Scène en vers· Scène Tirée du Mercure Galant
La Rissolle et Merlin
Personnages
- LA RISSOLE, Soldat, M. COQUELIN-CADET
- MERLIN, valet d'Oronte, M. BERR
LA RISSOLLE ET MERLIN
MERLIN, seul
Je me passerai bien d'une pareille aubaine.La Rissole entre seul ; il est ivre.
Mais que veut ce soldat ?LE RISSOLE
Bonjour, mon camarade. J'entre sans dire gare, et cherche à m'informer Où demeure un monsieur que je le puis nommer. Est-ce ici ?MERLIN
Quel homme est-ce ?LE RISSOLE
Un bon vivant, allègre, Qui n'est ni grand ni petit, noir ni blanc, gras, ni maigre, J'ai su de son libraire, où souvent je le vois, Qu'il fait jeter en moule un livre tous les mois. C'est un vrai juif errant, qui jamais ne repose.MERLIN
Dites-moi, s'il vous plaît, voulez-vous quelque chose ? L'homme que vous cherchez est mon maître.LE RISSOLE
Est-il là ?MERLIN
Non.LA RISSOLE
Tant pis. Je voulais lui parler.MERLIN
Me voilà ; L'un vaut l'autre. Je tiens un registre fidèle Où, chaque heure du jour, j'écris quelque nouvelle : Fable, histoire, aventure, enfin quoi que ce soit, Par ordre_alphabétique, est mis en son endroit. Parlez.LA RISSOLE
Je voudrais bien être dans le_Mercure ; J'y ferais, que je crois, une bonne figure. Tout à l'heure, en buvant, j'ai fait réflexion Que je fis autrefois une belle action : Si le Roi le savait, j'en aurais de quoi vivre. La guerre est un métier que je suis las de vivre. Mon capitaine, instruit du courage que j'ai, Ne saurait se résoudre à me donner congé ; J'en enrage.LA RISSOLE
Or donc, pour en venir à ma belle action, Vous saurez que toujours je fus homme de guerre, Et brave sur la mer autant que sur la terre. J'étais sur un vaisseau quand Ruyter fut tué, Et j'ai même à sa mort le plus contribuer : Je fus chercher le feu que l'on mit à l'amorce Du canon qui lui fit rendre l'âme par force. Lui mort, les Hollandais souffrirent bien des mals ! On fit couler à fond les deux vice-amirals.Michel de Ruyter (1607-1676) : célèbre amiral néerlandais. Il combattit la France. Il est blessé le 22 avril 17676 par un boulet de canon et mourut de ses blessures le 29 avril.
LA RISSOLE
Les vice-amiraux donc ne pouvant plus nous mordre, Nos coups aux ennemis furent des coups fataux ; Nous regagnâmes sur eux quatre combats navaux.LA RISSOLE
Les hollandais, réduits à du biscuit_de_seigle, Ayant connu qu'en nombre ils étaient inégals, Firent prendre la fuite aux vaisseau principals.LA RISSOLE
Enfin après cela nous fûmes à Palerme. Les bourgeois, à l'envi, nous firent des régaux ; Les huit jours qu'on y fut furent huit carnavaux.MERLIN
Parlez bien. On ne dit point navaux, Ni fataux, ni régaux, non plus que carnavaux : Vouloir parler ainsi, c'est faire une sottise.LA RISSOLE
Eh, mordié ! Comment voulez vous que je dise ? Si vous me reprenez lorsque je dis des mals, Inégals, principals, et des vice-amirals ; Lorsqu'un moment après pour mieux me faire entendre, Je dis fataux, régaux, devez-vous me reprendre ? J'enrage de bon coeur, quand je trouve un trigaud Qui souffle tout ensemble et le froid et le chaud.Trigaud : Qui use de détours, de mauvaises finesses. [L]
MERLIN
J'ai la raison pour moi qui me fait vous reprendre, Et je vais clairement vous le faire comprendre. Al est un singulier dont le pluriel fait aux : On dit, c'est, c'est mon égal, et ce sont mes égaux. Par conséquent on voit, par cette règle seule...MERLIN
Vous ?LA RISSOLE
Oui, palsandié ! Moi. Je n'aime point du tout Qu'on me berce d'un conte à dormis debout. Lorsqu'on veut me railler, je donne sur la face.LA RISSOLE
Mordié ! Je me bats l'oeil du Mercure et de toi. Et pour faire dépit, tant à toi qu'à ton maître. Je déclare à tous deux que je n'y veux pas être : Plus de mille soldats en auraient acheté, Pour voir en quel endroit la_Rissole eût été ; C'était argent comptant, car j'avais leur parole. Adieu, pays ; C'est moi qu'on nomme La_Rissole ; Ces bras te deviendront ou fatals, ou fataux.Il laisse tomber son chapeau.
MERLIN
Adieu, guerrier fameux par des combats navaux. L'ami, votre chapeau le laissez vous en gage ?Les quatre vers suivants sont ajoutés ; c'est une tradition attribuée à Perlet et conservée par Régnier.
85 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica