Comédie en vers
Le Mort Vivant
Représentée, pour la première fois en 1662 à l'Hôtel de Bourgogne.
Personnages
- FERDINAND, cru Père de Stéphanie
- STÉPHANIE, fille d'Henriquez
- LAZARILLE, frère de Stéphanie, et amoureux d'elle
- FABRICE, aussi Amoureux de Stéphanie
- HENRIQUEZ DE GALAS, père de Stéphanie
- GUSMAN, valet de Fabrice
- UNE SERVANTE, de l'Hôte à Lazarille
- L'HÔTE DE LAZARILLE
MONSEIGNEUR,
À MONSEIGNEUR LE DUC DE GUISE
Permettez que je me serve ici de l'un des termes du Héros Ridicule que j vous présente, et que je dis que je tremble de peur de causer de la peur à VOTRE ALTESSE, en lui consacrant une Pièce qui n'est recommandable que par la gloire qu'elle a eue de ne pas déplaire à l'Esprit le plus sublime de notre Siècle ; et qui même ne mériterait de porter que la moitié de son Titre, si vos généreux suffrages ne l'eussent développée de l'éternelle obscurité où elle était ensevelie. Aussi, MONSEIGNEUR, quelque dessein que j'ai de me rendre considérable par les profonds respects que je veux avoir pour VOTRE ALTESSE, je n'eusse pu me résoudre à vous faire une offrande si peu digne de vous, si dans l'indispensable obligation où je me trouve de conserver la réputation que je dois à vos applaudissements, je ne me fusse imaginé que la témérité a quelque chose de moins honteux que l'ingratitude. C'est donc, MONSEIGNEUR, avec un zèle respectueux que je fais éclater une reconnaissance qui n'est pas moins juste que la liberté que j'ose prendre est condamnable ; et si VOTRE ALTESSE ne s'offensait pas de la vaste étendue d'une audace si judicieuse, je ne pourrais m'empêcher de lui dire que je ne prends l'occasion de la remercier de ses grâces passées que pour avoir sujet de m'en attirer de nouvelles. Oui, Monseigneur, puisque ce MORT n'est VIVANT que par votre moyen Et qu'il a besoin de votre Protection pour se conserver la vie que vous lui avez redonnée ; je viens vous supplier d'employer votre Générosité à la perfection de votre Ouvrage : Mais quoi que je puisse espérer de VOTRE ALTESSE, comme ce serait me rendre indigne de ses faveurs, qu'aspirer à les mériter par la honte inévitable que je recevrais si je voulais essayer de faire votre Éloge, daignez m'épargner cette confusion ; Et ne souffrez pas, MONSEIGNEUR, que je dérobe cette illustre matière à une Plume plus délicate que la mienne, ni que je prive l'Histoire de l'Ornement le plus auguste qu'elle puisse procurer à la Postérité ; chez qui sans doute je ne serai pas à mépriser, si elle apprend que j'ai eu la gloire d'être,
MONSEIGNEUR,
DE VOTRE ALTESSE,
Très humble, très obéissant,
Et très passionné Serviteur,
BOURSAULT
ACTE I
SCÈNE PREMIÈRE. Fabrice, Gusman.
FABRICE
Railleur.GUSMAN
Je raille donc ?FABRICE
Je le crois.GUSMAN
Plut aux Dieux ! Mais de la vérité c'est la voix que j'emprunte, Quand je dis que pour vous la Donzelle est défunte, Et que par un destin plus funeste que doux, Elle vit pour un autre, en trépassant pour vous.GUSMAN
De mon discours toute feinte est bannie, Dès hier, les écoutant, sans qu'aucun m'aperçut, L'un s'offrit pour Epoux, et l'autre le reçut : Vous, Monsieur, qui poussez la harangue muette, De l'objet qui vous charme, il faut faire diète ; Et sans de votre part qu'on entende du bruit, Souffrir que de vos feux Lazarille ait le fruit.FABRICE
Point, Lazarille m'aime, il me l'a fait paraître, Il n'a point de secret qui pour moi le doive être ; Si quelque amour pour elle il avait ressenti, Gusman, il est sincère.GUSMAN
Et mes yeux ont menti ? Mais si je puis surprendre et Monsieur et Madame, Et que tous deux ensemble ils parlent de leur flamme : Si je puis vous montrer qu'ils s'entraiment tous deux, Qu'elle est de lui charmée, et lui d'elle Amoureux, Que direz-vous alors ?FABRICE
Je louerai ta conduite.SCÈNE II. Ferdinand, Stéphanie.
STÉPHANIE, à une fenêtre
Sans doute.FERDINAND
Et me voici ; Mais de là jusqu'ici l'espace étant si grande, Il faut que dans ce lieu ta personne descende, Pour d'une âme tranquille écouter mon discours. Descends-donc.STÉPHANIE
J'obéis.FERDINAND
Mais hâte-toi.STÉPHANIE
Je cours.STÉPHANIE
Non, Monsieur.STÉPHANIE
Oui, Monsieur.FERDINAND
Sache encore qu'il n'est rien de cela, Que ce n'est que de nom que je fus ton papa, Et malgré ta vertu dont toujours l'éclat brille, Que je ne voudrais pas que tu fusses ma fille. Ce n'est pas qu'en effet, durant près de vingt ans, Je t'aimais comme un Père aimerait ces enfants, Et voyant les beautés dont le Ciel te partage, Mon coeur depuis un mois t'aime encore d'avantage. Aussi quoique sur toi j'eusse assez de pouvoir Pour te casser la tête en faisant ton devoir, Bien loin de te causer une douleur amère, Je t'ai toujours traitée en enfant de ta mère. Mais pour venir au point qui m'a fait t'appeler, Je crois que tu sais bien que c'est pour te parler ; Et puisqu'en ce jardin c'est ma voix qui t'attire, Qu'il faut que j'aie aussi quelque chose à te dire. C'est donc pour te parler que je t'ai fait venir ; Et pour te dire aussi qu'il est temps de t'unir, Avec quelque Gaillard dont la mine te plaise, Et qui soit en état de te mettre à ton aise. Sers-toi donc à présent du pouvoir de tes yeux, Qui dans trois ou quatre ans deviendront chassieux : Que veux-tu me répondre à ce que je propose ?FERDINAND
Ta haute humilité, Ne me charme pas moins que ferait ta beauté : Mais au bonheur ouvert devenir si sensible, De ton pressentiment c'est l'effet infaillible, Et je ne doute pas que tu vois aisément Que qui n'est plus ton Père, est enfin ton Amant.STÉPHANIE
Vous Monsieur, mon Amant ?FERDINAND
Oui, moi-même à toi-même, Je découvre mon Âme, et te dis que je t'aime, Et qu'il est nécessaire à l'ardeur de mes feux, Que par un Mariage on nous joigne tous deux. Si dans mes jeunes ans je n'aimais que les Armes, Et si dans ce moment tu fourmilles de charmes, Notre premier enfant, étant fille ou garçon, Sera plus beau qu'un Ange, ou plus fort qu'un Sanson.STÉPHANIE
Quoi, Monsieur...FERDINAND
À ton tour tu veux m'ouvrir ton Âme, Et répondre au plaisir que te cause ma flamme, Mais pour toi ma bonté qui te sert de secours, Veut à ta modestie épargner ce discours.SCÈNE III. Lazarille, Ferdinand.
LAZARILLE
De tous vos serviteurs étant le plus soumis, Un libre accès chez vous me fut toujours permis, Monsieur, et vous m'avez à toutes mes visites Fait des civilités par delà mes mérites.FERDINAND
Couvrez-vous.LAZARILLE
Mais enfin, après tant de bontés, Mes yeux de Stéphanie ayant vu les beautés, D'adorer ses attraits je ne pus me défendre ; Si bien que dans l'espoir de me voir votre gendre, Je viens d'un zèle ardent embrasser vos genoux, Afin que vous souffriez que je sois son Epoux.FERDINAND
Fort bien.LAZARILLE
Je ne dis rien d'une ardeur infinie, Suffit que chaque jour vous voyiez Stéphanie, Peut-on ne pas l'aimer sans manquer de raison ?LAZARILLE
Donc à ma passion vous êtes favorable ? Donc je puis espérer cet objet adorable ? De votre affection je suis trop éclairci ; Quoi vous me préparez...FERDINAND
Un refus, Dieu merci.LAZARILLE
Un refus ?FERDINAND
Un refus.FERDINAND
Nenni, mais par un sort qui pour vous est fatal, Vous avez le malheur de m'avoir pour rival.FERDINAND
Tout chacun m'en croit Père et tout chacun s'abuse, Je vous crus de tout temps un Ami si discret, Que je puis à vos yeux exposer un secret : Mais il faut toutefois m'assurer de se taire.LAZARILLE
De ce triste secret quel_que_soit le mystère, Parlez, de vos Amis je suis l'un des plus grands.FERDINAND
Il y peut bien avoir plus de cinq fois quatre ans, Qu'une Dame à cheval, qu'avait un homme en croupe, Passa par cette ville, allant à Gadaloupe, Et pour ne pas vous faire un trop long entretien, Du logis que j'occupe en vint faire le sien. Après que de cheval elle fut descendue, Je vis qu'elle était pâle, et toute morfondue, De son maigre visage on eût compté les os, Ses bras étaient petits, mais son ventre était gros, Et s'il faut devant vous que sans fard je m'explique ; Durant une heure ou deux je la crus hydropique : Mais peu de temps après mon esprit fut certain, Que ce n'était pas d'eau que son ventre était plein. Quoique dans mon logis elle n'eut rien à craindre, J'entendis sur le soir cette Dame se plaindre ; D'abord prêtant l'oreille à sa voix, j'en ouïs : Vois de quels tristes biens à présent tu jouis, Puisque tu t'es fiée à des promesses vaines, Qu'un moment de plaisir te coûtera de peines ! Que le Ciel en courroux te prépare de maux ! Voit-on quelques malheurs à tes malheurs égaux ? Ton fruit qui voit le jour rend-il ta douleur moindre ? Là j'ouïs une voix à la sienne se joindre, Dont l'extrême faiblesse, et le ton délicat, Avait bien du rapport aux cris d'un petit Chat. Lors pour voir ce mystère ayant ouvert la porte, Je trouvais cette femme en langueur ; demi-morte. Un enfant à ses pieds qui venait d'être fait, Et qui quoique petit était beau tout à fait. En un rude courroux j'eus dessein de me mettre, Mais la mère à l'enfant ne put me le permettre, Et d'un gros Diamant le brillant gracieux, Sut me fermer la bouche, et m'éblouir les yeux : Si bien que l'Accouchée ayant par son adresse Apaisé ma colère et surpris ma tendresse, Sans rien appréhender des médisants propos, A son enfant tout nu je donnais des drapeaux, Qui la même nuitée ayant eu la migraine, Fit chercher au plus vite, et Parrain et Marraine. Car dans sa maladie on craignait qu'il mourut ; Et Dona Stéphanie est le nom qu'il reçut.LAZARILLE
Je ne le vois que trop.FERDINAND
Pour vous donc abréger, Stéphanie en huit jours ne fut plus en danger, Et la mère pour lors pleinement satisfaite, La commis à ma charge, et sonna sa retraite, Et m'ayant ses joyaux déposés dans les mains, Avant que de partir m'expliqua ses desseins. Monsieur, dit-elle alors, connaissant votre zèle, Je vous laisse ma fille, et vous laisse avec elle De quoi l'entretenir, et payer ses dépenses Tant que pourra durer la longueur de sept ans. Environ ce temps-là j'enverrai la reprendre ; Surtout je vous enjoins de jamais ne la rendre, Qu'à celui qui pour elle ayant quelque amitié, A cet anneau rompu joindra l'autre moitié. Cela dit, elle part, et sa fille demeure, Qui durant son enfance amandait d'heure en heure, Et qui vécut si bien, qu'encore même elle vit, Qui des charmes qu'elle a tout le monde ravit. Comme elle est à présent dans un ange à produire, Ma violente ardeur je lui viens de déduire, Et trouvant dans ma flamme un plaisir assez doux, Pour mieux m'en rendre grâce elle était à genoux : Mais comme à mon esprit sa pudeur est connue, Je l'ai fait retirer voyant votre venue ; Et pour conclusion je vous fais assoir, Qu'elle borne sa gloire au bonheur de m'avoir. Adieu.SCÈNE IV.
[SCÈNE V]. Stéphanie, Lazarille.
Fabrice et Gusman sont au même jardin.
STÉPHANIE
Quelque espoir qui vous flatte, Empêchez que pour moi votre flamme n'éclate, Et quoi que votre amour ait pour vous des appas, Faites que pour me plaire il ne paraisse pas. Car enfin...LAZARILLE
C'est assez, de la loi qu'on m'impose, Mon esprit tout confus vient d'apprendre la cause, Ferdinand...STÉPHANIE
Ferdinand vous a donc tout appris ?LAZARILLE
N'en doutez pas.FABRICE
Ô Dieux !FABRICE
Elle ne l'aime pas.LAZARILLE
Lorsqu'il a déclaré l'amour qu'il a pour vous, Pour y répondre mieux vous étiez à genoux ; Ainsi...FABRICE
Entends-tu ?LAZARILLE
Cependant, animé d'une animé d'une ardeur assez grande, De vous à mon Rival j'ai tenté la demande ; Et suivant les conseils que de vous j'ai reçu, Je me suis attiré la rigueur d'un refus.FABRICE
J'en suis ravi, Gusman.FABRICE
Je n'en puis que juger.LAZARILLE
Et suivi vos avis.STÉPHANIE
Trop tôt à mon malheur vous les avez suivis : Quand je crus vous donner un conseil nécessaire, Ferdinand de ma part était vu comme Père ; Mais n'étant pas sa fille, et sachant son amour, Je n'apprends qu'à regret que le votre est au jour.FABRICE
L'aime-t-elle ? Tu vois.STÉPHANIE
J'entends du bruit, fuyez, et de peur que de vous Le Rival qui vous nuit ne devienne jaloux, Le plus que vous pourrez éviter ma présence.STÉPHANIE
Moi, je suis votre exemple, et j'invoque les Dieux, Pour me voir délivrée d'un Amant odieux.Lazarille sort.
SCÈNE V[I]. Fabrice, Stéphanie, Gusman.
GUSMAN
Tout va bien.GUSMAN
Poussez donc.FABRICE
Lazarille aura pu vous déplaire, Je l'ai vu qui d'ici sort assez brusquement ; Mais vous pouvez en moi recouvrer un amant, Puisque depuis longtemps mon coeur pour vous soupire, Sans que dans mes respects, j'ai osé vous le dire.STÉPHANIE
Quoi, vous m'aimez, Fabrice ?GUSMAN, la tirant à l'écart
Oui, foi d'homme d'honneur, Il dit que c'est de vous que dépend son bonheur ; Et vous pouvez penser que sa flamme est bien forte, Puisque j'ose vous faire un serment de la sorte.STÉPHANIE
Vous m'aimez !STÉPHANIE
S'il est vrai que pour moi votre ardeur soit sincère, Pourquoi vous obstiner si longtemps à la taire ? Loin que par votre aveu vous puissiez m'alarmer, Qui se fut vu aimée aurait pu vous aimer. Au reste, Lazarille eut toujours tant d'adresse, Qu'au lieu de me déplaire, il aurait ma tendresse ; C'est à lui seulement que l'Hymen doit m'unir, J'en ai fait la promesse, et je la veux tenir. Adieu, ce sentiment est selon qu'il doit être.SCÈNE VI[I]. Fabrice, Gusman.
FABRICE
Ah, Gusman mon Valet !GUSMAN
Ah, Fabrice mon Maître !FABRICE
Que je suis malheureux !FABRICE
Maraud insupportable...Maraud : Terme injurieux qui se dit des gueux, des coquins qui n'ont ni bien ni honneur, qui sont capables de faire toutes sortes de lâchetés. [F]
GUSMAN
Et vous tête étourdie, Dont le coeur est de flamme et la langue engourdie, Ce qui vient d'arriver ne vous sied que trop bien ; Avoir chaud comme un Diable, et ne parler de rien, Brûler dans sa chemise à l'exemple d'Hercule, Et puis après cela devenir ridicule, Jusqu'au point de souscrire au plaisir d'un rival, Si ce n'est être sot, c'est paraître cheval.FABRICE
Au plaisir d'un Rival que jamais je souscrive ! Qu'il possède un objet qui mon âme captive ! Et que sans écouter un amour violent .....FABRICE
Puisque si mon Rival n'eut usurpé ma place, Mon aimable Maîtresse approuvait mon audace, Apprends que je m'apprête à le priver du jour, Pour la contraindre encore à souffrir mon amour. Je ne lui déplais pas, je le viens de connaître, Elle saura m'aimer quand il cessera d'être, Je puis donc, supportant que je venge un affront, Le forcer à se battre, et t'avoir pour second.GUSMAN
Moi second ?GUSMAN
Quoi tueur de rivaux, vous voulez qu'on me frotte ? Et moi qui de la Parque appréhende la faux, J'ose vous soutenir que cela sera faux.FABRICE
Ah ! Gusman, souviens-toi que j'aime Stéphanie, Qu'elle doit, à mon sort, par l'Hymen être unie, Et que dans le malheur qui talonne mes pas, N'en pas être l'époux, c'est souffrir le trépas.GUSMAN
Trépassez.GUSMAN
Ne trépassez donc pas.FABRICE
Donne m'en le moyen ; Crois-tu qu'on puisse vivre, et ne prétendre rien ? Et que quand la fortune est pour nous rigoureuse, Un trépas soit moins doux qu'une vie odieuse ?GUSMAN
Trépassez-donc.FABRICE
Gusman, c'est mal me secourir, Un amant véritable a trop peur de mourir, Penses-tu qu'au moment qu'on adore une belle, Il soit fort aisé de faire une absence éternelle ? Et qu'un coeur que l'amour asservit sous ses lois, Puisse expirer sans peine après un noble choix ?GUSMAN
Mourez-donc.GUSMAN
À votre cher Valet, apprenez votre envie ; Avoir peur de la mort, et puis craindre la vie ; C'est, sans qu'il soit besoin de toujours discourir, Vouloir vivre sans vivre, et mourir sans mourir. Mais à quoi rêvez-vous ?FABRICE
Au malheur qui m'afflige, De moments en moments Lazarille m'oblige, Il m'aime, et toutefois je ne puis l'épargner, Et je dois, ou le perdre, ou du moins l'éloigner.GUSMAN
Un si grand préambule était-il nécessaire ? Vous savez, grâce à Dieu, que je suis bon faussaire, Et que sans vanité, je pourrais me vanter, Qu'au mérite de matois nul ne peut m'imiter, Si bien qu'à mon talent il n'est pas difficile De forcer Lazarille à sortir de Séville : Laissez votre fortune à ma discrétion.GUSMAN
Qu'il s'y tienne.GUSMAN
Pour cela ?GUSMAN
Qu'en est-il ?GUSMAN
Que m'importe ?FABRICE
Pour peu que ton zèle s'applique À vouloir me servir aux dépens de l'Afrique, Tu peux en secondant les desseins que je fais, Contenter mon ardeur, et remplir mes souhaits.FABRICE
Tu le peux.FABRICE
Point du tout.FABRICE
Nullement.FABRICE
Encore moins.FABRICE
Elle ? Non.GUSMAN
Comment donc avez vous prétendu, Qu'un service à ses frais pût vous être rendu : Car enfin quoique j'ai un rapport fort sincère Avec un qui peut-être est bâtard de mon père, D'ici jusqu'en Afrique un chemin raccourci, Ne peut être plus long que de là jusqu'ici ; Et puis qu'à vous connaître il faut que l'on s'exerce, Gusman avec l'Afrique ayant peu de commerce, Pour raison concluante il conclut de bon coeur, Que toujours de l'Afrique il sera serviteur.FABRICE
Tu n'entends pas mon sens.ACTE II
SCÈNE PREMIÈRE. Lazarille, Fabrice.
LAZARILLE
Incomparable ami dont toujours la tendresse, Dans tout ce qui me touche aisément s'intéresse, Approche, et si jamais tu me crus malheureux, Si jamais mon destin te semblât rigoureux, Juges par ce billet qui fait naître ma plainte, Si d'un tourment plus rude on peut sentir l'atteinte.FABRICE, lit
Mon Neveu je me plains de mon triste devoir, Qui malgré moi m'oblige à vous faire savoir Une fort mauvaise nouvelle : Mon Frère, votre Père ayant fini son sort, Pour de votre Maison devenir le support, Votre mère affligée en ce lieu vous appelle. DON RAYMON DE GALAS.LAZARILLE
Juges-en par l'avis qu'on me donne.FABRICE
De tout autre qu'un oncle à qui l'on doit respect, Un billet si fâcheux pourrait m'être suspect : Mais vois le caractère ; Est-ce point imposture, Examine.LAZARILLE
Non, non c'est la même écriture.FABRICE
Pourtant, ou je me trompe, ou tu dis hier au soir, Que ton Père en ce lieu te pourrait bientôt voir ; Et pour, à son enfant ne pas être inutile, Qu'il partait de Tolède, et venait à Séville.LAZARILLE
Il me l'avait mandé, cet espoir m'était doux, Mais de tous mes plaisirs mon destin est jaloux. Il s'oppose sans cesse au cours de ma fortune, Et comme à tout moment sa rigueur m'importune, Et que de son caprice il me fait le jouet, J'ai des biens en idée, et des maux en effet.FABRICE
Ton sort est déplorable.LAZARILLE
Ajoute encore, Fabrice, Que tout m'est rigoureux, que rien ne m'est propice, Et pour connaître mieux jusqu'où va mon tourment, Au tendre nom de Fils, joins le titre d'Amant ; J'adore une beauté, je dois être auprès d'elle, Et la mort de mon Père à Tolède m'appelle.FABRICE
Si j'avais vu l'Objet qui te tiens sous ses lois, Je l'irais e ta part visiter quelquefois. Comme pour te servir j'ai le coeur tout de flamme, A répondre à tes feux, j'exciterais son âme, Et ta vertu sans cesse étalée à ses yeux, Te rendrait favorable un séjour ennuyeux.LAZARILLE
Si tantôt j'eusse appris cette triste nouvelle, J'aurais cru m'éloigner d'une fille infidèle ; Mais ce coup à mon âme est d'autant plus cruel, Qu'elle honore mes feux par un feu mutuel.FABRICE
Hélas !LAZARILLE
A mon ardeur daigne donc être utile, Puisqu'il faut qu'à regret j'abandonne Séville, Et qu'au moins Stéphanie une fois chaque jour, Apprenne par ta voix l'excès de mon amour.FABRICE
Stéphanie !LAZARILLE
Elle-même.FABRICE
Ô destin implacable !LAZARILLE
Tu te plains.FABRICE
Il en est amoureux ; Comme il est courageux, comme il est magnanime, Que chacun le respecte, et que chacun l'estime, Que son crédit est rare, et que dans cet Etat, Il tient, et il sait garder le rang d'un Potentat, En vain à ce qu'il veut tu ferais résistance.LAZARILLE
Il l'aime !SCÈNE II. Gusman, Fabrice, Lazarille, Suite.
GUSMAN, en habit d'Ambassadeur
Suivez-moi mes valets, Où d'abord faites gille. Hé bien l'avez-vous vue ? Celle dont les attraits m'ont donné dans la vue ?Faire Gille : Populairement. Faire gille, se retirer, quitter une place. [F]
FABRICE
Non, Seigneur.GUSMAN
Un peu si vous le trouvez bon. Mais je vous trouve encore un fort joli mignon, Pour mettre votre nez jusques dans mon affaire.GUSMAN
Vous deviez l'avoir cru, car un Ambassadeur, En parlant avec vous abaisse la grandeur ; Tirez vos chausses, vite, ou bientôt par la tête...LAZARILLE
Je sais que votre force égale une tempête, Et que le rang suprême où le Ciel vous a mis, Donne de la terreur à tous vos ennemis : Je ne le fus jamais, et n'ai garde de l'être, Vous vous abaisseriez si vous étiez mon Maître : Mais la Postérité publierait vos hauts faits, Si de votre vertu j'éprouvais les effets, Et si votre Excellence à ma perte animée, Voulait rendre le calme à mon âme alarmée ; Et soutenant toujours la grandeur de son sang, Me céder un Objet qui n'est pas de son rang.LAZARILLE
Vous servir, est-ce un bien que je puisse prétendre ? Il n'est rien que pour vous je n'osasse embrasser.LAZARILLE
Je vous l'avoue.GUSMAN
Il est donc nécessaire, Que chacun se maintienne en sa forme ordinaire, Aussi bien tous vos soins me sont indifférents. Fabrice !FABRICE
Monseigneur.FABRICE
Il en est beaucoup digne.LAZARILLE
Quoi que je sois, Seigneur, vous le connaissez bien, Votre esprit pénétrant n'ignorât jamais rien.LAZARILLE
Ah ! De votre Grandeur l'âme est trop accomplie. Et quoique la vertu cherche à s'humilier, Un esprit si fameux ne peut rien oublier. Vous avez la science en un degré suprême.....GUSMAN
Vous me connaissez mieux que je ne sais moi-même Et les vertus qu'en moi vous trouvez à tous pas, Sont de hautes vertus que je ne voyais pas. Fabrice.FABRICE
Monseigneur.GUSMAN
Cette fille vient-elle ?FABRICE
Non, Seigneur.GUSMAN
Qu'elle est sotte ! Allons donc qu'on l'appelle ! Débiteur de Phébus, c'est vous dont je fais choix, Pour haranguer l'objet qui me met aux abois, Et pour faire un portrait qui chatouille son âme, Où vous représentiez la grandeur de ma flamme ; Mais parlant de mes feux il se faut animer, Et par votre discours la contraindre à m'aimer.LAZARILLE
Moi, Seigneur ? Ah ! Sachez...GUSMAN
Je sais que je m'abaisse, Mais l'esprit le plus ferme est sujet à faiblesse : Forcer mon Excellence à me servir de vous, Si c'est une folie, il en est de plus fous. Surtout, à Stéphanie, étalez l'Ambassade, Poussez-lui des soupirs, affectez la boutade, Et faites-lui savoir par un terme attractif, Que l'honneur de ma couche est un bien sensitif.LAZARILLE
Je m'acquitterai mal...GUSMAN
Point, point.LAZARILLE
Ciel ! On l'amène !GUSMAN
Disposez-vous ?LAZARILLE
Hélas !GUSMAN
Bon, bon.LAZARILLE
Quelle est ma peine ?SCÈNE III. Ferdinand, Gusman, Lazarille, Stéphanie, Fabrice, Suite.
FERDINAND
Monseigneur, les respects...FERDINAND
Mais, Monseigneur l'espoir...FERDINAND
Ce n'est pas vous outrer...GUSMAN
Ah vieux barbon têtu ! Qui fait en me parlant enrager ma vertu, Porte plus loin l'odeur de ton nez qui renfrogne ; Et vous le beau parleur faites votre besogne, Dégoisez.LAZARILLE
Stéphanie, Hélas !LAZARILLE
Ce digne Ambassadeur qui n'a rien que d'illustre, Veut de sa passion augmenter votre lustre : Il n'a pu résister à tant d'appas flatteurs, Qui des coeurs les plus durs sont vos adorateurs : Il n'a pu résister aux sensibles amorces Qui maîtrisent notre âme, et surmontent ses forces : Il n'a pu résister au pouvoir de vos yeux : Il vous adore, hélas !GUSMAN
Ce soupir là va mieux. Mais c'est trop la flatter ; vantez-lui mon adresse, Pour plaire à ma Grandeur surprenez la tendresse ; Louez mon excellence.LAZARILLE
Il vous doit être doux, De voir qu'un si grand homme ait de l'amour pour vous. Jugez par ses vertus, par son rang, par sa mine, De la gloire éclatante où le Ciel vous destine ; Moi dont son Excellence a daigné faire choix, Pour vous représenter qu'il révère vos lois, Je devrais ressentir de la joie en mon âme ; D'avoir pu le premier vous parler de sa flamme ; Et mon coeur devrait être et tranquille, et content, A l'aspect du bonheur qui déjà vous attend ; Mais hélas !GUSMAN
Non, Mais il faut soupirer de plus d'une façon. Pour bien complimenter contemplez-moi, Novice. Hola, quasi ma femme, et presque Ambassadrice, Venez ; car je vous aime, et je suis cependant Ambassadeur d'Afrique, et bien Ambassadant ; Mais contre vos attraits n'ayant point de parade, Pour vous faire l'amour je me des-Ambassade : Car des Ambassadeurs étant fort au dessous, L'Ambassade est à cru quand on parle avec vous. Aï ! De ce soupir, Patron que vous en semble ?LAZARILLE
Il est doux !STÉPHANIE
Je tremble. Pour connaître aisément votre rang glorieux, Il ne faut qu'un moment regarder dans vos yeux, On y remarque un air qui de votre Excellence Découvre les vertus, et fait voir la naissance : Aussi, d'un rang si haut je ne sais trop le pouvoir, Pour vouloir abuser du bonheur de vous voir, Et j'en fais trop d'état pour oser jamais croire, Que d'un honteux amour vous souilliez votre gloire. Songez, Seigneur, songez que mon rang est trop bas, Il vous faut...GUSMAN
Mon enfant, je ne l'ignore pas ; Je sais ce qu'il me faut, mais quoique je le sache, Pour vous faire m'aimer je me fais une tache ; Mais beauté printanière apprenez qu'il m'est doux, D'être noir comme un Diable, et d'être aimé de vous.STÉPHANIE
Mais un Ambassadeur vouloir...GUSMAN
Point de scrupules, Souvent les Grands Seigneurs sont les plus ridicules ; Aussi donc votre esprit ne doit pas s'alarmer, De voir mon Excellence avoir pu vous aimer.STÉPHANIE
M'aimer ?GUSMAN
Oui vous aimer, votre beauté m'enivre, Vous me verriez mourir, si je cesais de vivre : Car, par exemple, un homme, oui je tiens pour certain, Qu'un homme qui se meurt est si près de la fin, Qu'il s'en faut peu souvent que la mort ne l'attrape, Et quand la mort nous tient rarement on échappe, Partant si vous étiez insensible pour moi, Vous me verriez mourir, et sans savoir pourquoi : Mais si pour m'obliger vous vouliez vous résoudre, A m'aimer tant soit peu, nous pourrions en découdre, Et dès ce même jour l'un et l'autre conjoints, À grossir notre race appliquer tous nos soins.LAZARILLE, bas
Quel brutal !FERDINAND
Sur ce point...FERDINAND
Sur ce point il faut que je réponde.GUSMAN
Paix, vous dis-je.FERDINAND
Seigneur...LAZARILLE
Mais Seigneur comme père il faut...GUSMAN
Monsieur son plege, Loin de vous accorder un plus grand privilège, Je suis votre ennemi si pour lui vous parlez ; Pour vous la belle Alix parlez si vous voulez.STÉPHANIE
Un hymen entre nous a si peu d'apparence, Que je n'ose, Seigneur en former l'espérance ; Vous pouvez donc prétendre en me faisant la Cour, D'attirer des respects, et non pas de l'amour. Vous m'aimez ? Vous, Seigneur ? Moi qui suis...GUSMAN
Esprit cruche, Nourrisson d'un vieillard qui semble une guenuche, Après que noblement j'ai dépeint mon ardeur, N'a-t-elle encore pu pénétrer votre coeur ? Je vous aime, vous dis-je, et mon âme abattue, Cède au cruel effort de l'amour qui me tue, Et je suis à présent, tel que des Matelots Que le destin expose à la merci des flots, Et qui sur le dos vert du compère Neptune, Pensent journellement établir leur fortune, Quand au malheur pour eux un vent rude et fatal, Enfle... rompt... calme... brise... enfin je suis fort mal. Douterez-vous encore que je cherche à vous plaire, Puisque je vous étale une preuve si claire ? Et m'allèguerez-vous de vos sottes raisons, Puisque je vous confonds par des comparaisons ?STÉPHANIE
Il suffit, un grand coeur n'est jamais hypocrite ; Mais, Seigneur, quand je songe à mon faible mérite, Je crois peu, quelques feux dont vous soyez épris, Qu'un Esprit si sublime ait pu s'être mépris. Donc si votre Excellence a pour moi quelque zèle, Souffrez qu'elle m'en donne une marque plus belle, Et cachant ce qu'en vous je dois voir de suspect, Faites naître un amour qui succède au respect.Elle sort.
FERDINAND
Mais...GUSMAN
Mais.LAZARILLE
Et quoi, Seigneur, faut-il ?...FERDINAND
Comme ami...SCÈNE IV. Lazarille, Fabrice.
LAZARILLE
Quoi donc cet homme à qui rien n'est égal, A si peu de vertus et paraît si brutal ? C'est là ce rare Esprit à qui l'on rend hommage, Qui d'un grand Potentat représente l'Image ? Et tu m'oses parler d'étouffer mon amour ? Et tu peux te résoudre à lui faire la Cour ? Toi qui m'as dit cent fois que tu hais la bassesse, Tu peux par complaisance applaudir sa faiblesse ? Sa grandeur t'éblouit, et tu n'aperçois pas, Qu'avec toute sa pompe il n'a rien que de bas : Si d'abord j'ai souri aux souhaits de ce rustre, J'ai cru qu'un rang suprême occupait un Illustre ; Mais je prends de l'audace en quittant mon erreur, Puisque tout son mérite est d'avoir du bonheur. Ce coeur farouche....FABRICE
Ami, sois un peu moins crédule, C'est à force d'aimer qu'il paraît ridicule, Et je vois aisément par un tel procédé, La violente ardeur dont il est obsédé. Si tu pouvais l'entendre au moment qu'il s'explique, Et qu'il parle au profit de la chose publique, Ton oreille charmée, et tes sens interdits, Deviendront les garants de ce que je te dis.SCÈNE V. Gusman, Lazarille, Fabrice.
GUSMAN, en habit de valet
Monsieur, je viens...FABRICE
Tantôt tu me diras le reste.LAZARILLE
Quel qu'il soit à son sort je veux être funeste, De cet Ambassadeur je méprise le rang, Je prétends lui planter un poignard dans le flanc.GUSMAN, bas
Fi.LAZARILLE
Qu'il soit généreux, qu'il ait l'esprit sublime, Que chacun le respecte, et que chacun l'estime, Pour souffrir que ce bras lui devienne fatal, Il suffit qu'il m'outrage, et qu'il soit mon Rival. Il verra ce que c'est qu'attaquer Lazarille.FABRICE
Mais considère Ami.....LAZARILLE
Tout est considéré, Mon voyage à Tolède est déjà différé : Dans l'état où je suis je n'ai plus d'autre ennuie, Que d'assouvir ma rage aux dépens de sa vie. Et s'il était ici dans ce même moment, Je saurais l'immoler à mon ressentiment.GUSMAN
Monsieur : ah !FABRICE
Ne crains rien.FABRICE
Cède, cède à celui qui combat ton ardeur, Souviens-toi que d'Afrique il est Ambassadeur. Songe...LAZARILLE
Pour m'apaiser vainement tu t'efforces, Loin d'éteindre mon feu tu redoubles ses forces, Et si tu n'avais pas la bonté de m'aimer, C'est toi qui contre lui me devrais animer. Puis-je ne un même jour sans mourir de tristesse, Savoir la mort d'un Père et perdre une Maîtresse ? Non, non quelques effets qu'il en puisse avenir, L'ambassadeur me choque, et je veux l'en punir. Toi qui de ce Rival a vu naître la flamme, Ôtes si tu le peux ce dessein de son âme ; Sinon sa mort est sûre, et je te le promets. Adieu.SCÈNE VI. Fabrice, Gusman.
GUSMAN
Vas-t'en au Diable, et ne reviens jamais. Peste quel avaleur de pois gris ! Dans sa bouche Je ne ferais non plus que ferait une mouche.FABRICE
D'un autre stratagème il nous faut effrayer : Car, suivant ma pensée, il vient de t'effrayer, Et tu ne veux plus être Ambassadeur d'Afrique ?GUSMAN
Ci-fait.GUSMAN
Et quoi donc !GUSMAN
Vous souhaiter au Diable avec l'autre Argoulet. Que votre esprit est prête aux desseins qu'il se forge : Qu'au couteau d'un meurtrier j'aille tendre la gorge, Et que dans un amour qui me touche fort peu, Quand le coeur vous en dit, je sois mis sur le jeu ; Nescio vos, Seigneur, car Gusman n'est pas homme, Qui pour votre plaisir soit content qu'on l'assomme, Et puisqu'en votre amour vous n'êtes pas plus Grec, Pour des Ambassadeurs torchez-en vous le bec.FABRICE
Mais Gusman...GUSMAN
Un plus grand que de voir qu'on me brise les côtes, Car qui d'un coup motel me ferait un présent, Me ferait ce me semble un plaisir peu plaisant.FABRICE
Au moins sois-moi propice au dessein que j'invente, De l'Hôte à mon Rival tu connais la servante ?GUSMAN
À peu près.FABRICE
Tu sais bien si par quelque Louis, On peut charmer ses yeux et les rendre éblouis. Et si dans mon dessein je me puis servir d'elle.FABRICE
Réponds mieux à mon sens, Et sois plus favorable à l'ardeur que je sens. Ma plus pressante envie est de voir Lazarille, Quitter l'Andalousie et marcher en Castille, Tandis que Stéphanie écoutant mes soupirs, Deviendra plus sensible à mes justes désirs ; Pour donc précipiter son voyage de Tolède, Voyons cette servante, et demandons son aide. Mais avant que Gusman fasse rien de nouveau, Je veux le faire boire à regorge museau.GUSMAN
De quel vin.FABRICE
Du meilleur.GUSMAN
Vous avez bien la mine, De me faire avaler de ce casse poitrine, De ce vin baptisé, que l'on donne aux laquais, Qui fait du mal au ventre, et n'enivre jamais.GUSMAN
Moi ?FABRICE
Toi.ACTE III
SCÈNE PREMIÈRE. Henriquez, Le Servante.
LA SERVANTE
Monsieur, vous voyez bien qu'étant l'heure qu'il est, On se loge où l'on peut, et non où l'on se plaît, Dans cette Hôtellerie aucun bouge ne chôme, Et je ne pense pas que dans tout le Royaume On rencontre un Hôtel qui soit plus fréquenté, Dans un logis si grand un lit seul est resté ; Des deux que vous voyez, le lit vert est le votre, Un jeune homme habillé repose dessus l'autre, Il est plein de tristesse, allez au petit pas, Et faites s'il se peut qu'il ne s'éveille pas.HENRIQUEZ
Puisque dans le lit vert il faut que je repose, De vos soins cette nuit je ne veux autre chose, Emportez la chandelle, et me laissez ici.LA SERVANTE
Et vous déshabiller ?HENRIQUEZ
N'ayez point ce souci.LA SERVANTE
Mais vous ne verrez goutte, et je crains...HENRIQUEZ
Il n'importe, Laissez-moi seul vous dis-je, et fermez cette porte. Surtout n'oubliez pas d'aller chez Ferdinand.LA SERVANTE
Il suffit, son logis est du notre attenant, Je ne vous promets rien qu'aisément je ne tienne.HENRIQUEZ
Il faut qu'un grand matin faire en sorte qu'il vienne, Et que de Stéphanie il soit accompagné.HENRIQUEZ
Allez.LA SERVANTE
J'obéis.SCÈNE II.
HENRIQUEZ, seul
La courtière Qui du flambeau du jour commence la carrière, N'est pas encore prête à faire son retour, Il faut donc dans ce lieu que j'attende le jour, Et que dessus ce lit je fasse un petit somme : Mais de peur qu'en marchant je n'éveille cet homme, A ne pas le troubler appliquons notre effort, Et cédons au pouvoir du frère de la mort.SCÈNE III. Lazarille, Henriquez endormis, Gusman faisant l'Esprit.
GUSMAN
Peste tout tourne, où suis-je ? Ô Cambrouse endiablée ! Qui pour quatre Louis rend ma tête troublée, Que Lucifer t'emporte avec ton chien de trou, Qui n'est qu'un engin propre à me tordre le cou, Je ne puis manier cette lanterne sourde, Fallait-il faire Esprit une tête si lourde, Loin d'être courageux, je crains une vapeur, Et je tremble de peur de donner de la peur, Pourtant quoi que je fasse il faut tout entreprendre, Sinon pour en donner en tout cas pour en prendre. Voyons, mon fils, ton Père Henriquez de Galas, Mourut le même jour qu'arriva son trépas : Or comme il ne vis plus et qu'il est sous la tombe, De peur que chez le Diable en peu d'heure il ne tombe, Il faut sans balancer que tu partes demain, Pour rendre mille écus dérobez de ma main ; Mais réponds à ma voix, c'est ton père...GUSMAN
Quelque sot.LAZARILLE
Vous fuyez.LAZARILLE
Pourquoi me fuir ?GUSMAN
À tort son esprit s'embarrasse, Je fais le même bien que je veux qu'on me fasse, Ne m'approche non plus que je veux t'approcher.GUSMAN
Où faudra-il qu'à présent je me niche, Si tantôt chaque coup vaut écu, je suis riche, Je vais être assommé s'il me peut entrevoir.LAZARILLE
Rien ne s'offre à mes yeux que pour me décevoir, Et dans l'abîme affreux où mon malheur me plonge, Je ne vois rien de vrai que l'image d'un songe, Afin que ma douleur puisse un peu s'apaiser, Encore quelques moments tâchons de reposer, Et gardons à causer du trouble aux autres chambres.GUSMAN
Je ne prétendais pas remporter tous mes membres, Et pour m'empêcher d'être Henriquez de Gallas, J'aurais volontiers mis les oreilles à bas ; Qu'un poltron a de peine à donner de la crainte ! Emploi de faire peur je te prends par contrainte ; Pourtant tu n'as pas lieu de te plaindre de moi, Tu veux épouvanter, épouvantable emploi ; Et pour mieux faire voir que ta force est extrême, Qui te doit exercer épouvante lui-même, A parler franchement l'avantage est petit, D'avoir peu de cervelle et de faire de l'Esprit, Ou plutôt jusqu'ici l'aventure est nouvelle, De trouver un esprit qui n'a point de cervelle. Coeur poltron, sois coeur brave et t'arme jusqu'au point, De donner de la peur et de n'en prendre point, En faveur de Fabrice, ô coeur prends cette peine, Sois moins coeur de Gusman, que coeur de Capitaine, Ou bien à ce dormeur fais connaître à son dam, Un coeur de Capitaine en un coeur de Gusman ; Me le promets-tu coeur ? Oui j'entends ta réponse, Déjà le nez m'en enfle, et le sourcil m'en fronce, Et ta haute assurance assure assurément, Un trembleur qui tremblait d'avoir du tremblement Pour la seconde fois faisons peur. Lazarille, Quiconque fait un fils ne fait pas une fille, Si bien que je conclus qu'alors que je te fis, Ne faisant point de fille, il fallut faire un fils. Pour donc à mon repos être utile et prospère, Il faut restituer les larcins de ton Père, Et partir de Séville à la pointe du jour, Pour aller à Tolède établir ton séjour. Ton père...LAZARILLE
Quoi, mon Père ? Ah ! Si mon sort vous touche, Pour dire encore un mot, daignez ouvrir la bouche, Adoucissez l'ennui dont je suis travaillé, Parlez.GUSMAN
C'est folie, Pour animer mon coeur j'ai beau faire un effort, Je ne suis point vaillant si ce n'est quand il dort.LAZARILLE
Au moins permettez donc que mon oeil se défile, Et cessez s'il se peut d'affliger Lazarille.LAZARILLE
Je souhaite une chose impossible, Qui n'est plus ce qu'un esprit ne peut être visible : Mais à mon triste sort soyez moins endurci, Et dites pour le moins si vous êtes ici.HENRIQUEZ
Oui, j'y suis Lazarille.GUSMAN
Ô surprise effroyable ! Les Enfers pour me perdre ont vomi quelque Diable, Qui pour venger ma fourbe employant ses efforts, Châtiera mon esprit aux dépens de mon corps. Adieu Gusman.HENRIQUEZ
Nullement.LAZARILLE
Enfin donc ma douleur à votre âme soumise, De pouvoir vous toucher la faveur m'est permise, Je vous tiens.LAZARILLE
Vous voyez Lazarille à vos pieds abattu, Je veux vous obéir, rien ne m'est difficile, Je sais que vous voulez que je quitte Séville, J'y consens pour vous plaire, et immole en ce jour, M'amour à la nature, et moi-même à l'amour.HENRIQUEZ
Quel discours ambigu ?GUSMAN
Que le Diable te gratte, Grâce au bon Jupiter je suis hors de ta patte, Attrapons quelque coin.HENRIQUEZ
Je te tiens mon cher fils.HENRIQUEZ
Quel ennui te possède ? Il est vrai que je veux te revoir à Tolède : Mais loin qu'en tes projets je te veuille trahir, Obéir à l'amour c'est assez m'obéir.GUSMAN
Enfilons la venelle.HENRIQUEZ
Sans doute.GUSMAN
En quel endroit pourrait être mon trou, Si j'ouvre ma lanterne ils me rompent le cou, Il faut donc se résoudre, ô trop sourde lanterne, A ne pas ouvrir de peur qu'on me discerne.HENRIQUEZ
Parle-moi.LAZARILLE
pour répondre à l'amour paternel, Je dois vous souhaiter un repos éternel ; Et qu'à mes voeux ardents le Ciel étant propice, Vous sentiez sa clémence, et non pas sa justice.GUSMAN
Quelle grêle de coups va tomber sur mon dos. C'est bien fait, aussi bien je suis trop téméraire, Et j'eus trop peu d'esprit quand je le voulus faire.LAZARILLE
Touchant les mille écus autrefois mal acquis, Que de restituer je suis par vous requis, Puisque pour être heureux il faut être sans tâche, Et qu'à vous contenter fortement je m'attache, Votre ombre vagabonde aura droit désormais De goûter des douceurs qui ne cessent jamais.HENRIQUEZ
Il a perdu le sens, quelle angoisse mortelle ! Depuis quel temps, mon fils, n'as-tu plus de cervelle ? Hélas !HENRIQUEZ
Ma mort !HENRIQUEZ
Je sais que dans mon âge il est temps que je meure, Nous naissons pour mourir ; mais malgré cette loi Mon jour n'est pas venu, je vis.HENRIQUEZ
Si je suis mort, c'est donc sans m'en apercevoir : Mais de quelle personne as-tu pu le savoir.SCÈNE IV. L'Hôte, Lazarille, Henriquez, Gusman.
L'HÔTE, avec une chandelle
Pourquoi faire Messieurs un si grand tintamarre ? D'où vient que du sommeil....GUSMAN
Mon fils.L'HÔTE, se laissant tomber, et la chandelle s'éteint
Hélas mon_Dieu ! Quel horrible fantôme est gîté dans ce lieu ? À moi vite garçons, de la clarté.HENRIQUEZ
Je pâme !SCÈNE V. Des Garçons, L'Hôte, Henriquez, Lazarille, Gusman.
HENRIQUEZ
Je n'en sais rien.LAZARILLE
Je n'en sais rien aussi, Tout me devient fatal, Ciel quelle est ma misère ! Est-ce en vous que je vous l'ombre de feu mon père.HENRIQUEZ
Tu vois ton père en vie.GUSMAN
Je suis ton père mort, Oui, je suis, ô garçon ! Qui de moi voulut naître, Aussi bien trépassé qu'aucun autre puisse être.LAZARILLE
Tout me confond, mon trouble est plus fort que devant ; Enfin mon père mort, ou mon père vivant, Si de vous, ou de vous je reçus la naissance, Donnez-m'en l'un ou l'autre une claire apparence.GUSMAN
La mort que j'ai soufferte a changé tous les miens, C'est un monstre infernal revêtu de ma forme.GUSMAN
D'accord.HENRIQUEZ
En vain donc je te prêche,SCÈNE VI. Fabrice, Gusman, Lazarille, Henriquez, L'Hôte, Ses Garçons.
LAZARILLE
Fabrice ! Ô juste Ciel !FABRICE
C'est Fabrice en effet, Qui fut de tes amis toujours le plus parfait ; Mais qui cesse de l'être en son malheur extrême, Puisqu'il trouve un Rival dans un autre soi-même. Celui qui cette nuit t'a causé de la peur, Dès hier était d'Afrique un faux Ambassadeur ; C'est Gusman mon Valet dont tu vois la figure, Qui de ton oncle même imita l'écriture, Et qui pour t'éloigner d'un objet plein d'appas, De ton père vivant t'annonça le trépas.LAZARILLE
Déloyal confident d'une ardeur infinie, Quoi ! Ton coeur en secret brûle pour Stéphanie ? Tu l'aimes !HENRIQUEZ
Stéphanie !LAZARILLE
Je l'aime aussi Fabrice, et je sais qu'elle m'aime, Et j'attends des Dieux la puissance suprême.....LAZARILLE
Quoi vous voulez ma perte et vous l'en assurez ? Un Père m'opprimer, consentir à ma peine : Mais, ô Dieux ! j'aperçois Ferdinand qui l'amène, Qu'est-ceci !FABRICE
Juste Ciel !SCÈNE VII ET DERNIÈRE. Ferdinand, Stéphanie, Lazarille, Henriquez, Guusman, Fabrice.
HENRIQUEZ
Approchez bon vieillard.HENRIQUEZ
Cela peut.FERDINAND
J'ignore en quel lieu ce peut être.LAZARILLE
Qu'entends-je ?FABRICE
Ô bonheur !LAZARILLE
Ô disgrâce !STÉPHANIE
Vous, mon Père !FERDINAND
Lui-même.HENRIQUEZ
Ah ! Que je vous embrasse Ma fille. Lazarille amortis ton ardeur, Au lieu d'une Maîtresse envisage une Soeur.FERDINAND
Une Soeur, je la tiens...STÉPHANIE
Quoi, vous êtes son père ?LAZARILLE
Il l'est ; De votre amant il devient votre frère, Quel besoin aviez-vous de cacher si longtemps....HENRIQUEZ
Ailleurs je t'en dirai les secrets importants, Ce bonhomme sait tout. Cependant de Fabrice, Ma chère Stéphanie acceptez le service.FERDINAND
Mais, Monsieur, j'espérais......HENRIQUEZ
Il est juste, espérez.FERDINAND
Mon ardeur...HENRIQUEZ
M'est connue.FERDINAND
Et de plus vous saurez...934 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0