Comédie en vers· Comédie Burlesque
Le Médecin Volant
Représentée, pour la première fois en octobre 1669 au Théâtre du Marais.
Personnages
- CLÉON, amant de Lucresse
- LISE, servante de Lucresse
- LUCRESSE, maîtresse de Cléon
- CRISPIN, valet de Cléon, médecin volant
- FERNAND, père de Lucresse
- PHILIPIN, valet de Fernand
- CANTÉAS, habile médecin
Dédicace
À MONSIEUR C** MÉDECIN DE MON PAYS
[Cette dédicace est absente de l'édition originale et se trouve dans l'édition de 1833 de la Nouvelle Collection Molièresque.]
MONSIEUR,
Soit par coutume ou soit par générosité, je n'ai jusqu'ici dédié aucune pièce que l'on ne m'ait fait quelque présent, et, à dire vrai, l'on m'attraperait bien si on venait à perdre une si bonne habitude. Cependant je vous dédie le MÉDECIN VOLANT, qui assurément n'est pas le moindre de mes ouvrages, à condition seulement que si jamais je vais au pays, et que je sois assez heureux pour y devenir malade, vous aurez assez de bonté pour moi pour ne pas me faire languir longtemps. Remarquer, s'il vous plaît, Monsieur, que je ne veux pas dire que vous aurez la bonté de m'expédier le plus tôt qu'il vous sera possible, et souffrez que je vous avertisse, de peur d'équivoque, que je n'estime la médecine qu'en ce qu'elle peut être utile à la conservation ou au recouvrement de ma santé, parce que je mourrai bien sans le secours de personne, et particulièrement de votre Faculté, pour qui j'ai trop de vénération pour ne pas lui en épargner la peine. Il meurt plus de monde en ces quartiers par la faute des médecins que vous n'en ressuscitez par votre capacité ; et Paris est si misérable pour les malades que l'on prend plus de soin pour les faire mourir que vous n'en prendriez pour les faire vivre. Je vous proteste que si l'on m'appelait à la Police, j'y donnerais si bon ordre qu'il ne serait plus permis d'assassiner impunément un homme ; et ces Messieurs, qui ne sont médecins que par la soutane, seraient obligés, durant quelques années que je limiterais, de faire l'épreuve de leur science sur les animaux qui ne sont plus propres au travail. Si cela était, les habiles comme vous n'en seraient pas plus mal, et les malades en seraient beaucoup mieux ; vous en aurez ici plus de pratiques, et ceux qui meurent avec tant de précipitation entre les mains de ces ignorants ne mourraient peut-être pas si vite entre les autres. Enfin, Monsieur, j'ai tant d'estime pour votre personne et tant d'inclination pour le pays que, si jamais il me prend envie de sortir du monde, j'aime mieux mourir de votre main que de pas une autre, quand ce ne serait qu'à cause qu'il y a de mes parents qui en sont déjà morts, et que, par conséquent, je suis obligé d'être,
Monsieur,
Votre très humble et très affectionné serviteur,
BOURSAULT.
LE MÉDECIN VOLANT
SCÈNE PREMIÈRE. Lise, Cléon.
LISE
N'insultez point, de grâce, au malheur de Lucresse Je sais qu'elle a pour vous une forte tendresse ; Mais enfin de son père elle craint le pouvoir, Et ne peut se résoudre au plaisir de vous voir. Une fille bien née a toujours de la crainte.CLÉON
Que veux-tu ? La douleur dont mon âme est atteinte Rend ma plainte équitable, et me fait murmurer Contre un objet charmant, que je dois adorer. Mais, Lise, à sa fenêtre une prompte escalade Peut m'ouvrir une voie.LISE
Elle fait la malade, Monsieur, et le vieux rètre est parti du matin, Pour chercher par la ville un expert médecin. Sans rien escalader, pour voir une maîtresse, Un amant dans sa manche a toujours quelque adresse. Mettez tout en usage, et puissance, et savoir ; Sans choquer son honneur, essayez de la voir. Il n'est pas de moyens que l'amour n'autorise. Surtout. Mais du vieillard je crains une surprise : Adieu, pensez à vous, et vous ressouvenez Qu'il n'est rien d'impossible aux coeurs passionnés.Rètre : reître. Anciennement cavalier allemand. Fig. ou familièrement, en mauvaise part ou par plaisanterie, un homme que l'on compare à un soudard. [L]
SCÈNE II.
SCÈNE III. Crispin, Cléon.
CRISPIN
Vous plaît-il que je parle, ô babillard maudit, Ou ne dirai-je mot ?Babillard : Qui par le continuellement, et qui dit des choses de néant. Se dit aussi d'un indiscret qui ne saurait tenir sa langue ; qui répète tout ce qu'il a ouï dire. [F]
CLÉON
Tu m'en as assez dit. Le temps m'est précieux, et ma flamme me presse. Raisonnons entre nous : je me meurs pour Lucresse.CRISPIN
Mourez-vous ?CLÉON
Son visage a des attraits puissants. Elle asservit mon âme, elle charme mes sens ; En un mot, je l'adore, et son père me l'ôte, Tu le vois.CLÉON
D'accord ; de mon malheur je ne puis t'accuser ; Mais tu connais son père... Il le faut abuser. Qu'en dis-tu ?CLÉON
Il la tient enfermée, et je veux qu'elle sorte : Mon coeur, pour cet effort, ne s'adresse qu'à toi, Car enfin...CLÉON
Oui.CRISPIN
Oui ?CLÉON
Oui.CRISPIN
Oui ?CLÉON
Oui.CRISPIN
Tant pis.CRISPIN
Elle est enfermée ?CLÉON
Oui.CLÉON
C'est pour cause. Je veux bien, en ce lieu, t'informer de la chose : Pour faire pleinement réussir mon dessein, Il faut être aujourd'hui médecin.CLÉON
Sans perdre ici d'inutiles paroles, Ce service rendu te vaudra six pistoles. Si le gain t'encourage, avise, les voilà ! Examine...CLÉON
C'est à tort que tu prends de l'effroi : Le père de Lucresse a moins d'esprit que toi. Ce vieillard chassieux connaît peu ton visage. Et tu sais. Il avance, il me voit, j'en enrage ; Je le vais aborder... Va m'attendre chez moi, J'aurai soin de m'y rendre aussi vite que toi.Chassieux : Qui a les yeux pleins de chassie. [F]
Chassier : Certaine humidité visqueuse qui sort des yeux, et qui colle aux paupières. [F]
SCÈNE IV. Cléon, Fernand, Philipin.
CLÉON
La douleur de Lucresse m'afflige. Monsieur, quoique mes soins lui soient indifférents, Je viens vous informer de la part que j'y prends : Heureux, quoique toujours sa beauté me captive, Si pour d'autres que moi j'aperçois qu'elle vive, Et toujours trop heureux, si les voeux que je fais D'un secours nécessaire avancent les effets. Adieu.SCÈNE V. Fernand, Philipin.
PHILIPIN
C'est à vous que j'en donne le blâme. À la pourvoir d'un homme on a trop retardé. Un pucelage nuit, quand il est trop gardé. C'est cela qui l'étouffe, et ces sortes de choses.FERNAND
Point, point. Sa maladie a de plus justes causes. Mais retourne au plus vite, et va voir, Philipin, Si l'on attend bientôt ce savant médecin. J'appréhende si fort que Lucresse ne meure.FERNAND
Il est vrai, mais apprends mon souci : D'autres peuvent l'attendre et l'emmener aussi, Et pour lors tout mon coeur, accablé de tristesse, Si Lucresse endurait.SCÈNE VI.
SCÈNE VII. Crispin, Fernand.
FERNAND, bas
Quel serait ce docteur ? Écoutons.FERNAND, bas
Ô dieux !CRISPIN
Robert Vinot, Scipion l'Africain, Jodelet, Mascarille, Aristote, Lucain, Médecins de César, assassins d'Alexandre, Vous voyez un phénix qu'a produit votre cendre !FERNAND, bas
Serait-ce un médecin ? Il en parle.CRISPIN
Approchez, Venez voir, grands docteurs, les mystères cachés De l'Encyclopédie et de la médecine.FERNAND
C'en est un.FERNAND, à Crispin
Monsieur ?CRISPIN
Que voulez-vous ? Ego sum medicus. Médecin passé maître, apprenti d'Hippocrate, Je compose le baume et le grand mithridate ; Je sais, par le moyen du plus noble des arts, Que qui meurt en février n'est plus malade en mars ; Que de quatre saisons une année est pourvue, Et que le mal des yeux est contraire à la vue.Mithridate : Antidote ou composition qui sert de remède ou de préservatif contre les poisons où il entre entre plusieurs drogues, comme opium, vipères, scilles, agaric, sctines, etc. [F]
CRISPIN
De quoi ? Parlez.CRISPIN
Elle est donc fort malade ?FERNAND
Oui, Monsieur.CRISPIN
Elle a tort ; Je lui veux conseiller qu'elle cesse de l'être. Qui domine sur nous s'en veut rendre le maître ; Or, le mal dominant par d'occultes ressorts, Il corrompt la matière, il ravage le corps ; L'individu qui souffre, au moment qu'il s'épure, D'un peu d'apothéose entretient sa nature ; La vapeur de la terre, opposée à ce mal, Dans l'humaine vessie établit un canal ; Le cancer froidureux rend l'humeur taciturne, Le vaillant zodiaque envisage Saturne Et s'il faut qu'avec eux j'en demeure d'accord, Rien n'abrège la vie à l'égal de la mort. Ce sont de ces auteurs les leçons que j'emprunte. Votre fille, à propos, serait-elle défunte ?Froidureux : Frileux, qui craint le froid. [F]
FERNAND
Non, Monsieur.CRISPIN
Mange-t-elle ?FERNAND
Un petit, grâce aux dieux !CRISPIN
Elle n'est donc pas morte ?FERNAND
Elle ? Nenni.FERNAND
Nullement.CRISPIN
Elle a donc quelque mauvais dessein, Puisqu'elle veut mourir sans aucune ordonnance. De ces sortes de maux notre École s'offense. Quand un homme se trouve en état de périr, Toujours un médecin doit l'aider à mourir ; Et c'est faire éclater des malices énormes, Que vouloir refuser de mourir dans les formes. Instruisez votre fille, et lui dites, du moins, Pour mourir comme il faut, qu'elle attende mes soins. Son âme à déloger est trop impatiente, Monsieur.FERNAND
Holà, Lise !SCÈNE VIII. Lise, Fernand, Crispin.
FERNAND
Que fait-elle ? Je tremble.LISE
Elle se plaint du ventre ; Elle sort de son lit, puis après elle y rentre, Se promène, se sied, veut dormir, veut veiller. Malgré moi, de ce pas, je la viens d'habiller.FERNAND
D'habiller !LISE
D'habiller ; sa boutade m'étonne.Apercevant Crispin.
Je crois. Mais ce gredin vous demande l'aumône. Monsieur ?FERNAND
Ah ! Juste Ciel, quel blasphème tu fais ! C'est l'exemple parfait des médecins parfaits. Que j'ai bien du sujet de louer sa rencontre !LISE
Médecin ?CRISPIN
Médecin. Ma soutane le montre. Mais, sans perdre ma peine à prouver qui je suis, Par ma seule doctrine aisément je le puis. De la fille ergotante apportez de l'urine. Apportez !Ergotant : De ergoteur ; celui qui dispute, qui pointille sans cesse, qui conteste sans raison. [F] Ici, qui change souvent, qui s'agite.
SCÈNE IX. Crispin, Fernand, Lise.
CRISPIN
Approchez.LISE, avec de l'urine
En voilà.FERNAND
Ô bons dieux ! Il en boit.CRISPIN, après avoir tout bu
Je crois bien. Mais qui boit pour si peu ne comprend jamais rien. Allez-en quérir d'autre.CRISPIN
Mon prince ! Assez d'autres docteurs, d'une étoffe assez mince, Se seraient contentés du rapport de leurs yeux, Mais à croire sa langue on en juge bien mieux. Boisrobert nous enseigne, en sa Belle Plaideuse, Que le goût est solide et la vue est trompeuse, Et qu'un grand médecin, quand il fait ce qu'il doit, Il sent mieux une chose à la langue qu'au doigt.La Belle plaideuse : est une comédie en vers et en cinq actes de François le Metel de Boisrobert, représentée pour le première fois en 1653 à l'Hôtel de Bourgogne.
SCÈNE X. Lise, Crispin, Fernand.
LISE, avec encore un peu d'urine
À pisser comme il faut ma maîtresse s'applique, Monsieur, et cependant je n'en ai qu'un filet. Voyez !LISE
Mais, Monsieur.LISE
Ma foi ! Ma maîtresse ne peut. On n'a pas le pouvoir de pisser quand on veut. C'est donner à Lucresse une peine trop grande, Que vouloir.LISE
Monsieur, votre fille n'a pu. Mais enfin, pour vous plaire, à l'instant elle a bu. Si Monsieur veut attendre à lui rendre service, Au plus tard, dans une heure, il faudra qu'elle pisse.CRISPIN
Elle a raison.SCÈNE XI. Lucresse, Fernand, Crispin, Lise.
LUCRESSE
Ah ! Mon père !FERNAND
Ah ! Ma fille !LISE
Courage !LUCRESSE
Je me meurs.CRISPIN
Je lui trouve un passable visage. Serviteur ! Si pour vous nos remèdes sont vains, Vous aurez le plaisir de mourir par mes mains ; Consolez-vous.LUCRESSE
Hélas !CRISPIN
Votre bras, que je tâte Si pour vous il est vrai que la mort ait si hâte ; Donnez, dis-je !Au lieu de prendre le bras de Lucresse, il prend celui de son père et dit :
Tudieu ! Comme il bat votre pouls ! J'aurai bien de la peine à répondre de vous, Et votre maladie est sans doute mortelle ; Prenez-y garde.CRISPIN
Vous, pourquoi ?CRISPIN
Et cela vous étonne ? Une tendresse extrême Rend la fille, le père, et le père, elle-même : Entre eux deux la nature est propice à tel point, Que le sort les sépare, et le sang les rejoint ; Étant vrai que l'enfant est l'ouvrage du père, Sa douleur sur lui-même aisément réverbère ; Et le sang l'un de l'autre est si fort dépendant, Que l'enfant met le père en un trouble évident.FERNAND
Il est vrai.CRISPIN
Cependant, quoIque mon savoir brille, Je veux bien me résoudre à tâter votre fille. Votre bras ?LUCRESSE
Le voilà.LUCRESSE
Je ne sais.CRISPIN
NonLUCRESSE
Non.CRISPIN
Fi !FERNAND
De quoi ?CRISPIN
C'est la fièvre ; ce l'est, si ce n'est autre chose. Mais, soit fièvre, ou migraine, ou gangrène, ou mal chaud, Allez, pour la guérir je sais bien ce qu'il faut.FERNAND, à Lise
Une plume, de l'encre.CRISPIN
Et pourquoi ?CRISPIN
Vous vous moquez. Je les fais par avance ! Je me tiens toujours prêt contre tous accidents : En voilà pour les yeux, pour le flux, pour les dents. Mais, ignorant son mal, il lui faut, ce me semble, Une ordonnance propre à tous les maux ensemble ; Il faudra que le sien se rencontre parmi.Il donne une ordonnance.
CRISPIN
En quel lieu couche-t-elle :SCÈNE XII. Philipin, Fernand, Cantéas, Crispin.
FERNAND, voyant venir Philipin
Philipin, aide à Lise...CRISPIN
Qui donc ? Qu'est-ce ?FERNAND
Un savant médecin.CRISPIN, bas
Médecin ? Malepeste !FERNAND
Mon bon Monsieur, je n'ai pu tant attendre : Au retour de chez vous, pour causer mon repos, Ce fameux médecin s'est offert à propos, Je l'ai pris.CANTÉAS
Monsieur ?CANTÉAS
Je loue, et je plains ma visite : Je me tiens malheureux d'avoir pu me ravir Au plaisir que j'aurais de pouvoir vous servir, Et de voir la fortune, à mes voeux trop cruelle, M'arracher au bonheur de vous prouver mon zèle ; Mais, à voir qui pour vous a daigné s'occuper, Je me tiens trop heureux qu'il ait pu m'échapper. Le plaisir que je goûte est mêlé dans le vôtre ; Si je perds d'un côté, je recouvre de l'autre, Puisqu'enfin de Monsieur le sublime entretien, D'être, un jour, tout à vous, m'offrira le moyen.Apercevant qu'il est au milieu, il dit à Crispin :
Mais, Monsieur, pardonnez, ce n'est point par audace ; Je n'ai garde, avec vous, d'occuper cette place : C'est à vous qu'elle est due.CRISPIN
Ah !CANTÉAS
Monsieur...CANTÉAS
Sans cérémonie on vous doit le milieu.Crispin par deux fois étant au milieu, comme Cantéas veut parler, il s'écoule par derrière lui, et reprend sa première place.
Eh ! de grâce !... Hippocrate... Hé, Monsieur, je vous jure Qu'au lieu de m'obliger, c'est me faire une injure ; Je vous prie. Hippocrate. À quoi bon tout cela ? Conservez, votre place, hé, Monsieur, la voilà ! Empêchez, à vos yeux, que ma honte n'éclate. Je reprends ma parole, et je dis qu'Hippocrate, Qui de la médecine est l'illustre ornement, De cet art salutaire a parlé doctement : « Médecine est, dit-il, une longue science, Tout à fait dangereuse en son expérience : Car, touchant notre vie, elle passe si tôt, Qu'on n'a pas le loisir d'en juger comme il faut. Vita brevis, ars vero longa, occasio autem praeceps, Experimentum periculosum,judicium difficile. » Je me plais à l'étude, et j'ai l'âme assidue À vouloir de cet art pénétrer l'étendue. Mais dedans cet abîme un esprit se confond : Plus on l'approfondit, plus il semble profond. Cette utile science en enferme tant d'autres, Qu'il faudrait que mes yeux égalassent les vôtres, Ou que de leurs rayons vous pussiez m'éclairer, Pour m'offrir un moyen de ne pas m'égarer.CRISPIN
Ho, ho, ho !CANTÉAS
De plaisir on a l'âme ravie, Alors que d'un malade on prolonge la vie ; Et d'un grand médecin rien n'égale le sort, Quand sa seule présence intimide la mort, Quand il est l'ennemi que la Parque redoute, Quand sa haute science en détourne la route, Et qu'enfin le trépas, qui nous fait tous trembler, Pour ne pas le combattre aime mieux reculer. Mortem medicamentis removet medicus expers. ................................... Je ne puis approuver l'importune méthode. Mais peut-être, Monsieur, je vous suis incommode, Car enfin comme vous les esprits élevés, Aux emplois importants sont toujours réservés.Parques : divinités des Enfers chargées de filer la vie des hommes, étaient au nombre de trois, Clotho, Lachésis, Atropos : Chlotho préside à la naissance et tient le fuseau, Lachésis le tourne et file, Atropos coupe le fil. [B]
CRISPIN
Ho, ho, ho !SCÈNE XIII. Fernand, Crispin.
CRISPIN
Pour mazette.Mazette : masette. Petit cheval, ou cheval ruiné qu'on ne saurait faire aller, ni avec le fouet, ni avec l'éperon. On le dit aussi par extension des personnes qui ne sauraient aller loin à pied, qui ne sauraient rien porter, ou qui ne ne savent pas bien faire une chose.[F]
CRISPIN
Je le crois. Pour pouvoir de cet homme éprouver la science, J'ai voulu me résoudre à garder le silence ; Mais enfin, si le drôle eut voulu s'arrêter, Allez, vous m'auriez vu diablement caqueter. À dessein d'empêcher qu'un malade ne meure, J'allais débagouler du latin tout à l'heure ; Voir quel temps il fera dans un vieil almanach ; Réciter tout par coeur les Quatrains de Pibrac, Et, pour mieux vous montrer qu'il est vrai que j'excelle Je sais qu'un lavement fait aller à la selle ; J'ai cent fois en ma vie acheté du séné, Et je dis que le diable est un diable damné ; Je soutiens que le corps est le frère de l'âme, Que Séneque et Pauline étaient l'homme et la femme. Que Narcisse en personne autrefois se noya, Et semper quoniam tuos, alléluia.Débagouler : Vomir, dégueuler. Ce mot est usage que parmi le peuple où on le dit le plus souvent au figuré ; et il signifie alors Dire indiscrètement ce qu'on sait. [F]
Pibrac, Gui du Frau, seigneur de (1529-1584) : Il a laissé des discours et divers écrits politiques dont une Apologie de la Saint-Barthélémy (1573) mais on le connaît surtout comme auteurs de Quatrains moraux, remarquable par la beauté des maxime et la concision du style, malheureusement la langue est devenu surannée. [B]
Séné : Arbrisseau qui croît au Levant, et dont on nous apporte les feuilles, que l'on nomme aussi Séné. C'est un grand purgatif. [Ac. 1762]
CRISPIN
Je m'en aperçois bien ; mais adieu, je vous quitte. Je verrai votre fille ou ce soir ou demain.FERNAND, lui veut bailler de l'argent
Monsieur.CRISPIN
Ah !CRISPIN
Je n'ai garde.FERNAND
Hé, de grâce.SCÈNE XIV.
FERNAND, seul
Que cet homme est habile, et qu'il est grand docteur ! Ne point prendre d'argent pour des chose si bonnes ! Il ne ressemble pas ces tueurs de personnes, Ces méchants médecins, qui, par un triste sort, En curant notre bourse, enrichissent la mort. Voyons ce qu'au logis sa science fait naître, Et sachons.SCÈNE XV. Fernand, Crispin.
CRISPIN, en habit de valet
Au plus vite attrapons notre maître. Réjouissance. Ô dieux ! C'est Fernand, que je crois ! C'est lui-même !FERNAND
Est-ce pas mon docteur que je vois ? C'est lui-même, c'est lui. Votre mine est pleureuse ? Qu'êtes-vous ?CRISPIN, pleurant
Moi, Monsieur ? Un pauvre homme qui gueuse.Gueuser : Mendier ; demander l'aumône. On le dit aussi d'un homme nécessiteux, quoiqu'il ne gueuse pas en effet. [F]
FERNAND
Quoi ! tu gueuses ?CRISPIN
Ah ! Monsieur, des parents on n'a guère de grâce ; Je suis frère à mon frère, et c'est lui qui me chasse.CRISPIN
Répandu la moitié d'un julep.On lit julet au vers 354 dans l'édition originale.
Julep : Terme de pharmacie. Potion adoucissante ou calmante dans laquelle il n'entre ni huile, ni substances purgatives, ni poudres ou substances extractives, mais qui est composée simplement d'eau distillée et de sirops. [L]
FERNAND
Il est donc médecin ?CRISPIN
Oui, Monsieur.CRISPIN
Oui, Monsieur.CRISPIN
Non, Monsieur.CRISPIN
S'il est vrai, je ne sens ma douleur qu'à demi, Car, Monsieur, je vois bien que vous êtes brave homme. Vous aurez de la peine à souffrir qu'il m'assomme.FERNAND
Mais il faut te montrer ?SCÈNE XVI.
SCÈNE XVII. Fernand, Cripin.
CRISPIN, en soutane
Ah ! Maraud ! Je vous jure.Maraud : Terme injurieux qui se dit des gueux, des coquins qui n'ont ni bien ni honneur, qui sont capables de faire toutes sortes de lâchetés. [F]
CRISPIN
C'est un coquin, Monsieur.FERNAND
Il a tort, il l'avoue ; il se nomme coupable ; Mais, Monsieur, une faute est assez pardonnable. Désormais, il en jure, il veut être meilleur, Vous aimer, vous servir.CRISPIN
C'est un fripon, Monsieur.FERNAND
C'est manquer de parole aux plus rares amis. S'il vous en ressouvient, vous m'avez tout promis, Monsieur. Ce n'était donc qu'une pure grimace ?CRISPIN
Il est vrai, ma parole, en effet, m'embarrasse. C'en est fait, je pardonne à ce traître : il vous plaît.CRISPIN
Moi, Monsieur, moi, le voir, en présence du monde ! Quand je vois ce coquin, mon courroux se débonde. Je ne puis.Débonder : Lâcher, ou ôter ma bonde d'un étang. Se dit figurément en choses morale. [F]
SCÈNE XVIII.
SCÈNE XIX. Crispin, Fernand.
CRISPIN, en pleurant, et en habit de valet
Hé bien, Monsieur, a-t-il pu s'y résoudre ? Dois-je devant ses yeux ne paroistre jamais ? Dois-je ?FERNAND
Quoi ! Tu peux.FERNAND
Aussi, ne veux-je pas te laisser retourner ; Je veux qu'il te pardonne en ma propre présence.FERNAND
Oui.CRISPIN
C'est assez que mon frère ait parlé : De vos soins obligeants je serais querellé, Monsieur ; votre bonté pourrait mal me remettre.CRISPIN
Point, Monsieur, je le vois fort exact : Quand on a sa parole, elle vaut un contrat. Désormais, de sa part, je ne crains nul outrage, Monsieur.FERNAND
J'ai résolu d'achever.CRISPIN, bas
J'en enrage.FERNAND
Entre sur ce derriere.FERNAND
En tout cas, il viendra sur le soir. Entre, dis-je !Il entre, et Fernand ferme la porte à clef.
SCÈNE XX.
SCÈNE XXI.
CRISPIN, à la fenêtre
Me voilà, grâce à Dieu, raisonnablement haut ! Trop obligeant grison, ta douceur m'assassine. Maudit moi, maudit maître, et maudite doctrine, Et maudite Lucresse, et maudits six louis, Par qui mes yeux tentés se sont vus éblouis ! Maudit... Quoi ?... Je commence à connaître ma faute. Têtebleu ! D'ici là le moyen que je saute ? Il le faut toutefois. Taupe à tout !Il saute de la fenêtre en bas.
Grison : On appelle un cheval grison, lorsqu'il est gris : et un âne s'appelle absolument un grison, parce qu'il est ordinairement gris. [F]
SCÈNE XXII.
SCÈNE XXIII. Crispin, Fernand et Philipin, au bout du théâtre.
CRISPIN, en soutane, dit à Fernand :
Pour un gueux comme lui vous prenez trop de soin : Il mériterait bien qu'on punît son audace, Le vaurien !Vaurien : Qui est un fripon, dangereux, fainéant, vicieux, libertin. Il est du style bas. [F]
FERNAND
C'est là-haut qu'il attend votre grâce : Moi,je vous la demande, à la charge d'autant, Si jamais.CRISPIN
Il m'entend, le bourreau, mais il n'ose paraître ; De m'avoir offensé l'insolent est confus. Je n'ai pas le pouvoir de vous faire un refus : Ouvrez, j'entre.SCÈNE XXIV. Philipin, Fernand et Crispin, dans lamaison.
PHILIPIN, à Fernand
Quoi ! Monsieur, vous craignez qu'il ne sorte ? Malepeste ! Le drille ! Il sait bien d'autres tours, Le manouvre !Drille : Méchant soldat. Il ne se dit que par mépris et par raillerie. Se dit aussi de tout autre malheureux qui porte l'épée, quoi qu'il ne soit point enrôlé. [F]
Malepeste : Imprécation qu'on fait contre quelque chose, et quelquefois avec admiration. [F]
PHILIPIN
Votre ensoutané saute mieux qu'un cabri, Je le sais ; mais, chez vous, que peut-il aller faire ? Répondez, s'il vous plaît ?CRISPIN, à la fenêtre
Ah ! Fripon friponnant.FERNAND, à Philipin
Tiens,écoute.CRISPIN, continuant
Voyez ce qu'aujourd'hui votre faute me coûte ! J'aurais eu le plaisir de jamais ne vous voir, Si Monsieur dessus moi n'avait pas tout pouvoir ; Mais je l'honore plus que personne du monde.FERNAND, à Philipin
Tu vois bien.CRISPIN
Entendez-vous, beau pleureux, maître sot ? Si ma juste colère est sitôt adoucie.Déguisant sa voix et pleurant.
Monsieur, je vous rends grâce, et je vous remercie. Je n'ai pas à dessein répandu. Taisez-vous ! Si jamais. Paix ! Vous dis-je, et craignez mille coups. Je puis. Taisez-vous donc. Mais,mon cher frère. Encore.FERNAND
Ils sont deux.PHILIPIN
Il le semble ; il n'en est pourtant rien. Mais de bien le savoir je découvre un moyen : Dites que devant vous il embrasse son frère.CRISPIN
N'était monsieur Fernand que je veux satisfaire, Pécore.Pécore : se dit figurément en burlesque pour signifier une personne sotte, stupide, et qui a de la peine à concevoir quelque chose. [F]
FERNAND
Il aurait tort de vous plus offenser ; Mais, Monsieur, pour me plaire, il le faut embrasser, Et toujours...CRISPIN
L'embrasser !PHILIPIN
Je vous jure ma foi, qu'ils ne sont, ma foi, qu'un. Le madré ! Gardez-vous des finesses qu'il brasse !CRISPIN
C'est à lui... Paix, monsieur le badaud ! Paix, fripon ! Paix, belître ! Et venez ici haut !Crispin met son chapeau sur son coude, et puis l'embrasse si adroitement qu'il semble que ce soit une autre personne.
C'est moins par amitié que ce n'est par contrainte ; Venez, dis-je !Bélitre : Gueux qui mendie par fainéantise, et qui pourrait bien gagner sa vie. Il se dit quelquefois par extension, des coquins qui n'ont ni bien, ni honneur. [F]
FERNAND, à Philipin
Tu vois, ce n'est pas une feinte.CRISPIN, à Fernand
À présent.PHILIPIN
Épions : car, ou bien je suis ivre, Ou bien...Il sort et met bas la soutane ; puis, comme Fernand est entré, croyant faire sortir un autre frère, Crispin prend l'occasion, et monte fort diligemment par la fenêtre, et ensuite sort avec Fernand, comme si, en effet, il était frère du Médecin.
CRISPIN, descendu
J'ai fait défense au coquin de me suivre ; J'en aurais de la honte... Il viendra par après. Adieu.PHILIPIN, ramassant la soutane de Crispin
Ah ! Je tiens votre gaine, Doctissime !On lit guesne au vers 497 dans l'édition originale.
CRISPIN, En habit de valet
Est-il loin ?FERNAND
Assez loin.FERNAND, à Philipin
Hé bien ?PHILIPIN
Hé bien, sont-ils deux ?FERNAND
Ah ! vraiment.PHILIPIN, montrant Crispin et sa soutane
Voilà l'un, voilà l'autre.CRISPIN
Ah ! Grands dieux !FERNAND
Ah ! Perfide.SCÈNE XXV ET DERNIÈRE. Fernand, Cléon, Lucresse, Crispin, Philippin, Lise.
FERNAND
C'est Cléon ! C'est ma fille. Ah ! rusé ! Ce Cléon l'a séduite, et tu m'as amusé, Médecin de malheur !CLÉON
Quoi ! Monsieur.LUCRESSE
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