflexible rigueur d'un époux soupçonneux. Renfermez-moi.ALCIDOR
Ma fille, est-il juste.OLIMPIE
Mon Père, Je ne fais rien ici qui ne soit nécessaire. De Cléandre en un mot je connais le désir, Dans ce lieu de me voir il a peu de plaisir : De ses voeux mes souhaits précipitent le terme, C'est assez l'obliger que vouloir qu'on m'enferme ; Mais ce qui plus me charme, et que j'aime le mieux, C'est priver mes regards d'un Objet odieux. Je vous le dis encore, Aspasie ou Cléandre, à Spadarille Je ne veux ni les voir, ni jamais les entendre, Souscrivez sans murmure aux plus doux de mes voeux, Adieu.SPADARILLE
Pauvre Galant te voilà bien chanceux !SCÈNE XII. Spadarille, Cléandre, Alcidor.
SPADARILLE
Vous voyez.CLÉANDRE
Oui, Monsieur, je vois ce qui se passe : Si je m'en repentais j'aurai l'âme trop basse. J'aperçois qu'Olimpie a pour moi de l'horreur : Mais l'amour d'Aspasie adoucit cette aigreur. J'ai sujet de goûter une joie assez pleine, Si l'une a de l'amour quand l'autre a de la haine ; Ou plutôt j'aurai tort de me plaindre à mon tour, Quand des preuves de haine ont des marques d'amour. Mais je vois Aspasie.SCÈNE XIII. Olimpie sous le nom d'Aspasie, Sspadarille, Cléandre, Aalcidor, Cascaret.
OLIMPIE, sous le nom d'Aspasie
À présent pour vous plaire Sur ce que j'ai promis je vous viens satisfaire. Je puis voir Olimpie, et je suis sur le point De lui rendre.OLIMPIE, sous le nom d'Aspasie
Vous rendez en effet mon attente trompée, Me manquer de parole, et depuis un instant.SPADARILLE
Olimpie en un mot, ne vous aime pas tant, Si vous ne m'en croyez pas, demandez à Cléandre.OLIMPIE, sous le nom d'Aspasie
Quel sujet aurait-elle.SPADARILLE
Il pourra vous l'apprendre.CLÉANDRE
Lors.OLIMPIE, sous le nom d'Aspasie
Et quoi.CLÉANDRE
Mais.CLÉANDRE
Puisqu'il vous plaît, nous voilà donc partis, Mais si pour m'acquitter de l'excès de vos grâces Je puis.CLÉANDRE
Adieu Messieurs.ALCIDOR, bas
Hâtez-vous.SCÈNE XIV. Spadarille, Alcidor.
SPADARILLE, fort joyeux
De tout ceci le bon Dieu soit loué ! J'ai hors du pied, Beau-père, une vilaine épine ; De me tromper Cléandre avait toute la mine, Il faisait tout exprès le petit complaisant ; Dieu sait si votre fille est joyeuse à présent. Et si, loin de l'objet, qui lui porte bissêtre, Ses transports d'allégresse auront lieu de paraître ! Du départ de Cléandre allons la réjouir, Allons.Bissêtre : Mot inusité présentement, qui signifiait malheur, malaventure. [L]
SPADARILLE, à haute voix
Il n'est plus ici ce Cléandre, Ma Mie, Venez, venez.Voyant qu'elle ne répond pas.
Beau-père ; elle s'est rendormie. Je ne la vis jamais si souvent sommeiller ; Mais entrons l'un et l'autre, et l'allons réveiller, Loin d'en être marrie, elle aura de la joie, Entrons.SPADARILLE
Sus, Beau-père, entrez donc.SPADARILLE
Entrez, vous dis-je.ALCIDOR
Mais.SPADARILLE
Mais je vous le commande.ALCIDOR
De grâce.SPADARILLE
Obéissez, Courtisan mal éclos.ALCIDOR
Monsieur.SPADARILLE
S'il en fait rien qu'on me brise les os.ALCIDOR
Si jamais.SPADARILLE
Sans tant dire de si, ni de car, ni de mais, Courtois souple jarret qui semblez par bravade Pour me faire enrager vouloir faire gambade, Entrez.SPADARILLE
Respectueux Beau-père, entrez donc après moi, Puisqu'en vos sentiments vous demeurez si ferme.SPADARILLE, dedans la chambre
Suivez donc.ALCIDOR
Je n'ai pas le loisir.SPADARILLE
Vous m'enfermez !ALCIDOR
D'accord.SPADARILLE
Pourquoi ?ALCIDOR
Pour mon plaisir.ALCIDOR
Tu ne sortiras pas, c'est moi qui t'en assure ; Mais sans tenir ici d'inutiles propos, Tu peux par ta fenêtre écouter quatre mots.ALCIDOR
Olimpie est aux mains de Cléandre, Mais de quelques désirs dont il soit combattu, Il est trop généreux pour fouiller sa vertu.ALCIDOR
En ses mains, et je puis t'en répondre, Mais l'horrible défaut que chacun connaît bien, Pour rompre un mariage est un trop sûr moyen. La cruelle fureur dont tu l'as poursuivie, De l'ôter des mains m'a fait naître l'ennui ; Et si j'ai des regrets le plus rude de tous, Est de voir qu'un barbare ait le titre d'époux. En entrant le premier tu m'as mis hors de peine, Adieu.SCÈNE XV ET DERNIÈRE.
SPADARILLE, à sa fenêtre
Le traître est échappé, Il court comme un beau Diable, et je suis attrapé. Jamais futé Renard dans sa propre tanière, Se vit-il enfermé de semblable manière ? Et peut-on en finesse égaler ce Grison, Qui m'enlève sa fille, et me met en prison ? Si la meilleure femme en malice est féconde, Peuples qui m'écoutez, laissez périr le Monde ; Et disant à ce sexe un éternel adieu, Songez que qui s'en passe est bien-aimé de Dieu.554 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0