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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Comédie en vers· Petite Comédie

Les Mots à la Mode

Edme Boursault· créée en 1694· 804 vers· 15 personnages

Représentée, pour la première fois le 19 août 1694 au Théâtre de la rue des Fossés Saint-Germain.

Personnages

  • MONSIEUR JOSSE, Noble, auparavant orfèvre
  • MADAME JOSSE, sa femme
  • NANNETTE, fille de Monsieur et de Madame Josse
  • BABET, fille de Monsieur et de Madame Josse
  • MONSIEUR BRICE, Avocat, frère de Madame Josse
  • MONSIEUR DU RUS, frère Noble, auparavant parfumeur
  • MONSIEUR DE L'ORME, frère Noble, auparavant parfumeur
  • MAROTE POUSSINEAU, fille d'un marchand
  • MADAME BRICE, bouchère, mère de Madame Josse
  • MONSIEUR GRIFFET, commissaire
  • NICODEME, jardinier
  • ADRIENNE, femme de Nicodème
  • NICOLE, servante
  • CHAMPAGNE, laquais
  • DES ARCHERS
MONSIEUR,

À HAUT ET PUISSANT SEIGNEUR MESSIRE JACQUES LOMELLINI, ENVOYÉ EXTRAORDINAIRE, De la Sérénissime République de Gênes, auprès de Sa Majesté.

Le plaisir que vous avez eu à voir représenter cette petite Comédie, m'en a fait un si grand, que j'ai cru ne me pouvoir mieux acquitter de la grâce dont je vous suis redevable, qu'en vous en demandant une nouvelle. C'est, MONSIEUR, d'avoir autant d'indulgence à sa lecture que vous en eûtes à sa représentation ; et de ne me pas dire comme ce Prince a qui l'Arioste dédia ses oeuvres : Dove, diavolo, hai radunato tante coionarie ? Pour mettre dans leur jour toutes les extravagances de la mode, et toute l'impertinence des faux nobles j'ai été contraint de faire tant de caractères ridicules, que le mien, peut-être, n'est pas celui qui l'aura été le moins. Je m'en console, puisque vous y avez, pris du plaisir ; et je mets au nombre de mes bonnes aventures celle d'avoir diverti quelques moments un aussi galant homme que Vous l'êtes, qui n'est étranger en aucun endroit qu'il aille, et qui fait la délicatesse de toutes les langues de l'Europe, comme s'il était ni dans toutes les Cours où il s'est trouvé. Celle de France où l'on peut dire que cette délicatesse règne plus souverainement que dans aucune autre, a été surprise de vous entendre parler son langage avec plus de politesse que beaucoup de ceux qui la composent : et sans les intérêts dont votre Sérénissime République se repose sur votre capacité, et que vous soutenez, avec autant de fidélité que d'intelligence, le Roi même, qui jamais ne se méprend, vous eut pris pour un de ses Sujets. Je ne sais, MONSIEUR, de quel oeil une personne qui arrange ses mots avec une fi grande justesse, en verra ici de si bizarrement placés : mais je sais bien que je ne puis faire plus de honte aux François qui corrompent la pureté de leur langue naturelle par des expressions non seulement forcées, mais odieuses, qu'en la leur faisant voir parfaitement épurée dans la bouche d'un homme a qui elle est étrangère. Un Ancien disait, que savoir dans sa perfection la langue de son pays n'était pas un grand sujet de louange, mais que l'ignorer était un grand sujet de blâme : S'il ne Vous eût point donné d'éloge de ce que dans les moments de votre loisir Vous faites des vers où brillent toutes les grâces de la langue Italienne, il n'eût pu s'empêcher de vous en donner beaucoup de la facilité que Vous auriez à en faire en toutes sortes de langues, si le ciel qui Vous a fait naître pour les grandes choses ne Vous faisait préférer celles qui sont utiles à celles qui ne sont qu'agréables. Il est vrai, MONSIEUR, que c'est aux Ambassades glorieuses, aux négociations importantes, en un mot, au bien de votre Sérénissime République qu'un homme de votre mérite se doit tout entier : avec d'aussi heureuses dispositions que celles que vous avez, il n'y a point d'obstacles que votre courage ne surmonte point de difficultés que vos lumières n'aplanissent ; point de rang où la Noblesse de votre naissance ne puisse aspirer ; point d'emploi que la grandeur de votre génie ne puisse remplir. Celui que vous avez, auprès de Louis Le Grand, et dont vous vous acquittez, avec une satisfaction égale de l'État qui Vous envoie, et de celui ou Vous êtes envoyé, justifie assez, qu'il n'est rien dont vous ne soyez capable ; et si votre République vous a fait honneur en vous confiant ses intérêts auprès d'un si grand Monarque, vous ne lui en faites pas moins, puisqu'il avoue lui-même qu'elle ne pouvait faire un choix plus judicieux. Je n'ose, MONSIEUR, après un aveu qui vous est si glorieux, prendre la liberté de vous donner aucune louange : une bouche si auguste impose silence à toutes les autres ; et s'il m'est permis d'ouvrir encore la mienne, ce ne doit être que pour vous marquer avec combien de respect je suis,

Monsieur,

Votre très humble et très obéissant serviteur.

BOURSAULT.

AU LECTEUR

Un petit Livre intitulé, Les Mots à la Mode, que l'on vend chez Barbin, et qui a eu toute la réputation qu'il mérite, m'inspira la pensée de faire cette Comédie. Quelque débit que ce livre ait eu, je crus qu'il ne ferait pas tout l'effet que son Auteur s'était proposé, si l'on ne pesait un peu plus sur ceux qui se rendent ridicules par des façons de parler aussi extravagantes que les personnes qui ont l'impertinence de les inventer, et je ne doutai point que le théâtre étant un miroir plus grand que la boutique d'un libraire, ceux qui s'y verraient, ne s'aperçussent mieux de leurs défauts. Le succès a justifié ma pensée : le plaisir qu'on a pris, et qu'on prend encore tous les jours à voir cette bagatelle est une preuve que les portraits quoiqu'un peu outrés, y font ressemblants ; et qu'au moins les auditeurs y reconnaissent leurs voisins, si leur amour propre les empêche de s'y reconnaître eux-mêmes. Si cette pièce paraît un peu libre, ce n'est pas à moi qu'il s'en faut prendre ; c'est aux libertés que l'on se donne, et qui vont si loin, qu'il semble qu'on se fasse un mérite de joindre l'effronterie au luxe par les noms odieux dont les femmes salissent leurs ajustements. Les vers que je mets dans la bouche du seul personnage raisonnable que j'y introduis, font assez connaître l'intention que j'ai eue ; et qu'en faisant rire, je cherche plus à corriger les moeurs qu'à les corrompre. Tout ce qu'on a prêché et tout ce qu'on a écrit contre le luxe des coiffures, effarouche et ne corrige point : la morale austère se fait moins aimer, qu'elle ne se fait craindre ; et qui veut qu'on profite de ses leçons, doit donner envie de les entendre. En un mot, il faut prendre l'âme par son faible, et tâcher de la conduire à la vertu par un chemin qui ne la rebute pas. Rien ne fait mieux revenir les gens du ridicule qu'ils ont, que de leur en faire dans autrui une peinture qui les divertisse : le plaisir qu'ils trouvent à s'en moquer, leur fait appréhender de donner le même plaisir à d'autres ; et c'est un joug qui les arrête d'autant mieux, qu'il ne leur est imposé par personne. Je me flatte qu'il en sera ainsi des Mots à la Mode : ce qu'on sent de joie à voir jouer publiquement ceux qui les affectent deviendra un frein pour s'abstenir désormais de les redire ; et pour peu que le sexe ait encore de pudeur, il fera scrupule de la blesser par des termes dont il ne se peut servir sans faire soupçonner leur conduite. Le grand défaut de cette petite Comédie est que les auditeurs ne l'ont pas trouvée assez longue, ce qui m'a fait ajouter à l'impression plusieurs vers qui n'ont pas été dits sur le théâtre ; et qui, à ce que je crois, donneront une nouvelle satisfaction à ceux qui ont trouvé du plaisir à la voir représenter.

SCÈNE PREMIÈRE. Monsieur Josse, Monsieur Griffet.

SCÈNE II.

SCÈNE III. Monsieur JOSSE, Madame JOSSE.

MADAME JOSSE

Nobles.

MADAME JOSSE

Vous ?

SCÈNE IV. Monsieur Josse, Madame Josse, Nannette, Babet.

MONSIEUR JOSSE

Comment ?

MONSIEUR JOSSE

Non ?

BABET

Non.

MONSIEUR JOSSE

Ce que l'on fait ?

MADAME JOSSE

Oui ; quoi ?

SCÈNE V. Madame Josse, Nannette, Babet.

MADAME JOSSE

Il est fou.

MADAME JOSSE

Il radote.

SCÈNE VI. Monsieur Brice, Madame Josse, Nannette, Babet.

MONSIEUR BRICE

Bonjour, ma soeur.

SCÈNE VII. Champagne, Madame Josse, Monsieur Brice, Nannete, Babet.

MADAME JOSSE

Hé qui ?

MONSIEUR BRICE

Eux, ma soeur ?

SCÈNE VIII. Monsieur du Rus, Monsieur de l'Orme, Madame Josse, Monsieur Brice, Nannette, Babet.

MONSIEUR DU RUS

Fi ! Peut-on avouer qu'on aime la vieillesse ? Rien n'est plus décrépit que la vieille noblesse. Est-il un financier noble depuis un mois, Qui n'ait son dîné sûr chez Madame Guerbois ? Et que de vieux barons pour le leur trouvent blanque Quand le gibier s'envole, ou que leur fusil manque ? Monsieur parle en bourgeois des plus « invétérés ».

Blanque : Espèce de Loterie, ou jeu de hasard où l'on achète certains nombre de billets, dans lesquels il y en a quelqu'un noir, ou marqué de quelque meuble, qui est à l'étalage, on ne profite. Sil n'y en a pas on perd son argent. On dit figurément, qu'on a trouvé blanque en quelque lieu, quand on y trouve pas ce qu'on cherchait. [F]

MONSIEUR DU RUS

Est-ce celle, où l'on fait de si bons almanachs ?

Almanach : Calendrier qui contient tous les jours de l'année, les fêtes, les lunaisons, etc. Faire des almanachs, faire des pronostics. [L]

MONSIEUR BRICE

Non.

SCÈNE IX. Champagne, Madame Josse, Monsieur de Rus, Monsieur de l'Orme, Monsieur Brice, Nannette, Babet.

SCÈNE X. Marote, Madame Josse, Monsieur de Rus, Monsieur de l'Orme, Monsieur Brice, Nannette, Babet.

NANNETTE

Bien.

SCÈNE XI. Madame Josse, Monsieur du Rus, Monsieur de l'Orme, Nannette, Monsieur Brice, Babet.

MONSIEUR DU RUS

D'épée. On sent bien mieux l'homme de qualité. Partout Mars sur Thémis l'a toujours emporté. Chez tous les gens d'épée aujourd'hui c'est la mode De passer sur le ventre à tous les gens du code. Ce n'est pas au Palais que croissent les lauriers.

Thémis : déesse de la justice chez les grecs, fille d'Uranus ou de Titan, et nourrice d'Apollon.

Palais : Palais de justice, notion englobant tous les métiers de justoce.

MADAME JOSSE

Ceux que nous n'avons plus étaient bien plus « jolis ». Quoique pour en juger mon esprit soit trop mince, Feu Monsieur de Turenne, et feu Monsieur_le_Prince, L'un pour temporiser et lasser l'Allemand ; L'autre pour foudroyer Espagnol et Flamand ; Ont été, selon moi, les deux plus « jolis » hommes Que la France ait produit dans le siècle où nous sommes.

Turenne, H. de la Tour d'Auvergne, vicomte de [1611-1675] : Ce grand capitaine a gagné a gagné autant ou même plus de batailles décisives, et il a réparé plus de graves échecs : c'était le premier tacticien de l'Europe. Né dans la religion protestante, il fut converti au catholicisme par Bossuet. [B]

Condé, Louis II, Prince de [1621-1687] : Nommé général en chef à 22 ans, Il défit entièrement à Rocroiy les espagnols bine supérieurs en nombre et redoutables alors par leur infanterie. L'année suivante il battis les allemands à Fribourg. (...) Ce général dut son succès à son élan irrésistible et d'heureuses inspirations, mais ne ménageait pas le sang de ses soldats. [B]

SCÈNE XII. Madame Brice, Madame Josse, Monsieur du Rus, Monsieur de l'Orme, Monsieur Brice, Nannette, Babet.

MADAME BRICE

Entendez-vous jaser la petite pimbêche ? Voyez : Ne faut-il pas qu'elle s'en mêle aussi ? Les vieilles gens ! La masque, oser parler ainsi ! Je t'apprendrai, friponne, à me morguer en face. Vieille !

Masque : Terme familier d'injure dont on se sert quelquefois pour qualifier une jeune fille, une femme, et lui reprocher sa laideur ou sa malice. [L]

MADAME BRICE

Assez, Pour voir votre noblesse un jour aller au peautre ; Et vous, redevenir parfumeurs l'un et l'autre. Mon gendre est une bête, et votre père un fou De chercher à monter pour se casser le cou. Suffit d'être enrôlé dans la Gentilhommaille Pour être convaincu de n'avoir pas la maille : Et de tous les états où l'on est malheureux, Le plus insupportable est d'être noble et gueux. Ajoutez à cela quelle sera la fièvre D'un noble parfumeur, d'un gentilhomme orfèvre, Si le Roi les oblige à marcher dans un an, Comme l'autre noblesse, à quelque arrière-ban ? Les braves gens !

Peautre : La gouvernail d'un vaisseau. (...) On dit proverbialement à des importuns qu'on veut chasser loin de soi : allez au peautre.

Maille : Ce mot signifie quelquefois une monnaie de peu de valeur. [T]

Gueux : Indigent, qui est réduit à mendier. [FC]

Arrière-ban : Anciennement, ban et arrière-ban, ou, simplement, arrière-ban, convocation que faisait le roi de sa noblesse, tant vassaux qu'arrière-vassaux, pour aller à la guerre ; le corps de la noblesse ainsi convoqué. [L]

SCÈNE XIII. Monsieur Josse, Madame Josse, Madame Brice, Monsieur Brice, Monsieur Griffet, Nannette, Babet.

MADAME BRICE

Enfin, quoi ?

SCÈNE XIV. Nicole, Monsieur Josse, Madame Josse, Monsieur Brice, Monsieur Griffet, Nannette, Babet.

MADAME JOSSE

Comment ?

NICOLE

Des pousse-culs l'arrêtent prisonnier. Comme il est fort et raide, et qu'il sait battre et mordre, Il leur donne à tretous bien du fil à retordre : Il en viendrait à bout s'il avait de l'appui. Le voici qu'on amène, et sa femme avec lui.

Pousse-cul : terme odieux dont on qualifie les Recors [assistants du sergent] des Sergents, et autres qui servent à mettre et à pousser les gens en prison. [F]

Tretous : Vieux mot. Tous. [Th.]

SCÈNE XV. Nicodème, Adrienne, Monsieur Josse, Madame Josse, Madame Brice, Monsieur Brice, Monsieur Griffet, Nannette, Babet, Nicole.

MONSIEUR JOSSE

Approche gros Coquin.

MONSIEUR JOSSE

Fripon !

MONSIEUR JOSSE

De vous ?

MADAME JOSSE

De quoi ?

MONSIEUR GRIFFET, lit

« Mémoire de la Défense que j'ai faite en galanteries ».

MONSIEUR JOSSE

Oui, Chienne.

NICODEME

Adrienne, Dis-moi, Dis-moi, sans barguigner ce que c'est que cela ? Et quelle manigance on débagoule-là. Parle.

Barguigner : se dit figurément en choses spirituelles des irrésolutions d'esprit, quand un homme a du mal à se résoudre, à donner quelque parole, à conclure une affaire, à se défaire de quelque engagement. [F]

Débagouler : Vomir dégueuler. Ce mot n'est en usage que parmi le peuple, où on le dit plus souvent au figuré ; et il signifie alors Dire indiscrètement tout ce qu'on sait. [F]

NICODEME

Oui, palsandié, dégoise.

Dégoiser : Se dit figurément et dans le style burlesque de ceux qui parlent trop, et mal à propos.

MADAME BRICE

Comment ? Tu connais ces gens-là ! Des « gourgandines » ! Ciel ! Quelle Peste voilà ! Il n'est pas sur la terre une plus méchante âme. Le dangereux bétail qu'une pareille femme !

Gourgandine : Terme très familier. Femme de mauvaise vie, coureuse. Sorte d'habit de femme à la mode en 1694, qui consistait en un corset ouvert par devant et laissant voir la chemise. [L]

MONSIEUR JOSSE

Viens ça.

NICOLE

Qui ?

MONSIEUR JOSSE

Toi.

MONSIEUR BRICE

Il a raison.

MADAME JOSSE

Lui ?

MONSIEUR GRIFFET

Moi ?

MADAME JOSSE

Vous. Si l'on faisait une exacte Police On ne souffrirait point tous ces vilains mots-là, Non plus que la Bassette et le Jeu du Hocca ; Et l'on condamnerait à mille écus d'amende L'impudent lapidaire, et l'impure marchande, À qui l'on entend dire avec un front d'airain Un « Tâtez-y », Monsieur ; Madame, un « Boute-en-train » ; « Gourgandine » à bon prix ; « Culbute » nouvelle. Quel abus !

Hocca : Jeu qui vient de Catalogne. Il est composé de trente points marqués de suite sur une table et il se jour avec trente petites boules, dans chacun desquels on enferme un billet de parchemin où il y a un chiffre. Quand on joue, on remue ces boules dans un sac, on en tire une dont on fait sortir de billet, qu'on déplie aux yeux de tout le monde, pour voir ce qu'on perd, ou ce qu'on gagne. [F]

Bassette : Jeu de cartes assez semblable au lansquenet. [L]

NICODEME, à Adrienne

Est-ce assez ?

MADAME JOSSE

L'êtes-vous ?

804 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica